—du XVIIIe jour d'octobre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan de Bouloigne.)
Procédure criminelle contre le duc de Norfolk, les comtes d'Arundel et de Pembroke, et lord Lumley.—Arrestation de sir Trokmorton et du sieur Ridolfy.—Commissaires établis pour conduire le procès.—Le comte de Leicester refuse de prendre part à la procédure.—Constance que montre Marie Stuart dans son malheur.—Première nouvelle encore incertaine de la victoire de Moncontour.—Arrivée des commissaires espagnols à Calais.—Bruit d'une entreprise projetée sur le Croisic en Bretagne.—La peste, qui est à Londres, sert de nouveau prétexte à la reine pour différer l'audience à l'ambassadeur.—Espoir que la victoire annoncée, si elle se confirme, sera d'un grand secours pour rétablir les affaires de la reine d'Écosse et assurer le succès de toutes les négociations commencées.
Au Roy.
Sire, ayant, le xııȷe du présent, receu les lettres de Voz Majestez du dernier du passé, j'ay estimé vous en debvoir donner adviz, et vous dire par mesme moyen, Sire, qu'encor que ceulx cy ayent, du commancement, quant ilz sont tumbez en ceste grande souspeçon et deffiance du duc de Norfolc, exécuté plusieurs choses assés violentement, ilz se sont néantmoins despuys ung peu modérez, de sorte que les pacquetz se conduysent assés seurement. Et ceulx de ce conseil monstrent, à ceste heure que le dict duc est dans la Tour, procéder par quelque ordre et forme de justice à luy faire son procès, et semble qu'on n'a encores trouvé sur les comtes d'Arondel, de Pembrot, ny sur millord de Lomelley, de quoy les envoyer à la dicte Tour; tant y a qu'on les tient soubz estroicte garde, et a l'on envoyé le dict [millord] de Lomelley en une mayson forte prez de Vuyndesor, et miz le dict comte d'Arondel dans le colliège du dict Vuyndesor, et icelluy [comte] de Pembrot, pour estre vieulx et impotant, demeure resserré en son logis; et d'abondant l'on a arresté prisonniers le Sr. de Trokmarthon et le Sr. Roberto Ridolfy; et se dict qu'on a mandé le comte de Sussex comme souspeçonné de ces affaires et pareillement le millord Scrup, beau frère et inthime amy du dict duc, et plusieurs aultres seigneurs du quartier du Nort; mais l'on ne sçait encores s'ilz viendront.
Les commissaires à faire ce procès sont:—le millord Quiper, garde des sceaux, le marquis de Norampton, le comte de Betfort, mestre Quenolles, ser Raf Sadeler, ser Vuater Mildmey et le secrétaire Cecille,—lesquelz, parce qu'ilz sont toutz personnaiges triez et choysiz protestans, et fort affectionnez à ceulx de la Rochelle, je crains leur présente authorité, mesmement que ceulx là ny sont plus, qui sembloient tenir la main à l'entretennement de la paix entre ces deux royaulmes.—Le comte de Lestre n'assiste plus à leur procédure, ains sort du conseil aussi tost qu'on vient à toucher le faict de ces seigneurs.
Il y a quelque aparance que la Royne d'Escoce sera encores remuée en ung aultre lieu, et pense l'on que ce sera à Quilingourt, qui est ung chasteau du comte de Lestre. Elle se monstre magnanime et d'ung cueur grand et vertueulx en ceste sienne tant malle et adversaire fortune; en quoy nous luy assistons d'icy à luy donner toute la consolation par lettres que nous pouvons, et à procurer l'expédition de ses affaires comme il vous a pleu me le commander.
Ceste nouvelle, qui a desjà couru jusques par deçà, d'une grand victoire[18] que Monsieur, frère de Vostre Majesté, vous a aquise contre ceulx de la Rochelle la resjouyra grandement, ainsy que plusieurs icy très affectionnez à Vostre Majesté s'en rejouyssent oultre mesure, et attandent en grand dévotion que j'en aye la confirmation par voz lettres, avec les particullaritez de ce qui y aura succédé. Dieu veuille que le tout soit sellon le bien et honneur de vostre coronne, et au proffict et repos de voz bons subjectz.
J'ay envoyé aussi resjouyr la dicte Royne d'Escoce du contenu au postille de voz dictes dernières, parce que la dicte Dame en estoit en grand soucy et le besoing s'en monstroit si pressé qu'il ne s'y pouvoit plus souffrir aulcun temporisement.
Le Sr. Chapin Vitel et aultres commissaires de Flandres sont desjà arrivez à Callais, et monsieur l'ambassadeur d'Espaigne est après pour avoir une nouvelle et plus ample permission pour leur passaige de deçà. Sur ce, etc.
De Londres ce xvııȷe d'octobre 1569.
L'on me vient d'advertyr que ceulx de la nouvelle religion, qui sont icy, parlent d'une entreprinse sur le Croysic en Bretaigne. Il sera bon, Sire, qu'en faciez donner adviz à Mr. de Martigues ou à Mr. de Bouillé affin d'y prendre garde.
A la Royne.
Madame, ce peu que j'escriptz présentement en la lettre du Roy des choses de deçà, après la dépesche que naguyères j'ay envoyé par le Sr. de La Croix, fera assés veoir à Vostre Majesté quel progrez elles continuent de prendre; dont bientost je vous en pourray faire sçavoir davantaige, mais [il faut] que j'aye parlé à la Royne d'Angleterre laquelle, pour l'aparance de peste, qu'il y a encores en ceste ville, d'où je n'ay bougé, elle m'a mandé que j'aille estre quelque peu de jours à Coulbronc, qui est ung lieu prez de Vuyndesor, pour prandre l'air, et que, puys après, je la pourray aller trouver.
Je suys très ayse qu'ayez parlé à Mr. Norrys, son ambassadeur, et, bien que ce ayt esté ainsy réservéement, comme avez estimé convenir à voz présentz affaires, j'espère que cella encores servira beaulcoup à ceulx de la Royne d'Escoce, ausquelz j'adjouxteray l'instante sollicitation que m'avez commandé envers ceste Royne, sa cousine, et verray si, par quelque rayson et pacience, je pourray tirer d'elle aulcune bonne provision pour iceulx; bien que, si une bonne confirmation me vient par voz lettres que Monseigneur vostre filz ayt gaigné la victoire contre ceulx de la Rochelle, comme on le publie par deçà, je ne fais doubte qu'on ne procède icy plus gracieusement et en meilleur façon au faict de la dicte Royne d'Escoce, et aultres affaires qui concernent vostre service, qu'on n'a faict jusques à présent; dont je suplie Nostre Seigneur assister toutjour voz justes et vertueuses entreprinses, et qu'il vous doinct, etc.
De Londres ce xvııȷe d'octobre 1569.
—du XXIIIIe jour d'octobre 1569.—
(Envoyée exprès par Pierre Bordillon jusques à Calais.)
Première entrevue de l'ambassadeur et de la reine après l'arrestation du duc de Norfolk.—Bonne réception qui est faite à l'ambassadeur.—Il proteste qu'il ignorait les projets du duc de Norfolk, dont il n'a été averti, pour la première fois, que par la reine elle-même.—Il réclame avec énergie contre la surveillance à laquelle il a été soumis et contre le vol qui a été fait de l'une de ses dépêches.—Élisabeth promet réparation au sujet de cet enlèvement.—Elle s'empresse de reconnaître que l'ambassadeur ainsi que le roi n'ont pas prêté les mains aux projets du duc de Norfolk.—Elle se plaint vivement de l'ambassadeur d'Espagne, qui aurait trempé dans le complot.—Instances de l'ambassadeur auprès d'Élisabeth, pour qu'elle rétablisse Marie Stuart sur son trône, et empêche que Dumbarton ne tombe au pouvoir du comte de Murray.—Élisabeth s'excuse de ne pouvoir faire pour la reine d'Écosse ce qui lui est demandé.—Elle offre de faire connaître au roi combien sont graves les torts que Marie Stuart a envers elle, et propose de le prendre lui-même pour juge de sa conduite.—Pleine confirmation de la victoire de Moncontour.—Satisfaction que manifeste Élisabeth de ce nouveau succès.—Elle charge expressément l'ambassadeur d'offrir sa médiation au roi.—Arrivée du sieur Ciapino Vitelli en Angleterre.—Refus qui a été fait de recevoir sa nombreuse suite.—Il ne lui a pas été permis à lui-même d'entrer dans Londres.—Effet produit en Angleterre par la victoire de Moncontour.
Au Roy.
Sire, après avoir esté deux jours seulement en ung villaige, hors d'icy, pour y prendre ung meilleur air que celluy de la ville, qui est suspect de peste, je suys allé, le xxȷe de ce moys, trouver la Royne d'Angleterre à Vuyndesor, laquelle m'a plus favorablement receu que ceulx, qui me cuydoient fort meslé ez affaires du duc de Norfolc, ne l'estimoient, et m'a bien monstré la dicte Dame qu'à la vérité elle estoit grandement courroucée contre le dict duc, et infinyement contre la Royne d'Escoce, mais bien fort délivrée de toute souspeçon de Voz Majestez.
Néantmoins pour m'essayer, en me faisant son excuse de ce que, ayant desiré la veoir plustost, elle ne me l'avoit peu ottroyer à cause des affaires qui luy estoient survenuz, elle me dict, en ryant, qu'elle croyoit que l'ambassadeur d'Espaigne et moy sçavions, de long temps, quelz affaires c'estoient.
A quoy je luy respondiz que au contraire je craignois estre en grande faulte de les avoir sceu trop tard, et de n'en avoir donné assés d'heure l'adviz que je debvois à Voz Majestez pour l'intérest que vous y aviez, à cause de la Royne d'Escoce; que [je] sçavois au reste combien curieusement l'on avoit cerché de vériffier que je fusse de la partie, sans regarder si en cella l'on offençoit la grandeur de Vostre Majesté, ny si l'on violloit la seurté de vostre ambassadeur, ny si l'on enfraignoit la protection, en laquelle elle m'avoit receu de vostre part avec ma légation; que, entre les aultres recerches, avoit esté trouvé bon de me faire voller mon pacquet, ce que sachant combien Vostre Majesté l'auroit à cueur, et m'en sentant infinyement oltragé, je ne cesserois de luy en demander réparation et justice jusques à ce qu'elle me l'auroit faicte; et que, pour tout cella, l'on n'avoit trouvé que j'eusse rien entreprins ny pratiqué en son royaulme, qui ne fût digne d'ung ambassadeur d'ung très vertueulx et magnanime prince son allié et confédéré, luy pouvant jurer, avecques vérité, que c'estoit elle mesmes qui, première, m'avoit faict prendre garde de cest affaire; dont luy remiz en mémoire aulcuns poinctz qu'elle m'en avoit touchez en mes précédantes audiences. De quoy elle se souvint incontinent, et comme personne très affectionnée à la matière, après aulcunes grandes excuses de mon pacquet, avec promesse de m'en faire justice contre quiconques s'en trouveroit coulpable, elle tourna à me discourir les mesmes propos qu'elle m'avoit auparavant tenuz du susdict affaire, et que ce que je n'en avois peu comprendre, lorsque par parolles couvertes elle m'en avoit parlé, c'estoit ce que j'en voyois meintennant; et qu'il estoit sans doubte qu'on avoit essayé de soubslever tout son estat contre elle, dont estoit bien ayse que je ne m'en fusse ainsy entremiz, comme avoit faict l'ambassadeur d'Espaigne,—«duquel, dict elle, j'ay sceu le mesmes propos qu'il en a tenu à l'évesque de Roz, bien qu'ilz ne fussent que eulx deux seulz, quant ilz en discoururent ensemble.»
Je ne laissay pour tout cella, Sire, de faire une très grande et vifve instance à la dicte Dame, pour la liberté et bon trettement de la personne de la Royne d'Escoce, à ce qu'elle ne la vollût commettre ez mains de ceulx que la dicte Dame estime estre ses ennemys, ny souffrir qu'il luy fût dict, faict, ny usé chose qui ne convînt à la dignité de ce que Dieu l'a faicte estre princesse Souveraine en la chrestienté, parante et alliée des plus grandz princes chrestiens, expéciallement de Vostre Majesté et d'elle mesmes; et qu'au reste, elle vous vollût résouldre du secours et assistance qu'elle entendoit luy bailler pour la remettre en son estat, sans laysser passer plus avant ses mauvais subjectz à establyr leurs affaires comme ilz faisoient contre elle dans son propre pays; lesquelz je sçavois qu'ilz s'aprestoient de nouveau pour aller achever de ruyner et tiranniser les bons subjectz et serviteurs de la dicte Dame, et d'essayer de luy prandre par force le chasteau de Dombertran; à quoy je la prioys pourvoir d'ung si bon expédiant et prompt remède, que cella peust estre empesché.
Desquelz propos se trouvant la dicte Dame en quelque perplexité, me respondit diversement, tantost en une sorte, et puys en une aultre, et allégua plusieurs excuses, lesquelles, parce que je ne les luy voulois admettre, nous fusmes en assés longue contention; et enfin me pria estre contant d'emporter d'elle, pour ceste foys, qu'elle vous donroit compte, du premier jour, de toutes les choses qui avoient passé entre la Royne d'Escoce et elle, et ne reffuzeroit que Voz Majestez en fussiez les juges, espérant que vous luy garderiez une oreille pure pour en entendre la vérité, laquelle, possible, vous trouveriez estre bien fort aultre qu'on ne le vous avoit raporté, et qu'elle procèderoit, au reste, comme elle avoit toutjour faict, bien droictement, ez affaires de la Royne d'Escoce, mais non avec la mesme affection qu'auparavant, jusques à ce qu'elle eust mieulx esclarcy si ce qu'on luy avoit raporté d'elle estoit vray ou faulx.
Or est il intervenu, Sire, et interviennent en cecy plusieurs faictz, lesquelz je feray par ung des miens tout exprès entendre bientost à Vostre Majesté, et cependant j'estime, qu'en ce qui concerne la personne de la Royne d'Escoce, il est pourveu qu'elle n'ayt que tout bon trettement mais ung peu moins de liberté qu'elle ne souloit.
Le mesme jour de ceste audience, la Royne d'Angleterre avoit heu de son ambassadeur, Mr. Norrys, nouvelles certaines de la grande et notable victoire, qu'il a pleu à Dieu vous faire avoir sur voz ennemys par la vaillance et conduicte de Monseigneur vostre frère, soubz le bon heur de Vostre Majesté, de laquelle la dicte Dame me demanda les particullaritez, sachant que son mesmes courrier m'avoit apporté ung vostre pacquet; mais de tant que Mr. Brulart ne m'en avoit touché qu'ung mot en général, en une sienne lettre à part, je luy dictz que Vostre Majesté me commandoit seulement de luy annoncer la certitude et grandeur de la victoire, de laquelle vous luy aviez vollu faire la première part, mais que vous attandiez de vous en conjouyr plus amplement avec elle, quant Monseigneur vostre frère vous en auroit envoyé le vray récit de sa main.
Sur quoy elle me pria fort affectueusement vous escripre qu'elle se resjouyssoit de vostre prospérité et de voz victoires aultant et, possible, plus que nul de voz aultres alliez et confédérez, et ne regrectoit sinon qu'estant le gain de la bataille vostre, la perte n'en fût sur quelque aultre, car certainement elle estoit toute sur vous; dont s'estimeroit bien heureuse, au cas que volussiez prandre quelque bon expédiant avec voz subjectz, qu'elle vous en peust moyenner ung, qui vous fût aultant agréable comme elle le vous desireroit utille et honnorable, et très advantaigeux pour vostre grandeur, me conjurant bien fort ne faillyr de le vous faire ainsy entendre, ce que je luy promiz de faire, luy remonstrant qu'il n'avoit jamais tenu à Vostre Majesté que voz subjectz n'eussent jouy d'ung bien asseuré repos, soubz vostre obéyssance; ne voulant obmettre, Sire, de vous dire que ceste nouvelle a tant resjouy et relevé le cueur des catholiques en ce royaulme, qu'ilz n'en font moins de solemnité que si elle estoit proprement pour eulx, bien que ceulx de l'aultre party vont rabattant la grandeur de la victoire tant qu'ilz peuvent.
Le Sr. Chapin Vitel est arrivé par deçà, auquel on a arresté à Douvres toutz ceulx de sa compaignye, qui estoient cinquante ou soixante, et luy a l'on seulement permiz d'en mener cinq; qui, encores, pour le prétexte de la peste, l'on ne l'a layssé entrer en Londres, ains luy et Mr. l'ambassadeur d'Espaigne ont esté conduictz à Quinston et de là à Coulbronc, prez de Vuyndesor, par ung gentilhomme Angloys, qui ne les habandonne guyères, et sont attendans leur audience, laquelle je croy qu'ilz auront demain. Sur ce, etc.
De Londres ce xxıve d'octobre 1569.
Ainsy que je fermoys la présente, le Sr. d'Amour est arrivé avec vostre dépesche du vıȷe du présent, lequel a esté contrainct d'attandre quelques jours le passaige à Dièpe.
A la Royne.
Madame, avec les propos dont je fays mencion en la lettre du Roy, qui ont ceste foys esté tenuz entre la Royne d'Angleterre et moy, nous en avons heu quelques aultres qui concernoient le service de Voz Majestez Très Chrestiennes, et encores d'aultres qui regardoient les présens affaires de la dicte Dame, lesquelz seroient longs à mettre icy; mais par ung des miens j'en feray, du premier jour, entendre à Vostre Majesté aultant que j'estimeray qu'il vous pourra revenir à proffict ou à playsir de les sçavoir; et, pour le présent, je diray seulement à Vostre Majesté que ceste grande nouvelle de la victoire, que Monseigneur vostre filz a heureusement gaignée en Guyenne, relève si grandement la réputation de voz affaires, que, de tant qu'on cuydoit naguyères la couronne de France estre bien au bas et en ung très doubteux et dangereux estat, de tant estime ung chacun que vous l'avez meintennant establye et confirmée plus que nulle aultre de toute la chrestienté, dont je prie Dieu, qu'après ce tant digne exploict de force, il vous doinct à si bien employer la prudence sur l'establissement d'ung repos en vostre royaulme, que voz bonz subjectz y puyssent dorsenavant vivre en bonne seurté, sans être ainsy espouvantez, comme ilz l'ont continuellement esté despuys dix ans.
J'escriptz ung mot à Mon dict Seigneur votre filz, que je vous suplie très humblement commander luy estre envoyé, car ceste Royne s'attand qu'il luy escripve meintennant, comme il fit après l'aultre victoire du moys de mars; et baysant en cest endroict très humblement les mains de de Vostre Majesté, je suplieray le Créateur qu'il vous doinct, etc.
De Londres ce xxıve d'octobre 1569.
—du XXVIIIe jour d'octobre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à la Court par le Sr. de Vassal.)
Joie manifestée par les catholiques d'Angleterre à la nouvelle de la victoire remportée en France sur les protestants.—Bon accueil fait par Élisabeth au sieur Ciapino Vitelli.—Assemblée des consistoires protestants à l'effet de pourvoir aux mesures qu'il est nécessaire de prendre pour relever leur parti en France.—Négociations de l'ambassadeur, relatives à la demande qui a été faite pour le commerce des Pays-Bas.—Mémoire général sur les affaires d'Angleterre.—Mesures rigoureuses prises contre les catholiques, surtout vers le nord, où se montre une grande agitation.—Les projets d'expédition contre la France paraissent suspendus depuis que des craintes sérieuses se manifestent pour la tranquillité du royaume.—Vives sollicitations des protestants d'Angleterre pour que de prompts secours soient envoyés à la Rochelle.—Le conseil demande à Marie Stuart la remise de la lettre qui lui a été écrite par les seigneurs d'Angleterre pour l'engager à épouser le duc de Norfolk.—Déclaration lui est faite qu'il sera sursis à la décision qu'elle sollicite sur ses demandes, jusqu'à ce qu'elle ait livré cette pièce, qu'elle annonce avoir envoyée en Écosse.—Moyens qui ont été employés pour obtenir le retour du duc de Norfolk.—Détails confidentiels.—Effet produit sur les résolutions du duc par la certitude que le roi et la reine-mère donnent une entière approbation à son mariage.—La déclaration des commissaires lui est favorable.—Emportement d'Élisabeth contre les commissaires et contre le duc, poussé à une telle violence qu'elle tombe sans connaissance.—Chefs divers de l'accusation portée contre le duc de Norfolk.—Reproches qui sont faits aux comtes d'Arundel et de Pembroke, et à lord Lumley.—Sir William Cécil veut faire épouser sa belle-sœur au duc de Norfolk; c'est la condition qu'il met à sa sortie de la Tour.—Étroite surveillance à laquelle est soumise la reine d'Écosse.—Espoir qu'elle ne court aucun danger.—Protestation d'Élisabeth à l'ambassadeur, qu'elle répond de la vie de Marie Stuart comme de la sienne propre.—Remontrances de l'ambassadeur au conseil:—sur le commerce en général;—sur la demande qui lui a été faite au sujet des Pays-Bas;—sur l'interdiction absolue du commerce avec la Rochelle;—sur la restitution des prises,—et sur les affaires de la reine d'Écosse.—Instances de l'ambassadeur pour que Marie Stuart ne soit pas livrée à la garde de ses ennemis.
Au Roy.
Sire, j'yray vendredi prochain présenter les lettres de Voz Majestez et le Sr. d'Amour, pourteur d'icelles, à la Royne d'Angleterre, ainsy qu'elle m'a mandé que je l'aille trouver au dict jour; et cependant, pour ne vous retarder quelques adviz des choses, qui passent en ce royaulme, concernantz vostre service, je dépesche le Sr. de Vassal pour les vous aller raporter et pour vous en faire entendre aultant que j'en ay aprins sur le lieu, sellon que je l'ay bien instruict de tout; auquel, pour ceste occasion, je vous suplie très humblement, Sire, vouloir adjouxter foy.
Et vous ayant à faire la présente de tant plus briefve, je ne vous diray en icelle sinon que les protestans de ce royaulme ont faict tenir quelques jours la nouvelle de vostre victoire si secrecte, ou bien l'ont faicte aller si déguysée, que, n'en pouvant les catholiques avoir quasi aulcune notice, ilz ont envoyé devers moy bien fort secrectement, mais non sans ardeur et affection, pour sçavoir ce qui en estoit. Aus quelz ayant faict curieusement entendre et la certitude et la grandeur du combat, et comme il a pleu à Dieu vous en faire avoir le dessus par la valleur et bonne conduicte de Monseigneur vostre frère, non en forme de rencontre et par surprinse, mais de vifve force en aperte campaigne, où toutes les troupes ont combatu, et les aultres particullaritez du discours que Vostre Majesté m'en a envoyé, ilz en ont infinyement remercyé Dieu, et l'ont invoqué de grand dévotion sur l'entier succez du reste de voz affaires, bénissant en mille sortes vostre bon heur et le bon heur de Mon dict Seigneur vostre frère; et monstrent, Sire, qu'ilz ont esté en grand frayeur de leur propre faict, mais que meshuy, où que les choses aillent, soit à continuer la guerre ou bien à tretter quelque pacification, qu'elles ne pourront estre conclues qu'au grand advantaige de leur bonne cause que vous soubstenez, et bien fort à la gloyre et réputation de Vostre Majesté.
Le Sr. Chapin a esté plus favorablement receu à son arrivée en ceste court qu'il ne l'a esté en l'entrée de ce royaulme, luy ayant la Royne d'Angleterre faict fort gracieulx recueil, et a admiz les principaulx de sa compaignie à luy bayser la main. Elle s'est fort plaincte du duc d'Alve et de Monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, lequel ne s'est encores présenté à elle, bien qu'ilz soyent tous deux dans la mêmes commission. J'entendray plus avant de ce que le dict Sr. Chapin aura tretté, car c'est de devant hyer seulement qu'il a heu son audience, et par mes premières je vous en donray adviz, aydant le Créateur, auquel je prie, etc.
De Londres ce xxvııȷe d'octobre 1569.
A la Royne.
Madame, il vous plairra entendre par le Sr. de Vassal, présent pourteur, la suytte des choses dont je vous manday le commancement par le Sr. de La Croix, ès quelles j'avois de long temps prévu que Voz Majestez vouldroient enfin qu'il y fût procédé sellon que me l'avez escript par le Sr. de Sabran, ce que, de moy mesmes, je les avois ainsy disposées, de façon qu'il n'a tenu à moy que l'effect ne s'en soit ensuyvy comme l'eussiez peu desirer, mais il va encores assés bien sellon vostre propos, et je mettray peyne de le mesnager le mieulx qu'il me sera possible.
Les bonnes nouvelles de la victoire, ainsy qu'elles ont grandement resjouy les catholiques, ainsy ont elles infinyement attristé ceulx de la nouvelle religion, qui, à ceste occasion, ont, ces jours passés, assemblé leurs concistoires et proposé plusieurs choses pour relever leurs affaires, et pour remettre et confirmer leur armée; dont je suys en grand peyne comme je pourray sçavoir ce qu'ilz en ont arresté, car s'il m'a esté cy devant très difficile, il m'est à ceste heure quasi impossible de descouvrir leurs conseilz. Tant y a que je tendray toutjour à divertir, le plus que faire se pourra, le mal qui vous pourroit venir de ce royaulme.
J'avoys cy devant baillé à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de son conseil certains articles, ès quelz celluy de la restriction de ne porter par les Francoys aulcune sorte de merchandises de Flandres icy, ny d'icy en Flandres, est contenu, non de tout sellon la dépesche de Voz Majestez du xxe septembre, par laquelle m'ordonnez de le laysser passer, ny sellon celle du dernier du dict moys, où me commandez de le reffuser du tout, mais j'ay suyvy la voye du millieu, comme verrez par les dicts articles; ce que je suplie très humblement Vostre Majesté ne trouver mauvais, car il m'a semblé expédiant de le faire ainsy pour vostre service, sellon la grande affection que ceste princesse monstre d'y avoir: dont le Sr. Chapin n'a obmiz de m'envoyer curieusement enquérir de ce qu'elle m'y avoit respondu. Il vous plairra me commander ce que, en cella et aultres occurrances de deçà, il vous plairra estre faict, affin que je ne faille d'y procéder justement sellon vostre intention; et je prieray Dieu, etc.
De Londres ce xxvııȷe d'octobre 1569.
LE SIEUR DE VASSAL DIRA A LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu des lettres:
Que, pour garder que la prison du duc de Norfolc, et la détention des aultres seigneurs arrestez, et le resserrement de la Royne d'Escoce, qui sont choses mal agréables aulx subjectz de ce royaulme, ne les face eslever, ceulx qui président meintennant en ce conseil, ont fait despescher lettres de leur Royne aulx officiers et gens, qui ont charge en provinces, expéciallement vers le Nort, de pourvoir dilligentment qu'il ne se face aulcune assemblée, par quelque prétexte que ce soit; et qu'ilz trouvent moyen de retirer toutes sortes d'armes, mesmement les haquebuttes, des mains du peuple, le plus gracieusement qu'il leur sera possible; et qu'ilz soyent soigneux d'advertyr diligentment la Royne de la moindre nouveaulté, qu'ilz verront advenir, deffendant à toute manière de gens de ne parler de l'estat du gouvernement de ce royaulme, ny de la Royne leur Mestresse, ny des seigneurs de son conseil, sur peyne de prison et d'aultres rigoureuses punitions; et surtout qu'après ceste victoire du Roy, ilz ayent l'œil bien ouvert sur les actions de ceulx qui sont cogneuz catholiques, mesmement au dict pays du Nort, parce que aulcuns, vers ce quartier là, s'estoient déjà miz en campaigne, et aussi ez aultres endroictz de ce royaulme.
Et semble que l'armement et apareil des grands navyres de ceste Royne sera miz en quelque suspens, demeurant néantmoins ainsy apresté qu'il est, pour s'en ayder à ung besoing, sans qu'ilz le gettent pour encores en mer; car ne se faict aulcune ordonnance pour cella. Vray est qu'ilz sentent merveilleusement la perte qu'ont faict ceulx de la Rochelle, et les vouldroient secourir de tout ce qu'ilz pourroient, mais toute leur principalle entente est, pour ceste heure, de pourvoir au dedans de leur pays, et sont à conseiller seulement, par les instantes sollicitations de ceulx de la nouvelle religion, comme ils pourront, tant d'icy que d'Allemaigne, relever les affaires des dictz de la Rochelle, et remettre et confirmer leur armée deffaicte.
Et de tant que ceste Royne est entrée en plusieurs grandes souspeçons et deffiances de son estat, à cause que les principaulx de sa noblesse et les premiers de son conseil ont escript à la Royne d'Escoce pour la suplier d'avoir agréable le mariage d'elle avec le duc de Norfolc, et que les protestans estiment qu'il y a de la menée des catholiques avec intelligence des princes estrangiers, la dicte Dame a faict requérir, par les comtes de Cherosbery et de Huntington, la dicte Royne d'Escoce de luy faire veoir l'original des lettres et les seings de ceulx, qui les luy ont escriptes, et luy en envoyer une coppie. A quoy la dicte Royne d'Escoce a respondu qu'elle les avoit envoyées à ceulx de sa noblesse et de son conseil en son royaulme, pour avoir leur adviz, et que, si l'on luy vouloit bailler ung passeport, elle les envoyeroit quérir et les feroit tenir par l'évesque de Roz à la dicte Dame, sa bonne sueur; ce que les dictz comtes n'ont accepté, et luy ont dict qu'il ne sera aulcunement procédé à l'expédition de ses affaires jusques à ce qu'elle ayt satisfaict à cella.
Or, il a esté usé de plusieurs artiffices envers le dict duc pour le faire retourner, parce qu'on craignoit que son partement mît aulx armes tout ce royaulme, expéciallement de luy promettre beaulcoup de choses pour la Royne d'Escoce, et qu'au contraire, s'il s'opiniastroit de ne venir poinct, ou s'il essayoit d'attempter quelque chose par la force, qu'il mettroit la personne de la dicte Dame et toutz ses affaires en grand dangier.
Tant y a que, si les comtes d'Arondel et de Pembrot et milor de Lomelley n'ussent poinct esté en arrest, et ne fussent venuz se présenter en ceste court, ains s'en fussent allez chacun en sa contrée, comme ilz l'avoient promiz, il semble que le dict duc eust persévéré de son costé en son entreprinse, mesmement que les seigneurs du Nort, lesquelz l'on n'oze encores mander venir, de peur qu'ilz ne reffuzent tout ouvertement de le faire, se monstrent toutz bien disposez pour luy.
Et il avoit, sur le doubte qu'on luy avoit donné du dangier où seroit la Royne d'Escoce, mandé par mon adviz aulx comte de Lestre et secrétaire Cecille qu'il ne pouvoit employer que eulx deux seulz envers la Royne, leur Mestresse, pour la bien disposer envers la Royne d'Escoce, et pour la garder de n'ordonner rien contre elle; dont les en prioyt de toute son affection, et que, s'il prenoit aulcun mal à la personne de la dicte Dame, qu'il luy costeroit la vie, ou il leur feroit perdre la leur; ce qui, à la vérité, a beaulcoup servy.
Néantmoins, ayant le dict duc esté trop facille à retourner, il a esté incontinent miz en arrest dans son logis soubz estroicte garde, où toutesfoys j'ay trouvé moyen, par Mr. l'évesque de Roz, de luy faire entendre la bonne intention de Leurs Majestez Très Chrestiennes sur le faict du mariage, ce qui l'a tellement confirmé qu'il s'est résolu d'y persévérer jusques à la mort, et qu'après la Royne, sa Mestresse, il demeurera à jamais fidelle serviteur de Leurs dictes Très Chrestiennes Majestez;
Et n'a layssé pour cella de respondre bien fort sagement aulx interrogatoires, qui luy ont esté faictz par les commissaires, de sorte que, raportant iceulx commissaires ses bonnes responces à la dicte Dame, elle a monstré n'estre contante de ce qu'ilz le vouloient excuser, et leur dict plusieurs choses qui procédoient d'ung cueur fort offancé; mesmes, ainsy que l'ung d'eulx s'advança de dire que sellon les loix du pays ils ne le trouvoient coulpable de rien:—«Allez, dict elle, ce que les loix ne pourront sur sa teste, mon authorité le pourra.»—Et entra en si grand collère qu'elle esvanouyt, et courut l'on au vinaigre et aultres remèdes pour la faire revenir.
Ainsy fut le dict duc envoyé le lendemain à la Tour, et aussi tost ordonné de visiter ses maysons, ouvrir ses coffres, saysir ses papiers, mandé les gentishommes de Norfolc pour venir déposer et tesmoigner contre luy; dont aulcuns se sont présentez, aultres ont reffuzé de le faire, et fut envoyé en plusieurs endroictz de ce royaulme pour informer de sa vie et de ses faictz.
Tant y a qu'aulcuns principaulx du conseil luy ont mandé qu'il ne fût en peyne de rien pour cella, car n'y avoit vériffication aulcune qui fût pour préjudicier à sa vie, et qu'il n'y avoit de proposé contre luy que trois faictz:
Le premier, d'une sienne lettre qu'il avoit escripte au comte de Mora, touchant le dict mariage, laquelle le dict comte a envoyée à la Royne d'Angleterre non sans qu'on le luy imputte à ung très mauvais tour;—l'aultre, est ung souspeçon seulement d'avoir praticqué avec les princes de dellà la mer;—et le troisiesme, ce sien partement de court sans congé.
Et quant au comte d'Arondel et millord de Lomelley, il leur estoit principallement imposé d'avoir persuadé le duc qu'il se deubt saysir de la Tour, ce que ne se pouvant vériffier parce que le millor de Havar, qui l'avoit raporté, allégoit ung autheur, et cest autheur ung aultre autheur, et en fin se trouvant que cella provenoit d'ung ouy dire, ilz n'ont esté miz en la Tour; néantmoins ilz demeurent encores, et aussi le comte de Pembrot, en arrest, bien qu'il s'estime que le dict [comte de] Pembrot, de tant qu'il n'est chargé que d'avoir conseillé le dict mariage, comme le cuydant aultant agréable à la Royne sa Mestresse, comme il a toutjours estimé qu'il luy estoit utille et à tout son royaulme, s'il en veult demander ung bien peu de pardon à la dicte Dame, qu'il sera miz incontinent en liberté.
Et le comte de Lestre monstre encores favoriser en plusieurs sortes, soubz main, le dict duc, et estre infinyement irrité et offancé contre le dict Cecille, qui va aigrissant la matière, lequel néantmoins excuse les extrêmes poursuytes qu'il y faict sur l'extrême courroux de sa Mestresse, et met en avant ung seul moyen pour remédier aulx affaires de la Royne d'Escoce et à ceulx du dict duc tout ensemble, qui est de quicter et renoncer entièrement par l'ung et l'aultre au dict mariage.
A quoy ayant respondu l'évesque de Roz, quant il le luy a dict, que la Royne d'Escoce, sa Mestresse, en seroit très contante, parce qu'elle n'y avoit jamais prétandu que pour cuyder complaire à la Royne d'Angleterre sa sœur, et à la noblesse du pays, car c'estoit ung personnaige qu'elle n'avoit jamais veu que le duc; et que grâces à Dieu, il luy avoit esté proposé de plus grandz partys, le dict Cecille répliqua qu'il ne suffiroit de se quicter de parolle, ains le fauldroit faire par effect, dont luy feroit entendre plus clairement, une aultre foys, comme cella s'entendoit.
Et j'ay aprins despuys, que c'est de contraindre le dict duc d'espouser, avant sortir de la Tour, madame Obey, veufve du feu dernier ambassadeur d'Angleterre, qui estoit en France, laquelle est sœur de la femme du secrétaire Cecille.
Dont, affin d'admener les choses à ce poinct par longueur de prison du dict duc, et par une plus estroicte garde de la Royne d'Escoce et prolongation de ses affaires, iceulx commissaires, qui président à ceste heure seulz en ce conseil, ont dict au dict évesque de Roz, que la Royne d'Angleterre se trouvoit meintennant si pressée d'aulcuns siens grandz affaires, qu'encor que l'abbé de Donfermelin, depputté du comte de Mora, fût arrivé, elle ne pourroit entendre en façon du monde, de quelques jours, à l'expédition des affaires de la Royne d'Escoce; dont le prioyent se retirer à Londres jusques à ce que l'on le manderoit, qui seroit le plustost que la dicte Dame se trouveroit en disposition d'y vacquer.
Sur ce dessus, de tant que le dict duc propose de se conduyre en cecy par le conseil du dict évesque de Roz et aulcunement par le mien, et qu'il semble que je pourray retenir ou lascher une partie de ses dellibérations, sellon que je pourray comprendre que Leurs Majestez Très Chrestiennes le vouldront, il leur plairra m'en mander bien expressément leur intention.
Et cependant, la personne de la Royne d'Escoce demeure asseurée en la garde du comte de Cherosbery, et, bien que le comte de Huntington y soit, il n'en a l'authorité, avec ce, que toutz ceulx de ce conseil se constituent pleiges pour luy qu'il ne fera rien qui ne soit digne d'homme d'honneur, pour respecter en toutes sortes, comme sera son debvoir, la dicte Dame; et mesmes la Royne d'Angleterre m'en a respondu comme de sa propre vie, comme aussi la dicte Royne d'Escoce, à présent, ne parle plus que de trop grand aguet qu'on a sur elle.
L'AMBASSADEUR DE FRANCE A LA MAJESTÉ DE LA ROYNE D'ANGLETERRE.
1.—Que le Roy Très Chrestien, par ses lettres du xxe de septembre, mande au dict ambassadeur d'accorder les choses qui furent proposées à Fernan Castel, le xvıȷe d'aoust dernier, touchant le commerce d'entre la France et d'Angleterre, et que, de sa part, il veult et desire que toute contractation, tant par mer que par terre, et pareillement la navigation aillent libres et bien asseurées entre les communs subjectz de Leurs Majestez.
2.—Et la prie le dict Roy, son frère, qu'elle ayt agréable de faire abstenir ses dicts subjectz du fréquent et ordinaire commerce qu'ilz mènent à la Rochelle, pour jouyr et user de celluy que très libérallement il luy offre en toutz les aultres endroictz de son royaulme, avecques promesse d'y faire favorablement recuillyr et bien tretter les dictz subjectz de la dicte Dame, et les faire pourvoir des choses qu'ilz desirent avoir de son royaulme, avec aultant de commodité qu'ilz les pourroient recouvrer au dict lieu de la Rochelle.
3.—Touchant la restriction de ne pourter par les Françoys aulcunes sortes de merchandises de Flandres en Angleterre, ny d'Angleterre en Flandres, durant la suspencion des deux pays, le dict Roy, Son Seigneur, estime qu'il n'y a lieu d'en faire article à part, attandu les bons termes où l'on est d'accorder du premier jour ces différendz, se réservant toutesfoys, au cas que la Majesté de la dicte Dame persévère de le desirer, qu'il advisera avec son conseil du moyen que, sans contrevenir aulx trettez, il l'en pourra satisfaire, ainsy qu'il desire la gratiffier en beaulcoup plus grand chose que cella.
4.—De tant que les sieurs commissaires, ordonnez sur la restitution des prinses, n'ont peu satisfaire à l'exécution d'icelle dans le jour de St. Michel, comme il avoit esté arresté, le dict ambassadeur suplie très humblement la Majesté de la dicte Dame que son bon playsir soit accorder d'ung aultre jour, pour à icelluy réallement et véritablement faire la restitution des prinses, qui se trouveront en essence apartenir aulx Françoys; ou qui, par les dicts commissaires, aura esté desjà ordonné leur estre payées, affin qu'en mesme temps la restitution et mainlevée se face en France des biens des Anglois.
5.—Et que, des aultres choses dont les dicts commissaires n'ont encores donné deuhe condempnation au proffict des Françoys, Sa dicte Majesté veuille promettre qu'il leur en sera faict prompte justice, sans figure ne longueur de procès, à la mesure qu'ilz la viendront requérir, et qu'ilz pourront sommairement vériffier qu'elles leur apartiennent.
6.—Au regard des affaires de la Royne d'Escoce, le dict ambassadeur, de la part du Roy, Son Seigneur, et par son exprès mandement requiert deux choses:—La première, touchant la liberté et bon trettement de sa personne, qu'il playse à la Majesté de la Royne d'Angleterre commander qu'elle ne soit commise ez mains de ceulx qu'elle repputte ses ennemys, et qu'il ne luy soit dict ny fait aulcune chose qui ne convienne à la dignité de ce que Dieu l'a faicte estre princesse souveraine en la chrestienté, parante et alliée des plus grands princes chrestiens, expéciallement du Roy, Son Seigneur, et de la Majesté mesmes de la dicte Dame.
7.—La seconde, qu'elle veuille résouldre le Roy, son bon frère, du secours et assistance que Sa dicte Majesté entend donner à la dicte Royne d'Escoce, pour estre remise en son estat, sans laysser passer plus avant les mauvais subjectz de la dicte Dame à establir leurs affaires, comme ilz font, contre elle dans son propre pays; lesquelz luy ont desjà ruyné, et se préparent de luy ruyner encores davantaige, et de tiranniser ses bons et fidelles subjectz, et de vouloir, à toute force, luy emporter son chasteau de Dombertran; à quoy sera son bon playsir d'obvier par quelque bon expédiant et prompt remède, sellon qu'elle a toutjour promiz que oportunément elle le feroit.
—du Ier jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Valet.)
Audience donnée par la reine d'Angleterre à l'ambassadeur et au sieur d'Amour, envoyé par le roi pour lui rendre compte de la bataille de Moncontour.—Élisabeth offre de nouveau sa médiation au roi.—Elle se loue du sieur Ciapino Vitelli.—Elle se plaint vivement de l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle ne veut pas recevoir en audience.—Elle consent avec peine qu'il fasse partie de la commission établie pour régler les différends entre l'Angleterre et l'Espagnes.—Nom des membres de cette commission.—Retards ménagés par les Anglais pour empêcher d'en venir à un accord.—Profonde méfiance que leur inspire le sieur Ciapino Vitelli.—L'ambassadeur sollicite un passe-port pour que le sieur d'Amour puisse se rendre auprès de la reine d'Écosse, suivant les ordres du roi.—Il renouvelle les diverses demandes qu'il a déjà faites pour elle.—Le passe-port est refusé, malgré les vives instances de l'ambassadeur.—Déclaration d'Élisabeth, qu'elle a fait connaître au roi par son ambassadeur, tous les reproches qu'elle est en droit d'adresser à Marie Stuart.—Insistance de l'ambassadeur pour qu'il soit gardé le secret sur ce qu'une copie de la lettre écrite par les seigneurs du conseil à Marie Stuart, pour l'engager à épouser le duc de Norfolk, a été envoyée en France.—Assurance donnée par le sieur Ciapino Vitelli, que si les ducs Casimir et Auguste descendent d'Allemagne, le duc d'Albe entrera aussitôt en campagne.
Au Roy.
Sire, se retrouvant la Royne d'Angleterre vendredy dernier, qui estoit le jour qu'elle m'avoit assigné pour luy aller présenter les lettres de Voz Majestez, fort pressée d'affaires, et m'ayant contremandé au sabmedy à deux heures après midy, elle les a receues allors, ensemble celluy qui les aportoit bien fort favorablement; et, après s'estre curieusement enquise de vostre bon portement et de celluy de la Royne et de Monsieur, et de monsieur le duc et de Madame, et puys d'aulcunes particullaritez de la bataille, elle m'a respondu, quasi en la mesme façon comme la première foys que je luy en avois parlé; c'est qu'elle se resjouyt de cestuy vostre advantaige aultant et, possible, plus que nul autre de voz aultres alliez et confédérez, tant parce qu'elle estime debvoir cella à vostre commune amytié, que pour l'intérest qu'elle a que les subjectz ne viennent au dessus de leurs princes; mais que, pour aultres respectz, elle ne peut faire qu'elle n'en soit assez marrye, principallement pour l'amour de vous mesmes, de tant que une victoire sur voz subjectz ne sçauroit estre qu'à vostre propre dommaige, et ne peult remplyr vostre royaulme que de sa propre callamité; et qu'aussi, à dire vray, quoy que je luy heusse dict que vous ne prétandiez aultre chose que l'obéyssance de voz subjectz, si creignoit elle néantmoins que vous y voulussiez meintennant cercher la ruyne de leur religion, me demandant fort expressément si j'avois heu souvenance de ce que, à ce propos, elle m'avoit naguyères prié de vous escripre, comme elle seroit très ayse de vous pouvoir proposer quelque bon expédiant avec voz subjectz, qui vous fût aultant agréable et à la Royne, comme elle mettroit peyne de le faire réuscyr proffitable et advantaigeux pour Voz Majestez, et si vous m'y aviez encores rien respondu.
Je luy ay dict que je n'avois rien obmiz de son dict propos par mes dernières lettres, mais que la responce ne pouvoit estre si tost venue, et qu'au reste, voz subjectz expérimenteroient, ainsy qu'ilz ont toutjour faict, beaulcoup de clémence en Voz Majestez, pourveu que vous trouvissiez en eulx la parfaicte obéissance qu'ilz vous doibvent.
Les aultres responces de la dicte Dame sur aulcunes choses, que je luy avois auparavant proposées, et dont j'en avois baillé ung mémoire à ceulx de son conseil, ont esté gracieuses, et s'est esforcée de les faire à vostre contantement, desquelz je vous envoyeray la substance par le premier. Et puys m'a touché ung mot de la venue du Sr. Chapin Vitel, qu'on appelle le marquis de Chetona, comme elle l'avoit trouvé de bonne sorte franc et ouvert, et homme propre pour tretter des affaires qu'ilz avoient à démesler ensemble, ès quelz elle espéroit que le tort du duc d'Alve seroit manifeste; car juroit son Dieu qu'elle n'avoit jamais pensé de retenir l'argent du Roy d'Espaigne, son frère, et que luy aussi avoit enfin monstré qu'il ne le croyoit pas, ains avoit courtoysement envoyé devers elle.
Sur quoy je luy ay dict que Voz Majestez Très Chrestiennes avoient esté très ayses d'entendre l'acheminement du dict marquis par deçà, et que ces différendz allassent prendre ce bon trein d'accord que ung chacun y espéroit, et que m'aviez commandé luy offrir tout le service à quoy elle trouveroit bon de m'employer en cest endroict, au nom de Voz Majestez, ainsy que je luy voulois bien dire que j'avois desjà offert le semblable au dict sieur marquis et à monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, lesquelz j'avoys veuz en passant à Colbronc, où nous [nous] estions rencontrez; ce que la dicte Dame a heu bien fort agréable.
Et à ce propos, Sire, j'ay à vous dire que, jusques à vendredy dernier, je n'ay jamais peu obtenir que la dicte Dame m'ayt vollu permettre de visiter le dict ambassadeur, lequel aussi elle n'a encores aulcunement souffert venir en sa présence, mesmes y a heu beaulcoup à faire à la persuader qu'elle le layssât estre ung des depputtez de la conférance, mais enfin elle l'a consenty; et ainsy,—luy et le dict sieur marquis, et le sieur de Latour, secrétaire des Estatz de Flandres, et le Sr. de Fonges, homme bien lettré, toutz quatre pour le Roy d'Espaigne, et le milord Quiper, le marquis de Norampton, le comte de Lestre et le secrétaire Cécille, pour la Royne d'Angleterre,—conviendront, certains jours de la sepmaine, en la maison du parc de Vuyndesor pour tretter de ces différandz; mais, pour encores, la matière est si crue qu'on ne peult cognoistre quel boult elle fera, tant y a que, des deux costez, l'on monstre avoir grande espérance de l'accord; et ceulx d'icy semblent préparer le Sr. Piquelin comme pour l'envoyer, incontinent après le dict accord, ambassadeur en Espaigne. Néantmoins, de tant que les premiers articles, qu'on a proposez pour le Roy Catholique, semblent estre d'une si grande demande qu'on me l'a dicte monter à six millions d'or, j'ay opinion, joinct ce que j'ay compris du parler de la dicte Dame, que le pouvoir des dictz depputez d'Espaigne sera trouvé deffaillant, et non assés ample; et que, là dessus, la matière pourra estre acrochée. Et si, semble qu'on ayt aulcunement suspecte la venue du dict marquis par deçà, et qu'on crainct qu'il ne se suscite quelque nouvelleté dans le pays pendant qu'il y est, dont se tient ung grand aguet sur luy, et sur le dict ambassadeur d'Espaigne, et sur les dépesches qu'ilz font en Flandres; et en font, eulx aussi, plusieurs de leur part pour contenir et réprimer ce qu'ilz sentent, et qu'on dict assés ouvertement qui s'esmeut en divers endroictz de ce royaulme.
Au surplus, Sire, j'ay faict entendre à ceste princesse que Vostre Majesté avoit commandé au Sr. d'Amour de porter voz lettres de conjouissance à la Royne d'Escoce, sur la victoire que Dieu vous a donnée, avec ung semblable discours de ce qui y a succédé, comme vous le luy avez envoyé à elle; dont l'ay priée de luy octroyer ung passeport pour y aller, et que puysque l'abbé de Donfermelin a esté icy de la part du comte de Mora, et qu'elle l'a desjà renvoyé, qu'il luy playse meintennant satisfaire aulx choses, que je luy ay dernièrement requises pour la liberté et bon trettement de la personne de la Royne d'Escoce et pour le secours qu'elle luy veult bailler, affin de la restablir à sa couronne, et résister aux entreprinses que le comte de Mora va exécutant, de jour en jour, contre elle.
A quoy elle m'a respondu que, quant à l'abbé de Donfermelin, il avoit porté des commissions si estranges et mauvaises contre la Royne d'Escoce, que, si elle ne fût poinct offancée meintennant, elle mettroit peyne de les faire réparer au comte de Mora, quoy qu'il costât, mais qu'elle n'estoit aulcunement convyée de ce faire; et, quant aulx aultres choses que je luy avois requises pour elle, qu'elle avoit envoyé ung discours des tortz qu'elle luy avoit faictz à son ambassadeur Mr. Norrys, pour les faire au vray entendre à Voz Majestez, et qu'elle espéroit que vous les cognoistriez telz que dorsenavant vous seriez plus pour sa cause que pour celle de la Royne d'Escoce; et qu'elle vouldroit en toutes sortes honnorer voz messaiges et messaigiers, mais vous suplioyt ne trouver mauvais si elle ne permettoit, durant ce sien juste courroux, que ses subjectz vissent recepvoir une si grand visite, comme seroit celle de la part de Vostre Majesté à la dicte Royne d'Escoce; mais que si je luy voulois bailler voz lettres, que pour l'honneur d'icelles elle les luy feroit seurement tenir.
Je luy ay répliqué plusieurs choses là dessus bien fort vifvement, sellon que monsieur l'évesque de Roz et moy les avions auparavant bien pensées, mais elle est demeurée fermement résolue de ne vouloir en rien procéder sur les affaires de la dicte Royne d'Escoce, qu'elle n'ayt responce de ce que son ambassadeur vous en aura proposé.
Chiffre.—[Sur quoy Vostre Majesté trouvera ez mains du Sr. de Flemy de quoy pouvoir bien respondre au dict ambassadeur, mais il fault que ce soit en sorte que le dict ambassadeur ne cognoisse qu'on ayt envoyé en France la coppie de la lettre que les seigneurs de ce conseil ont escripte à la Royne d'Escoce pour le mariage du duc de Norfolc. J'ay receu nouvelles de la dicte Dame qu'elle se porte bien, et qu'elle est infinyement marrye que les lettres, qu'elle vous escripvoit dernièrement, ayent esté perdues avecques mon pacquet, et qu'il vous playse l'excuser meintennant, si elle ne vous escript; car n'a la liberté de faire ung seul mot que fort secrectement par le chiffre que nous avons ensemble. Elle vous reccommande sur toutes choses le secours de son chasteau de Dombertran. Le comte de Lenoz est dépesché pour aller en Escoce pour faire partie au secrétaire Ledinthon, que le comte de Mora veult faire exécuter comme coulpable du murtre du feu Roy d'Escoce. Sur ce, etc.
De Londres ce 1er de novembre 1569.
A la Royne.
Madame, ceste dépesche est pour vous faire toutjour entendre la continuation des choses, que par le Sr. de Vassal je vous ay naguières mandées, lesquelles sont en l'estat que Vostre Majesté verra en la lettre que j'escriptz au Roy, à laquelle me remettant, et attandant de vous renvoyer le Sr. d'Amour, aussitost qu'aurons recouvert les lettres de la response que la Royne d'Angleterre veult faire aulx vostres, je vous diray seulement, Madame, que ceste princesse a merveilleusement loué la valleur de Monseigneur vostre filz sur le gain de ceste bataille, et m'a dict qu'elle lyra avec affection le discours d'icelle, pour y trouver les actes généreux de son hardiesse; et qu'elle a entendu que le Roy s'est acheminé en son camp pour avoir part à la gloire, que les exploictz des armes ont accoustumé de produire aulx grandz princes; et en toutes sortes elle a parlé fort honnorablement de l'ung et de l'aultre, et pareillement de la digne et vertueuse conduicte que Vostre Majesté donne à leurs affaires. Mais aulcuns des siens, qui sont fort protestans, affin d'opposer toutjour quelque chose à la grandeur de la victoire, ont desja semé que les Viscomtes, nonobstant Mr. Damville, ont repassé les rivières, et se sont joinctz à monsieur l'Admyral; et que le dict Admyral, pour n'avoir fait guières grand perte de gens de cheval en ceste bataille, se trouve à ceste heure plus fort que jamais en campaigne. Tant y a qu'on m'a asseuré qu'ilz ne le croyent ainsy, et qu'ilz sçavent que desjà plusieurs familles sont passées de la Rochelle par deçà pour craincte du siège.
Il est arrivé despuys trois jours ung homme que le comte Pallatin a dépesché après l'arrivée de Mr. de Lizy, mais je ne sçay encores ce qu'il a proposé, et me sera très difficile de le descouvrir, parce que toutz ceulx qui ont meintennant le manyement en ceste court sont très passionnez protestans. Il semble que l'ambassadeur d'Espaigne et le marquis de Chetona ayent contraires adviz des choses d'Allemaigne, car le dict ambassadeur dict que [le duc de] Cazimir a vi mil reytres arrestez et que le duc Auguste en peult mettre cinq mil aux champs quant il vouldra, ainsy que le Sr. de Chanthonay par ses dernières le luy a escript; et le dict marquis dict que le duc d'Alve a les plus seurs adviz du dict pays que nul aultre, et qu'il est asseuré que le dict [duc] de Cazimir, encor qu'il ayt ung nombre de capitaines arrestez, n'a toutesfoys baillé l'antiguelt aulx soldatz pour les avoir bien prestz quant il vouldra, et qu'il y courra du temps assés, avant que sa levée commance de marcher, ainsy que fit celle du duc de Deux Pontz; et que le duc Auguste employe la grand authorité qu'il a en Allemaigne à estre mesnagier et se faire riche; et que si ceulx là viennent en armes, que le dict duc d'Alve leur yra incontinent au devant avec six mil chevaulx et douze mil hommes de pied, les meilleurs gens de guerre qui soyent soubz le ciel; discourant plusieurs aultres choses là dessus qu'il a faict cadrer à la parfaicte intelligence et grand confiance, dont aujourduy les affaires d'entre ces deux grandz Roys de France et d'Espaigne se conduysent.
A quoy, encor que je me soys monstré fort consentant pour le regard de Voz Majestez Très Chrestiennes, je n'ay layssé pourtant de luy dire que, de leur costé, ilz monstrent de vouloir jouyr d'un trop grand repoz, durant nostre grand travail, sur ung débat qui leur touche aultant qu'à nous, et qu'ils debvoient desjà avoir couru sus à ces princes protestans, qui viennent ainsy soubstenir ceulx qui mènent la guerre dans vostre royaulme. Noz propoz n'ont esté que fort gracieulx et pleins de toute bonne affection, ainsy que les avons menez, et nous [nous] sommes entrevisitez souvant pendant que j'ay esté prez du dict Vuyndesor; et se sont curieusement enquiz où est à présent le prince d'Orange.
J'entendz que Doulovyn et le bastard de Briderode, après avoir faict, sur la pescherie de Flandres et sur aulcuns lieux maritimes de Olande et Frize, ung pillage de six ou sept vintz mil escuz, et ayant joinct, à ce qu'on dict, envyron trente vaysseaulx, toutz bien équipez en guerre, et deux mil harquebouziers, et ung nombre de corseletz, se dellibèrent de tenir la mer. D'aultre part le capitaine Sores est desjà party de la Rochelle avec dix ou douze navyres bien armez, dont celluy où il va, lequel s'appelle le Prince, est de trois centz tonneaulx avec deux centz cinquante bons hommes dedans; et encor que ny les ungs ny les aultres n'abordent pour le présent en ce royaulme, néantmoins les pleinctes des maulx qu'ilz commancent de faire, viennent jusques icy, et je suys après à les faire remédier; mais il sera bon que cependant voz frontières de mer et les pouvres merchantz soyent advertys d'y prendre garde, ainsy que j'en ay desjà donné adviz aulx gouverneurs, qui sont plus voysins d'icy. Sur ce, etc.
De Londres ce 1er de novembre 1569.
J'entendz que le capitaine Vilènes de Boulonoys est venu de deçà soubz ung passeport de Vostre Majesté. Mandés moy, s'il vous playt, s'il faudra que je le face observer, et sera vostre bon playsir commander qu'il soit faict part de ceste dépesche à Monseigneur vostre filz.
—du Ve jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à la Court par le Sr. d'Amour, vallet de chambre du Roy.)
Retour du sieur d'Amour en France.—Réserve que doit s'imposer l'ambassadeur depuis les dernières arrestations faites dans le conseil.—Commencement des conférences sur les affaires d'Espagne.—Refus fait par Élisabeth de permettre à l'ambassadeur d'Espagne de siéger dans la commission.—Nouvelles instances de l'ambassadeur de France pour que le commerce d'Angleterre avec la Rochelle soit absolument interdit, et pour que Marie Stuart soit enfin rétablie en Écosse.—Élisabeth promet satisfaction pour la demande concernant la Rochelle, mais elle refuse formellement de s'occuper des affaires de Marie Stuart.—Déclaration qu'elle attendra la réponse du roi sur la communication qui lui a été faite de sa part.—Crainte qu'Élisabeth ne veuille livrer la reine d'Écosse au comte de Murray.—Secours préparés secrètement en Angleterre pour la Rochelle.—L'accord pour la restitution des prises est terminé.—Grand nombre de pirates qui se mettent de nouveau en campagne.—Crainte qu'ils ne se réunissent aux flottes ennemies, déjà en mer, pour tenter quelque coup de main sur les côtes de France.—Convention arrêtée avec l'Angleterre, touchant le commerce des deux nations et la restitution des prises qui ont été respectivement faites.
Au Roy.
Sire, m'ayant la Royne d'Angleterre, aujourduy matin, envoyé les lettres qu'elle répond à celles de Voz Majestez, j'en ay incontinent dressé ceste dépesche pour vous renvoyer le Sr. d'Amour, lequel s'estant bien et sagement acquicté de sa charge, vous rendra lui mesmes compte de ce que la dicte Dame luy a dict, et de ce qu'il luy a respondu; et parce que, de ma part, je vous ay assez informé par mes précédantes de toutz les propos qu'elle m'a tenuz, touchant la victoire qu'il a pleu à Dieu vous donner, je ne vous en diray icy rien davantaige. Seulement adjouxteray, Sire, que les protestans de deçà s'esforcent en plusieurs sortes de relever par parolles la réputation des affaires de ceulx de la Rochelle, ainsy qu'ilz les vouldroient bien fort relever par effect, s'ilz pouvoient; publians qu'ilz n'ont perdu que quelques gens de pied, et que pour leur rester la cavallerye aussi entière que celle de Monsieur, frère de Vostre Majesté, ilz ne sont pour quicter encores la campaigne. Et m'a l'on dict que aulcuns des plus passionnez ont mandé à monsieur l'Admyral que s'il peult meintenir la guerre jusques à l'entrée du printemps, qu'il sera lors sans aulcun doubte secouru d'Allemaigne d'un grand nombre de gens de pied et de cheval, et d'icy de tout ce qu'on pourra d'argent; ce que je n'ay encores comprins debvoir estre ainsy par les propos de ceste Royne, laquelle, pour dire vray, est celle de toutz ceulx de sa court et de tout son conseil que je trouve mieulx disposée et plus respectueuse ez choses qui vous pourroient offancer en ceste guerre, estantz les aultres, qui tenoient le party de la paix, toutz meintennant en prison ou en arrest, ce qui me faict aller plus réservé en aulcunes choses envers la dicte Dame.
Et mesmes voyant que presque toutz les grandz et les principaulx merchantz estrangiers et naturelz de ce royaulme, lesquelz peuvent assez envers elle, concourent toutz à l'accord des différandz des Pays Bas, quant ilz voyent le Sr. marquis de Chetona de par deçà, dont j'ay miz peyne, en monstrant de le desirer aussi, de faire pareillement de mon costé que vous ne soyez demeuré en suspens avec ceste Royne et les siens, et que le commerce ayt esté déclairé libre entre voz deux royaulmes, en quoy semble que je l'aye plus inclinée à ce party, qu'elle ne se veult encores laysser persuader pour l'aultre; duquel ne se cognoist qu'il y ayt guières de contantement entre les depputez sur les premiers abouchemens qu'ilz ont heu ensemble, où enfin elle n'a vollu que l'ambassadeur d'Espaigne, icy résidant, ayt aulcunement assisté, bien qu'une foys elle eust monstré le vouloir permettre.
Et je n'ay layssé pourtant, ez propos que j'ay tenuz à la dicte Dame, de luy insister fort fermement sur deux principaulx poinctz, l'ung de deffandre le traffic de la Rochelle à ses subjectz, et l'aultre de pourvoir aulx affaires de la Royne d'Escoce. En quoy il y a heu beaulcoup de contention entre elle et moy, mais non sans qu'elle ayt monstré ne vous vouloir non plus offancer, qu'elle ne veult estre offancée de Vostre Majesté; et en fin, j'ay obtenu, pour le regard du dict commerce de la Rochelle ce que verrez par sa response qu'elle m'a faicte bailler en escript, me priant d'asseurer Voz Majestez Très Chrestiennes que, si elle y pouvoit quelque chose de mieulx, elle le feroit en toutes sortes pour vous en contanter; mais que les privillièges de ses merchans, lesquelz elle a juré de meintenir, ne luy permectent rien davantaige.
Et touchant les affaires de la Royne d'Escoce, de tant que je ne luy ay aussi vollu admettre les excuses qu'elle m'a alléguées, de n'y pouvoir meintennant entendre, elle m'a dict, tout ouvertement, que la Royne d'Escoce l'a si griefvement offancée de tretter mariage avecques ung sien subject, et praticquer avecques luy de la succession du royaulme d'Angleterre, sans l'en avoir advertye, (veu les bons tours de parante et de vraye amye qu'elle luy avoit toutjour monstré), qu'elle demeure fermement résolue, quoy que doibve advenir, de ne pourvoir en rien aulx affaires de la dicte Dame, qu'elle n'ayt heu responce de ce que son ambassadeur Mr. Norrys vous en aura faict entendre de sa part, en quoy j'ay estimé ne debvoir, pour ceste foys, passer plus avant; mais j'ay conseillé monsieur l'évesque de Roz d'envoyer demander audience pour luy faire une recharge, lequel a prié le marquis de Chetona de faire aussi quelque office en cest endroict, affin de monstrer que les deux plus grandz Roys de la chrestienté concourent à procurer la restitution de ceste princesse.
Aulcuns ont opinion que la Royne d'Angleterre a si grand desir de veoir meintennant la dicte Royne d'Escoce hors de son pays, qu'elle est pour la délivrer ez mains du comte de Mora; et qu'à cest effect elle pourroit bien avoir ainsy soubdain renvoyé l'abbé de Donfermelin, pour advertir le dict comte de préparer des forces sur la frontière affin de la recepvoir; ce que je n'ay encores du tout descouvert, mais je mettray peyne de le sçavoir et d'y remédier par toutz les moyens que je pourray.
Le comte de Lenoz avoit heu, sabmedy dernier, son passeport pour aller au dict pays d'Escoce, affin de se randre partie au secrétaire Ledinthon, mais pour quelques considérations, que ceste Royne a heu, il a faict arrester [son dict passeport], dont il y a envoyé ung promoteur. Et remectant les aultres particullaritez de deçà à la suffizance du dict sieur d'Amour, je supplieray, pour la fin de la présente, le Créateur, après avoir très humblement baysé les mains de Vostre Majesté, qu'il vous doinct, etc.
De Londres ce ve de novembre 1569.
A la Royne.
Madame, vous recepvrez, s'il vous playt, par le Sr. d'Amour les lettres, que la Royne d'Angleterre respond à celles que Vostre Majesté luy avoit escriptes, et il vous comptera le soing qu'elle a heu de s'enquérir de vostre bon portement et santé, et vous fera aussi entendre les aultres particularitez qu'il a aprinses, icy mesmes, de la dilligence, que ceulx de la nouvelle religion de deçà mettent à relever les affaires de ceulx de leur party qui sont en France; en quoy quelcun m'a adverty qu'ilz sont après à achapter des armes, picques, corseletz et haquebuttes en ce pays, et que aulcuns merchandz de la Rochelle sont venuz faire provision de quelques bledz, cher et burres, pour passer le tout de dellà le plus secrectement que faire se pourra, parce que ceste Royne s'y monstre assés difficille, et bonne partie de ses subjectz en sont bien fort mal contantz. Mais ceulx, qui manyent à ceste heure la court et les affaires, sont si passionnez protestans qu'ilz donnent ordre que cella s'exécutte sans qu'on en sente rien, et pouvez croyre, Madame, que je suys en grand peyne d'avoir affaire à gens qui sont du tout contraires aulx présentes intentions de Voz Majestez sur les troubles de vostre royaulme, et que ceulx qui s'y monstroient modérez sont à présent toutz prisonniers; je ne lairay pourtant de mesnaiger les bonnes parolles et les promesses de ceste princesse en vostre endroict, le mieulx qu'il me sera possible, pour garder qu'il ne vous viègne de mal d'icy, que le moins que faire se pourra.
Nous avons enfin arresté ung expédiant sur la restitution des prinses, le plus convenable que nous avons peu obtenir en affaire si mal aysé que celluy là; et veu le désadveu de ceste Royne sur toutz les exploictz de ces pirates, il ne s'y pouvoit, par voye de justice, faire guières rien de mieulx, mesmes que les subjectz de ce royaulme se plaignent qu'ilz demeurent beaulcoup plus intéressez par les Bretons, sans qu'ilz en puyssent avoir aulcune rayson, qu'ilz n'ont porté de dommaige à toutz les Françoys. Il vous playrra, Madame, commander par voz lettres expresses à la court de Parlement de Roan et à Mr. de la Meilleraye, qu'ilz ne faillent de faire la mainlevée des biens des Anglois au dict Roan, le xxve jour de ce moys de novembre, comme de mesmes la restitution se fera pardeçà aulx Françoys, sellon qu'il a esté ainsy convenu entre la Royne d'Angleterre et moy et les depputtez du dict Roan.
La mer se va, de rechef, remplissant de pirates, dont j'ay faict dépescher commission contre aulcuns Anglois, qui y sont, pour les faire apréhender quelle part qu'ilz aborderont en ce royaulme; mais l'on m'a dict que le sire Artus Chambrenant, inthime amy du comte de Montgomery, et en la maison de qui la comtesse de Montgomery s'est retirée, arme quelques vaysseaulx vers la coste d'Ouest, lesquelz, s'ilz se joignent avec le bastard de Briderode et le Sr. Dolovyn et le capitaine Sores, ilz pourront faire, tout ensemble, le nombre de cinquante navyres de guerre, qui est pour debvoir prandre garde à la seurté de la mer et à quelque descente en terre, qui se pourroit faire pour surprendre quelque lieu mal gardé.
Ung personnaige, (chiffre) [marqué de pouldre au visaige], m'est venu prier de vous escripre qu'il ne peut encores partir d'icy de dix jours, et que l'affaire, pour lequel il y est, se porte comme il le desiroit. Sur ce, je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté, etc.
De Londres ce ve de novembre 1569.
CONVENTION TOUCHANT LA RESTITUTION DES PRISES.
Responce faicte par les seigneurs du conseil d'Angleterre aulx articles à eulx propozés par le Sr. de La Mothe Fénélon (contenuz en la dépesche du xxvııȷe d'octobre dernier passé.—V. ci-dessus, p. 305.)
Au premier.—La Royne entend de l'observer ainsy de sa part.
2.—La Royne ne peult commander à ses merchantz de ressortir en certain lieu, ny de mener leur traffic en ung aultre, sinon ainsy qu'ilz l'estimeront plus commode, mais l'on les advertyra de l'offre du Roy, ne doubtant en rien, s'ilz peuvent trouver aultant de proffict et de seurté ez aultres endroictz, qu'ilz y ressortiront et non à la Rochelle; et n'entend licencier ny permettre aus dictz merchantz, ny aultres ses subjectz de porter au dict lieu de la Rochelle aulcunes choses qui puissent servyr ny ayder à la guerre, ny qu'ilz en puissent charger plus grand quantité que pour servir à eulx ou à leur propre deffance dans leurs vaysseaulx.
3.—La Royne se confye que le Roy vouldra en ce considérer la rayson de sa requeste.
4.—Ordre est donné aulx commissaires de mander et assigner ung jour.
5.—La Royne est bien disposée de faire par toutz bons moyens administrer justice avec prompte exécution d'icelle.
6.—De ceste matière la Royne a adverty le Roy, son bon frère, par son ambassadeur.
7.—De ceste cy aussi elle l'a adverty par son dict ambassadeur.
C'est la remonstrance, en forme d'articles, que les Srs. de Vymont et Cavellier, merchantz de Roan, depputez pour la restitution des biens des Françoys, prins ou arrestez en Angleterre despuys le moys d'octobre 1568, après longue poursuyte et condempnation obtenue d'une partie d'iceulx devant les Seigneurs Commissaires à ce depputez, ont présentée à la Royne d'Angleterre et au Sr. de La Mothe Fénélon, Ambassadeur du Roy, aulx fins y contenues, laquelle ayant esté renvoyée à iceulx sieurs commissaires, pour avoir leur adviz, et l'ayant eulx donné, avec aprobation suyvante des Seigneurs du Conseil de la dicte Dame, la teneur de la dicte remonstrance, et de l'adviz et de la dicte aprobation est comme s'ensuyt:
REMONSTRANCE DES DICTZ DEPPUTEZ.
1.—Qu'il playse à Sa Majesté et à Monseigneur l'Ambassadeur limiter le jour pour le faict de la restitution, de part et d'aultre, au 15 de novembre prochain 1569;
2.—Auquel jour seront levez toutz les arrestz, faictz en France, tant sur les deniers, navyres que merchandises, appartenant aulx subjectz de Sa dicte Majesté, et, si les dictz subjectz vouloient avoir leurs navyres, deniers et merchandises, ou partie d'icelles, avant le dict jour limité, la délivrance leur en sera faicte, en baillant bonne caution de la valleur de ce qui leur sera dellivré;