LXe DÉPESCHE

—du XXIIIe de septembre 1569.—

(Envoyée par Olivyer Champernon exprès jusques à Calais.)

Nouvelle de la levée du siége de Poitiers.—Nécessité de redoubler de vigilance sur les côtes de France.—Retour du sieur de Quillegrey, qui revient d'Allemagne.—Il annonce que les princes protestants offrent de reconnaître Élisabeth comme chef d'une ligue pour la défense de la religion réformée.—Députés envoyés en Allemagne par ceux de la Rochelle et par la reine d'Angleterre, pour assister à la diète de l'empire à Augsbourg.—On annonce la prochaine arrivée en Angleterre des députés du roi d'Espagne.—Mesures rigoureuses prises à l'égard de la reine d'Écosse.—Craintes de l'ambassadeur que les offres des princes protestants d'Allemagne et la condescendance du roi d'Espagne ne rendent Élisabeth plus entreprenante contre la France.—Lettre secrète pour la reine-mère, dans laquelle l'ambassadeur annonce le départ subit du duc de Norfolk, qui a quitté la cour sans autorisation de la reine.

Au Roy.

Sire, faisant à ceste heure la Royne d'Angleterre le retour de son progrez par des maisons escartées des gentishommes, où elle n'a de coustume d'ouyr volontiers parler d'aulcune matière d'affaires, par ce que ceulx de son conseil ne sont avecques elle, j'avois réservé de l'aller trouver quant elle arriveroit à Amthoncourt, qui sera, à ce qu'on dict, le lieu de son séjour de deux moys, pour luy continuer les instances du commerce, et de la restitution des prinses, et de n'aller plus par les Anglois à la Rochelle; et luy compter pareillement l'acheminement de Monsieur, frère de Vostre Majesté, avecques vostre armée pour aller secourir Poictiers, suyvant le contenu de vos lettres du vıȷe du présent; mais m'estant cependant, par aultres lettres de Voz Majestez du vııȷe ensuyvant, arrivé l'adviz de l'heureux succez que la dicte entreprinse de Mon dict Seigneur a desjà heu[15], je n'ay vollu différer de le faire incontinent entendre à la dicte Dame par ung mot que je luy ay escript, là par où elle est, avec la coppie de voz dictes lettres qui sont dignes d'estre veues, et lesquelz contrepoyseront de beaulcoup les bruictz, que ceulx de la nouvelle religion publioyent et faisoient prescher en leurs esglizes, d'avoir levé le siège de Navarreins; d'avoir deffaict Mr. de Tarride et prins Mr. de Bonnivet; et relèveront la réputation de voz affaires par deçà contre ceulx qui les y désadvantaigeoient auparavant; dont je prie Dieu vous continuer toutjour sa divine assistance.

Je crains bien que si ce remuement, qu'on dict de ceulx de la dicte nouvelle religion en Picardye, s'estand vers Normandye et jusques sur ceste mer estroicte, qu'il ne convye les Anglois d'entreprendre quelque chose, quant ilz sentyront la guerre si prez d'eulx; et m'a l'on dict que quelques ungs de Roan et des envyrons de Dièpe sont, despuys deux jours, passez en ce royaulme pour parler et pratiquer avec ceste Royne, dont ay mandé aulx gouverneurs de dellà qu'il leur est besoing d'estre plus vigilans que jamais, et que je mettray toutjour peyne de les advertyr, le plus d'heure qu'il me sera possible, de toutz les aprestz et menées que je sentyray qui se feront icy.

Le Sr. de Quillegrey, à son retour d'Allemaigne, n'a faict que passer par ceste ville, dont n'ay peu encores guières rien aprendre du faict de sa commission, sinon qu'il monstre estre fort comptant de l'avoir bien acomplye par dellà, ainsy qu'il luy estoit commandé de le faire, et a dict en quelque lieu qu'il pourtoit la carte blanque des princes protestans à ceste Royne, qui la font chef et luy deffèrent la somme des affaires et la principalle détermination et conclusion de ce qui s'y entreprendra. Je m'attandz bien que là dessus elle et les siens seront à ceste heure poussez à plusieurs grandes persuasions, lesquelz je ne sçay si je les pourray avec le temps modérer et réfroydir; en quoy je feray bien tout ce qu'il me sera possible, mais il m'y fauldra conduyre sellon que je pourray aprendre de la négociation du dict Quillegrey plus que je n'en sçay à présent, qui, possible, se trouvera ne raporter tant de grandz promesses d'Allemaigne comme il le veult faire aparoir.

Il semble que Mr. de Lizy et le Sr. de Jumelles se trouveront à la prochaine diette de l'empyre à Augsbourg, à laquelle le Sr. de Trokmarthon n'a poinct esté pour ceste foys envoyé, mais j'entendz qu'on a mandé au docteur Christophe Du Mont d'y assister pour la Royne d'Angleterre; et espèrent ceulx de la nouvelle religion quelques grandes déterminations de la dicte assemblée, mettans en grand compte que les Suysses y ont esté appellez et qu'ilz ont promiz d'y convenir.

La commune opinion continue en ceste ville que le Sr. Chapin Vitel et le docteur Vargaz seront bientost devers ceste princesse, mais l'on m'a dict que le saufconduict, qu'elle a dépesché pour cella, n'est que pour ung messagier, qui doibt venir luy aporter des lettres du Roy d'Espaigne, sans aultrement expéciffier ny le nom ny la qualité d'icelluy; dont n'est vraysemblable que les dictz personnaiges se commettent soubz ung si simple saufconduict en ce voyage, sans qu'il y soit faict plus expresse mencion d'eulx.

La Royne d'Angleterre est entrée en plus grande jalouzie et deffiance qu'elle n'avoit encores esté de la Royne d'Escoce, et a vollu que, oultre le redoublement des gardes, le comte de Huntinton et le viscomte de Harifort, avec quelques ungs des leurs, soyent allez là où est la dicte Royne d'Escoce, bien que toutz deux luy soyent mal agréables et bien fortz suspectz. Je ne diffèreray pour cella de continuer, en temps et lieu, l'instance de sa restitution et de sa liberté, en la claire et ouverte façon que j'ay toutjour faict, au nom de Vostre Majesté; et prieray Dieu, etc.

De Londres ce xxııȷe de septembre 1569.

A la Royne.

Madame, je ne fays doubte, si le sieur de Quillegrey raporte tant de grandes promesses d'Allemaigne, comme il en a faict la démonstration, passant par ceste ville, et que s'estant en même temps le Roy d'Espaigne plyé de venir requérir d'accord la Royne d'Angleterre sur les différandz des Pays Bas, que je ne trouve dorsenavant la dicte Dame et les siens encores plus difficiles et mal aysez en voz affaires, que je n'ay faict jusques icy; et néantmoins je ne dellibère pour cella procéder moins vifvement envers eulx, ez choses qui se offriront pour vostre service, que j'ay toutjour faict; car cella mesmes qui se veoyt meintennant n'est que Voz Majestez n'eussent préveu debvoir de mesmes advenir, si la guerre de France alloit ainsy en longueur comme elle faict.

Il est vray que je n'obmettray rien de ce que je cognoistray pouvoir servir à conserver la paix et à contenir ceulx cy, le plus qu'il me sera possible, en l'observance d'icelle qui, possible, cognoistront ne leur estre moins utille de ne la rompre en vostre endroict que de la renouveller ailleurs; en quoy je vous suplye, Madame, me mander si je leur accorderay la seurté qu'ilz m'ont requise pour leurs flottes et vaysseaulx qu'ilz dellibèrent envoyer à Bourdeaulx, ainsy que monsieur l'Admyral d'Angleterre a vollu une mienne lettre de recommendation au gouverneur du dict Bourdeaulx pour ung sien navyre, qu'il y a desjà dépesché. Et n'ayant à vous dire meintennant rien davantaige que ce qui est contenu en la lettre du Roy, je prieray pour le surplus Nostre Seigneur, etc.

De Londres ce xxııȷe de septembre 1569.

AULTRE LETTRE A PART A LA ROYNE.

Madame, le faict du mariage de la Royne d'Escoce est venu à tel poinct que, incistant fort fermement la Royne d'Angleterre que le duc de Norfolc se déporte d'y entendre, et s'opiniastrant luy de ne le vouloir faire, ains d'y persévérer jusques à la mort, elle luy a faict de telles démonstrations de malcontantement qu'il s'en est allé de la court sans prendre congé; de quoy la dicte Dame est fort mal contante. Et semble que cella pourra bientost produyre je ne sçay quoy de trouble en ce royaulme, mesmes que la Royne d'Escosse, se voyant resserrée davantaige, vouldra pourvoir à sa liberté, sans temporiser plus la bonne grâce de sa cousine. Sur quoy et aultres faictz, qui se présentent, je vous dépescheray ung des miens aussi tost que celluy que j'ay par dellà sera de retour; et je prieray Dieu, après avoir très humblement baysé les mains de Votre Majesté qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce xxııȷe de septembre 1569.


LXIe DÉPESCHE

—du XXVIIe de septembre 1569.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan de Bouloigne.)

A esté intercepté par les chemins le dict Bouloigne, destroussé et renvoyé devers l'ambassadeur.

Départ de plusieurs navires qui se rendent isolément à la Rochelle pour y faire le commerce.—La flotte du bâtard de Briderode et du prince d'Orange est chassée des côtes de Hollande et de Zélande.—On doit craindre qu'elle ne se porte sur les côtes de France.—Hésitation des Anglais à recevoir les députés du roi d'Espagne, qui leur inspirent une grande défiance.—Élisabeth témoigne à Marie Stuart tout le mécontentement qu'elle éprouve de son projet de mariage avec le duc de Norfolk.—Instances de l'ambassadeur pour avoir ses instructions sur divers points relatifs au commerce.—Sursis au départ de navires destinés pour la Rochelle et pour Bordeaux.—Lettre secrète pour la reine-mère, dans laquelle l'ambassadeur signale que l'on est prêt à en venir aux armes en Angleterre.—Envoi d'un paquet de lettres de la reine d'Écosse.—Lettre de Marie Stuart à l'ambassadeur.—Elle le conjure de s'opposer à ce qu'elle soit livrée au comte de Huntingdon et au vicomte de Hertford, ses ennemis.

Au Roy.

Sire, celluy des miens que j'avois envoyé devers la Royne d'Angleterre pour luy porter les nouvelles de l'acheminement de Monsieur, frère de Vostre Majesté, au secours de Poictiers et de l'heureux succez qu'avoit eu son entreprinse, a trouvé encores la dicte Dame à cinquante mil d'icy, délibérée de n'aprocher pour ceste foys Londres de si près comme est Amptoncourt, à cause du souspeçon de peste qui y a apareu au commancement de cest authomne; et a prins son chemyn à Windesor, où l'on dict qu'elle fera deux ou trois mois de séjour, et m'a faict escripre, par Mr. le comte de Lestre, qu'elle avoit eu fort agréable d'entendre ce que je luy avois mandé des évènemens de France sellon la vérité des lettres que m'en aviez escriptes, ausquelles vennant de si bonne part elle ne volloit faillir d'y adjouxter foy; toutesfoys qu'elle me envoyoit le sommaire de ce qu'on luy en avoit mandé à elle, qui est, Sire, ce que trouverez en ung mémoire à part[16], et qu'elle prioit Dieu de mettre une bonne paix entre vous et voz subjectz.

Elle ne m'a encores respondu sur la deffance que je luy ay requis de faire à ses subjectz de n'aller plus à la Rochelle, sinon ce que je vous ay desjà mandé qu'elle m'avoit dict n'y avoir encores peu persuader ses merchans, mais qu'elle en parleroit de rechef à son conseil pour y mettre ordre, et qu'à tout le moins elle me donnoit desjà parolle qu'on n'y porteroit rien, sur peyne de mort, de quoy vous pussiez estre offancé, ny ceulx du dict lieu secouruz. Mais cependant, affin de ne monstrer que contre mon instance elle veuille permettre à ses dictz subjectz d'y aller en flotte, il sort trois et quatre vaysseaulx à la foys de ceste rivière de Londres, et le mesmes des aultres portz de ce royaulme, pour y aller quérir du sel et du vin comme les aultres foys, mais nul de ses grandz navyres de guerre ne les va conduyre; seulement j'entendz que le visadmyral Chambrenant équipe quelques vaisseaulx à Plemmue pour fayre ceste conduicte, et que Hacquens va mener au dict lieu de la Rochelle deux riches ourques, qu'il a freschement prinses sur les Espaignolz ou sur les Portugois; et n'ay poinct sceu qu'ilz chargent aulcunes munitions, ny vivres pour y porter. Vray est que la coustume des Anglois est de prendre toutjour double monition de pouldre, quant ilz partent pour ung voyage, dont je crains qu'ilz en facent part à ceulx du dict lieu.

L'homme du prince d'Orange et le bastard de Briderode ont esté, ces jours passez, encores veuz rouant sur la coste de Hollande et Zélande, mais incontinent sont sortys xıııȷ bons navyres de guerre des dictes isles, à la conserve de leurs pescheurs, pour empescher que ceulx cy n'exécutent leurs mauvaises intentions; et je crains bien que cella ne les contraigne de revenir en ceste mer estroicte et vers la coste de France, dont j'estime que les gouverneurs de vostre frontière demeurent aperceuz d'y faire avoir toutjours bonne garde.

L'on attend en grand dévotion les depputez du Roy d'Espaigne, desquelz toutesfoys n'est venu aulcunes nouvelles despuys le partement du secrétaire de monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, qui leur est allé porter le saufconduict, et n'est que ceulx cy ne demeurent en quelque meffiance de ceste grande facillité du Roy d'Espaigne, après une si notable injure qu'il a receue, craignantz que ce soit pour les tromper; dont y pourra encores avoir de la difficulté sur la seureté et manière de l'accord.

La Royne d'Angleterre a envoyé ung gentilhomme devers la Royne d'Escoce sans lettre de sa main, mais avec charge de parler à elle, en présence du comte de Cherosbery, sur ce qu'on l'a advertye qu'elle pourchassoit de se maryer avec le duc de Norfolc, et qu'elle ne debvoit avoir pensé de le faire sans son sceu. A quoy la dicte Dame ayant enquis le dict gentilhomme s'il avoit lettre ou commission de la Royne, sa Mestresse, pour lui dire cella, et s'estant le dict comte advancé de dire que sa commission luy estoit assés cogneue, elle a respondu qu'il ne suffizoit en tel faict, qui touchoit tant à elle, qu'il eust veu la dicte commission si elle mesmes ne la voyoit, et qu'encores que la Royne d'Angleterre ne luy eust escript, elle ne laysseroit pourtant de luy escripre; et ainsy a baillé pour toute responce une bien honneste et sage lettre au dict gentilhomme, de laquelle la dicte Royne d'Angleterre aura, possible, occasion de demeurer satisfaicte; et monsieur l'évesque de Rosse l'est allée trouver à Windesor pour luy oster ces mauvaises impressions et se plaindre de la garde plus estroicte qu'on a freschement redoublée à la Royne, sa Mestresse, mesmes d'y avoir commis le comte de Hungtinton et le viscomte de Harifort, qui sont ses ennemys conjurez. Cependant le duc de Norfolk n'est plus à la court, ains s'en est allé en Norfolk, sans faire semblant de vouloir encores retourner. Sur ce, etc.

De Londres ce xxvıȷe de septembre 1569.

A la Royne.

Madame, il me reste bien peu que dire icy à Vostre Majesté, oultre le contenu en la lettre du Roy, si n'est que je suys infinyement marry que je ne puysse conduyre la Royne d'Angleterre et les siens à user de si bons et convenables déportemens en voz présens affaires, comme la sincérité de la paix et de l'amytié qui est entre vous et voz deux royaulmes le requerroit; mais il semble qu'après leur avoir bien remonstré et vifvement débattu les choses, et faict veoir qu'on les cognoist assés, qu'il fault par nécessité se contanter de gaigner toutjours celles qu'on peult avec pacience, et garder que les aultres qu'ilz ont ou colleur, ou trop grande affection de faire, ne vous puissent venir à guières de dommaige. Dont vous plairra, Madame, me mander si, prenant en quelque payement leurs excuses et mesmes leur gratiffiant ce qu'ilz monstrent pour encores ne vouloir vivre qu'en bonne paix avec vous, je leur accorderay la restriction qu'ilz m'ont requise de ne porter par les Françoys aulcune sorte de merchandises des Pays Bas icy, ny d'icy aulx Pays Bas, ainsy qu'ilz disent que le duc d'Alve a deffandu le semblable de son costé, et pareillement la seureté qu'ilz me demandent pour leurs vaysseaulx et flottes qu'ilz proposent d'envoyer à Bourdeaulx, affin de les en satisfaire et les engaiger davantaige à l'entretennement de la paix; et je prieray Dieu, etc.

De Londres ce xxvıȷe de septembre 1569.

Despuys les deux lettres escriptes à Voz Majestez, ayant ceulx de ce conseil faict surçoyr le partement des navyres qui s'aprestoient pour la Rochelle et pareillement de ceulx qui s'aprestoient pour Bourdeaulx, ilz ont envoyé le premier Aldreman de ceste ville et le lieuctenant de l'Admyral pour conférer avec moy de la seureté et commodité qu'ilz pourront avoir, s'ilz quictent le commerce du dict lieu de la Rochelle pour aller ailleurs; sur quoy je leur ay baillé l'extraict de ce que Voz Majestez m'en ont escript, du xvȷe d'aoust et vȷe de septembre, lequel ilz ont porté à iceulx seigneurs du conseil, dont j'espère que du premier jour j'auray leur responce.

AULTRE LETTRE A PART A LA ROYNE.

Madame, je viens tout à ceste heure de recepvoir ung pacquet de lettres de la Royne d'Escoce, lequel je vous envoye affin que commandiez de le distribuer comme il vous plairra; et par celle qu'elle a adressé à moy en chiffre, de laquelle je vous envoye la coppie, vous comprendrez assés l'estat où elle est, et combien le courroux de la Royne d'Angleterre a passé oultre contre la dicte Dame; dont semble que ceulx cy seront pour en prandre les armes entre eulx, si par une assemblée de conseil qu'on tient demain à Windesor il n'y est remédié.

LETTRE DE LA ROYNE D'ESCOCE AU Sr. DE LA MOTHE FÉNÉLON.

Monsieur de La Mothe, je vous envoye le présent pourteur pour vous faire entendre que je seray transportée demain hors d'icy à Tutbery, et bientost après à Nutingame, là où je seray mise entre les mains des plus grandz ennemys que j'ay au monde; assavoir, du comte de Huntington, viscomte de Hariford et autres de sa faction, qui sont desjà arrivez icy. Je ne trouve nulle constance en Mr. de Cherosbery à ceste heure en mon besoing, pour toutes les belles parolles qu'il m'a donné au passé, encor que je ne me puys nullement fyer en ses promesses. Lesquelles choses considérées, j'ay extrêmement grande craincte de ma vie, par quoy je vous prie que sitost que aurez receu la présente, de faire seurement tenir ce pacquet à l'évesque de Rosse ou bien au duc de Norfolc, et de vous trouver avec eulx, et mes aultres amys, pour résouldre entre vous ce que trouverez plus expédiant pour ma saulvetté, et de parler vous mesmes à la Royne d'Angleterre pour empescher, tant que sera en vous, mon transportement, si tost qu'il vous sera possible d'avoir audience.

De Vuingfeild ce xxe de septembre.

Et dessus est escript:

A Monsieur de La Mothe.


LXIIe DÉPESCHE

—du IIIe jour d'octobre 1569.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan de Bouloigne.)

Émotion causée à Londres par la retraite du duc de Norfolk.—Détails sur l'enlèvement de la précédente dépêche, qui a été prise de vive force des mains du courrier.—Le conseil d'Angleterre est en grande délibération sur le parti qu'il doit prendre à l'égard du duc de Norfolk et de Marie Stuart.—Mise en arrêt du comte d'Arundel, du comte de Pembroke et de lord Lumley.—Les passages d'Angleterre sont tenus étroitement fermés.—Refus est fait à l'ambassadeur de lui donner des passe-ports pour ses dépêches.

Au Roy.

Sire, vous ayant faict une dépesche le xxvıȷe du passé, et estant celluy par qui je l'envoyois allé devers millor Coban pour prandre son passeport, qui le luy a faict seulement tarder une heure et demye, aiusy que despuys il a esté à trois mille de la mayson du dict lord Coban, au passaige d'ung boys, quelques ungs, montez à l'advantaige, ayantz les visages couvertz, mais non tant que l'ung d'eulx n'ayt esté recogneu, le sont venuz charger à coups d'espée par la teste, l'ont porté par terre, tout follé aulx piedz de leurs chevaulx, et luy ont demandé incontinent les lettres de France, puys les luy ayant ostées, l'ont garrotté et attaché à ung arbre, et l'ont layssé là; de quoy, Sire, j'ay envoyé faire une grand plaincte à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de son conseil et ne cesseray jamais qu'ilz ne m'en ayent faict rayson, vous supliant très humblement, Sire, en faire aussi parler vifvement à l'ambassadeur d'Angleterre par dellà, affin qu'il cognoisse que vous en santez une grande offance et que vous voulez qu'elle soit réparée. Cella est procédé de ce que, se voyantz ceulx cy pretz de venir à quelque grand trouble et altération entre eulx pour s'en estre le duc de Norfolc party mal contant de la court; et craignantz qu'il veuille à toute force mettre la Royne d'Escoce en liberté, et qu'à cest effect il ayt de grandz intelligences en France, ilz exécutent tout plain de violences pour cuyder descouvrir ce qu'ilz en souspeçonnent, et n'est possible à ce commancement d'y remédier. Mais affin que Vostre Majesté voye de quoy ilz se sont prévaluz sur moy par ce meschant acte, je vous envoye le duplicata de ma dicte dépesche, laquelle je n'avois faict en chiffre parce que l'on passoit et repassoit encores fort librement de France icy et d'icy en France, et qu'il n'y avoit rien que je ne volusse bien leur dire s'ilz me l'eussent demandé.

Il est vray que m'estant survenu sur la closture de la dépesche une petite lettre de la Royne d'Escoce, j'en avois miz une coppie dedans affin que vous vissiez l'estat où se retrouvoit la dicte dame, laquelle coppie je vous envoye de rechef et dellibère la faire veoir à la Royne d'Angleterre pour luy en esmouvoir le cueur, si elle ne l'a trop dur; et luy mettre devant les yeulx quel grand tort font à sa réputation ceulx qui luy administrent de si furieulx conseilz, comme elle les exécute contre ceste pouvre princesse; et avois miz aussi dans ma dicte dépesche des lettres qu'elle escripvoit à Vostre Majesté, à la Royne, à Monsieur et à monsieur le Duc et à messieurs les Cardinaulx, ses oncles, et à madame de Guyse, sa grand mère, qui n'estoient que de mercyement.

A présent, la dicte Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil sont à dellibérer qu'est ce qu'ilz auront à faire sur ces choses du dict duc de Norfolc et de la Royne d'Escoce, sur lesquelles les comtes de Arondel et de Pembrot et milor Lomeley ont esté examinez comme autheurs de la menée, et sont commandez de ne partir de leurs logis et séparés les ungs des aultres, dont ne se peult encores juger ce qui en réuscyra; mais bientost se verra où en iront les résolutions, desquelles je ne fauldray vous en mander aultant qu'il en viendra à ma cognoissance; et prieray le Créateur, etc.

De Londres ce ııȷe d'octobre 1569.

A la Royne.

Madame, Vostre Majesté pourra comprendre, par la lettre que j'escriptz présentement au Roy, comme ceulx cy, sentans qu'il s'alume du trouble en ce royaulme, courent à divers remèdes pour le cuyder estaindre, et ainsy, sans occasion, ont faict surprendre ung mien pacquet où tant s'en fault qu'ilz puyssent trouver ce qu'ilz vont cerchant, qu'au contraire ilz y trouveront de quoy estre convaincuz de leurs malices et du tort qu'ilz font à leur Maistresse de les luy conseiller. Je ne pourray vous escripre rien plus de quelques jours parce qu'ilz tiennent les passaiges estroictement fermez, et s'excusent de ne me vouloir bailler passeport jusques à ce qu'ilz auront veu quel chemyn prandront leurs affaires; mais j'espère, Madame, que Vostre Majesté commandera estre faict le mesmes à leur ambassadeur comme ilz feront icy à moy; et je prieray Dieu, après avoir très humblement baysé les mains de Vostre Majesté, qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce ııȷe d'octobre 1569.


LXIIIe DÉPESCHE

—du VIIe jour d'octobre 1569.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Olivyer Champernon.)

Arrestation du sieur de Sabran à son retour de France, et visite de ses papiers.—Notification est faite par la reine d'Angleterre que ses ports seront tenus fermés.—Protestation d'Élisabeth et des seigneurs de son conseil, que l'enlèvement de la dépêche de l'ambassadeur n'a pas été fait par leur ordre.—Vive assurance que toute satisfaction de cette insulte sera donnée.—Nouvelle du retour du duc de Norfolk, qui se décide à revenir à Londres, malgré les instances de l'ambassadeur.—Il est à redouter qu'il ne soit mis à la Tour, aussitôt qu'il se sera livré entre les mains de la reine.—Craintes que l'on doit concevoir pour Marie Stuart.—Assurance est donnée par l'ambassadeur que, dans toute la négociation relative au mariage du duc de Norfolk et de la reine d'Écosse, il a agi avec la plus grande prudence.—Le roi et la reine-mère donnent une vive approbation à ce projet de mariage.—Lettre de la reine d'Écosse à l'ambassadeur.—Supplications de Marie Stuart pour que la France ne l'abandonne pas dans le danger de mort où elle se trouve.

Au Roy.

Sire, se trouvans les choses ainsy troublées en ceste court pour le partement du duc de Norfolc et pour avoir, à cause de luy, les comtes d'Arondel, de Pembrot et millord Lomelley esté miz en arrest en leurs logis à Windesore, comme par mes précédantes Vostre Majesté l'aura peu comprendre, l'on n'a pas seulement attempté de surprendre mon pacquet pour cuyder descouvrir quelque chose de leur faict en mes lettres, mais a l'on arresté le Sr. de Sabran en venant de France, l'ont foillé, et ont visité aulcun sien mémoire de nouvelles qu'il avoit ramassées en chemin, sans toucher toutesfoys au pacquet de Vostre Majesté; et ont, sept jours durant, faict tenir les passaiges fermés, et envoyé un trompette le notiffier à Mr. de Gordan, et le prier de le faire ainsy entendre au Sr. Chapin Vitel et aultres députez de Flandres, lesquelz ilz estimoient estre desjà à Callais, affin qu'ilz ne prinsent la peyne de passer pour estre incontinent après arrestez.

Mais sur la lettre que j'avois escripte à la Royne d'Angleterre pour me plaindre amèrement de la vollerye de mon pacquet, après m'avoir faict respondre par milord Chambrelan qu'elle avoit tout aussitost faict appeller ceulx de son conseil pour les purger par sèrement s'ilz sçavoient rien de ce faict, lesquelz luy avoient toutz respondu que non, elle me prioit de croyre que cella n'estoit aulcunement procédé d'elle, ny de son dict conseil, et qu'elle en estoit extrêmement déplaysante; dont envoyeroit ung commissaire sur le lieu pour en enquérir, et m'en feroit avoir si bonne réparation que j'en serois contant, me priant cependant de surceoyr pour quelques jours mes dépesches, car ne vouloit q'homme vivant sortît de son royaulme qu'elle n'eust pourveu à ses troubles qui se présentoient.

Despuys, entendant la dicte Dame que le dict duc de Norfolc s'estoit achemyné pour retourner vers elle, elle m'a envoyé, le ııȷe de ce moys, le Sr. Randol, naguières revenu ambassadeur de Moscouvye, pour me continuer la mesmes excuse de desplaysir qu'elle avoit de la surprinse de mon dict pacquet, et qu'elle avoit envoyé commission à milord Coban pour en informer et punir rigoureusement ceulx qui s'en trouveroient coulpables; et qu'au reste les passaiges me seroient ouvertz quant je vouldrois envoyer quelcun en France, dont, sur l'heure, je dépeschay ung corrier avec mon pacquet du ııȷe du présent.

Chiffre.—[Et j'entendz que le duc de Norfolc arrivera aujourdhuy en ceste court, bien que j'aye faict, et faict faire par ses principaulx parans et amys, tout ce qu'il nous a esté possible pour le garder de venir, estimant ung chacun qu'aussi tost qu'on le tiendra l'on l'envoyera, et les aultres seigneurs qui sont en arrest, toutz prisonniers à la Tour; mesmes l'on dict qu'on leur y a desjà préparé le logis. Je ne sçay si c'est pour se confyer trop de leur cause, ou pour cuyder porter plus d'assistance, présens que absentz, au faict de la Royne d'Escoce, ou pour espérer trop de la faveur et de l'appuy qu'ilz se sentent avoir en ce royaulme, que ces seigneurs se sont ainsy facillement venuz commettre ez mains de la dicte Dame, ou bien qu'ilz soyent subjectz à avoir la teste trenchée et n'en puyssent évitter le mal, par ce qu'ilz en sont de race; tant y a qu'on les estime estre en grand dangier, ce que toutesfoys ne se pourroit exécuter sans esbranler grandement cest estat; au moins pourra estre que ce divertissement pour leurs propres affaires apportera quelque utillité aulx vostres; mais j'ay grand craincte de ceulx de la dicte Royne d'Escoce ausquelz toutesfoys l'on n'avoit si mal regardé qu'on les eust entièrement fondez sur la faveur du dict duc, car y a aparance que bientost il sera essayé de pourvoir à la liberté de la dicte Dame par aultre moyen;]—Dieu aydant, auquel je suplie, après avoir très humblement baysé les mains de Vostre Majesté, qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce vıȷe d'octobre 1569.

A la Royne.

Madame, par le retour du Sr. de Sabran avec la dépesche de Voz Majestez, du xxe du passé, j'ay comprins quelle est vostre intention sur les affaires de deçà, lesquelz affaires sont néantmoins en aultre estat à ceste heure que vous ne les cuydiez, quant vous l'avez dépesché. Je m'y conduyray sellon le temps, dressant toutjours ma négociation à bien exactement accomplyr ce que me commandez, ou à faire ce qui plus tornera à vostre service, et à toutz les deux ensemble s'il m'est possible.

Chiffre.—[Et pour encores, je n'avois parlé de ce mariage de la Royne d'Escoce et du duc de Norfolc ung seul mot, au nom de Voz Majestez Très Chrestiennes, dont deussiez craindre que je me fusse trop advancé et que fussiez en peyne de me désadvouher, chose que je serois trop plus marry qui m'advînt que la propre mort; seulement j'avois trouvé moyen de me faire employer par les deux parties à requérir très humblement Voz Majestez de leur estre favorables; en quoy, à la vérité, je leur avois promiz de vous randre bien disposez envers eulx, et faire tout ce que je pourrois pour leur faire avoir vostre approbation, ce que vous pouviez puys après fort ayséement accorder ou reffuzer comme il vous eust pleu, sans venir à nul désadveu de vostre ambassadeur, dont ce qui s'en est passé jusques icy a esté sur ma seule parolle; et meintennant que vous m'avez donné et commandé de donner celle du Roy et la vostre en cella, je m'advanceray à quelque chose davantaige et essayeray de faire plus que, pour le présent, je ne me veulx ny me oze promettre du peu de cueur, inconstance et légéreté de ces seigneurs, à qui j'ay affaire par deçà. La dicte Royne d'Escoce a esté en grand frayeur, comme pourrez voir par la coppie de la lettre qu'elle m'a escripte, mais nous l'avons consollée et pense estre asseuré que sa personne n'aura point de mal.]—Je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté et prie Dieu qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce vıȷe d'octobre 1569.

LETTRE DE LA ROYNE D'ESCOCE AU Sr. DE LA MOTHE FÉNÉLON.

—Escripte à Tutbery, le xxve de septembre, en chiffre.—

Chiffre. —[Je croys que vous sçavez bien comme je suys rudement traictée, mes serviteurs chassez et deffandu que je n'escripve, ni reçoipve lettre d'aulcune part, et que toutz mes gens soyent fouillez. Je suys icy à Tutbery, d'où l'on me dict que milor Hontington me recepvra en sa charge. Il prétend au droict que je prétendz, et le pence avoir; jugez si ma vie sera seurement. Je vous prie d'adviser avec ceulx que cognoistrez de mes amys, et parlez à la Royne d'Angleterre que s'il advient mal de moy, estant entre mains de personnes souspeçonnez de me vouloir mal, qu'elle sera réputée du Roy, mon beau frère, et toutz aultres princes, la cause de ma mort. Usez en à vostre discrétion et advertissez le duc de Norfolc qu'il se garde, car l'on le menasse de la Tour.

Communiquez avec l'évesque de Roz sur la présente, car je ne sçay s'il en sçayt rien. J'ay miz au hazard quatre de mes serviteurs pour les advertyr, mais je ne sçay s'ilz auront passé, car Bourtic cuyda estre prins et fut cerché, mais il avoit caché ses lettres par le chemyn; dont j'ay trouvé moyen de les retirer. J'ay escript au Roy et à la Royne, mère du Roy, et ay envoyé le pacquet pour vous le donner ou à Roz. Mettez leur mes excuses si je ne puys escripre, et leur mandez que j'aye de leur faveur. Je vous prie, faictes aussi que l'ambassadeur du Roy d'Espaigne vous accompaigne pour parler en ma faveur; car ma vie est en dangier si je demeure entre leurs mains. Je vous prie, encouraigez et conseillez les amys de se tenir sur leurs gardes et de faire pour moy meintennant ou jamais. Tennez secrect ceste lettre, que personne n'entende rien; car j'en serois plus estroictement gardée, et donnez voz lettres de faveur à ce porteur secrectement pour le navyre de milor de Cherosbery, les plus seures et favorables que pourrez; car cella me servyra grandement à trouver faveur vers luy; mais s'il est sceu, vous me ruynez. Il fault trouver moyen par quelque Anglois que j'entende de voz nouvelles; on pourroit essayer le baillif de Darby et quelques aultres; et ramentevez à Roz le vicaire d'icy prez, car il m'en fera tenir aussi.

Je vous suplie d'avoir pityé d'une pouvre prisonnière en dangier de la vie et sans avoir offancé. Si je demeure ung temps icy, je ne perdray seulement mon royaulme mais la vie, quant l'on ne me feroit aultre mal que le desplaysir que j'ay d'avoir perdu toute intelligence ou espoir de secours à mes subjectz fidelles. Si prompt remède n'y trouve, Dieu par sa grâce me doinct pacience, et quoy qui m'advienne je mourray en sa loy et en bonne volonté vers le Roy et la Royne, à qui je vous prie faire ma dolléance et à monsieur le Cardinal de Lorraine mon oncle.

Par postille à la lettre précédente.

Despuys ceste lettre escripte, Hontington est revenu ayant charge de la Royne de moy absolue. Le comte de Cherosbery, à ma requeste, a requis que je ne luy soys ostée, et me gardera jusques à la seconde dépesche. Je vous prie ramentevoir l'injustice contre la loy du pays que me mettre entre les mains d'ung qui prétend à la couronne comme moy. Vous sçavez aussi la différance grande de la religion. Je vous prie aussi escripre et favorablement pour le navyre du dict comte de Cherosbery par ce porteur et qu'il soit secret.

De Tutbery le xxve de septembre.


LXIVe DÉPESCHE

—du VIIIe jour d'octobre 1569.—

(Envoyée exprès jusques à la Court par le Sr. de La Croix.)

Effet produit à Londres par la certitude de la nouvelle que le siége de Poitiers a été levé.—Les vaisseaux marchands reprennent le commerce de Bordeaux et de la Rochelle sans équipage de guerre.—Hésitation des Anglais à ouvrir des négociations pour les affaires des Pays-Bas.—Craintes que leur inspire la mission du Sr. Ciapino Vitelli, marquis de Chelona.—Incertitude sur le cours que prendront les affaires du duc de Norfolk, des seigneurs arrêtés et de la reine d'Écosse.—Conjectures de l'ambassadeur sur le sort qui leur est réservé.—Mémoire secret.—Détails confidentiels sur tout ce qui est relatif à l'affaire du duc de Norfolk.—Conduite d'Élisabeth après que le duc se fut retiré de la cour.—Motifs qui ont déterminé son retour.—Il est mis en arrestation.—Nouveaux préparatifs de guerre, qui pourraient être tournés contre la France.—Arrivée du vicomte de Rohan venant d'Allemagne.—Traité d'alliance fait par le Sr. de Quillegrey, au nom de la reine de Navarre, avec le comte Palatin, le duc Auguste de Saxe et le landgrave de Hesse.—Cause du retard qu'éprouve l'expédition du duc Casimir.—Continuation des troubles en Irlande, malgré la soumission des deux frères du comte d'Ormont.—On attend à Londres les envoyés du comte de Murray pour régler les affaires d'Écosse.—Départ de la cour de tous les seigneurs qui pourraient se trouver compromis à l'occasion des prises faites sur les Espagnols.

Au Roy.

Sire, jusques au retour du Sr. de Sabran il n'a esté possible de persuader à ceulx cy que le siège de Poictiers fût levé, et mesmes y a heu plusieurs gageures qu'il estoit prins, mais à ceste heure ilz n'en doubtent plus, de quoy la partie des catholiques se resjouyt grandement, et va à ceste heure bien espérant de voz affaires, nonobstant qu'on leur dye plusieurs choses d'aulcuns aultres aprestz d'Allemaigne; et donnent grand louange à Vostre Majesté de l'entreprinse d'avoir si à propos secouru ceste place, et à Monsieur, frère de Vostre Majesté, grand honneur de l'avoir heureusement exécutée, et à Mr. de Guyse et à Mr. le marquis son frère, et aultres seigneurs et gens de valleur qui estoient dedans, une grande réputation d'avoir si longuement et si bravement soubstenu ce furieulx siège. Je cognoys bien que cella, à la vérité, donne desjà beaulcoup de réputation à voz affaires, et fera, possible, que ceulx, qui concernent icy vostre service, se porteront mieulx.

Il semble que toutes ordonnances, pour les entreprinses de ceulx cy hors du royaulme, demeurent en quelque suspens, à cause des troubles qu'ilz ont crainct de voir advenir au dedans, et n'y a, pour encores, sinon des navyres merchantz qui soyent prestz à sortir pour aller au vin et au sel, tant à Bourdeaulx que à la Rochelle, qui monstrent ne faire le voyage que de eulx mesmes pour leur traffic, sans commission de ceste Royne ny de son conseil, bien que je m'asseure qu'ilz ne partent sans l'avoir; et s'estime que bien peu yront à la Rochelle, s'ilz sentent pouvoir faire librement et seurement leur emplette à Bourdeaulx.

Ceulx qui espéroient ung prochain accord ez différantz des Pays Bas, estiment qu'il est beaulcoup retardé par la sommation, qu'on a envoyé faire par ung trompette au gouverneur de Gravelines, d'advertir les députez qu'ilz ne viègnent poinct; en quoy semble qu'avec le peu de volonté d'accorder, l'on ayt aussi prins quelque souspeçon d'ung tel deputté comme est le Sr. Chapin Vitel, et qu'on vouldroit bien qu'ung aultre, qui ne fût pour comprendre tant des affaires de deçà comme luy, eust la commission d'y venir[17]. L'on tenoit desjà les dictz différans pour toutz accordez, veu la facillité du Roy d'Espaigne, et qu'il n'avoit empesché les nefz veniciennes de venir continuer leur traffic comme auparavant; mais l'on juge meintennant qu'ilz prendront quelque tret.

Je ne sçay que penser, pour encores, des affaires du duc de Norfolc et de ces seigneurs qui sont en arrest en ceste court, ny pareillement de ceulx de la Royne d'Escoce; car les ungs semblent dépendre des aultres. Tant y a que bien tost l'on verra ce qui s'en doibt bien ou mal espérer; et cependant Vostre Majesté en entendra, s'il luy playt, le présent estat par le Sr. de La Croix, lequel j'envoye bien instruict de cella et d'aultres choses d'icy; et, vous supliant très humblement luy donner entière foy, je n'adjouxteray à la présente qu'une très dévotte prière à Dieu, etc.

De Londres ce vııȷe d'octobre 1569.

A la Royne.

Chiffre.—[Madame, ce que, par mes deux précédantes dépesches, du ııȷe et vıȷe du présent, Vostre Majesté aura commancé entendre de l'altération des affaires de deçà pour le partement du duc de Norfolc, et ce que le Sr. de La Croix, présent pourteur, vous dira où l'on en est meintennant, vous fera bien juger qu'il y auroit assés matière pour allumer ung grand débat dans ce royaulme, si beaulcoup des principaulx seigneurs d'icelluy n'estoient après à l'estaindre; mais ilz y font si grand dilligence qu'aulcuns espèrent, veu le retour du dict duc, et la bonté de la Royne d'Angleterre, que les choses n'en passeront plus avant. Aultres estiment que le dict duc, et les aultres seigneurs qui sont en arrest, se sont beaulcoup hazardez de s'estre ainsy facilement commiz ez mains de la dicte Dame, laquelle les faict desjà examiner par commissaires qui leur sont assez suspectz. Je cognois bien que les affaires de la Royne d'Escoce courent mesme fortune que les leurs, qui sans ceulx là semble que fussent long temps demeurez sans remède. Je feray tout ce qu'il me sera possible pour procurer que, si l'on accommode ceulx des dictz seigneurs, ceulx de la dicte Dame ne soyent délayssez, et que ceulx de Voz Majestez Très Chrestiennes n'en viègnent pourtant en pire estat, ainsy que, par le dict Sr. de La Croix il vous plairra l'entendre, auquel me remettant je prieray, pour le surplus, Nostre Seigneur, etc.

Le Sr. de La Croix dira a Leurs Majestez, oultre le contenu des lettres.

Chiffre.—[Que le duc de Norfolc s'en estoit party mal contant de ceste court et s'estoit retiré en sa maison, pour luy avoir la Royne d'Angleterre faict de grandes démonstrations de malcontantement sur ce qu'il aspiroit au mariage de la Royne d'Escoce, et luy avoit usé de fort rigoureuses parolles, s'il ne s'en despartoit.

Mais luy, qui estoit desjà, à ce qu'on dict, passé bien avant en ce propos par l'adviz des plus notables et principaulx du royaulme, desquelz il a encores les seings devers luy, avec grande aprobation du peuple, et non sans l'avoir aussi ouvertement communiqué aulx plus inthimes et espéciaulx conseillers de la Royne sa Mestresse; et qui, pour ceste occasion, avoit toutjour pensé qu'elle l'aprouvoit comme chose convenable au bien de ses affaires et à l'advantaige de sa couronne, a estimé ne s'en pouvoir ny debvoir meintennant en façon du monde retirer.

Mesmes luy a semblé que la dicte Dame n'avoit aucune juste occasion de luy vouloir mal pour cella, ny de trouver mauvais le dict mariage, ains que c'estoient ses ennemys et malveillans, qui alloient ainsy irritant ceste princesse contre luy pour le faire ruyner et pour ruyner les affaires de la Royne d'Escoce, et icelle déboutter de la légitime succession de ce royaulme après sa cousine, et attempter aulx propres personnes et à la vie d'elle et de luy, dont monstroit estre dellibéré de s'y opposer et de leur résister par toutz les moyens qu'il en pourroit avoir;

Et néantmoins requéroit l'assemblée de la noblesse et des estatz d'Angleterre, et la convocation du Parlement pour juger ceste cause, et pour justiffier qu'elle n'avoit jamais esté mise en avant par la Royne d'Escoce ny par luy, ains qu'elle avoit esté proposée à toutz deux par les plus notables du conseil et de toutz les principaulx du royaulme, comme très utille à leur Royne et convenable au bien de sa couronne et de ses subjectz; et partant, qu'il estoit besoin d'obvier par la dicte assemblée au mal qui s'en pourroit ensuyvre, si leurs ennemys s'esforçoyent de l'empescher, et pourvoir par mesme moyen à plusieurs aultres affaires qui se monstroient très urgens en ce royaulme, protestant qu'il avoit toutjour procédé et qu'il vouloit encores toute sa vie procéder, avec deuhe révérance et subjection envers la Royne sa Mestresse; et que, pour chose qui dorsenavant se peult ensuyvre en ce faict, son intention ne seroit de faire rien en offance d'elle, ains de procurer toutjour l'honneur et grandeur de sa couronne, et le bien et repos de ses subjectz, et s'opposer à ceulx qui estoient cause de ceste perturbation.

Mais la dicte Dame, à qui tout cecy venoit à contrecueur, parce qu'elle craignoit qu'on luy vollût déclairer ung successeur à sa couronne, ce qu'elle a toutjour fort reffouy, manda ceulx de son conseil à Vuyndesor pour dellibérer du dict affaire; et de peur que la plus part tinsent la main à le faire réuscyr au contantement du duc, elle vollut bien leur signiffier, avant qu'ilz commençassent d'y procéder, ce qu'elle desiroit y estre faict, mandant aulx comtes d'Arondel, de Pembrot et milor de Lomelley, aussitost qu'ilz furent descenduz de cheval, de ne partir de leurs logis et demeurer séparez les ungs des aultres, jusques à ce que une responce, qu'elle attandoit du dict duc, fût arrivée, et les fit cependant examiner comme ses complices; et dépescha sur l'heure le capitaine des pencionnaires pour aller quérir le dict duc; et fit ressarrer les portz et passaiges de son royaulme, redoubler les gardes de la Tour de Londres, manda au comte de Cherosbery de redoubler celles de la Royne d'Escoce et de transporter la dicte Dame à Tutbery, comme en lieu plus fort que là où elle estoit; et en mesme temps, pour l'opinion qu'on eust que le Roy et le Roy d'Espaigne fussent de ceste intelligence, l'on volla ung mien pacquet prez de la mayson de milor Coban, et guetta l'on celluy de l'ambassadeur d'Espaigne, lequel, entendant la perte du mien, se garda de dépescher.

Et ayant d'abondant la dicte Dame envoyé de toutes partz advertyr ses subjectz, et mandé ses plus prochains parantz, et ceulx en qui elle avoit plus de confiance, de la venir trouver, et se trouvant d'ailleurs le dict duc en Norfolc et Suffoc, où il est fort aymé, et où ceulx du pays luy vindrent offrir hommes et argent pour le secourir, et que plusieurs aussi vers le Nort se monstroient bien affectionnez envers la Royne d'Escoce, l'on estima que bientost il y auroit gens en campaigne pour les deux partiz, sous la conduicte du comte de Lestre d'une part, et du dict duc de l'austre, bien qu'on publioit que le dict de Lestre et le secrétaire Cecille avoient, du commancement, donné leur parolle et leur main au dict duc en ceste cause; mais despuys, ayantz à genoulx cryé pardon à la Royne leur Mestresse, s'en estoient despartys, ce que aulcuns estiment qu'ilz avoient ainsy prins le party du dict duc pour mieulx descouvrir son faict et puys le luy traverser.

Mais le dict duc, ayant prins aultre délibération, est revenu despuys lundy dernier au mandement de la dicte Dame contre l'opinion de toutz ses amys, et incontinent luy a esté commandé l'arrest en une mayson à trois mille de Vuyndesor, jusques à ce qu'il aura esté ouy. Et dict on qu'il a esté assés adverty du courroux en quoy la dicte Dame persèveroit contre luy, mais que, se confyant en sa bonne cause, et pour cuyder plus servyr par sa présence que absent à celle de la Royne d'Escoce, et à saulver la personne d'elle, laquelle il a estimé estre en quelque dangier, si l'on venoit aulx armes; et aussi, voyant que les dicts comtes d'Arondel et de Pembrot et milord de Lomelley, qui luy sont estroictement conjoinctz d'amytié et de parentaige, estoient arrestez, et qu'il se sent fort apuyé de la bienveuillance de la noblesse et du peuple du pays, et mesmes de toutz les principaulx du conseil, il s'est ainsy franchement venu représanter; dont, par ce moyen, tout son affaire se débat meintennant dans la court, non sans beaulcoup de contention, ny sans qu'on ait opinion qu'il eust encores mieulx faict pour luy de ne venir poinct. Tant y a qu'estantz les plus grandz et les plus nobles du pays meslez en cecy, il ne pourra estre qu'il n'y ayt de la besoigne taillée entre eulx pour les empescher, possible, qu'ilz n'en entrepreignent d'aultre de quelque temps.

Et semble, si les choses passoient ung peu en avant, qu'il se manifesteroit je ne sçay quoy de la division de la religion qui ne se monstre encores, car infinys protestans sont pour le duc, mais, d'aultant qu'on est après, des deux costez, à modérer cest affaire et garder qu'on n'en viègne aulx armes, et que cependant ceulx qui manyent l'estat pour ceste princesse sont passionnez protestans, j'ay suspect ce qu'ilz ordonnent au faict des dictes armes et de la guerre; mesmes que, parmy ce qu'ilz ont mandé, ces jours passez, aulx capitaines et canoniers de se tenir prestz, ilz ont aussi mandé en ceste ville d'y aprester un grand nombre de chairs, de biscuictz et de bières, comme pour ung soubdain avitaillement; ce que n'est pour s'en servir en une guerre dans le pays, de quoy les gouverneurs de Normandie et Picardie sont desjà advertiz, et sera bon que ceulx de Bretaigne et de Guyenne le sachent.

Mesmes que, quant le conseiller Cavaignes est party pour la Rochelle, milord Coban a heu commission de le mener à Gelingan veoir le bon estat des grandz navyres de ceste Royne, comme pour luy monstrer qu'ilz seront prestz quant il sera besoing, et a esté dict parmy les Françoys, qui sont en ceste ville, qu'ilz tiennent desjà comme à eulx les principalles ville de la Basse Normandie, réservé le chasteau de Caën; et naguyères, le jeune viscomte de Rohan est arrivé d'Allemaigne, qui monstre venir icy pour quelque pratique et menée qu'il a en main.

L'on s'est resjoui en ceste court pour l'alliance que le Sr. de Quillegrey a conclue de la Royne, sa Mestresse, avec le comte Pallatin, le duc Auguste de Saxe et Lansgrave d'Essen, bien qu'il ne l'ayt peu, à ce qu'on dict, tretter avecques l'Empereur. Il a admené ung gentilhomme de la part du dict Lansgrave pour la venir ratiffier, lequel a esté favorablement receu de la dicte Dame, et, après avoir receu présent d'elle et du comte de Lestre, et quelques chiens de sang pour son maistre, il a esté expédié et est prest pour s'en retourner.

J'entendz que xl mil {lt} esterlin, qui se debvoient fornir en Allemaigne pour le priz du vin et du sel de la Rochelle, ont esté payez, et le dict Quillegrey en a rapporté les acquitz, mais l'on s'esbahyt que le duc de Cazimir ne soit desjà en campaigne, et estime l'on que Mr. de Lizy le hastera; et que, si son entreprinse a esté différée, qu'elle n'est pourtant interrompue, imputant le retardement à son mariage et non à faulte de volonté ny de moyens, dont s'espère que la conclusion s'en fera à Heldelberc, où le duc Auguste doibt bien tost venir avec douze centz chevaulx pour y admener sa fille, et que le prétexte d'entrer en France sera pour demander quelque somme que le Roy reste [devoir] au dict duc de Cazimir.

Chiffre.—[Du costé d'Irlande, l'on ne se peult tant asseurer des deux frères du comte d'Ormont, et de la troupe où ilz estoient, qu'on tiègne l'eslévation du tout apaysée de leur costé, et les aultres tiennent encores les armes, et continuent à les exécuter tout ouvertement; dont milord Sydeney a mené l'armée contre eulx, et parce qu'on doubte assés de l'évènement, l'on luy a freschement envoyé quatre centz homes d'icy.

Le depputé d'Escoce doibt bien tost arriver en ceste court, à qui a esté desjà envoyé son passeport pour douze chevaulx, et parce qu'il est envoyé de la part du comte de Mora, et qu'il arrive sur le courroux et malcontantement de la Royne d'Angleterre, je crains fort qu'il obtiègne plus qu'il ne vouldra requérir contre la Royne d'Escoce; tant y a qu'on dict que les affaires ne vont au dict pays d'Escoce, comme le dict comte de Mora desireroit.

L'on se prépare bien fort de respondre aulx propositions, que feront ceulx qui viendront de la part du Roy d'Espaigne; et j'entendz qu'on a adverty ceulx, qui peuvent estre le plus chargez du faict de ces prinses, de s'absenter, dont le visadmyral Chambrenant et Haquens, et aulcuns aultres des principaulx qui y ont miz la main, ont desjà faict voille à la Rochelle et en Irlande, et dict on que le dict Haquens se résoult de tenir encores ceste année la mer contre les Espaignolz.

Je ne sçay si ce qui aparoit de trouble en ce royaulme retardera la venue des dictz députez de Flandres, attandu mesmement qu'on a envoyé ung trompette à Gravelines advertir qu'ilz ne se hastent de passer, et cependant semble que ceulx cy veulent passer oultre à faire vandre les merchandises des Espaignolz.

Je desire que sellon l'estat de toutz ces affaires et d'aultres qui, possible, paroistront encores plus grandz, il playse à Leurs Majestez me commander toutjour comment j'auray à m'y conduyre, affin de suyvre droictement leur intention et faire, jour par jour, ce qu'ilz estimeront convenir plus à leur service.


LXVe DÉPESCHE

—du XIIIe jour d'octobre 1569.—

(Envoyée exprès par Jehan Valet jusques à Calais.)

Vives plaintes de l'ambassadeur au sujet du paquet de dépêches qui lui a été enlevé.—Commission délivrée par Élisabeth pour faire punir les coupables.—Semblable saisie est faite par violence d'un paquet de dépêches envoyé à l'ambassadeur d'Espagne.—Les affaires du duc de Norfolk servent de prétexte à la reine pour refuser audience à l'ambassadeur.—Le duc est mis à la Tour.—Arrestation d'un grand nombre d'étrangers.—Rigueurs exercées contre les évêques catholiques.—Renforts de troupes envoyés en Irlande.—Effet produit en Écosse par la nouvelle du projet de mariage entre le duc de Norfolk et Marie Stuart, et des événements qui ont suivi.—Divisions dans le parti du comte de Murray.—Impossibilité pour l'ambassadeur, de faire des démarches auprès d'Élisabeth en faveur de la reine d'Écosse.—Départ d'un grand nombre de navires marchands pour faire le commerce de la Rochelle et de Bordeaux.—Instances de l'ambassadeur pour que le roi et la reine-mère se plaignent vivement à l'ambassadeur d'Angleterre à raison du paquet de dépêches qui a été volé, et de l'indigne traitement qui est fait à la reine d'Écosse.—Arrivée de la comtesse de Montgommery à l'île de Jersey.—Départ du vicomte de Rohan et d'autres Français sur les navires qui se rendent à la Rochelle.—Lettre de recommandation de l'ambassadeur en faveur du capitaine Muer, Écossais.—Lettre de créance pour le sieur Thomas Flemy, envoyé par la reine d'Écosse.—Nouvelles instances pour que le château de Dumbarton soit secouru.

Au Roy.

Sire, pour cuyder la Royne d'Angleterre aulcunement me contanter sur la perte de mon pacquet, elle a envoyé commission aulx officiers de Rochestre d'enquérir dilligemment du faict, et punir ceulx qui en seroient coulpables, et Mr. le comte de Lestre m'a mandé qu'elle s'en estoit asprement prinse au secrétaire Cecille, et à d'aultres de son conseil, qu'elle souspeçonnoit y avoir tenu la main. Néantmoins je n'ay poinct recoupvert mon pacquet, et est advenu despuys, que retournant le mestre d'hostel de monsieur l'ambassadeur d'Espaigne de Flandres avec ung pacquet du duc d'Alve, il luy a esté pareillement prins en chemyn, et ne faict on semblant de le vouloir randre non plus que le mien.

J'avoys, jeudy de la sepmaine passée, envoyé demander audience pour me plaindre de ce tort à la dicte Dame et pour tretter avec elle des affaires de la Royne d'Escoce et d'aulcunes particularitez de voz dernières dépesches; mais elle me fit prier, par le Sr. comte de Lestre et par milor Chamberlan, que je volusse avoir pacience pour cinq ou six jours, à cause qu'elle se trouvoit ung peu mal, et qu'elle estoit si empeschée ez affaires de ces seigneurs, qui estoient en arrest, qu'elle ne pourroit bonnement entendre en aulcuns aultres jusques à ce qu'elle eust pourveu à ceulx là. En quoy a esté desjà tant procédé que, de ce que le duc de Norfolc estoit arresté, il à esté à bon escient faict prisonnier et mené par eau, sur la barque de la dicte Dame, despuys Vuyndesor jusques dans la Tour de Londres, le xȷe de ce moys, à deux heures après midy, où il y a heu ung grand concours de peuple pour le veoir, qui ont toutz faict démonstration d'en estre très desplaysantz. Les aultres seigneurs sont encores arrestez à Vuyndezor, et plusieurs aultres particuliers, tant du pays que Italliens, et quelques Espaignolz faictz prisonniers; et dict on qu'on a mandé de toutes partz resserrer les évesques catholiques, qui avoient quelque liberté de se promener ou de parler avec leurs amys et parans, se doubtans d'une sublévation dans le pays; et l'on a, ces jours passez, envoyé renfort d'argent et d'hommes en Irlande, où semble que les affaires se monstrent encores assés doubteux; et sont venues nouvelles complainctes à ceste Royne et aulx seigneurs de son conseil du comte d'Ormont, qui a envoyé son mestre d'hostel pour s'en purger.

Sur le commancement de ce moys, est arrivé ung corrier d'Escoce qui raporte que ces affaires de la Royne d'Escoce et du duc de Norfolc sont desjà cogneuz par tout le pays, et que, d'aultant qu'aulcuns des grandz en sont marrys, le peuple en est bien fort joyeulx, souhaytant plus que jamais d'avoir leur Royne, ce qui accroyt le débat parmy eulx; et que mesmes aulcuns du party du comte de Mora s'estoient despartys de luy, et que deux de ses principaulx adhérans, le comte de Morthon et le Sr. de Humes, estoient en grand différant l'ung contre l'aultre, et que le secrétaire Ledinthon avoit esté en grand dangier de sa vie par l'ordonnance des estatz du pays, comme coulpable du murtre du feu Roy, n'eust esté que milord Granges, capitaine du chateau de l'Islebourg, qui l'avoit prins en garde quant il fut constitué prisonnier à Esterlin, ne l'a vollu randre.

Les frontières d'entre l'Angleterre et l'Escoce sont si estroictement gardées, qu'il n'y passe homme qui ne soit prins, ou par ceulx de Baruich, ou par ceulx du party de la Royne d'Escoce, ou par ceulx du cousté du comte de Mora; et y a desjà comme une guerre commancée en icelluy endroict. Je ne sçay si ceste Royne a heu quelque souspeçon de milor Housdon, gouverneur de Baruich, tant y a qu'elle l'a faict venir icy, et a envoyé le maréchal Drury pour commander dans la place. Nous attandons toutjour quelque bonne pourvoyance sur les affaires de la Royne d'Escoce, mais parce qu'ilz sont enveloupez avec ceulx de ces principaulx seigneurs arrestez, il y fault ung peu de pacience; et je ne laysseray pourtant de les solliciter avec toute l'instance et dilligence qu'il me sera possible.

Il est desjà party envyron quarante cinq vaysseaulx des portz de deçà pour aller au vin, dont une partie tirera à la Rochelle et le reste passera oultre à Bourdeaulx, où, si l'on y est bien receu, ilz seront, se disent ilz, convyés d'y continuer puys après leur traffic et employte, comme ilz le souloient faire auparavant. Et sur ce, etc.

De Londres ce xııȷe d'octobre 1569.

A la Royne.

Madame, encor que la Royne d'Angleterre ayt vollu faire quelque démonstration de me contanter sur l'oltrage qui m'a esté faict de la vollerie de mon paquet, je vous suplie néantmoins en parler si expressément à son ambassadeur qu'il ayt occasion d'escripre à sa Mestresse que Voz Majestez en sentent une grande offance, et qu'elles veulent qu'elle soit réparée; vous supliant aussi luy remonstrer bien vifvement comme Voz Majestez prenez fort à cueur le mauvais trettement, les violances et indignitez dont avez entendu qu'elle souffre estre uzé contre la personne et contre la liberté de la Royne d'Escoce, estant entre ses mains; et de ce qu'elle va, de jour en jour, dillayant de pourvoir à ses affaires, pendant que ses mauvais subjectz vont establissant les leurs contre elle dans son propre pays, et vont ruynant les bons subjectz qui soubstiennent son party, et qu'ilz sont après à luy surprendre son chasteau de Dombertran pour achever de la déshériter du tout; chose qui, à mon adviz servira de beaulcoup, si faictes bien cognoistre au dict ambassadeur, qu'en offençant ainsy la dicte Royne d'Escoce, il ne peult estre que Voz Majestez ne s'en sentent oltragées et offancées; et je ne deffauldray de mon office accoustumé en cest endroict, ainsy que Mr. l'évesque de Roz cognoistra qu'en temps et lieu je le debvray employer.

La comtesse de Montgommery est despuys quelques jours passée en l'isle de Gerzé, où il a esté mandé de la recepvoir, et luy permettre de passer du tout en Angleterre quant elle vouldra. Le jeune viscomte de Rohan, et aulcuns aultres Françoys, jusques à vingt ou trente, se sont embarquez en ceste flotte des vins pour passer à la Rochelle.

Il est venu une très bonne nouvelle d'ung grand exploict de monseigneur vostre filz qui ne se publie encore guyères icy, tant y a qu'on commance d'en faire gageures à la bource. Dieu luy veuille bien assister, auquel je suplie, etc.

De Londres ce xııȷe d'octobre 1569.

Du dict jour.

Au Roy.

Sire, dellibérant le capitaine Muer, gentilhomme escossoys qui est de voz gardes, aller servyr son quartier, et estant passé devers la Royne d'Escoce, sa Mestresse, pour prandre ses lettres de recommandation à Vostre Majesté, il l'a trouvée si resserrée qu'il n'a peu avoir d'elle ung seul mot d'escript; dont Mr. l'évesque de Roz m'a prié que je luy en vollusse bailler ung de ma part pour vous tesmoigner, Sire, qu'il s'est toutjour porté en homme de bien au service de la Royne, sa Mestresse, et s'est monstré son bon et fidelle subject, soubstennant constantment son party en tout ce qu'il luy a esté possible. A cause de quoy le dict sieur évesque, qui cognoist les vrays serviteurs de sa Mestresse, m'a prié de bien fort singullièrement le vous recommander. Et m'asseurant, que, en considération de ce, Vostre Majesté le recepvra très volontiers et avecques faveur, et que la présente n'est pour aultre chose, je n'adjouxteray rien plus icy qu'une très dévotte prière à Dieu, etc.

De Londres ce xııȷe d'octobre 1569.

Du mesmes jour.

A la Royne.

Chiffre.—[Madame, estant, à ceste heure, la Royne d'Escoce tenue bien estroictement et fort resserrée au chasteau de Tutbery, soubz la garde des comtes de Cherosbery et de Huntincton, elle n'a heu la commodité de vous escripre par le Sr. Thomas Flemy, présent pourteur; dont Mr. l'évesque de Roz m'a prié d'y supléer pour elle par ce peu de motz, affin de requérir très humblement Voz Majestez Très Chrestiennes, au nom de la dicte Dame, qu'il vous playse pourvoir à l'avitaillement de son chasteau de Dombertran, lequel va estre perdu par faulte de secours et de vivres, et avec luy se pert bonne partye de la meilleure espérance que ceste pouvre princesse aye à son restablissement à sa couronne; à tout le moins, ses affaires en vont estre d'aultant plus difficiles et retardez, et ceulx de ses adversayres davantaige establys et advancez. Et parce que Voz Majestez entendront plus en particullier ce grand besoing par le récit que le Sr. de Flemy leur en fera, et que je m'asseure qu'il trouvera le Roy et Vous, Madame, trez disposez de faire tout le secours que vous pourrez en cest endroict à la Royne sa Mestresse, et que la présente n'est que pour très humblement vous en suplier, je n'adjouxteray ici pour le surplus qu'une dévotte prière à Dieu, etc.

De Londres ce xııȷe d'octobre 1569.

Ceste lettre estoit cloze et desjà délivrée au dict Sr. de Flemy, quant celles de Voz Majestez, du dernier du passé, sont arrivées, par lesquelles je luy ay faict veoir comme il a esté desjà pourveu à ce dessus. Neantmoins Mr. de Roz a desiré qu'il accomplît son voyage, tant pour haster la dicte pourvoyance, si d'avanture elle estoit retardée, que pour aultres occasions, lesquelles luy mesmes vous fera entendre; et par ainsy, je luy ay randu ceste dicte lettre pour la présenter à Vostre Majesté.