L'un, doux, bénin et gracieux,
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Un modeste regard et, pourtant, l'oeil luisant.
Le ministre des Finances, Hsiun Si Ling, a, comme vous pouvez en juger, une figure des plus caractéristiques. Ses yeux si chinois et son nez si busqué font plutôt mauvais ménage, et sa coupe de cheveux ne se tient pas avec sa moustache et sa barbiche clairsemées, qui conservent un air ancien régime très marqué.
Un clocheton d'angle du Palais d'Été.
La demi-heure qu'il a bien voulu me consacrer restera dans mon souvenir comme une des plus chaudes de mon existence: le thermomètre marquait, ce jour-là, 42° à l'ombre. Pendant que je dessinais, le ministre, doucement, s'éventait. Il finit par s'apercevoir que j'avais très chaud et, obligeamment, me fit proposer par son secrétaire, qui parle français, d'ôter mon veston que j'avais gardé.
Tchao Ping Tiunn, ministre de l'Intérieur, me fait l'effet d'un pondéré; l'oeil est franc et la figure claire. L'écriture robuste dénote un caractère ferme et sérieux. Il doit être énergique et droit.
Tout ce que je vous raconte là, ce sont, naturellement, des impressions personnelles. La plupart de ces personnages sont encore assez inconnus, au moins des résidants européens. Ils n'ont, jusqu'à présent, rien produit de sensationnel qui puisse permettre de porter sur eux un jugement motivé (1).
Il semble qu'ils attendent quelque chose. Il y a du malaise et de l'inquiétude dans l'air.
On parle de plus en plus de troubles, d'effervescence, de révoltes des soldats.
Note 1: Depuis qu'ont été dessinés les portraits reproduits ci-contre, la situation de certains des modèles s'est modifiée assez profondément. C'est ainsi que Tong Shoa Yi, descendu du pouvoir, n'est plus qu'un simple citoyen. Tsaï Thig Kan, promu conseiller de la présidence, a été chargé de conduire les difficiles négociations en vue de la réconciliation du Nord et du Sud, violemment brouillés au lendemain de la révolution. Hsiun Si Ling n'est plus ministre, mais préside la commission d'étude des réformes financières. Enfin Tchao ring Tiunn est actuellement président du Conseil.
palais d'été, palais d'hiver
18 juin.
J'avoue que le Palais d'Été ne m'a pas enthousiasmé outre mesure; si ce n'était sa partie ancienne, très belle en son délabrement, et où les guides ne veulent jamais mener les visiteurs, pour avoir plus vite fini, j'en serais revenu assez désillusionné.
La pagode à étages, au Palais d'Été.
Dans cette partie ancienne que nous avons tenu à visiter, sur les conseils du commandant Vaudescal, en compagnie de M. O'Neil et de sa charmante femme, il y a quelques coins vraiment dignes d'admiration et, entre autres, une certaine petite pagode à étages qui est une pure merveille de forme et de couleur. Pour ce morceau et un autre, qu'on appelle le pagodon de bronze, je donnerais tout le reste, sauf, peut-être, le lac qui, dans son ensemble, est très beau, malgré qu'il soit gâté par la fameuse Jonque de marbre. Cette banale et laide curiosité pour touristes est, justement, ce qu'il y a de plus connu; le contraire m'aurait étonné.
La petite pagode à étages est encore à peu près intacte, mais le pagodon de bronze a reçu, en 1900, la visite de quelques amateurs de chefs-d'oeuvre pas cher: une de ses portes, bijou de ciselure, fait, paraît-il, le plus bel ornement des salons de je ne sais plus quel établissement de crédit, tandis qu'une fenêtre a été adoptée par un amateur éclairé. Vous savez que, à la même époque, l'un des merveilleux équatoriaux de l'observatoire de Pékin est parti en Prusse où il est demeuré. Son frère, après avoir fait, lui, un petit voyage en France, est revenu s'installer sur son piédestal comme si de rien n'était.
La seule chose qui pourrait donner à ces sortes d'opérations un semblant d'excuse, c'est l'incroyable indifférence des Chinois à l'égard de leurs richesses artistiques. Cette indifférence, je me hâte de le dire, ne peut être reprochée qu'aux fonctionnaires, car il y a encore en Chine de nombreux et fervents admirateurs des oeuvres d'art du pays. Il n'en est pas moins pénible de penser que ces beautés sont destinées à disparaître, soit par cambriolage, soit par suite d'incurie.
Pavillon d'angle et fossé de l'enceinte du Palais
d'Hiver.
Il est vrai que celles qui sont cambriolées ne sont pas perdues pour tout le monde.
Le Palais d'Hiver, au centre de Pékin, forme, à lui seul, une ville fortifiée dans l'enceinte, déjà formidable, de la capitale. Depuis mon arrivée, ses interminables murs rouges, tuiles de jaune, impénétrable et exaspérante barrière par-dessus laquelle on aperçoit les vastes toitures aux teintes d'or, ses portes, farouchement closes et gardées, ses fossés, dont les eaux dormantes disparaissent sous les lotus, ses pavillons d'angle si beaux de proportions et de tonalité, exerçaient sur moi tout l'attrait de l'interdit et du mystérieux. Mon désir de voir était arrivé à l'état aigu lorsque l'autorisation d'entrer me fut, enfin, accordée,-toujours grâce à la grande obligeance de notre ministre, M. de Margerie.
Ce ne fut pas sans émotion que je pénétrai dans ce palais qui sert, maintenant, de prison au jeune empereur, otage des révolutionnaires.
La Ville Impériale proprement dite est située au centre du Palais d'Hiver et entourée, elle aussi, d'une muraille qu'il ne m'a pas été possible de franchir. Du haut de la Montagne de Charbon, le délégué du Ouaï Ou Pou chargé de nous piloter nous a montré les pavillons de l'empereur, de l'impératrice, les divers bâtiments, les temples et tout ce qui constitue la ville interdite. A toutes nos questions sur le jeune empereur, nous reçûmes des réponses vagues. «Pauvre gosse!», dit à un certain moment l'un de nous.-«Il n'est pas pauvre! reprit vivement un des personnages officiels, il touche 300.000 taëls par mois.»
Evidemment...
Nous visitâmes donc des cours, des pavillons, des couloirs, précédés et suivis d'eunuques grassouillets et écoutant distraitement les explications de notre guide, qui s'exprimait en fort bon français. C'est vraiment mieux ici qu'au Palais d'Été. Il y a des morceaux d'une rare élégance; les détails sont plus soignés et l'ensemble est moins délabré; c'est habité et les choses semblent s'en ressentir.
Départ pour la promenade en jonque sur les lacs du Palais
d'Hiver.
On nous a promenés en jonque sur les lacs couverts de lotus qui, malheureusement, ne fleuriront que dans un mois. Les bateliers qui nous attendaient, la longue perche au poing, ne manquaient pas d'allure, et les jonques, portant, l'une les invités et l'autre les eunuques, nous ont amenés à un débarcadère assez amusant, près du pont en S qui conduit au pied du Pé Ta, la «bouteille de Pippermint», comme l'appellent nos marsouins, qu'on aperçoit de tous les coins de Pékin.
La garde qui nous avait rendu les honneurs à notre arrivée nous a, de
nouveau, présenté les armes à la sortie, car nous étions des visiteurs
officiels; puis, comme il était près de 2 heures, nous sommes allés
déjeuner, comme de simples citoyens.
L. Sabattier
--A suivre.--
Suite des croquis d'audience de Paul Renouard.
Dieudonné, formellement accusé par le garçon de recettes Caby, l'adjure
de reconnaître qu'il a pu se tromper.
Les dépositions des premiers des deux cents témoins ont succédé aux interrogatoires. L'un de ces témoignages, le plus attendu, promettait d'être sensationnel. On ne fut point déçu.
--Faites entrer M. Caby! ordonne le président.
Un homme, rapidement, s'avance à la barre où tous les regards le suivent. C'est la victime de la rue Ordener. La silhouette est maigre, nerveuse, avec des épaules étroites et une allure saccadée. Le visage osseux, blême, parcheminé, avec un grand front chauve, est celui d'un convalescent encore bien fragile. Caby, on vient de nous le rappeler à l'instant, a eu un poumon troué par une balle. Une autre balle s'est logée dans la région de la nuque d'où on n'a pu la retirer. Longtemps on a désespéré de sauver ce malheureux, «foudroyé» --selon son expression--à bout portant, et qui, gisant à terre, perdant son sang à flots, fit de suprêmes héroïques efforts pour retenir de ses mains raidies le dépôt qui lui avait été confié. Mais, enfin, le miracle s'est réalisé tout de même, et la victime, revenue de si loin, apporte aujourd'hui son témoignage décisif...
Le silence, dans la vaste salle, est absolu. Les coeurs battent un peu plus fort. Une émotion anime les physionomies impassibles des jurés. Les stagiaires sont graves. Les journalistes n'écrivent plus. Les vingt accusés, soudainement très attentifs, ont des regards fixes, Dieudonné est très pâle.
--Racontez à messieurs les jurés comment s'est produite l'agression dont vous avez été victime.
Et Caby raconte, simplement, succinctement, d'une voix précise, sans timbre... Nous voyons maintenant ce visage dans la pleine lumière qui descend des fenêtres. Les traits, en relief, avec la moustache raide et tombante qui barre le profil, sont décidés, énergiques, et contrastent avec la faiblesse physique que l'on devine encore chez ce ressuscité.
La mère de Dieudonné à
la barre des témoins.
--Reconnaîtriez-vous votre agresseur?
Caby fait face aux accusés et, sans hésitation, le bras tendu vers Dieudonné, déclare:
--Le voici!
Et c'est un long frisson dans la salle.
--Vous savez, insiste le président, que votre déposition peut faire tomber la tête de cet homme.
--C'est lui, je le jure.
Alors, Dieudonné se lève. Il va sans doute crier son innocence. Non point, il cherche à l'expliquer. Il parle longuement, sans élan, sans désespoir, avec des phrases préparées. Ah! comme l'on voudrait être véritablement ému à ce moment et recevoir, tandis que cet homme se débat, le choc qui atteint le coeur. Mais non, ce n'est pas cela. Et, tandis que Dieudonné se rassoit, nous entendons ces mots de Caby qui sonnent terriblement plus vrais:
--Et moi je jure sur la tête de ma petite fille que cet homme est bien mon agresseur!
Ce fut la scène la plus impressionnante, jusqu'ici, de ces interminables débats, au cours desquels aussi, cependant, il y eut une minute d'infinie pitié lorsque la mère de Dieudonné, une pauvre vieille douloureuse, vint défendre son fils que. malheureusement, continuent à reconnaître des témoins précis et redoutables.
| Le garçon de recettes Caby désigne Dieudonné comme son assassin. |
Dieudonné, accusé d'être le principal auteur de l'attentat de la rue Ordener, et son avocat, Me de Moro-Giafferi. |
Le camp des spahis après l'occupation de la casbah
d'Anflous.
Mêlé aux soldats, l'envoyé spécial de l'Agence Havas, M.
Georges Guérard.
Les premières nouvelles qu'on avait reçues de la prise de la casbah d'Anflous, et que nous avons résumées dans notre numéro du 1er février, ont été complétées par des comptes rendus--un, notamment, du correspondant de l'Agence Havas, M. Georges Guérard, auteur des photographies reproduites ici, auquel nous allons faire de larges emprunts--qui donnent à ce beau fait d'armes tout son caractère: c'est l'une des opérations les plus rudes et les plus méritoires que nos soldats aient accomplies au Maroc. Une de celles, aussi, dont on puisse espérer les conséquences les plus efficaces pour le développement de notre influence.
Le général Brulard à la casbah.
Il fallut un assaut de deux jours pour enlever cette forteresse, dont nous avons dit la situation admirable, au point de vue défensif; un combat qui remplit les journées des 24 et 25 janvier.
Il faut dire, pour faire mieux comprendre les difficultés de la tâche imposée à nos troupes, que l'ennemi--soit que l'expérience acquise sur d'autres champs lui ait profité, soit qu'il se trouvât dans ses rangs un certain nombre des askris rebelles de Fez, dressés par nos instructeurs, et renvoyés dans leurs tribus à la suite de la révolte de l'an dernier--manoeuvrait tout à fait à l'européenne, en utilisant admirablement le terrain qui le protégeait.
La harka d'Anflous avait attaqué dans la nuit du 23 au 24 le camp français. L'alerte déjà avait été chaude: un lieutenant de spahis et deux conducteurs avaient été blessés; la propre tente du général d'Esperey avait été trouée de balles.
Les alpins dans la cour d'entrée de la casbah. Sous un
appentis, la cage de fer dans laquelle le caïd Anflous
enfermait sesennemis captifs Photographies G. Guérard.
Au matin, quand les nôtres se remirent en marche, les Marocains se défendirent pied à pied dans chacun des villages fortifiés qui gardaient la route, se repliant méthodiquement vers la zaouïa de Sidi Lhassen ou El Hassan, centre important que le général Brulard s'était donné comme objectif.
Le terrain, et c'est ainsi dans toute cette contrée hérissée de rocs, broussailleuse, boisée même, un peu, était horriblement difficile. Il était, par surcroît, fort habilement aménagé pour la lutte: en plus des fortins dont il est semé, l'ennemi y avait établi des tranchées à l'épreuve des obus à balle. Le général Brulard n'eut pas trop de toutes les ressources dont il disposait. Tandis que l'artillerie faisait son oeuvre, que le tabor des troupes auxiliaires et les tirailleurs chargeaient à la baïonnette pour maintenir les Marocains sur la gauche de la zaouïa, un mouvement tournant des tirailleurs et des zouaves prit à revers la position tant disputée: à 2 heures après midi, nous en étions maîtres; mais, jusqu'à la nuit, les nôtres, installés sur le terrain conquis, furent en butte à une fusillade ininterrompue.
De nombreux cadavres marocains étaient demeurés sur la place; les tranchées étaient ensanglantées. L'ennemi devait avoir éprouvé des pertes considérables. Nous avions seulement huit tués et soixante blessés.
Le 25, à 6 heures du matin, laissant les blessés et les convois à la garde d'une compagnie d'alpins, d'une de tirailleurs et d'une section de 75, le général Brulard se remettait en marche sur le dar Anflous.
Le terrain sur lequel on allait opérer était encore, dit notre confrère de l'Havas, historiographe de cette marche magnifique, «plus âpre que celui où s'était déroulé le combat du 24 janvier. Des gorges profondes séparent les croupes rocheuses et boisées des crêtes montagneuses qui s'étendent parallèlement».
L'ennemi, escomptant que nous allions nous engager dans ces gorges, avait tout préparé pour nous y bloquer et nous écraser. Le général Brulard n'est pas si naïf! Il manoeuvra pour s'emparer des hauteurs de droite, mais en trompant tout d'abord ses adversaires par une manoeuvre de cavalerie qui consistait à faire croire que sa colonne allait suivre le ravin: les cavaliers purent se rendre compte à quel point les précautions, de ce côté, étaient prises!
Alors ils gagnèrent, méthodiquement, sous la protection de l'artillerie, les premiers contreforts de la chaîne de droite, bientôt suivis de la colonne entière débusquant tout ce qui s'offrait à sa marche. A 9 heures on était sur la crête, «après une série de combats durant lesquels la fusillade, les hurlements des Marocains et le fracas de la canonnade, faisaient littéralement trembler la montagne».
Destruction de la forteresse d'un grand caïd marocain.
La colonne Brulard fait sauter à la mélinite la casbah d'Anflous:
explosion des deux tours de l'Est.--Phot. G. Guérard.
On tenait maintenant les hauteurs dominant la casbah, située dans une petite vallée.
Il restait à parcourir 6 kilomètres, sur un sol couvert de rocs éboulés. On le fit presque sans à-coups, en manoeuvrant avec un admirable sang-froid.
Vers 10 heures, le feu des Marocains commençait à diminuer d'intensité. Ils lâchaient pied. L'artillerie acheva leur déroute. Une heure après, on arrivait en vue de la casbah, très imposante d'ensemble, repaire jusque-là inviolé «contre lequel s'étaient brisées toutes les mehallas envoyées par les sultans successifs au cours des règnes précédents».
On occupa cette bastille si chèrement conquise, --nous avons dit que nous avions en tout, pour l'ensemble de l'expédition, treize tués et soixante-douze blessés. Les blessés furent installés dans la partie que naguère habitait le harem, au fond d'un verdoyant jardin, et nos soldats s'amusèrent beaucoup d'une cage de fer, abandonnée dans la cour, qui avait dû contenir maints captifs.
Et puis, le lendemain, avant de quitter les lieux, on procéda à l'opération qui, de temps immémorial, a consacré les victoires: on démantela la forteresse, --exactement, à la mélinite on fit sauter ses tours et on entama ses murailles, ce qui est une difficile besogne, dans ces constructions de béton dont le temps a fait de véritables monolithes.
Le grand industriel Guéret. Le comte Tcherkof. Une grande dame russe. Sergine Guéret. De Limeuil.
(M. de Féraudy). (M. Ravet). (Mlle Robinne). (Mlle Berthe Cerny). (M. H.
Mayer).
Un contremaître (M. Croué). Guéret (M. de Féraudy).
Scènes du premier et du dernier acte de l'Embuscade, de M. Henry
Kistemaeckers, à la Comédie-Française. Décors de M. Bailly et de MM.
Jenselme, Gillard et Guérard.
--Photographies A. Bert.--Voir l'article,
page 142.
LA CONFESSION DE LA DU BARRY (Mme JANE HADING) DANS SON CACHOT DE
SAINTE-PÉLAGIE
Une scène de la Chienne du Roi, l'acte de M. Henri Lavedan, applaudi
avec Servir au Théâtre Sarah-Bernhardt (direction Guitry).
Dessin de J. SIMONT.
Il y avait déjà un contraste piquant à nous montrer une des femmes qui personnifient le mieux la joie et la frivolité, le luxe et la volupté de la fin du dix-huitième siècle, dans le décor sinistre et répugnant d'une prison, à nous faire voir cette amie de roi--du roi qui fut le Bien-Aimé--rudoyée par des valets de bourreau, mais M. Henri Lavedan, dans cette pièce, qui précède Servir au Théâtre Sarah-Bernhardt, que dirige actuellement M. Lucien Guitry, ne s'est pas arrêté à cet effet purement extérieur et, pour ainsi dire, de premier plan; il est allé beaucoup plus loin, beaucoup plus haut et il s'est plu à nous montrer, à extérioriser de la façon la plus ingénieusement dramatique le contraste de l'âme et de la chair, le conflit de l'esprit et de la matière.
Un prêtre, déguisé en délégué du Comité de Salut public, vient, en effet, voir la courtisane incarcérée; il lui offre de la faire évader de sa geôle, c'est-à-dire de la sauver de l'échafaud; mais il dispose d'un moyen de secours qui ne peut servir qu'une fois et pour une seule personne.--Qu'on sauve donc la reine! s'écrie spontanément la du Barry. Mais la reine refuse la liberté sans ses enfants. La du Barry n'acceptera pourtant pas de bénéficier seule d'une si insigne faveur et elle se condamne à rester sous les verrous; elle recevra du moins l'absolution que lui offre le prêtre; pour la recueillir elle s'agenouille et, tandis que, de l'autre côté de la porte, à travers la grille du judas, quelques sans-culottes, rouges voyous, l'injurient, sans d'ailleurs se douter, heureusement, de l'acte qu'elle accomplit, tandis qu'ils la criblent de sarcasmes, elle se confesse.
Mais, à mesure que s'écoule l'heure qui eût pu favoriser sa fuite, que s'abat, sur la prisonnière, plus irrémédiablement, l'ombre du couperet, elle s'effraie, elle s'épouvante; elle ressent, d'avance, toutes les angoisses de l'exécution prochaine, toutes les affres de la mort; sa volonté reste ferme et volontaire, mais sa chair accoutumée aux caresses, aux adorations, tremble et se hérisse; elle hurle, elle se tord... C'est la trouvaille d'un grand écrivain dramatique. On a applaudi longuement et chaleureusement cet acte émotionnant et ses deux remarquables interprètes, Mme Jane Hading et M. André Calmettes.
Un livre posthume
C'est avec une mélancolique piété qu'on lira le volume édité d'hier (Dernières Pensées, Flammarion), où se trouvent recueillis des articles, des conférences, comme les derniers actes de cette royauté intellectuelle qu'exerçait Henri Poincaré. L'allocution finale, intitulée «Pour l'union morale», il l'avait prononcée trois semaines avant sa mort.
Ce volume, d'ailleurs, paru sous la même couverture qu'avaient illustrée la Science et l'Hypothèse, la Valeur de la science, contient surtout des aperçus de détails, quelques discussions de théories récentes en physique, mais, au point de vue général et quant à la philosophie, Poincaré s'y montre rigoureusement fidèle à la doctrine qui, depuis une dizaine d'années, avait fait de lui l'un des initiateurs de ce temps.
L'originalité d'Henri Poincaré, en effet, fut de philosopher, non pas en philosophe, mais en savant. A propos d'Émile Boutroux, récemment nous avons dit un mot de la préoccupation qui, après l'événement éblouissant de la science, fut celle de tous les penseurs, depuis Emmanuel Kant jusqu'à Henri Bergson: il s'agissait de déterminer la valeur de cette science et de la concilier avec tout ce qu'elle semblait d'abord repousser, la liberté, la foi, le sentiment du devoir et la morale. Les philosophes cherchaient à résoudre la difficulté à leur manière, en proposant des métaphysiques, c'est-à-dire en s'appliquant à déterminer la nature même des choses dont la science ne traduirait qu'un aspect fragmentaire. Henri Poincaré, au contraire, ne fut jamais un philosophe de profession, mais seulement un savant prodigieux, prodigieux à la fois par la force de son esprit et par l'étendue de son domaine, géomètre, astronome, physicien, quasi-chimiste et biologiste, et assurément psychologue. A l'époque d'une extrême division du travail, scientifique, il y eut en lui quelque chose de l'universalité d'un génie de la Renaissance. Il en avait aussi les dons artistiques, la chaleur d'âme. Il voyait dans la science une beauté, un objet d'amour. Il parle avec lyrisme et attendrissement des jouissances intellectuelles du mathématicien et il célèbre l'astronomie, mère de toutes les sciences et source de toutes les vérités, en un langage qui rappelle Pascal. On conçoit donc que, abordant à son tour le problème des philosophes sur «la valeur de la science», il se soit proposé d'y utiliser surtout son universelle compétence et son autorité unique. Il entreprit de réfléchir, non point sur la nature inconnue des choses, mais sur son propre ouvrage et s'interrogea lui-même sur ce qu'il avait fait. Très exactement, son objet fut, en faisant le tour des sciences où il avait excellé, d'examiner les données fondamentales ou les principes les plus relevés et de déterminer quelle en est au juste, dans la science même, la signification. Et c'est ainsi que, tout naturellement, par la seule analyse des admirables résultats qu'il avait acquis, il est arrivé à une conception si modeste de la science et qui fit tant de bruit.
Avant lui, en effet, si discutée déjà qu'eût été la valeur de la science, il y avait au moins les mathématiques pour lesquelles nous faisions exception. Elles nous dépassent tellement, pour l'ordinaire, que nous avions pris une bonne fois le parti de nous en remettre à leur réputation d'exactitude. Il était entendu, depuis Pythagore, qu'on les mettait à part dans le savoir; quand tout s'écroulerait, nous garderions à Euclide notre foi. Or, Poincaré nous a montré que cette foi était justement celle du charbonnier. Ce géomètre a comme découronné la géométrie. Il y a sciences exactes et sciences exactes, affirme-t-il, et, la relativité des sciences exactes, voilà, précisément, ce que l'on peut appeler la philosophie de Poincaré.
Il est impossible d'en esquisser seulement ici la démonstration dont on retrouvera, dans ces Dernières Pensées d'aujourd'hui, quelques-uns des points essentiels: sa méthode a toujours et partout consisté à analyser les notions les plus hautes et les plus simples, et démontrer, par exemple, l'incapacité où nous sommes de mesurer exactement le temps, l'existence d'un espace beaucoup plus général que notre espace à trois dimensions, le caractère approximatif et provisoire de toutes les lois et hypothèses physiques; il aboutit par là à une sorte d'opportunisme scientifique, ce que nous appelons vérité, étant seulement une commodité, une attitude qui apparaît à notre esprit comme la plus heureuse pour résumer actuellement tous les faits de l'expérience. Tel est, à la lettre, le sens de la définition célèbre: les axiomes géométriques et, avec eux, toutes les lois de la physique sont des conventions.
Il faudrait bien se garder d'ailleurs de mal interpréter cette définition. Si, au terme d'une carrière aussi féconde et aussi belle, le grand savant n'avait eu à nous proposer qu'un aveu de scepticisme et de découragement, ce serait à désespérer de l'esprit humain. A l'égard de la science, au contraire, qui fut sa gloire, Poincaré garde autant de foi que d'amour. Il a seulement voulu la dépouiller de toute rigidité et de toute intransigeance: il voit en elle une chose humaine, vivante, soumise à la loi de la vie et au progrès de l'humanité, toujours en travail, jamais achevée, docile toujours au contrôle et à la leçon des faits nouveaux. Il ne craint pas non plus qu'elle dessèche les coeurs ni ne s'oppose jamais à la morale. Elle est au contraire créatrice d'idéal, inspiratrice de sincérité, de désintéressement, d'union entre les esprits et les coeurs; les savants sont les plus nobles esprits et il n'y a de redoutable que la demi-science. Dans le beau livre d'aujourd'hui, ce sont justement ces pensées confiantes et sereines qui sont les dernières. Elles iront au coeur de tous.
Voyages.
Ce ne sont point des voyages d'exploration en des terres inconnues que nous conte M. René Bazin dans son nouveau livre (Nord-Sud, Calmann-Lévy). Les itinéraires suivis par l'éminent romancier en Amérique, au Canada, en Angleterre, en Corse et même parmi les glaces du Spitzberg, sont des voies très connues du tourisme; mais il importe peu puisque, par la richesse de son esprit si divers, par son observation amusée ou pénétrante, par son art souple et fin si habile à mettre la vie des anecdotes dans les intérieurs et les paysages reconstitués en chaudes couleurs, M. René Bazin semble nous promener sur des routes neuves, en des sociétés méconnues, parmi des merveilles ignorées. Après avoir goûté l'enchantement de ses visions de la forêt de Vizzavona, du golfe de Porto, de toute la Corse en automne, nombre de lecteurs éprouveront le désir passionné de s'en aller rêver dans cette île d'or où leur seront réservées toutes les émotions d'un voyage en Sicile. Et c'est avec un grand charme aussi qu'ils visiteront la haute société anglaise, dans les homes aristocratiques des comtés verdoyants où les gens de notre race trouvent des «amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes, intimidés par leur propre coeur jusqu'à prendre le ton de l'humour pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur politesse, juges équitables de la noblesse d'un acte et du bon droit d'un homme, excepté quand l'intérêt du pays ou seulement son orgueil est en jeu!»
Romans.
Il est des lieux où souffle l'esprit... «La Lorraine possède un de ces lieux inspirés. C'est la colline de Sion-Vaudémont, faible éminence sur une terre, la plus usée de France, sorte d'autel dressé au milieu du plateau qui va des falaises champenoises jusqu'à la chaîne des Vosges. Elle porte sur l'une de ses pointes le clocher d'un pèlerinage à Marie, et sur l'autre la dernière tour du château d'où s'est envolé jusqu'à Vienne l'alérion de Lorraine-Habsbourg...» Il y a plus d'un demi-siècle, trois prêtres, les trois frères Baillard, Léopold, Quirin et François, vinrent évangéliser et bâtir sur la Colline inspirée. Leurs oeuvres bientôt rayonnèrent comme leur foi, et tout le pays d'outre-Rhin et Meuse fut un moment sous l'influence de Léopold Baillard, le chef spirituel. Auprès d'eux s'empressent des femmes--sont-ce des paysannes, sont-ce des religieuses?--qui les aident et que la légende ne respecte pas plus que les nonnes du moyen âge. Il s'est toujours joué un drame autour des lieux inspirés. «Ils nous perdent ou nous sauvent, selon qu'ayant écouté leur appel nous le traduisons par un conseil de révolte ou d'acceptation.» Le mysticisme violent, l'élan exaspéré des frères Baillard vers le ciel devaient, inévitablement, sur la colline divine et folle, les amener à s'affranchir de toute règle au moment même où cet ébranlement de leur esprit et de tout leur être exigeait la discipline la plus sévère. Et nous assistons à un délire grandiose de nouveaux fondateurs d'église en lutte avec l'évêque, avec le pape, avec toute l'Église ordonnée, dans son dogme et dans sa hiérarchie. On ne saurait analyser l'action ni dire avec suffisamment d'art le détail de ce livre admirable de M. Maurice Barrés, de cette oeuvre flamboyante que vient d'achever de publier la Revue hebdomadaire et que nous présentent actuellement les éditeurs Emile-Paul en un volume de librairie. C'est mieux que beau. C'est parfois, c'est souvent, sublime. Les idées se pressent, se heurtent, tourbillonnent dans la fièvre lumineuse de ce livre qui contient à lui seul toute l'âme de l'oeuvre de Maurice Barrés, avec toute la poésie profonde de la tradition lorraine. Il faut suivre la lutte opiniâtre, courageuse et rude, inégale d'abord, trop complètement victorieuse ensuite, d'un jeune missionnaire, le père Aubry, que le chef du diocèse a envoyé à Sion-Vaudémont pour reconquérir sur les frères Baillard, devenus des «pontifes d'adoration», la colline inspirée. Et il faut assister, aux dernières pages, à la fin de l'illuminé Léopold, revenu au pays, après un long exil, pour y exhaler son dernier souffle de saint des nouveaux jours, réconcilié, tout de même, avec l'Église une et disciplinée. Car il ne fut point un démoniaque. «Il a été plus près de Dieu que nous», avoue même le père Aubry. Erreur et vérité à la fois. Problème qui se traduit par cette double interrogation: «Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle? Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne vient plus animer?»
La Colline inspirée est un roman--passionné et tragique--de l'âme. Les romans du coeur et de la chair vont nous faire descendre des sommets, des autels aériens où vient de s'exhaler l'angoisse humaine. Voici, cependant, vraiment noble par sa douleur et sa pitié, le livre de M. Lucien Victor-Meunier: l'Assomption de Madame Brossard (Fasquelle); voici, riche de belles peintures flamandes, le roman de M. Henri Davignon: Un Belge (pion); voici, Suzanne Leclasnier (Grasset), par M. Pierre Maudru, un jeune écrivain vibrant, hardi, dont les libres et violentes audaces nous rappellent un peu la manière de M. Léon Daudet, jadis, quand il écrivait Suzanne; voici le Royaume du Printemps ou le roman d'une jeune mariée (Ed. Miasol), des confessions d'une candeur téméraire, transcrites par Mme Gabriel le Ré val; voici Celle qui manqua (Grasset), de Mlle Marie-Anna Hullet, dont les psychologies nous paraissent un peu ingénues encore mais dont la plume est alerte et personnelle déjà et qui aura peut-être du talent.--M. Jean Marsal (Djelal, lib. H. Champion), M. Paul-Louis Garnier (Visages voilés, Ollendorff) et surtout Mme Demetra Vaka (Haremlik, Ed. Plon), nous racontent des histoires turques. --Mme Alberich-Chabrol (la liaison des Dames, Ollendorff) nous présente un tableau, vivement brossé, du monde des étudiantes modernes.--M. Georges Pioch témoigne d'une assez agréable fantaisie philosophique dans les Dieux chez nous (Ollendorff).--Avec sa cinglante bonne humeur, Gyp nous dit, selon son imagination, le Grand Coup (Flammarion), la conspiration victorieuse, qui doit changer de place et de rang les gens et les idées.--M. Valentin Mandelstamm confie le soin d'éclaircir la tragique et ténébreuse Affaire du Grand Théâtre (p. Lafitte) à un auteur dramatique-détective, d'une espèce assez inédite et fort intéressante.--Enfin, citons: Tendres Canailles (Ollendorff), par M. André Salmon; les Confessions d'un condamné, publiées par Julien Hawthorne et Diek le Galopeur, par H.-B. Marriott (traduction Albert Savine, éd. Stock), Cyprien Galissart, lauréat du Conservatoire (Fontemoing), par M. Georges Beaume.
Servir, la pièce de M. Henri Lavedan à propos de laquelle la première page de notre précédent numéro montrait, sous les traits de M. Lucien Guitry, tout ce qu'il y a d'élevé, de farouche et de résolu chez un vrai soldat, chez un officier français de bonne race,--Servir a été acclamé au Théâtre Sarah-Bernhardt par un public irrésistiblement entraîné par la puissance éloquente de M. Henri Lavedan et de son grand interprète. Ce drame met en présence, et aux prises, un père et un fils: deux officiers de notre armée qui ont sur le devoir militaire des idées diamétralement opposées,--d'où sa violence poignante. C'est un conflit d'une grandeur tragique, soutenu dans une prose d'allure cornélienne et qui dépasse de beaucoup la commune mesure des drames auxquels nous sommes habitués. M. Lucien Guitrv y est entouré de M. Capellani, de Mme Gilda Darthy, de MM. Mosnier, Decoeur, qui se montrent dignes d'un tel artiste.
Servir est précédé d'un acte du même auteur, la Chienne du Roi, à laquelle nous consacrons une gravure, page 141.
A la Comédie-Française, la pièce en quatre actes de M. Henry Kistemaeckers. l'Embuscade, a été représentée parmi les applaudissements d'une salle tour à tour subjuguée et charmée. Nous reproduisons page 140, deux scènes de son premier et de son dernier acte.
Devant la mer bleue, dans le parfum des orangers, à la lueur de lanternes balancées dans les branches comme d'énormes fruits vermeils, aux sons alanguis, énervants d'une musique apportée par bouffées des salons de la villa toute proche: c'est une fête nocturne sur la Côte d'Azur, c'est une nuit qui s'écoule dans une atmosphère de luxe et de joie... Telle est, en effet, l'impression que donnent le cadre et les premières scènes de cette pièce. Et puis voici, dans les mêmes parages, l'aspect sinistre d'un lieu de travail, âpre et dur, où semble avoir passé quelque cyclone; c'est un atelier de métallurgie éventré, dévasté par l'explosion d'une mine, avec ses poulies déchiquetées, ses arbres de transmission brisés, tordus, ses énormes machines-outils démembrées; et par la brèche ouverte sur un horizon de collines douces et de mer paisible, ourlée d'écume, on voit l'aurore apparaître et le soleil lentement monter dans le ciel qui s'embrase. Car la nature impassible accomplit sans interruption son oeuvre et il n'est pas jusqu'aux ruines accumulées par la main de l'homme qui ne rayonnent de sa lumière. Le contraste est saisissant entre ce premier et ce dernier décor, entre ce premier et ce dernier acte; mais de l'un à l'autre se déroulent les ingénieuses et pathétiques péripéties d'une action nombreuse, tumultueuse, abondante en force et en sensibilité. On peut prédire à cette belle oeuvre un long succès. L'interprétation en est tout à fait supérieure avec Mme Berthe Cerny et M. de Féraudy, avec un des plus jeunes comédiens de la Maison, M. Georges Le Roy, avec Mlles Bovy et Robinne.
Au petit Théâtre-Impérial, curieux spectacle composé d'une série de pièces: Ernestine est enragée, de MM. André de Lorde et Georges Montignac; la Lettre, pantomime du peintre Willette, avec musique d'Ed. Artaud; la Maladresse, de MM. Georges Docquois et Henri Duvernois; Soyons Parisiens, de MM. Maurice Desvallières et Gaston Derys.
Enfin, à l'Olympia, opérette-revue de M. André Barde, musique de M. Cuvillier, la Reine s'amuse, dont l'attraction principale est une reconstitution du Bal des Quat'z-arts.
Un auteur dramatique qui connut de grands succès, M. Grenet-Dancourt, vient de mourir, à l'âge de cinquante-quatre ans, subitement emporté par une attaque d'angine de poitrine.
Pour beaucoup, son nom restera attaché à un vaudeville célèbre, dont la fortune fut éclatante, Trois femmes pour un mari, écrit avec M. Valabrègue. Sa franche gaieté, la verve savoureuse, abondante, qui y était répandue, l'ingéniosité des situations, valurent à cette pièce une renommée à laquelle atteignent bien rarement les ouvrages de ce genre. Et ce sont ces mêmes qualités qui assurèrent constamment à Grenet-Dancourt la sympathie du public.
Il avait commencé par être acteur; après s'être fait applaudir à l'Odéon, il présenta, en 1881, sur la scène qui avait vu ses débuts de comédien, un petit acte, Rival pour rire. Sa réussite le mit en goût, et dès lors, renonçant à interpréter les pièces des autres, il en produisit à son tour, seul ou en collaboration, dans tous les théâtres où l'on jouait ce qu'on appelait alors, d'un nom bien déprécié aujourd'hui, le vaudeville.
Grenet-Dancourt s'était également fait connaître par des monologues et des saynètes que Coquelin cadet avait rendus populaires. Il était, depuis 1904, chevalier de la Légion d'honneur.
Le traîneau à hélice de M. Bertrand de Lesseps, gagnant
le concours international de traîneaux automobiles à
Saint-Pétersbourg.--Phot. Bulla.
Un concours de traîneaux automobiles.
Le concours de traîneaux automobiles à hélice qui vient d'avoir lieu à Saint-Pétersbourg, devant une commission instituée par le ministre de la Guerre, a été l'occasion d'une nouvelle victoire pour l'industrie française.
La première place, est, en effet, revenue au traîneau de M. Bertrand de Lesseps. Ce véhicule, propulsé par une hélice aérienne qu'actionne un moteur de 30 chevaux, a réalisé une vitesse de 60 kilomètres à l'heure, en évoluant avec une grande facilité.
Le résultat est d'autant plus honorable qu'un des concurrents pilotait un traîneau muni d'une énorme hélice à quatre pôles et d'un moteur de 50 chevaux. Cet appareil, sur lequel on comptait beaucoup, a paru peu pratique. Il a, d'ailleurs, dès le début de l'épreuve, causé un accident assez grave: son hélice s'est brisée en tranchant le bras d'un spectateur.
La foudre et les eaux souterraines.
Dans une relation d'un cas de foudre globulaire présentée à l'Académie des sciences par M. Violle au nom de M. G. de La Villemontée, il est noté très expressément que cette foudre globulaire se manifesta au-dessus d'un bassin alimenté par une nappe d'eau souterraine. Ce fait vient à l'appui d'une opinion d'après laquelle la foudre éclate le plus souvent au-dessus des cours ou nappes d'eau souterraine. Comme il est dit dans les instructions sur les paratonnerres de l'Académie des sciences, la foudre évite plutôt les sols arides reposant sur des rochers ou sables secs, sauf s'il a plu récemment. Mais si, sous ces rochers et sables, il y a des gisements métalliques ou des gisements d'eau, c'est tout autre chose. La foudre y tombe volontiers.
Ainsi, on sait 'qu'à Bagnères-de-Bigorre la foudre est attirée par les gisements de magnétite: les arbres qui surmontent ceux-ci, et qui pourtant ne sont pas sur une crête, sont constamment foudroyés.
D'autre part, non loin du col de Somport, le docteur Pedro Farreras a relevé trois points qui sont particulièrement frappés par la foudre. Or, à chacun de ces trois points, il y a ou bien une source, ou bien un cours d'eau souterrain. En réalité, la foudre est une bonne indication de points d'eau, et si on la voit souvent frapper une même localité, un même groupe d'arbres, c'est que sous le sol il y a de l'eau qui le rend particulièrement conducteur.
Nouvelles observations sur les icebergs.
A la suite de la catastrophe du Titanic, le professeur Barnes fut chargé par le gouvernement canadien d'observer les icebergs qui dérivent devant les côtes du Labrador. On vient de publier les résultats de cette campagne au cours de laquelle ont été faites des constatations curieuses. La fusion de l'iceberg, due à l'élévation de température de la mer, augmente encore légèrement la température des eaux de surface, par suite des deux courants qu'elle détermine: au-dessous de l'iceberg, un courant vertical descendant d'eau refroidie; autour de la montagne de glace, un courant centripète amenant l'eau de mer voisine pour remplacer l'eau du courant précédent.
Dans le voisinage de l'iceberg, l'eau de ce deuxième courant est plus chaude que la mer environnante; l'iceberg provoque donc sa propre destruction, et sa fusion s'opère presque exclusivement par les faces immergées.
Quant à l'action refroidissante propre de l'iceberg, elle est toujours extrêmement faible, et elle cesse de se faire sentir à quelques mètres.
M. Barnes ajoute que la glace des icebergs emprisonne toujours de grandes quantités d'air dissous et d'air libre à l'état de très fines bulles, donnant lien à une effervescence quand on fait fondre cette glace dans l'eau tiède. Cet air libre est quelquefois à une pression suffisante pour expliquer les explosions d'icebergs que l'on observe fréquemment.
Un train actionné par des accumulateurs.
On vient de mettre à l'essai aux États-Unis le premier train de chemin de fer actionné par des batteries d'accumulateurs. Ce train, qui se compose de trois voitures portant chacune quatre moteurs et une batterie d'accumulateurs, est destiné au réseau des chemins de fer de Cuba. Il a circulé entre New-York et Long-Beach, soit sur une distance de 40 kilomètres; le trajet a été accompli en 57 minutes à l'aller et en 53 minutes au retour.
On a consommé environ 2,5 kilowatts par kilomètre. En supposant que le courant revienne à 5 centimes le kilowatt, le transport de 150 voyageurs sur un parcours (aller et retour) de 80 kilomètres revient à une dizaine de francs.
Dans sa nouvelle pièce, les Éclaireuses, qui obtient le plus éclatant succès au Théâtre Marigny, M. Maurice Donnay effleure avec son esprit coutumier une question de haute biologie. La scène finale du premier acte rende tout entière sur la valeur respective du cerveau dans les deux sexes. Le mari, très averti, oppose à sa femme l'opinion du docteur Dubois, savant hollandais surtout connu pour avoir découvert le Pithecanthropus.
M. Dagnan-Bouveret, fils du grand peintre, nous adresse sur cette question une note amusante, en dépit de sa précision technique.--note particulièrement agréable à lire pour le beau sexe qui ne pourra, désormais, s'offusquer de se voir, comme il arrive parfois, attribuer «une cervelle d'oiseau»:
Bien souvent la fantaisie des poètes s'est plu à faire abstraction des cadres rigides qu'imposent à la réalité l'espace et le temps. Nul peut-être plus que Swift, dans ses voyages de Gulliver, n'a tiré un heureux parti de ces fictions qui ne changent les dimensions des êtres et des choses que pour peindre avec plus d'ironie les moeurs et les ridicules des hommes. Parfois la nature même semble justifier ces fantaisies en nous présentant des géants si grands et surtout des nains si petits qu'il semble, que l'imagination ne soit guère allée au delà du réel et n'ait pas dépassé les limites du possible. Mais la biologie nous a montré que l'évolution des espèces est limitée dans le sens de la grandeur aussi bien que, dans celui de la petitesse do la taille.
L'accroissement de la taille a une limite relativement simple et d'ordre; purement mécanique. Tandis que le poids s'accroît comme le cube de la taille, la force des muscles s'accroît comme leur section transversale, ce qui correspond au carré de la taille.
Beaucoup plus complexe est la limite de la diminution de la taille.
Cuvier avait admis la proportionnalité pure et simple entre le poids du corps et celui du cerveau. Il estimait que le poids relatif de ce dernier correspond au degré d'intelligence. Cette loi se vérifie quand on compare entre elles de larges divisions du règne animal, telles que les classes des vertébrés; le poids du cerveau représente pour l'homme 1/45 de celui du corps; 1/98 pour le, chevreuil; 1/392 pour le cygne; 1/4300 pour le requin, etc. Mais on aboutit aux résultats les plus paradoxaux si on compare les animaux d'une même classe ou d'une même espèce. Ainsi, la souris a une proportion d'encéphale égale, à celle de l'homme; le ouistiti a une proportion beaucoup plus élevée (1/25), dépassée encore par certains petits oiseaux tels que la mésange et le roitelet (1/20).
En présence de ces faits, la loi de Cuvier a dû être abandonnée et on a cherché une. autre relation entre le poids du corps, le poids de l'encéphale et la mesure de l'intelligence. Les travaux de Brandt et de Sneil avaient établi que l'activité générale de l'organisme, mesurée par les combustions vitales, est proportionnelle à la surface et non au poids du corps. Dubois, le savant hollandais qui découvrit à Java le Pithecanthropus, s'est alors demandé si l'on n'obtiendrait pas une formule satisfaisante en comparant le poids de l'encéphale non pas à la masse du corps, mais à sa surface. Or, la surface du corps d'un animal est proportionnelle au carré (ou puissance 2) de sa longueur, et son poids au cube de cette longueur; par conséquent, la surface est proportionnelle à la puissance 2/3 ou 0,66 du poids et la longueur à la puissance 1/3 de ce poids.
Partant de cette hypothèse, et considérant des espèces appartenant à une même; famille (mais appartenant toutes à la classe des mammifères), Dubois s'est efforcé de la vérifier empiriquement. Pour des familles très différentes, il a obtenu des valeurs très voisines, dont la moyenne, l'exposant de relation est 0,56, c'est-à-dire un peu plus faible que celle donnée par la théorie (0,66). Dès lors, on peut dire que le poids de l'encéphale est, chez les mammifères, égal au poids multiplié par 0,56 et par une constante, variable suivant les familles considérées, que Dubois appelle le coefficient de céphalisation.
L'influence de la taille de l'animal sur le poids de son encéphale se trouve ainsi éliminée, et le coefficient de céphalisation représente bien, comme l'a exprimé M. Lapicque, «la valeur cherchée, laquelle doit diminuer ou grandir avec la complexité de la vie de relation, la souplesse surtout de cette vie de relation, et la possibilité de son ajustement à des conditions de plus en plus délicates; c'est-à-dire avec l'intelligence des animaux appréciée objectivement.»
Avec ce coefficient de céphalisation, on obtient un classement satisfaisant. L'homme vient nettement en tête avec un coefficient égal à 2,8, d'après Dubois; 2,73 pour l'homme et 2,72 pour la femme, d'après les calculs de M. Lapicque. Bien au-dessous viennent les singes supérieurs, les anthropoïdes, orangs ou gibbons, 0,76 à 0,70; puis les singes inférieurs, tels que les ouistitis, 0,48; enfin, les autres mammifères, 0,45 à 0,30.
Toujours, fait capital, les grandes et les petites espèces d'une même famille, quelle que soit la différence de leur poids, sont rapprochées par leur coefficient de céphalisation.
Il résulte de cette loi qu'entre des espèces animales qui diffèrent seulement par la taille, le poids de l'encéphale varie beaucoup moins vite que le poids du corps. Si, par exemple, dans une même famille, nous considérons deux représentants d'espèces de taille différente, l'un ayant un poids triple de celui de l'autre, le poids de l'encéphale du plus gros sera non pas triple, mais double; de celui du poids du plus petit. Par conséquent, les petits animaux ont une bien plus forte proportion d'encéphale que les grands.
Cette proportion à laquelle nous avons vu qu'on ne pouvait attacher la signification que lui attribuait Cuvier paraît avoir un sens très net: elle marquerait une limite à l'évolution des espèces dans le sens de la diminution de la taille. La tête, en effet, ne saurait être démesurément lourde par rapport au corps: il semble qu'elle ne puisse dépasser un dixième ou un huitième du poids total du corps. Or, la tête comprend non seulement l'encéphale, mais encore la boîte crânienne, le massif facial, les mâchoires, les appareils des sens. Un oiseau peut donc se permettre au maximum un quinzième de son poids total comme encéphale; un mammifère au maximum un vingt-cinquième.
En ce qui concerne l'espèce humaine, M. Lapicque a calculé que, la plus petite race possible «ayant un cerveau fonctionnellement égal au nôtre, aurait un pouls d'environ 15 kilogrammes». Nous voilà bien loin encore des Lilliputiens de Swift qui, avec leur taille de 6 pouces pèseraient moins de 100 grammes!
Une belle oeuvre architecturale du XVIIe siècle entourée
de bâtiments de ferme: le portail d'honneur du château de Brécy, dans le
Calvados.
--Phot. Ch. Foulard.
«Mlle Rachel Boyer, de la Comédie-Française, vient de se rendre acquéreur du château de Brécy, dans le Calvados, à 22 kilomètres de Caen.» Rencontrée en quelque coin de journal, au détour d'une colonne, la brève nouvelle se glisse dans l'esprit tout discrètement, sans tapage; et l'on a, tout d'abord, un sourire pour féliciter, intérieurement, l'heureuse artiste, en songeant in petto qu'il s'agit sans doute d'une jolie gentilhommière normande environnée de grasses prairies... Et l'on ne s'arrêterait qu'un instant, si l'information n'ajoutait: «Le château de Brécy est un ancien édifice du dix-septième siècle, bâti par Mansard.» Voilà de quoi éveiller la curiosité de tous ceux qui s'intéressent au sort de nos vieilles demeures de France.
Celle-ci était, avec les ans, tombée en un fâcheux état d'abandon. Quelles vicissitudes avait-elle subies, depuis que l'illustre Mansard, celui de Choisy et de Maisons-Laffitte, l'avait fait construire pour un de ses parents, lequel devait trouver fort agréable d'avoir pareil architecte dans sa famille. Les archives locales établiraient cette histoire, qui est celle de tant d'autres monuments, mal préservés de la double injure des hommes et du temps. Les pierres ont leur grandeur et leur décadence: Brécy, livré à un propriétaire qui en ignorait la valeur artistique, connaissait la mauvaise fortune. Une métairie s'était installée dans le charmant domaine. Et, tout à côté du portail d'entrée, chef-d'oeuvre de grâce et de noblesse, des bâtiments de ferme montraient leurs toits de chaume.
Un jour, comme une voiture fourragère, traînée par quatre robustes chevaux de trait, franchissait, au risque de l'abîmer, le précieux portail, réservé jadis à de plus légers équipages, le hasard voulut qu'une automobile passât par là. Le plaisir de la vitesse n'empêche point les touristes avisés de regarder autour d'eux: au spectacle imprévu de cette charrette devant laquelle s'ouvraient des vantaux sculptés, une voyageuse s'étonna: comment une résidence dont la façade avait si imposant aspect s'était-elle transformée en habitation rustique? D'autres surprises l'attendaient à la visite du domaine. Le château, de sages proportions, était du style le plus pur, et un beau jardin à la française l'entourait, coupé de terrasses aux escaliers de pierre moussue, aux élégantes balustrades. Partout on retrouvait la marque d'un génie harmonieux et souple, savant à plaire, ami de la mesure et de l'ordre: entre des travaux plus importants, Mansard avait dû s'amuser à créer cette délicieuse «folie»...
C'est ainsi que, pendant une halte d'automobile, Mlle Rachel Boyer «découvrit», si l'on peut dire, le château de Brécy; elle parvint, non sans des efforts obstinés, à déterminer son propriétaire, qui en négligeait l'entretien, à le lui céder. Et il faut se réjouir de voir désormais sauvée cette petite terre où le goût français a fleuri, il y a plus de deux siècles. La «brocante», dont si souvent on signale les méfaits, n'a pu s'emparer du portail de Brécy, comme elle avait tenté de ravir celui de l'ancien évêché d'Alan. Le château sera restauré avec piété: n'est-il pas de bon exemple que l'initiative privée supplée parfois, quand il s'agit de la conservation d'une oeuvre d'art, à l'État, protecteur officiel--mais si occupé--de nos beautés monumentales?
Le nouveau gouverneur du Liban, S. E. Ohannès pacha
Coumoudjian, faisant son entrée à Beyrouth (assis à sa gauche,
un grand
personnage du Liban, S. E. Habib pacha).
Phot. Stefane Faulikevitch.]
Un correspondant de Beyrouth, M. François Houri, nous écrit: Grâce à l'intervention de la France, la Porte a enfin décidé, depuis quelques semaines, d'accorder les réformes demandées pour le Liban et de nommer en même temps son nouveau gouverneur, S. Exe. Ohannès pacha Coumoudjian, sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères de l'empire. Ohannès pacha est âgé de cinquante-trois ans. Il est Arménien catholique et appartient à une des plus grandes familles de Constantinople.
Sa nomination, qui a reçu la sanction des ambassadeurs des six grandes puissances protectrices du règlement du Liban (France, Angleterre, Russie, Autriche-Hongrie, Allemagne et Italie), a été surtout interprétée, ici, comme un succès de la politique française.
A peine débarqué à Beyrouth, où il a eu une réception des plus solennelles et des plus enthousiastes--les Libanais étaient venus en nombre et de tous côtés saluer le nouveau gouverneur--il a fait appeler un des plus grands personnages du Liban et le chef le plus puissant après le patriarche maronite, S. Exe. Habib pacha El Saad, pour le consulter et le prier d'accepter la présidence du conseil administratif. Habib pacha est maronite; il appartient à cette grande famille Saad El Houri dont Volney et Lamartine parlent avec enthousiasme et dont un des membres, l'arrière-grand-père de Habib pacha, fut nommé consul de France dans le Levant, de par une charte de Louis XVI. Il s'appelait cheik Grandour El Saad.
Le gouverneur, qui ne connaissait pas du tout Habib pacha, s'est inspiré, dit-on, des recommandations de l'ambassade de France à Constantinople, en l'ayant, sitôt débarqué, fait appeler et nommer à la présidence du Conseil. Cette nomination a réjoui tous les Libanais à quelque rite ou religion qu'ils appartiennent. Aussi le Liban, pour fêter l'avènement d'une nouvelle ère de progrès et de prospérité qu'il espère des nouveaux gouvernants, a-t-il fait des illuminations superbes et a-t-il exprimé sa joie, suivant la tradition, par des fusillades nourries.
Voir les solutions au prochain numéro.
N° 3775.--Problème, par Ph. L.
Noirs (14 P. 1 D.).
Blancs (12 P. 1 D.).
Les Blancs jouent et gagnent.
N° 3776.--Dominos.
Compléter le carré ci-dessous avec les 28 dominos, de manière qu'en additionnant les points des 8 colonnes verticales, des 8 rangées horizontales et des 2 grandes diagonales, on obtienne toujours le même total: 21 points.
Nota.--Six vides symétriques se trouvent dans la figure.
N° 3777.--Logogriphe, par Auguste Capdeville (Béziers).