L'Illustration, No. 3651, 15 Février 1913


(Agrandissement)

Ce numéro se compose de vingt-quatre pages au lieu de seize et contient en supplément le 4e fascicule des Souvenirs d'Algérie (Récits de chasse et de guerre), du général Bruneau.


LE LIEUTENANT DE CHASSEURS ALPINS RAYMOND POINCARÉ
Un souvenir de la dernière période d'instruction militaire du nouveau président de la République.

Photographie prise par le lieutenant Daudens, en octobre 1897. aux environs d'Annecy, et communiquée par le commandant de Chambonasé



«LA PETITE ILLUSTRATION»

et le nouveau prix d'abonnement

De nombreux abonnés nous ont écrit pour approuver la création de La Petite Illustration hebdomadaire, et pour nous déclarer qu'ils acceptaient bien volontiers la légère augmentation du prix d'abonnement, qui en est la conséquence. Il ne nous sera pas possible de répondre à chacun d'eux. Qu'ils veuillent bien trouver ici nos remerciements.

SUPPLÉMENTS D'ART

A côté d'éloges, qui sont pour nous le plus précieux encouragement, quelques-unes des lettres que nous avons reçues contiennent des observations dont nous nous ferons un devoir de tenir compte, dans la mesure où elles nous paraîtront répondre à un désir général de nos lecteurs.

C'est ainsi que nous comptons augmenter cette année le nombre de nos suppléments d'art (gravures hors texte et remmargées, en couleurs ou en taille-douce) qui avaient été un peu sacrifiés, en 1912, à la grande actualité. Nous multiplierons aussi le nombre des pages imprimées par les mêmes procédés (couleurs ou taille-douce) dans le corps même du journal.

THÉÂTRE

Le prochain supplément de théâtre sera encore publié sous le titre de L'Illustration Théâtrale, avec le numéro du 22 février. Il contiendra:

La Prise de Berg-op-Zoom, par Sacha Guitry.

Puis paraîtra, dans le premier numéro de La Petite Illustration (Série-Roman), la première partie du grand roman inédit de Marcel Prévost, de l'Académie française:

Les Anges Gardiens.

Les numéros de La Petite Illustration (Série-Théâtre), qui alterneront ensuite avec ceux de la Série-Roman, contiendront:

Alsace, par Gaston Leroux et Lucien Camille;
Les Flambeaux, parHenry Bataille;
L'Homme qui assassina, par Pierre Frondaie (d'après le roman de Claude Farrère);
Les Eclaireuses, par Maurice Donnay, de l'Académie française;
L'Habit vert, par Robert de Flers et G.-A. de Caillavet;
Servir et La Chienne du Roi, par Henri Lavedan, de l'Académie française;
br L'Embuscade, par Henry Kistemaeckers.



COURRIER DE PARIS

LA POPULARITÉ

Dans quelques jours, la remise des pouvoirs présidentiels va être faite à M. Poincaré, avec un cérémonial qui sera en quelque sorte le baptême officiel de sa popularité toute jeune et déjà vigoureuse,--et ce tranquille événement donnera lieu, comme il est aisé de le prévoir, à d'innombrables manifestations de la particulière sympathie qu'éveille dans la masse--en dehors de tout point de vue politique--le nom seul du nouvel Élu.

La popularité!... De quoi est composée cette grosse faveur du Destin qui se porte sur un homme, met en vedette matérielle et morale sa personne et tout ce qui s'y rattache? On ne sait. Y a-t-il une marche à suivre pour l'atteindre! Existe-t-il des moyens connus et sûrs de l'obtenir et de la conserver? Est-elle la réussite de combinaisons savantes, d'un travail mystérieux, d'une ligne de conduite difficile et secrète? Non. Elle se montre aussi capricieuse que la fortune, aussi aveugle que l'amour. La grandeur de la fonction, la, hauteur du poste et le rang du personnage ne suffisent pas toujours à l'attirer. Souvent même ils la repoussent et l'éloignent pour toujours. Nuls ne furent moins populaires que certains rois. Le diadème souverain ne garantit aucunement cette autre et lourde couronne d'une richesse un peu fruste, comme faite exprès pour être mise en public, et vue de loin, par les foules, pour leur tirer des regards, des cris et des acclamations, dans la poussière.

Il est donc bien rare que la popularité choisisse pour les sacrer ceux qui se consument d'elle, qui en font la préoccupation, l'idée fixe et le but étroit de leur vie. Elle n'est un sommet que pour les hommes désintéressés qui ne se sont pas souciés d'en préméditer l'ascension, qui ont poursuivi paisiblement et dignement leur chemin dans la vallée du devoir, là où il passait. Les premiers, les âpres et cupides soupirants de ses faveurs, elle s'amuse d'eux, les lanterne, les regarde avec malice courir, lever les yeux, les bras, trébucher, tomber au moment où ils croient qu'ils la touchent, et elle les laisse finalement essoufflés et à jamais déçus. Ou bien alors, si elle accepte d'être attrapée par ces coureurs de l'orgueil, ce n'est que pour les perdre et les précipiter rapidement de plus haut. Tandis qu'au contraire, aussitôt bien disposée pour les seconds, les sages qui paraissent l'ignorer, elle prend leur direction en les suivant d'abord, les accompagne de côté, les escorte, tourne autour d'eux, et les conseille sans qu'ils sachent quelle voix amie leur parle tout bas. Prudemment, sans vaine fièvre, avec une habile lenteur, elle mène ainsi ses préférés jusqu'à la minute décisive où tout à coup, hâtant l'allure, et dépassant celui qu'elle guidait en arrière, elle lui révèle sa flatteuse et redoutable présence, sans se montrer à lui personnellement, car c'est une divinité singulière, invisible et impalpable qui n'existe que par ses manifestations d'une étonnante diversité. A peine a-t-elle fait son choix que l'homme investi de ce privilège entend, dès qu'il paraît, retentir des vivats. Il s'effraie, ne comprenant pas encore. «Quel est ce bruit? Où vont ces clameurs?» Et la voix mystérieuse lui chuchote: Ce bruit est pour toi. Ces cris poussés vont à toi--Ces chapeaux qui se lèvent?--Pour te saluer.--Ces sourires? ces baisers des femmes? ces fleurs des jeunes filles?--Pour toi aussi. Pour toi, cette allégresse générale qui, à, ton seul aspect, monte du coeur à la surface de tous les visages... et cette confiance épanouie... et ces regards, et tout ce que tu vois et tout ce que tu ne vois pas, est tout ce que tu sais et tout ce que tu ignores... ton image épinglée dans les chaumières, ton nom répété dans toute la France avec l'accent savoureux de chaque province, ton buste en plâtre, en pierre, en marbre,... enfin c'est moi qui te parle, moi la Popularité!... qui, à partir de cet instant, t'auréole et te transforme en t'accaparant. Pour tout ce que je te donne, en effet, je vais te prendre en entier. Tu ne t'appartiens plus, tu es à moi. Tout de ta personne, à présent, me revient de plein droit, tes traits, ton histoire, tes vieux parents, tes enfants, ta famille, ta maison, tes habits, tes serviteurs, tes chiens, tes goûts, tes manies... Tu n'as plus la permission d'avoir des secrets. De tout ce qui te touche je m'empare pour en faire des récits, des anecdotes, plaisantes et fausses, qui vont courir les gazettes et le monde. Je cite tes mots ou je les invente. Je te compose des sosies. Tu peux posséder dans ton passé une oeuvre longue et bonne, et de haut mérite, peu importe! N'aurais-tu rien fait que tu semblerais, en étant populaire, avoir fait quelque chose, quelque chose de grand par quoi tu m'as forcée. Aussi, comme tu vas être heureux en apercevant partout, sur les fronts, dans les prunelles des hommes, le gai reflet de tes désirs, de tes intentions, de ta bonne volonté, de tes fermes espoirs! Chaque inconnu, dans la foule, a l'air maintenant de te connaître et d'être ton ami. Le peuple te tutoie de loin. L'armée semble ton escorte naturelle. De te sentir aidé, deviné d'avance, et soulevé par le crédit universel, quelle belle joie, bientôt, n'éprouveras-tu pas? Tu boiras à longs traits la plus noble de toutes, celle de te savoir aimé, dans la plus confiante plénitude. Tu te diras... «Je protège et je rassure.» et la pesante servitude de ne plus jamais passer inaperçu te sera douce pourtant si tu penses qu'elle a pour cause cette étrange et instinctive cordialité du nombre qui ne s'abat jamais sur quelqu'un sans une raison sérieuse, apparente ou inexpliquée.»

Et, cependant, malgré ses magnifiques bénéfices et l'ampleur de ses émotions, la popularité est terrible et presque funeste. Comment l'entretenir et la garder sans se compromettre, ni s'atteindre et se diminuer? Même si elle se maintient, elle ne peut grandir. Forcément, elle baisse dès qu'elle dure. Elle a un tel appétit que peu d'hommes sont capables de l'apaiser. Plus on lui accorde, plus elle demande et réclame. C'est une dévoratrice. Enfin, elle n'a ni réflexion, ni logique, ni équité. A propos de rien, sans fournir de raison, elle s'en va comme elle était venue, en un jour, laissant éperdus et isolés ceux qu'elle abandonne et qui demeurent inconsolables d'avoir perdu son esclavage. Rien de navrant et d'abattu comme l'homme autrefois populaire et dégringolé dans, l'oubli! C'est une épave. Il traîne et meurt d'avoir été l'idole, devant laquelle aujourd'hui l'on passe sans tourner la tête. Et il assiste au triomphe de son successeur sans être consolé par l'idée que lui aussi Connaîtra l'ingratitude et la désertion des masses humaines.

Sans la prendre au tragique, aussi bien dans les, grâces qu'elle dispense que dans la disgrâce qu'elle inflige, j'ai idée que la popularité sera de la plus aimable clémence pour il. Poincaré, vers lequel elle s'est déjà jetée spontanément. Notre nouveau président a tout ce qu'il faut pour la maintenir avec gentillesse à sa place, et ne pas se laisser gêner par elle. Il ne lui permettra pas d'excessives familiarités. Il ni la laissera pas venir trop près, le coudoyer et regarder dans ses affaires, et, sans la rebuter, il n'aura pas non plus de faciles empressements à son égard. Elle aime assez d'ailleurs, au fond, qu'on lui fasse sentir çà et là les distances, et elle considère deux fois plus celui qui ne la courtise pas, dont l'accueil a le bon goût de ne pas étaler une satisfaction trop béate. On n'a de chance de la garder que par la bonne tenue de soi-même et l'exercice de la dignité. Question de tact et de mesure qui n'est qu'un jeu sans effort pour l'homme affable et fin, attentif et réfléchi, simple et de si parfaite distinction générale qu'est M. Poincaré. Il est grave et il sait sourire. Il a des yeux froids qui rayonnent d'intelligence et s'éclairent de bonté. C'est plus qu'il n'en faut pour faire avec la popularité un bon ménage, plus court que la plupart, des autres... Sept ans.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)




              Cap. Chauvin. Lieut. Raymond. Poincaré.              Ct de Chambonas.
Le lieutenant Raymond Poincaré (alors vice-président de la Chambre des députés) et ses camarades du 1er bataillon territorial de chasseurs alpins pendant une halte dans les montagnes d'Annecy.--Phot. communiquée par le commandant de Chambonas.

M. POINCARÉ, CHASSEUR ALPIN

On a dit ici, au lendemain de l'élection de M. Raymond Poincaré à la présidence de la République, quel soldat modèle fut cet homme appliqué à tous ses devoirs. A quelques jours de là, M. Marcel Knecht, le président de la «Prolonge Blandan», association amicale des anciens soldats du 26e régiment d'infanterie, où le futur président fit son année de volontariat et qu'il quitta avec les galons de sergent, lui délivrait cette attestation: que «le bi-licencié fut un soldat modèle et un parfait gradé». Nous avons mentionné aussi que, son service terminé, M. Raymond Poincaré passa l'examen d'officier, et qu'il accomplit avec zèle les périodes d'exercice que lui imposait la règle. Il laissa à tous ceux qui furent alors ses camarades, ses compagnons d'armes, le meilleur et le plus durable souvenir.

C'est ainsi que M. le commandant de Chambonas, qui connut M. Raymond Poincaré au 1er bataillon territorial de chasseurs alpins, où, en 1897, il faisait un stage comme lieutenant, s'empresse, avec une amabilité dont nous lui sommes reconnaissants, de nous communiquer les photographies qu'il conserve précieusement depuis cette époque.

Le «lieutenant Poincaré» y figure en tenue de campagne: on manoeuvrait alors dans les montagnes des environs d'Annecy; on menait là, avec entrain, une rude et saine vie. A une étape, un des camarades --le lieutenant Daudens--prit ces clichés, que le nouveau chef de l'État ne reverra sans doute pas sans émotion.

Dans la note qu'il nous donne pour accompagner et commenter ces documents, un parent de M. le commandant de Chambonas, M. le vicomte du Fresnel, nous rappelle qu'à cette époque M. Raymond Poincaré, qui avait déjà été deux fois ministre, était vice-président de la Chambre des députés (il le fut trois années de suite, de 1896 à 1898). A ce titre, il avait sa place marquée dans toutes les cérémonies officielles.

Or, le hasard voulut qu'une grande réception eût lieu à l'Elysée, tandis qu'il accomplissait sa période d'instruction. Le premier mouvement du lieutenant Poincaré fut de sacrifier au devoir militaire le devoir de représentation. Mais le président Félix Faure insista pour l'avoir près de lui en ce soir de fête.

M. Raymond Poincaré, par déférence, abandonna donc quatre jours le béret bleu pour venir à Paris. Seulement, sa période terminée, le bataillon territorial libéré, il tint à honneur de remplacer ce «temps perdu», et, pendant quatre jours supplémentaires, il demeura au 11e bataillon actif, qui administrait le 1er bataillon territorial. Combien de réservistes y mettent moins de zèle!

«Ceux qui ont eu alors l'honneur de le voir à l'oeuvre, écrit M. le vicomte du Fresnel, ont pu apprécier sa haute intelligence, ses qualités de travailleur infatigable, toujours hanté du souci d'apprendre davantage de son métier, afin de pouvoir se rendre encore plus utile à son pays.»



UNE CRISE POLITIQUE AU JAPON

Une crise politique des plus graves sévit en ce moment au Japon où l'effervescence populaire est telle que, pendant trois jours, la foule, dans son ardeur à manifester contre le ministère Katsura, a soutenu de véritables combats avec la police et la troupe dans les rues de Tokio.


                Le prince Katsura.

Le cabinet Katsura avait succédé, sous la pression du parti militaire, au cabinet Saïonji, très populaire pour son programme d'économie générale et de dégrèvement fiscal. Peu soutenu par la cour, et ne pouvant réussir à remplacer son ministre de la Guerre qui venait de démissionner sur un refus de crédits nouveaux, le marquis Saïonji dut se retirer, bien qu'il eût la majorité dans les deux Chambres, et le prince Katsura, qui avait été déjà deux fois premier ministre, de 1901 à 1906 et de 1908 à 1911, assuma la tâche ardue de concilier des intérêts en apparence inconciliables. Les événements nous montrent que l'éminent homme d'État n'y a pu réussir. La décision du gouvernement d'enlever les questions militaires à la compétence du Parlement nettement hostile, et dont, à deux reprises, furent prorogées les séances, a mis le comble à l'impopularité du ministère qui, sous la menace de toute une population ameutée, s'est résigné à abandonner le pouvoir.



PLUS FORT QU'A KOEPENIK

LA MOBILISATION DE STRASBOURG

Il est une faculté que l'on a depuis trop longtemps déniée aux Allemands, voire aux pangermanistes: c'est le sens de l'humour. Deux hommes, du moins, deux héros--car on les a vite tenus pour tels en leur pays, étant donné les difficultés de l'entreprise--auront, à peu d'années d'intervalle, tenté à ce point de vue une sorte de réhabilitation de l'esprit national. Ces deux «humoristes», qui jouissent aujourd'hui d'une égale et légitime popularité dans toute l'Allemagne et jusque dans les pays voisins, sont le cordonnier Voigt (l'inoubliable capitaine de Koepenik) et le sous-officier réformé Wolter, dont les exploits, non moins joyeux et d'une ingénuité de moyens tout aussi remarquable, datent à peine d'hier.

Vous paraîtrait-il agréable, histoire de rire un peu par ces temps vraiment trop maussades, de bouleverser l'un des plus vastes camps retranchés de l'Allemagne, d'amener un gros Zeppelin sur les fortifications, d'envoyer, en tenue de parade, au polygone de la ville militaire, 16.000 hommes, 30 généraux et colonels, un gouverneur de forteresse et un général commandant de corps tandis que tous les monuments se pavoisent? La chose est presque trop facile.

Le général von Egloffstein, gouverneur de Strasbourg. Place Impériale à Strasbourg: la foule des immigrés attendant... le retour de l'empereur du polygone. Le général von Fabeck, commandant le XVe corps.

Voici: vous passez au bureau de poste de votre quartier, où vous rédigez un télégramme à votre propre adresse. Ce télégramme ne porte qu'un seul mot: oui, par exemple. Une demi-heure plus tard, un télégraphiste se présente à votre domicile et vous remet la dépêche. Alors vous grattez l'adresse, l'origine du télégramme et le oui, sans toucher aux autres indications. Puis vous écrivez l'adresse du gouverneur de la place et vous ajoutez quelques lignes péremptoires ordonnant la mobilisation des troupes. Hardiment vous abusez du nom de l'empereur Guillaume et, coiffé d'une casquette de télégraphiste, une longue pèlerine jetée sur vos épaules, vous allez porter vous-même cette dépêche au lieutenant qui commande le poste central. Le lieutenant transmet le télégramme au bureau du gouverneur, et, cinq minutes après, la garnison est «alarmée»; la générale retentit; une rumeur de guerre emplit la ville! Des têtes ornent toutes les fenêtres et des foules loyalistes encombrent toutes les rues, cependant que, tranquillement, vous allez prendre un bonne chope et même beaucoup de bonnes chopes dans une brasserie recommandée en attendant que finisse--car tout a une fin--la plaisante aventure.

Ainsi procéda, de point en point, il y a une dizaine de jours, l'ancien sous-officier d'administration d'artillerie Auguste Wolter, réformé depuis peu par l'autorité militaire, et qui, pour occuper ses loisirs et montrer aussi sans doute qu'il était encore bon à quelque chose, s'amusa, au lendemain du mardi gras, à mobiliser toute la garnison de Strasbourg-. Cela se passait le 5 février. Un homme--notre Wolter--portant la casquette à double galon rouge des agents des postes et télégraphes, pénétra au corps de garde de la place Kléber et remit au lieutenant de service une dépêche identique à celle dont nous donnons le fac-similé.


Au gouvernement général impérial, de Strasbourg (Alsace).
--Toute la garnison doit être alarmée immédiatement par le poste central. J'arrive par automobile à midi au polygone des manoeuvres.--Guillaume Imperator Rex.

Télégramme--écrit au crayon bleu sur papier jaune--absolument identique à celui par lequel le mystificateur Wolter mobilisa la garnison de Strasbourg.


L'empereur à Koenigsberg, le jour où on l'attendait à Strasbourg.

Le lieutenant envoie le pli au général'gouverneur von Egloffstein, qui fait sauter le timbre. Une dépêche de Sa Majesté l'Empereur! Le général bondit. Comment! L'empereur est en route pour Strasbourg et l'on n'en savait rien! Heureusement que l'on a devant soi deux heures encore! Vite des ordres, des estafettes, le téléphone, le tambour, tous les tambours qui, dans toutes les casernes, dans toutes les rues, sur toutes les places, battent la générale. Ainsi, dans la ville, et tandis que les troupes munies des toiles de tente, de la gamelle et du manteau, se hâtent vers le polygone, on apprend que Sa Majesté arrivera à midi pour

    Auguste Wolter, en uniforme de sous-officier
  d'administration d'artillerie.
--Phot. E. Dietsch.
passer la revue de la garnison. La Post fait vite vendre, par ses hurleurs, une édition spéciale qu'on s'arrache. Majestueux et lourd, l'Ersatz-Zeppelin sort, lui aussi, de la ville. Le statthalter est, dès 11 heures, sur le terrain de manoeuvre où arrive en coup de vent le prince Joachim, sorti de l'Université, et que reçoit le groupe doré des Excellences militaires avec le chef de police en grand gala. Tout est prêt. Les soldats sont alignés merveilleusement. Immobilité. Silence. Midi sonne!... Une heure sonne! Puis la demie, les trois quarts!... Deux heures, enfin!... L'empereur n'est pas là, toujours. Mais alors?... On se décide enfin à téléphoner à Berlin qui répond que «l'empereur est à Koenigsberg».

Demi-tour. En avant, marche! pour rentrer au quartier. Toutes les troupes repartent du pied gauche qui ne se soucie plus de lancer le pas de parade.

Et, pendant ce temps-là, l'impassible Auguste Wolter, qui venait de disposer pendant quatre heures d'horloge de tout un corps d'armée allemand, savourait tranquillement une excellente bière à la brasserie du Tigre au faubourg National. C'est là que le découvrit et l'arrêta, vers 4 heures de l'après-midi, un agent lancé sur ses traces. Et Wolter fut emmené un peu vivement à la présidence de la police où finit, pour lui, la petite fête dont on s'est beaucoup égayé à Strasbourg et dans maints autres lieux d'Allemagne. Mais, paraît-il, l'empereur Guillaume n'a pas été, cette fois, atteint par la contagion du sourire...
Albéric Cahuet.




Dr Wilson. Lieut. Bowers.       Capitaine Scott.                                     Capitaine Oates.
Le capitaine Scott et ses compagnons, au pied du mont Erebus, avant le départ vers le Pôle.
--Phot. Ponting. Copyright.

LA FIN TRAGIQUE D'UNE EXPÉDITION POLAIRE

D'un jour à l'autre nous nous attendions à recevoir la nouvelle de l'heureuse arrivée en Nouvelle-Zélande de l'expédition polaire de Scott, et voici qu'au lieu d'un joyeux message le télégraphe nous annonce une catastrophe. Après avoir conquis, lui aussi, un mois après Amundsen, le Pôle Sud, le chef de l'expédition et ses quatre compagnons sont morts de faim et de froid sur la route du retour, au moment où ils allaient atteindre le salut.

En janvier 1911, Scott s'établissait, avec douze compagnons, à la terre Victoria, sur les bords du sound Mac Murdo, à quelques kilomètres du point où il avait passé deux ans au cours de sa première exploration en 1901-1903, et tout près de celui d'où, en 1908, Shackleton était parti pour son mémorable raid. Le chef de la mission anglaise possédait donc le très grand avantage de connaître admirablement le terrain sur lequel il allait opérer; de plus, il n'avait point besoin de dépenser son temps et ses forces à chercher la meilleure route vers le Pôle, il lui suffisait de reprendre celle de Shackleton.

Une fois la station d'hivernage construite et aménagée, Scott employa l'automne à installer des dépôts de vivres sur la Grande Barrière, cet énorme glacier, large de 800 kilomètres environ et long de 600, qui s'étend en avant des puissantes montagnes au milieu desquelles se trouve le Pôle. Trois caches de vivres furent ainsi aménagées, la plus méridionale sous le 79° 30' de latitude; alors que, pendant ce temps, Amundsen réussissait à établir son dépôt extrême à 278 kilomètres plus près du Pôle. De ce fait et de ce que leur base d'opérations se trouvait environ 110 kilomètres plus au sud, les Norvégiens possédaient un avantage marqué sur les Anglais.

L'hiver s'écoula sans incident et, au début du printemps austral, le 2 novembre 1911, Scott se mit en route vers le Pôle, à la tête d'un important convoi de dix traîneaux tirés par autant de poneys. Entre temps, deux traîneaux automobiles chargés de fourrages et d'approvisionnements avaient pris l'avance, tandis que des attelages de chiens suivaient avec des vivres de réserve. Par suite de réchauffement des moteurs dû au mauvais fonctionnement de l'appareil de refroidissement par l'air, les tracteurs durent être abandonnés par 80° 30' de latitude. N'empêche qu'ils avaient fourni une traite de pas moins de 300 kilomètres sur le glacier, et singulièrement facilité les transports. Après cela, la marche sur la Grande Barrière continua très lente, sans cesse retardée par d'effroyables blizzards et de très abondantes chutes de neige. Seulement le 10 décembre, trente-huit jours après avoir quitté ses quartiers d'hiver, la caravane arrivait à l'extrémité méridionale de cette immense nappe de glace, au pied de l'énorme massif qui défend l'approche du Pôle. Dès le lendemain, avec sept compagnons, Scott entamait l'ascension des montagnes par le glacier Beardmore, qu'avait suivi Shackleton trois ans auparavant. Les fourrages étant épuisés, les poneys survivants avaient été abattus avant le début de l'ascension. Dès lors, les Anglais devaient s'atteler eux-mêmes à leurs véhicules, tandis qu'au moment de l'attaque des montagnes Amundsen possédait une meute de plus de quarante bêtes vigoureuses. Au début, la marche fut très pénible; toujours la tempête et la neige; par suite, une piste exécrable. Plus haut, le terrain devient meilleur, et les explorateurs avancèrent bon train, couvrant de 24 à 36 kilomètres par étape. Le 3 janvier 1912, Scott arrivait au 87° 32' de latitude, soit à 270 kilomètres du Pôle. Là, pour économiser les vivres, il renvoyait sur l'arrière trois de ses compagnons et continuait avec quatre hommes, le docteur Wilson, deux officiers, le capitaine Oates et le lieutenant Bowers, et un sous-officier, Evans. Quinze jours plus tard, le 18 janvier, juste un mois et un jour après Amundsen, la petite caravane parvenait au Pôle où elle trouvait la tente et le document laissés par les Norvégiens comme preuves de leur passage. Pour ces braves, quelle cruelle déconvenue! Avoir peiné pendant des mois, et, au dernier moment, se voir enlever la victoire par un concurrent plus heureux! Le coup était rude, et qui sait, peut-être sa violence entama-t-elle la force de résistance des explorateurs et prépara-t-elle ainsi, dans une certaine mesure, la catastrophe finale.


L'itinéraire du capitaine Scott et celui de Roald Amundsen.

Si l'ascension du glacier Beardmore avait été difficile, encore plus pénible fut la descente. Sans répit, la tempête et la neige, et toujours un froid très vif, 30° et 40° sous zéro, à une époque correspondant à la fin de juillet et au commencement d'août sous nos latitudes. Finalement, le 15 février, au prix d'efforts surhumains, on arrive à la fin du glacier Beardmore, au pied des montagnes. Là, le sous-officier Evans succombe aux fatigues et aux privations.

Cependant, les grosses difficultés semblent vaincues. Du pied du glacier aux quartiers d'hiver du sound Mac Murdo, il n'y a plus que 650 kilomètres, et sur toute cette distance, c'est la plaine de là Grande Barrière. Mais l'adversité s'est acharnée sur la malheureuse expédition. La température devient excessive; dans la journée le thermomètre oscille autour de 35° sous zéro et, la nuit, tombe à 43°! Avec cela, constamment un vent debout qui rend le froid encore plus âpre, et, à chaque instant, des blizzards et des chutes de neige. Dans de telles conditions, combien est épuisant le halage des traîneaux!

En même temps, la lenteur des progrès oblige à la diminution des rations; il importe avant tout de garder une quantité de vivres suffisante pour atteindre le dépôt le plus méridional, l'One Ton Camp, la cache contenant une tonne de conserves. C'est ainsi que plus la lutte devient pénible, plus la force de résistance des voyageurs diminue. Après un mois de marche, Scott se trouve encore à plus de 250 kilomètres de la station.

Sur ces entrefaites, le capitaine Oates, gravement «mordu» par la gelée aux pieds et aux mains, s'affaiblit de jour en jour; le malheureux se traîne plutôt qu'il ne marche. Malgré ses instantes prières, ses camarades refusent de l'abandonner, et, pour lui permettre de suivre, ralentissent leur allure, alors que chaque heure perdue diminue les chances de salut de la caravane entière.

Le 16 mars, la petite troupe se trouve retenue sous la tente par la tempête, lorsque Oates, à toute extrémité, parvient à se lever dans un suprême effort: «Je sors, et resterai dehors quelque temps», dit-il. Comprenant sa résolution, ses compagnons s'efforcent de le retenir; leurs supplications demeurent inutiles... et ce vaillant disparaît pour toujours dans l'ouragan blanc. «Oates, écrit Scott, avait coupé lui-même le lien d'affection qui conduisait ses amis à la mort.»

Après ce drame, les trois survivants lèvent immédiatement le camp et, en dépit de la tourmente, poursuivent leur marche désespérée. Encore un effort, le dépôt du 79° 30' n'est plus loin. Après cinq jours de fatigues surhumaines, ils vont toucher le but, lorsque, le 21 mars, à 20 kilomètres de la précieuse «cache» de vivres, un nouveau blizzard, plus terrible que les autres, fond sur les infortunés voyageurs. Leurs caissons de vivres sont presque vides, et toujours l'ouragan fait rage. C'est ainsi que, lentement, ces héroïques pionniers succombent les uns après les autres, aux tortures de la faim et du froid, gardant, jusque dans l'agonie, la plus admirable sérénité. Scott et ses trois compagnons sont morts en héros de Plutarque.


La veuve et l'enfant du capitaine Scott. Photographie prise avant le départ de Mrs Scott, qui s'est embarquée le 4 janvier dernier pour aller au-devant de son mari, en Nouvelle-Zélande, et qui a appris la fatale nouvelle à Honolulu.

Le capitaine Scott, avant son départ.--Phot. Russell and sons, Southsea.

Défaillant, le chef de l'expédition trouve encore la force de tenir un journal et d'adresser au peuple anglais un suprême message, admirable de simplicité et de grandeur d'âme:

«Nous sommes faibles, écrit Scott, nous pouvons à peine tenir la plume. Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir entrepris cette expédition; elle montre l'endurance dont sont capables les Anglais, leur esprit de solidarité, et prouve qu'aujourd'hui ils savent regarder la mort avec autant de courage que jadis.

» Nous avons couru des risques; nous savions d'avance que nous les courrions.

» Les choses ont tourné contre nous, nous ne devons pas nous plaindre, mais nous incliner devant la décision de la Providence, décidés à faire de notre mieux jusqu'à la fin.

» Si, dans cette entreprise, nous avons volontairement donné nos vies, c'est pour l'honneur de notre pays. J'adresse donc un appel à mes compatriotes, et les prie de veiller à ce que ceux dont nous étions les soutiens dans la vie ne soient pas abandonnés.»

Dès les premiers jours de mars, l'escouade demeurée aux quartiers d'hiver s'était portée en avant au secours du chef de l'expédition. Malheureusement, le mauvais temps paralysa ses mouvements. Ce fut seulement six mois plus tard, en octobre dernier, au début du printemps austral, que les recherches purent être reprises; elles aboutirent à la découverte des cadavres des héroïques explorateurs et des carnets racontant leur effroyable agonie.

La catastrophe est due principalement à des conditions météorologiques adverses et au mauvais état de la neige qui en a été la conséquence. Alors que. sur la Grande Barrière, Amundsen n'a point éprouvé de grosses tempêtes et n'a essuyé que deux tourmentes dans les montagnes, Scott a été pour ainsi dire constamment enveloppé par des blizzards. Shackleton, lui aussi, fut assailli par de fréquents ouragans et rencontra de vastes espaces recouverts de neige molle. De plus, les nombreuses séries d'observations faites dans le sound Mac, Murdo par les trois expéditions anglaises qui y ont hiverné montrent la fréquence des ouragans dans cette région. Il est donc évident que la route anglaise vers le Pôle Sud, c'est-à-dire la partie occidentale de la Grande-Barrière située au pied des hautes montagnes de la terre Victoria, forme une sorte de trou du vent, au fond duquel tombent d'abondantes masses de neige. Au contraire, plus à l'est, au large de cette chaîne, la partie médiane de la Grande Barrière, qui a été parcourue par les Norvégiens, est une zone de calme relatif. De plus, les autorités en matière d'exploration polaire, Nansen, Shackleton, attribuent l'affaiblissement progressif de la caravane au scorbut. La terrible maladie avait visité l'expédition avant le départ pour le Pôle; un des membres de l'escouade du sud avait même été atteint. Il est donc permis de penser que, pendant la marche vers le Pôle, l'alimentation exclusive en conserves, jointe aux fatigues de la route, a déterminé une nouvelle éclosion traîtresse de la redoutable affection, dont les lents progrès ont mis les vaillants explorateurs hors d'état de résister aux intempéries et aux privations.

D'autre part, une des causes du désastre doit être cherchée dans l'absence d'animaux de trait au moment de l'assaut final. Tandis que des meutes bien entraînées enlevaient rapidement les traîneaux d'Amundsen, les Anglais durent haler à bras les leurs dans la pénible escalade des montagnes. Enfin, Scott et ses compagnons n'avaient point cette maîtrise du ski que possèdent les Norvégiens habitués dès l'enfance à l'emploi de ce patin. De là, la lenteur des étapes, qui a conduit à la mort ces héroïques explorateurs.
Charles Rabot.




Le château présidentiel et l'école militaire de Chapultepec, près de Mexico. Le château est la résidence habituelle du président Madero; les élèves de l'école militaire sont, selon les uns, à la tête de l'insurrection,--selon les autres, de la résistance.

LA GUERRE CIVILE AU MEXIQUE

M. Madero, qui, il y a bientôt deux ans, contraignait par la force M. Porfirio Diaz à abandonner le pouvoir, et que la révolution victorieuse portait alors à la présidence des États-Unis du Mexique, vient à son tour d'éprouver les hasards d'une sédition militaire, dirigée, cette fois, contre lui. Dimanche dernier, les partisans du général Félix Diaz, neveu de l'ancien président, entraînaient presque toutes les troupes de la garnison et, avec ce concours, délivraient leur chef, emprisonné depuis l'insuccès de sa précédente tentative insurrectionnelle. Après un violent combat entre les troupes fédérales et les rebelles, ceux-ci s'emparaient de l'arsenal, et le général Félix Diaz se proclamait lui-même président de la République.


Le président Madero.
--Phot. comm. par M. Adossidès

Le général Félix Diaz.
--Phot. comm. par M. Humblot.

En un pays où les questions de personnes sont seules en jeu, ce ne sont point des raisons politiques qu'il faut chercher à un tel mouvement. Depuis longtemps déjà, M. Madero avait à lutter contre les menées de nombreux adversaires. «Dès ses débuts, nous écrit M. N. C. Adossidès, qui est fort averti des origines de la crise actuelle pour avoir récemment séjourné au Mexique, le nouveau président fut l'objet de critiques acerbes; on alla jusqu'à affirmer qu'il s'était fait rembourser les frais occasionnés par la révolution. A vrai dire, les mécontents, ses anciens amis pour la plupart, se plaignaient surtout de n'avoir pas reçu un prix suffisant de leurs services, et si l'on voit aujourd'hui certains généraux, ses partisans d'autrefois, faire cause commune avec Félix Diaz, c'est que Madero dut résister énergiquement à leurs exigences exorbitantes.

» Pasqual Orozco et Zapata devinrent ainsi ses ennemis acharnés. Leur aide lui avait été indispensable pour conquérir le pouvoir, car, véritables chefs de bandes, ils avaient à leur disposition des hordes vite excitées par l'appât de riches butins. Le succès de Madero assuré, ils l'accusèrent de ne point tenir ses promesses, et reprirent les armes contre lui.

» Déconsidérés, sans prestige, ils n'étaient pourtant pas les plus à craindre. Un autre adversaire, beaucoup plus redoutable à cause de l'estime qui s'attachait à son nom, se mit bientôt sur les rangs: le général Félix Diaz, très populaire dans l'armée, réussit, au mois d'octobre dernier, avec quelques centaines d'hommes, à s'emparer de Vera-Cruz. Arrêté peu de jours après, il fut condamné à mort par la cour martiale; mais l'opinion publique intervint en sa faveur, et Madero commua sa peine en celle des travaux forcés.»

Le général Diaz paraît avoir rencontré, à Mexico, de vives résistances. Les troupes fidèles ont livré aux mutins de nombreux engagements, et l'on annonce que M. Madero, demeuré maître du palais national, organise la lutte, tandis que, d'après certaines informations, Mme Madero résiderait toujours au château de Chapultepec, à quelques kilomètres de la capitale.



PRUSSE ET HANOVRE

Le 10 février, à Carlsruhe, au cours d'un bal au château grand-ducal de Bade, l'empereur Guillaume a officiellement annoncé les fiançailles de la princesse Victoria-Louise de Prusse et du prince Ernest-Auguste de Cumberland, petit-fils du roi de Hanovre et héritier présomptif--depuis la mort de son frère aîné le prince Georges--du grand-duché de Brunswick. L'événement est d'importance; les fiançailles scellent en effet la réconciliation des maisons de Prusse et de Hanovre de même que le


Le prince Ernest-Auguste de Cumberland. Phot. Hutzel.

Une fiancée en uniforme des hussards de la Mort: la princesse Victoria-Louise de Prusse.

mariage de l'empereur Guillaume avec une princesse de Schleswig-Holstein mit fin à une autre vieille querelle. On ne croit point que le duc de Cumberland, père du fiancé, puisse renoncer lui-même officiellement à ses droits sur le Hanovre; mais sans doute abdiquera-t-il en faveur de son fils, ce qui permettrait de résoudre la question de la souveraineté du Brunswick, actuellement administré par une régence qui doit cesser lorsque les Cumberland, héritiers du grand-duché, auront renoncé à leurs prétentions sur le Hanovre.

La princesse Victoria-Louise a vingt ans. Elle est blonde, fine, spirituelle, vive, et, par ses saillies espiègles, met beaucoup d'animation jeune à la cour de Potsdam. Le prince Ernest-Auguste, âgé de vingt-cinq ans, est un officier bavarois de belle allure.




LA «MARISMA».
--Auprès d'une hutte de berger, M. Henri Lagatu, professeur
de chimie à Montpellier, chargé de l'expertise, et son guide.

Photographie de M. Louis Bertrand, communiquée par M. H. del Camino,
principal propriétaire de la Marisma.

LES MARAIS DU GUADALQUIVIR

Notre correspondant de Madrid nous écrit:

Une rapide excursion vient de me faire connaître la région des marais du Guadalquivir dont la concession au «Crédit foncier du Sud de l'Espagne» est l'objet d'une enquête judiciaire, prélude, à en croire certaines informations, d'un scandale analogue à l'affaire Rochette, où seraient compromis 5 millions et impliquées de hautes personnalités espagnoles et françaises.

Ces marécages ne sont pas ceux que les touristes qui descendent en bateau le Guadalquivir de Séville à Sanlucar de Barrameda peuvent apercevoir, s'étendant à perte de vue sur leurs deux rives et servant de pacages aux troupeaux de taureaux de course. Les terrains désignés dans le dossier sous le nom de «Marisma Gallega d'Aznalcazar» et de «Lago de Almonte», sont situés à l'ouest du bras droit du Guadalquivir, dit «Brazo de la Torre», non navigable sauf pour de petites embarcations.


Vue du Carlo Travieso. Dans le fond passe au grand trot
une troupe de chameaux qu'il a été impossible d'approcher.

Phot. Louis Bertrand, communiquée par M. H. del Camino.]

Occupant, depuis Coria del Rio jusqu'à l'embouchure, l'emplacement probable de l'ancien estuaire du fleuve, ces terrains d'alluvion, abondants en silice, se présentent tantôt sous l'aspect d'un sol pulvérulent et grisâtre, tantôt couverts d'herbes aquatiques et semblables à des rizières ou aux pampas américaines. Ils sont parsemés de trous appelés «ojos» (yeux), sources insondables, dissimulées sous des couches de mousse, mais que le bétail de ces parages a l'instinct d'éviter, et traversés par tout un réseau de canaux («canos» ou «canadas»), les uns d'eau courante, les autres aveuglés. On y trouve enfin quelques «lueios», sortes de lagunes où séjournent le plus longtemps les eaux. Du côté de la mer, le long du rivage, les marais sont bordés par de vastes dunes de sable, et, du côté de la terre, par d'immenses forêts de pins, d'eucalyptus, de chênes et de palmiers nains, réparties en plusieurs grandes propriétés, notamment celle de la comtesse de Paris à Villamanrique, sa résidence, la chasse royale du «Coto del Rey», et surtout le «Coto de Doña Alla», fameux par l'abondance et la variété de sa faune presque unique en Europe, où l'on chasse encore le sanglier à l'épieu, comme au moyen âge, et où l'on a pu même acclimater des chameaux, amenés des Canaries. Les marais eux-mêmes sont d'ailleurs abondants en gibier d'eau.


                           Carte des marais du Guadalquivir.

Cette vaste étendue se divise en plusieurs parties: la «marisma d'Aznalcazar», qui commence près du bourg de ce nom, à l'est de Villamanrique, et couvre 25.000 hectares; la «marisma Gallega», d'une superficie de 15.000 hectares, comprise entre le «Brazo de la Torre» et le «Caño Travieso», et la «marisma de Hinojos», voisine du «Lago de Almonte», bande de terrain argileux et assez ferme, qui n'est couverte d'eau qu'en hiver.

Pour mettre cette contrée en exploitation agricole, il faudrait, au moyen du drainage des canaux, l'assécher, et en même temps débarrasser la terre du sel dont elle est imprégnée: ces opérations exigeraient évidemment de longs et coûteux travaux. Plusieurs tentatives ont déjà été faites en ce sens; leur histoire, fort intéressante pour l'intelligence de l'affaire Péquignot, vaut d'être brièvement contée.

C'est en 1876 que la première concession pour l'assèchement des marais d'Aznalcazar, qui appartiennent, pour la plus grande part, à M. Hilario del Camino, de Séville, fut faite en faveur de MM. Moréno Benitez et Iscar moyennant une caution de 10.000 pesetas et un délai de dix ans pour achever les travaux et douze ans pour livrer le terrain à la culture. Mais rien de sérieux ne fut exécute, et M. Iscar chercha, en 1897, à revendre, pour 50.000 pesetas seulement, sa concession à M. Hilario del Camino, qui n'en offrit que 2.000 pesetas,--ce qui donne une idée de la valeur de ce titre dont Péquignot a tiré depuis 5 millions! Entre temps, plusieurs ingénieurs étrangers ou espagnols étaient venus opérer des relevés sur le terrain, et l'affaire avait été successivement étudiée par une «Compagnie péninsulaire» domiciliée à Madrid, par M. Sundheim, propriétaire de mines à Huelva, et plusieurs autres, sans qu'aucun y donnât suite. La concession primitive Benitez-Iscar semblait donc légalement périmée, lorsqu'un décret royal du ministère des Travaux publics, en date du 12 juillet 1910, la renouvela en faveur d'un M. Fernando Cazana; puis un autre décret du 19 juin 1911 transféra cette concession (en même temps que celle du lac d'Almonte, adjugé en 1910 aussi à un M. Zapata) à MM. Caraux et Louis Renaut, le premier la cédant au second. Enfin, un troisième décret, en date du 10 mars 1912, attribuait cette même concession à M. Paul Péquignot (qui apparaît alors pour la première fois et ne s'est jamais rendu personnellement aux «marismas»), comme conseiller-délégué du «Crédit foncier du Sud de l'Espagne».

Depuis, on n'avait rien su de l'affaire à Séville, jusqu'à l'arrivée, en vertu d'un mandat judiciaire, de M. Henri Lagatu, professeur de chimie à l'École nationale d'Agriculture de Montpellier, commissionné comme expert agronome pour l'analyse des terrains. Il y séjourna, il y a un mois, plus de vingt jours, en compagnie de M. Louis Bertrand, agent du consulat français.

Les résultats des investigations de M. Lagatu appartiennent encore au secret de l'instruction; mais nous croyons savoir que, d'accord avec les autres personnalités compétentes, il admet la possibilité de l'assèchement et de l'exploitation agricole des «marismas» à force de temps et d'argent. Seulement, quelles qu'en soient les difficultés matérielles, l'entreprise ne serait possible que si les concessionnaires étaient ou devenaient vraiment les possesseurs du terrain. Tel n'était point précisément le cas.

Il semble en outre singulier que, tandis que les décrets de concessions se succédaient, la Direction des Travaux publics de la province de Séville déclare ne posséder aucun dossier à ce sujet. Mais c'est à l'instruction qu'il appartient d'élucider toutes ces anomalies et le rôle des diverses personnalités impliquées dans cette affaire, qui vient de motiver la démission de l'ambassadeur d'Espagne à Paris, M. Pérez Caballero.
J. C.




Déjeuner à la pagode du Nuage de Jade vert
(Pi Yunn Sseu): à gauche, vêtu de bleu, le bonze de la pagode.

UN MOIS A PÉKIN

IV.--EN EXCURSION: LA «PAGODE DU NUAGE DE JADE VERT»

Les buts d'excursions aux environs de Pékin sont nombreux et intéressants. Je ne vous parlerai pas de celle au tombeau des Ming et à la grande muraille, qui est classique; je n'ai pas pu la faire, empêché que j'étais par tous mes rendez-vous. Mais nous en avons fait une, délicieuse, au temple de Pi Yunn Sseu (Pagode du Nuage de Jade vert) près du Parc de Chasse, en compagnie de l'aimable M. Bouillard, qui s'était chargé de l'organisation et du ravitaillement.

Partis de Pékin en auto vers 2 heures, nous sommes arrivés trois quarts d'heure après devant le Palais d'Été où nous avons trouvé des ânes et des chevaux qui nous ont amenés, vers 5 h. 1/2, au Temple, situé au pied des premières collines de l'Est.

Là, dans un décor saisissant, se dresse le plus admirable monument qu'on puisse imaginer. C'est, dans un amphithéâtre naturel d'une grande allure, une succession de portiques, de ponts, de cours, de terrasses, d'escaliers, de pagodes, de pavillons qui escaladent la pente, assez forte, de la colline et conduisent au sommet d'une tour bouddhique, sorte d'autel grandiose, érigeant ses pylônes à multiples étages et ses bas-reliefs de pur art hindou dans un ciel resplendissant. Des polychromies peintes aux portiques en bois, on passe aux arcs de triomphe en céramique, puis on arrive peu à peu aux marbres hâlés et imprégnés de soleil, patines à plaisir et ciselés comme des orfèvreries... C'est une merveille.

Ces morceaux d'architecture bouddhique ne sont pas rares à Pékin et dans ses alentours. C'est, m'a dit M. Bouillard, à l'empereur Tien Long, souverain lettré, artiste et très éclectique, qu'on doit l'introduction, en Chine, d'une certaine quantité de dogmes de la religion hindoue et, par suite, de monuments inspirés des traditions bouddhiques. Ce souverain fit même venir à Pi Yunn Sseu des architectes et des artistes de l'Inde pour exécuter cette partie de la construction, qui se trouve enchâssée dans le temple chinois comme un diamant dans du jade.

Tien Long devrait être adopté comme patron par les calligraphes. Un autographe de lui était--et est encore--considéré par les Chinois comme un chef-d'oeuvre. Les temples les plus célèbres et les plus admirés sont ceux auxquels, par faveur spéciale, il a fait don d'une page de son écriture qui, soigneusement et fidèlement reproduite dans ses moindres détails, a été gravée sur une stèle de marbre blanc, dressée à la place d'honneur, sous un pavillon spécial. Les Chinois, grands admirateurs de l'art graphique, prennent, dans tous les endroits où il s'en trouve, de nombreux calques et empreintes de ces caractères impériaux. Toutefois, leur respect de l'écriture ne va pas jusqu'à leur faire oublier celui de la saleté, et presque toutes ces inscriptions demeurent badigeonnées du noir de fumée qui a servi à les décalquer et qu'on ne se donne pas la peine de laver une fois l'opération terminée.

Ces gens sont tout en contradictions.

La plupart des gardiens laissent froidement opérer sous leurs yeux les profanations les plus honteuses. Du reste, ce ne sont pas précisément des gardiens: ce sont des hommes quelconques, qui habitent là dedans, tout simplement, on ne sait en vertu de quel droit; personne ne les paie, ils ne dépendent de personne et vivent uniquement des pourboires des visiteurs.

On pourrait leur confier la Joconde, si on la retrouve.

La partie artistique de notre excursion était agrémentée d'un service de subsistances qui ne laissait rien à désirer et qui avait bien son charme, croyez-moi. Les boys de M. Bouillard, sous la conduite du cuisinier, étaient partis avant nous, emportant un matériel complet de couchage, des ustensiles de cuisine, d'abondantes provisions de bouche, la vaisselle et les valises.

A l'entrée du temple, un vieux bonze nous a accueillis aimablement. Les boys avaient installé nos lits dans les diverses chambres de la pagode et servi des rafraîchissements dans une des cours ombragées et fleuries, près d'une source au réjouissant murmure, dans laquelle étaient plongées, jusqu'au goulot, de nombreuses bouteilles aux formes variées.

Jusqu'au soir nous visitâmes la pagode dans tous ses détails, ne nous lassant pas d'admirer et de nous émerveiller.

Après un succulent dîner et une agréable soirée de causerie, nous fûmes nous coucher. Chacun de nos lits, qui avaient été dressés sur des estrades, au fond des chambres entre deux brûle-parfums de bronze entourés d'inscriptions, avait l'air d'attendre quelque bouddha souriant et pansu, comme celui qui, bienveillant, au milieu des décombres, siège à l'entrée du temple.


Les rizières de la banlieue de Pékin, vues de la Fontaine de Jade.

Au dehors, les clochettes pendues aux corniches retroussées se mirent à linter discrètement dans la nuit au gré des bouffées de brise, et je m'endormis du sommeil du juste.

Le lendemain, promenade au Parc de Chasse et visite des ruines d'une lamaserie thibétaine, autre fantaisie de Tien Long. Il faudrait la plume évocatrice de Loti pour vous dire le charme et la grandeur de ces lieux, l'étrangeté des grands pins blancs aux troncs tourmentés, qu'on croirait enduits d'une couche d'argent, et au feuillage en bronze patiné.

Il y a des arbres partout, dans ces temples; ils ont l'air de faire partie de l'architecture. Les beaux artistes qui créèrent ces merveilles ont certainement tenu compte de leur présence lorsqu'ils combinèrent leurs plans, et ils ont bâti en les respectant et en les utilisant comme accessoires décoratifs. Certains d'entre eux, plusieurs fois centenaires, sont d'une forme et d'une couleur inimaginables.

En vérité, je vous le dis, la Chine est un admirable pays.

A la suite d'un déjeuner finement arrosé, nous fîmes nos adieux au bonze qui était venu, sans façon, boire avec nous le petit verre de cognac de l'amitié et fumer la cigarette de paix. Il va sans dire que le pourboire traditionnel ne fut pas oublié. De nouveau, sur nos ânes ou nos chevaux, nous suivîmes la route aux dalles disjointes et usées, nous éloignant à regret de cette émouvante oeuvre d'art.

Sur le chemin du retour se trouve, près du Palais d'Été, une autre belle chose --la Fontaine de Jade--qui mériterait toute une littérature. De là on découvre l'immense Pékin dans toute sa plate étendue, avec, au premier plan, en avant du Palais d'Été, une succession de rizières inondées dont les digues forment comme un réseau de cloisonné.


Entrée de l'ancien Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires étrangères).


Yuan Chi Kaï, président de la République chinoise.
Dessin d'après nature de L. Sabattier, sur lequel le Président a apposé sa signature.

LE PORTRAIT DE YUAN CHI KAI

16 juin.



La patience est une vertu chinoise, il faut le croire, et la mienne fut soumise ici à une longue épreuve. Non pas que j'aie été le moins du monde victime du mauvais vouloir des hauts personnages dont je voulais faire de rapides portraits. Au contraire, dès mes premières démarches, ils m'ont fait répondre que ce serait avec plaisir, mais qu'ils étaient très occupés et qu'il fallait attendre.

J'ai tellement attendu que j'ai eu un moment de désespérance; mais, grâce à l'infatigable obligeance du général Munthe, à qui notre ministre, M. de Margerie, avait bien voulu demander de m'obtenir les audiences que je sollicitais, j'ai, enfin, été reçu par le président de la République chinoise.

Le nouveau Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires étrangères), résidence actuelle de Yuan Chi Kaï, est un vaste bâtiment en briques grises, tout neuf. tout américain, d'architecture vaguement palatiale, d'un style yankee assez prétentieux, genre gratte-ciel, moins les étages. On y accède par une étroite ruelle tout encombrée de soldats et où les pousse-pousse eux-mêmes ont peine à se croiser. Comme c'est une construction à l'européenne--à l'américaine, veux-je dire--l'entrée ne comporte pas le fameux pan de mur ornementé qui, devant tous les yamen, tous les temples et même les maisons particulières (quand il y a de la place), empêche les mauvais esprits de pénétrer; mais on l'a remplacé, à l'intérieur, dans la cour, par un monumental paravent de bois, très moderne lui aussi, qui leur barre fort bien la route ou, en tout cas, les oblige à faire un détour qui brise leur élan.

Yuan Chi Kaï m'a reçu dans son vaste cabinet où rien, vraiment, ne rappelle la Chine; pas un meuble, pas un objet d'art qui ne soient modernes; c'est confortable et cossu. Le Président, venu très courtoisement au-devant de moi jusqu'à la porte, me tend la main à l'européenne et me souhaite la bienvenue par l'intermédiaire du général Munthe. C'est un homme d'une soixantaine d'années, semble-t-il, au torse puissant et aux jambes courtes; les mains sont petites et fines. Il est vêtu du nouvel uniforme chinois en toile kaki, avec des boutons dorés, des broderies au collet, des pattes d'épaulettes à étoiles et des aiguillettes. De courtes bottes molles complètent cette tenue d'une irréprochable correction mais dont la sobriété me fait penser--avec quel regret!--aux anciens atours abolis. Son Excellence devait avoir grande allure, en robe de mandarin...

L'air bienveillant et affable de mon modèle, son sourire infiniment bon, me semblent justifier tout le bien que m'en a déjà dit le général Munthe qui n'en parle qu'avec le plus affectueux respect, vantant chaleureusement sa bonté et sa fidélité envers ses amis.

Je crois pourtant qu'il vaut mieux ne pas être de ses ennemis; mais, n'ayant eu ni le temps ni les éléments nécessaires pour me faire sur lui une opinion définitive, je m'en tiens à celle du général Munthe.

Après quelques phrases de politesse, le Président s'est assis à son bureau et, sur ma demande, a continué à s'occuper des affaires courantes, examinant des papiers, prenant des notes, donnant des signatures. Celle qui orne mon croquis est de sa propre main, bien entendu, et c'est, m'a dit ensuite son secrétaire, une faveur qu'il ne prodigue pas. Quant à mon dessin, tout en étant assez ressemblant, il n'est pas fameux, je suis le premier à le reconnaître; mais, je peux bien le dire sans lui manquer de respect, le Président a très mal posé. Je ne pouvais pourtant pas me permettre de rappeler à l'ordre un tel chef d'État.

L'exemple parti de si haut n'a pas tardé à être suivi, et, après le président de la République, le président du Conseil, la plupart des ministres, vice-ministres et secrétaires, m'ont, à l'envi, accordé quelques moments de pose; si bien que, maintenant, je ne sais plus où donner de la tête.

Beaucoup de physionomies intéressantes, parmi ces hommes politiques de la nouvelle Chine, les unes fines, les autres énergiques, des malicieuses, des bonasses, toutes énigmatiques. Les Chinois sont si loin de nous!

QUELQUES HOMMES D'ÉTAT

Le président du Conseil, Tong Shoa Yi, qui parle admirablement l'anglais, m'a paru être remarquablement intelligent.

C'est une curieuse figure que la sienne: la proéminence de l'arcade sourcilière sous la fuite du front, la minceur de la bouche sous la moustache émondée, la pesanteur du regard derrière les lunettes, composent un ensemble d'une austérité un peu inquiétante. La parole est sobre et précise; la voix grave n'a rien des tonalités aiguës particulières aux Chinois. Tong Shoa Yi a étudié en Amérique, où il a longtemps séjourné, et d'où il paraît avoir rapporté, en même temps que l'accent du pays, un esprit pratique et des idées modernes bien arrêtées.


Le nouveau Ouaï Ou Pou.

Il avait revêtu, pour poser, un veston en flanelle blanche de coupe assez analogue à celle de la vareuse de nos marsouins: col droit et deux rangs de boitons; pantalon européen, naturellement. Comme il me demandait mon avis sur ce complet qui, dans son idée, est destiné à devenir le vêtement national, sorte d'uniforme civil, je lui ai répondu qu'il avait l'air très confortable et très commode et que, si on l'adoptait, il ne fallait pas manquer de prescrire, comme on fait en France pour nos soldats, de boutonner à droite la première quinzaine et à gauche la seconde, pour éviter d'user toujours le même côté. Quand on fait une loi somptuaire, il faut la faire complète.


PI YUNN SSEU (LA PAGODE DU NUAGE DE JADE VERT).--Le portique de marbre.
Aquarelle de L. Sabattier.


Le secrétaire général de la présidence de la République, Liang Che Yi.

Une chose qui m'a fait beaucoup de peine c'est de voir, sur tous les bureaux présidentiels ou ministériels, des porte-plume et de l'encre. O progrès!

Où est le bel encrier chinois dans lequel on voit les lettrés des peintures anciennes délayer leur encre avec une attention et un soin si touchants? Où est le beau bâton d'encre de Chine, avec ses ornements et ses devises ou ses pièces de vers moulées en beaux caractères anciens ou modernes? J'en ai un splendide, qui porte en lettres dorées ces mots: «Puissé-je vous servir encore dans dix mille ans!»

Le tout est remplacé, maintenant, par une boîte en cuivre, ronde ou carrée, contenant une pâte noire toute préparée qui doit être fabriquée et vendue en gros par les Japonais, ces Allemands de l'Extrême-Orient.

On dirait une boîte à cirage.

Je sais bien, c'est plus commode, plus vite fait, mais puisque le temps ne compte pas, en Chine...

Ces détails semblent indiquer un état d'esprit alarmant au point de vue du pittoresque et une tendance à réformer moins les moeurs ou les institutions que les choses. Il est plus facile de frapper l'oeil que l'esprit. Si les tailleurs et les architectes s'en mêlent, il ne restera bientôt plus rien de beau à voir à Pékin.

Tsaï Ting Kan, secrétaire particulier de Yuan Chi Kaï, est bien le Chinois le plus aimablement accueillant que j'aie encore rencontré. Il est fin, spirituel et de bonne humeur, avec de la malice plein la face. Il parle, lui aussi, très bien l'anglais, et, en causant avec lui, on finit par avoir l'impression que le costume national, qu'il a conservé, est un déguisement; d'autant plus que, sous sa longue lévite bleue, il porte un pantalon de drap et des bottines à boutons. Mon admiration pour la Chine et mon enthousiasme pour son art lui ont causé un visible plaisir et, lorsqu'il a su ma passion pour les caractères chinois, il m'a offert le plus délicat témoignage de sympathie sous la forme d'une collection de pinceaux à écrire que je considère comme un très précieux cadeau.


Le ministre des Finances, Hsiun Si Ling.
Le secrétaire particulier de Yuan Chi Kaï.

Le ministre de l'Intérieur, Tchao Ping Tiunn.


Le président du Conseil, Tong Shoa Yi.

Les cinq personnages ont apposé sur les croquis originaux de L. Sabattier leur signature autographe des deux derniers en écriture latine en même temps qu'en écriture chinoise.


Une partie peu visitée du Palais d'Été.

Liang Che Yi, secrétaire général de la présidence, m'a reçu d'un air fort enjoué et n'a cessé de rire pendant toute la séance, en bavardant avec le général Munthe qui, fidèlement, me sert d'introducteur et d'interprète auprès de Leurs Excellences. Celui-là ne parlant que le chinois, je suis forcé de le juger sur l'apparence, ce qui fait un peu partie de mon métier; et quelques vers de la fable du Souriceau me viennent à la mémoire: