—du XXIe de juing 1569.—
(Envoyée jusques à la Court par le Sr. de Sabran.)
Grand armement fait en Angleterre.—Exclusion générale de commerce prononcée par le roi de Portugal contre les Anglais, en représailles de lettres de marque délivrées par la reine.—Craintes que l'armement, qui semble dirigé contre le Portugal et l'Espagne, ne le soit en réalité contre, la France, malgré les assurances de paix et d'amitié données par la reine et son conseil.—Mémoire général sur les affaires de France, d'Espagne et d'Écosse.—Motifs qui justifient les craintes de l'ambassadeur.—Résolution du conseil d'Angleterre de tenir le royaume en armes afin de pouvoir profiter de tous les évènements qui pourraient survenir en France.—Élisabeth exige le serment, comme chef suprême de l'église anglicane.—Efforts des catholiques pour prévenir une déclaration de guerre.—Détails donnés par Élisabeth à l'ambassadeur sur la ligue formée entre les princes catholiques pour la dépouiller de son trône.—État des différends entre l'Angleterre et les Pays-Bas.—Mission secrète d'Eschiata auprès de sir William Cécil.—Opposition du duc de Norfolc et du comte d'Arondel aux arrangements proposés par sir Cécil.—Négociations entre les principaux seigneurs du conseil pour arrêter les conditions d'un accommodement.—Nouvelle que l'ambassadeur d'Espagne ne tardera pas à être délivré de ses gardes.—Les affaires de la reine d'Écosse restent toujours en suspens devant le conseil.—Espoir de sa prochaine délivrance.—Ses droits à la couronne d'Angleterre comme étant la plus proche héritière d'Élisabeth.—Conditions de l'accord proposé pour assurer son rétablissement en Écosse.—Lettre d'Élisabeth à Marie Stuart, sur la maladie subite qu'elle a éprouvée, et sur la cession qu'elle est accusée d'avoir faite de ses droits au trône d'Angleterre.
Au Roy.
Sire, sur quelque soubdaine résolution, que despuys trois jours ceste Royne et ceulx de son conseil ont prinse, ilz ont envoyé leur admyral à Gelingan radresser l'armement et équipage des navyres de guerre, qu'ilz avoient desjà cassé, et encores ung plus grand, à ce qu'on dict, qu'ilz n'en ont heu de ceste année, et font lever à dilligence des marinyers, et s'entend que Me. Ouynter est desjà commandé se tenir prest pour se remettre, du premier jour, en mer.
Je n'ay peu encores au vray descouvrir à quoy tend leur entreprinse; car, d'une part, l'on me dict que c'est contre les Portugois, de tant qu'ayant le Roy de Portugal naguières faict proclamer en son royaulme une généralle exclusion de tout commerce avecques les Anglois, à cause d'une lettre de marque que ceste Royne a baillée contre ses subjectz, et ayant nécessairement à envoyer ung grand nombre d'espices et aultres merchandises de Lisbonne en Envers, pour lesquelles plus seurement conduyre ceulx cy entendent qu'il faict équiper en guerre bon nombre de vaysseaulx, nomméement contre eulx; eulx, de leur part, se dellibèrent, en toutes sortes, de luy empescher le passaige de ceste mer estroicte. Aultres disent que c'est contre le duc d'Alve, lequel, s'aprestant d'envoyer de Flandres en Espaigne une flotte bien riche, et en attendant une aultre semblable d'Espaigne pour Flandres, et voulant, pour la conserve de toutes deux, mettre bon équipage sur mer, ceulx cy veulent opiniastrément s'oposer à toute sa navigation jusques à ce que leurs différans seront accommodez.
Mais, parce que j'ay trop plus à cueur les choses de France que celles là, je crains toutjour que les mouvemens et aprestz, que ceulx cy font, soyent pour s'y adresser, et j'ay quelques ocasions de le souspeçonner à ceste heure, qu'ilz voyent Vostre Majesté empeschée ailleurs, et que ceulx de la nouvelle religion, Allemans et Françoys, mènent plus vifvement leurs pratiques en ceste court qu'ilz n'ont encores faict, et qu'on a avallé ces jours passez de l'artillerye hors de ceste rivière vers Porsemue, comme pour l'avoir plus preste pour quelque entreprinse sur la coste de France, et qu'il est à croyre que mal ayséement se sont ceulx cy miz à advancer ce qu'ilz ont desjà baillé d'argent aux dictz Allemans et à ceulx de la Rochelle, sans avoir merchandé quelque chose pour eulx. Ce que je suplie très humblement Vostre Majesté prendre pour ung advertissement de tenir les capitaines et gouverneurs de vostre frontière, qui regarde ce royaulme, aperceuz de se tenir sur leurs gardes, tant qu'on sera ainsy en armes, comme l'on est par deçà, et à Mr. le maréchal de Cossé de fère toutjour quelque démonstration qu'il a assés de forces pour secourir les places, et pour garder le pays de s'eslever, et ceulx cy d'y rien entreprendre, comme certes, Sire, il n'est besoing qu'il en soit desgarny, non que pour cella je vous veuille encores si tost mettre en doubte d'une ouverture de guerre de ce costé; car les parolles et promesses, que ceste Royne et ceulx de son conseil me donnent toutz les jours, sont bien fort au contraire: mesmes l'on m'a asseuré que certaine entreprinse, qu'on avoit miz en avant à la dicte Dame, de lever quatre mille reytres et six mille Allemans, pour les fère marcher, à tiltre d'une armée, en son nom, pour la deffance de sa religion, a esté interrompue ou au moins différée; mais leurs secretz aprestz, et les propos que j'entendz qu'aulcuns d'eulx tiennent, monstrent qu'ilz desireroient bien que quelque exploict se peult fère au proffict de ce royaulme, avant que les armes se viennent à poser, affin de fère veoir que l'argent, qu'ilz ont faict débourcer pour ceste guerre, n'a esté mal employé, ny leurs desseings mal venuz, sans toutesfoys que leur Mestresse en commande rien, affin d'avoir le désadveu plus prest, si l'entreprinse ne succède bien. A quoy je prendray garde, du plus prez que je pourray, et de vous advertir à temps, nonobstant leur soubdain aprest, de ce qui sortira de ce royaulme; mais, affin de vous donner plus grand notice de toutes choses qui passent icy meintennant concernant vostre service, je vous envoye ung des miens, le Sr. de Sabran, présent pourteur, pour les vous réciter fidellement, mesmement celles qu'il est meilleur entendre de parolle que les mettre par escript; auquel, s'il vous playt, donrez entière foy, dont m'en remettant à luy, je prieray pour le surplus le Créateur, etc.
De Londres ce xxȷe de juing 1569.
A la Royne.
Madame, se conduysant la Royne d'Angleterre et son conseil sellon l'évènement des affères qu'elle entend de ses voysins, et non sellon le fondement des siens propres, il advient qu'elle change, quasi toutes les sepmaines, de delliberation, qui n'est sans que cella me mette souvent en doubte si je doibz espérer paix ou guerre de son cousté; ainsy qu'à présent elle monstre vouloir remettre quelque grand équipage sur mer, comme je le mande en la lettre du Roy, là où il n'y a que huict jours qu'elle a cassé celluy que Me. Oynter avoit ramené de Hembourg, et n'y a que six jours qu'elle m'a tenu ung propos de grande et bien asseurée paix avec toutz ses voysins; et je sçay que la résolution en avoit auparavant esté prinse telle en son conseil, mesmes pour le regard de Voz Majestez, après que, par plusieurs paroles, m'a heu fort expressément asseuré de sa droicte intention envers icelles, elle m'a monstré approuver grandement la vertu et grandeur de cueur de Vostre Majesté en tout ce qu'elle faisoit pour conserver l'estat et aucthorité du Roy, son filz, bien qu'elle me dict avoir grand regrect que vous n'eussiez, du commancement, résisté aulx conseilz et persuasions de ceulx qui, pour se mettre hors du dangier, vous avoient faict entrer dans icelluy, mais que, de sa part, elle ne seroit de si mauvaise conscience que de le vous acroistre, adjouxtant plusieurs bonnes parolles de la grand espérance, qu'elle prenoit, de l'establissement des affères du Roy, de la confirmation de sa grandeur et d'une merveilleusement bonne opinion de sa magnanimité, bonté et vertu, sellon ung discours, que son ambassadeur luy en avoit naguières escript, et pareillement de la valleur et grand estime, que Monseigneur vostre filz s'estoit acquise despuys ung an, qui avoit randu si cellèbre son nom qu'elle n'en voyoit aulcun qui fût pour le surpasser en l'Europe, et qu'il correspondroit au premier nom qu'il avoit d'Allexandre; racomptant aussi les grandz forces qui estoient meintennant en France, et me respondit, au reste, si conformément à la paix sur toutes mes remonstrances, que j'ay eu occasion d'espérer qu'aulmoins elle ne vous déclaireroit la guerre; et, bien que ce nouvel armement, qu'elle a commandé despuys trois jours, soit ung advertissement de ne s'y fyer que bien à poinct et d'inciter Vostre Majesté à fère sonnieusement advertir les capitaines et gouverneurs des places, qui sont sur la mer, de se tenir sur leurs gardes, si espérè je qu'ilz ne pourront estre si soubdains en leurs entreprinses, qu'on ne s'aperçoive assés à temps des aprestz qu'ilz feront, s'ilz en veulent exécuter quelcune d'importance.
J'envoye exprès ce gentilhomme, Sr. de Sabran, pour vous aller donner bon compte du tout et mesmes d'ung adviz, en particullier, sur les choses que, cy devant, je vous ay mandées, où il semble qu'il fault procéder fort considéréement, à tout le moins ne se haster de rien pour encores; auquel me remettant, et vous priant luy donner foy, je n'adjouxteray, pour le surplus, qu'une prière à Nostre Seigneur, etc.
De Londres ce xxȷe de juing 1569.
L'on me vient, à toute heure, requérir de certitude sur les choses de France, estant ce royaulme en grand suspens sur icelles, et sur ce qu'exploictera le duc de Deux Pontz; il plairra à Vostre Majesté me fère donner adviz comme il vous playt que j'en réponde.
MÉMOIRE BAILLÉ AU Sr. DE SABRAN.
Pour plus grand notice de ce qui passe meintennant en Angleterre, oultre le contenu de la dépesche, le dict Sr. de Sabran dira à Leurs Majestez:
Que la Royne d'Angleterre et les siens ont grandement le cueur aulx choses de France, et semble qu'ilz proposent de régler les leurs sellon l'évènement que icelles prendront.
Mais ne se peuvent bien résouldre de ce qu'ilz en doibvent espérer, ny si l'yssue de noz guerres sera un commancement à eulx d'y entrer, par ce qu'ilz l'ont recherché, dont demeurent en suspens s'ilz s'y doibvent présentement mesler ou non.
Et publient assés ouvertement qu'à la juste occasion qu'ilz en ont, il se offre meintennant de beaulx moyens pour fère leur proffict, lesquelz, pour estre notoires et les avoir desjà plusieurs foys mandé par mes aultres dépesches, je n'en metz icy aultre chose sinon qu'ilz sont fort instiguez et sollicitez par ceulx de la novelle religion, Allemans, Françoys, Flamans et naturelz Anglois, de n'en différer l'entreprinse.
Je me suys contre cella, jusques à ceste heure, servy de certaines raysons et moyens pour les arrester, sellon l'inclination, que j'ay cogneue en ceste princesse, de vouloir évitter affères et despence, luy proposant l'utillité de la paix avecques le Roy, et les dommaiges qui luy viendront de la rompre, et qu'elle n'y pourra rien gaigner, sinon une mauvaise estime de l'infraction des trettez et de se déclairer pour une cause, qui ne convient à nul Prince Souverain. Je m'y suys aussi conduict sellon que j'ay veu qu'elle s'estoit attachée ailleurs, et estoit venue en quelque deffiance des siens, me servant, entre deux, pour le service du Roy, de l'une et l'aultre occasion, le plus sagement que j'ay peu.
Et ay miz peyne que les opinions de ceulx de son conseil, qui en aultres choses sont bien souvant différantes, se soyent toutjour unyes et conformées ensemble à la continuation de la paix avecques le Roy.
Dont, encor que aulcuns, despuis que le duc de Deux Pontz a heu passé la rivière de Loyre, se soyent volluz rétracter et proposer la déclaration de la guerre comme très oportune, et bien fort utille à ceste princesse et à son royaulme, il a esté donné ordre qu'il leur a esté fermement contradict; et de tant que, dans le dict conseil, l'on cognoit, ung à ung, ceulx qui sont pour la paix et ceulx qui tiennent pour la guerre, et qu'il n'a encores mal prins à nul d'eulx, ny nul n'a esté plus mal veu, pour avoir librement opiné ce qui luy en sembloit, la partie s'y est trouvée si forte que, si les bien affectionnés ne l'ont peu gaigner, les mal affectionnez aussi ne l'ont emportée.
Mais pour aultant, qu'avec la déduction de la guerre contre la France, il a esté besoing d'y mesler des choses, concernant les aultres estatz voysins et l'estat aussi de leur propre pays, j'entendz qu'il a esté advisé de mettre le tout en suspens et en surcéance jusques à ce que le temps leur monstrera plus à clair ce qu'ilz auront à fère, qui est signe qu'enfin ilz se gouverneront sellon le succez des choses de France; desquelles ce que j'y espère de mieulx et de plus seur, pour le regard de ceulx cy, ne dépend, certes, que de la propre prospérité du Roy.
Cependant, voicy ce que, par prétexte de pourvoir à la seurté de ceste princesse et de sa couronne, les dictz [seigneurs] du conseil, qui ne s'y ozent monstrer contradisans, bien que souvant ilz employent le mesmes prétexte à fère diversement réuscir les choses qu'ilz desirent ou veulent évitter, et quelquefoys au préjudice les ungs des aultres, ont présentement arresté:
C'est que ung armement et apareil de guerre sera tenu en estat pour s'en pouvoir servir à toutes les heures qu'on vouldra;—qu'on se pourvoirra de deniers;—que les pratiques et intelligences avec les princes d'Allemaigne s'entretiendront;—que la fortiffication des portz et de la frontière, despuys Germue viz à viz de Zélande, jusques à Arondel, qui est au droict du Hâvre de Grâce, se continuera, mesmement celle de Porsemue et de l'isle d'Ouyc, pour la craincte de la France;—et que ung nombre de nouveaulx fortz se dressera en Irlande pour craincte de l'Espaigne.
Il a esté expédié plusieurs commissions pour continuer à fère les monstres par tout le royaulme, et se pourvoir d'armes, nomméement d'hacquebuttes, à tout le moins d'une en chacune maison, et mandé très expressément, à toutes les villes et principaulx lieux, de dresser des buttes et jeux de priz pour la hacquebutte, et mesmes de fère cuillette de deniers pour les entretenir.
Et de tant que ceulx, qui tiennent pour le party de la paix, font trouver cella mauvais et onéreux, et procurent que le peuple crye contre les gravesses et contre les désordres et manquemens qu'ilz sentent en leurs biens et trafficz, et qu'ilz détestent la guerre qu'on veult attirer en ce royaulme, les aultres ont soubdain faict expédier lettres de la dicte Dame pour fère entendre partout que l'ordonnance des monstres et de fère provision d'armes n'a esté en intention de les mettre en guerre, ains seulement pour sçavoir quel estat la dicte Dame pourra fère de forces en son royaulme, si, contre tant d'armes qui sont prinses ez pays voysins, elle a besoing pour sa deffance de s'ayder des siennes, et affin aussi que chacun s'acoustume de s'ayder des mesmes armes que les aultres manyent aujourdhuy.
Ilz ont faict aussi mander partout que ceulx, qui ont office ou gaiges, ou qui sont en l'estat et au prévillège de ceste princesse, l'ayent de nouveau à recognoistre pour suprême chef de l'églize de ce royaulme, et luy en prester le sèrement, et que toutz gens de justice ayent à se réconsilier aux évesques, touchant la confession de leur foy, ou aultrement estre suspenduz de leurs charges et offices, et mesmes les advocatz interdictz de ne playder ou consulter pour les parties.
Qui n'est sans que les catholiques en sentent une grande offance dans le cueur, mais pourtant ilz n'entreprennent encores d'y fère aultre chose que de continuer ceste ordinaire remonstrance à la dicte Dame, qu'elle n'a aulcun plus seur moyen de se meintenir, ny d'asseurer son estat, que de garder droictement la paix et ses promesses aulx princes alliez et confédérez de sa couronne, et de bien tretter ses propres subjectz, sans les grever ny leur empescher les trafficz et commerce qui les font riches et qui leur donnent occasion de luy vouloir bien et ne murmurer de rien contre elle, par où ils pensent, de tant que cella est agréable à la dicte Dame, renverser les conseilz des aultres.
Et impriment aussi à la dicte Dame quelque peur, du costé de France, d'Espaigne et de Portugal, pour les choses que les Anglois ont mal exploicté, ceste année, contre les subjectz de ces troys royaulmes, luy représentant combien, par la détermination, que naguières Vostre Majesté print, de vouloir sçavoir ce que debvez espérer de paix ou de guerre, de son costé, les choses estoient venues prez de ropture;
Et par les nouvelles proclamations, que le Roy d'Espaigne et le Roy de Portugal ont freschement faictes, semblables à celle du duc d'Alve, de toute excluzion de traffic et de commerce de leurs royaulmes et subjectz avec les Anglois, en quelle indignation ilz sont contre l'Angleterre.
Lesquelles remonstrances, estant apuyées de la voix et faveur du peuple, ont bien toutjour quelque effect envers la dicte Dame, mais les aultres ne layssent pourtant de tenir en vigueur la recordation des exploictz et offences, qu'ilz prétendent que le duc d'Alve a commiz contre elle, et font aller en avant les lettres de marque qu'elle a octroyé contre les Portugoys, et ne permettent que nous nous puyssions si clairement esclarcyr avec la dicte Dame qu'ilz ne la facent estre réservée en plusieurs choses à l'intelligence de ceulx qui mènent la guerre en France.
Ce que j'ay clairement cogneu en mes dernières audiences, ès quelles ayant miz peyne de luy oster ceste impression qu'on luy a donnée de la ligue des catholiques, elle m'a ouvertement respondu qu'elle sçayt bien que, de long temps, il a esté commancé par le feu pape de tramer la ruyne d'elle et de son estat, ayant sollicité l'Empereur, le Roy, et le Roy d'Espaigne à la conqueste d'Angleterre;
Leur usant de ces propres, ou peu dissemblables, argumens que, s'ilz estoient catholiques, et estimoient leur religion estre la bonne, et saincte, et celle de Dieu, qu'ilz s'employassent à bon escient au meintennement, protection et restablissement d'icelle, sans s'y monstrer si tièdes qu'ilz faisoient, que certes Dieu les vomyroit; par ainsy, qu'ilz ne devoient plus différer ceste chrestienne entreprinse contre ung pays si rebelle et contumax à la religion catholique, comme l'Angleterre, qui estoit le suport, retrette et principal bolevart de toutz les hérétiques.
De quoy l'Empereur, qui procuroit lors le party d'elle avec l'archiduc son frère, l'en avoit advertye, et que luy mesmes ne s'estoit peu excuzer, envers le pape, de luy donner là dessus bonnes parolles, mais qu'il n'avoit garde de luy nuyre.
Et que, freschement, il avoit esté interceu trois lettres sur ung gentilhomme qui alloit au camp de Monseigneur, frère du Roy, qui avoit esté prins par ceulx de la Rochelle, lesquelles lettres elle avoit devers elle, et cognoissoit aussi bien l'escripture comme celle de sa propre main, mais ne vouloit nommer celluy qui l'avoit faicte, lequel mandoit, entre aultres choses, qu'il estoit temps de mettre à exécution les propoz, qui avoient esté tenuz à la Royne Très Chrestienne en ung lieu qu'il expéciffie, où Mr. d'Aluye estoit présent, et qu'à bon droict l'on pourroit, à ceste heure, entreprendre de passer en armes en Angleterre, soubz le tiltre de la cession, que la Royne d'Escoce en a faicte à Monsieur, frère du Roy.
En quoy, encor que, sur la responce que je luy ay faicte que c'estoit une malicieuse invention, pour empescher la restitution de la Royne d'Escoce, et altérer la paix qu'elle a avecques la France, et qu'il ne se trouvera, despuys le dernier tretté de paix, que le Roy, ny la Royne, ny Monsieur ayent, par un prétexte, ny aultre, entendu en nulle pratique contre elle, et qu'elle m'ayt là dessus asseuré que, pour cella, elle ne se mouvera contre Leurs Majestez en faveur de ceste cause, qu'elle a odieuse, des subjectz contre leur Roy, ny n'entreprendra rien que pour la conservation de sa religion et de son estat, à quoy elle dict qu'elle a très bien pourveu;
Si est ce qu'on luy a miz tant de deffiance dans le cueur qu'elle estime sa conservation ne dépendre de rien tant que des armes et de la continuation de la guerre: dont, encores que j'aye plusieurs aparances qu'elle propose de persévérer en la paix, comme est sa parolle, et celle des seigneurs de son conseil; la retrette de ces cinq grandz navyres de guerre dans Gelingan, avec le renvoy des hommes qui estoient dessus; les ordonnances contre ceulx qui couroient la mer; la révocation d'une partie des payemens qui se debvoient fère en Allemaigne; le rabays de l'emprunct qu'elle avoit miz sus, par ses lettres de son privé scel; la commission qu'elle a baillée à deux merchans de ceste ville pour aller à Roan pourchasser amyablement la dellivrance des biens des Anglois, avec promesse de fère le semblable aulx Françoys par deçà; l'absence de Mr. le cardinal de Chatillon qui ne vient plus, si souvant qu'il faisoit, en ceste court (ny le vydame de Chartres n'y a encores compareu); et les ataches qu'ilz ont avecques le duc d'Alve, qui ne sont encores accomodées:
Si, veoy je d'aultres choses qui me sont assés suspectes, comme la facillité de ceste princesse et la naturelle inclination des siens à la guerre de France; le recouvrement de Callais, qu'ils disent avoir meintennant moyen de l'entreprendre; la pratique avec ceulx qui sont en armes en France, ausquelz ilz ont advancé quelque argent; l'irrésolution de ceulx de ce conseil, desquelz ceulx, qui aspirent à la guerre, ont trop plus de vivacité et d'entreprinse que les aultres; l'armement et équipage de mer, qu'ilz tiennent prest; le transport qu'ilz font d'artillerye et de monitions de guerre, d'icy à Porsemue, comme pour les avoir toutes préparées, et hors de ceste rivière, pour une soubdaine entreprinse; les monstres et provisions d'armes par tout ce royaulme; et la levée des Flamans, laquelle on remect en termes au nom de Dolovyn, agent du prince d'Orange, qui faict semblant de les vouloir passer en Endem, et les tenir là jusques à ce que les gens de cheval et le reste de l'armée du dict prince d'Orange seront prestz à marcher, ce qui n'a tant d'apparence par ce qu'on n'entend aulcun apprest du dict prince d'Orange, comme je crains qu'ilz les veuillent employer à quelque entreprinse en France, et se servir de l'occasion de nos troubles présens.
Joinct que ceulx, qui ont miz en fraiz ceste princesse, vouldroient bien qu'il se fyst quelque exploict à son proffict, avant que les armes viennent à se poser, affin de monstrer que l'argent n'a esté mal employé, ny leur desseing n'est mal venu, sans toutesfoys qu'elle le commande, affin d'avoir le désadveu plus prest si les choses succédoient mal.
Et pour garder que la dicte Dame ne s'aperçoyve de la grande despence, qui va en cella, et à soubstenir en partie ceulx de la Rochelle, ilz y font courir, toutz premiers, les deniers casuelz et extraordinaires de ce royaulme, desquelz donnent entendre à la dicte Dame que ce n'est chose de quoy elle puisse fère estat, et s'en sont si bien emparez qu'ilz en disposent à leur playsir, lesquelz reviennent à bonne somme toutz les ans.
TOUCHANT LES DIFFÉRANTZ D'ENTRE L'ANGLETERRE ET LES PAYS BAS.
Eschiata, frère du Sr. Guydo Cavalcanty, estant naguières passé de Flandres en ce pays, a demeuré quatre jours caché dans le logis du secrétaire Cecille, pour luy fère veoir et considérer quatre articles qu'il dict que le Sr. Chapin Vitelly a estimé convenables pour mettre les dictz différantz en bons termes d'accord.
Le dict Cecille a heu très agréable que telle chose luy soit venue en la main, et n'est sans apparance que luy mesmes ayt procuré de le fère mettre en avant en Flandres, affin de se randre autheur du mesmes bien, d'où l'on luy impute tout le mal, et, encor qu'il n'ayt accepté le contenu des dictz articles, il a au moins accepté l'ouverture de l'accord et l'a, premièrement, communiqué à milor Quiper, garde des sceaux, puis au comte de Lestre, despuys au duc de Norfolc, et finablement au comte d'Arondel.
Lesquelz duc [de Norfolc] et comte d'Arondel n'ont prins l'affaire de la façon que le dict Cecille espéroit, car, de tant que ce sont eulx qui ont fermement soubstenu qu'on ne debvoit venir à nulle ouverture de guerre ny à nul mauvais exploict contre le Roy d'Espaigne, et qui ont, contre les conseils du dict Cecille, faict prendre résolution à ceste Royne de persévérer en bonne paix avec luy, ilz veulent meintennant que le dict Roy Catholique leur en sache tout le gré, et ne peuvent comporter que icelluy Cecille se rande autheur du dict accord ny qu'il le conduyse sellon son opinion.
Et en sont les choses venues atant, parce qu'aulcuns de ce conseil monstroient adhérer au dict Cecille, qu'iceulx deux seigneurs leur ont ouvertement déclairé qu'ilz ne dellibéroient permettre, en façon du monde, que le dict Cecille leur coupât ainsy l'herbe soubz le pied, et que si eulx vouloient [se] joindre à luy, et porter ses opinions, et suyvre ses entreprinses, qu'ilz estimoient estre temps de jouer à la descouverte, chacun en droict soy, le mieulx qu'il pourroit s'en suyvre.
Dont la plus part d'eulx, voyantz que ceulx cy, lesquelz sont les plus nobles et authorisés du pays, se déterminoient en ceste sorte, leur ont donné parolle de suyvre leur volonté et qu'ilz y procèderont ainsy qu'ilz verroient estre bon de le fère.
Qui a esté cause que le dict comte d'Arondel a despuys fermement remonstré au dict Cecille qu'il avoit trop entreprins de tenir quatre jours Eschiata Cavalcanty et sa proposition cachez en son logis, sans en venir faire part au conseil;
Et que le dict Cecille sçavoit bien que la volonté de la Royne estoit d'accommoder ces différantz de Flandres, en dangier d'une prochaine rebellion dans ce pays, si bien tost elle ne le faisoit, et que luy, et ses semblables, principaulx seigneurs du pays entendoient mieulx que nulz aultres l'importance de cella, et à quoy cella pouvoit devenir; par ainsy, c'estoit à eulx d'y pourvoir et de remédier aulx aultres désordres par les meilleurs moyens qu'ilz cognoistroient convenir à l'honneur de ceste coronne et a l'utillité de leur Royne et de son royaulme;
Que ces différans avec le Roy d'Espaigne, puysqu'il estoit cogneu qu'il n'estoit honneste ny de les avoir ainsy commancez, ny utille de les continuer, et que mesmes l'on n'avoit de quoy faire les premiers aprestz pour luy commancer la guerre, oultre le dommaige, qu'adviendroit à ceste coronne, de perdre une si ancienne alliance comme celle de Bourgoigne, qu'il falloit nécessairement venir à ung des deux poinctz;—ou de rejecter toute la coulpe de ce mal sur aulcun petit nombre de particulliers de ce royaulme et en descharger la Royne, le conseil et la noblesse du pays, et que contre ceulx là le Roy d'Espagne et le duc d'Alve ayent réparation et justice;—ou bien entrer en amyable tretté d'accord par des honnestes moyens, conduictz par personnes confidantes, exemptes de toute souspeçon de mal, aultres que le susdict Eschiata Cavalcanty, qui a faict banqueroute, et duquel le frère, en d'aultres affaires, dont il s'est quelquefoys meslé parmy les princes, ne s'en est sorty en bonne grâce d'eulx, et pour tant que le Sr. Ridolfy luy sembloit très propre et de très bonne et honneste qualité pour bien conduyre cest affaire, il vouloit en toutes sortes qu'il luy fût commiz.
Le dict Cecille, estimant n'estre son bien de contradire à cella, et considérant combien le premier party de rejeter la coulpe sur aulcuns particuliers torneroit à sa ruyne, a loué et aprouvé le segond, de venir en tretté d'accord, promettant de fère tout ce qu'il luy seroit possible envers la Royne à ce qu'elle eust agréable que le dict Ridolphy s'en entremît;
Et cependant luy ayant prins grand peur de ce qu'on luy vouloit ainsy imputer tout le mal de ceste guerre, tant odieuse à tout ce royaulme, a heu recours au duc de Norfolc, et luy a requis sa protection, avec promesse de suyvre dorsenavant son party, et de se porter en toutes choses pour son certain et tout déclairé serviteur, et qu'il luy playse le remettre en la bonne grâce du dict comte d'Arondel, lequel monstre luy estre bien fort adversaire.
J'entendz que le dict duc luy a gracieusement remonstré qu'il estoit temps qu'il se retirât d'une si périlleuse entreprinse, qu'il avoit toutjour poursuyvye jusques icy, de randre la Royne, leur Mestresse, contraire et oposante à ceulx de son conseil, et qu'il n'estoit pas possible qu'il se peult tenir entre ces deux fers, sans estre oprimé de l'ung ou de l'aultre, et que, possible, les deux concourroient à sa ruyne.
Et, pour le regard du comte d'Arondel, que, à la vérité, il estoit fort offancé contre luy de ce qu'estant le plus noble et ancien seigneur du royaulme, personnaige de toute intégrité, il sçavoit que le dict Cecille faisoit avoir à mespriz à la dicte Dame ses conseilz et opinions, et faisoit résouldre les affaires tout au contraire d'icelles; par ainsy, qu'il en uzât dorsenavant en toute aultre sorte, et qu'il commançât, dez ceste heure, sur l'occasion des affaires du Roy d'Espaigne, d'en faire commettre la matière à celluy que le dict comte luy avoit nommé.
Et ainsy, le dict Cecille, ayant commencé de se démesler de ceste prinse, s'est despuys si bien confirmé, pour ne luy avoir le comte de Lestre vollu nuyre, qu'il semble qu'il n'est pour estre déboutté de son lieu, et n'a layssé de renvoyer de sa part (mais croy que c'est avec le sceu de la Royne) le susdict Eschiata et Paulo Fortigny en Flandres, avec quelques additions et modérations sur les dictz quatre articles pour veoir si le dict accord pourra réuscyr par son entremise.
Et les dictz seigneurs qui sont à présent quatre concorans en une opinion, sçavoir, le dict duc et les comtes d'Arondel, de Lestre et de Pembrot, ont trouvé moyen, en absence du dict Cecille, d'envoyer le dict Ridolfy devers l'ambassadeur d'Espaigne, pour luy mettre en avant, comme de luy mesmes, aulcuns moyens d'accord, lesquelz despuys ont esté réduictz en cinq articles qui contiennent en substance:
Que les deniers, personnes, navyres, merchandises et biens, arrestez et prins, soyent, en ung mesmes jour, d'une part et d'aultre, entièrement et sans fraulde randuz;—qu'il soit pourveu aulx déprédations et à récompenser ceulx à qui elles ont esté faictes sellon le contenu des trettez, et miz meilleur ordre pour l'advenir;—que le commerce et traffic soyent restituez en la mesme liberté et condicion qu'auparavant;—qu'il soit député commissaires, et à iceulx assigné jour et lieu, pour renouveller les anciens trettez d'entre l'Angleterre et la Mayson de Bourgoigne, et pourvoir à toutz les différans qui restent à vuyder sur iceulx;—que tout ce que les dictz commissaires accorderont ayt, par sèrement des deux princes à estre ratiffié et aprouvé, et par eulx et leurs subjectz inviolablement observé.
Lesquelz articles ont despuys esté monstrez au dict Cecille, qui y a faict aulcunes difficultez, tantost de l'ordre d'iceulx, voulant qu'on commançât par députer les commissaires et non par rendre, tantost pour requérir qu'il y eust quelque chose plus à l'honneur et advantaige de ceste coronne, et ainsy a prolongé l'affaire quelques jours, attandant la responce de Flandres, laquelle ne venant poinct, par ce, à mon adviz, que les dictz seigneurs ont miz ordre que le duc d'Alve n'entende en aultre négociation qu'à celle qui partira de leur main, le dict Cecille a esté contrainct de passer oultre.
Et j'entendz qu'il a, ce jourdhuy, baillé par escript aulcunes considérations sur les dictz cinq derniers articles, lesquelles, si elles sont telles qu'on me les a sommairement récitées, elles n'empescheront, à mon adviz, l'effect de l'accord; mais bien le pourront ung peu prolonger. Je mettray peyne de sçavoir plus certainement ce qu'elles contiennent.
Cependant, il semble que les choses ont prins beaulcoup de modération par la liberté qu'on a donné à ce nombre de marinyers espaignolz, dont en ma précédante dépesche j'ay faict mencion, et que je suys adverty que, dans deux jours, monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, sous prétexte de changer de logis, yra sans garde, avec ceulx de sa famille, seul par la ville, et arrivé qu'il sera à l'aultre logis, ne sera plus tenu resserré.
DU FAICT DE LA ROYNE D'ESCOCE.
Poursuyvant monsieur l'évesque de Roz, envers la Royne d'Angleterre et les seigneurs de son conseil, le secours promiz à sa Mestresse pour estre remise en son estat, ou bien luy estre permiz de passer en France pour aller requérir celluy du Roy et des aultres princes chrestiens, il a eu la responce, dont cy devant j'ay faict mencion, qu'il failloit esclarcyr premièrement le doubte, où la dicte Royne d'Angleterre estoit, de la cession, qu'elle a entendu que sa dicte Mestresse avoit faict, du tiltre de ce royaulme à Monseigneur, frère du Roy, et suyvant la dicte responce la Royne d'Escoce a faict là dessus une déclaration, par lettre escripte et signée de sa main, qui pouvoit suffire, la copie de laquelle lettre j'ay desjà envoyée.
Néantmoins la Royne d'Angleterre a respondu à la dicte lettre en la façon qu'on verra par la coppie de la sienne, du xxve de may dernier, suyvant laquelle la dicte Royne d'Escoce a dépesché le Sr de Bortyc, son escuyer d'escuerye, et Rolle, son secrétaire, devers leurs Majestez Très Chrestiennes et devers Mon dict Seigneur pour avoir leur plus ample déclaration là dessus affin de satisfaire et contanter la dicte Royne d'Angleterre.
Et a l'on cependant escript, de la part des dictes deux Roynes, en Escoce, pour faire venir aulcuns députez de la noblesse et des estatz du pays, pour veoir si le restablissement de leur Royne se pourra faire par voye de paciffication.
En quoy semble que la Royne d'Angleterre et les seigneurs de son conseil se disposent d'y mettre la main en bonne sorte, et desjà les plus grandz de ce royaulme se sont ouvertement déclairez pour le droict que la dicte Royne d'Escoce prétend à ce mesmes royaulme d'Angleterre, après leur présente Mestresse, disantz que toutz les aultres prétendans recherchoient leur droict de si loing, ou à tiltres mal fondez de bâtardise, ou aultres non aprouvez par les loix du royaulme, qu'ilz dellibèrent n'estre jamais contre celluy tant clair de la dicte Dame, fille du cousin germain de leur Royne, qui estoit propre nepveu, filz de la seur du Roy Henry VIIIe d'Angleterre[2], laquelle la plus part d'eulx ont veue et cogneue, laquelle chose les faict incliner et estre favorables à sa restitution en son propre royaulme.
Sur quoy, pour l'accommodement de la dicte Dame avec ses subjectz, semble qu'on veuille venir à une loy d'oblivyon des choses passées, ou que mesmes la dicte Dame imputera à bien à ses subjectz, et les remercyera de toute la démonstration qu'ilz ont faicte pour vanger et avoir réparation du murtre du feu Roy, son mary, et qu'ilz n'auroient fait que leur debvoir de la poursuyvre elle mesmes quant elle en eust été coulpable;—que le jugement contre le comte de Baudouel sera confirmé;—qu'il sera ottroyé une abolition généralle de toutes choses mal venues jusques icy;—et chacun restably en ses biens, honneurs, charges et offices;—que la religion aura cours en la forme qu'elle y est establye meintennant;—qu'ung conseil sera estably, par ordonnance des estats du pays, pour contenir les choses en ceste modération, desquelles le comte de Mora sera l'ung;—et que des choses susdictes la Royne d'Angleterre et la noblesse de son pays seront respondans.
J'entendz que, pour le regard des choses, que ceulx cy prétendent capituller sur la dicte restitution, il y en a quatre principalles:—la première, d'asseurer le tiltre de ceste coronne, et qu'il demeure cédé et remiz entièrement à la Royne d'Angleterre;—la seconde, que la nouvelle religion soit si bien establye en Escoce, que la dicte Dame ne la puisse changer;—la tierce, qu'il soit faict une si ferme et estroicte confédération entre ces deux royaulmes, que par nul prétexte ilz ne puissent estre jamais en armes l'ung contre l'aultre, et qu'ilz soyent obligez à ung mutuel secours;—la quatriesme, qu'il soit trouvé quelque expédiant d'authoriser si bien les promesses et capitullations que la Royne d'Escoce fera, estant en ce royaulme, qu'elle n'y puisse jamais contrevenir par allégation de force ny de peur, en quoy semble qu'ilz veulent avoir le prince d'Escoce pour gaiges de sa parolle.
Sur quoy leurs Majestez me commanderont ce que j'auray a dire et procurer là dessus, pour l'intérest de leur service, pour la réputation de leur grandeur, et pour la conservation des alliances de leur coronne.
LETTRE DE LA ROYNE D'ANGLETERRE A LA ROYNE D'ESCOCE.
—de Grenuich, le xxve de may 1569.—
Madame, à mon grand regrect, j'ay entendu le grand dangier en quoy estiez naguières, en quel je loue Dieu de n'en avoir rien ouy, jusques à ce que le pire fût passé; car, combien qu'en tout temps et lieu, telles nouvelles ne m'eussent peu contanter, si est ce que si tel mauvais accidant me fût mandé des cieulx que quelque mal vous advînt en ce pays, je croy vrayement que mes jours me sembleroient trop prolongés pour, devant mourir, recepvoir si grande playe. J'espère tant en la bonté d'icelluy, qui m'a toutjour gardée de malles advantures, qu'il ne permettra que je choppe en telz retz, et, pour me garder en ceste bonne opinion de bonne faveur en mon endroict, il m'a faict cognoistre par vostre commandement la dolleur qu'aultrement j'eusse senty, si le contraire m'eust advenu, et vous promectz de luy en avoir randu souvant grâces infinyes.
Quant à la responce, que vous recherchez recepvoir par mylord Boyt, de ma satisfaction en la cause, touchant monsieur d'Anjou, je ne dobte point ny de vostre honneur, ny de vostre foy, en ce que m'escripvez de n'en avoir onques pensé telle chose, mais pour ce que, peult estre, quelque parent ou bien quelque ambassadeur vostre, ayant authorité généralle, de vostre main, pour l'authoriser de faire toutes choses pour l'advancement de voz affaires, ayent adjousté telle promesse, comme venant de vous, et le pensant contenu en leur commission, comme telle chose qui plus servyst d'esperon pour chevaulx de haulte race. Car si nous voyons [que] souvant ung petit rameau sert à saulver la vye aulx noyans, [et] que ung petit droict anime le combattant, je ne sçay pourquoy ne penseroient ilz que la barque de vostre bonne fortune flotant en mer dangereux, à quoy tant de ventz contraires soufflent, ayent besoing de toutes aydes pour obvier telz maulx et vous conduyre à bon port; et si ainsy soit, qu'ilz se sont serviz de vous en telle chose, vous pouvez en honneur nyer l'intention, mais si est ce que le droict leur demeure, et à moy apartient le tort. Pour aultant, je vous suplie y avoir telle considération de moy, qu'apartient à telle [qui] n'eust onques mérité en vostre endroict que vray guerdon et honnorable opinion, avec telz faictz qui gardent le vray accord d'une telle armonye que la mienne, qui en toutes mes actions vers vous n'a onques failly la droicte mesure.
Pour tant ce porteur vous déclairera plus amplement ce que je souhayte en ce cas. Oultre plus, si vous recherchez quelque responce de la commission donnée à milor Roz, je croy que vous oblyez combien prez il me touche, si je m'en mélasse jusques à ce que je soys satisfaict en ce qui vous touche en honneur et moy en seureté. Ce temps pendant, je ne vous fâcheray plus de longue lettre, sinon qu'après mes cordiales recommendations, je prie le Créateur vous garder en bonne santé et vous donner longue vie.
—du XXVIIIe de juing 1569.—
(Envoyée exprès à Calais par Jehan Valet.)
Préparatifs pour une nouvelle expédition maritime.—Achats d'armes par les protestants.—Crainte que la flotte de la Rochelle ne serve à une entreprise sur Bordeaux.—Les affaires d'Espagne et d'Écosse sont en voie de conciliation.—Arrivée de sir Georges Douglas en Angleterre.—L'autorisation de se rendre auprès de Marie Stuart lui est refusée.—Départ de deux commissaires anglais qui se rendent à Rouen pour traiter de la restitution des prises.—Plaintes de l'ambassadeur Norrys contre le retard apporté en France à l'expédition de ses dépêches.—Nouvelles de France données par monsieur Norrys dans sa correspondance.—Il annonce que le duc de Deux-Ponts est mort empoisonné.
Au Roy.
Sire, des choses qui passoient icy jusques au xxȷe de ce mois, concernans vostre service, Vostre Majesté en aura esté amplement informée tant par mes lettres et mémoires du dict jour, que le Sr. de Sabran vous a aportées, que par le récit d'aulcunes particularitez que je luy ay commises pour vous dire. Meintennant, Sire, voicy [ce] que j'ay à faire entendre à Vostre Majesté, c'est que l'on continue de rabiller et mettre en bon équipage à Gelingan douze des grandz navyres de guerre de ceste Royne, pour les pouvoir getter en mer quant on vouldra, oultre les quatre qui sont desjà dehors, deux à Hembourg et deux à la Rochelle, et plusieurs aultres de particulliers qui sont armés. Il est vray que la levée des hommes et marinyers pour les dictz douze navyres ne se haste guières, seulement l'on a advisé d'où soubdainement l'on les pourra prendre, et n'y a encores aulcune commission expédiée pour l'affret et avitaillement des dictz navyres, chose qui ne se pourra si secrectement ny si soubdainement exécuter que n'en ayons toutjour quelque notice pour vous en donner adviz. Il est vray que aulcuns de ces Flamans qui sont icy, et quelques Françoys avec eulx, sont après à équiper en guerre quatre grandes ourques, de celles qu'on a naguières prinses sur les Espaignolz et Flamans, et ung assés bon navyre, et d'aultres petitz vaysseaulx jusques au nombre de dix pour aller, du premier jour, à la mer; et s'entend que Doulovyn, agent du prince d'Orange, va estre admiral de ceste petite flotte, laquelle pourra estre preste dans douze ou quinze jours, si la remonstrance, que l'ambassadeur d'Espaigne a faicte pour empescher que les dictes ourques ne soyent couvertes ny employées en tel usage, ne le retarde; tant y a que l'aprest se continue, et semble que c'est pour transporter deux ou trois mille Flamans en quelque lieu: ce qui se raporte aulcunement à certain adviz, que je vous ay cy devant mandé, qu'on prétendoit de les mettre en Hendem et les tenir là jusques à ce que les gens de cheval et le reste de l'armée du dict prince d'Orange seroient prestz; mais parce que je crains toutjour que ce soit plus tost pour les descendre à la Rochelle, ou en quelque aultre endroict de vostre royaulme, je ne me suys peu tenir d'en faire grand instance à ceulx de ce conseil, qui m'y ont aulcunement satisfaict jusques à m'affirmer, par sèrement, que ce n'est contre Vostre Majesté. Mais encor qu'il y ayt quelque dangier qu'en pourtant ainsy toutjour la cloche et pour nous, et pour les aultres, contre les entreprinses de ceulx cy, ilz ne s'irritent contre moy, je ne leur puys toutesfoys laysser passer telles choses, quelque bonne démonstration qu'ilz me facent, par ce qu'ilz sont trop soubdains à changer leurs dellibérations et trop promptz de les convertir contre nous; et, soubz colleur de ce présent armement, plusieurs de ceulx qui s'estoient, par craincte des ordonnances faictes contre les pirates, retirez de la mer, s'aprestent de s'y remettre; de quoy je feray plaincte à ma première audience.
J'entendz que le conseiller Cavaignes a faict, tout de nouveau, ung marché avec aulcuns de ce royaulme pour recouvrer huict lez de pouldre, chacun de douze barilz, et chacun baril contenant ung cent, qui est neuf à dix milliers de pouldre, et huict vingtz bottes de piques, chacune botte de huict, qui est plus de douze cens piques, et vingt quaysses de hacquebutes, à cinquante pour quaysse, qui sont mille hacquebutes, avec leur fornyment; et qu'on est après, au pays d'Ouest, à les luy faire embarquer avec plusieurs et diverses sortes d'artiffices à feu, qui est signe qu'on a crainct le siège à la Rochelle.
Il a esté naguières veu passer une grand flotte de vaysseaulx, qu'on estimoit estre le retour de celle de la Rochelle, mais, parce qu'elle a passé oultre, l'on présume que c'est celle d'Espaigne et de Portugal, de quarante vaysseaulx chargez d'espiceries, de laynes, et aultres riches merchandises, conduicte par aulcuns navyres de guerre, que ceulx cy avoient entendu se préparer pour passer en Envers, dont ilz sont bien marrys qu'ilz n'ayent esté toutz prestz, au passaige de Callais, pour recognoistre qui c'estoit; mais le vent a trop bien servy, despuys quelques jours en çà, pour leur pouvoir empescher ceste routte.
Il n'est encores nouvelles que la susdicte flotte de la Rochelle s'en reviègne, dont semble que ceulx du dict lieu l'ayent retenu pour se servir des lxxvj vaysseaulx qui y sont pour quelque leur entreprinse, ainsy que je vous en ay touché ung mot en mes lettres du xe du présent, et semble que ceulx de la nouvelle religion, qui sont icy, ayent adviz que le duc de Deux Pontz et l'Admyral cercheront de venir, s'ilz peuvent, à une bataille; mais, s'ilz ne le peuvent, que leur desseing sera de s'eslargir et occuper une partie de la Guyenne pour y entretenir l'armée, et nomméement de prendre Bourdeaulx; à quoy ce nombre de vaysseaulx leur pourroit beaulcoup servir, bien qu'on publie icy que le retardement de la dicte flotte procède de quelque difficulté, que la Royne de Navarre a faicte, sur l'acomplissement du marché du sel et du vin.
L'on commance à parler de quelque progrez[3] que, à l'accoustumé, la Royne d'Angleterre dellibère faire à ce prochain mois de juilhet, et de tant qu'on dict que ce sera à l'isle d'Ouyc, vers la Normandie, je le tiens en ce temps, à cause de leur présent apareil, aulcunement suspect. Je travailleray toutjour de descouvrir le plus que je pourray ce qu'ilz prétendront de faire.
Les entremises d'accorder les différans d'Angleterre avec les Pays Bas se continuent, et, de ma part, j'estime que des deux costez l'on s'est résolu d'y entendre, et ne reste que le moyen d'y procéder; mais de tant qu'il semble convenable de commancer par la liberté de monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, à laquelle on le veult remettre par occasion de changer de logis, comme je l'ay desjà escript; ceulx de ce conseil ont mandé à l'évesque de Chichestre de luy bailler sa mayson, qu'il a en ceste ville, pour quelques moys, et je croy que dans deux jours cella s'effectuera; et puys le mesmes pourra négocier et tretter de toutes choses avec ceste Royne; dont, encor que la finalle descizion des dictz différans, à cause des allées et venues, et de la liquidation et estimation des prinses, soit pour aller en longueur, je croy toutesfoys qu'on ne passera plus oultre à nulz mauvais exploictz les ungs contre les aultres, au moins si l'instabilité de ceulx cy et quelques meilleures espérances d'Allemaigne, qu'il semble qu'ilz n'en ont eu meintennant, ne les y provoque.
Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, attandant la déclaration que Monsieur, frère de Vostre Majesté, envoyera sur le tiltre de ce royaulme, et cependant s'entend que le Sr. Ledinthon s'apreste de venir d'Escoce de la part du comte de Mora, lequel comte monstre, à ce qu'on dict, ne reffuzer d'entendre à quelque paciffication pour le restablissement de sa Mestresse. Ceulx cy ont suspect le soubdain retour que ce jeune gentilhomme Duglas a faict par deçà, par ce mesmement qu'il monstroit, quant il passa naguières en France, d'y vouloir faire long séjour, et, nonobstant que Mr. l'évesque de Roz l'ayt adverty de n'incister guières à demander la permission d'aller trouver la dicte Dame, pour aulcunes ocasions bien considérables, et pour n'imprimer à ceulx cy qu'il aporte nouvelle pratique de France au préjudice de leurs intentions. Il n'a layssé toutesfoys de présenter à ceste Royne la lettre de Vostre Majesté pour obtenir son passeport, lequel ne luy a esté accordé, et est icy encores à l'atandre.
Je ne veulx obmettre comme j'ay tant faict que deux honnestes bourgeois et merchans de ceste ville ont esté desjà dépeschez devers monsieur le maréchal de Cossé, avec commission de ceste Royne pour aller amyablement pourchasser la dellivrance des biens des Anglois, qui sont arrestez par dellà. J'espère que mon dict sieur le mareschal en envoyera bien tost deux aultres par deçà pour la restitution des biens des Françoys, et qu'il sera convenu de jour certain, auquel, des deux costez, esgallement et sans fraulde, la restitution se fera; et que Vostre Majesté m'envoyera, ou à monsieur le maréchal de Cossé, une lettre, signée de vostre main, conforme au mémoire que j'envoyay le xe de ce moys.
Ceste Royne m'a faict dire par Me Cecille que son ambassadeur se plainct de ce que, demandant ses passeportz pour envoyer ses paquetz, l'on les luy diffère toutjour quatre jours, et le retarde l'on aultres quatre jours à Paris premier que de luy en vouloir bailler, et que, sans doubte, l'on fera le semblable à moy icy; dont ay esté fort expressément requis d'en escripre à Vostre Majesté à ce qu'il vous playse faire entendre au susdict ambassadeur comme vous voulez que dorsenavant l'on en use tant à la court que à Paris, qui vous suplie, Sire, ne les mal contanter en si peu de chose, et je prieray le Créateur, après avoir très humblement baysé les mains de Vostre Majesté, qu'il vous doinct, etc.
De Londres ce xxvııȷe de juing 1569.
A la Royne.
Madame, de tant que ceulx cy sont bien fort soubdains en leurs dellibérations de guerre, et [que] sur la première nouvelle qui les met en peur de l'avoir ou en espérance de la pouvoir faire avec advantaige à leurs voysins, ils recourent incontinent aulx armes et à faire leurs aprestz soit pour se deffandre ou pour assaillir, je me trouve, quasi toutes les sepmaines, en suspens de ce que j'en doibz espérer et suys souvant contrainct de vous mander diversement ce que je voy et entendz de leurs changemens, mais le temps et la froideur, qu'aulcuns d'entre eulx usent tout à propos, rabat souvent et beaulcoup de leur challeur, de sorte qu'il ne s'en ensuyt ny toute l'exécution ny icelle si soubdaine qu'ilz se proposent; ainsy que Vostre Majesté le pourra veoir en la lettre que j'escriptz au Roy touchant l'ordonnance qu'ilz avoient faicte despuys dix jours de jetter promptement en mer douze grandz navyres de guerre, laquelle ne passe meintennant plus avant que de les tenir prestz pour les y pouvoir mettre quant ilz vouldront; en quoy semble qu'ilz attandent s'y gouverner sellon le cours de la guerre de France, à laquelle ilz ont bien fort le cueur, et n'y a rien qui tant les esmeuve que les évènemens qu'on leur en mande.
Monsieur l'ambassadeur Norrys a naguières escript à la Royne, sa Mestresse, que les deux armées sont bien fort grandes et puyssantes s'estant, d'ung costé, Monseigneur vostre filz joinct à Mr d'Aumalle et les Italliens arrivez; et que Vostre Majesté a esté au camp et a par une bien vertueuse et digne façon de parler, confirmé le cueur des gens de guerre et anymé les Allemans et les Suysses de combattre à ce coup vertueusement pour l'honneur de la France et pour la deffance de la couronne du Roy, vostre filz, lesquelz vous ont toutz promiz de bien faire leur debvoir; que d'ailleurs l'armée du dict duc marche toutjour en pays et est si avant qu'on ne le peult plus empescher de recuillyr ceulx de la Rochelle et les Vyscomtes, et que mesmes quelcun rapportoit d'avoir veu monsieur l'Amyral saluer et embrasser le dict duc, et que les deux armées n'estoient que à huict lieues l'une de l'aultre, n'y ayant toutesfoys encores heu que quelque escarmouche entre eulx, où Mr. de La Rochefoucault avoit eu du meilleur, et que le poyson de Mr. Dandellot avoit esté avéré, qu'ung sien serviteur luy avoit baillé, lequel avoit esté tiré à quatre chevaulx, et avoit allégué Mr. de Martigues pour cuyder excuser son faict.
Je seray toutjour soigneulx de descouvrir ce que je pourray des dellibérations et entreprinses de ceulx cy, desquelz, encor que j'aye occasion de craindre qu'ilz se layssent enfin persuader à quelque déclaration de guerre, mesmes s'ilz peuvent accommoder leurs aultres différantz, je crains néantmoins plus pour ceste heure ce qu'ilz pourront entreprendre soubz main par leurs pirates et par ces estrangiers qui s'équipent, lesquelz, s'il advient qu'ilz puissent surprendre quelque lieu qui soit pour s'en prévaloir, ne fault doubter qu'ilz ne les advouhent et seront de mesme prestz de les désadvouher, s'ilz ne font rien qui vaille. Et de tant que, entre quelques uns de ces seigneurs, il a esté faict mention d'Ambleteuille comme d'ung lieu qui seroit important et bien à propos pour eulx, semble qu'il sera bon de pourvoir qu'ilz n'y puissent rien entreprendre; et je prieray atant le Créateur, etc.
De Londres ce xxvııȷe de juing 1569.
Despuys la présente escripte, aulcuns seigneurs de ceste court m'ont adverty qu'il est arrivé lettres de Mr. Norrys, du xxe du présent, qui mande la mort du duc de Deux Pontz, advenue par poyson, et qu'il sentit son mal le xe de ce moys, soupant avec la Royne de Navarre, et mourut le xııȷe; que le comte de Mensfelt[4] a esté subrogé en sa charge par le consens universel de l'armée; que, avant mourir, il avoit présenté la bataille à nostre armée qui l'avoit reffuzée; que, pour contanter Vostre Majesté, laquelle vouloit en toutes sortes qu'on combatît au passaige de la Creuse, le Ringrave et le capitaine La Rivière avoient ataché une grosse escarmouche, où ilz avoient esté deffaitz et eulx demeurez mortz sur la place; et pareillement l'aultre comte de Mensfelt[5] pour vouloir bien satisfaire au duc d'Alve, avoit entreprins un aultre combat où il avoit esté pareillement deffaict; et que la ville de Périgueulx a esté prinse, et que la Royne de Navarre est dedans. Je ne sçay que pourront produire ces nouvelles, mais, pour garder que ce ne soit rien de mal, j'yray trouver demain ceste Royne sur l'occasion de la dépesche du Roy du xıııȷe de ce moys, bien qu'elle soit d'assés vieille datte, laquelle je viens de recepvoir tout meintennant, et feray le mieulx que je pourray.
—du Ve jour de juillet 1569.—
(Envoyée par Olivyer Champernon jusques à Calais.)
Nouvelle entrevue de l'ambassadeur et d'Élisabeth, dans laquelle sont discutées les affaires de France.—Menace de guerre faite par les seigneurs du conseil qui annoncent qu'une armée de dix mille Anglais est prête à descendre sur le continent.—Élisabeth accorde, contre l'avis de son conseil, la permission à sir Georges Douglas de se rendre auprès de Marie Stuart.—Succès remportés en Écosse par le comte de Murray.—Disposition d'Élisabeth à se tenir toujours prête pour attaquer la France.—Les différends de l'Angleterre avec l'Espagne paraissent entièrement aplanis.
Au Roy.
Sire, estant bien seurement adverty, ainsy que je l'ay mandé en ung postille de mes précédantes du xxvııȷe du passé, que la Royne d'Angleterre avoit eu adviz de la mort du duc de Deux Pontz, et qu'on luy faisoit acroyre, nonobstant icelle, que les affaires de ceulx de la Rochelle alloient prospérant soubz la conduicte du comte de Mensfelt, qui avoit esté subrogé en sa place, et soubz celle de monsieur l'Admyral qui estoit meintennant joinct avecques luy, j'ay bien vollu veoir si je recognoistrois, par aulcuns propos ou démonstrations de la dicte Dame, que ces nouvelles l'eussent meue à rien entreprendre de nouveau; dont luy ayant, sur l'occasion de vostre lettre du xıııȷe du passé, demandé audience, j'ay prins argument, sans monstrer rien sçavoir du trespas du dict duc, de luy dire qu'aussitost que icelluy duc s'est trouvé au dellà de la rivière de Loyre, il a faict toute la dilligence qu'il a peu de s'advancer en pays, sentant que Monsieur, frère de Vostre Majesté, joignoit les forces de Guyenne avec celles de monsieur d'Aumalle pour l'aller rencontrer, et qu'ayant gaigné le devant il n'avoit onques vollu attandre le combat; et qu'à ceste heure Mon dict Seigneur, après avoir miz douze mille chevaulx et vingt mille hommes de pied ensemble toutz confidans et asseurez, oultre le renfort qu'il attandoit d'heure à aultre quasi d'une seconde armée de monsieur de Nemours, qui avoit recuilly les Italliens, avoit aproché de si prez l'armée du dict duc qu'il ne pouvoit estre que bien tost ne s'en entendît une journée, qui, j'espérois, seroit avec continuation de victoyre aussi bien sur ces reytres, comme elle avoit esté commancée auparavant, lesquelz empyroient de tant en toutes sortes la cause de ceulx qui estoient desjà en armes dans le royaulme, qu'il ne se recognoissoit en eulx rien d'honneste ny digne de gens de guerre, ains toutz actes de cruelz larrons, de brigans et de barbares inhumains, et que je m'esbahissoys que toutz les vrays princes ne s'esmouvoient dilligemment pour réprimer, ou encores pour soubdain estaindre une si mauvaise troupe d'hommes, qui vous alloient oltrageant sans occasion, et alloient soubslevant et soubstennant l'opinion des subjectz contre la légitime authorité de leurs princes; de quoy, encor qu'il semblât que rien ne s'en adressât meintennant à elle, si estoit il dangier que ce qu'elle en voyoit desjà attaché aulx principaulx estatz de la chrestienté ne vînt bien tost à une dangereuse conséquence sur le sien; et que, de vostre part, pour plus seurement pourvoir à voz affaires, aviez advisé de vous acheminer à Orléans, où en attendant le retour de la Royne, vostre mère, qui estoit encores au camp avec Monsieur, frère de Vostre Majesté, vous assembliez une aultre aussi grande et puyssante armée que celle qu'aviez baillée à Mon dict Seigneur; et que de toutz ces poinctz vous aviez bien vollu faire part aulx aultres princes souverains voz alliez et confédérez, et principallement m'aviez commandé d'en donner ung entier et bien particullier compte à la dicte Dame, comme à celle qui avoit toutjour monstré de desirer que le succez de ceste guerre vînt à l'advantaige de Vostre Majesté, à la conservation de vostre estat, et à la confuzion de ceulx qui s'esforcent de le troubler et de troubler le repoz de voz subjectz.
A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'il ne se menoit à la vérité aulcuns affaires à présent, en toute la chrestienté, desquelz elle fût si soigneuse d'en entendre les évènemens que de ceulx de Vostre Majesté, qui estoient à ceste heure comme sur ung théâtre, proposés pour exemple à toutz les aultres princes, dont elle vous remercyoit, de tout son cueur, de la bonne part que ordinairement il vous playsoit luy en faire; que, pour ce coup, sembloit qu'elle eust de plus fresches nouvelles d'iceulx que moy, puysque je ne luy parlois point de la mort du duc de Deux Pontz, qu'on asseuroit avoir esté empoysonné, et avoir senty son mal le xe de juing, ainsy qu'il estoit à table avecques la Royne de Navarre, et qu'il estoit mort le xııȷe, et qu'avant mourir il avoit présenté la bataille à l'armée de Mon dict Seigneur, mais les capitaines du camp n'avoient estimé estre lors raysonnable de le combattre; et que la dicte Dame considéroit assés, et avecques dolleur, le grand ennuy et travail, où sont Voz Très Chrestiennes Majestez, pour la désolation de vostre royaulme, ce qui la mettoit en grand soucy du sien, voyant que les plus grandz estatz estoient ainsy affligez; mais qu'elle espéroit, veu les bonnes forces qu'aviez miz ensemble et celles qu'assembliez de nouveau, que le plus grand dangier estoit desjà passé, me priant, qu'avec ung salut et recommendation de sa part à Voz Très Chrestiennes Majestez, je ne faillysse par mes premières vous asseurer que nul aultre prince de votre alliance se resjouyra jamais plus grandement qu'elle de la prospérité et conservation de vostre coronne, et de la paix de vostre royaulme, s'il playt à Dieu la vous y donner; ny au contraire nul ne sera plus marry qu'elle du mauvais succez, s'il y advient: et a estendu son propos en plusieurs aultres particullaritez, touchant le commancement de ceste guerre, la continuation d'icelle et l'yssue qu'elle pourroit prendre, qui monstrent certes qu'elle est agitée en diverses dellibérations; et, par le jugement que j'en puys faire, qu'elle propose de s'y gouverner sellon le temps, dont je desire, Sire, que Dieu mette en vostre main de quoy pouvoir abréger et acoursir le dict temps de ceste guerre; car la longueur et prolongement d'icelle ne peult produyre que toutjour nouvelles difficultez.
La dicte Dame, après cella, m'a entretenu en d'aultres matières de mariages, disant avoir entendu que celluy de Vostre Majesté avecque la seconde de l'Empereur, et de l'aynée avecques le Roy d'Espaigne estoient concludz; et s'est mise à parler de vostre eage de vostre taille, beaulté, adresse, et bien fort honnorablement de voz vertuz et de celles de Mon dict Seigneur vostre frère, ce que j'ay grandement confirmé; et seroit le discours trop long à le mettre icy, seulement je diray qu'elle a monstré prendre grandement playsir de le continuer.
Et sur ces gracieulx deviz je me suys licencié d'elle, puys m'estant ung peu arresté avecques les seigneurs de son conseil pour tretter d'aulcuns affaires, qu'elle m'avoit remiz à eulx, concernantz vostre service et le bien de voz subjectz, ainsy qu'ilz sont venuz à me discourir des nouvelles qu'ilz avoient de France, trois d'entre eulx, à une voix, se sont advancez de me dire qu'il y avoit dix mille hommes de bonne qualité en Angleterre, et des principaulx et plus riches du pays, qui estoient toutz pretz et dellibérez de passer en France pour soubstenir le prince de Navarre et l'Admyral, non contre Vostre Majesté, ny contre la Royne, vostre mère, ni contre Monsieur, car se réputoient voz serviteurs tant que vous auriez la paix avecques leur Mestresse, ains pour faire la guerre à monsieur le cardinal de Lorrayne et aux Italliens que le pape a envoyez pour exterminer leur religion; mais que la Royne, leur Mestresse, ne l'a vollu consentir, pour ne monstrer aulcun signe de ropture de paix: de quoy vous luy debviez ung bien grand mercys, car s'ilz estoient meintennant en France avec l'apuy d'une si bonne troupe de Françoys et d'estrangiers, qui sont en armes, qui seroient pour eulx, il y auroit de quoy, possible, y faire bien leurs besoignes; et s'eschauffant là dessus en plusieurs grandes parolles, je ne leur ay respondu aultre chose sinon que je remercyois très grandement la Royne, leur Mestresse, de sa bonne intention, et que desjà j'avois miz peyne de faire cognoistre à Vostre Majesté qu'elle l'avoit véritablement bonne et droicte envers vous, qui aussi luy en réserviez et luy en rendriez, de votre part, une toute semblable, et que Dieu l'avoit ainsy conduicte à ne laysser ordir à ses subjectz une injuste guerre sur une mauvaise trame et tant différante de sa qualité de Royne comme estoit celle qu'ilz se proposoient, laquelle elle cognoissoit très bien que ne luy seroit ny utille ny honnorable, mais quant ilz entreprendroient, d'eulx mesmes, de descendre à main armée en France, ilz le feroient à très mauvais tiltre sans leur en avoir donné occasion, tant y a qu'ilz y trouveroient Vostre Majesté en armes avecques ung bon nombre de Françoys, que vous aviez desjà aulx champs contre les Allemans, et que vous seriez prest d'y en mettre encores dix mille toutz fraiz et bien armez contre eulx. Et ne suys passé plus avant, bien que, de leur part, ilz ayent suivy le propos avec termes ung peu bien advantaigeux, qui néantmoins se sont enfin terminez assés gracieusement, mais non sans monstrer qu'ilz ont de l'animosité et de l'entreprinse dans la teste.
Ilz continuent toutjour leur aprest de douze grandz navyres de guerre, mais n'y a encores commission pour lever les hommes et marinyers, ny pour les avitailler. Il ne s'entend encores rien du retour de la flotte de la Rochelle, ce qui faict doubter qu'elle est retardée pour quelque entreprinse par dellà. Le capitaine Orsey a demandé renfort de garnyson pour l'isle d'Ouyc, dont il est gouverneur, et millor Sideney ayant receu quelque estrette en Irlande a envoyé requérir ung prompt secours; et j'entendz qu'il a esté accordé au dict Orsey de luy bailler trois cens hommes davantaige, et a esté mandé au dict Sideney qu'on luy envoyera dilligemment le secours qu'il demande; dont semble que bien tost se lèveront gens de guerre, et je prendray garde comment, et à quelles fins, l'on y procèdera.
L'ambassadeur d'Espaigne s'attand de changer demain de logis et que, de là en avant, il ne luy sera plus baillé de gardes, dont après il commancera de tretter de ces prinses et différans d'entre ce royaulme et les Pays Bas, par luy mesmes, avecques ceste Royne et les seigneurs de son conseil.
Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent toutjour en suspens, attandant le retour du Sr. Bortic et Rollet, qui sont allez devers Vostre Majesté pour la déclaration du tiltre de ce royaulme, et attandant aussi les députez qui doibvent venir d'Escoce. Cependant ce jeune gentilhomme George Duglas a tant faict qu'il a obtenu passeport pour aller trouver la dicte Royne d'Escoce, à quoy semble qu'elle n'aura prins playsir, craignant que cella puysse retarder en quelque chose ses affaires. J'entendz que Mr. de Flamy a escript que le comte de Mora est en campaigne, réduysant par force toute l'Escoce à sa dévotion, et qu'il est adverty que bien tost après il dellibère l'aller assiéger dans Dombertran, qui est la place où la dicte Dame fonde le principal espoir de sa restitution. Sur ce, etc.
De Londres ce ve de juillet 1569.
A la Royne.
Madame, affin qu'en devisant et discourant avec la Royne d'Angleterre je puisse toutjour prendre quelque adviz et conjecture des dellibérations qu'elle a sur les présens affaires de vostre royaulme, je la vays trouver aultant de foys qu'il me vient tant soit peu d'argument de parler à elle, et ainsy, despuys quatre jours, sur l'occasion d'une dépesche du xıııȷe du passé que j'ay naguières receue, je luy suys allé tenir le propos que Vostre Majesté verra en la lettre du Roy, lequel j'ay bien vollu réciter au long avec les propres termes de la responce de la dicte Dame, et y adjouxter ung peu du jugement que je fays de son intention, affin que Voz Majestez puyssent encores plus avant et au vray juger quelle elle est, qui, à mon adviz, n'est aultre que de tenir vaysseaulx armez et hommes prestz pour une occasion, si le temps la luy offre, non qu'elle ne me semble de soy toutjour bien disposée à la paix, mais les argumens qu'on luy administre pour me dire, et ceulx que les plus authorisés d'auprès d'elle allèguent ouvertement, joinct l'apareil de guerre qu'elle a en estat, monstrent que le seul bon succez de voz affaires la fera persévérer en la paix. Et cependant par les catholiques, qui sont icy, l'accord des différantz des Pays Bas est vifvement poursuyvy, de sorte que y correspondant le Roy d'Espaigne et le duc d'Alve comme ilz font, je tiens ceste guerre pour plustost finye qu'il n'y a heu espée desgaynée, ny ung seul coup de haquebute tiré, et, bien que les articles n'en soyent encores concludz, les exploictz néantmoins de guerre n'en passeront, à mon adviz, plus avant; ains restera toute la difficulté sur la restitution des prinses affin d'indempniser les merchans sur leurs merchandises seulement, lesquelz ne fault doubter que ne s'accordent ayséement d'en recouvrer une partie pour ne perdre le tout: car, quant aulx deniers du Roy Catholique, ilz sont entiers et se pourront randre du soir au matin, et, pour le regard de ceulx des particulliers, l'on n'en parle poinct, parce qu'ilz estoient tirez d'Espaigne sans congé. Les seulz troubles qui sont meintennant en Irlande rendent ceulx cy ung peu ombrageux et mesfians du Roy d'Espaigne, craignant qu'il tienne la main à ceulx qui s'y sont soublevez.
Je prendray toutjour garde à ce qui se trettera et qui s'entreprendra, pour vous en donner le plus prompt adviz que je pourray. Mr. le cardinal de Chastillon n'a veu ceste Royne, ny n'a esté en court, il y a tantost deux moys. J'entendz qu'à Mr. le vydame de Chartres a esté mandé de se mettre plus avant dans le pays, sans se tenir ainsy en la frontière, n'ayant, ce semble, ceste Royne bonne opinion de luy, et ne se parle poinct qu'il doibve encores venir en ceste court. Quelques nouveaulx depputez sont freschement arrivez d'Allemaigne, sur lesquelz j'auray l'œil le plus ouvert que je pourray, et prieray atant le Créateur, etc.
De Londres ce ve de juillet 1569.