L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913
Ce numéro contient:
1º LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 5: Les Anges gardiens, par M. Marcel Prévost;
2° Un Supplément économique et financier de deux pages.
ISADORA DUNCAN ET SES DEUX ENFANTS, DOODIE ET PATRICK
Photographiés au mois de janvier, par Otto.--Voir l'article, page
384.
Le prochain numéro de L'Illustration, portant la date du 3 mai, sera presque entièrement consacré aux Salons de peinture de la Société des Artistes Français et de la Société Nationale des Beaux-Arts. Il comprendra de nombreuses pages en couleurs et en taille-douce.
La Petite Illustration accompagnant ce numéro contiendra le texte complet des ÉCLAIREUSES, de M. Maurice Donnay, de l'Académie française.
La semaine suivante paraîtra la pièce de M. Alfred Capus: HÉLÈNE ARDOUIN.
Cela ne veut pas dire les bonnes.
Les santés que j'appelle «les grandes» sont au contraire, par une espèce de loi saisissante et fatale, presque toujours petites, fragiles et capricieuses. Les grandes santés, ce sont les santés importantes, celles des gens considérables, des hommes et des femmes célèbres que l'on ne connaît le plus souvent que de nom et sans les avoir jamais vus, mais qui intéressent autant et plus même que si on les connaissait personnellement, parce qu'ils sont haut placés, ou fameux,--à quelque titre que ce soit. La caractéristique de ces santés est qu'elles ne s'appartiennent pas, ne sont pas libres d'être solides ou précaires sans qu'on le sache. Leur destin les condamne à nourrir l'attention publique. Au plus léger accroc, à la moindre alerte, elles occupent aussitôt le monde.
Au sommet de ces santés capitales, il convient de mettre avec vénération celle du Pape. La santé du Souverain Pontife est la plus populaire. Dès qu'elle subit une atteinte, la foule innombrable des fidèles de tous les pays s'inquiète et s'émeut. Chacun, selon les moyens de son imagination, se représente l'auguste vieillard, le méditatif prisonnier du Vatican, retenu dans le fond de sa chambre silencieuse et solennelle, où ne pénètrent que ses parents, ses valets de chambre, ses médecins, et les cardinaux. Par la pensée on le voit sur son petit lit, maigre, plus blanc que les blancheurs dont il est revêtu, les yeux déjà fermés par le pouce de saint Pierre. Il bouge à peine, accablé de lassitude morale et harassé de responsabilités, ne faisant rien pour retenir cette précieuse vie que tous les autres hommes s'efforcent de garder, cette vie lourde et impitoyable qui s'attache à lui et semble ne pas vouloir le lâcher, exprès, comme si elle savait qu'il en a fait d'avance le sacrifice, et qu'il souffre davantage à l'endurer qu'à la perdre. La santé du Pape! Ah! la commotion prolongée que donnent ces mots aux millions d'âmes croyantes, aux esprits simples et purs, aux cours religieux! Avez-vous jamais songé en effet à tous les couvents, à tous les cloîtres, à tous les sanctuaires, à tous les asiles, à toutes les cathédrales, toutes les églises, toutes les chapelles, à toutes les cryptes, à tous les séminaires, toutes les écoles, tous les ouvroirs, toutes les communautés, à toutes les villes, à tous les villages, à toutes les maisons, à toutes les masures, à tous les endroits d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Asie, marqués par Dieu d'une croix, où l'on s'alarme, dès qu'elle est menacée, pour la santé du Pape? Bien qu'il soit peut-être le seul entre tous les hommes à n'en avoir pas besoin, c'est cependant pour lui que l'on prie le plus, que l'on prie partout, avec une ferveur profonde et sans égoïsme. Et sa santé, en dehors des masses catholiques, va même intéresser les tièdes et les détachés de la foi. Le libre-penseur jette un coup d'oeil distrait, mais qui n'est pas toujours hostile, sur les bulletins signalant les fluctuations de la maladie, et l'ouvrier n'a pas besoin d'être un assidu de l'église pour hocher la tête avec une déférence très convenable quand sa femme, à l'heure de la soupe, ne peut s'empêcher de lui dire: «Paraît que le Pape a pris du mal.» Et dans cette sympathie universelle, dans ce zèle incontesté dont est l'objet la sauté du Souverain Pontife, il n'entre ordinairement aucune perplexité sur les suites d'une catastrophe possible. Le Pape, après tout, peut mourir, puisqu'on sait d'avance qu'il ne meurt pas et qu'à l'expiration de celui-ci qui s'éteint un autre viendra, qui, sous un nom différent, sera le même. Aussi n'est-ce donc pas, à proprement parler, l'épouvante et l'angoisse de sa disparition prochaine qui secoue les bons chrétiens tourmentés par la santé du Saint-Père. Ne sont-ils pas d'ailleurs pleinement rassurés sur son salut? Sa place n'est-elle pas de toute éternité, et pour l'éternité, marquée là-haut! Par ce fait qu'il devait porter la tiare, il a reçu le paradis dans son berceau. Alors, si la mort du Pape est incapable d'ébranler la papauté, d'en changer et d'en interrompre le cours, et si son seul effet est de lui faire rejoindre plus tôt Celui dont il était ici-bas le vicaire, pourquoi les nouvelles de sa santé, dès qu'elles cessent d'être satisfaisantes, sont-elles pour un nombre incalculable de pécheurs une cause de trouble et d'affliction?
C'est que l'on s'émeut, par respect, à l'idée que ce personnage sacré, le représentant de Jésus-Christ, n'est aussi et nécessairement qu'un homme, que, tout en étant et paraissant supérieur aux autres, il leur est pourtant pareil, par le mystère de la vie et de la mort, qu'il est un homme sans défense, qui a vieilli, qui n'a rien pu, malgré toute sa puissance spirituelle et morale, sur l'âge, la maladie, les infirmités, un homme qui souffre, qui est anéanti, et qui va comme le plus humble, le plus pauvre et le plus ignoré, rendre un de ces jours, peut-être demain, ce soir, le dernier soupir. Et si cet homme-là a été pendant des années le point de miséricorde, le centre de bénédiction et le foyer de sérénité, le dispensateur de grâce et de paix vers lequel, à un moment donné, tous les désespoirs et toutes les douleurs ont tendu leurs bras, alors on comprendra que l'éventualité de sa fin détermine une explosion de pieuse et filiale tristesse où se répand la gratitude.
Et après la santé du Pape, il y a celle des rois et des reines, des empereurs et des impératrices, qui sont de grandes santés, des santés représentatives, des santés-valeurs, dont les moindres variations ne peuvent rester inaperçues, et courent la poste. A ces santés-là, tant d'intérêts sont attachés! Tant de questions contraires en dépendent! Tant de choses, selon leurs accidents, seront modifiées dans l'histoire, prendront tournure nouvelle! Ces santés-là sont beaucoup plus guettées, plus suivies, plus âprement accompagnées que celle du chancelant et indétrônable Pontife. Si de fiévreuses prières et des voeux brûlants sont dépensés à en activer la guérison, combien aussi de souhaits pervers et de plans et de calculs sont faits pour les étouffer, les avancer, les ruiner, les supprimer!
Que de terribles et secrètes paroles sont dites, précédant les crimes qu'elles organisent! Les nouvelles de la santé des rois et des empereurs ne se propagent jamais dans une atmosphère douce et tranquille. Toujours elles gênent et contrecarrent des ambitions, des soifs, de gigantesques projets. La sensibilité n'est que la dernière à les accueillir et à s'ébranler pour elles. L'opinion ne plaint presque pas un roi ou un empereur qui est malade et en danger de mort. Elle se tient au courant, voilà tout. Mais elle s'attendrit un peu pour les femmes, les reines, celles qui partent jeunes encore, et les enfants, les petits princes et les princesses fauchés dans leur fleur.
Il faut compter aussi les santés des héros, des êtres de courage et de gloire qui, çà et là, frappent et remplissent le monde de leurs exploits, santés de grands soldats, de hardis explorateurs, de visiteurs de pôles, d'aviateurs, d'escaladeurs de ciel... Combien celles-là nous sont chères, et favorites! Que de frissons leur devons-nous! Que de pleurs coulent de nos yeux, quand elles sont brisées!
Et il y a les santés de quelques génies, des poètes, des artistes supérieurs qui sont la parure, la gerbe dorée, les lauriers vivants et pensants d'un pays, et de l'humanité...
Et puis, bien en dessous, les santés des personnages célèbres--de quelque façon que ce soit--de toutes les notoriétés bruyantes et obsédantes, les santés des millionnaires, des chanteurs, de l'actrice, du comique, du tragédien, du danseur, de la belle madame, les santés du Tout-Paris, les santés-vedettes, les santés grotesques, les santés-joujoux, les santés-réclames, les santés «pour étrangers», les santés de journalisme et de conversation, les sautés à tout faire, pour parler et pour ne rien dire.
... Et les santés de mauvais aloi, celles de l'assassin en vogue, du cambrioleur mystérieux, du grand financier escroc, du meurtrier sympathique, du parricide irresponsable et de la vitrioleuse inconsciente...
Et il y a même, de temps en temps, parmi les grandes santés inférieures,
celles de quelques animaux, qui ont su faire assez parler d'eux pour
atteindre la renommée... un cheval de général ayant de plus belles
actions que son cavalier, un chien savant qui déconcerte... un singe
bien moins laid que certains hommes aimés...
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
La démission de M. Carolus Durau ayant laissé vacante la direction de l'Académie de France à Rome, l'Institut a été appelé à présenter au ministre une liste de trois artistes entre lesquels sera choisi le successeur du peintre de la Femme au gant. Et il a désigné MM. Albert Besnard, Gabriel Ferrier et Nenot, deux peintres et un architecte. Comme il est à peu près sans exemple que le ministre n'ait pas nommé, en pareil cas, l'artiste inscrit le premier sur la liste de présentation, il est certain qu'à l'heure où paraîtra ce numéro M. Albert Besnard, qui une fois déjà faillit être appelé à gouverner la villa Médicis, sera, par décret, investi de cette haute fonction. L'universel assentiment confirmera cette nomination.
A maintes reprises nous avons emprunté à l'oeuvre de ce bel artiste et de ce grand peintre, pour les reproduire, des toiles, des pastels, des aquarelles. On ne saurait avoir oublié, par exemple, la série admirable qu'il rapportait, voilà deux ans, de l'Inde. Nous y avions puisé quelques-unes des pages les plus séduisantes de notre avant-dernier numéro de Noël, des morceaux d'une originalité savoureuse, dont on ne savait ce qu'on devait admirer le plus, de leur chatoyante couleur ou de leur expressif dessin.
Le peintre Albert Besnard et Mme Besnard.
--Phot. H.
Manuel.
M. Albert Besnard est, en même temps que l'un des tempéraments les plus personnels de ce temps, un fervent des grandes traditions sans lesquelles il n'est pas d'art durable et, à ce double titre, sera pour les pensionnaires futurs de la villa Médicis le meilleur des mentors, libéral, certes, indulgent aux audaces, mais qualifié, par toute son oeuvre--si classique, et dont s'épouvanta pourtant, tout au début, «l'académisme»--pour rappeler à l'occasion qu'il est des règles qui n'ont jamais entravé l'épanouissement d'aucune originalité.
Mme Charlotte Besnard, artiste elle-même, sculpteur de talent, en même temps que maîtresse de maison accomplie, parfaite compagne, enfin, de l'homme du monde qu'est son mari, saura conserver aux salons de la villa Médicis, illustrés par le passage de tant de grands artistes et de tant d'hôtes de marque, le caractère qui en fait, dans la Ville Eternelle, un rayonnant foyer de l'esprit français.
Comme préface au vote de la nouvelle loi militaire allemande, notre important et estimé confrère de Leipzig, l'Illustrirte Zeitung, vient de publier, avec l'aide évidente, et d'ailleurs déclarée, du ministère de la Guerre, un numéro spécial consacré entièrement à l'armée.
Ce numéro est un monument. Il est formidable, écrasant et chaotique, comme cet autre monument qui accable aujourd'hui la plaine de Leipzig précisément, en souvenir de «la bataille des géants» du 18 octobre 1813.
C'est vraiment quelque chose de kolossal que ce numéro de journal. Haut de 0 m. 42, large de 0 m. 30, épais de plus de 1 centimètre, ce numéro, débroché, couvrirait de ses pages 20 mètres carrés; broché, il jauge 1 déc. cube 260. Son poids est de 1 kilo 400; sa densité: 1,214. Il est lourd... mais il est encore plus pesant.
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Des spécialistes, pour la plupart des officiers supérieurs de l'active, y dissertent de l'armée allemande et l'étudient sous ses différents aspects: le commandement, les effectifs, l'organisation, son passé, sa mission mondiale, son influence heureuse sur le développement matériel, physique, intellectuel et moral de la nation,--et ils découvrent, de ces multiples points de vue, des raisons spéciales et impérieuses pour réclamer l'adoption des nouveaux projets militaires.
L'article de tête est du professeur Hans Delbrück. M. Delbrück est historien et homme politique. Il met de l'ennui dans la politique et de la passion dans l'histoire. Il a expliqué «la stratégie de Périclès à la lumière de la stratégie frédéricienne» et comparé, ailleurs, «les guerres médiques et les guerres des Burgondes». M. le professeur est un Herr Professor. Il rapproche, sans s'émouvoir et par-dessus des siècles, l'antiquité et les temps modernes, les événements antiques et d'autres médiévaux. Il connaît le passé dans le détail. Connaît-il aussi bien le présent!
«Depuis 1870, écrit-il de nous dans ce numéro de l'Illustrirte Zeitung, la France est en République et est consumée par la soif de la revanche. Mais, aussitôt qu'ils entrevoient l'éventualité d'une guerre, les dirigeants français découvrent clairement que la victoire serait pour eux-mêmes grosse de périls. Car le général qui serait vainqueur de l'Allemagne tiendrait incontestablement l'armée dans sa main et s'en servirait, à la façon de Bonaparte, pour se rendre maître de la France. L'armée française est aujourd'hui sous la coupe des parlementaires, avocats ou journalistes. L'avancement des officiers, la nomination ou la mise en disponibilité des généraux dépend de tribuns, la plupart fort jeunes, et que les changeantes combinaisons parlementaires ont portés au fauteuil de ministre.
» L'organisation de l'armée n'inspirerait, en temps de guerre, aucune confiance,--en temps de paix, elle ne présente aucune harmonie. L'armée française supporte impatiemment cet état de choses, mais elle le supporte parce qu'elle est toujours la vaincue de 1870. La victoire dans la grande guerre de revanche lui vaudrait, à l'intérieur même, une tout autre situation. C'est pourquoi les gouvernants parlementaires français s'empêtrent dans cette contradiction de souhaiter la guerre et de devoir la craindre...
La couverture du numéro de
propagande et de publicité
militaires publié par la
Leipziger Illustrirte Zeitung.
»... En Allemagne, conclut M. Delbrück, nous sommes libres de telles entraves.»
Mais alors, si l'Allemagne est aussi forte, si la France est aussi paralysée par son régime parlementaire, pourquoi de nouveaux armements? Le lieutenant général von Janson répond à cette objection. Il nous montre trois ennemis héréditaires: la France, l'Angleterre, la Russie, séparés jusqu'ici par leurs intérêts antagonistes et réconciliés dans la haine commune de l'Allemagne. Il prévoit une guerre où l'Autriche, aux prises dans les Balkans, l'Italie, occupée en Afrique, laisseraient l'Allemagne seule face à face avec le reste de l'Europe. Le Danemark emboîte le pas à l'Angleterre; la Hollande aussi; la Belgique sert de tête de pont aux corps expéditionnaires venus de Grande-Bretagne.
Plus loin, un poète supplie la nation de donner à son héros les moyens «d'aiguiser son épée»,--et, en première page, le héros toujours menaçant nous apparaît lui-même, une fois de plus, dans un portrait violemment colorié.
Sur la couverture, au-dessus de l'indication: «Numéro de la défense allemande», une charge de fantassins, à la baïonnette.
La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris, nous laisse entendre comment on entend cette «défense». Et partout des dessins, des chromos: «L'empereur Guillaume Ier à Vionville (1870)», «L'assaut à Spicheren», «Une attaque de cavalerie», «Entrée du maréchal de Waldersee à Pékin», «La défense du canon,--épisode de la lutte contre les Herréros». Partout aussi des citations à forte charge: «Tous nos voisins sont autant d'ennemis jaloux de notre puissance» (Frédéric le Grand, Testament politique de 1753).--«Montrons-nous dignes de nos pères et ayons à coeur la devise du grand roi: Toujours en vedette!» Et la phrase de Moltke: «Si nous mobilisons un jour, encourons sans crainte le reproche d'être les agresseurs.» Et d'autres, et d'autres, et toujours la répétition obsédante de cette date: 1813... «Un siècle s'est écoulé depuis cette heure où notre peuple, animé du plus bel enthousiasme et du plus noble esprit de sacrifice, s'est levé les armes à la main.» Il y a 46 pages de ce texte. Les chiffres y abondent comme les formules chimiques dans un prospectus d'apothicaire. Le procédé est le même: effrayer pour faire payer. Et l'adresse du fabricant est au bas du feuillet.
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Le Vorwaerts publiait, l'autre jour, la circulaire suivante qui avait été adressée, à la fin de février, aux fournisseurs de l'armée:
MINISTERE DE LA GUERRE
Section ministérielle
Berlin, W.66 23-2 1913.
N° 911/2 13.7.1 Leipziger strasse nº 5.
Le numéro spécial du 10 avril de la Leipziger Illustrirte Zeitung sera consacré tout entier à l'armée allemande et publié avec la collaboration du ministère de la Guerre de Berlin. Pour que rien ne manque à ce numéro, il est souhaitable que les fournisseurs de l'armée et toutes les industries relevant de la défense nationale y publient des exposés, du développement de leurs affaires et de leurs procédés de travail.
La section ministérielle du ministère de la Guerre est prête à donner à
ce sujet tous les renseignements désirés.
Hoffmann,
Commandant et chef de section.
A cette circulaire était jointe une lettre de la rédaction de la Leipziger Illustrirte Zeitung mettant les colonnes de la revue à la disposition des fournisseurs.
Le résultat, c'est qu'aux 46 pages de texte viennent s'ajouter 124 pages de publicité. «Il vous faudra payer, avait écrit expressément l'I. Z., pour la publication de l'article. Par contre, nous vous fournirons gratuitement des conseils sur la forme artistique et littéraire à lui donner.»
Toutes les branches de l'industrie nationale se retrouvent là dans leur spécialisation militaire: l'automobile de guerre à côté de la cuisine de campagne, les tanneries près des hauts fourneaux, la machine à écrire et l'optique, les conserves alimentaires et l'aéroplane, le pneumatique et les trousses de chirurgie. En une longue page on nous explique «Comment se confectionne une chemise de soldat». Un établissement métallurgique prend pour devise: «Au fer par le feu.» Les fonderies, les forges, les ateliers de construction donnent de copieux aperçus historiques de leurs entreprises. C'est à qui a contribué le plus tôt à la grandeur, à la prospérité et à la sauvegarde de l'Allemagne. Il y en a qui remontent au dix-huitième siècle, d'autres au dix-septième, d'autres au seizième. Il en est qui insinuent discrètement qu'on forait chez eux des canons avant l'invention de la poudre.
Toutes les grandes firmes s'y rencontrent, y rivalisent,--toutes, excepté la plus fameuse: la maison Krupp. Nous nous en serions étonnés si nous ne venions d'apprendre qu'elle a, pour provoquer les grosses commandes, des moyens moins fragiles, des voies plus directes, des intermédiaires plus discrets que le numéro sensationnel du doyen des illustrés allemands. Et d'ailleurs, ne serait-ce pas en définitive pour le profit surtout de la maison Krupp, qui s'impose en presque toutes ces matières, qui défie toutes les concurrences, que ce numéro entier aurait été conçu? Quelle adresse suprême alors de n'y être même pas nommée!
Toute cette partie publicité est truffée de croquis de machines, de portraits d'industriels, de tableaux de genre figurant divers épisodes de la vie du soldat. Et, de ces 124 pages, se dégage l'impression formidable que toute l'activité usinière de l'empire, que tout le labeur de la nation allemande ne tendent qu'à une fin: l'humiliation des autres peuples.
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Telle est pourtant l'accoutumance universelle à l'incessante menace pangermaniste qu'une pareille manifestation, si caractéristique qu'elle soit, étonne à peine.
Quelle sensation profonde au contraire ne provoquerait pas L'Illustration si, en une période de difficultés internationales et de recrudescence des armements, elle lançait un numéro quintuple bondé d'articles militaires, de poèmes tyrtéens, de publicité patriotique pour engins de guerre nationaux, et si le gouvernement de la République prenait à cette publication la part qu'a prise le gouvernement impérial au Deutsche Wehr-Nummer, de notre confrère allemand, en même temps qu'il présentait au Reichstag un projet de loi augmentant encore les effectifs et le budget de l'armée!
N'est-ce pas alors qu'on crierait, de l'autre côté du Rhin, au chauvinisme français, aux provocations, à l'esprit d'agression de la France!
Mais, dans ce pays chauvin, agressif et provocateur, quand un grand illustré comme le nôtre fait paraître un numéro exceptionnel, c'est seulement parce que la douce fête de Noël approche. L'art seul y participe, et si quelque détail martial s'y glisse, c'est tout au plus l'armure aux ciselures étincelantes de l'Homme au casque d'or de Rembrandt. On le connaît bien en Allemagne: il est au musée de Berlin.
LES FUNÉRAILLES DE L'IMPÉRATRICE DE CHINE.
--L'arrivée du
catafalque dans la cour intérieure de la gare de Pékin.
Phot. F.
Caissial.
La jeune République chinoise a fait, dans les premiers jours de ce mois, des funérailles solennelles à l'impératrice Long Yu. Ces honneurs posthumes étaient bien dus à celle qui, docile aux conseils des hommes d'État amenés au pouvoir par la révolution, avait décrété le gouvernement par le peuple et mérité ainsi le titre imprévu de «fondatrice du nouveau régime». Mais, si les obsèques eurent un caractère imposant, la pompe n'en fut pas réglée conformément aux rites anciens: ce n'est point par une route spécialement construite que la bière contenant la dépouille de l'impératrice a été transportée du palais de Pékin aux tombeaux de l'Ouest,--mais par chemin de fer. Du moins la cérémonie a-t-elle encore rappelé, par certains détails pittoresques, les coutumes funèbres d'autrefois.
«Le cortège, parti le matin à 8 heures, nous écrit un de nos correspondants, M. F. Caissial, mit trois heures environ à franchir les trois kilomètres qui, par les voies suivies, séparent le palais de la gare de Pékin-Hankéou. En tête, venaient vingt-quatre chameaux chargés de matériel de campement,--sans doute pour servir à l'âme de Long Yu dans les diverses étapes qui doivent la conduire à la béatitude éternelle; puis trente-huit poneys blancs, précédant les voitures et les chaises à porteurs de la défunte souveraine. Le catafalque, soutenu par quatre-vingts coolies, qui, par-dessus leurs pauvres habits, avaient revêtu des blouses de soie légère, était escorté de soldats d'infanterie; enfin, quelques lanciers fermaient la marche. Tous les ministres chinois, en redingote et chapeau haut de forme, attendaient sur le quai de la gare, à côté des princes de la famille impériale en deuil. En leur présence, le cercueil fut placé dans le wagon funèbre, et le train s'ébranla lentement, tandis que les troupes présentaient les armes.» C'est ainsi que la dernière impératrice mandchoue a quitté Pékin pour aller dormir dans les tombeaux de sa dynastie son dernier sommeil.
Capitaine Clavenad.
Capitaine de Noüe.
M. J. Aumont-Thiéville.
Lieutenant de Vasselot.
Sergent Richy.
Toute la France a été secouée d'un frisson d'angoisse et de stupeur en apprenant la catastrophe du ballon sphérique le Zodiac, qui a fait cinq victimes, dont quatre aviateurs militaires. Catastrophe sans précédent dans les conditions où elle s'est produite; d'autant plus inexplicable que le ballon libre passe avec raison pour offrir une sécurité relative très grande, et que le Zodiac était piloté par un aéronaute expérimenté, entouré de quatre aviateurs.
On a émis, hâtivement peut-être, sur les causes du drame, diverses hypothèses qui, toutes, semblent renfermer au moins des parcelles de vérité. M. André Schelcher, chargé d'une enquête par l'Aéro-Club de France, a pu reconstituer les moindres détails de cette course à la mort. Aéronaute accompli, d'une rare compétence pour interpréter les moindres constatations, il a fait un triste, pèlerinage au cours duquel il a recueilli de nombreux témoignages, et, entre autres, celui de M. Spengler, électricien, qui a suivi toutes les phases du drame sur la commune de Fontenay-sous-Bois.
M. Schelcher nous donne, avec photographies à l'appui, la version la plus vraisemblable de cette randonnée fatale qui enlève à l'Aéro-Club cinq camarades morts en service commandé:
On sait que, sur la demande du ministre de la Guerre, l'Aéro-Club de France organise des ascensions réservées uniquement aux aviateurs, officiers ou soldats, afin de les familiariser avec les choses de l'air. Tous les jeudis, des pilotes ou futurs pilotes prennent part à des ascensions dont les départs sont donnés au parc aérostatique de Saint-Cloud.
Jeudi, 17 avril, le Zodiac, cubant 1.600 mètres, devait partir, ayant à bord le pilote Aumont-Thiéville, dont c'était la cent vingtième ascension, et quatre aviateurs militaires: les capitaines Clavenad et de Noüe, le lieutenant de Vasselot et le sergent Richy. Le temps était incertain; nuageux, avec averses. Comme les passagers hésitaient, interrogeant le ciel, l'un d'eux s'écria, en gamin de Pans: «Oh! pas de chichis, ou mettra: ni fleurs ni couronnes», et l'équipage sauta dans la nacelle. Une ondée finissait; le ballon s'éleva à 2 h. 10.
Déjà alourdi par la pluie, il gagnait péniblement en altitude, parvenant toutefois à s'équilibrer normalement. La traversée de Paris s'effectua dans des conditions assez heureuses, mais avec une dépense de lest importante. Le livre de bord retrouvé sur un des officiers porte les notes suivantes:
Lest au départ, 180 kilos.
Pression barométrique, 755 millimètres.
Puis, plus rien...
L'aérostat est aperçu quelques minutes plus tard, à Fontenay-sous-Bois et à Nogent-sur-Marne, rasant terre, choquant tous les obstacles qu'il rencontre. Il reprend soudain de la hauteur, et bientôt s'abat subitement dans la propriété de M. Cahen d'Anvers, entre Villiers-sur-Marne et Malnoue, où on relève trois cadavres. Seuls le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot respiraient encore; mais les deux malheureux officiers expirèrent dans la soirée.
On constata immédiatement que le panneau de déchirure avait été tiré à fond normalement et volontairement. La nacelle, tout ensanglantée, ne contenait plus de lest, mais quelques bagages.
Voici maintenant les résultats de notre enquête. (Les lettres majuscules correspondent à celles qui jalonnent notre diagramme détaillé.)
A.--Après être monté à 1.200 mètres--altitude maxima, semble-t-i--en dépassant les nuages, le ballon commence à descendre.
B.--En retraversant un nuage très chargé d'eau et de grêle, la condensation rapide du gaz rend la descente vertigineuse; les 100 kilos de lest qui, d'après le livre de bord, restaient à la disposition du pilote et qui, en cas normal, suffisent amplement pour descendre progressivement de cette altitude, sont rapidement épuisés.
C.--A 100 mètres au-dessus de la gare de Fontenay-sous-Bois, traversée du chemin de fer. Le guide-rope prend terre et le ballon rase les maisons de Fontenay. Connaissant le danger d'un atterrissage rapide dans ces conditions, le pilote tente de franchir d'un bond l'agglomération qui s'étend sur la hauteur devant lui.
Mais le guide-rope traîne de toute sa longueur sur les toits, que la nacelle frôle à moins de 50 centimètres; ce freinage provoque des «coups de rabat», d'autant plus dangereux que la vitesse est grande, qui plaquent le ballon au sol et l'y retiennent comme «poissé», même si, délesté, il tentait de se relever.
D.--Le pilote, avec calme, profite d'un mouvement de recul du ballon pour larguer, sans le couper (la boucle intacte en fait foi), son guide-rope qui fut retrouvé villa de l'Espérance, à cheval sur la maison portant le n° 10, la «queue de rat» formant l'extrémité devant la grille et dans la direction de Paris. Aucun choc n'a encore eu lieu.
|
Villa de l'Espérance, à Fontenay-sous-Bois, où s'est accroché le guide-rope abandonné; sur le trottoir, un des principaux témoins, M. Spengler. |
Maison contre laquelle eut lieu le premier choc qui tua sans doute trois des aéronautes et dont on voit les traces sur le mur; le ballon, en poursuivant sa course déviée, a abattu la cheminée de l'angle gauche du toit--La photographie suivante a été prise en montant sur le mur de l'appentis, au-dessous du point . |
Plus loin, on retrouve dans des jardins peu propices à un atterrissage, une bouteille et les bâches, prudemment retirées à l'avance de leur filet resté à sa place. Allégé du poids de ces objets, le ballon se met en légère montée, et le pilote peut avoir l'espoir de franchir la colline. Malheureusement, après quelques secondes, insuffisantes pour permettre le jet du lest de fortune, la pluie et la grêle ramènent le ballon au sol.
E.--La nacelle est plaquée sur la façade d'une maison basse, isolée sur la colline, appartenant à Mme Juriecwiez. La violence du choc fut considérable; à la vitesse du vent évaluée à 50 kilomètres à l'heure s'ajoutait la force du mouvement pendulaire qu'avait pris la nacelle après l'abandon du guide-rope.
Un témoin, qui habite près de la maison fatale, a vu nettement, au moment du choc des officiers debout dans la nacelle. Quand celle-ci, après un instant d'arrêt, remonta verticalement en pulvérisant l'avance du toit et la cheminée, on n'apercevait plus personne à bord. Seul, un bras pendait.
La tourmente faisant rage, nul cri n'avait été perçu. On se précipita au pied de la maison pour secourir les passagers sans doute tombés du panier. On ne trouva qu'un passe-montagne et un képi.
Sur les cinq hommes, ceux qui étaient le plus rapprochés du mur au moment du choc durent être tués sur le coup: Aumont-Thiéville, le capitaine Clavenad et le sergent Richy. Tous trois, en effet, furent relevés plus tard, le crâne défoncé. La blessure de Clavenad semblerait indiquer qu'à la minute tragique il se tenait courbé.
| Le jardin de M. Humblot, derrière la maison précédente; la nacelle, après avoir heurté le sol au point marqué par une croix et détruit deux arbres de l'espalier, a écorné le faîte du mur.--La photographie suivante a été prise, en sens contraire de la course du ballon, du petit toit désigné par le point . |
Bois de Boulogne. Traversée de Paris. Bois de Vincennes.
Voir le diagramme détaillé ci-contre. Diagramme complet de l'ascension
du Zodiac XIV le 17 avril 1913.
E.--Le ballon plonge ensuite dans le jardin de M. Humblot; la nacelle pique en terre, rebondit, arrache le faîte d'un mur au pied duquel tombe la montre-bacelet de Clavenad, dont le bras était en dehors; puis la nacelle retombe dans le jardin suivant.
G.-H.--M. Spengler, qui poursuit le ballon depuis la gare de Fontenay, escalade le mur; il voit la nacelle ratisser un labour et s'enlever à nouveau au moment où il croit l'atteindre. Il entend alors distinctement ce suprême appel: «Sauvez-nous!»... Le ballon s'échappe, brisant encore une clôture de planches et écornant un toit.
Dès lors, l'équipage ne donnera plus signe de vie; c'est un panier de morts ou d'anéantis qui se balance sous la sphère.
Au point culminant, au fort de Nogent, l'aérostat se trouve à faible hauteur; un cycliste militaire saisit la corde du sac à bâches qui pend de la nacelle, mais il est vite obligé de la lâcher, et le ballon traverse la cour du fort en évitant les bâtiments.
[Illustration: Mur du bastion sud du fort de Nogent sur lequel la nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du personnage.]
I.-Il se trouve arrêté dans le bastion sud où la nacelle se plaque à nouveau sur un mur, laissant une énorme tache formée par le sang accumulé dans la nacelle. Le baromètre, arraché de sa gaine, roule sur l'herbe avec le statoscope. Labourant le glacis, le ballon sort du fort, marquant son passage par des gouttes de sang que la pluie n'a pas voulu encore effacer.
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De l'autre côté du mur à espalier, la nacelle laboure la terre, se dirigeant vers le fort de Nogent-sur-Marne.--Sous le point , maison contre laquelle avait eu lieu le premier choc. Vitrage d'un marbrier de Nogent-sur-Marne, que la nacelle a défoncé au passage. |
Mur du bastion sud du fort de Nogent, sur lequel la nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du presonnage. Dernière maison heurtée et fils télégraphiques rompus par la nacelle, avant la dernière envolée du ballon. Entrée, sur la route de Malnoue, de la propriété de M. Cahen d'Anvers, où eut lieu la chute finale, sous le point +. |
K.--A cet endroit, le terrain formant une déclivité jusqu'à la Marne, le ballon se maintient tant bien que mal au-dessus des obstacles. Il traverse la route Nationale, baisse dans un jardin, reprend de l'élan et jette la nacelle dans le vitrage d'un atelier de marbrier, appartenant à M. Héricourt, rue de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, où elle semble coincée.
L.--Le ballon repart, frappe le deuxième étage d'une maison, enlève la gouttière, rompt les fils télégraphiques du chemin de fer, et, cette fois, ne redescend plus. La pluie vient de cesser, le grain est passé: c'est enfin le retour aux lois de la force ascensionnelle.
M.-N.--Il est à noter que les témoins de cette dernière scène se sont plutôt amusés des fantaisies du ballon, qu'ils croyaient vide, ayant échappé à ses pilotes au moment d'un atterrissage. Ils le virent s'éloigner rapidement, traverser le cimetière, franchir la Marne et monter, sans jamais disparaître, jusqu'à la hauteur des nuages.
Le refroidissement subit survenu en les atteignant a-t-il empêché le ballon de remonter à l'altitude maxima où il devait s'équilibrer? Ou bien a-t-il ranimé les deux survivants évanouis qui se seraient alors pendus à la soupape? On ne sait.
O.--Toujours est-il que l'aérostat fut aperçu à plus de 400 mètres de haut par deux artilleurs du fort de Villiers qui eurent le temps d'aller chercher la lunette de batterie et de voir «plusieurs passagers, de nombre incertain, essayer d'atteindre les cordages.
Devant le spectacle terrifiant qu'ils avaient sous les yeux, dans la nacelle, les deux survivants sortis de leur torpeur, affolés, ont-ils, sans se pencher par-dessus bord pour se rendre compte de la hauteur où ils se trouvaient, tiré la corde rouge de déchirure, ultime manoeuvre qui ne doit être faite qu'à quelques mètres du sol? C'est probablement ce qui s'est passé.
P.--M. Corbet, garde-chasse, qui se promenait aux alentours de la propriété de M. Cahen d'Anvers, voit le ballon à 300 mètres «se vriller», puis devenir à 100 mètres une loque qui s'aplatit sur le sol.
Il était alors 2 h. 45. Ce drame épouvantable qui s'est déroulé sur un trajet de 10 kilomètres depuis la descente vertigineuse jusqu'à l'atterrissage, avait duré exactement dix minutes. Dans la nacelle renversée, on trouva les survivants sous les morts, ce qui tendrait à prouver que trois passagers auraient succombé avant la chute finale, et que le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot avaient pris le dessus pour manoeuvrer.
On peut conclure, en somme, que la véritable clef du drame est à Fontenay où le ballon, quoique possédant encore une force ascensionnelle bien suffisante pour se maintenir dans les airs, fut précipité et plaqué à terre par la violence de la tempête. 11 se trouvait dès lors dans le domaine de phénomènes mécaniques où, la pesanteur n'intervenant plus, les aéronautes ne pouvaient plus avoir sur lui aucune action.
Eussent-ils eu deux fois plus de lest, qu'ils n'auraient sans doute
pas échappé au choc inévitable. Un hasard seul pouvait les détourner de
l'obstacle fatal, et ce hasard n'a malheureusement pas servi mon pauvre
ami Jacques Aumont-Thiéville et ses infortunés compagnons.
André Schelcher.
| Le ballon, possédant cependant une force ascensionnelle suffisante, est maintenu au sol par la tourmente qui l'empêche de s'élever. | Le ballon, dégagé de l'ouragan, reprend de l'altitude, quoique aucun jet de lest n'ait été fait depuis le point D. |
Diagramme détaillé de la période anormale de l'ascension du Zodiac XIV.
Un arc de triomphe sur la route d'Argyrocastro.--Phot.
Jean Leune.
Athènes, 16 avril.
Depuis la chute de Janina, le général Eydoux, chef de la mission militaire française en Grèce, caressait le projet d'aller en Epire étudier sur place cet extraordinaire terrain où l'armée grecque s'était si héroïquement battue. Mais un travail considérable et imprévu l'empêcha tout d'abord de donner suite à ce dessein, tandis que S. A. R. le Diadoque était encore à Janina. La mort du roi Georges, les funérailles, retardèrent encore son départ, qui ne put s'effectuer qu'après la triste cérémonie.
Le gouvernement grec avait mis à la disposition du général, des officiers et des personnes qui l'accompagnaient, un petit vapeur et plusieurs automobiles. M. Raymond Aynard, ancien ministre de France à Cettigne, qui, désigné pour faire partie de la mission française envoyée aux obsèques du roi défunt, avait accompagné M. Jonnart à Athènes, était du voyage, ainsi que M. David, député de la Dordogne. J'eus la bonne fortune de pouvoir les suivre.
Ce voyage ne fut qu'une longue suite de manifestations francophiles qui commencèrent dès le débarquement à Prévéza. La foule n'était pourtant pas prévenue; mais, voyant au mât du navire flotter le pavillon tricolore, elle se précipita... Et le général Eydoux mit le pied sur la terre d'Epire au cri mille fois répété de: «Vive la France!» auquel il répondit immédiatement par celui de: «Vive la Grèce!»
L'après-midi, le général, avec sa suite, allait aux ruines de Nicopolis, la ville célèbre bâtie par Octave pour commémorer sa victoire d'Actium sur Antoine. S'étant rendu compte de ce qu'avait été la bataille qui, en octobre dernier, avait livré Prévéza à l'armée grecque, il se dirigea ensuite vers le tertre où, d'après la tradition, reposent les 3.000 Français du général de La Sal cette, massacrés par le fameux Ali pacha en 1798. Là, il donna un souvenir ému à ces martyrs.
Au cours de cette journée, puis le lendemain, à Grimbovo et à Pente-Pigadia, le général Eydoux fit connaissance avec le terrain des luttes récentes et put personnellement en apprécier les difficultés.
Enfin, le mercredi, vers 4 heures du soir, par une pluie torrentielle, malheureusement, nous arrivions à Janina.
Les Janiniotes étaient massés sur la place. Des drapeaux français et grecs flottaient partout. Deux grands écussons portaient, l'un: «Vive la France!» et l'autre: «Vive la Grèce!»
Au milieu des acclamations répétées, le général monta à l'hôtel de l'état-major, où l'accueillit le général Danglis, qui, bientôt, le priait de se montrer au balcon: les notables de la ville avaient, en effet, exprimé le désir de le saluer.
En des discours chaleureux, ils lui dirent toute la joie qu'ils éprouvaient à être enfin libres, tout le plaisir qu'ils avaient à le remercier personnellement de la part qu'il avait prise à la préparation de leur délivrance.
Ce à quoi le général répondit très joliment qu'il n'avait fait que son devoir de Français en travaillant pour la Grèce, ainsi que le veulent les immortelles traditions de la France. Il dit encore tout le contentement qu'il avait ressenti à collaborer avec des hommes comme le soldat et l'officier grecs, et, enfin, toute l'admiration qu'il éprouvait pour l'armée hellène et son chef le roi Constantin, après leurs belles victoires de Macédoine et d'Epire.
Des cris de «Vive la France! Vive la Grèce! Vive le général Eydoux! Vive le roi!» éclatèrent, frénétiques, de toutes parts; le général Eydoux, profondément ému, s'associa à cette manifestation, dont il était visiblement touché jusqu'au fond du coeur, en acclamant à son tour et la Grèce et le roi Constantin!
Après le défilé des délégations envoyées par les corporations de la ville, le général partit pour le consulat de France. La foule l'y suivit par les rues pavoisées. De nouveaux discours allaient être prononcés.
Un journaliste ayant dit que c'était à la mission française que revenaient le mérite et la gloire des victoires grecques, le général répondit en remettant galamment les choses au point:
«Il n'est pas exact, dit-il, que la gloire des victoires hellènes revienne à la mission française. Sans doute, nous y avons quelque part, en raison de la préparation que nous avons donnée à l'armée avant la guerre. Mais, si nous avons été des maîtres très docilement écoutés, il ne faut pas oublier que ce sont les élèves seuls, avec les connaissances qu'ils venaient d'acquérir, qui ont joué leur rôle dans le grand et bel acte de cette guerre. Il ne faut pas oublier que la gloire des victoires hellènes revient avant tout à l'armée grecque et à son vaillant chef, aujourd'hui le roi Constantin!»
Et des vivats enthousiastes prouvèrent au général qu'il venait de trouver, en cette circonstance, les paroles qu'il fallait prononcer.
Après lui, M. David, député de la Dordogne, transmit à la population le salut fraternel du Parlement de France. Il sut exprimer avec éloquence les grandes sympathies de la France envers la nation hellène en général et pour l'Epire en particulier. Il parla même d'alliance indispensable et possible, entre deux pays où «tous les coeurs ont battu et battront toujours à l'unisson, chaque fois qu'il s'est agi et qu'il s'agira de combattre pour la civilisation grecque, inspiratrice de la civilisation française!»
Les jours suivants, le général et ses officiers visitèrent les champs de bataille devant Janina. Leurs impressions peuvent se résumer en cette appréciation que me donnait l'un d'eux: «Terrain horriblement difficile! Idée de manoeuvre superbe! Exécution parfaite!»
Puis ils poussèrent jusqu'à Argyrocastro. Tout le long de la route, les populations villageoises, clergé en tête, avec icônes, croix et bannières, étaient venues se masser pour saluer le général Eydoux. Les enfants des écoles chantaient l'hymne grec, puis les femmes, en costumes de fête, se mettaient à danser pour exprimer leur joie...
A Argyrocastro, l'accueil ne fut pas moins enthousiaste de la part de la population grecque. Des arcs de triomphe étaient dressés, fort simples, à la vérité, faits de deux piquets, d'une poutrelle, d'un pan de treillage où couraient quelques branches vertes, mais les ressources de ces bourgades sont bien modestes, et surtout l'excellente intention était là, suppléant au reste. Des drapeaux français et grecs partout mêlaient leurs plis. Les magasins étaient fermés en signe de fête. Le métropolite présenta le clergé, les notables, les écoles. Et ce furent encore des discours où les noms de la France, de la Grèce, du roi et du général ne furent jamais séparés et qui tous témoignaient d'un ardent amour pour la patrie retrouvée, d'une vibrante sympathie pour notre pays.
Là prit fin ce voyage intéressant. Hier, le général Eydoux rentrait à
Athènes, enchanté de tout ce qu'il avait vu, et fier, plus que jamais,
de l'oeuvre accomplie par l'armée grecque, préparée par lui et conduite
par son roi.
Jean Leune.
Tandis que l'étude topographique de la Terre vient de se compléter par la découverte du Pôle Sud, les explorateurs de la Lune ne sont pas restés non plus inactifs, et, grâce aux travaux qu'ils poursuivent depuis quelques années, nous avons aujourd'hui une connaissance de notre satellite qui est, il n'est pas exagéré de le dire, plus avancée que celle du globe sur lequel nous vivons. Si la «géographie lunaire,»--qu'on me pardonne ce barbarisme excusable par ce temps de crise des humanités--si la sélénographie, dis-je, a fait récemment ces progrès remarquables, c'est grâce surtout à la plaque photographique, qui est, comme l'a dit Jansen, la véritable rétine du savant. En l'utilisant avec les énormes et délicates lunettes que nous avons maintenant, on a pu scruter dans leurs moindres détails les étranges paysages lunaires. Ainsi, au plaisir esthétique que leur contemplation procure toujours aux amants des belles formes et des jeux ravissants de l'ombre et de la lumière, nous avons pu ajouter des enseignements pratiques du plus haut intérêt et qui nous montrent d'avance le sort réservé à notre Terre. Car la Lune, à cause de sa masse 81 fois plus faible que celle de la Terre, s'est refroidie beaucoup plus vite et a franchi avec une certaine rapidité --en quelques millions de siècles seulement--les phases fatales de l'évolution de tout astre; elle est, si j'ose dire, une Terre mort-née.
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Et puis, en voyage, on se lie bon gré mal gré avec les compagnons que le hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection qui, pour être née des circonstances, n'en est pas moins sincère. C'est pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais où les astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulière, notre plus proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous humilie pas par une masse et une importance supérieures aux nôtres; et cela nous relève, à nos propres yeux, d'avoir dans le cortège solaire, où nous faisons si piètre figure, cette suivante muette et docile. |
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Et puis, en voyage, on se lie bon gré mal gré avec les compagnons que le hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection qui, pour être née des circonstances, n'en est pas moins sincère. C'est pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais où les astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulière, notre plus proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous humilie pas par une masse et une importance supérieures aux nôtres; et cela nous relève, à nos propres yeux, d'avoir dans le cortège solaire, où nous faisons si piètre figure, cette suivante muette et docile.
A vrai dire, nous ne parlerons pas ici de la Lune tout entière, mais seulement de celui de ses hémisphères qui est sans cesse tourné vers nous, puisque la Lune met exactement le même temps à faire un tour complet autour de la Terre qu'à faire une rotation sur elle-même. On sait aujourd'hui très bien pourquoi il en est ainsi: de même que la Lune produit par son attraction des marées sur la Terre, celle-ci en produisait également sur notre satellite lorsque celui-ci avait encore des parties fluides. La masse de la Terre étant prépondérante, les marées lunaires étaient bien plus fortes que les nôtres. Or, naguère la Lune tournait sur elle-même beaucoup plus vite que maintenant, et la durée de cette rotation, que nous pouvons appeler «jour lunaire», n'était guère il y a quelque 56 millions d'années, que de huit jours environ, et très inférieure à la durée du mois Mais il est clair que la protubérance liquide produite sur la Lune par l'attraction de la Terre, et qui tend sans cesse à se diriger vers celle-ci, devait par suite de sa viscosité et du frottement qu'elle produisait agir comme un frein et modérer peu à peu la rotation lunaire, jusqu'à ce que la durée du jour lunaire soit précisément égale au mois, comme nous le voyons aujourd'hui. Y a-t-il quelque motif de penser que l'autre hémisphère de la Lune est très différent de celui que nous voyons? Non, et cela d'autant moins que la Lune, pour diverses raisons et notamment parce qu'elle décrit autour de la Terre non pas un cercle mais une ellipse, se présente de temps en temps à nous un peu de biais, et a une sorte de balancement autour de son centre apparent, qu'on nomme libration, et qui nous montre et nous cache alternativement les régions situées près des bords. De la sorte, nous connaissons maintenant à peu près les 6/10 de sa surface totale, et c'est eux que je convie mes lecteurs à visiter rapidement avec moi.
Depuis la découverte par Galilée des montagnes lunaires jusqu'à l'admirable Atlas photographique de Lowy et Puiseux, que de progrès réalisés! On ne pensait pas, il y a quelques années, que l'on pût rien ajouter à l'oeuvre magistrale de ces deux astronomes. Et pourtant mon savant collègue de l'Observatoire, M. Le Morvan, vient de réussir à compléter ce qui paraissait inégalable, et les photographies lunaires qu'il a obtenues récemment et dont nous donnons à nos lecteurs quelques spécimens inédits constituent une oeuvre qui, non seulement ne fait pas double emploi avec celle de Lowy et Puiseux, mais qui la couronne et l'amplifie en montrant sous des aspects nouveaux les tragiques grandeurs des paysages lunaires.
Sur ces photographies obtenues, comme celles de l'Atlas lunaire de l'Observatoire, au moyen du grand équatorial coudé inventé par le regretté Lowy, l'image directe de la Lune, au foyer de cette lunette de 18 mètres de long, a un diamètre de 16 centimètres environ. Telle est l'image du premier quartier que nous donnons ci-contre. En regardant cette image à une distance de 16 centimètres, nous voyons la Lune à peu près comme si nous planions à 3.000 kilomètres seulement au-dessus d'elle, alors que la distance réelle de la Terre à la Lune est d'à peu près 360.000 kilomètres. Mais cette photographie est tellement fine et elle a une telle richesse de détails qu'elle supporte bien soit d'être examinée avec une loupe très grossissante, soit d'être agrandie notablement par la photographie, ce qui nous donnera l'illusion de voir la Lune de beaucoup plus près encore. Les épreuves partielles que nous donnons plus loin sont des agrandissements d'environ sept fois du cliché direct. En plaçant notre oeil pour les examiner à environ 16 centimètres de la page, ce qui constitue pratiquement la distance à laquelle on peut en moyenne lire le plus commodément, nous voyons la surface lunaire comme si nous en étions séparés d'environ 450 kilomètres seulement, ce qui est à peu près la distance de Paris à Brest. Si d'ailleurs il y avait à Brest des montagnes pareilles à celle de la Lune, nous les verrions de Paris beaucoup moins bien que nous ne voyons celles-ci sur ces photographies, d'abord à cause de la courbure de la surface terrestre qui les cacherait au-dessous de l'horizon; mais en admettant même que par un procédé quelconque, par exemple en nous élevant très haut en ballon au-dessus de Paris, nous puissions échapper à cette première cause d'invisibilité, nous les verrions encore très mal à cause de l'absorption énorme que notre atmosphère fait subir à la lumière dès qu'elle vient de quelques kilomètres seulement dans le sens horizontal. Dans le cas de nos photographies lunaires rien de pareil, car elles ont été prises lorsque la Lune était très haute au-dessus de l'horizon, et la lumière d'un astre quand il est au zénith est moins absorbée par notre atmosphère que celle d'un objet terrestre situé à 8 kilomètres seulement de distance.
ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--L'Antarctide.
L'ANTARCTIDE LUNAIRE Phot. Le Morvan.
Sur les divers agrandissements que nous publions, 1 millimètre correspond à environ 3 kilomètres de la surface lunaire. Il n'y a donc pas sur la Lune d'objet, pas de colline, de vallée, d'accident quelconque du sol ayant 400 ou 500 mètres de dimension et que nous ne puissions déceler. Au contraire, sur notre Terre, dans les régions polaires, et dans tous les continents, sauf l'Europe, il y a des étendues de pays des centaines de fois plus grandes et que les géographes ne connaissent pas encore.
Mais j'entends d'ici mes lecteurs me dire: «En agrandissant davantage les clichés directs de la Lune, ne pourrait-on pas y déceler des objets encore plus petits, aussi petits qu'on voudra?»' Non, et: pour beaucoup de raisons: la première est que le grain même des plaques au gélatino-bromure assigne une limite à la petitesse des détails photographiables; si l'on veut tourner la difficulté en prenant des plaques à grain fin, ou même des émulsions sans grain, celles-ci étant beaucoup moins sensibles à la lumière, on se heurte à un autre obstacle: il faut augmenter davantage la pose, et, comme la lunette photographique ne peut jamais suivre rigoureusement la Lune dans son mouvement qui est très irrégulier, on obtient pour un autre motif du flou dans les images. On devine quelles prodigieuses difficultés ont dû vaincre les sélénographes de l'Observatoire de Paris pour obtenir les résultats actuels; leurs photographies n'ont pu être égalées dans aucun observatoire du monde, pas même dans ceux si richement outillés des États-Unis. Il faut l'admirer d'autant plus que l'atmosphère de Paris, chargée de poussières et de fumées, constitue--ce que prétendent certains et si j'ose employer ce vocable anglo-saxon mais commode--un «handicap» redoutable.
Les photographies lunaires que nous reproduisons ci-contre ont été obtenues par M. Le Morvan sur plaques ultra-sensibles au gélatino-bromure et par des durées de pose voisines d'une seconde. Pour obtenir avec le même instrument des photographies du Soleil d'une intensité égale, il ne faudrait, toutes choses semblables d'ailleurs, qu'environ un trois-millième de seconde (ce qu'on réalise au moyen de diaphragmes spéciaux ultra-rapides). Cette différence montre immédiatement dans quelle énorme proportion la lumière du Soleil dépasse en intensité celle de notre satellite. En fait, les mesures photométriques les plus modernes ont établi que la lumière de la pleine Lune n'est que 1/600.000 environ de celle du Soleil. Il faudrait donc 600.000 pleines Lunes environ réparties sur le ciel pour produire un éclat égal à celui de la lumière du jour. Si quelque génie malicieux voulait s'amuser à remplacer ainsi, sans la diminuer, la lumière du jour par celle de 600.000 Lunes, il ne pourrait, en réalité, pas y réussir, car si même, par un nouvel effet de sa puissance surnaturelle, il était capable de rendre ces Lunes carrées de façon à ce que, juxtaposées, elles ne laissent entre elles aucun intervalle, la surface tout entière de la voûte céleste ayant alors le même éclat que la Lune ne nous procurerait pas encore un éclairement égal à celui du jour à midi, par un beau temps; mais seulement une lumière environ six fois moindre. D'ailleurs, la photographie spectrale a montré que le Soleil a une lumière plus photogénique qu'elle. Le Soleil est beaucoup plus bleu que la Lune, et celle-ci est beaucoup plus jaune que lui, contrairement à l'impression qu'ils nous produisent généralement.
Un coup d'oeil d'ensemble sur le premier quartier nous montre d'abord que la finesse et le modelé des détails sont beaucoup plus grands à mesure qu'on s'éloigne du bord circulaire vers la ligne qui sépare la partie éclairée de la partie sombre, et qu'on nomme le «terminateur». C'est que, pour les régions situées le long du terminateur, le Soleil se lève seulement, et les moindres aspérités du sol projettent au loin des ombres énormes qui accusent tous les accidents du relief. Ces ombres sont d'une grande netteté et comme coupées au couteau, ce qu'on ne voit que très rarement dans nos paysages terrestres. Il y a à cela deux raisons: d'abord, l'air et l'eau ayant depuis longtemps disparu de la Lune, le lent travail d'érosion et d'atténuation des angles que ces éléments font sur la Terre n'a été qu'incomplet sur la Lune; presque partout le sommet des montagnes et les coupures des vallées y ont gardé la fière et rude noblesse de leurs lignes initiales. D'autre part, l'atmosphère terrestre tend, à cause de la diffusion de la lumière qu'elle produit, à donner du flou et du moelleux aux ombres des paysages éloignés. Rien de pareil sur la Lune où il n'y a pas d'atmosphère sensible--comme on l'a démontré par plusieurs méthodes--; de là ce heurté dans les ombres, cette netteté de vitrail qui donne aux horizons lunaires leur étrange et sauvage beauté. Dans les régions éloignées du terminateur, le Soleil est de plus en plus haut au-dessus de l'horizon, les ombres projetées sont de moins en moins longues, et le paysage paraît de plus en plus plat. C'est pourquoi les photographies de la pleine Lune sont de beaucoup les moins intéressantes; le Soleil y tombe d'aplomb sur le centre du disque, et cela enlève à la pleine Lune, par la suppression presque totale des ombres projetées, ce relief et cette netteté qui sont si remarquables sur les photographies des phases lunaires moins avancées. Nous nous bornerons donc, dans notre promenade d'aujourd'hui, à suivre d'un pôle lunaire à l'autre le bord du terminateur. Aussi bien cela nous suffira pour rencontrer toutes les différentes formes structurales qui caractérisent la Lune tout entière. Et puis, en cheminant aux endroits où le Soleil est à peine levé, nous aurons moins chaud que dans ceux pour lesquels il est au zénith et où règne, comme l'ont montré les dernières recherches holométriques, une température de près de 180° au-dessus de zéro.
La Mer des Vapeurs (angle inférieur droit) avec les
grandes crevasses du sol.--Phot. Le Morvan.
| Éclairage du soir, au moment où le Soleil va se coucher sur Copernic et les Karpathes lunaires. | Éclairage du matin, un peu après que le Soleil s'est levé sur le même paysage. |
Phot. Le Morvan.
Deux photographies du cirque Copernic, prises sous des éclairages différents de la Lune par le Soleil.
Si nous suivons donc par la pensée--qui est encore le plus agréable et le plus rapide des véhicules--le terminateur, en partant du Pôle Sud, nous nous trouvons immédiatement dans une région très montagneuse et criblée d'innombrables cratères. Deux choses attirent de suite notre attention: près du pôle ces cratères ont des formes elliptiques et qui deviennent de plus en plus voisines de la circonférence à mesure qu'on s'avance vers le centre de la Lune. Ce n'est là qu'un simple effet de perspective dû à la sphéricité du globe lunaire, car tous ces cratères sont à peu près circulaires. D'autre part le terminateur, qui, à l'oeil, nous semblait tout à fait rectiligne, prend, maintenant que la photographie nous a donné une vision supra-terrestre, un aspect extraordinairement déchiqueté. Par endroit, l'ombre empiète profondément sur le quartier visible; à côté, au contraire, celui-ci s'avance hardiment en promontoires de lumière déliés dans la nuit; ailleurs même on aperçoit des points isolés, véritables oasis de lumière, environnées d'ombre. En les regardant, nous pouvons nous dire que nous assistons à un lever de Soleil sur les montagnes de la Lune: ces points lumineux sont les sommets de hautes montagnes que dore déjà le Soleil levant alors que les lieux environnants sont encore dans la nuit. C'est ainsi que de Genève, lorsqu'il y fait encore nuit, on voit le Mont-Blanc déjà rosi par le Soleil levant. Nous pouvons donc à peu de frais admirer sur la Lune cet alpenglühn dont l'attrait fit faire à Tartarin sa mémorable ascension du Righi. Sans doute les modestes astronomes qui nous procurent un si rare spectacle céleste n'étonneront pas par leur héroïsme l'armurier Costecalde et le brave capitaine Bravida, capitaine d'habillement, mais on ne peut pas tout avoir.
La région du Pôle Sud est donc sur la Lune comme sur la Terre extrêmement montagneuse. C'est là que se trouve le plus haut sommet de la Lune, le Mont Leibnitz, qui, sur notre photographie, se trouve juste sur l'extrême bord, et qui a environ 8.200 mètres de haut, à peu de chose près l'altitude du point culminant de l'Himalaya. La Lune est donc proportionnellement beaucoup plus accidentée que la Terre puisque celle-ci a un diamètre quatre fois plus grand. Elle est également beaucoup plus volcanique. Tous ces cratères que nous voyons dans l'Antarctide lunaire ont des dimensions incomparablement supérieures à celles des plus grands orifices volcaniques de la Terre. Certains ont des centaines de kilomètres de diamètre. Ils sont construits d'une façon assez uniforme: un vaste entonnoir circulaire s'étageant en pente douce vers l'extérieur, en pente souvent très raide (et dont l'inclinaison dépasse parfois 45°) vers la plaine unie qui occupe le milieu de l'entonnoir. Souvent au centre du cirque, comme on le voit sur nos photographies, se dresse un piton isolé généralement moins élevé que le bord du cratère. Certains cirques lunaires ont une profondeur considérable. En particulier le cirque Curtius, visible près du terminateur, est profond d'environ 6.800 mètres. On a pu mesurer exactement ces profondeurs comme aussi la hauteur des différents sommets par la longueur des ombres projetées.
Ces ombres changent d'ailleurs de longueur et aussi de direction suivant la position du Soleil, c'est-à-dire suivant les diverses phases lunaires, et le même paysage lunaire prend, suivant qu'il est observé avant ou après la pleine Lune, des aspects extrêmement différents. Voici, par exemple, deux photographies du cirque Copernic et de ses environs qui forment une des plus belles régions de la Lune: la première de ces photographies a été prise le soir (il s'agit du soir lunaire naturellement) lorsque le Soleil allait se coucher sur Copernic et la chaîne des montagnes que l'on voit au-dessous et qui sont les Karpathes lunaires; l'autre, au contraire, a été prise le matin un peu après que le Soleil s'était levé à l'horizon de ce même paysage. Le contraste de ces deux photographies est saisissant par suite de l'invasion des ombres et des lumières lorsqu'on passe de l'une à l'autre. Copernic est d'ailleurs un des plus beaux cirques qui se puissent voir avec le groupe saisissant de ses pitons centraux et sa vaste enceinte presque régulière dont le diamètre dépasse 90 kilomètres, et dont la profondeur atteint 3.560 mètres.
On a compté sur l'hémisphère visible de la Lune pins de 30.000 cratères de toutes dimensions: on a donné à beaucoup des noms, des noms de savants, d'astronomes généralement, et qui sans cela seraient pour la plupart oubliés depuis longtemps, car il n'y a jamais eu sur la Terre 30.000 astronomes de génie, et peut-être même pas 29.000. Tous ces cratères sont aujourd'hui éteints, comme nos puys d'Auvergne, car les photographies prises à plusieurs années d'intervalle n'y ont jamais décelé le plus petit changement de forme. Mais, si la face de la Lune a aujourd'hui la rigidité immobile du cadavre, elle porte la trace visible des convulsions formidables qui jadis la bouleversèrent.
On a longtemps discuté sur l'origine des cratères lunaires et émis à ce propos les idées les plus fantastiques et les plus fantaisistes. Mais il semble aujourd'hui bien établi, par les magistrales et récentes recherches de Loewy et Puiseux, qu'ils se sont formés de la façon suivante: après qu'une croûte solide se fut créée par refroidissement sur la masse incandescente et fluide de l'intérieur de la Lune, les gaz, qui, comme sous l'écorce terrestre et pour diverses raisons, tendent à se dégager vers l'extérieur, ont exercé une pression sur l'écorce. Cette pression interne a eu des effets généralement bien plus énergiques sur la Lune, car elle y était, beaucoup moins que sur la Terre, contre-balancée par la pesanteur des matériaux,--on sait en effet que la pesanteur est six fois plus petite sur la Lune que sur la Terre. Les pressions internes ont donc aux endroits de moindre résistance soulevé la croûte encore mince de la Lune sous forme d'intumescences qui ont pris la forme sphérique parce que la sphère est, entre toutes les figures, celle qui, sous une surface donnée, comprend la plus grande capacité. Puis, lorsque la pression a diminué, le centre du dôme s'est effondré dans des circonstances que précise l'étude des photographies qui ont donné aux cirques leurs aspects actuels. De ces cirques il en est qui sont de formation plus récente que les autres et on a pu déterminer leurs âges relatifs. Les plus jeunes sont ceux qui, notamment sur nos photographies, empiètent sur les enceintes des cratères voisins: car en géologie, comme aussi à ce qu'on m'a dit dans les sociétés, les êtres jeunes et vigoureux bousculent pour se faire place ceux dont la résistance a été affaiblie par leur plus longue durée.
LE CAUCASE, LES ALPES ET LE POLE NORD DE LA LUNE
Phot.
Le Morvan.
ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--Caucase, Alpes et Pôle
Nord.
Puis, en continuant notre promenade le long du terminateur, nous rencontrons un peu après avoir dépasse le centre de la Lune un de ces vastes espaces de teinte sombre qui à l'oeil nu donnent à Séléné son saisissant aspect de visage humain, et qu'on nomme des mers. Il n'y a d'ailleurs actuellement, dans ces vastes plaines sombres, pas la moindre trace d'eau. Celle-ci est la Mer des Vapeurs. Inutile de dire qu'on n'y a jamais, de nos terrestres observatoires, aperçu la moindre trace de vapeurs, et qu'il n'y a pas actuellement d'atmosphère appréciable sur la Lune. Mais nous conservons malgré tout, par une sorte de respect filial, ces anciennes et baroques dénominations données par nos ancêtres en Uranie. La Mer des Vapeurs est surtout intéressante par les crevasses énormes, véritables cassures, qui sur des centaines de kilomètres et à travers tous les accidents du terrain y traversent le sol lunaire.