3.—Auquel jour seront semblablement dellivrez aulx subjectz du Roy Très Chrestien toutz les navyres, biens, deniers et merchandises, dont les juges delléguez de Sa Majesté ont jà ordonné et sentencié, et mesmes de ce qu'ilz pourront ordonner et sentencier avant le dict jour; et, au réciproque que dessus, si les subjectz du Roy vouloient avoir et enlever leurs navyres, merchandises et deniers, ou partie d'iceulx, avant le dict jour limité, la dellivrance leur en sera faicte en baillant bonne caution de ce qui leur sera dellivré.
4.—Et, pour aultant que les dictz juges delléguez n'ont peu vuyder les demandes, contenues en ung cayer à eulx baillé par les delléguez françoys, tant à cause des parties absentes, des preuves qu'ilz disent n'estre suffisantes, que mesmes de la malladie intervenue à Londres, Sa dicte Majesté veuille promettre que les delléguez anglois feront prompte justice aulx subjectz du Roy, en la forme qu'ilz ont commencé, pour le faict des navyres, deniers et merchandises prinses, saysies, arrestées et amenées en ce royaulme, despuys le premier jour d'octobre dernier, 1568, jusques à ce jour.
ADVIZ DES COMMISSAIRES.
Sur le premier article.—Les Commissaires de Sa Majesté l'accordent.
Sur le segond.—Ilz accordent semblablement à icelluy, pourveu que toutes les debtes y puyssent estre comprinses.
Sur le tiers.—Sur cestuy, ilz déclairent que tant toutes telles navyres, argent, biens et merchandises des subjectz du Roy Très Chrestien, qui sont encores arrestez, si comme l'argent procédant de la vante d'aulcuns biens ou merchandises, qui ont esté arrestées et sont vandues, qui sont ou seront ainsy ordonnées par les dictz Commissaires à estre délivrées avant le jour assigné, seront pareillement délivrées allors ou auparavant, soubz semblable caution, comme au second article cy dessus est expéciffié. Et quant à l'argent, qui est deu par sentences desjà prononcées ou qui se prononceront avant le jour [dict], ne leur semble raysonnable d'estre comprins à la condition de la restitution des choses réelles, mais ilz accordent que les parties condempnées seront contrainctes de faire payement ou satisfaction d'iceulx, avec aussi grande expédition qu'on pourra par ordre de justice et leur commission, et plus tôt s'il est possible, par quelque aultre voye que ce soit.
Sur le quatriesme.—A cest article ilz disent qu'ilz sont contentz de procéder en ces causes suivant la teneur de leur commission, pourveu que la Majesté de la Royne soit asseurée du Roy Très Chrestien que les subjectz de Sa Majesté puissent avoir semblable expédition de justice, avec asseurance par dellà, touchant telles grandes injures et déprédations qu'ilz ont souffert par les subjectz du dict Roy Très Chrestien en Bretaigne, et ailleurs en France, despuys le premier jour d'octobre 1568.
CE QUI S'ENSUYT A ESTÉ DESPUYS ADJOUXTÉ
Il est accordé qu'après le dict jour, 25 de novembre, restitution estant faicte de chacun costé, le traffic mutuel entre les subjectz des deux royaulmes sera ouvert et remiz en liberté en la forme qu'il a esté par le passé.
APROBATION DU CONSEIL.
Ces articles, ainsy qu'ilz ont esté responduz, ont esté exibez par l'Ambassadeur de France et les Commissaires, lesquelz les Seigneurs du Conseil, les ayant dellibérez et considérez, les allouent de la part de la Majesté de la Royne, et promettent, en tant que en peult apartenir à Sa Majesté, [qu'ilz] seront deuhement accomplis, pourveu qu'ainsy soit faict par le Roy de France à ses subjectz.
A Vuindesore, le dernier jour d'octobre 1569.
Et plus bas est escript:
Concordat cum originali et registro, S. F. Alen.
PUYS DE LA MAIN DU DICT Sr. DE LA MOTHE.
Le contenu cy dessus, en la forme qu'il est, avec l'acte au pied des Seigneurs du Conseil d'Angleterre, nous a esté exibé, et nous l'avons aprouvé, et avons promis que nous procurerons envers le Roy, Nostre Seigneur et Maistre, de le faire ainsy deuhement accomplir en France au proffict des Anglois, comme la Majesté de la Royne d'Angleterre, sellon sa promesse, le fera accomplir, icy, au proffict des Françoys; et par ce, l'avons soubz signé à Londres, le xe jour de novembre 1569, qui a esté aussi soubssigné des dictz depputtez.
De La Mothe Fénélon, Ambassadeur.
J. Vymont. J. Cavellier.
—du XIIe jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr. de Vymont.)
Efforts des seigneurs anglais pour relever le courage des protestants de France.—Nouvelle activité dans les armements faits en Angleterre.—Prochain départ de sir John Hawkins à la tête d'une flotte qui pourrait être secrètement destinée pour la Rochelle.—Désir témoigné par Élisabeth que le commerce soit entièrement libre avec la France.—Nouvelles rigueurs exercées contre Marie Stuart.—Les remontrances de l'ambassadeur à ce sujet ne sont point écoutées.—Crainte qu'il témoigne du sort qui lui est réservé.—Nouvelles rigueurs exercées contre le duc de Norfolk.—Bienveillance dont on use envers le comte d'Arundel et lord Lumley.—Mise en liberté du comte de Pembrocke.—Les négociations avec l'Espagne, après avoir été rompues, sont prêtes à se renouer.—Détails sur le traité concernant le commerce et la restitution des prises.—Recommandation pressante de l'ambassadeur pour que Marie Stuart ne soit pas abandonnée.
Au Roy.
Sire, ma précédante dépesche est du ve de ce moys par le Sr. d'Amour, et despuys, s'estant espandu divers bruictz par deçà des choses de France, j'ay toutjour attandu qu'il m'en vînt quelque confirmation par lettres de Voz Majestez, mais voycy le xxxıııȷe jour que je n'en ay receu aulcune, et n'ay layssé pourtant d'espérer et de faire espérer à ceulx, qui vous sont icy bien affectionnez, beaulcoup mieulx de voz affaires, sellon la victoire qu'il a pleu à Dieu vous donner, qu'aulcuns principaulx protestantz de ce royaulme ne les publient. Lesquelz usent de tout artiffice de nouvelles controuvées pour garder que ceulx de leur party n'ayent la cause de ceulx de la Rochelle pour si habandonnée qu'ilz n'essayent encores, par aulcun nouveau renfort de reytres et par quelque contribution d'icy, de les secourir, dont ceulx, qui aujourduy manyent seulz l'estat de ce royaulme, craignantz que vostre victoire ayt esbranlé les fondemens de leur religion par la chrestienté, vont faisant tout à descouvert de grandes dilligences affin de les relever en France, de les confirmer en Allemaigne et les asseurer icy; ayant, incontinent après les nouvelles de la dicte victoire, faict dépescher la flotte des Anglois à la Rochelle pour ne laysser d'y continuer leur traffic, et pour accommoder ceulx du lieu de quelques deniers en change de leur vin et sel, et n'ozantz d'eulx mesmes leur envoyer monitions ny vivres de ce royaulme, ilz ont procuré que le Sr. Dolovyn et le bastard de Briderode leur en ayent desparty largement du butin qu'ilz ont faict vers Olande et Frize; et sont après à dépescher Quillegrey, avec l'homme du comte Pallatin, qui est icy, pour aller encourager et anymer par grandes persuasions et promesses les princes d'Allemaigne au secours de monsieur l'Admyral, dont je crains qu'ilz hastent [le duc de] Cazimir de se mettre en campaigne avant la fin de l'yver. Et dedans cestuy leur royaulme, qui est le lieu où ilz se trouvent les plus empeschez, ilz ont envoyé ordonnance et commissions par toutes les provinces pour réprimer les catholiques et authoriser les protestans; et n'estimantz encores cella suffizant, ont commandé ung guet et garde en armes en divers endroitz, lequel a esté commancé de faire despuys quatre jours ez rues et carrefours de ceste ville et le relèvent seulement à midy et à minuict; et ont aussi envoyé, despuis huict jours, nouvelles monitions et pouldres à leurs grandz navyres; et m'a l'on dict que Haquens faict dilligence d'armer encores sept aultres bons vaysseaulx de guerre, mais l'on me veult faire croyre que c'est pour ung nouveau voyage qu'il entreprend aulx Indes, et que les plus grandz de ce royaulme font les frays non sans opinion que ceste Royne mesmes y contribue, parce que on prend les monitions de la Tour, mais nul de ses propres vaysseaulx n'y va, affin de n'offancer le Roy d'Espaigne. De ma part j'ay aulcunement suspect le dict apareil, et crains qu'il se faict pour secourir ceulx de la Rochelle, estant le commun bruict icy que vostre armée les va assaillir, et que mesmes vous avez pour cella faict arrester aulcuns navyres anglois à Bourdeaulx en les payant, affin de les assiéger par mer et par terre. Il est vray qu'il n'y a encores rien d'ordonné touchant les hommes et les vivres pour le dict armement de ceulx cy, sinon seulement quelques milliers de biscuyt, et j'auray l'œil à ce qui s'y ordonnera davantaige pour vous en advertir incontinent.
Aulcuns ont miz grand peyne envers ceste princesse de luy faire avoir suspect le traffic des aultres endroictz de vostre royaulme, sinon de la Rochelle, pour avoir meilleure colleur d'y adresser toutjour les flottes de ce royaulme, mais elle m'a néantmoins fort libérallement accordé qu'après la mainlevée et restitution faicte de chacun costé, au xxve de ce moys, elle veult que le commerce mutuel d'entre voz deux royaulmes soit ouvert, et aille libre comme auparavant. Par ainsy ne fault doubter, quoy qu'advienne de ceulx de la Rochelle, que les merchantz ne les délayssent d'eulx mesmes, quant cella sera faict, pour ressortir ailleurs où bon vous semblera; dont adviserez, Sire, comme il sera bon d'y procéder, car si Vostre Majesté veult que cella se face par proclamation, je presseray ceulx de ce conseil d'envoyer publier et notiffier, par leurs villes et portz et tout le long de leur coste, la continuation et seurté du dict commerce avecques la France, ce qui ne plairra guières à ceulx qui vous vouldroient desjà veoir en guerre de ce costé.
Ceulx cy sentent qu'avec la division de la religion la cause de la Royne d'Escosse va divisant et mettant en grand trouble tout leur royaulme, dont, pour y cuyder remédier ilz font observer et garder de fort prez la dicte Dame, laquelle s'en met en frayeur pour aulcunes rigueurs et contrainctes qu'on luy use, de quoy je suys extrêmement marry; mais il n'y a ordre que je puysse, pour ceste heure, obtenir rien de plus gracieulx pour elle de ceste Royne, sa cousine, ny de ceulx de son conseil, n'ayant toutesfoys layssé de dire et faire en leur endroict tout ce qui convient pour protester ung grande revanche contre ceulx qui seront cause ou de son mal ou de la perte de son estat, et n'ay poinct cogneu, au parler de ceste princesse, ny des dictz [seigneurs] de son conseil qu'on veuille rien attempter de viollant ny d'indigne contre la personne de la dicte Dame, sinon seulement de garder qu'elle ne puisse practiquer qu'avec ceulx qui l'ont en garde. Néantmoins elle a trouvé moyen, nonobstant cella, de me faire tenir quatre petites lettres, qui sont cy encloses, que je croy qu'elle les a escriptes sans lumyère, desquelles je m'asseure que Voz Majestez seront meues à compassion et seront convyées luy assister et de secourir son chasteau de Dombertran.
Le duc de Norfolc est toutjour en la Tour, et les gardes luy ont esté ces jours passez redoublés. Le comte d'Arondel et milord de Lomelley sont encores en arrest, mais avec quelque liberté de s'aller promener à cheval, accompaignez d'aulcuns gentishommes qui sont commiz à les garder. Le comte de Pembrot, ayant avec grande démonstration de malcontantement requis d'estre deschargé de la Grand Mestrize d'Angleterre et de n'estre plus du conseil, pour se retirer chez luy, a esté licencié d'aller en sa mayson prez de Londres, mais non deschargé de ses estatz.
L'ambassadeur d'Espaigne s'en est retourné en cette ville, et le marquis de Chetona est demeuré encores à Coulbronc, qui de rechef a heu audience de ceste Royne, mais ne sçay encor ce qu'il y a négocié; tant y a qu'ayant semblé une foys que tout son affaire fût interrompu, l'on a despuys remandé les depputez pour faire encores ung abouchement, affin de renouer les matières, et, dans peu de jours, se verra ce qui s'en doibt espérer, aydant le Créateur auquel je prie, etc.
De Londres ce xıȷe de novembre 1569.
A la Royne.
Madame, aulx choses, que Vostre Majesté verra en la lettre du Roy, je n'ay que adjouxter icy davantaige sinon l'instance, que les seigneurs de ce conseil m'ont faicte, de leur bailler ung semblable escript de ma main pour la seurté de la parolle et promesse de Voz Majestez sur la mainlevée, au xxve de ce moys, des biens des Anglois arrestez en France, et sur la seurté et liberté de leur commerce par dellà, après qu'elle sera faicte, comme ilz m'ont faict délivrer un acte de leur conseil pour la restitution des prinses au proffict de voz subjectz et pour le libre commerce d'iceulx par deçà, après le dict xxve du présent; ce que je leur ay ottroyé, et les Srs. Vimont et Cavellier, depputez de Roan qui estoient icy, s'estantz très bien acquictez de leur debvoir, et ayant emporté le dict acte de ce conseil, et obtenu, avant partir, tout ce qui s'est peu faire par justice, sont desjà en chemyn pour aller faire exécuter la dicte mainlevée à Callais et à Roan; à quoy, Madame, j'estime que Voz Majestez auront desjà mandé de n'y faire aulcune difficulté ainsy que je vous en ay cy devant supliez; et parce que j'entendz que quelques ungs, sans rayson, s'y veulent opposer, je vous suplie, Madame, en faire encores rafreschir le commandement à Mr. de La Meilleraye et à Mr. de Gordan, affin de ne donner à ceulx cy aulcune occasion de se plaindre.
Les protestantz publient que monsieur l'Admyral ayant joinct avecques luy les troupes du comte de Montgommery et des Viscomtes, et ayant confirmé ses aultres forces tant d'Allemans que Françoys, s'est remiz en campaigne et qu'il s'achemine vers la Charité pour empescher qu'on n'y mette le siège et pour aller, tout d'ung trait, recuillir les trouppes du duc de Cazimir, affin de recommancer et continuer la guerre plus forte que jamais; ce que je metz peyne de dissuader à ceulx qui desirent icy l'advantaige de Voz Majestez, leur remonstrant qu'il s'en fault tant que ceulx de la Rochelle n'entrepreignent, à ceste heure, de tenir la campaigne qu'au contraire ilz craignent grandement d'estre assiégez dans leur fort, ce que je vouldrois leur pouvoir confirmer par lettres de Voz Majestez, mais il y a long temps que je n'en ay receu aulcune.
Au surplus, Madame, je vous suplie considérer l'estat de la Royne d'Escoce sur le contenu de ces petites lettres qu'elle vous escript, et me donner quelque argument de la pouvoir aultant consoller en vostre nom, comme, en vostre mesmes nom, je metz peyne de procurer avec toute instance sa liberté, son bon trettement et sa restitution à sa couronne. Et espérant qu'il vous aura pleu me renvoyer desjà quelq'un des miens, qui sont par dellà, affin de vous en dépescher incontinent ung aultre comme il est besoing, je n'adjouxteray icy, pour le surplus, qu'une très dévotte prière à Dieu, etc.
De Londres ce xıȷe de novembre 1569.
Aulcuns, naguières arrivez icy de la Rochelle, disent que la Royne de Navarre, et madame la Princesse de Condé avec ses petitz enfans, estoient en propos de s'embarquer pour passer en ce royaulme.
—du XVIIIe jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par le Venicien.)
Plaintes de l'ambassadeur contre le retard qui est mis à lui donner des nouvelles de France.—Inquiétudes que cause en Angleterre l'agitation des catholiques dans le Nord.—Sévérité dont on use envers les seigneurs prisonniers.—Négociations avec l'Espagne.—Difficultés qui sont faites sur les pouvoirs du Sr. Ciapino Vitelli.—Entraves mises par les Anglais à la conclusion d'un arrangement.—Parti violent qu'ils ont pris de convertir en monnaie anglaise les réaux d'Espagne, jusqu'alors conservés comme un dépôt à la Tour.—Meilleur traitement fait à la reine d'Écosse, qui a été rendue à la garde du comte de Shrewsbury.—Mesures prises contre les catholiques.—Le serment sur la religion leur est imposé.—Résolution prise par plusieurs familles catholiques d'Angleterre de se réfugier en France, où elles demandent protection.—Ordre est donné par Élisabeth aux seigneurs du Nord de se rendre à la cour.—On redoute à Londres un soulèvement dans ces contrées.—Prise faite par le capitaine de Sore.—Mandement du conseil pour qu'il soit arrêté avec sa prise.—Remonstrances du conseil contre les entreprises des Bretons, qui attaquent tous les navires anglais qu'ils trouvent en mer.
Au Roy.
Sire, je vous ay escript ce qui se offroit à ma cognoissance des choses de deçà, le xıȷe de ce moys, et despuys, l'on m'a dict que ceulx cy ont receu lettres de Mr. Norrys, par lesquelles semble qu'il leur face les affaires de ceulx de la Rochelle assez désespérez, de quoy ilz sont en grand peyne, et croy que, pour cella, ilz veulent haster le partement de Quillegrey pour Allemaigne, l'ayant envoyé quérir en la contrée pour le dépescher, mais je ne puys sçavoir encores ce que portera sa commission, sinon qu'on m'a dict que les protestans se plaignent assez, que ceste Royne ne se veult laysser bien aller à toutes leurs persuasions, ains va fort réservée sur aulcunes d'icelles, et se oppose si fermement à celles qu'elle crainct pouvoir torner à manifeste offance de Vostre Majesté, qu'ilz la réputent pour peu affectionnée à leur religion.
J'ay bien miz peyne, de ma part, de mener, ou par desir de paix ou par craincte de guerre, toutjour la dicte Dame le mieulx que j'ay peu à la disposition de voz affaires, et le feray ainsy encores toutes les foys que j'auray à parler à elle, mais il ne me sciéroit bien, à ceste heure qu'elle est toute en affaires, de l'aller trouver, sinon avec quelque important argument de voz lettres, et voycy le xle jour de la plus fresche datte des dernières, que j'ay receu de Vostre Majesté, de quoy j'en suys bien en peyne, et ne sçay à quoy en debvoir imputer le retardement; sinon que je veulx croyre qu'il tient à toute aultre chose, plustost que penser qu'il en aille quelcune mal prez de Voz Majestez.
L'on avoit dict, ces jours passez, que la Royne d'Angleterre s'estant ung peu modérée envers ces seigneurs prisonniers, octroyeroit au duc de Norfolc de se pouvoir remuer au quartier de la dicte Dame dans la Tour, qui est espacieulx et large, par ce qu'il commance se trouver mal par faulte d'air dans celluy où il est, lequel est estroict, et est le propre lieu où son père fut miz quant il fut exécutté; et qu'elle accorderoit aussi à Milaris de Lomelley l'eslargissement du comte d'Arondel son père, et de millord de Lomelley son mary, mais j'entendz que sur ce poinct est arrivée une lettre du présidant du Nort, par laquelle il mande qu'à très grande difficulté peult il contenir le peuple, vers ce quartier là, de s'eslever, dont les dictes provisions de ces seigneurs sont demeurées, jusques à ce qu'on ayt descouvert d'où cella procède, et qu'on y ayt remédié; et a l'on contremandé en dilligence le comte de Pembrot, qui s'en alloit retirer du tout en Galles, où est sa principalle mayson, pour le faire retourner à la court; mais je ne sçay encores si c'est pour luy commander de nouveau l'arrest, ou pour le contanter, tant y a qu'il semble que ceulx cy se trouvent assez empeschez de beaulcoup de choses.
Quelq'un, à ce que j'entendz, a raporté à la Royne d'Angleterre que le marquis de Chetona a esté instantment pressé par l'ambassadeur d'Espaigne et par les deux depputez, qui sont icy avecques luy de Flandres, de parler plus bravement à elle, à cause de la victoire de Vostre Majesté, que ne porte leur commission, et qu'il ne l'a vollu faire sinon avec quelque gentil mot en passant; de quoy elle luy a sceu ung grand gré, et pour mon regard, encor que je luy aye grandement cellébré la dicte victoire, comme ung gain, qui ne pouvoit estre sinon [que] fort grand, d'avoir Vostre Majesté par vifve vertu asseuré vostre propre grandeur lorsqu'elle sembloit estre en plus d'hazard, n'ayant toutesfoys monstré en une seule parolle que la dicte victoire fût pour torner au dommaige de la dicte Dame, ains plus tôt à son proffict et de toutz les princes chrestiens, il m'a vallu quelque chose sur la restitution de noz prinses, ès quelles elle a despuys mieulx dépesché les commissaires de Roan que je n'espérois; et a, possible, aulcunement nuy à iceulx de Flandres, lesquelz, si les choses ne se rabillent, sont en termes de s'en retorner sans rien faire, disantz ceulx de ce Conseil que le pouvoir du dict marquis de Chetona est bien ample pour le Roy d'Espaigne à demander ce qu'il prétend, mais non assés pour la Royne, leur Mestresse, à tretter des choses dont elle veult demeurer d'accord avecques luy, ny, possible, assés suffizant pour en accorder pas une, et qu'il en fault attandre ung plus ample qui procède du mesmes Roy d'Espaigne, parce que cestuy cy est une subrogation de pouvoir, à la vérité bien expécial, que le duc d'Alve a de son Maistre pour tretter de toutz ces différandz avecques la dicte Royne d'Angleterre en la façon qu'il verra estre bon de le faire, avec puissance de substituer, comme il a substitué le dict marquis, lequel promect d'en faire venir de plus amples s'il est besoing, et de faire rattiffier tout ce qu'il accordera, et que, pourtant, il requiert qu'on ne veuille laysser de passer toutjour oultre. Dont nous verrons bien tost quel chemyn l'affaire pourra prendre, et cependant l'on convertyt en monoye de ce pays les réalles d'Espaigne qui sont en la dicte Tour.
La Royne d'Escoce m'a faict sçavoir de ses nouvelles, laquelle se porte bien de sa personne, et a senty quelque soulaigement despuys la dernière négociation que j'ay faicte pour elle, ayant ceste Royne, sa cousine, pour le respect de Voz Majestez Très Chrestiennes, nonobstant son grand courroux qui luy dure encores contre la dicte Dame, faict retirer le comte de Huntinton de sa garde, mais ne sçay encores si c'est pour l'en descharger du tout; tant y a que, pour le présent, elle est ez mains du comte de Cherosbery seul, qui se déporte, tant luy que madame la comtesse sa femme, en toutes choses bien fort honnestement et honnorablement envers la dicte Royne d'Escoce, et atant, Sire, je prie Dieu, etc.
De Londres ce xvııȷe de novembre 1569.
A la Royne.
Madame, vous aurez assez amplement comprins l'estat des choses de deçà par ce que je vous en ay escript en mes trois précédantes dépesches, lesquelles, à la vérité, je suys bien en peyne de sçavoir si les avez receues ou non, car il passe aujourd'huy le xle jour que je n'ay heu ung seul mot de Voz Majestez; néantmoins des dictes choses, que j'ay desjà commancé de vous parler, affin que d'icelles mesmes l'évènement vous en soit ordinairement cogneu, j'en ay miz le succez en la lettre du Roy, ainsy que, jour par jour, je l'ay aprins ou l'ay veu advenir, et n'ay que vous dire icy davantaige, Madame, sinon que, à l'occasion d'une recerche et de certaine forme de sèrement, à quoy l'on veult obliger les subjectz de ce royaulme sur le faict de la religion, plusieurs catholiques, qui font grand scrupulle de conscience là dessus, aymans mieulx habandonner le pays que jurer ainsy, me viennent demander des passeportz pour se retirer en France; dont j'en ay desjà donné à deux gentishommes, mais non sans estre bien informé (et ne le feray poinct aultrement), qu'ilz sont bons catholiques et en réputation de gens de bien, et non factieulx. Sur quoy vous plairra, Madame, me commander comment, en semblable, j'en auray cy après à user, et vous diray davantaige qu'il semble que, de cella et de la presse qu'on faict aulx seigneurs du Nort de se venir représanter en ceste court, l'on doubte assés qu'il se puisse bientost former ung trouble en ce royaulme, ainsy que par ung des miens, s'il vous playt me renvoyer les aultres que j'ay par dellà, je le vous feray, avec les aultres particullaritez de deçà, plus amplement entendre.
Le capitaine Sores a freschement prins cinq riches ourques, qui avoient esté chargées en Envers pour Espaigne et Portugal, dont en a miz une à fondz, et il a conduict les aultres quatre en une rade à l'abry, vers le cap de Cornouailles, sans ozer entrer en aulcun port. Il a esté dépesché commission pour aller arrester luy et sa prinse, s'il peut estre apréhendé, monstrans ceulx de ce conseil qu'ilz ne veulent plus supporter, en façon du monde, les pirates; et me font grand instance que je veuille presser Voz Majestez de réprimer ceulx de Bretaigne, et que commandiez de faire justice des déprédations, que ceulx du dict pays ont commises et commettent, toutz les jours, sur les subjectz de ce royaulme. Sur ce, etc.
De Londres ce xvııȷe de novembre 1569.
Despuys la présente escripte, j'ay recouvert une coppie du mandement de la recherche et de la forme du sèrement, cy dessus mencionné, laquelle j'ay mise dans ce pacquet[19], affin que Vostre Majesté ayt plus grande notice des difficultez où ceulx cy se trouvent.
—du XXIIe jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par l'Escouçoys.)
Nouvelles répandues à Londres, qui sont favorables aux protestants de la Rochelle.—Premier bruit du soulèvement des catholiques dans le Nord.—Les négociations avec l'Espagne paraissent devoir rester sans résultat.—Soupçons des Anglais contre le Sr. Ciapino Vitelli, à raison des troubles du Nord.—Instance de l'évêque de Ross auprès d'Élisabeth pour obtenir une réponse définitive.—Déclaration que, si elle refuse son secours, la reine d'Écosse se placera sous la sauvegarde de la France et de l'Espagne.—Élisabeth demande un nouveau délai pour se prononcer.—Caractère sérieux que peuvent prendre les affaires du Nord.—Crainte de l'ambassadeur que les Anglais ne fassent de nouveaux efforts pour jeter les Allemands en France.
Au Roy.
Sire, n'ayant, en mes précédantes du xvııȷe de ce moys, guières rien obmiz de ce que j'ay estimé digne de vous estre escript des choses de deçà, j'auray tant moins que dire meintennant par ceste cy à Vostre Majesté, et seulement qu'il semble estre venu nouvelles à ceulx cy, de leur ambassadeur Mr. Norrys, et aussi par la voye de la mer, comme monsieur l'Admyral, ayant forny les principaulx fortz et les places de garde, d'auprès de la Rochelle, d'ung bon nombre de gens de pied, il s'est remiz en campaigne avec sa cavalerye pour aller recuillyr les Viscomtes, qui ont desjà repassé la Garonne à six lieues par dessus Thoulouze; de quoy les protestans de ce royaulme sont rentrez en quelque meilleure espérance des affaires de ceulx de leur party, qu'ilz ne l'avoient auparavant, et s'esforcent de s'en prévalloir contre les catholiques, lesquelz, pour ceste occasion, envoyent souvent devers moy affin de sçavoir ce qui en est, et je ne leur puys dire rien de particullier là dessus, sinon que Vostre Majesté, par la dilligence et vertu de Monsieur, son frère, va toutjour poursuyvant la victoire et recouvrant les places qu'on vous a occupées, et chassant l'ennemy de la campaigne, et que voz affaires, nonobstant le déguisement de leurs nouvelles, prospèrent, grâces à Dieu, toutjour de mieulx en mieulx; dont desirerois avoir aulcune chose de plus expécial par voz lettres, affin de les en pouvoir mieulx contanter. Tant y a qu'on m'a dict que, nonobstant ceste invention et tout cest artiffice de nouvelles, l'allarme est bien chaulde en ceste court de l'eslévation des catholiques vers le Nort, ce que je mettray peyne de sçavoir plus au vray, affin de vous dépescher incontinent là dessus ung des miens en dilligence.
Il est arrivé despuys deux jours une dépesche du duc d'Alve, suyvant laquelle l'ambassadeur d'Espaigne, qui avoit layssé le marquis de Chetona seul à poursuyvre l'accord des différandz des Pays Bas à Vuyndesor, l'est allé retrouver, et semble que ceulx d'icy, pour n'estre veuz couper la broche de trop court au Roy d'Espaigne, continueront encores quelque conférance, et permettront que le dict ambassadeur soit ung des depputez de la part de son Maistre, mais je n'estime poinct qu'ilz concluent encores aulcun accord; et cependant le souspeçon croyt contre le dict marquis, à cause des troubles qui aparoissent plus formez despuys son arrivée, qu'ilz ne sembloient auparavant debvoir jamais estre, ce qui, possible, y peult bien avoir donné quelque challeur; mais en effect, j'ay opinion que l'occasion vient bien d'ailleurs.
Ces jours passez, la Royne d'Escoce a dépesché ung gros pacquet de lettres, qui sont arrivées toutes ouvertes en ceste court, parmy lesquelles s'en est trouvée une pour la Royne d'Angleterre, et les aultres pour l'évesque de Roz, pour monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, et pour moy, et encores quelques aultres pour les seigneurs de ce conseil, lesquelles toutes le secrétaire Cecille a renvoyé au dict sieur évesque, qui a incontinent envoyé demander audience pour présenter la sienne à la Royne d'Angleterre, et la sommer des choses contenues en icelle, ou à deffault qu'elle ne les veuille accomplir, qu'il nous baillera celles qui s'adressent au dict sieur ambassadeur d'Espaigne et à moy pour exorter Voz Majestez Très Chrestienne et Catholique au secours de la dicte Dame; mais la dicte Royne d'Angleterre luy a faict escripre, par Mr. le comte de Lestre, qu'elle le prie d'avoir ung peu de pacience, parce qu'elle est occupée en d'aultres si grandz et très urgentz affaires, qu'elle ne pourroit vacquer à l'ouyr encores de huict jours, mais, iceulx passez, qu'il pourra envoyer sçavoir l'heure de son audience, et la dicte Dame l'orra allors fort volontiers.
Cependant, Sire, je vous envoye la coppie[20] de la lettre de la dicte Royne d'Escoce affin que Vostre Majesté voye que ceste princesse, en requérant avec compassion ung honneste remède en ses affaires, retient toutjour la dignité qui convient à son estat de Royne et à la grandeur de son cueur, et que Vostre Majesté me commande, en cas que la Royne d'Angleterre l'en reffuze, ou diffère son dict secours et les aultres choses qu'elle luy requiert, ce que de vostre part je y auray à faire davantaige, oultre ce que je y ay tant expressément faict jusques icy, et je prieray Dieu, etc.
De Londres ce xxıȷe de novembre 1569.
A la Royne.
Madame, attendant de vous envoyer, dans trois ou quatre jours, le Sr. de Sabran, je vous ay bien vollu faire ceste petite dépesche sur les occasions que Vostre Majesté verra en la lettre du Roy, à laquelle je adjouxteray ce mot de plus, que desjà j'ay adviz de trois endroictz, que la sublévation des catholiques vers le pays du Nort va fort en avant, et que ceulx cy sont assés empeschez d'y remédier, ayantz, à ceste occasion, mandé restraindre davantaige les seigneurs qui sont en prison et en arrest, et semble qu'ilz sont après à susciter une généralle entreprinse des princes protestans en la cause de la religion, pour cuyder remédier à leur particullier, dont est dangier que les Allemans, pour estre fort intéressez avec ceste princesse, ne s'esmeuvent bien tost, et que le prolongement de la guerre de la Rochelle ne les attire à faire leurs premiers effortz en vostre royaulme; sur quoy sera bon, Madame, que faciez prendre garde aulx aprestz et mouvemens qui se feront le long du Rhin, et je veilleray sur les actions de deçà, et sur celles que ceulx cy pratiqueront de dellà, le plus dilligement qu'il me sera possible, et prieray Dieu, etc.
De Londres ce xxıȷe de novembre 1569.
—du XXVe jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à la Court par le Sr. de Sabran.)
Nécessité de mettre fin aux guerres civiles de France pour arrêter les entreprises des Anglais et des princes protestants d'Allemagne.—Soulèvement des catholiques dans le nord de l'Angleterre.—Prise d'armes par le comte de Northumberland.—La ville de Durham est tombée en son pouvoir.—Noms des seigneurs que l'on croit d'intelligence dans l'entreprise.—Mesures adoptées par Élisabeth.—Lettre secrète à la reine-mère.—Démonstrations qu'il est nécessaire de faire en France pour encourager le soulèvement des catholiques en Angleterre.—Mise en liberté du Sr. Roberto Ridolfy.—Mémoire secret.—Confiance des révoltés du Nord dans les secours du roi.—Promesses qui leur ont été faites par le duc d'Albe.—Détails sur les négociations qui ont eu lieu à ce sujet.—Intelligences des Espagnols avec les seigneurs qui ont pris les armes.—Menées de l'ambassadeur d'Espagne pour que les mariages d'Élisabeth, de Marie Stuart et du prince d'Écosse soient remis à la discrétion de Philippe II.—Mission secrète de sir John Hamilton auprès du duc d'Albe.—Vaste projet de domination de la part de l'Espagne sur l'Angleterre.—Opinion de l'ambassadeur, que les instructions données au Sr. Ciapino Vitelli pour traiter avec Élisabeth, portent de sacrifier les intérêts de la France.—Méfiance que l'on doit concevoir des projets du duc d'Albe et de sa conduite lors de l'entrée du duc de Deux-Ponts en France.—Assurance qu'il n'y a rien à redouter des intrigues de l'Espagne au sujet des mariages d'Élisabeth et de Marie Stuart.—Le duc de Norfolk et la reine d'Écosse sont fermement résolus à persister dans leur projet d'union.—Nouvelle mission de sir John Hamilton auprès du duc d'Albe, restreinte, cette fois, à traiter d'un secours.—Second mémoire.—Irritation de la reine d'Angleterre contre le duc de Norfolk.—Elle s'abandonne entièrement aux protestants.—Desseins politiques des seigneurs protestants d'Angleterre à l'égard de la reine d'Écosse, des guerres civiles de France et des affaires d'Espagne.—Ils fomentent les expéditions d'Allemagne, assurent le crédit, envoient l'argent.—Leurs efforts, depuis la victoire de Moncontour, pour faire déclarer ouvertement la guerre.—Ils prolongent la détention des seigneurs arrêtés sous l'espoir de les compromettre dans les affaires de France et des Pays-Bas.—Détails sur les causes du soulèvement du Nord.—Déclaration du comte de Northumberland, qu'il n'a pris les armes que pour la défense de la religion catholique.—Hésitation d'Élisabeth à l'égard de Marie Stuart, qu'elle veut livrer au comte de Murray.—Elle se décide à la retenir prisonnière sous une garde plus rigoureuse.—Plaintes qu'elle fait à l'ambassadeur de la conduite de Marie Stuart.—Justification de la reine d'Écosse.—Les négociations au sujet des Pays-Bas sont tenues en suspens.
Au Roy.
Sire, il aparoit par divers respectz debvoir bien tost advenir divers inconvénians en ce royaulme sur la division de la religion, et sur les affaires de la Royne d'Escoce, et sur la détention de ces seigneurs prisonniers, et sur les différans des Pays Bas, mais principallement sur l'impression que les Anglois se donnent, les ungs de peur, et les aultres d'espérance, de la victoire que Vostre Majesté a dernièrement gaignée, et ay eu opinion, que de cella leur naistroient assés de pensemens pour leurs propres affaires, sans qu'ilz se meslassent plus de ceulx d'aultruy; mais j'entendz qu'en leur conseil, où à ceste heure n'y a que protestans, l'on n'estime que l'estat d'Angleterre deppende de rien tant que de l'évènement des choses de France, et que pourtant il leur y fault avoir l'œil plus ouvert que jamais; et que mesmes pour bien asseurer leur particullier, il leur est besoing de mouvoir le général de la religion par toute la chrestienté, et en relever la cause le plustost qu'on pourra en France, pendant que les armes y sont encores en vigueur. En quoy ilz ont tant d'aparantz argumens pour y persuader leur Mestresse, parce que ceulx qui leur souloient contradire ne sont plus auprès d'elle, que, joinct l'auctorité des princes d'Allemaigne, ès quelz elle faict ung grand fondement, je crains bien fort qu'ilz la conduysent, non à une déclaration de guerre, car pour encores elle leur contradict assés en cella, mais à leur permettre à eulx mesmes de fomenter soubz main celle guerre, qui dure encores en vostre royaulme, par les mesmes couvertz moyens qu'ilz y ont procédé jusques icy, et mesmes de dresser une commune entreprinse de toutz les protestans pour s'esforcer d'y restablir leur religion; de quoy la continuation de noz troubles les en mect en grand espérance. Et est sans doubte, Sire, que, tant plus les dictz troubles yront à la longue, plus vous produyront, chacun jour, de nouvelles difficultez, et ouvriront les moyens aulx aultres princes et aultres estatz voysins de projecter, s'ilz peuvent, toutjour des desseings à la ruyne du vostre, ainsy que j'ay donné charge au Sr. de Sabran de le vous faire entendre sellon les adviz qu'on m'en a donnez, lesquelz me font grandement desirer que Vostre Majesté y preigne garde; et je regarderay que produyront en ce royaulme ceulx qui desjà s'y manisfestent bien avant, qui sont telz, Sire, comme sellon le commun bruict je le vous vays récitter:
C'est que les seigneurs catholiques des confins d'Angleterre, qui sont vers le Nort, ayant esté mandez en ceste court pour venir donner compte d'où procédoit l'esmotion, qu'on entendoit estre en leur quartier, et ayant eulx, une et deux foys, reffuzé de le faire pour la craincte qu'ilz ont qu'on les fît arrester prisonniers, ainsy qu'on a faict le duc de Norfolc et le comte d'Arondel, et entendans que, de rechef, la Royne, leur Mestresse, les envoyoit sommer par ung hérault d'armes de ne faillir à se représanter du premier jour devers elle sur peyne de rebellion et de lèze majesté, ilz ont heu recours aulx armes; et le comte Northomberlan, à ce qu'on dict, a esté le premier qui s'est eslevé avec la ville de Duren, laquelle il a prinse, et y a érigé le crucifix et faict dire publicquement la messe, à laquelle plus de six mille personnes ont assisté et estime l'on,
Chiffre.—[Que, oultre les seigneurs prisonniers, les comtes de Vuesmerlan, [de] Dherby, de Comberlan, de Suthampton, le viscomte de Montegu, millor Dacres du Nort, millord de Morle, le sir Henry Percy, le sir de Morconnelle, le sir de Northon, le capitaine Rieth et plusieurs aultres principaulx personnaiges sont de l'intelligence; encore y veult on mesler le comte de Sussex; mais]
J'entendz que ceste Royne luy a donné charge et au comte de Housdon, et à milor Scrup, de mettre incontinent les garnysons de Vuarvich, de Carley et aulcunes troupes de Hiorc, aulx champs pour aller combattre le dict comte de Northomberlan, et qu'elle leur a envoyé une bonne quantité d'armes, lesquelles pour cest effect, et pour armer ung nombre d'hommes en ceste ville, elle a, ces jours passez, faict tirer de la Tour.
Je ne sçay si ce feu se pourra ayséement esteindre, mais il me semble que le commancement n'est moindre que celluy qui a embrasé vostre France. Il est vray que ceulx cy sont après à l'allumer par toute la chrestienté, si en aulcune manière ilz le peuvent faire, espérans que le leur particullier sera de tant plutost esteinct que de toutes partz l'on courra aulx remèdes. Je n'ay poinct veu ceste princesse despuys la nouvelle de ces troubles pour pouvoir juger quelle espérance elle a de les apayser, et n'estime que je la doibve encores aller trouver de quelques jours, sinon qu'il m'en vînt aulcune bonne occasion par voz lettres, jusques à ce que Vostre Majesté m'aura commandé l'office qu'il luy plairra que je face là dessus envers elle, ainsy qu'il vous peult souvenir, Sire, qu'elle s'est esforcée d'en faire quelques ungs envers vous au commancement des troubles de vostre royaulme. Sur ce, etc.
De Londres ce xxve de novembre 1569.
A la Royne.
Chiffre.—[Madame, estant advenu cella mesmes, que Voz Majestez, par leurs lettres du xxe septembre, m'ont signiffié estre de leur intention, je vous envoye le Sr. de Sabran pour vous dire en quoy en sont meintennant les choses, et comme elles monstrent d'estre si avant qu'il fault qu'elles passent oultre; dont est temps que Vostre Majesté regarde comment s'en prévaloir, car d'aultres veillent pour les convertir à leur proffict. Je ne me suys advancé de promettre rien en particullier, mais seulement vostre assistance et faveur en général, et suys très ayse que la Royne d'Escoce, de laquelle nous venons de recepvoir tout meintennant des lettres, concoure en mesmes opinion que moy, qu'il ne fault rien mouvoir ouvertement contre la Royne d'Angleterre, ains seulement qu'il playse à Voz Majestez envoyer ung petit renfort de harquebouziers en Escoce, par prétexte de garder Dombertran, qui puissent donner cueur à ceulx qui tiennent la part de la dicte Dame dans le pays, et tenir en tel suspens le comte de Mora qu'il n'oze venir, ny envoyer gens contre ceulx qui sont en armes en Angleterre; et qu'au reste vostre bon playsir soyt d'envoyer ung gentilhomme devers les Estatz d'Escoce pour les exorter à la restitution de leur Royne, lequel ayt aussi charge, en passant, d'en faire instance à la dicte Royne d'Angleterre et à ceulx de son conseil; et que, des pencions et revenuz, que la dicte Dame a en France, il vous playse l'en faire meintennant secourir pour les occasions qui se présentent, n'en ayant receu, despuys qu'elle est en Angleterre, qu'envyron quatre mil {lt}; et de ces trois choses elle me conjure ne faillir de vous en faire très humble prière et très grande instance de sa part.
Aulcuns aultres m'ont dict qu'il est fort requis que Voz Majestez facent faire aulcune démonstration en Normandie et Bretaigne d'aprester navyres, soubz colleur de serrer la mer à ceulx de la Rochelle, et que cella donra cueur aulx catholiques de Cornoaille et de tout le pays d'Ouest, qui ne sont moins fermes que ceulx du Nort, et tant les ungs que les aultres estimeront que ce soit pour leur secours; dont me semble, à la vérité, Madame, que ceste seulle démonstration, laquelle tiendra ceste princesse en doubte et les aultres en espoir, sera plus à propos pour vostre service par deçà et pour la commodité de voz présens affaires en France, que si vous passiez pour encores à plus grandz effectz. Et si, en aparance, garderez de mesmes envers ceste princesse, et, en effect, mieulx qu'elle n'a faict envers vous, les trettez de paix, lesquelz, despuys ung an, vous luy avez promiz d'inviolablement observer.
Ce de quoy les soublevez ont meintennant plus de besoing pour continuer leur entreprise est de deniers, et de cella requièrent ilz estre promptement secouruz. Le Sr. Roberto Ridolfy m'a prié de donner adviz de toutes ces choses à monsieur le Nonce, qui est prez de Voz Majestez, auquel il n'oze escripre, parce qu'il ne vient que de sortyr de prison, où, pour le souspeçon qu'on a heu de luy, il a esté dettenu ung mois; dont vous plairra, Madame, commander au Sr. de Sabran ce qu'il luy aura à dire. Et remettant à luy mesmes de vous rendre compte de toutes aultres particullaritez de deçà, je prieray en cest endroict Nostre Seigneur, etc.]
De Londres ce xxve de novembre 1569.
MÉMOIRE AU DICT Sr. DE SABRAN.
Chiffre.—[Suivant ce que leurs Majestez m'ont commandé par leurs lettres du xxe de septembre, le Sr. de Sabran leur dira que, pour la cause de la religion, et pour le faict de la Royne d'Escoce, et pour la détention de ces seigneurs prisonniers, les armes sont à bon escient prinses en ce royaulme par les catholiques vers les quartiers du Nort; mais je puys protester que c'est sans aulcune injure que j'aye procuré procéder en façon du monde de la part de Leurs dictes Majestez, et sans les avoir constituez en cause qui puisse estre réputée mauvaise envers Dieu ny le monde. Il est vray qu'espérans les dictz catholiques n'estre habandonnez du Roy, ilz ont ainsy entreprins ceste querelle, laquelle ilz estiment apartenir à Sa Majesté plus que à nul aultre prince chrestien, et sont après à me demander quelque secours de luy, ainsy qu'ilz disent que ceulx du contraire party ont envoyé demander ung nombre d'harquebouziers à monsieur l'Admiral; sur quoy Leurs Majestez me commanderont ce que je leur auray à respondre, car pour encores je ne leur ay promiz rien de particullier.
Or, nonobstant la conférance et le pourparlé d'accord, qui se faict sur les différans des Pays Bas, le duc d'Alve ne laysse de cercher le moyen comme il pourra bien allumer ceste guerre, car j'ay adviz qu'il a mandé aus dictz seigneurs du Nort, ne saichant encores leur prinse d'armes, qu'encor qu'il eust proposé d'attandre ung commandement plus réglé du Roy, son Maistre, qu'il ne l'a sur ce qu'il auroit à entreprendre avec eulx, et qu'il eust pensé ne debvoir jusques alors rien mouvoir ouvertement en leur faveur, ou au moins qu'il ne vît qu'ilz eussent commancé quelque chose de leur part, et qu'ilz se fussent miz aulx champs, ou qu'ilz eussent surprins quelque place, ou prins aulcuns prisonniers, ou remiz par force la Royne d'Escoce en liberté; si est ce que, sans temporiser davantaige, il seroit prest de leur fornyr cent mil escuz, et deux mille harquebouziers et mille corselletz, et encore cinq centz chevaulx, s'ilz luy envoyoient ung homme de qualité qui entendît le pays et les affaires, et qui le sceût résouldre du temps et du lieu qu'il fauldroit faire ceste descente, et luy désigner ceulx qui s'y trouveroient pour la recepvoir et la conduyre.
Et de cella l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a desjà envoyé lettres à iceulx seigneurs du Nort par un capitaine de leur intelligence, lequel ilz avoient pour aultres occasions dépesché par deçà, et icelluy mesmes capitaine est prest de passer devers le duc d'Alve, espérant qu'il accomplyra plus volontiers ses promesses, quant il verra que l'entreprinse est plus advancée qu'il ne cuydoit.
Possible que le dict duc est meu à cella pour n'espérer qu'il puysse obtenir aulcune rayson ny accord sur les dictz différans, et pour venger l'offance que véritablement il a receue des Anglois, aussi pour porter quelque faveur aulx catholiques, et pareillement pour la liberté de la Royne d'Escoce; car toutes ces choses concourent à cest affaire. Tant y a qu'il semble qu'il prétende principallement à la conqueste du pays, car il a desjà faict distribuer de l'argent, oultre le compte de ce secours, à aulcuns grandz, qui sont bien fort parcialz pour la mayson de Bourgoigne, et à d'aultres qui sont en obligation au Roy d'Espaigne, du temps qu'il estoit Roy de ce pays, lesquelz sont desjà gaignez.
Et le dict sieur ambassadeur faict grand presse que la Royne d'Escoce, puysque le duc de Norfolc est meintennant en prison, veuille délaysser le propos de mariage qu'elle a avecques luy, et que ce sera le Roy, son Maistre, qui l'espousera, ou la pourvoirra d'ung si bon et advantaigeux party, qu'elle n'en sçauroit trouver de meilleur en l'Europe; et faict grand instance que Me. Jehan Amilthon, serviteur de la dicte Dame, soit envoyé, avec lettres de créance d'elle, devers le dict duc d'Alve, affin, dict-il, de mieux conclure tout le faict du secours.
D'ailleurs l'on m'a donné adviz sur la négociation du marquis de Chetona que, pour la rendre plus agréable à ceste princesse, il semble qu'il y mesle je ne sçay quoy de préjudice contre la France sur la reddition de Callais et sur les entreprinses que la dicte Dame vouldroit faire par dellà; et qu'il luy mect en termes ung nouveau mariage avec de très grandz advantaiges qui ne sont à mespriser, et qu'en toutes sortes le duc d'Alve, cognoissant une fort grande importance de ce royaulme aulx affaires de son Maistre estime qu'il ne pourroit en rien mieulx employer ses forces et ses moyens que d'y estandre sa grandeur s'il peult.
Et, de tant qu'ung assés principal personnaige de ceste court, qui est fort protestant, a dict en quelque lieu que le duc d'Alve ne se monstroit trop contraire à ceulx de leur religion, ny ne procédoit, à ceste heure, que bien respectueusement envers eulx; et que mesmes, lorsque le duc de Deux Pontz temporisa si long temps d'entrer en France, ce fut pour taster l'intention du dict duc d'Alve, lequel, monstrant se préparer contre luy parce qu'il avoit receu le prince d'Orange et ses gens en sa compaignye, et qu'il craignoit que ce fût pour redescendre aulx Pays Bas, ne voulant le dict duc de Deux Pontz avoir à faire, tout à la foys, au dict duc d'Alve et à monsieur d'Aumalle, qui luy estoit en teste, n'entreprint jamais de marcher, jusques à ce que le dict duc d'Alve l'eust asseuré que, pourveu qu'il n'entrât aulx estatz de Flandres, il ne s'armeroit aulcunement contre luy, et ne bailleroit au Roy que le secours qu'il ne luy pourroit honnestement reffuzer; et que despuys, quant il a entendu la victoire, que Monsieur, frère du Roy, a gaignée, il luy est eschappé de dire que l'Admyral n'estoit pourtant du tout deffect, et qu'il n'estoit encores besoing qu'il le fût; j'ay beaulcoup suspectes les négociations et pratiques du dict duc d'Alve, qui est homme qui les sçayt projecter de loing.
Tant y a qu'en ce qu'il prétend de mouvoir dans ce royaulme, je le laysse vollontiers passer comme une entreprinse desjà commancée, en laquelle il se déclaire fort qui n'est pour estre bientost achevée, et ne se peult encores juger quel bout elle fera; mesmes je l'advance, sans me rendre suspect, possible, plus que ses propres ministres, espérant que cella pourra revenir au sollaigement des affaires du Roy, avec ce, que je ne voys pas que les choses soient encores si disposées icy pour le dict duc, que ses intelligences ayent à sortir sitost ny si bien à effect comme il le desireroit.
Au regard du mariage de la Royne d'Angleterre je croy qu'on n'y battra que à froid, comme les aultres foys qu'on l'a cy devant entreprins, car luy ayant ung des seigneurs de son conseil naguières remonstré qu'elle estoit pour avoir dorsenavant toutjours troubles et esmotions, quant ses subjectz verront n'y avoir plus espoir de son mariage, ny d'avoir lignée d'elle; et que pourtant elle feroit bien de se résouldre bien tost à quelcun, et convoquer à cest effect son parlement pour en dellibérer; et que, s'il luy playsoit avoir agréable celluy du duc de Norfolc, tout son royaulme en seroit fort contant; elle a respondu que, si ses subjectz l'aymoient et desiroient la veoir vivre ou avoir lignée d'elle, qu'ilz debvoient la laysser en sa liberté de se maryer ou non, et de prendre tel party qu'elle vouldroit, sans luy en proposer ung ou aultre sellon leur affection, qui, possible, ne luy estoit agréable; et, quant à convoquer son parlement, que nul de ses prédecesseurs n'en avoit jamais tenu que trois en sa vie, et elle en avoit desjà tenu quatre, dont, en ce dernier, l'on l'avoit tant tourmentée de ceste matière de mariage, qu'on l'avoit faicte résouldre à deux choses:—l'une, de ne tenir jamais plus parlement, et l'autre, de ne se maryer jamais,—et qu'elle dellibéroit mourir en ceste opinion.
Touchant la Royne d'Escoce, je fays, à la vérité, tout ce que je puys pour interrompre la pratique du duc d'Alve et confirmer ce qui est entre elle et le duc de Norfolc, et en cella, la dicte Dame et le dict duc, encor qu'ilz soyent bien restrainctz et esloignez l'ung de l'aultre, ilz promettent toutesfoys, du lieu où ilz sont, qu'ilz ne s'abandonneront jamais, et respectent si fort leur mutuel bien et advantaige que chacun de son costé monstre mespriser sa propre liberté, et quasi sa vie, pour servir à celle de l'aultre; mais je crains que leur longue prison admène du changement en leurs affaires. Tant y a que j'ay pourveu que le susdict Amilthon, qui part pour aller devers le dict duc d'Alve, ne porte poinct de lettres de créance de la dicte Dame, parce que, ayant, aultres deux foys, esté envoyé devers luy, semble qu'il s'est ung peu trop advancé du mariage de sa Mestresse, et est sa créance limitée pour le secours seulement, si, d'advanture, il passe jusques à luy.
AULTRE MÉMOIRE AU Sr. DE SABRAN.
Chiffre.—[Que le courroux de la Royne d'Angleterre continue encores bien grand contre ceulx qui se sont meslez du mariage du duc de Norfolc et de la Royne d'Escoce, et de tant que les catholiques, lesquelz elle escoutoit assés vollontiers auparavant, ont monstré ne le trouver mauvais, et qu'au contraire toutz les protestans, sinon le comte de Lestre, l'on contradict comme leur estant grandement suspect, elle a du tout esloigné d'elle les catholiques et s'est commise de toutz ses affaires aulx protestans. Lesquelz n'ont pas ozé encores luy mettre en avant tout ce qu'ilz vouldroient contre les seigneurs qui sont en prison ou en arrest, à cause du dict comte de Lestre, qui s'est trouvé meslé en leur affaire, ny contre les catholiques qu'ilz craignent du pays du Nort, ny pareillement contre la Royne d'Escoce, ny aussi contre la paix de France, ny contre celle qu'elle a avec le Roy d'Espaigne, parce qu'ilz ne trouvent que la dicte Dame ayt le cueur disposé pour attempter de si grandes et difficiles entreprinses.
Mais ilz ne layssent de luy donner beaucoup de grandes impressions sur toutes ces choses, et ne se soucient que, soubz ombre de luy faire évitter l'inconveniant des unes, elle aille tumber au dangier des aultres, pourveu qu'ilz la puissent mener là où ilz prétandent.
Et ainsy, pour le regard des choses de France, desquelles nous ferons premièrement mencion, ilz tiennent la dicte Dame en craincte que, au cas que par une généralle victoire le Roy vienne à boult de la guerre de son royaulme, qu'il est sans doubte qu'il la luy viendra incontinent commancer au sien, et que pourtant elle ne doibt rien espargner pour faire qu'elle luy dure longuement, ou au moins pour le contraindre de venir à ung accord, auquel elle ne soit poinct oblyée.
Et ne la pouvant pour cella induyre de mouvoir aulcune chose ouvertement contre le Roy, ilz en mènent d'eulx mesmes d'aultres, soubz main, du costé d'Allemaigne, et d'icy, et pareillement à la Rochelle, qui ne sont moins préjudiciables; et après qu'elles sont descouvertes, ilz les collorent de tant d'apparance de proffict pour ce royaulme, que les plus auctorizez du contraire party sont contrainctz, en plain conseil, d'en laysser passer la plus part, et mesmes, quant il y en a aulcunes ès quelles ne peult eschoir aulcun honneste adveu sellon les trettez, ilz n'ont honte de conseiller la dicte Dame de les désadvouher.
Meintennant ilz sont après à dépescher le Sr. de Quillegrey, avec l'homme du comte Pallatin, en Allemaigne, pour aller mouvoir, par lettres et par promesses, les princes protestans au secours de ceulx de la Rochelle.
Et par le sentyment que j'ay, d'aulcunes sommes qu'on serche secrectement estre fornyes par les merchantz de Londres en Hembourg, il semble qu'il emportera lettre de crédict, pour respondre du payement de celles, que Mr. de Lizy aura desjà promises sur les bagues de la Royne de Navarre, lesquelles il a partie emportées, et partie layssées icy; et que mesmes, avec la contribution que les esglizes protestantes de ce royaulme pourront faire cette année, quelcun m'a dict qu'il pourra estre forny jusques à lx mil livres esterlin, qui est deux centz mil escuz, ce que je métray peine de sçavoir mieulx au vray.
D'ailleurs, ilz sollicitent les particulliers protestans de deçà de donner, chacun pour son regard, ce qu'ilz peuvent d'ayde et d'assistance à ceulx de la Rochelle en faveur de la religion; les ungs, en contribuant à leur secours; les aultres, en menant quelque commerce avec eulx; et aultres, en leur portant des rafreschissemens; et proposent grand scrupulle de conscience à ceste princesse, si elle les vouloit empescher; et puys couvrent leurs pratiques, pour le regard de celles de la Rochelle, de la liberté du traffic qui leur est permise par les trettez en tout le royaulme de France; et celles d'Allemaigne, que ce n'est que pour entretenir l'ancienne intelligence de ceste couronne avec les princes de l'empyre; et que l'argent qui y va n'est que pour payer les debtes de ce royaulme; et font quelques foys que leur Mestresse respond là dessus que, comme le Roy s'ayde des Allemans pour conserver son authorité, en quoy elle ne le veult aulcunement empescher, aussi s'en veult elle ayder pour deffandre sa religion, ce qu'il ne doibt trouver mauvais.
Et n'y a poinct de doubte qu'ilz s'esforceront de faire déclairer ce royaulme ouvertement à la guerre, affin de relever les affaires de leur religion, tant il leur semble que la victoire du troisiesme d'octobre les a esbranlez en la chrestienté, s'ilz n'y trouvoient ceste princesse aulcunement opposante; laquelle, pour ceste occasion, je mène le plus doulcement que je puys, affin qu'elle ne traverse et ne donne de l'empeschement davantaige aulx affaires du Roy; et ne suys encores guières bien asseuré d'elle, parce que souvant elle se rend facille à leurs persuasions, mais je le serois beaulcoup moins si les propres affaires de la dicte Dame ne se trouvoient à ceste heure aulcunement brouillez dans son royaulme.
Quant aulx seigneurs, qui sont icy en prison et en arrest, lesquelz se souloient opposer aulx menées des dictz protestans, et les descouvroient et interrompoient assés souvant, iceulx protestans, qui manyent tout, les entretiennent en espérance que leur détention ne sera longue, et que le plus dangereux est desjà passé, et que, pour mieulx apayser le courroux et mal contantement qu'elle a consceu contre eulx, il leur est besoing d'avoir encores ung peu de pacience; mais en effect ilz tâchent de les faire tremper[21] en prison, et cependant font une extrême dilligence de cercher de toutes partz quelque vériffication contre eulx, mesmement s'ilz ont rien praticqué en France ny aulx Pays Bas.
Et affin que le peuple ne s'esmeuve pour leur détention, et que les aultres de la noblesse, qui sont de leur party, ne soyent par cest exemple espouvantez de venir en court, quant ilz seront mandez, ilz publient que la dellivrance de ceulx cy sera du jour au lendemain; mais, voyantz que cella ne leur sert vers Norfolc et vers le pays du Nort, d'où les gourverneurs mandent qu'ilz ne peuvent contenir le peuple, et qu'au reste les dictz de la noblesse sont advertys de ne se fyer aulx mandemens des dictz protestans, s'ilz ne veulent expérimenter la prison, comme les aultres seigneurs, ilz ont naguières faict dépescher plusieurs lettres vers ces quartiers là, premièrement aulx principaulx de la noblesse, qu'ilz ayent à se représanter en court devant leur Royne dans quinze jours, pour aulcunes occasions concernantz le bien du royaulme; de quoy s'estantz, une et deux foys, excusez, et l'ayant, à la troisiesme foys, du tout reffuzé, ilz les ont envoyé sommer par ung hérault, sur peyne de rébellion et de lèze majesté:
Aultres lettres à ceulx qui ont charge par les dictes provinces, qui sont presque tous protestans, que, entendant la dicte Dame se continuer ung bruict de sublévation vers leurs quartiers, ilz ayent à descouvrir d'où cella procède et qui en sont les autheurs; et si, en nulle part, l'on faict amaz d'armes et de pouldres en plus grande quantité et en aultre manière qu'il n'a esté veu et n'a esté ordonné par les dernières monstres; et que chacun d'eulx ayt à recepvoir nouveau sèrement, de ceulx qui sont en leur jurisdiction et gouvernement, qu'ilz observeront les choses ordonnées au dernier parlement sur le faict de la religion, et qu'en ce, que les décretz du dict parlement ne les auroient assés obligez et qu'aulcuns feroient scrupulle de prester meintennant ce sèrement, s'ilz sont de la noblesse, qu'ilz ayent à prendre obligation d'eulx de deux centz livres esterlin, c'est six cens soixante six escuz, et s'il est de moindre qualité, de deux cens marcz, c'est quatre cens escuz, qu'ilz demeureront fidelles et obéyssantz subjectz à la Royne.
Davantaige ont escript aus dictz officiers que, de la moindre nouvelleté qu'ilz verront advenir, ilz ne faillent d'en donner incontinent adviz à la court, leur ayant cependant envoyé, de main en main, grand nombre d'armes pour les distribuer secrectement aulx plus parcialz protestans; et que des plus principaulx des dictz officiers cinq ou six ayent à s'achemyner vers la dicte Dame, pour luy venir tesmoigner les choses qu'en faisant ceste description ilz auront descouvertes; et s'ilz ne pouvoient, sinon avec leur dangier ou avec le dangier du pays, au cas qu'ilz l'habandonnassent ou qu'ilz s'esloignassent de leurs charges, venir par deçà, qu'ilz escripvent amplement, par quelque homme de bien, seur et secrect, l'entière relation de toutes les dictes choses, signé de leurs mains, qui puisse faire foy contre les coulpables, ce qui s'entend principallement contre ceulx qui sont en arrest.
Et j'entendz qu'on avoit supposé ung homme, comme venant de la part des dictz officiers, sans porter toutesfoys aulcune lettre, par lequel ilz avoient faict tesmoigner à ceste Royne que les choses n'alloient que bien vers leurs quartiers, expéciallement en l'endroict du peuple, lequel demeuroit ferme et constant pour elle; et que, si ceulx de la noblesse vouloient rien entreprendre contre son aucthorité, qu'ilz leur courroient sus, et que mesme la pluspart des dictz de la noblesse, entendans que la prison de ces seigneurs n'estoit que pour leur plus grande justiffication, demeuroient contantz sans rien entreprendre.
Mais ilz n'ont peu long temps dissimuler la vérité de ces affaires à la dicte Dame, car, coup sur coup, est venu nouvelles comme le comte de Northomberlant s'estant saisy de la ville de Duran y a relevé le crucifix et faict dire la messe, où six à sept mille personnes ont assisté; et bien tost après les propres lettres du dict comte sont arrivées, par lesquelles il signiffie son intention et la cause de son entreprinse à la dicte Dame avec offre de luy rendre entière obéyssance, après Dieu, auquel il propose, quoy que ce soit, de garder sa conscience pure en la vraye relligion catholique, mais de résister fermement à la violence et indiscrétion d'aulcuns particuliers qui sont auprès de la dicte Dame. Et ainsy, vivans les dictz protestans en grand deffiance des catholiques, tant plus ilz ont cuydé estreindre et presser la matière, tant plus semble qu'elle est preste de leur eschapper des mains.
Au regard de la Royne d'Escoce, les dictz protestans représentent à la Royne d'Angleterre ung très grand dangier de son estat, si elle n'interrompt le mariage d'elle avec le duc de Norfolc, lequel luy est d'ailleurs si odieux, qu'elle y est ayséement persuadée; mais on cognoist bien qu'ilz n'ont si grand soing de son estat, comme ilz craignent que le dict mariage relève la partie des dictz catholiques dans ceste isle; et ayant esté par aulcuns proposé à ceste Royne de renvoyer en quelque bonne et honneste façon la dicte Royne d'Escoce en son royaulme, ce qu'elle n'a rejecté (et m'a dict à moy mesmes en certain propos là dessus, qu'il luy tardoit plus de la sçavoir hors d'Angleterre que à elle mesmes d'en sorty), la dicte dame a trouvé bon de le mettre en avant à l'abbé de Donfermelin quant il s'en est retourné, affin qu'il disposât le comte de Mora de vouloir recepvoir la dicte Royne sa sœur et Mestresse avec honneur et seureté; mais les dictz protestans ont despuys mené une si vifve et dilligente praticque dans ce conseil, qu'ilz ont faict résouldre que, pour plus grande seureté de cest estat, il estoit besoing de la retenir soubz seure garde par deçà, enchargeant de nouveau au comte de Cherosbery d'y avoir plus grand soing que jamais; lequel, à ce que j'entendz, a mandé que toute l'Angleterre ne la sçauroit mettre en liberté, si la Royne, sa Mestresse, ne le commandoit.
Et semble que, pour l'heure présente, la dicte résolution ne sera que salutaire à la dicte Royne d'Escoce, car l'on a opinion qu'elle ne seroit bien asseurée de sa vie ez mains du dict comte de Mora, et je croy que, tant qu'elle sera ez mains de la Royne d'Angleterre, sa personne ne prendra poinct de mal, sellon certains propos que la dicte Dame m'a tenuz, quant elle s'est pleincte à moy de ce que la dicte Royne d'Escoce s'estoit vollue adresser au duc de Norfolc, aulx comtes d'Arondel, de Lestre et de Pembrot, pour la cuyder contraindre de faire quelque chose par force; et que ceulx là n'estoient que ses subjectz advancez par elle, et, comme elle les avoit faictz, elle les pouvoit deffaire; et que desjà ayant miz la main sur le plus grand, elle la mettroit bien sur les moindres, quant elle vouldroit; et que la dicte Royne d'Escoce debvoit avoir considéré qu'ilz ne luy seroient jamais si bons, ny si bien affectionnez comme elle, car, si elle eust vollu croyre leur conseil et mesmes celluy du duc, quelle amytié qu'il y ayt meintennant, elle ne seroit plus au monde, mais qu'elle aymeroit mieulx mourir que de l'avoir consenty ny souffert.
Sur quoy, je miz devant les yeulx à la dicte Dame aulcunes considérations, qui avoient meu la Royne d'Escoce de s'adresser à eulx pour les affaires de sa liberté et restitution, parce qu'elle les leur avoit commiz, et s'en estoit dessaysie au grand regrect de la dicte Dame, laquelle n'avait rien tant desiré que de pouvoir venir en sa présence pour tretter avecques elle seulle, mais ses ennemys avoient toutjour miz peyne de l'empescher; et, quant au mariage du duc, j'entendois que cella n'estoit aulcunement procédé d'elle, ains luy avoit esté proposé par ceulx de son conseil, et qu'elle avoit toutjour respondu qu'elle s'y gouverneroit sellon que la Royne d'Angleterre et ceulx de sa noblesse la conseilleroient; par ainsy se voyoit que son intention n'avoit jamais esté de l'offancer: et semble que, sans les artiffices des protestans, lesquelz sont grandement contraires à la dicte Royne d'Escoce, la dicte Dame seroit assés bien disposée envers elle.
Au surplus, encor que la dicte Royne d'Angleterre et les plus grandz de ses subjectz ayent intention d'entendre à l'accord des différans des Pays Bas, et que iceulx, mesmes protestantz, pour aulcun respect, sçavoir est, du commerce, monstrent d'y concourir avec elle, sans ozer ouvertement le contradire, parce qu'il est grandement desiré du peuple (et l'alliance de Bourgoigne a grand part dans ce royaulme), si travaillent ilz bien fort, d'ailleurs, d'en prolonger tant qu'ilz peuvent la matière, affin que ce suspens leur puisse toutjour servir de couverture pour les pratiques, et transport d'argent et de merchandises, qu'ilz font en Allemaigne, d'où ceulx de la nouvelle religion sont grandement accommodez.
En quoy voyantz que le Roy d'Espaigne ne s'est tant vollu tenir ceste foys sur la réputation, qu'il n'ayt envoyé le premier requérir le dict accord à ceste princesse (chose qu'ilz n'espéroient debvoir jamais advenir, et de laquelle ilz ne mettent en petit compte l'advantaige, qu'ilz se vantent d'avoir faict gaigner en cella à la dicte Dame), ilz luy proposent meintennant que, soubz la facillité d'ung si puissant prince comme est le Roy d'Espaigne, le duc d'Alve va trainant quelque grand malice; et que la lettre, que le duc luy a meintennant envoyée de son Maistre, peult bien estre ung vieux blanc qu'il a remply à sa poste; dont, s'il fault entrer en tretté, estiment que cella doibt estre tant des choses passées et de celles du présent, que pour celles qui peuvent advenir entre eulx, et, si le pouvoir du marquis de Chetona n'est suffizant pour tout cella, qu'elle doibt remettre l'affaire en un aultre temps, s'esforceans par ce moyen de l'interrompre. Mais estimant la dicte Dame que de ceste légation résultera ou la paix ou la guerre, mal vollontiers veult elle rejecter les propos du marquis de Chetona; et néantmoins ne peult trouver mauvais que toutz les différans soyent vuydez à une foys, dont a trouvé bon qu'il se soit desjà faict une assemblée de gens de lettres pour examiner le dict pouvoir, et qu'au cas qu'il ne soit suffizant, qu'on en face venir de plus ample; dont, encor qu'ilz n'ayent interrompu la matière, ilz l'ont au moins prolongée encores pour quelques moys, et pourra estre que le dict marquis s'en retourne sans rien faire.]