Le fort de Bizani essaya bien, dans la journée, d'empêcher la marche en avant des troupes grecques en bombardant Manoliassa, Saint-Nicolas et Dourouti; ce fut en vain.

Les troupes turques battaient en retraite vers Bapsista. Alors, l'artillerie de montagne vint se mettre en batterie de ce côté. Elle tira sur les Turcs avec des obus explosifs qui allaient transformer la retraite en une fuite éperdue.

A 4 heures du soir, la colonne du centre, composée d'evzones, qui était passée par la vallée de Manoliassa, arrivait à 800 mètres des portes de la ville, après avoir coupé tous les fils télégraphiques entre Bizani et Janina. Dès ce moment, la ville était perdue pour les Turcs.

Ce fut alors qu'Essad pacha fit venir les consuls et les pria d'adresser en son nom au Diadoque des propositions pour la reddition de la ville, ce qui fut fait. Un peu plus tard, dans la nuit, vers 2 heures du matin, le vicaire du métropolite et plusieurs officiers turcs se rendaient en automobile auprès du Diadoque pour arrêter définitivement les clauses de la reddition, ce qui fut très simple, puisque Essad pacha livrait la ville, les forts, leur matériel, et se constituait prisonnier, lui et son armée, sans aucune condition.

Mais presque toute l'armée grecque ignorait cette reddition, et c'est pourquoi l'extrême droite fit le matin, à 5 heures, cette attaque que tout le monde, de ce côté, avait cru être l'attaque décisive. Les Turcs, ignorant également qu'Essad pacha avait rendu la ville, ripostèrent. Mais, tout de suite, des deux côtés, les ordres de cesser le feu arrivèrent, ce qui fit que le combat ne dura qu'une demi-heure.

UNE AUDIENCE DU DIADOQUE

Janina, 9 mars.



Comme nous flânions, hier, par les rues, le Diadoque vint à passer, à pied, avec son aide de camp, le commandant Calinski. Il s'arrêta devant nous et dit au commandant: «Présentez-moi, je vous prie, ce couple extraordinaire qui enfreint toujours mes ordres!»

Le commandant s'exécuta très gentiment. Alors, le prince nous dit:

--C'est comme cela que vous avez suivi mon armée en Macédoine, et que vous avez encore trouvé moyen de la suivre ici? Vous avez une fière volonté, vous savez.

--En effet, Altesse, répondit ma femme, car vos interdictions perpétuelles m'ont valu de faire des 30 kilomètres par jour et de subir maints désagréments.

--Je vous admire, madame... Que voulez-vous de moi, maintenant? Alors nous avons sollicité du prince une entrevue particulière qu'il nous accorda pour ce matin.

L'accueil du Diadoque fut d'une simplicité, d'une cordialité charmantes. Après nous avoir félicités de tout ce que nous avions fait, il nous parla de son armée, de «ses enfants», comme il appelle ses soldats. 11 nous dit combien il les aimait. Et puis, il nous exprima aussi les espoirs qu'il mettait en une armée qui venait de se révéler si belle et si vaillante...

Les espoirs que fonde le prince royal sur son armée, mais ils sont ceux de tout l'hellénisme. Et c'est avec le plus grand sérieux que l'on doit désormais écouter les Grecs exposer leurs rêves de demain. L'on n'a plus le droit aujourd'hui de rire de leur «grande idée»,--la marche à Constantinople, le retour à la capitale des ancêtres, à la ville magnifique de Constantin, lorsqu'on a vu ces troupes supporter, sans faiblesse, ce que nous les avons vues endurer pendant cette campagne, sur la montagne, dans la neige, sous la pluie et le vent, et lorsque, après toutes ces souffrances, on les voit prendre une forteresse comme Janina, où elles défilent ensuite avec l'aspect de troupes qui n'auraient pas fait plus de quinze jours de campagne par de beaux jours de printemps!

Le soldat grec vient de prouver d'une manière éclatante que son étonnante sobriété ne nuit en rien à sa résistance. Après cinq mois de campagne, ces troupes, comprenant au début bien des éléments à peine dégrossis, sont aujourd'hui entraînées, instruites et aguerries.

Elles ne sont, par ailleurs, nullement fatiguées, et telles quelles, physiquement et moralement, elles seraient toutes prêtes pour une nouvelle campagne.


Sur Bizani: canon Krupp de 9 cent., démoli par
     un obus grec et projeté dans le ravin, en
          arrière de la batterie.
--Phot. J. Leune.

Tous les officiers turcs que nous avons vus s'accordent à reconnaître l'extraordinaire valeur combative, qu'ils ne soupçonnaient nullement, de l'armée hellène. Ils admirent sans réserve le plan du Diadoque, dont l'exécution a amené la chute de la ville.

«La Grèce, disent-ils tous, a trouvé en son futur roi un véritable général, comme elle a trouvé en Venizelos un des plus grands hommes d'État de l'époque moderne. Ah! si nous avions un Venizelos, nous aussi!»

Puis, comme nous parlions de la guerre balkanique en général, ils nous ont dit:

«Notre adversaire le plus redoutable dans cette guerre n'a pas été, quoi qu'on en ait dit, la Bulgarie: ce fut la Grèce, dont l'armée nous a pris Salonique et vient de nous prendre Janina, dont la flotte nous a pris les îles de l'Egée et nous a surtout empêchés de transporter vers Tchataldja les 250.000 hommes que nous avons en Asie Mineure, et que le manque de routes et de chemins de fer immobilise autour de Smyrne ou en Syrie. Ah! la flotte grecque! quel rôle elle aura joué dans cette guerre! Mais, sans elle, il y a longtemps que nous serions à Sofia!...»
Jean Leune.




Au départ de Tozeur: deux des quatre aéroplanes de l'escadrille n'ont pas encore quitté le sol.


La ville de Tozeur, telle qu'elle apparaît à une hauteur de 300 mètres.


Gabès et son oasis, vus à 1.200 mètres d'altitude (au fond, la ligne du rivage et la mer).


Au départ de Gabès: la ville et le champ de manoeuvres d'où partent les aéroplanes.

EN AÉROPLANE AU-DESSUS DE LA TUNISIE: LE RAID DE L'ESCADRILLE DE BISKRA

Nous avons signalé, dans notre numéro du 8 mars dernier, le beau raid accompli par les aviateurs militaires du centre de Biskra, en publiant des photographies prises aux étapes de Tozeur et de Gabès. Voici aujourd'hui quelques curieuses images des mêmes endroits, vus du haut d'un des aéroplanes de l'escadrille, l'appareil Farman du lieutenant Reimbert, qu'accompagnait le caporal Dewoitine, auteur de ces clichés: les villes, avec leurs oasis qui les entourent de verdure sombre, et l'immense étendue du désert, y apparaissent sous des aspects que l'objectif n'avait point encore enregistrés jusqu'à présent.




Salle à manger, par Jallot. (Peinture décorative de Waldraff;
chemin de table de Clément Mère; céramiques de Massoul et Luce.)

LE MOBILIER MODERNE AU PAVILLON DE MARSAN

A plusieurs reprises déjà, depuis quelques années, les Parisiens ont été conviés à juger, dans les Salons de peinture et dans les expositions spéciales, les oeuvres des artistes du mobilier qui travaillent, en des sens différents, à donner un style décoratif nouveau à notre temps. Au dernier Salon d'Automne, leur effort s'était affirmé considérable et divers. En ce moment même, il se manifeste, avec peut-être moins d'ampleur, mais plus de mesure, au pavillon de Marsan, par l'exposition de quelques ouvrages, que leur présence au Louvre recommande, si l'on peut dire officiellement, à l'examen. L'occasion était favorable de montrer comment se développe cette renaissance décorative française que proclament les gens avertis et qui, depuis quelques saisons, paraît donner des produits de qualité. Pour permettre de les apprécier, la photographie en couleurs était nécessaire: elle rend ce qui, dans les ameublements soumis à notre goût, est essentiel, les tons variés des étoffes et des bois.

La couleur frappe, en effet, dès l'abord, au premier regard jeté sur ces petites pièces disposées en des compartiments séparés, comme en des décors de théâtre. Elles semblent avant tout composées pour le divertissement des yeux.

Le boudoir de dame, bleu, vert et jaune, d'aspect futile et léger, que nous reproduisons ici, est caractéristique de cette manière: les teintes y sont franches, hardies, vivement opposées. Ailleurs, l'artiste a réalisé des combinaisons moins violentes, comme en cette salle à manger où se marient les chaudes nuances d'un rouge automnal, relevé pourtant par l'éclat d'un coussin émeraude, et en cette chambre à coucher jaune clair, ardoise et vert sombre, à laquelle semble avoir contribué l'arc-en-ciel de la palette. Si les tapis et les tentures se parent de couleurs choisies, la matière même des meubles concourt à l'impression d'ensemble: l'art décoratif moderne utilise tous les bois, naturels ou vernis, précieux ou frustes, depuis le chêne, le noyer, l'acajou et le palissandre jusqu'au citronnier, au camphrier, au cuba, à l'espénille et au laurier-rose.

Par les échantillons réunis au Pavillon de Marsan, il serait malaisé de déterminer les tendances générales du style actuel. Plusieurs influences s'y manifestent: le goût du confortable anglais, la recherche ornementale qu'a introduite chez nous la mode persane, se font sentir, à des degrés divers, dans le mobilier nouveau. Tel qu'il est, ce style s'imposera-t-il? On ne peut encore en décider. La tentative vaut du moins d'être signalée, et nous la suivrons avec intérêt, de créer un art décoratif de notre temps, en dehors des traditionnelles imitations de l'époque de Henri II, de Louis XVI, ou du premier Empire.


Boudoir de dame, par Abel Landry.                      Chambre à coucher, par Rapin.
Photo-Couleurs.




AVANT LE SUPRÊME ASSAUT.-Comment les soldats bulgares, de leurs tranchées avancées, distinguaient à l'horizon Andrinople, l'Odrin tant convoitée, ses mosquées et ses minarets, dans la dernière période du siège.--Phot. C. Woitz.

LA CHUTE D'ANDRINOPLE

Après Salonique, après Janina, voici qu'Andrinople vient de succomber à son tour. La ville héroïque aura résisté près de cinq mois, depuis son complet investissement, au début de la seconde quinzaine de novembre.

C'est la résistance d'Andrinople qui avait été la cause principale de l'avortement des négociations de Londres. On se rappelle qu'au moment de l'armistice, les Bulgares n'avaient pu entamer qu'au sud-ouest et à l'ouest les défenses turques, en s'emparant de Kartal-Tépé et d'une partie de Papas-Tépé.

Après la révolution militaire de Constantinople et le retour au pouvoir des Jeunes-Turcs qui avaient décidé de faire un nouvel effort désespéré pour conserver à l'empire la ville héroïque, le bombardement reprenait plus terrible; 45.000 Serbes, avec leur matériel de siège, s'étaient joints aux Bulgares.

Il était naturel que les Bulgares fussent résolus à obtenir de vive force ce gage de haute importance avant d'engager de nouveaux pourparlers de paix.

La carte que nous publions ci-contre, d'après les documents précis de M. Alain de Penennrun, indique de façon schématique la ligne des défenses de la place, et permet de suivre les phases de l'assaut final.

Dans l'après-midi de lundi 24 mars, l'artillerie serbe et bulgare avait ouvert sur la ville un feu d'une extrême violence. Après quoi, la nuit venue, les assiégeants s'étaient mis en marche, les Bulgares au nord-est et à l'est, sous le commandement du général Ivanof, les Serbes conduits par le général Stepanovitch, par le sud et l'ouest.

Dans la nuit du 24 au 25 mars, vers une heure, se produisit un premier assaut simultané qui mit les assiégeants en possession de plusieurs positions importantes. Ils s'emparaient, en moins de trois heures, des positions avancées de l'est, capturaient 12 pièces d'artillerie, avec leur matériel, 4 mitrailleuses, et 300 hommes environ, ce qui rapprochait leurs avant-postes à un kilomètre de la ligne des forts. Même progrès simultané dans le secteur ouest et dans celui du sud, où les Turcs perdaient 20 canons, 8 mitrailleuses et 800 prisonniers. Au nord, Aïvas-Baba et un autre fort étaient également pris.

Le 25 au soir, la situation était la suivante: à l'est, les Bulgares s'étaient avancés jusqu'à 200 à 300 pas de la ceinture des forts, faisant un millier de prisonniers nouveaux, avec 10 mitrailleuses, 21 canons dont 7 à tir rapide. Toute la nuit, une lutte acharnée se poursuivait pour la possession des derniers ouvrages de Papas-Tépé. Au nord-ouest, Ekmektchikeui était pris. A l'aube, les Bulgares occupaient, en outre, tout le front est Kestanlik, Kuru-Chesmé, Topyotu, Kavkas, etc., tandis qu'au sud les Serbes chassaient devant eux les avant-postes turcs, faisant de nombreux prisonniers et s'emparant de canons et de mitrailleuses. Le général en chef bulgare pouvait télégraphier que la chute de la ville n'était plus qu'une question d'heures.

De fait, au commencement du jour, à la suite de l'occupation des forts de l'est, le 23e régiment de Chipka et un régiment de cavalerie bulgare entraient, par la chaussée de Lozengrad, dans Andrinople en flammes: le feu, en effet, avait été mis à tous les dépôts, à l'arsenal, aux casernes, et l'incendie gagnait la ville entière.

Pendant cinq heures encore, Choukri pacha essaya de résister. Enfin, à 2 heures de l'après-midi, le défenseur d'Andrinople consentait à rendre son épée au commandant des troupes serbo-bulgares.

La joie est grande à Sofia et à Belgrade.

Les Bulgares et les Serbes sont unanimes à attribuer le succès aux obusiers français récemment expédiés à Andrinople par la Serbie. L'artillerie du Creusot aurait décidé du sort de la place. Les grosses pièces de siège incendièrent des quartiers entiers de la ville et firent dans les forts d'énormes brèches par lesquelles l'infanterie chargea à la baïonnette.


Andrinople et ses forts, tombés le 25 mars aux mains des
troupes assiégeantes bulgares et serbes.




La façade et les deux pignons du bâtiment principal du Collège d'athlètes de Reims.


Plan du rez-de-chaussée.                                          Plan du 1er étage.

LE COLLÈGE D'ATHLÈTES DE REIMS

Au lendemain des Jeux Olympiques qui se disputèrent à Stockholm en juillet dernier, à la suite des défaites nombreuses que subirent nos athlètes français dans la plupart des concours, une campagne de presse assez active fut menée afin que l'on préparât la revanche de Stockholm pour la prochaine Olympiade de Berlin en 1916.

De ce mouvement est né le projet de créer des «collèges d'athlètes». L'appellation était heureuse; l'idée venait à son heure; un comité fut constitué, et, en octobre dernier, publia un retentissant manifeste.

Celui-ci signalait les ravages de l'alcoolisme et de la tuberculose qui atteignent la force française dans ses sources vives. Le meilleur moyen de combattre ces fléaux, c'était de généraliser le goût et la pratique des exercices physiques, d'appeler aux joies du sport toute la jeunesse de la ville ou de la campagne, de préparer des instructeurs, de former des éducateurs pour la culture physique.

En même temps, le Collège d'athlètes devait perfectionner les champions déjà révélés, parfaire leur condition, les préparer en temps opportun à aller dans trois ans, sur les bords de la Sprée, essayer si possible de faire triompher les couleurs françaises.

Au bas du manifeste se lisaient ces noms: Auguste Rodin, Jean Richepin, le docteur Weiss, Gabriel Bonvalot, le marquis de Polignac, le docteur Boucard, Maurice Colrat.

En réalité, la personnalité qui avait décidé du mouvement, celle dont le geste de générosité permettait la réalisation du projet, c'était le marquis de Polignac. Celui-ci prévoyait, en effet, que la besogne du comité d'organisation serait lente, que l'idée de bâtir aux portes de Paris un grand collège central, et des établissements de moindre importance dans les départements, prendrait, à se, réaliser, des mois et peut-être des années.

Mais il n'était pas impossible de construire immédiatement un de ces établissements, qui servirait de modèle. Déjà le marquis de Polignac avait créé à Reims le plus beau parc de sports qu'il soit donné de voir en France. Il décida que, dans des terrains voisins, serait édifié le premier des collèges d'athlètes, destiné à un enseignement national de la culture physique.

C'est le lieutenant de vaisseau Georges Hébert, dont on connaît la méthode, dite naturelle, adoptée dans la marine, qui sera placé à la tête de cet établissement, lequel doit théoriquement ouvrir ses portes le 1er mai prochain, mais, en réalité, ne pourra accueillir tous ses élèves qu'à partir du 1er juillet.


Le Collège athlétique de Reims.--Ensemble des bâtiments
et du stade. D'après les plans de l'architecte E. Redont.

On trouvera, ci-contre, le plan des installations du terrain réservé au Collège d'athlètes. Leur ensemble constitue ce que le lieutenant Hébert considère comme le stade parfait pour la pratique de tous les efforts athlétiques propres à développer normalement l'individu.

On aura ainsi à Reims:

1° Un centre d'études pour toutes les questions concernant l'éducation physique;

2° Un centre de formation d'éducateurs, de professeurs, d'instructeurs, d'entraîneurs;

3° Un centre d'athlétisme pour la préparation future d'athlètes et de champions en vue des grandes compétitions internationales auxquelles la France doit prendre part.

Au lendemain du Congrès international de l'Éducation physique, l'oeuvre vient à point pour contribuer à la renaissance physique de notre pays.
Paul Rousseau.



LES THÉÂTRES

Pour inaugurer sa direction de la Renaissance, Mme Cora Laparcerie a représenté, de M. Jacques Richepin, le Minaret, une agréable et fort galante fantaisie en vers, à propos de laquelle deux artistes, M. Paul Poiret et M. Ronsin, ont donné libre cours à leur imagination et ont réalisé, le premier des toilettes, et le second des décors inspirés de l'Orient, mais d'une originalité de formes et de couleurs aussi hardie que séduisante. Rien de plus audacieux comme lignes et comme tonalités que les trois tableaux de cette comédie, rien de plus risqué en même temps que de plus seyant dans le décolleté que ces costumes féminins, sinon le texte même de M. Jacques Richepin aux lestes images et aux rimes légères. Une musique adroite de M. Tiarko Richepin en souligne les effets, déjà fort bien mis en valeur par une interprétation en tête de laquelle on applaudit Mme Cora Laparcerie, MM. Galipaux, Jean Worms, Harry Baur, Claudius, Mlles Marcelle Yrven, Mireille Corbé, etc.

L'Opéra-Comique a monté, avec le soin et le goût qu'il assure à tous ses spectacles, une pièce lyrique: le Carillonneur, tirée par M. Jean Richepin du roman de Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte, et mise en musique par M. Xavier Leroux. C'est, dans le cadre poétique fourni par la vieille ville flamande, un drame psychologique violemment extériorisé par M. Jean Richepin et dont le haut talent musical de M. Xavier Leroux a mis en valeur tout ce qu'il pouvait contenir de profonde émotion. L'interprétation en est excellente avec Mmes Marguerite Carré et Brohly, MM. Beyle, Boulogen, Vieuille, Vigneau.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

Tuberculose et alcoolisme à la Côte d'Ivoire.



Dernièrement nous signalions, d'après les observations du docteur Remlinger, les progrès inquiétants de l'alcoolisme au Maroc.

Mais le Maroc n'est pas le seul point de l'Afrique où cette importation du plus dangereux et du plus recherché des produits de notre vieille civilisation exerce déjà des ravages.

Chez les noirs de la Guinée française, qui, il y a quelques années encore, se montraient naturellement réfractaires à la tuberculose, cette maladie devient de plus en plus fréquente. A Bassam, le docteur Sorel a trouvé 21 tuberculeux sur 100 noirs, alors qu'à 350 kilomètres de la côte, à Bouaké, lorsque le rail n'y arrivait pas encore, c'est à peine si l'on trouvait 2 tuberculeux sur 100 indigènes.

L'explication de ce phénomène est simple: en 1901, les importations d'alcool à la Côte d'Ivoire étaient de 1.406.433 litres en 1911, elles étaient de 2.263.582 litres; et le temps n'est pas loin où, pour récompenser l'indigène, on lui donnait des gratifications en alcool de traite.

L'oeuvre d'abrutissement est encore précipitée par la qualité des alcools mis en circulation. Ce sont surtout des genièvres de Hollande, des rhums d'Angleterre et d'Allemagne, des mixtures innommables où l'on trouve en notable quantité du furfurol et de l'aldéhyde.

Il arrive à la Côte d'Ivoire, sous pavillon allemand, des bateaux appelés Gin-Boats, dont le nom seul précise suffisamment la qualité du chargement.

Aussi les navigateurs côtiers constatent-ils que la superbe race de la côte de Krou, où l'on recrutait jadis les noirs pour les équipages, n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était il y a trente ans, et que l'on ne trouve plus d'hommes.

Et, cependant, on parle beaucoup, chez nous, de lutte contre la tuberculose. Cette lutte, sans doute, n'est pas un produit d'exportation capable de rivaliser avec l'alcool de traite.

La population de Panama.



On sait que la République de Panama a concédé aux États-Unis une bande de terrain d'environ 16 kilomètres de largeur, située de part et d'autre du canal, et nommée Canal Zone.

D'après le dernier recensement, la population de cette zone comprend 62.000 personnes, contre 50.000 en 1908. A ce chiffre, il y a lieu d'ajouter 9.000 employés aux travaux du canal, qui habitent les villes de Colon et de Panama.

Dans la zone on compte: 19.000 blancs, 31.000 noirs, 10.000 métis, 500 jaunes, 300 Hindous, etc.

Au point de vue de la nationalité, la population se répartit ainsi: Grande-Bretagne, 30.000; États-Unis, 11.000; Panama, 7.000; Espagne, 4.000; France, 3.000; Colombie, 1.500; Grèce, 1.200; Italie, 800; Chine, 500, etc.

Enfin, la population zonière comprend 17.000 femmes.

Du sacré au profane.



Les siècles se rejoignent, et voici que le treizième et le vingtième voisinent aujourd'hui, sous le soleil indifférent et immuable, en un rapprochement qui a quelque chose de bizarre et d'inattendu.

C'est l'élargissement de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois qui, en dégageant une des façades latérales de la basilique et en démasquant du même coup la haute coupole et une notable portion des grands magasins de la Samaritaine, nous vaut ce tête-à-tête du sacré et du profane, qui revêt sans doute aux yeux de l'artiste et du poète un caractère d'irrespect à peine atténué par le nom biblique qui s'étale au fronton de la maison de commerce.

Rien de plus naturel cependant que le contraste de ces deux architectures, que personne ne songera à comparer entre elles, et qui toutes deux sont admirablement appropriées au but poursuivi, et atteint. Tandis que les purs artistes du moyen âge s'assignaient la pieuse mission de ne laisser pénétrer qu'un pâle demi-jour, une lueur douce de crépuscule, dans le sanctuaire parfumé d'encens où l'âme se recueille, l'architecte du vingtième siècle, M. Frantz Jourdain, avait la tâche, lui, de faire se déverser à flots la lumière, par de larges baies vitrées, dans le vaste hall où tout un monde s'agite autour des nouveautés de saison. Tout est donc pour le mieux. Et même sur la gravure qui ne saurait reproduire les couleurs, les nuances, la patine vénérable des pierres dont fut bâtie la vieille basilique, les polychromies violentes dont s'adorne la coupole du grand magasin, le contraste entre le monument sacré et le palais profane, n'apparaît que d'une façon relative. Mais, s'il est permis de philosopher quelque peu à ce sujet, on ne saurait nier qu'il y ait dans cette juxtaposition de l'église et de la maison de commerce un signe des temps. Jadis la basilique, souveraine des monuments, élevait vers le ciel sa masse géante, tandis qu'à ses pieds, dans son ombre auguste, poussait humblement, telle une fleur du pavé, la petite échoppe du marchand. Aujourd'hui la petite échoppe s'est enflée, enflée, à faire craindre pour elle le sort lamentable de la grenouille de la fable. C'est un temple véritable, temple de la lumière, du mouvement et du bruit, qui se dresse à côté de la maison du recueillement et de la prière. Ne nous en plaignons pas et ne croyons qu'à moitié à la prédiction pessimiste de Victor Hugo: «Ceci tuera cela!» Les deux temples gardent leurs fidèles, qui d'ailleurs sont souvent les mêmes.


Saint-Germain l'Auxerrois et la Samaritaine.

Encore un Zeppelin détruit.



L'état-major allemand vient encore de perdre un Zeppelin. Ce dirigeable, le quinzième de la série, avait été terminé au mois de janvier dernier. Long de 140 mètres, cubant 20.000 mètres, il avait donné aux essais une vitesse de 102 kilomètres à l'heure. D'autre part, il portait un poste de télégraphie sans fil et une plate-forme pour le tir des mitrailleuses. C'était donc un des aéronats les plus rapides et les plus perfectionnés de la flotte germanique.

Surpris par une tempête, le pilote du Zeppelin essaya d'atterrir sur le champ de manoeuvres de Carlsruhe; mais la violence du vent était telle que l'énorme masse métallique vint s'écraser sur le sol. Les officiers et les hommes à bord purent sauter à terre sans éprouver grand dommage, et leur salut paraît d'autant plus étonnant que le dirigeable fut littéralement réduit en miettes. A diverses reprises déjà nous avons publié des photographies montrant sous des aspects plus ou moins pittoresques la carcasse brisée d'un Zeppelin; aucune ne donne une impression d'anéantissement aussi complète que celle que nous reproduisons aujourd'hui.

La densité des habitants dans les appartements parisiens.



A la suite de chaque recensement, le service général de la statistique essaie de nous donner une idée du nombre de personnes habitant une pièce d'un appartement dans les divers quartiers de Paris. A cet effet, il nous présente des moyennes sans doute fort consciencieusement établies.

Le tableau suivant, qui vient d'être publié, nous indique le nombre moyen de personnes logées dans un ensemble de dix pièces, en 1906 et en 1911, années des deux derniers recensements:

                                         1903     1911

        1er  arrond. Louvre.........       9,3      9,1
        2e           Bourse..........     10        9,8
        3e           Temple.........      10,2      9,8
        4e           Hôtel-de-Ville.      10,6     10,3
        5e           Panthéon.......       9,8      9,4
        6e           Luxembourg ....       8,5      8,1
        7e           Palais-Bourbon.       8,3      7,8
        8e           Elysée.........       6,6      6,3
        9e           Opéra..........       7,6      7,5
        10e          Saint-Laurent..       9,4      9,2
        11e          Popincourt.....      11,5     10,8
        12e          Reuilly........      10,7     10,4
        13e          Gobelins.......      12,3     11,6
        14e          Observatoire...      10        9,9
        15e          Vaugirard......      10,6     10,2
        16e          Passy..........       7,1      6,8
        17e          Batignolles....       8,5      8,4
        18e          Montmartre.....      11,2     10,6
        19e          Buttes-Chaumont.     12,7     12,2
        20e          Ménilmontant...      12,5     11,8

On voit que, grâce aux progrès de l'hygiène, sinon au rapetissement qui a permis d'augmenter le nombre des pièces dans les appartements modernes, les Parisiens sont, en moyenne, un peu moins tassés dans leurs maisons qu'il y a cinq ans. Il importe de remarquer, toutefois, que, sauf dans deux ou trois arrondissements, la statistique nous indique au moins une pièce par personne. Cette moyenne, en de nombreux quartiers parisiens, est assez différente de la réalité.

Les constructions navales en 1912.



D'après le Lloyd's Register, les chantiers anglais ont lancé en 1912 un total de 712 navires de commerce déplaçant ensemble 1.738.000 tonnes, dont 17.000 tonnes pour 69 voiliers. Près du quart de ces bateaux ont été construits pour des marines étrangères. Parmi les bâtiments à vapeur, 16 déplacent plus de 10.000 tonnes et 46 plus de 6.000 tonnes; un seul déplace 18.600 tonnes.

Dans les autres pays, y compris les colonies anglaises, on a mis à l'eau 1.007 bateaux représentant un déplacement de 1.163.000 tonnes. Sur ce chiffre, 375.000 tonnes ont été lancées en Allemagne, 284.000 aux États-Unis, 110.000 en France, 99.000 en Hollande.

Les constructions navales commerciales dans le monde entier ont donc atteint près de 3 millions de tonnes, soit une augmentation de 250.000 tonnes par rapport à l'année précédente.

Quant aux navires de guerre lancés en 1912, ils représentent environ 550.000 tonnes.

Un ballon-sonde à 37.700 mètres.



M. Gamba, directeur de l'observatoire de Pavie, vient de faire connaître les observations recueillies par un ballon-sonde lancé par lui il y a quelques semaines et qui est monté à la hauteur prodigieuse de 37.700 mètres.

Ce ballon, en caoutchouc de premier choix, mesurait 19 centimètres de diamètre. Il avait été gonflé à l'hydrogène et on l'avait muni d'un léger parachute de soie pour freiner la descente.

Les principales températures enregistrées furent:

A 12.385 mètres d'altitude,-55°,5.

A 19.730 mètres d'altitude,-56°,9 (minimum).

A 37.700 mètres d'altitude,-51°,6.

Comme le fait a déjà été constaté, la température la plus basse ne correspond pas à l'altitude maxima; à 10 ou 12 kilomètres du sol, on rencontre une couche de plusieurs kilomètres où la température est uniforme et au delà de laquelle les variations sont très faibles.

A 37.700 mètres, la pression barométrique n'était plus que de 3 millimètres.

L'ascension a duré 1 heure 18 minutes. Après éclatement du ballon, la nacelle redescendit doucement et s'arrêta à 40 kilomètres du point où avait eu lieu le lancement.

La frappe des monnaies en 1912.



Pendant l'année 1912, la Monnaie a frappé 110.014.705 pièces représentant une valeur de 296.144.555 francs.

La fabrication des monnaies françaises, représentant une valeur de 248.196.670 fr., a comporté les catégories ci-dessous:

            20.045     pièces de 100 francs.
        10.331.805                20
         1.755.507                10
         1.000.000                 2
        10.001.000                 1
        16.000.000                50 centimes.
         9.500.000                10
        20.000.000                 5
         1.500.000                 2
         2.000.000                 1

Mais la Monnaie a travaillé en outre pour l'Indo-Chine, la Tunisie, le Maroc, la Grèce et le Venezuela.

D'autre part, il a été procédé à la refonte et à la réfection de 17.555.070 francs en pièces de 10 francs et 481.410 francs en pièces d'or diverses.

La refonte et l'affinage des écus aurifères antérieurs à 1830, et des écus à l'effigie de Louis-Philippe, et l'abaissement du titre de 900 à 835 millièmes, ont procuré un bénéfice de 1.224.038 francs.

Le beau raid de deux généraux.



Combien de fois--toutes les fois à peu près que la question du «rajeunissement des cadres» revenait sur le tapis--avons-nous eu l'écho des appréhensions que pouvaient bien faire concevoir l'état physique de certains des chefs de l'armée, leur insuffisante validité, leur manque éventuel de résistance, en cas de campagne! Le raid tout à fait admirable que viennent d'accomplir deux de nos «Marocains», les plus allants et les plus haut cotés, les généraux Dalbiez et Gouraud, répondent--au moins pour ce qui les concerne--à ces inquiétudes.

Le général Lyautey convoquait récemment ses deux excellents collaborateurs à Rabat. Ils devaient s'y rendre d'urgence, de Meknès où, ils étaient, en suivant la ligne d'étapes du nord, celle que jalonnent les postes de Dar bel Hamri, Sidi-Aya, Kenitra, soit 155 kilomètres à parcourir en deux jours.

Avec une des auto-mitrailleuses dont dispose l'état-major, la chose était facile. Mais le mauvais état des pistes, détrempées par la pluie, interdisait même de songer à ce moyen de transport rapide. Que faire?

Les deux officiers généraux ne balancèrent pas: ils gagneraient à cheval Sidi-Aya, où aboutit actuellement la voie ferrée qu'on pousse progressivement et sûrement vers Meknès.

En selle à 7 heures du matin, le général Dalbiez et le général Gouraud arrivaient à 14 heures à Dar bel Hamri. Le temps d'y souffler un peu et de changer de montures, et ils repartaient une heure après. A 18 heures, ils étaient à Sidi-Aya.

Ils avaient parcouru en treize heure 93 kilomètres. Qu'en disent les «jeunes»?


Un Zeppelin de 140 mètres de long aplati sur le sol par
une rafale, au champ de manoeuvres de Carlsruhe.

LE NOUVEAU RÈGNE EN GRÈCE

(Voir la gravure de première page.)

Aussitôt qu'il eut rendu ses devoirs à la dépouille mortelle de son père, à Salonique, le nouveau roi Constantin, abandonnant un moment l'armée qu'il vient de conduire si brillamment à la victoire, rentrait à Athènes, où il arriva le 20 mars en compagnie de la reine Sophie. Le couple royal fut accueilli dans sa capitale avec la plus chaleureuse sympathie.

Le lendemain, vendredi, le souverain prêtait devant le Parlement, le serment solennel de fidélité à la. Constitution.

Sur l'estrade, élevée au fond de l'hémicycle où siège d'habitude le président de l'assemblée, en arrière et au-dessus de la tribune, le roi Constantin prit place, ayant à sa gauche la reine Sophie en grand deuil, à sa droite le métropolite d'Athènes. Il était entouré des princes ses enfants et ses frères, de tous les ministres, du haut clergé.

La cérémonie fut brève et d'une grande simplicité. Le métropolite--c'est à ce moment que fut prise la photographie que nous reproduisons ici--lut la formule du serment. Puis le roi, la main tendue sur l'évangéliaire, jura. Mais le respectueux enthousiasme que témoigna au roi et à la reine le Parlement entier donna à cette solennité un caractère particulièrement émouvant.


L'assassin du roi Georges 1er, entre eux gendarmes crétois.
Photographie prise le 19 mars, lendemain de l'attentat.

En contraste, un correspondant de Salonique nous envoie la photographie de l'assassin du roi Georges prise au lendemain de l'attentat. Ce Skinas, avec son oeil mauvais et fiévreux, et l'expression de haine et de douleur qui tourmente son visage, est bien le type du dégénéré que nous avaient annoncé les dépêches.



LES FÊTES RUSSES

Les échos des splendides fêtes du tricentenaire des Romanof ne sont pas encore éteints en Russie où l'union de la nation et de la dynastie régnante ne parut jamais plus étroite. Nous avons, dans un précédent numéro, donné les aspects de la rue, à Saint-Pétersbourg, lorsque le cortège impérial se rendit à la cathédrale pour y assister au service d'actions de grâces. Le document que nous publions aujourd'hui fixe un autre aspect de ces cérémonies commémoratives. Notre gravure représente, en effet, l'impératrice douairière recevant, en grand costume d'apparat, le 8 mars, dans la salle de concert du Palais d'hiver, les dames de la haute société de Saint-Pétersbourg à l'heure même où, dans une autre salle du palais, le tsar accueillait les délégations provinciales.

Le lendemain, le souverain inaugurait la Maison du peuple «Empereur Nicolas II», fondée par lui pour commémorer le tricentenaire de sa dynastie.

Les fêtes du tricentenaire se sont terminées à Saint-Pétersbourg par un banquet qui a réuni au Palais d'hiver, en présence de l'empereur, des deux impératrices et des grands-ducs, l'émir de Boukhara, le métropolite catholique, le khan de Khiva, les délégués mongols, le haut clergé orthodoxe, le patriarche d'Antioche, l'archevêque arménien, les ministres et tous les hauts dignitaires de l'État avec les représentants de la noblesse et des zemstvos et de nombreuses députations, ce qui ne représentait pas moins d'un millier d'invités.


L'impératrice.
Les fêtes du tricentenaire des Romanof.--Réception, au Palais d'hiver, des dames de l'aristocratie russe, par l'impératrice douairière.--Phot. C. E. de Hahn.



UN MOUVEMENT NATIONAL EN SUISSE


Une assemblée populaire, réunie sur une promenade à Genève, délibérant
et votant sur une grande question d'intérêt national
--Phot. E. Wenger.

Un curieux mouvement, qui s'inspire des idées de liberté nationale si chères au coeur des Suisses, vient de se produire à Genève, à Berne, à Lausanne, et dans toutes les grandes villes de la Confédération, contre le projet de convention du Gothard actuellement soumis aux Chambres fédérales.

Ce projet, que le Conseil fédéral a signé avec l'Allemagne et l'Italie, étend à l'ensemble des chemins de fer helvétiques le régime de faveur qui avait été accordé à ces deux nations, par les traités de 1869 et de 1878, pour la seule ligne du Gothard; dorénavant, elles bénéficieraient de tarifs commerciaux privilégiés sur la totalité des réseaux, sans que la réciprocité soit consentie à la Suisse sur les chemins de fer allemands et italiens. Dans cette nouvelle convention, nos voisins, en très grande majorité, voient une atteinte à leur indépendance économique, à leurs règles de neutralité. Et, à quelque parti qu'ils appartiennent, ils ont protesté contre elle en de nombreuses assemblées populaires, que l'on ne peut manquer de suivre, en France, avec un particulier intérêt.

A Genève, dimanche dernier, une grande manifestation, qui se déroula dans un calme impressionnant, réunissait sous les marronniers séculaires de la Treille, la plus ancienne promenade de la cité de Calvin, des milliers de citoyens, comme au temps où le peuple délibérait, dans les occasions solennelles, sur les affaires publiques. En tête de la proclamation qui les avaient convoqués, on lisait cette phrase extraite du message adressé en 1511 par le Conseil de Genève au duc de Savoie: «Nous aimons mieux vivre dans une pauvreté couronnée de toutes parts de liberté que de devenir plus riches et vivre dans la servitude.» Et le rappel de cette fière parole accentuait encore le caractère traditionnel de la réunion.

La foule entendit deux orateurs, l'un appartenant au parti conservateur, M. Gustave Ador, l'autre au parti radical, M. Besson. Puis, à mains levées, elle vota contre l'adoption du projet de convention, et ne se sépara qu'après avoir chanté, gravement, le «Cantique suisse».




(Agrandissement)



SUPPLÉMENTS

Ce numéro est complété par une gravure en taille-douce remmargée: LE PRINTEMPS, avec texte sur feuille de garde.

ROSALBA CARRIERA

LE PRINTEMPS

(PASTEL DU MUSÉE DE DIJON)

La faveur qui aujourd'hui s'attache à toutes les productions de l'art élégant du dix-huitième siècle a remis à la mode, avec La Tour et Perronneau, à un plan seulement en arrière, leur heureuse émule comme pastelliste, la Vénitienne Rosalba Carriera.

Et voilà des renommées qui reviennent, comme on dit, de loin. Car quelle éclipse n'ont-elles pas subie!

Rosalba Carriera eut peut-être moins que les grands maîtres auxquels on peut la comparer, sinon l'égaler, à souffrir des dédains d'une certaine époque. On lui tint toujours équitablement compte de ce que, n'étant qu'une «faible femme», elle ne se fût jamais évertuée vers la puissance et la virilité, de la bonne grâce avec laquelle elle se résigna simplement à la grâce.

Alfred Sensier qui, voilà tantôt un demi-siècle, à l'époque du pire discrédit pour l'art des Watteau et des Fragonard, a publié, autour de son Diario, du journal cursif de l'année qu'elle passa à Paris, d'avril 1720 à mars 1721, un travail qui demeure la source première de tout ce qu'on pourra écrire sur elle, a recherché les causes de cette faveur relative dont elle continua de jouir, même en ces temps cruels à ceux qu'on appelait les «petits maîtres».

«Son talent, disait-il, n'a ni les proportions, ni la naïveté puissante, ni le sens psychologique perdu à son époque des grands portraitistes des seizième et dix-septième siècles. Sa forme est affaiblie, et représente comme un diminutif des artistes qui l'ont précédée, mais elle a une personnalité bien distincte; ses peintures ont un charme tout féminin auquel on se laisse aller.»

Se «laisser aller», c'était, en ces jours d'austérité, de passion pour le style, tout ce qu'on pouvait faire en faveur de cette charmeuse,--car Alfred Sensier est sévère, d'autre part, pour «Frago», pour Lebrun, Largillière, Rigaud eux-mêmes: l'art était mort depuis Raphaël. Et à ce moment-là, on pouvait acquérir un pastel de Rosalba Carriera pour des prix variant de 47 à 820 francs (le portrait de la Comtesse Labbia fut payé 440 francs à la vente Piot, en 1864 et, en 1831, à la vente La Mésaugère, on avait vu pis: six portraits, avec leurs cadres en cuivre, pour 50 francs!)

Le Printemps, du musée de Dijon, que nous reproduisons ici, est vraiment un morceau très représentatif du talent de la charmante portraitiste: un visage aimable, sincère, candide même, sans sourire équivoque, sans sous-entendus aux coins des yeux; une gorge fraîche, jeune, un bras rond et doux qui ne pose point pour la ligne; une allégorie accessible à tous; un brin de lilas, une rose dans un pli de draperie... que souhaiter de plus?

Avec ces faciles moyens de séduire, la Rosalba fut tout un an l'idole de Paris, où l'avait attirée le mécène Pierre Crozat, celui qu'on appelait Crozat le Pauvre,--pauvreté relative, et qui ne l'empêcha pas de former un cabinet d'art admirable dont les seuls dessins, la plupart aujourd'hui au Louvre, «firent», à sa vente, pour parler comme à l'hôtel Drouot, 400.000 livres! Voyageant en Italie, en 1715, il avait rencontré cette femme séduisante et cette adroite artiste, et l'avait conviée à venir en France, lui offrant chez lui, en son hôtel de la rue Richelieu, une hospitalité princière: elle allait accepter cinq ans plus tard.

La renommée de la Rosalba alors était déjà consacrée en Europe.

Fille de braves gens pas très fortunés, mais dignes, Rosa-Alba Carriera avait connu des débuts difficiles. Née en 1675, à Venise--où elle devait finir ses jours chargés de gloire en 1757, à quatre-vingt-deux ans--elle s'initia aux premiers principes de l'art en dessinant, pour seconder sa mère, improvisée dentellière afin de subvenir aux besoins du ménage, des points de Venise, alors dans toute leur vogue. Puis, la mode passa de ces prestigieuses dentelles, aujourd'hui ornement des corbeilles princières, quand ce ne sont pas pièces de collections ou de musée. Mais le tabac fit fureur: la jeune fille se mit à peindre des miniatures pour tabatières.

Enfin, un Anglais, Cole--ou Colle--lui révéla, vers 1704, le métier du pastel, perdu, presque oublié. D'un coup, pour ainsi dire, elle saisit admirablement toutes les ressources de cet art alerte et délicat. Et la voilà devenue pastelliste!...

Sans doute, quand elle vint à Paris, sa place y avait été dévotieusement préparée par Pierre Crozat, «le plus grand amateur d'art de l'Europe, le plus riche et le plus passionné». Du jour au lendemain, elle y fut l'idole de la ville et du théâtre.

Ses premiers modèles y sont Mlle d'Argenon, ou d'Argeneu, une amie de Crozat, que Watteau a portraiturée aussi; John Law, le fils du fameux auteur du «Système», alors dans tout son fugitif éclat; le prince de Conti; des princesses de la famille royale, Mlles de Charolais, de Clermont, de La Roche-sur-Yon; enfin, le roi, le petit roi Louis XV lui-même (cette oeuvre est probablement celle qui figure aujourd'hui au musée de Dresde); --et puis la duchesse de La Vrillière; la duchesse de Richemond; la duchesse de Brissac; la duchesse de Lorge, Mme de Parabère, l'amie du Régent; Mme de Prie; et, en passant, suprême hommage rendu à son talent, Antoine Watteau lui-même demande à poser devant elle... Elle était déjà membre de l'Académie de Saint-Luc, à Rome, de l'Académie Clémentine de Bologne; l'Académie royale des beaux-arts se crut honorée en lui expédiant son diplôme «gratis».

Tant d'heur et tant de gloire ne la grisèrent point. Dans son journal, simple mémorandum plutôt, elle note d'un trait les commandes les plus illustres, pêle-mêle avec les menus incidents de la vie, les visites, les courses, ainsi qu'on dirait aujourd'hui. Rien ne semble l'éblouir, rien ne l'attache et ne la retient dans cette ville où elle est adorée, adulée, et, Crozat parti pour la Hollande, elle achève en hâte les commandes qu'elle a encore, distribue quelques souvenirs; puis, quittant le somptueux hôtel dont le magnifique financier lui a laissé pourtant la jouissance, elle repart vers Venise.

Le succès l'y attend, fidèle.

Une clientèle d'admirateurs illustres guettait son retour: le cardinal Albani, Auguste III, amateur d'art couronné, multiplient les commandes. L'impératrice Elisabeth-Christine la demande à Vienne, empressée de devenir son élève.

Et sa vie eût fini en apothéose si, en 1749, une infirmité cruelle, menaçante de longue date déjà, ne se fût abattue sur elle: cette amoureuse éperdue de la couleur, de la lumière, devint aveugle. Ainsi l'étoile Rosalba s'éteignit soudainement au ciel vénitien où rayonnaient dans un radieux crépuscule d'art Guardi, Canaletto, Tiépolo.



Note du transcripteur: Le supplément «Les Anges Gardiens» ne nous a pas été fourni.