Que, pour le debvoir qu'il avoit à la Royne, sa Mestresse, et à sa coronne, comme vassal, et conseiller d'icelle, et encores comme amy du dict [comte] de Lestre, il luy vouloit bien dire que, s'il y avoit quelque chose si advancée entre la dicte Dame et luy qu'il se peult asseurer de l'espouser, qu'il le dict ouvertement et qu'il commançât d'y procéder en quelque bonne façon, qui fût décente, et convenable à la grandeur et importance d'ung tel mariage, et que, de sa part, il luy promettoit de luy estre aydant en tout ce qu'il pourroit; mais, s'il n'y avoit rien de tel, qu'il advisât de se déporter dorsenavant de la familiarité, et trop grande privaulté, dont il avoit usé jusques icy, et de se contanter d'estre grand escuyer, et d'avoir plus d'avancement que nul aultre, sans attampter à l'honneur de la coronne, ny gaster celluy de leur Mestresse; car il le vouloit bien advertir tout franchement, que la noblesse ny les subjectz du royaulme n'estoient pour le luy souffrir;
Et le taxa de ce qu'ayant l'entrée, comme il a, dans la chambre de la Royne, lorsqu'elle est au lict, il s'estoit ingéré de luy bailler la chemise au lieu de sa dame d'honneur, et de s'azarder de luy mesmes de la bayser, sans y estre convyé.
A quoy le dict [comte] de Lestre respondit qu'il le remercyoit, et se tenoit obligé à luy plus que de la vie, pour l'advertissement qu'il luy donnoit, et qu'à la vérité, la Royne luy avoit monstré quelque bonne affection, qui l'avoit miz en espérance de la pouvoir espouser, et d'ozer ainsy user de quelque honneste privaulté envers elle; dont, par l'offre que le dict duc luy faisoit d'ayder son entreprinse, il le constituoit en la plus grande obligation qu'il pouvoit jamais avoir à homme du monde, mais le prioyt de luy donner temps qu'il s'en peult esclarcyr, et, s'il voyoit qu'il n'y peult advenir, luy promettoit de se retirer bien tost; et quoy que ce fût, qu'il avoit la mesmes obligation à l'honneur de la Royne et à celle de sa coronne, que ung bon vassal et conseiller doibt avoir, et qu'en toutes sortes il le vouloit plus soigneusement conserver que sa propre vie.
A quelques jours de là, estant la dicte Dame pressée d'en déclairer son intention, elle respondit tout résoluement qu'elle ne prétandoit d'espouser le dict [comte] de Lestre, dont despuys, les deux se sont portez plus modestement, et luy s'est retiré des grandes despences que, pour y cuyder parvenir, il avoit de long temps entreprinses.
De ces deux démonstrations, et d'une aultre auparavant envers le Roy de Suède, lequel pareillement elle avoit renvoyé, ensemble d'aulcuns propos qu'elle a tenuz touchant d'aultres plus grandz partis, et pour une forme de vivre à quoy elle s'est adonnée, les grandz de ce royaulme tiennent pour chose résolue qu'elle ne prendra jamais mary; et quant bien elle en prendroit, qu'il n'y aura toutesfoys lignée d'elle, estant mal sayne, et que mesmes pour quelque accidant qu'elle a aulx jambes, elle ne sera de longue vie, et que néantmoins elle refouyra tant qu'il luy sera possible de déclairer son successeur.
Pour rayson de quoy ilz commancent d'avoir la dicte Dame et son authorité à moins de respect; mesmes voyantz que ceulx qui prétandent à sa coronne après sa mort, dressent desjà des partiz et ligues bien fortes dans ce royaulme, au grand dangier des testes des plus grandz et de la subversion de l'estat, ilz se déterminent d'y pourvoir de bonne heure par nouvelle assemblée du parlement, encor que la dicte Dame entrepreigne de s'y opposer.
Je me suys enquiz si elle avoit aulcune jeune parante à maryer, qu'elle peult déclairer son héritière à sa dicte coronne; mais l'on ne sçayt qu'elle en ayt pas une, et ne se parle meintennant que du droict et prétention de trois: sçavoir, de la Royne d'Escoce, des pupilles de Herfort, et du comte de Huintenton.
Dont l'on a miz grand peyne d'esteindre et suprimer, si l'on eust peu, celluy de la Royne d'Escoce, par l'impression qu'on donnoit à la noblesse de ce pays des choses advenues du murtre du feu Roy d'Escoce son mary, et de celles qui estoient advenues avec le comte de Boudouel.
A quoy semble que ceste Royne, pour quelque jalouzie qu'elle avoit, se soit quelquefoys inclinée, et qu'encor qu'elle ayt toutjour bien fort tandu à luy conserver sa personne, qu'elle ayt néantmoins layssé courir ce qui touchoit à son honneur, ainsy que mesmes despuys naguières, estimant que la venue de Duglas confirmeroit quelque chose de ce qu'on en avoit parlé cy devant, elle luy a octroyé le congé, contre l'opinion du conseil, de l'aller veoir; de sorte que l'ung des grandz dict que, si le comte Boudouel mesmes venoit, il seroit facilement admiz à l'aller trouver.
Le secrétaire Cecille avoit esté jusques icy bien fort contraire à la dicte Dame, pour advancer le droict de ceulx de Herfort, qui sont en sa tutelle, et sont de la mayson de Sommerset, de laquelle il est serviteur; pareillement le garde des sceaux, et les évesques et ministres de la nouvelle religion, ont fort porté et portent le faict du comte de Huintenton, beau frère du comte de Lestre, craignans, si elle parvient à la coronne, qu'elle n'extermine leur dicte religion.
Tant y a qu'il se veoyt que, par l'apuy du duc de Norfolc et du comte d'Arondel, du comte de Lestre, du comte de Pembrok, de celluy de Sussex, des principaulx seigneurs du Nort, et aultres de ce royaulme, le droict de la dicte Dame va prévalloir dessus toutz ceulx qui y prétendent; dont le dict comte de Lestre, en faveur principallement du duc de Norfolc, semble avoir entreprins d'y donner bonne conduicte, sans pour ce offancer en rien la Royne d'Angleterre, se préparant par là ung refuge à l'advenir contre tant d'ennemys et d'envyeulx qu'il s'est acquiz en ce royaulme.
Et desjà a commancé dire à la Royne, sa Mestresse, qu'il luy failloit regarder de bonne sorte à ce qu'elle avoit à faire en l'endroict de la Royne d'Escoce, et en sortir si bien une foys que cella ne luy empeschât d'entendre à ses aultres affaires, et qu'il n'en fût jamais plus parlé; en quoy sembloit qu'il n'y eust que ung de deux moyens, ou de mettre entière fin à la dicte Dame, ou de la restablir bien tost en son estat:
Que si elle avoit pensé ou desiré la fin de ceste princesse, il la suplioyt de regarder ce que sa propre conscience luy en disoit, et là où en yroit sa réputation, et quel grief exemple elle proposeroit à elle mesmes et à toutz les aultres princes souverains, qui sont aujourdhuy au monde.
Mais si elle la veult remettre, qu'elle ne doubte d'y procéder hardyment le plus tost qu'elle pourra; car, par ce moyen elle remédiera à beaulcoup de choses, qui ne luy sont peu importantes meintennant, qui concernent sa seureté et celle de son royaulme, par ce que luy estant le Roy d'Espaigne ennemy et le Roy non asseuré amy, l'Empereur offancé contre elle et le Pape plus irrité que toutz, ilz luy pourroient sussiter tant d'affaires qu'elle ne sçauroit commant s'en démesler, là où, par ceste restitution, elle recouvrera l'amytié et bienveuillance des ungs, et divertira l'entreprinse des aultres; car la dicte Dame mesmes, laquelle elle aura obligée et faicte sienne, s'y employera et y employera ses parans; et, quoy que soit, mais qu'elle l'ayt mise de son party, et par ainsy réuny toute l'isle en une concorde à sa dévotion, elle n'aura que doubter des entreprinses des estrangiers; et que le fondement, qu'elle peult avoir faict sur le comte de Mora, n'est bon ny seur, car il n'est le vray ny légitime Roy d'Escoce.
La dicte Dame, s'estant bien fort esbahye de veoir procéder ce propos d'ung tant sien espécial serviteur, comme est le dict comte, luy a néantmoins respondu qu'elle ne pense se pouvoir jamais asseurer de la Royne d'Escoce, et qu'il est certain, qu'aussi tost qu'elle sera en son pays, elle pratiquera tout ce qu'elle pourra contre elle et contre son estat, et qu'elle aura ministre propre monsieur le Cardinal, son oncle, pour l'en solliciter; non que pour cella il luy soit jamais tumbé en l'entendement de toucher à sa personne, ny souffrir d'y estre touché, non plus qu'à la sienne propre, mais qu'elle estime le plus seur estre de la retenir par deçà, et laysser les choses d'Escoce ez mains du régent soubz le jeune Roy;
Vray est qu'elle commançoit à cognoistre que les siens mesmes, et ses plus obligés, la trahyssent et prennent le party de la Royne d'Escoce contre elle, à quoy elle avoit besoing de prendre garde, et qu'elle espéroit d'y bien remédier.
Le dict comte a répliqué qu'il avoit esté meu d'une singulière et très dévotte affection de vray et fidelle vassal et serviteur, et encores de conseiller très affectionné au bien, au repos et à l'aquit de l'honneur de la dicte Dame, de luy ouvrir ce propoz, et qu'elle considérât bien qu'en gardant la Royne d'Escoce par deçà, elle norrissoit le serpent dans le sein, qui seroit matière propre à plusieurs partisans qu'elle a en ce royaulme de tramer toutjour quelque chose sur le faict de sa restitution en son estat, et de sa prétention en cestuy cy; mais qu'elle pouvoit adviser de bonne heure de conduyre ce faict, avec tant de seurté pour elle et pour ses affaires, qu'il ne luy pourroit jamais venir dommaige de ce costé.
Elle a répliqué qu'elle ne voyoit pouvoir prendre aulcune bonne seurté là dessus, car, si la Royne d'Escoce offroit ostages, ce seroient ceulx qui ont esté contre elle, qui sont les principaulx du pays, affin de s'en deffaire, et remuer puys après l'Escoce à son playsir, ou bien, dict elle, son filz, qu'elle n'ayme guières.
Le comte a respondu que, touchant ceulx qui ont esté ses adversaires, il ne faict doubte qu'elle ne les baille fort volontiers, mais quant au filz, que l'évesque de Roz ne pensoit que cella se peult ayséement faire.
Lesquelz propoz, encor que la dicte Dame ne les ayt bien prins, et que le secrétaire Cecille se soit esforcé de les luy faire despuys trouver encores pires, allégant que ces seigneurs, qui entreprennent de favoriser la Royne d'Escoce, ont pensé de la mort d'elle, et de veoir l'aultre la survivre, et estre, après sa mort, eslevée à ceste coronne, et qu'ilz la recognoissoient desjà en leur cueur pour Royne; n'ayant de sa part fondé son espérance que en la vie de sa propre Royne, de laquelle il ne veult jamais penser à la mort qu'il ne se prépare incontinent à celle de luy mesmes; et nonobstant aussi la sollicitation des ministres et de toutz les adversaires de la dicte Royne d'Escoce, ses affaires prènent grand fondement par le moyen du duc de Norfolc, qui prétend de l'espouser.
Et, par prétexte d'asseurer la Royne d'Angleterre des promesses et conventions qui se feront entre elles deux, semble qu'on luy ayt desjà faict trouver bon qu'elle soit maryée en Angleterre, et quant désormais elle ne le trouveroit bon, l'on ne laira de passer oultre, tant les choses semblent estre advancées avec le dict duc de Norfolc. A quoy la dicte Royne d'Escoce monstre non seulement de consentir, mais bien fort le desirer, comme entrant par là en possession de la coronne d'Angleterre après sa cousine, veu la bonne part que le dict duc a avec toute la noblesse, et grande authorité par tout le pays, et qui desjà faict publier partout que le droict de la dicte Dame est le plus certain; de sorte que les aultres, qui y prétendent, commancent de céder, nonobstant la résistance de ceulx de la nouvelle religion, desquelz aulcuns des principaulx sont desjà gaignez pour elle, et nonobstant que Me. Cecille luy ayt esté contraire jusques icy, qui meintennant, en faveur du duc, monstre soubstenir plus que nul aultre le party de la dicte Dame.
Mais affin que le Roy ne preigne jalouzie de ce mariage, et ne craigne qu'il préjudicie en rien à l'alience qu'il a avec les Escossoys, ilz allèguent desjà que le petit prince demeurera dans le pays, sans rien changer ny innover des anciens trettez, qui sont entre la France et l'Escoce.
J'entendz que l'ambassadeur d'Espaigne, encor que, possible, il n'ayt la notice de toutes ces particullaritez, a esté néantmoins recerché de tenir la main au dict mariage, et de faire que le Roy Catholique, son Maistre, le trouve bon, bien que je sçay qu'aulcuns de ceulx qui le conduysent conseillent les parties de le consommer, et puys l'aller remonstrer aulx princes et parans qui y peuvent avoir intérest.
Et encor que la Royne d'Angleterre ayt quelque sentyment de toute ceste pratique, et qu'il luy en face assés mal au cueur, si veoyt elle la partie desjà si faicte qu'elle n'entreprend de s'y opposer, mesme semble que, si elle ne se résould d'entendre bientost à la liberté et restablissement de la Royne d'Escoce, qu'on l'y fera procéder malgré elle.
Le Sr. Quenelles a esté commiz, pour ung mois, à la garde de la dicte Dame, estant le comte de Cherosbery tumbé en une griefve malladye, qui luy a saysy la personne et l'entendement; et cependant l'on pourvoirra de luy envoyer un comte ou ung grand seigneur pour plus honnorer la dicte Dame, en ayant esté déboutté le comte de Betfort, parce qu'il est trop protestant.
Mesmes est l'on après à pourchasser que la Royne d'Angleterre et elle se voyent bien tost, par prétexte qu'elles pourront plus seurement et plus ayséement contracter, en présence l'une avecques l'aultre, du tiltre de ce royaulme, que ne feroient par procureurs; mais c'est pour plus ayséement conclurre le dict mariage, auquel semble à la vérité qu'ilz prétendent d'y procéder si soubdainement que puys après, si aulcuns princes ou parans ne le trouvoient bon, l'on leur puisse respondre qu'il est desjà faict.
—du Ier jour d'aoust 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Olivyer Champernon.)
Voyage de la reine d'Angleterre.—Explications demandées par l'ambassadeur aux seigneurs du conseil, sur les actes d'hostilité contre la France, qui se multiplient tous les jours.—Désir qu'ils montrent de conserver la paix et de voir terminer promptement les guerres civiles de France par une pacification.—La reine confirme toutes les déclarations faites par son conseil.—L'ambassadeur pense néanmoins que les Anglais n'attendent pour se déclarer qu'une occasion favorable.—Espoir d'un prompt arrangement pour la restitution des prises.—Mouvements dans les duchés de Suffolk et Norfolk.—L'audience est refusée à l'ambassadeur d'Espagne, mais on ne doit concevoir pour cela aucune crainte de guerre entre les deux pays.—Nécessité de se tenir en France sur le pied de guerre à l'égard d'Élisabeth.—Vive recommandation de l'ambassadeur auprès de la reine-mère en faveur de Mr. Norrys et de sa femme.—Déclaration d'Élisabeth pour la restitution des prises.
Au Roy.
Sire, voyant faire icy, despuys quelques jours, plus grand dilligence que de coustume de mener bien vifvement les affaires à solliciter ceulx du conseil, à pratiquer gens, armer vaysseaulx, cercher deniers, dépescher messagiers en Allemaigne, envoyer souvent à la Rochelle, et plusieurs aultres démonstrations et préparatifz, qui me faisoient doubter d'une prochaine déclaration de guerre, j'ay bien vollu, avant que ceste Royne ayt commancé son progrez, et avant que aulcuns seigneurs de ce conseil, qui ne la vont accompaigner, mesmement de ceulx qui tiennent le party de la paix, se soyent esloignez en la contrée, les prier de venir prendre leur disner en mon logis, pour leur parler si vifvement de ces matières que les bons eussent occasion de les prandre à cueur pour y remédier, et les aultres cognussent qu'elles estoient desjà descouvertes.
Dont y estantz venuz messieurs le duc de Norfolc, les comtes d'Arondel et de Lestre, milor Chamberlan, le secrétaire Cecille et aultres seigneurs, après que je les ay heu honnorez, et trettez, et mercyés, je les ay priez de m'excuser si, pour l'occasion du soubdain voyage de la Royne, leur Mestresse, et de la prochaine absence d'aulcuns d'eulx, que je n'espérois de long temps trouver ensemble, je ne différois à plus loing qu'à ceste heure, en mon propre logis, de leur parler d'affaires; mais ce ne seroit pour les ennuyer, ains pour garder qu'il ne vînt ennuy à noz Maistre et Mestresse sur aulcunes choses, lesquelles on s'esforceroit de faire mal aller entre eulx et leurs deux royaulmes: que je les voulois bien asseurer, sur la parolle royalle de Vostre Majesté et sur celle de la Royne vostre mère, que, despuys la dernière conclusion de la paix, vous n'aviez faict, ny tretté, ny presté l'oreille à tretter aulcune chose de ce monde, qui fût contre le bien, la grandeur et l'estat de la dicte Dame, ny en quoy vous eussiez pensé l'offancer, ny luy faire desplaysir, ny pareillement à nul d'eulx; et qu'ayant espéré la mesme correspondance de leur costé, vous estiez merveilleusement esbahy de veoir que les effectz fussent meintennant au contraire.
En premier lieu vous aviez naguières receu une confirmation du mesmes adviz, que desjà je leur avois donné, comme au nom et par les ambassadeurs ou agentz de la dicte Dame en Allemaigne, il s'y faisoit levée de gens de guerre, de pied et de cheval, et grande forniture de deniers aulx princes protestans; et qu'à l'instance d'elle ilz estoient sollicitez et instiguez de descendre en vostre royaulme:—segondement, que, sans qu'il aparût guerre en nulle aultre part de la chrestienté sinon en France, et que la dicte Dame fût hors de souspeçon qu'on la luy fît, elle néantmoins se préparoit de toutes choses, comme pour la faire;—tiercement, que vous voyez les subjectz de ce royaulme continuer ung commerce qui ne vous pouvoit estre que suspect et odieux avec ceulx de la Rochelle, lesquelz vous réputiez meintennant voz grandz ennemys, et iceulx de la Rochelle conduyre de mesmes fort ouvertement leurs intelligences par deçà, et s'y fornyr d'armes, de monitions de guerre, de vivres, d'argent en quantité, en tirer des hommes, et toute faveur, par mer et par terre, contre vous et voz bons subjectz; davantaige que les pirates, nonobstant les ordonnances de la dicte Dame, ne layssoient d'estre receuz ez portz de ce royaulme, et sortir d'iceulx sur voz subjectz; et mesmes j'estois adverty que, puys huict jours, il estoit sorty, de divers endroictz d'Angleterre, plus de vingt cinq vaysseaulx armez, pour aller nomméement piller la flotte des Françoys, qui revient des Terres Neufves; finalement que la justice, ores qu'elle ne fût du tout dényée, estoit néantmoins tant prolongée et dissimulée à vos subjectz sur les prinses et déprédations, qu'on leur avoit faictes par deçà, que les fraiz de leur poursuyte, laquelle estoit encores sans fruict, commançoit desjà d'esgaller et de surmonter le principal:
Qui estoient choses toutes contraires à la paix, par lesquelles ilz monstroient desjà faire violance à icelle, ce que vous ne pouviez, ny vouliez croyre procéder de la dicte Dame ny d'eulx, ses conseillers; tant y a que vous voyez bien qu'ilz le tolléroient à ceulx qui, sellon leur passion, ne faisoient difficulté d'employer contre vous le nom, le crédit et la faveur de la dicte Dame et de ce royaulme: ce qui enfin vous provoqueroit d'en cercher la vengence et d'en procurer, quelque jour, ung juste rescentiment. A quoy je les prioys de remédier de bonne grâce, et de s'employer si bien à faire cesser toutz ces mauvais exploictz, que Vostre Majesté n'eust occasion se despartir de l'amytié et bonne intelligence, en laquelle je leur déclairois et asseurois devant Dieu, que vous vouliez aultant constantment persévérer avec la dicte Dame et ses subjectz, s'il ne tenoit à elle et à eulx, comme avec quel aultre que ce fût des princes et estatz voz voysins, tant vous fussent ilz estroictement alliez et confédérez.
Lequel propoz, Sire, fut paysiblement escouté de ces seigneurs, et le secrétaire Cecille, se tenant au millieu d'eulx, le leur récita en anglois, et, après qu'ilz eurent quelque temps conféré ensemble, monsieur le duc, prononceant en langaige du pays aulcuns peu de motz, ordonna au milor Chamberlan de me les expliquer en françoys, qui furent, en substance, que eulx toutz vouloient, de tout leur pouvoir et affection, conserver la paix avec Vostre Majesté et avec vostre royaulme, et que ce qu'ilz desiroient meintennant le plus estoit de vous veoir bien d'accord avec voz subjectz, et veoir leur Mestresse esclarcye d'aulcunes choses, qu'elle a eu grand occasion de doubter en ceste guerre; mais, puysque je debvois aller le lendemain trouver la dicte Dame, ilz me prioient de luy faire la mesme remonstrance, et luy porter hardyment les chefs d'icelle par escript, et ilz espéroient qu'elle m'y respondroit avec toute satisfaction; ou, si elle le commettoit à eulx, ilz mettroient peyne de me la donner si bonne, que j'aurois occasion de demeurer contant; seulement me vouloient dire qu'ilz estoient fort esbahys comme la guerre de France duroit tant, veu ce que je disois que vous ne prétendiez aultre chose, sinon de recouvrer l'obéyssance de voz subjectz, et que voz subjectz disoient ne desirer rien tant en ce monde, que d'estre receuz à la vous randre avec l'acquit de leurs consciences.
Je ne leur ay respondu que bien peu de parolles là dessus, car aussi le temps ne le permettoit; mais, estant, le jour après, allé trouver la dicte Dame au lieu de Lambet, auquel partant de Grenuich elle faisoit la première dynée de son progrez, et m'ayant ainsy que de coustume et encores plus bénignement receu, à cause des recommandations et bonnes parolles que, par voz lettres du xvȷe du passé vous me commandiez luy dire, qui certes sont venues bien à propoz, avec le récit des choses advenues au siège de la Charité, lesquelles on luy avoit desjà mandées en bien aultre façon qu'elles ne sont; je luy ay touché les mesmes poinctz que j'avois remonstrez aus dictz seigneurs en parolles, possible, plus respectueuses, néantmoins bien fort expresses, pour luy faire cognoistre que vous aviez grande occasion de révoquer à offance et infraction de paix beaulcoup de choses, qui procédoient des siens et de son royaulme.
A quoy la dicte Dame estant préparée de responce, après avoir avecques tout respect et grande démonstration de faveur accepté voz recommendations, et monstré qu'elle avoit grand contantement de veoir que vous la teniez pour aultant vostre bonne seur comme elle asseuroit bien fort de l'estre, et desirer vostre prospérité, m'a dict que sur les pratiques que je luy allégois d'Allemaigne, elle ne me pouvoit dire sinon ce que, despuys six sepmaines une aultre foys elle m'en avoit respondu: c'est qu'elle n'y en avoit mené ny commandé d'y en mener aulcune, en quelque façon que ce fût, contre vous ny contre vostre coronne, et estat; et n'estoit pour non plus souffrir en Angleterre qu'on y en menât pas une, que raysonnablement l'on peult juger estre contre la paix, laquelle elle vouloit de son costé meintenir ferme et asseurée avec Vostre Majesté; seulement elle avoit, là et icy, faict regarder à ce qui estoit besoing de pourvoir pour se conserver elle, et son royaulme, et sa religion, qui estoit tout ce qu'elle m'en pouvoit dire, et [que] cella se trouveroit toujour véritable; et qu'au regard des aultres particullaritez, elle commanderoit, comme elle commanda sur l'heure, à ceulx de son conseil de m'y pourvoir le plus au contantement de Vostre Majesté qu'il leur seroit possible. Puys me réitéra ce que, quelques jours auparavant, elle m'avoit dict que, puysque Dieu n'avoit vollu exaulcer son bon desir sur la paix de vostre royaulme, elle le prioyt à ceste heure d'exaulcer la prière, qu'elle luy faisoit, que la guerre ne vous y peult nuyre en chose qui fût contre vostre grandeur et authorité; au reste qu'elle estoit bien ayse qu'au siège de la Charité, les choses n'y eussent tant succédé à vostre dommaige comme on disoit, et qu'elle vouldroit de bon cueur que voz subjectz, qui sont en armes, eussent, des deux costez, prins à bon escient la vraye charité entre eulx.
Et ainsy m'estant licencié bien fort gracieusement de la dicte Dame et des dicts seigneurs, après avoir sondé le plus avant que j'ay peu de leur intention, laquelle ilz m'ont assés monstrée franche et bonne sur l'entretennement de la paix, mais non si claire ny ouverte sur les aprestz d'Allemaigne, ny sur ceulx d'icy, comme je desiroys, je ne vous puys dire, Sire, sinon qu'ilz monstrent de temporiser et de guetter une occasion sur le succez qu'ilz verront de la guerre de France; dont je ne deffauldray ny d'office envers eulx à les contenir, aultant qu'il me sera possible, ny de dilligence envers Voz Majestez pour vous advertir toutjour de ce que je leur verray faire.
Hier matin, la dicte Dame, touchant la restitution des biens des Françoys en son royaulme, expédia une lettre, signée de sa main, non du tout aulx termes de celle, que Vostre Majesté m'a envoyée, parce qu'il a semblé à son conseil que cella ne se pourroit, d'ung costé n'y d'aultre, ainsy proprement exécuter, mais en la forme que verrez par la coppie que je vous en envoye, et monstre l'on icy d'y vouloir assés droictement procéder.
Il y a eu, ces jours passez, quelque aparance de sublévation en Suffoc et Norfolc, de laquelle ne sçay encores bien la cause; tant y a que jusques à dix sept principaulx autheurs d'icelle ont esté prins, mais les officiers du pays ont esté si dilligentz qu'ilz l'ont bientost esteinte.
Les différans des Pays Baz demeurent encores en quelque suspens et y a commissaires depputez pour vandre aulcunes prinses. Monsieur l'ambassadeur d'Espaigne a demandé audience, plus de huict jours y a, qui ne luy a esté encores ottroyée; et ceste Royne s'esloigne d'icy et est desjà partie de Richemont, continuant son progrez, sans la luy bailler. Néantmoins l'on ne parle au dict affaire que d'accord, et n'y a aparance qu'il y doibve avoir guerre entre eulx.
Le faict de la Royne d'Escoce se va entretennant jusques au retour du Sr. de Bortyc et jusques à ce que le comte de Mora aura envoyé ses députez, auquel ceste Royne a naguières escript que s'il faict plus le long et le restif en cella, qu'elle advisera de procéder sans luy à l'accommodement de la Royne d'Escoce et à sa restitution en son estat. Sur ce, etc.
De Londres ce 1er d'aoust 1569.
A la Royne.
Madame, sur la pluspart des choses que je vous ay naguières mandées par le Sr. de Vassal, je continue meintennant en la lettre du Roy dire à Voz Majestez ce que j'ay dict et faict en icelles, pour davantaige les descouvrir, et quelz propoz j'en ay tenuz à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de son conseil; dont me semble, Madame, que ny de leurs bonnes parolles ny d'une partie de leurs démonstrations, lesquelz je ne veulx dire que ne soyent bonnes, je ne puys toutesfoys juger que leur intention soit tant à la paix, comme ce que je veoy qu'ilz font soubz main et à couvert monstre qu'ilz l'ont à la guerre; et ne puys cognoistre encores si mes remonstrances produyront aulcun fruict: tant y a qu'on a tenu sur icelles ung bien estroict conseil, mais je loue bien fort ceste vostre bonne et prudente résolution de vouloir avoir l'œil tout aussi ouvert à prendre garde ez lieux, où il est vraysemblable que ceulx cy pourroient dresser leurs premières entreprinses, comme si vous estiez en guerre ouverte avec eulx, et ne laysser pourtant de leur donner de vostre costé, et prendre du leur, toute l'asseurance que vous pourrez. De ma part, Madame, à la mezure que je verray, jour par jour, que leurs affaires se formeront, je ne fauldray d'uzer de toute la dilligence qu'il me sera possible pour incontinent le vous mander.
Je suys allé prandre congé de ceste Royne quand elle s'est achemynée de Grenuich, et l'ay priée de trouver bon que je la peusse aller trouver en son progrez, s'il se offroit occasion de négocier aulcune chose d'importance avecques elle, ce qu'elle m'a fort libérallement accordé, et que je seray le bien venu en quelle part qu'elle sera, bien qu'on dict qu'elle n'avoit accoustumé de tretter d'affaires en ses voyages, et qu'elle ne donne volontiers audience aulx ambassadeurs oultre Windezor, parce que la plus part de ceulx de son conseil ne sont plus lors avecques elle. L'on faict compte que sur la fin de ce moys elle pourra estre à Hamptonne, et puys passera en l'isle d'Ouic, et que son dict voyage durera envyron deux moys; bien me vient on de dire, despuys une heure, qu'il se parle aulcunement de rompre son dict progrez. Elle m'a parlé et faict parler si souvant de Mr Norrys, son ambassadeur, et de madame sa femme, pour leur faire avoir bon trettement en France, que je suplie très humblement Vostre Majesté, de tant que telles personnes doibvent par droict estre exemptes et préservées de toute injure, les vouloir emparer pour l'honneur de leur Mestresse soubz vostre bonne faveur et protection; et je suplieray le Créateur, après avoir très humblement baysé les mains de Votre Majesté, qu'il vous doinct, Madame, en parfaite santé, très heureuse et très longue vie, et toute la grandeur et prospérité que vous desire.
De Londres ce 1er d'aoust 1569.
Déclaration et promesse de la Royne d'Angleterre, touchant la restitution des biens des Françoys en son royaulme.
La Royne, en considération de semblable promesse et accord faict par le Roy Très Chrestien, son bon frère, pour le bien de ses subjectz, promect et accorde au dict Seigneur Roy Très Chrestien que les biens apartenant aulx Françoys, qui ont esté miz et demeurent soubz arrest, en quelque lieu ou port que ce soit d'Angleterre, estant en leur espèce, ou, s'ilz ne le sont, la vraye valleur d'iceulx, leur seront réallement randuz et dellivrez dans ung certain jour du moys d'aoust prochain, qui sera advizé, nommé et accordé entre Monsieur le Mareschal de Cossé et Richard Patric et Hugues Offley, merchans de Londres, commis et envoyés par Sa Majesté pour conférer avec le dict sieur Mareschal sur la dicte restitution; et que des dicts biens ainsy arrestez, si le tout ou partie a esté miz hors d'arrest au proffict d'aultre que de ceulx à qui ilz apartiennent, ensemble des aultres biens, qu'iceulx Françoys monstreront et vériffieront sommairement leur apartenir par deçà, Sa Majesté promect leur en faire administrer prompte justice, sommairement et de plain, sans figure ny longueur de procès, contre ceulx qui les ont prins et les détiennent, ou en sont coulpables, en faisant le Roy, son bon frère, tant sur la dicte restitution au dict jour qu'administration de justice, procéder de mesmes pour les Anglois en son royaulme.
A Richemond le xxvııȷ de juillet 1569.
A esté adjouxté par le sr. de la Mothe Fénélon, ambassadeur du Roy, ce qui s'ensuyt:
Ayant la Majesté de la Royne d'Angleterre veu et leu la promesse, que le Roy, Mon Seigneur, a faict et signée de sa main le vııȷe de juillet 1569, touchant la restitution des biens des Anglois en son royaulme, et desirant d'user de toute correspondance à icelle, l'a faicte regarder aulx seigneurs de son conseil, qui ont estimé estre mal aysé de pouvoir exécuter une promesse du tout semblable pour les Françoys en Angleterre; dont m'en ont faict remonstrer les difficultez suyvant lesquelles la Majesté de la dicte Dame a trouvé bon de faire une déclaration et promesse, signée de sa main, pour la restitution des biens des Françoys en son royaulme, en la forme qui est mise cy dessus, et que, jouxte la teneur d'icelle, les deux soyent exécutées en France et en Angleterre au proffict de leurs communs subjectz; et ainsy l'a accordé, au lieu de Richemond le xxvııȷe de juillet 1569.
—du Ve d'aoust 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Valet.)
Emprunt fait en Angleterre sur les joyaux de la reine de Navarre.—Armement de plusieurs navires de guerre par les envoyés d'Allemagne et de la Rochelle.—Proposition faite aux Anglais de faciliter à leurs vaisseaux une descente en Normandie.—Troubles de Suffolk, Norfolk et d'Irlande.—Préparatifs d'une nouvelle flotte marchande pour Hambourg.—Démarches de l'ambassadeur d'Espagne afin d'obtenir audience.—Départ de sir Henri Chambrenant pour la Rochelle avec plusieurs volontaires.
Au Roy.
Sire, pendant que la Royne d'Angleterre a séjourné à Richemont, Mr. le cardinal de Chatillon, le vydame de Chartres, le Sr. Du Doict et le Sr. Dolovyn, agent du prince d'Orange, ont esté souvant devers elle pour luy faire plusieurs sollicitations au contraire de ce que, en ma dernière audience, je l'ay instantment priée ne vouloir faire ny souffrir estre faict en son royaulme au préjudice de la paix. Sur quoy elle a assemblé ceulx de son conseil, lesquelz, à ce que j'entendz, n'ont ainsy entièrement résolu les choses comme les aultres desiroient, et ne m'ont du tout déboutté de mes justes remonstrances; ce que je métray peyne de sçavoir plus en particulier et au vray. Tant y a que le dict sieur Cardinal a mené, durant ce séjour, les seigneurs de ce conseil faire bonne chère en son logis à Chin, et, ung jour de la sepmaine passée, luy et les aultres députez de la Rochelle ont aporté monstrer à la dicte Dame les bagues de la Royne de Navarre, lesquelles elle a esté curieuse de veoir, et aulcuns orfèvres ont esté appellés pour les priser: qui, à ce que j'entendz, les ont estimées valloir soixante mil livres esterlin, c'est deux cens mil escuz; et m'a l'on dict que la dicte Dame s'est excusée de prester rien dessus, mais qu'on se retirât aulx merchans pour y trouver deniers, dont semble que Me. Grassan, principal merchant de ceste ville, qui est néantmoins facteur de la dicte dame, ayt prins la charge de faire fornir sur icelles trente mil livres esterlin, c'est cent mil escuz; et crains bien fort, nonobstant aulcuns empeschemens que l'on y a miz, que la somme se trouvera: car il n'est possible de persuader qu'on puysse ny doibve empescher les particulliers, qui veulent faire ce secours et assistance à ceulx de leur religion.
Les quatre ourques, que j'ay cy devant mandé qu'on armoit en ceste rivière, seront prestes dans dix jours; elles sont les mieulx artillées qu'il est possible, et pourra en icelles et en deux aultres floyns, que de mesmes l'on équipe, si c'est pour combat de mer, plus de huict cens hommes, et si c'est pour mettre gens en terre, elles sont capables d'en transporter plus de trois mille à la foys. J'ay faict instance de ne les laysser sortir, et ay prié monsieur l'ambassadeur d'Espaigne de s'y opposer aussi de son costé. A quoy, pour mon regard, l'on m'a desjà aulcunement bien respondu; mais je ne sçay si je les pourray arrester du tout, au moins les retarderay je tant que je pourray, et feray prendre garde à leur embarquement pour en donner adviz à Mr. le maréchal de Cossé. J'ay sceu que quelques marinyers de Normandie sont venuz remonstrer à ceulx de la nouvelle religion, qui sont par deçà, comme il a esté retiré beaulcoup de gens de guerre de leur pays pour aller au camp, et qu'à ceste cause, s'ilz veulent entreprendre de descendre en quelque endroict de leur coste, ilz n'y trouveront grand résistance. A quoy, Sire, je vous suplie très humblement de pourvoir; car il ne fault que bien peu d'aysance à ceulx cy pour les convyer à nous mal faire.
Ces commancemens de sublévation, qui ont appareu en Suffoc et Norfolc, ont miz toute ceste court en peyne, et est l'on bien fort après pour descouvrir que c'est. Celle d'Irlande semble aller en augmentant, et enfin le comte d'Ormont y a esté dépesché en poste. Milor Sideney y a eu quelque commancement de victoire, où l'on dict qu'il a deffaict trois cens hommes; mais j'entendz qu'il n'y avoit que douze ou quinze soldatz, et que le reste estoit tout paysans qui ont esté surprins en ung vilage.
Ceulx cy préparent une segonde flotte pour Hembourg, laquelle s'en va desjà chargée, la plus part sur navyres ostrelins, bien que les merchans de Londres ne se contantent guyères de la première, parce qu'ilz n'ont encores vandu, à ce qu'ilz disent, que les gros draps de petite valleur, et les fins draps de priz demeurent en séjour.
L'ambassadeur d'Espaigne ayant une foys demandé audience, et ne luy ayant esté accordée, a esté en dellibération de n'en demander plus; mais ceulx qui portent le faict de son Maistre en ceste court, l'ont conseillé de la demander encores une foys, sans s'arrester à ces sérémonies, et qu'ilz espèrent la luy faire ottroyer, ce qu'il n'a ainsy proprement vollu faire, craignant un segond reffuz; mais par prétexte de demander ung passeport pour une sienne dépesche en Flandres, il a envoyé sonder si l'on luy vouldroit accorder la dicte audience; je ne sçay encores que luy aura raporté son homme.
Le comte de Mora ayant mandé qu'il avoit assigné l'assemblée du conseil d'Escoce au xxve de juillet, pour accorder de depputez et de mémoires, qu'on envoyeroit par deçà, a faict jusques à ceste heure retarder icy les affaires de la Royne d'Escoce; mais j'entendz que dans dix jours l'on est délibéré de procéder à l'expédition d'iceulx avec les dicts depputez s'ilz viennent, ou sans eulx si ne viennent pas, et d'y mettre une bonne fin. Sur ce, etc.
De Londres ce ve d'aoust 1569.
A la Royne.
Madame, par mes précédantes, du xxvıȷe du passé et du premier d'estuy cy, j'ay faict entendre à Voz Majestez l'estat des choses de deçà le plus par le menu que je les ay peu sçavoir, lesquelles continuant estre encores de mesme, je ne vous mande en la lettre du Roy sinon ce que despuys est survenu, qui semble torner à la confirmation d'icelles. Et à cella j'adjouxteray seulement, Madame, que, ayantz ceulx cy naguières dépesché, d'ung costé le sire Gilles Grays en Hembourg sur ung vaysseau légier qu'ilz appellent le brigantin de la poste, et layssé aller de l'aultre le sire Henry Chambrenant, luy quinziesme, vers ceulx de la Rochelle, non par exprès congé, mais comme de luy mesmes, pour estre néantmoins comme ung agent de ceste Royne en leur camp, affin de luy escripre la vérité des choses ainsy qu'elles y adviendront, parce qu'on commence à n'adjouxter foy à ce qui s'en mande de dellà, ilz sont attandans, à ceste heure, nouvelles de ces deux endroictz, et tiennent cependant leur apareil et armement prestz; et ne layssent pour cella de se porter toutjour gracieusement envers moy, avec toutz signes de paix, et je metz peyne de les y confirmer, et fays entre deux tout ce que je puys pour leur oster l'opinion de la guerre, à laquelle je vous ay mandé que je les veoy préparez. Je vays aujourd'huy trouver la dicte Dame à Otlan, où elle m'a assigné l'audience, et par les propos que je luy tiendray de vostre dépesche du xxvıȷe du passé, j'essayeray de tirer des siens ce que je pourray de son intention, et de bien disposer icelle envers vous et voz présens affaires, le plus qu'il me sera possible; aydant le Créateur auquel je prie, etc.
De Londres ce ve d'aoust 1569.
—du Xe jour d'aoust 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Bouloigne par Jaques Blassé.)
Élisabeth, à la sollicitation de l'ambassadeur, prononce l'arrêt des navires qui sont en armement pour le compte des envoyés d'Allemagne et de la Rochelle.—Efforts des protestants pour faire lever l'arrêt.—Nouvelle entrevue de l'ambassadeur et d'Élisabeth.—Instances de la reine pour une prompte pacification en France.—Elle se montre peu inquiète du soulèvement d'Irlande.—Elle annonce que de nouveaux apprêts de guerre se font en Allemagne.—Déclaration des seigneurs anglais, que si la paix n'est pas bientôt rétablie en France, ils se joindront ouvertement aux protestants.—Retour des commissaires anglais envoyés à Rouen.—Hésitation de la reine d'Angleterre, qui se trouve également engagée par ses promesses envers les deux partis qui sont en armes en France.
Au Roy.
Sire, ceulx qui sollicitent icy les affaires de ceulx de la Rochelle et des princes protestans, voyantz les quatre ourques, qu'ilz avoient armées dans ceste rivière, estre à mon instance mises en arrest, qui aultrement s'en alloient prestes pour partir dans huict jours, ont faict, lundy et mardy de la sepmaine passée, soir et matin, une extrême dilligence, envers ceste Royne et les seigneurs de son conseil, de faire lever le dict arrest et d'obtenir d'aultres provisions, qu'ilz pourchassoient pour l'entretennement de leur guerre. Sur quoy, arrivant le mercredy à Otlan, je trouvay qu'ilz y estoient encores avec grand espérance d'obtenir une pleyne et entière déclaration de ce qu'ilz demandoient. Néantmoins s'estantz ung peu retirez, les seigneurs du conseil sortirent à la salle de présence pour tretter paysiblement avecques moy des choses que j'avois à dire à leur Maistresse, à laquelle incontinent après ilz m'introduyrent, et je cogneuz par le propos qu'elle me commança qu'il n'y avoit guières qu'elle avoit débattu du faict de ceste guerre avec monsieur le cardinal de Chastillon; car elle m'en parla tout soubdain, et travailla beaulcoup de descouvrir de moy si Vostre Majesté estoit fermement résolue de vouloir mettre fin à ceste guerre et aulx différans de la religion par les armes. Sur quoy, sans m'advancer de rien, j'escoutay paysiblement son discours, lequel pour estre long je remettray, Sire, à le vous faire entendre par ung des miens que j'envoyeray bientost le vous réciter; seulement vous diray qu'il semble que, du costé d'Allemaigne et d'icy, l'on envoyera devers Voz Majestez Très Chrestiennes pour en sçavoir vostre intention, affin de veoir si la cause de la religion va séparée de celle de l'estat ou non, pour, puys après, faire là dessus une déterminée résolution en leurs affaires.
Je fiz un particullier récit de l'estat des vostres à la dicte Dame, tant de ce que Monsieur, frère de Vostre Majesté, s'alloit remettre en campaigne que de ce que ceulx de la Rochelle avoient exploicté de leur part, et de la nouvelle levée des Suysses, et de celles des gens de pied françoys, jouxte le contenu de voz lettres, luy touchant à propos ung mot du desplaysir que vous aviez d'entendre la sublévation de son pays d'Irlande, à quoy vous n'estiez prest de tenir aulcunement la main; ains au contraire, si vous y pouviez quelque chose pour la conservation de son estat et authorité au dict pays, vous me commandiez luy dire que vous vous y offriez de bon cueur. Et poursuyviz les aultres particullaritez, que j'avois à luy dire des choses d'Allemaigne et de celles d'icy, de celles de la Rochelle et de la restitution des prinses, avec grand soing de la disposer envers vous et vos présens affaires, le mieulx que je le pouvois faire.
La dicte Dame me respondit que, pour la confiance que Voz Majestez Très Chrestiennes monstriez avoir d'elle en voz affaires, en les luy faisant ainsy privéement communiquer, elle se sentoit obligée d'en desirer la prospérité, comme certes elle faisoit, et vous prioyt de croyre que, demeurant la religion, de laquelle elle estoit, en son estat, elle desiroit au reste que vostre coronne et vostre grandeur et authorité, ensemble celle de la Royne, vostre mère, demeurassent aussi entiers et sans diminution comme elle le desiroit pour elle mesmes; et que la sublévation d'Irlande n'estoit guyères dangereuse, car estoit chose assés ordinaire à ces sauvaiges, de laquelle elle sçavoit desjà comment en debvoir sortir; qu'aussy aysé, disoit elle, fût il de remédier aulx troubles de vostre royaulme: néantmoins elle ne layssoit de vous estre aultant attenue de l'offre que luy faisiez en cella, comme s'il y alloit de la propre coronne d'Angleterre; dont me prioyt vous en présenter son meilleur salut et son bien exprès mercyement par mes premières; et que, si vous aviez heu ceste bonne pensée pour elle à la conservation de son pays, qu'elle en avoit heu premier une aultre pour vous pure et droicte à la conservation du vostre, et s'estimeroit encores bien heureuse s'il luy en pouvoit venir une segonde en l'entendement, pour la mettre en termes, qui vous fût aultant agréable comme elle la vous desiroit bien fort utille; que touchant les choses d'Allemaigne, Quillegrey luy avoit escript qu'ung comte du pays, non à la vérité de ces grandz, mais bien ung des principaulx et plus estimez aulx charges de la guerre, luy avoit dict qu'il estoit très asseuré qu'une aultre levée d'Allemans, de pied et de cheval, estoit preste et qu'elle marcheroit bientost pour aller secourir la cause de leur religion, comme avoit faict celle du duc de Deux Pontz; et que, des quatre ourques dont je luy avois parlé, elle les avoit faictes arrester; et pour la restitution des biens des Françoys, qu'elle en avoit signé une lettre, laquelle elle commanda sur l'heure au secrétaire Cecille de me la monstrer et m'en bailler la coppie.
Et ainsy, je me licentiay en bien fort bons termes de la dicte Dame; néantmoins, au partir d'elle, retrouvant encores aulcuns de ces seigneurs dans la salle, l'ung des principaulx me dict, comme en riant, et toutesfoys en façon qui ne sembloit se moquer, que si nous ne sçavions avoir la paix avec les nostres, ilz ne la pourroient ny vouldroient avoir avecques nous; et adjouxta avec sèrement, et comme homme qui sembloit y avoir regrect, que si Vostre Majesté menoit cecy à l'extrémité des armes, qu'il voyoit que les choses n'yroient bien entre ces deux royaulmes. Et despuys, j'ay entendu que Dolovyn a mandé continuer l'aprest des ourques, et qu'il espère avant quinze jours faire lever l'arrest d'icelles, lequel terme je crains bien fort que se raporte au temps qu'ilz entendent que ces aultres Allemans commanceront de marcher, et qu'ilz veulent lors mettre tout le reste de leur apareil en mer. Ilz dépeschent promptement deux des grandz navyres de guerre pour conduyre la segonde flotte qui va en Hembourg, et les dix aultres, qui sont prestz, demeurent dans la rivière de Rochestre, oultre ung bon nombre d'aultres qui sont en équipaige dans divers portz de ce royaulme. Je ne seray cependant ny paresseux, ny endormy sur leurs actions, à mettre en besoigne tout ce que je pourray pour les modérer, et au moins pour les vous mander d'heure à aultre, ainsy que je les verray advenir.
Les merchans qui estoient allez à Roan sont revenuz, qui font ung très bon rapport de Mr. le mareschal de Cossé et de ceulx avec qui ilz ont eu affaire. Il est venu deux aultres merchans françoys avecques eulx; je les ay toutz ouys parler et semble que les différans et difficultez qui se font, des deux costez, se pourront aulcunement accommoder. Il avoit esté respondu au secrétaire de monsieur l'ambassadeur d'Espaigne que son maistre pourroit venir à l'audience quant il luy plairroit, et despuys estant renvoyé pour sçavoir l'heure d'icelle, l'on luy a opposé nouvelles difficultez qui mettent la matière en longueur. L'on n'attend que l'arrivée de ceulx qui, en l'assemblée de St Jehansthon le xxve du passé, ont esté depputez par le comte de Mora pour venir icy, affin de procéder incontinent après au faict du restablissement de la Royne d'Escoce. Sur ce, etc.
De Londres, ce xe d'aoust 1569.
L'on me vient d'advertir que ceste levée de reytres, dont ceste Royne m'a cy dessus parlé, se faict par des nepveuz du feu duc de Deux Pontz, oultre celle du duc de Cazimir, et que par lettres de Quillegrey, du xxıȷe du passé, l'on a adviz qu'ilz marcheront aussitost que xıııȷ mil livres esterlin, c'est envyron quarante sept mil escuz, restans de xl mil livres esterlin, dont souvant j'ay faict mencion, seront fornyes, lesquelles seront bientost prestes. Je mettray peyne de sçavoir plus au vray ce qui en est.
A la Royne.
Madame, ce que j'escriptz présentement en la lettre du Roy est pour vous représanter toutjour l'estat auquel me semble que continuent les choses de deçà, et le jugement qu'on peult faire à quoy elles deviendront, sellon les propos que la Royne d'Angleterre et les seigneurs de son conseil m'en ont tenu, qui certes monstrent, elle et eulx, d'estre en perplexité comment ilz pourront satisfaire aulx contraires promesses, qu'il semble qu'ilz ont faictes aulx deux parties; sçavoir, à Voz Majestez Très Chrestiennes de persévérer en la paix et aulx aultres d'estre avec eulx en ceste guerre, avec lesquelz on voyt bien desjà qu'ilz sont de volonté et de plusieurs secours, que soubz main ilz leur ont baillé et baillent encores toutz les jours; mais les aultres, ne se contantans de cella, les pressent de se déclairer davantaige ouvertement pour leur cause, estimans que cella portera grand faveur, et bien fort grand dommaige à la vostre; à quoy par leurs apprestz ilz monstrent certes se disposer, bien que leurs parolles, mesmement celles de la dicte Dame, ne sont rien moins qu'à la déclaration de guerre, dont est mal aysé de préveoir au vray ce qu'ilz feront; et croy que eulx mesmes ne l'ont encores plus expressément déterminé que de commettre leurs entreprinses à ce que le temps et l'occasion leur présentera. La dicte Dame a respondu résolument qu'elle ne prestera poinct d'argent sur les bagues de la Royne de Navarre, laquelle responce a esté pour satisfaire Vostre Majesté et contanter aulcuns de ce conseil; mais en effect le sieur Grassan faict secrectement toute la dilligence qu'il peult, pour trouver en ceste ville les xxx mil livres esterlin, dont en mes précédantes je vous ay faict mencion: et ainsi, la pluspart des choses qui s'obtiennent, icy et en Allemaigne, au proffict de ceulx de la Rochelle, sur le crédit et moyen de la dicte Dame, se mènent sans le sceu d'aulcuns principaulx de ce conseil, et quelque foys sans celluy mesmes de la Royne, et souvant contre l'intention d'elle et d'eulx, et si secrectement que je suys en grand peyne de les descouvrir. Il est freschement arrivé de la Rochelle ung Allemant, et en sa compaignie ung Françoys, de qui je ne sçay encores le nom, qui ont aporté toutz deux plusieurs lettres de leur camp à ceste Royne et aulx seigneurs de son dict conseil; je mettray peyne de sçavoir que c'est, et prieray atant le Créateur, etc.
De Londres ce xe d'aoust 1569.
—du XVe jour d'aoust 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Pierre Bordillon.)
Continuation de l'armement des navires dont l'arrêt a été prononcé.—Détails sur la nouvelle flotte destinée pour Hambourg.—Résultat de l'assemblée de Saint-Johnstown en Écosse.—Refus fait par le comte de Murray de consentir à aucun accord avec Marie Stuart.—Arrivée à Londres des déclarations touchant la cession que la reine d'Écosse est accusée d'avoir faite de ses droits au trône d'Angleterre.—Nouvelles de la Rochelle.—Grandes espérances des protestants de France.—Lettre de M. de Chatillon à un seigneur anglais.—Relation envoyée par ceux de la Rochelle à Élisabeth, de leurs opérations militaires depuis leur jonction avec le duc de Deux-Ponts.—Combat de la Roche-Abeille.—Défense de Niort.—Défaite des capitaines Richelieu et Lancereau.—Prise de Chabanois par l'amiral de Coligni.—Siége de Lusignan.—Déclaration des protestants, qu'ils ne demandent qu'un dernier édit de pacification.—Nouvelle ordonnance de la reine d'Angleterre contre les pirates.
Au Roy.
Sire, cest apareil des quatre ourques et des trois aultres vaysseaulx, qui debvoient sur la fin de la sepmaine passée sortir de la rivière de Londres, ainsy que je le vous ay mandé par mes précédantes, monstroient s'adresser ou contre voz subjectz, ou sur quelque endroict de votre royaulme, parce que les Srs. de Jumelles, Du Doict, de Launay de Bretaigne, le jeune Mouy, Sainct Fale, l'Allement naguières revenu de la Rochelle, et aulcuns aultres Françoys, se randoient conducteurs du Sr. Dolovyn, général de la flotte; dont s'estant trouvé le dict Dolovyn et ses ourques en arrest, eulx aussi sont demeurez arrestez jusques icy: mais ne tiennent pourtant leur entreprinse délayssée, ains se préparent toutjour pour l'aschever, ayant desjà miz les armes, les monitions, pouldres, vivres et encores quelques enseignes, que je présupose estre de ces compaignies des Flamans qu'ilz prétendent s'embarquer, et plus de cent cinquante pièces de fer de fonte, tout dedans leurs vaysseaulx, et sollicitent au possible de faire lever le dict arrest: ce que je crains bien fort qu'ilz obtiennent, car j'entendz qu'à icelluy Doloyvn, quant il a dressé son équipage, le capitaine Peletan, lieutenant de l'artillerye, luy a promiz fornir de la Tour quelque quantité de pouldres, ung nombre de piques et de haquebutes, et il aschapte des corseletz à la ville, qui n'est sans que aulcuns de ce conseil luy tiennent la main en cella; lesquelz, possible, n'en advouhent rien, meintennant que la chose est descouverte, néantmoins ilz s'esforceront de faire que l'entreprinse ne réuscisse vayne, comme desjà semble qu'on veuille permettre à icelluy Dolovyn de sortir, en baillant caution ou bien prenant la moictié des mariniers qui soyent de ce pays: à quoy il dict qu'il ne veult condescendre. Je feray tout ce qu'il me sera possible pour l'empescher, et cependant Vostre Majesté fera, s'il luy playt, advertyr en la coste de Normandie et Picardie qu'on se tienne sur ses gardes, et aussi à Brest et à Bourdeaulx; car il a esté tenu propoz entre eulz de ces deux lieux.
La première flotte, que ceulx ci avoient envoyé en Hembourg est desjà de retour dans ceste rivière, et dict on qu'elle vient assés bien pourveue de merchandises aschaptées de dellà, ce qui contante aulcunement les merchantz, et faict ung merveilleux playsir à ceulx de la nouvelle religion, qui remonstrent par ce commancement de traffic qu'on se pourra dorsenavant passer d'aller en Envers. Les navyres, qu'on disoit que le duc d'Alve avoit faict armer en Olande et Zélande, n'ont monstré aulcun semblant de les empescher; dont ceste segonde flotte pour le dict Hembourg, qui est d'envyron xxv vaysseaulx, s'en va partir plus confidentment le xxve de ce moys, soubz la conduicte de deux seulz navyres de guerre de ceste Royne, affrettez et avitaillez aulx despens des merchans, comme asseurez qu'ilz ne trouveront point de rencontre, bien qu'il semble que l'entremise d'accorder les différantz des Pays Bas soit, despuys quelques jours, ung peu réfroydie; et ceulx cy passent toutjour oultre à faire vandre les merchandises des Espaignolz, dont en a esté vendu, despuys huict jours, pour xx mil escuz en ceste ville, qu'on les estime valloir plus de soixante mille. Je crains fort que l'argent de la dicte vante aille à l'entretennement de la guerre de France ou aulx levées d'Allemaigne.
J'entendz que le comte de Mora, encor qu'il ayt proposé le faict de la Royne d'Escoce en termes indifférantz, qui sembloient laysser le libre jugement d'icelluy à ceulx de l'assemblée tenue à St. Jean Sthon le xxve du passé, a néantmoins faict, par les voix et suffrages de ceulx de son party, qui s'y sont trouvez en plus grand nombre que les aultres, que rien n'y ayt esté déterminé à l'advantaige de la dicte Dame, et a envoyé ung simple messagier devers ceste Royne pour s'excuser de ne pouvoir entendre à nul expédiant de la restitution de la dicte Royne d'Escoce, sans offancer sa conscience et sans préjudicier au petit Roy, son Maistre, et au bien du pays; et qu'il estime l'avoir desjà assés estably pour le pouvoir deffandre par la force: ce que monsieur l'évesque de Roz a opinion que ne sera aprouvé de ceste Royne ny de ceulx de son conseil; dont, dans peu de jours, nous en sçaurons la résolution, car je m'en vays pour cest effect, et pour la restitution des prinses, trouver demain la dicte Dame, estantz l'excuse du dict comte de Mora et la déclaration de Voz Majestez, touchant le titre de ce royaulme, arrivez à poinct pour estre en mesme temps trettez et débatuz avec la dicte Dame et les seigneurs de son conseil. Sur ce, etc.
De Londres ce xve d'aoust 1569.
Je viens tout présentement d'estre adverty qu'il a esté mandé à monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, qu'il aura audience, quant il vouldra, de ceste Royne, en faisant aparoir qu'il ayt receu lettre du Roy Catholique, despuys celle que la dicte Dame luy a escript cest yver en latin. Je ne sçay encores si le dict sieur ambassadeur acceptera la dicte condicion. Je vous envoye la coppie d'une nouvelle proclamation que la dicte Dame a faicte contre les pirates.
A la Royne.
Madame, j'ay miz en la lettre du Roy les particullaritez, qui servent de principal argument pour la dépesche que je fays présentement à Voz Majestez, demeurant le reste des choses d'icy au mesmes estat que je vous ay naguières mandé, du xe du présent, et ne fauldray de vous escripre toutjour ce que, jour par jour, je verray advenir de plus ou de moins en icelles. Cella vous diray je, icy, davantaige, Madame, que l'Allemant et le Françoys, naguières arrivez de la Rochelle, semblent estre principallement venuz pour représanter l'estat de leur armée et de leurs affaires à ceste Royne, et solliciter quelques deniers, qu'ilz attandent de ce royaulme. Ilz ont distribué plusieurs lettres, dont par l'extraict de l'une, qui est de monsieur l'Admyral, et d'ung discours, lequel à grand difficulté j'ay recouvert, Votre Majesté verra de quelle façon ilz parlent de leur faict, et seray bien ayse d'estre advisé s'ilz ont envoyé à Voz Majestez la remonstrance dont ilz font mencion en icelluy[10]; car ceste Royne m'en a parlé fort expressément ainsy que je le vous [ferai] plus à plain entendre par ung des miens, que sur aultres occasions je dépescheray devers Voz Majestez, aussitost que le Sr. de Vassal, que je vous envoyay sur la fin du mois passé, sera de retour. Le dict Allemant s'enreva à la Rochelle et dict on qu'il est à ce comte de Mensfelt, qui est avec eulx, lequel est pensionnaire de ceste Royne.
Le conseiller Cavaignes a faict quelque semblant de vouloir aussi repasser à la Rochelle, pour aller prendre la charge qu'avoit au dict lieu le conseiller Bourg son beau frère, qu'on dict estre despuy naguières décédé. Je ne sçay encores s'il partira. Toutz ceulx cy de la nouvelle religion se monstrent, à ceste heure, grandement relevez en l'espérance de leurs affaires, faisans estat que Poictiers sera prins, et que ceulx de dedans, voyans ne pouvoir estre secouruz, ont desjà commancé de parlementer; que l'armée du Roy ne pourra de long temps estre rassemblée, et que cependant la leur aura exploicté beaulcoup de choses à leur proffict; et que bientost le renfort, qu'ilz attandent encores d'Allemaigne, entrera en France, pendant que les aultres princes catholiques ne s'esmeuvent guières chauldement pour réprimer leur entreprinse. Sur ce, etc.
De Londres ce xve d'aoust 1569.
COPIE D'UNE LETTRE APORTÉE DE LA ROCHELLE.
Monsieur, ayant entendu par toutes les dépesches que m'a faictes monsieur le Cardinal, mon frère, et mesmes par la dernière que m'a aportée Mr. du Puench, de quelle bonne volonté et affection vous embrassez les affaires qui se présentent par dellà pour le bien de ceste cause, et la bonne assistance que vous donnez en iceulx à mon dict sieur le Cardinal, davantaige ce que vous faictes, à toutes occasions, pour son particullier, je n'ay vollu faillir, par ce pourteur s'en retournant, de vous en faire ung bien fort affectionné remercyement, attandant que Dieu me donne le moyen de le pouvoir recognoistre en quelque bon endroict envers vous ou les vostres, lequel s'offrant vous vous pouvez asseurer, Monsieur, que je mettray peyne de ne demeurer ingrat de tant d'obligation que nous vous avons, lesquelles néantmoins je vous prieray d'accroistre par toutz les aultres playsirs que vous nous pourrez faire cy après; car ayant la charge que nous avons sur les braz à suporter, vous sçavés que nous aurons, tant qu'elle durera, bon besoing de l'ayde, faveur et assistance de Sa Majesté, ce que vous estant assés cogneu que nous ne pouvons avoir du mal à faulte d'estre secouruz que vous ne vous en sentiez bientôt après, je ne m'estendray, avec le bon zèle que je sçay que vous avez à ce qui nous touche, à vous faire ceste plus longue que pour me reccommander bien affectionnéement à vostre bonne grâce et suplier Dieu vous donner, Monsieur, en sancté, augmentation des siennes.
Et est escript par postille—du camp de Busserolles, ce vıe jour de juillet 1569.
Et plus bas,
Vostre entièrement bon amy
Chastillon.
DISCOURS ENVOYÉ DE LA ROCHELLE A LA ROYNE D'ANGLETERRE.
Parce que nous ne voulons faillir, par toutes les commoditez et occasions que nous pourrons avoir, de tenir la Majesté de la Royne d'Angleterre au vray advertye, et Messieurs de son Conseil, de l'estat de noz affaires de deçà, comme il est très raysonnable, tant pour le regard des obligations que nous luy avons, que pour la connexité de la cause commune et chrestienne, que nous soubstenons au priz de noz vies et biens, nous avons advisé d'envoyer à monsieur le Cardinal de Chastillon ce petit discours, pour faire entendre à Sa Majesté comme, après que nous fusmes advertys du passaige du feu duc de Deux Pontz à la Charité, avec les forces qu'il avoit tant d'Allemans que de Françoys, et qu'il s'acheminoit pour nous venir joindre, et que Monsieur, frère du Roy, avoit joinct les forces de Mr. d'Aumalle, qui dellibéroient d'empescher les passaiges au dict feu sieur Duc, il fut advisé d'aller audevant d'icelluy, et de passer la Vienne, et de marcher jusques auprès de la ville de Limoges, où on leur assigna le rendez vous, affin de les recuillir le plus tost qu'on pourroit; et que pour cest effect messieurs l'Admyral et de La Rochefoucault prendroient l'eslite de nostre armée, principallement de l'arquebouzerie, pour le grand besoin qu'en avoit le dict feu sieur Duc pour passer les détroictz, où s'estans acheminez les dictz sieurs Admyral et de La Rochefoucault, ilz furent advertys que le dict feu sieur Duc avoit desjà passé la dicte rivière de Vienne, et qu'il estoit logé à deux lieues de la mayson d'Escars, où le logis du dict sieur Admyral fut faict: lequel, sans s'arrester en son dict logis, passa oultre pour aller trouver le dict feu sieur Duc, auquel il ne peult parler, à cause qu'il estoit à l'extrémité de sa malladie, dont il morut peu d'heures après; qui est chose, qui doibt bien estre à jamais remarquée comme ung singulier et expécial œuvre de Dieu, qui ayt vollu faire ceste grâce, et donner moyen à ce prince de traverser tant de pays avec ung grand attirail d'artillerye, d'infanterie et de bagaiges, et à la teste et veue d'une grand armée, et de passer tant de rivières, tant de lieux et détroictz difficiles et périlleux, et telz qu'il n'est mémoire qu'armée en ayt jamais passé de semblables, et par où, à grand peyne, peult on dire qu'une seule charrette eust peu passer, de façon qu'il semble que cella soit ung songe à ceulx qui ne l'ont poinct veu; et qu'estant hors de dangier, et au lieu où il souhaytoit, pour secourir les esglizes de ce royaulme, le jour mesmes Dieu l'ayt vollu retirer à soy; et qui plus est que sa mort n'ayt aporté aulcun changement ou nouvelleté en son armée, qui ayt peu empescher qu'on n'ayt tellement négocié et accordé avec les chefz, colonnelz et reytres de la dicte armée, sur les difficultez qui s'offroient, et qu'en bien peu de jours on ne les ayt randuz contantz, tant pour le regard de leurs payemens et sur les aultres faictz qui se pouvoient révoquer en doubte; ce que fut faict à St. Yriès la Perche; pendant lequel séjour, Monsieur, frère du Roy, ayant joinct ses forces d'Itallie, se vollut aprocher avecques son armée à deux lieues près de nous, où il fut résolu de l'aller veoir, et d'essayer de le combattre; et ayans trouvé en teste près de leur logis, en ung passaige où il y avoit ung ruysseau et des marescaiges, le Sr. Strossy, colonnel général des bandes françoyses, logé avec toute la fleur de leur infanterie, il fut tellement chargé qu'il fut prins prisonnier, son lieutenant thué et ses meilleurs capitaines, et de cinq à six cens soldatz, sans que jamais le reste de leur armée, qui voyoit jouer le jeu, se vollût mettre en campaigne ny faire contenance de soubstenir leur infanterie; et n'eust été que, tout ce jour là, la pluye fut si extrême et si grande que noz harquebouziers ne pouvoient plus jouer, il y a bien aparance que l'exécution eust esté beaulcoup plus grande, et eust miz fin aulx différantz d'une part et d'aultre. Mais puysqu'il a pleu à Dieu que les choses soyent passées de ceste façon, nous avons assés d'occasion de le louer et remercyer, et de nous contanter. Despuys, on séjourna encores ung jour au lieu de St. Yriès pour veoir s'il ne prandroit point d'envye aulx ennemys d'avoir leur revenche; et, voyans qu'au lieu d'en faire quelque contennance, ilz ne comparoissoient plus despuys ce temps là, et qu'à ceste cause, il estoit besoing de prendre séjour en quelque pays fertil, où noz reytres peussent se reposer et rafreschir du travail de leur long voyage, on fit marcher l'armée du cousté où nous sommes à présent, delliberez et résoluz de cercher toutes les occasions pour attirer nos dictz ennemys au combat, comme la chose que nous souhaitons et desirons le plus.
Le mardy, xıııȷe de juing, le Sr. du Lude, et grande compaignie de cavallerye et infanterye, avec quatre canons et deux collevrines, commancèrent à battre Nyort, place assés mauvaise et mal aysée à fortiffier, en laquelle le Sr. de La Brosse estoit cappitaine, et y avoit assés peu de soldatz; ce qui fut la principalle occasion de faire entreprendre au dict Sr. du Lude de l'assiéger, mais le capitaine Puyviault, malgré les ennemys, y entra avec bon nombre de soldatz, et soubstint deux assaultz fort furieulx, que donnèrent les ennemys le premier de ce moys, desquelz y est demeuré mil ou douze centz; et ne fault oblyer que les femmes y ont faict plus de debvoir qu'on ne pouvoit espérer de leur sexe. Entre toutz, les dictz La Brosse et Puyviault y ont acquiz grande réputation, estantz toutjours à la bresche, où, encores qu'ilz fussent blessez en plusieurs endroictz, ilz ont repoussé les ennemys avec si grand perte de leurs gens, et tel estonnement et confuzion, que, entendans d'aultre part que le secours, que nous envoyions à ceulx de dedans, estoit prochain, ilz levèrent le siège si hastivement, le sabmedy ıȷe de ce moys, qu'ilz ont laissé ung de leurs canons. Monsieur de Telligny, qui conduysoit le dict secours, lequel estoit de huict cornettes de Françoys et quatre de reytres, les a poursuyviz de si prez, que, n'ayantz eu loysir de gaigner Poictiers, ilz ont esté contrainctz retirer à St. Maixant le reste de leur artillerye, avec leur infanterie et cavallerye à Partenay, et meintennant les tient serrez de si prèz et encloz (leur empeschant les vivres, cependant que nostre camp s'aproche), qu'il est mal aysé qu'ilz se puissent saulver.
La nuict du mercredy, Mr. de La Noue, gouverneur de Rochellois, ayant assemblé quelques forces de son gouvernement, sortit de la Rochelle pour aller secourir le dict Nyort, et fut adverty que à Frontenay Labattu, distant de trois lieues du dict Nyort, les compaignies des capitaines Richellieu et Lancereau estoient logées, lesquelles il surprint si à propos qu'il en fut thué envyron trois cens et plus de deux centz chevaulx prins.
Le jeudy vıȷe, monsieur l'Admyral print par force Chabanois, où tout fut miz en pièces, réservé le capitaine nommé La Planche. Luzignan est meintennant assiégé et sur le poinct d'estre emporté, de là nous espérons aller devant Poictiers.
Le comte de Mongommery, avec les Viscomtes, est party de Montauban et a donné jusques dedans les portes de Thoulouse, et ruyné l'abbaye de St. Jean Roch, qui est aulx faulx bourgs avec grand estonnement de toute la ville.
Et pour ce que nous avons eu toutjour en singulière recommendation de justiffier noz actions de plus en plus, et faire toucher au doict et à l'œil l'équité et justice de ceste cause, encore qu'elle doibve assés estre cognue et manifeste à tout le monde, il fut advisé, quant nous eusmes accordé avec noz reytres et faict leur payement, de dresser et envoyer une remonstrance au Roy, meintennant que nous avons, avec l'ayde et assistance divine, assés heureux succez et aparance d'advantaige sur noz adversaires, pour estre aussi, cy après, publiée par toute la chrestienté, affin qu'on cognoisse de quel pied nous marchons en ce faict; et si nous sommes menez et poussez pour aultre fin que pour la conservation de la liberté de noz consciences, de nostre religion, de noz honneurs, et de noz vies, et de noz biens; et s'il tient à nous qu'on ne paciffie les troubles qui sont en ce royaulme. Ce qui servira pour ceulx, lesquelz mal advertys ou passionnez, publient que nous voulons attempter à l'estat duquel nous avons toutjours esté aultant zélateurs et desireulx que noz ennemys en ont esté envyeulx et marrys, et [qu'ilz ont] troublé le repos et tranquillité d'icelluy.
ORDONNANCE FAICTE PAR LA ROYNE D'ANGLETERRE CONTRE LES PIRATES.
La Majesté de la Royne entend que, combien que, par ses premières ordonnances et proclamations, il ayt été notiffié à ses subjectz, nomméement aulx officiers de ses portz, de arrester les pirates et faire cesser toutes pilleryes, si est ce que quelque nombre de vaysseaulx, armés et conduictz par certaines désordonnées personnes, de diverses nations, hantent encores toutjours les mers estroictes, et ressortent secrectement en petites criques et places secrectes de ce royaulme, pour y prandre vivres et aultres choses à eulx nécessaires, et se font licencier de se mettre en mer pour donner couverture à leurs entreprinses, affin qu'ilz ne soyent prins comme pirates.