LES OBSÈQUES DE NAZIM PACHA

CHOSES DE TURQUIE

Les obsèques de Nazim pacha ont été célébrées au lendemain même du coup d'État, à Constantinople, sans grande pompe, mais cependant avec la dignité convenable. Tous les attachés militaires étrangers avaient tenu à suivre le cortège funèbre; et le sultan avait délégué, pour le représenter, son premier aide de camp.

La dépouille du mort fut apportée à la mosquée Suleimanié, où, dans la cour, la famille de Nazim a son turbé, son mausolée de marbre blanc. Déposé sur un banc de pierre en arrière duquel des troupes rendaient les honneurs, le cercueil attendit un assez long temps les prières suprêmes. Et puis on le descendit dans la fosse toute préparée, que dominera bientôt une stèle coiffée d'un turban, comme celle qui, sur la photographie, se dresse en avant du monticule où s'entasse la terre de la tombe.

C'est le général Izzet pacha qui remplace Nazim à la tête de l'armée turque, comme généralissime et ministre de la Guerre.

Un de nos lecteurs, M. A. Beneyton, qui le connut; au Yémen, dont il était allé réprimer l'inquiétante insurrection, se proclame fier de son amitié, et fait de lui ce portrait sympathique:

«Elevé dans sa famille par une gouvernante française, Izzet pacha parle notre langue avec une pureté parfaite. Chef d'état-major général de l'armée depuis cinq ans, il n'a quitté ce poste que pour aller pacifier l'Yémen. Il y a réussi au delà de toute espérance.

» C'est un des hommes qui font le plus honneur au nouveau régime: foncièrement bon, honnête, patriote ardent, sans ambitions politiques comme sans compromissions, on peut le comparer avec les plus grands hommes d'État ou de guerre de n'importe quel pays d'Europe.»

Ajoutons que le prestige du nouveau généralissime est considérable dans l'armée ottomane. On a vivement regretté qu'il ne fût pas présent lors de la déclaration de guerre. On s'était hâté de le rappeler. Les patriotes ottomans sont ardemment convaincus qu'il sera à la hauteur de la formidable tâche qu'il a assumée d'un coeur vaillant.

Avec la reprise des hostilités, on s'attend à ce que de gros efforts soient tentés par les alliés contre les trois villes qu'ils assiègent: Janina, Scutari d'Albanie et Andrinople. Nous donnons ici les photographies des trois hommes d'admirable énergie, dont les noms, quoi qu'il advienne, survivront dans l'histoire au même rang que celui d'un Osman pacha ou d'un Denfert-Rochereau: Vehib bey, qui commande Janina; Hassan Riza bey, qui défend Scutari, et Choukri pacha, de qui l'indomptable intrépidité est déjà presque légendaire et à qui l'on prêtait récemment la résolution farouche de tourner ses propres canons contre Andrinople même, plutôt que de la rendre.


Vehib bey, défenseur de Janina.

Hassan Riza bey, défenseur de Scutari.
Phot. Phébus.


Le nouveau généralissime Izzet pacha. Phot. Georges Rémond.            Choukri pacha, défenseur d'Andrinople.

LES DÉFENSEURS DE LA TURQUIE



LES FRONTIÈRES DE L'ALBANIE

La crise balkanique a pour conséquence une crise européenne qui, en réalité, constitue le véritable danger pour la paix entre les grandes puissances. Le gouvernement de Vienne, en dépit de toutes les concessions faites par les Serbes (renonciation à un port serbe sur l'Adriatique, satisfaction donnée pour l'incident Prochazka, offre de négocier pour établir de meilleurs rapports économiques, etc.), n'a pas démobilisé.

Pourquoi donc l'Autriche-Hongrie reste-t-elle prête à entrer en guerre au risque d'y entraîner le continent tout entier?

Le gouvernement de Vienne a cette attitude uniquement en raison de la question d'Albanie dont le règlement va bientôt concentrer l'attention de l'Europe.

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La véritable Albanie est une région toute spéciale, divisée en une série de cloisons étanches dont les montagnes forment les parois et qui communiquent par un petit nombre de passages. Sur ce territoire, sans routes, sans industrie, sans commerce, vivent chichement environ 1.330.000 d'Albanais (1 million de musulmans, 240.000 orthodoxes, 90.000 catholiques romains). Tous ces chiffres sont approximatifs. L'Albanais, indomptable et rebelle, exècre le contact des étrangers. Il vit en chassant ou en faisant paître ses troupeaux. Il ne reconnaît que la loi des chefs de clans, clans qui se rattachent à de nombreuses tribus. Encore dans la condition du moyen âge, la population albanaise est dans sa presque totalité sans aucune instruction, mais la race est susceptible de grands progrès, car on connaît des Albanais qui, au service de la Turquie, ont fait preuve d'une vive et fine intelligence et il existe aujourd'hui un petit groupe d'Albanais d'une culture occidentale qui tiennent parfaitement leur place dans les milieux les plus raffinés.

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La conférence des ambassadeurs à Londres a bien décidé, dès ses premières réunions, qu'il y aurait une Albanie autonome, sous le contrôle et la garantie des puissances, point essentiel à remarquer et à retenir. Mais ce n'est rien que de décréter le principe de l'autonomie de l'Albanie, principe en harmonie d'ailleurs avec la formule: «Les Balkans aux peuples balkaniques», la vraie difficulté est de délimiter l'Albanie. C'est là une tâche singulièrement ardue car, en réalité, l'expression «Albanie» désigne une contrée dont les frontières peuvent varier au nord, au sud et à l'est dans d'extraordinaires proportions, selon le point de vue auquel on se place, et les intérêts que l'on veut servir.

Nous allons donc tenter d'exposer les difficultés de la délimitation albanaise en même temps que sa portée européenne.

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Il y a trois projets de délimitation de l'Albanie:

Le projet albanais;
Le projet autrichien;
Le projet des alliés balkaniques intéressés (Monténégrins, Serbes, Grecs).

Indiqués par des traits nettement distincts sur la carte ci-dessous, il est aisé de constater d'un coup d'oeil à quel point ces projets diffèrent entre eux comme étendue de territoire englobé, et de mesurer ainsi les difficultés à vaincre pour arriver à un accord définitif et satisfaisant pour les parties en cause.

LE PROJET ALBANAIS

Le gouvernement provisoire albanais qui, sous la direction d'Ismaïl Kemal bey, a été assumé par quelques hommes représentant l'«intelligence» albanaise, a envoyé des délégués à Londres. Il demande la reconnaissance de l'Albanie sous la forme la plus étendue qu'il soit possible de lui donner. Dans leur projet, les Albanais englobent toutes les régions où se trouvent des groupements albanais sans se soucier de savoir si, sur certaines fractions du territoire ainsi constitué, existent d'autres populations serbes, grecques ou bulgares plus nombreuses que des groupements albanais. Les auteurs du projet albanais ne considèrent pas davantage ce fait que beaucoup d'Albanais qui se trouvent en Vieille-Serbie, par exemple, n'y sont que par l'effet de massacres antérieurs, massacres exécutés systématiquement par les Albanais dans les cinquante dernières années aux dépens des Serbes, et dont aujourd'hui il semble excessif de vouloir conserver le bénéfice aux dépens des Serbes victorieux.

Quoi qu'il en soit, il est inutile d'insister davantage sur le projet albanais, car il n'a aucune chance d'être adopté. Ses frontières qui ne laissent aux Monténégrins, aux Serbes et aux Grecs à peu près rien des avantages de la guerre sont si manifestement excessives que le gouvernement de Vienne lui-même ne soutient pas devant l'Europe le tracé demandé par le gouvernement provisoire albanais.

LE PROJET AUTRICHIEN

Le projet autrichien, d'une étendue intermédiaire entre celui des Albanais et celui des alliés balkaniques, est inspiré surtout par des considérations politiques. Il est d'ailleurs, remarquons-le, un projet de «marchandage». Peut-être même pendant l'impression de cet article a-t-il été déjà modifié sur certains points.

Le gouvernement allemand de Vienne, qui a vu avec un infini regret la victoire des Slaves des Balkans, a pour objectif essentiel de constituer une barrière puissante entre la Serbie et la mer. Il va donc faire tous ses efforts pour que cette barrière soit aussi épaisse que faire se pourra. Il veut surtout que l'extension du Monténégro au nord de l'Albanie soit aussi restreinte que possible afin de ne pas donner à cet État des territoires qui lui permettraient, par une entente ultérieure avec la Serbie, de lui faciliter l'accès à la mer Adriatique. Vienne s'oppose donc énergiquement à la cession de Scutari au Monténégro, bien que le roi d'Italie, gendre du roi du Monténégro, soit intervenu récemment par sa diplomatie pour préconiser cette solution.

L'Autriche l'a jusqu'à présent repoussée parce qu'elle sait bien que, si Scutari devenait monténégrin, l'Italie bénéficierait de la situation nouvelle. En effet, dans cette hypothèse, le principal centre d'influence en Albanie serait reporté plus au sud, à Elbassan, à Bérat, ou à Valona. Dans ce cas, c'est l'influence italienne qui y prédominerait. Au contraire, si Scutari fait partie de l'Albanie, il deviendra le foyer de l'action autrichienne dans le futur État albanais.

C'est là une considération qui prend toute sa valeur si l'on admet qu'à Vienne, où l'on a dû brusquement renoncer au vieux projet de descente vers Salonique par l'effet de la victoire des Serbes et des Grecs, on espère encore que le lot de l'Autriche pourra être constitué plus tard par l'Albanie.

La diplomatie des Habsbourg s'ingénie donc à ce que le nouvel État dont elle escompte l'absorption dans l'avenir soit aussi étendu que possible.

Pour soutenir son projet de frontières albanaises, l'Autriche-Hongrie invoque les droits nationaux des Albanais. Cet argument est piquant quand on sait de quelle façon les gouvernements de Vienne et de Budapest traitent leurs nationalités slaves sur le territoire austro-hongrois.

LE PROJET DES ALLIÉS BALKANIQUES

La délimitation de l'Albanie demandée par les alliés balkaniques est la conséquence d'un accord précis entre Monténégrins, Serbes et Grecs.

Frontière albano-grecque.

Les Grecs placent les limites septentrionales de l'Epire au nord de Valona; mais, tenant compte de l'opposition de l'Italie, les Grecs, ainsi que le montre le tracé, font partir leur frontière au point formé par la baie de Gramala. Cette frontière va ensuite rejoindre la frontière serbe à peu près à la hauteur du milieu ouest du lac d'Okrida.

Pour repousser le projet autrichien, les Grecs justifient ainsi leurs prétentions:

A Janina, la population, le commerce, la culture, tout est grec. D'ailleurs, en 1880, la conférence de Berlin, sur la proposition du gouvernement français, a reconnu les droits de la Grèce sur Janina. Or, géographiquement et économiquement, la possession de Janina entraîne celle de Santi Quaranta qui, à son tour, commande celle de Chimara, sur la côte, et d'Argirokastro, dans l'intérieur. En effet, toute cette région ne communique aisément avec la mer que par Santi Quaranta ou Preveza; mais, à Santi Quaranta, seuls les grands navires peuvent parvenir.

Au point de vue ethnographique, la frontière proposée par la Grèce en Epire et en Macédoine à l'ouest du lac d'Okrida contient 316.651 Grecs, 154.413 musulmans et 5.104 israélites.

Ces chiffres sont tirés de la statistique dressée en 1908 par le gouvernement ottoman lui-même en vue des élections au Parlement de Constantinople. Ils sont donc plutôt défavorables à l'élément grec. Il convient, en outre, d'ajouter que, si le tracé hellénique englobe 154.413 musulmans, il laisse à proximité de la frontière en territoire albanais 44.119 Grecs.

Ce qui reste de différence dans la balance des chiffres s'affaiblit encore quand, en plus de l'aspect ethnographique de la question, on envisage le côté civilisateur et humanitaire.

En effet, sur le territoire que la Grèce prétend annexer se trouvent 733 écoles grecques (filles ou garçons), dont 3 lycées de garçons (Janina, Konitsa, Koritza), un lycée de filles (Janina). Ces écoles comportent 927 maîtres et maîtresses et 28.850 élèves, soit 9,2% de la population.

Les Grecs estiment donc qu'ils sont déjà parfaitement outillés pour ouvrir définitivement l'Epire à la civilisation.

Comme le gouvernement de Vienne est relativement peu intéressé aux affaires du sud de l'Albanie, il est à supposer que les Grecs obtiendront de l'Autriche dans une large mesure satisfaction. Les difficultés leur viendront peut-être de l'Italie.

Frontière serbo-albanaise.

La frontière demandée par les Serbes, à sa jonction avec la frontière grecque, suit à partir du lac d'Okrida, non pas, comme on l'a dit, le Drin noir, mais la ligne de partage des eaux se trouvant à l'ouest du Drin. Ainsi, estiment les Serbes, la frontière sera mieux fixée et permettra d'inclure en Serbie les nombreux villages serbes qui se trouvent entre le faîte des montagnes et la rive gauche du Drin.

Le projet serbe est en complète opposition avec, le projet autrichien qui, en sa forme initiale, attribue Prizrend à l'Albanie. Or, les Serbes tiennent énormément à la possession de cette ville qui, au treizième siècle, fut la capitale de l'empire serbe de Douchan le Grand.

En ce qui concerne les contrées d'Ipek, Detchani, Diakova, les Serbes, comme on le verra plus loin, s'unissent aux Monténégrins pour en réclamer l'exclusion de l'Albanie. Cette attitude n'implique pas une divergence de vue entre Serbes et Monténégrins. Elle s'explique par ce fait que, si Serbes et Monténégrins appartiennent à deux États différents, ils ne forment, comme on sait, qu'un même peuple: le peuple serbe. Les Serbes plaident donc à la fois leur cause et celle des Monténégrins.

A propos de ces régions, dit le mémorandum serbe, «la nation serbe ne voudra et ne fourra faire aucune concession, ne pourra en venir à aucune transaction, à aucun compromis, et il n'y a pas de gouvernement serbe qui oserait s'y prêter».

Frontière albano-monténégrine.

C'est à propos de cette frontière, au nord de l'Albanie, que se manifeste, avec le plus d'énergie, l'opposition autrichienne.

Pour soutenir son tracé, le gouvernement du Monténégro part de la nécessité d'assurer la sécurité du royaume, ainsi que son développement politique et économique.

Pour exclure de l'Albanie les territoires dont les chefs-lieux sont Scutari, Ipek et Diakova, le Monténégro, comme la Serbie, fait appel aux titres historiques, rappelant que, depuis les temps les plus reculés, le Drin a été toujours considéré comme la limite extrême de l'Albanie du Nord. Dans un document de 1355, le Drin est appelé Flurnen Sclavoniæ (fleuve serbe).

A partir du onzième siècle, le royaume serbe de Zeta, dont le Monténégro actuel a recueilli l'héritage, s'étendait jusqu'au Drin. Scutari fut le siège de toutes les dynasties serbes, et, bien qu'alors la royauté ne résidât pas toujours d'une manière stable et suivie, dans les grandes villes, Scutari fut souvent la résidence des souverains serbes.

Les traces de cette possession subsistent encore dans la dénomination actuelle, tout à fait serbe, des montagnes et des rivières de la région, en dépit de l'albanisation qui a suivi, dans ces parages, la conquête turque, albanisation, dans un grand nombre de cas, toute de surface, car beaucoup d'Albanais d'aujourd'hui ne sont que d'anciens Serbes islamisés.

Si, géographiquement, Scutari a été le centre historique du Monténégro, on ne saurait contester qu'au point de vue économique le lac de Scutari ne forme un tout indivisible. Le Monténégro a toujours souffert dans son développement commercial de cette séparation violente et artificielle d'avec le bassin de la Bojana et du Drin. La fertile plaine de Scutari constitue, en effet, la seule issue naturelle du commerce monténégrin à la mer. Le Monténégro ne pourra se développer que lorsque, grâce à la rectification des frontières, il aura pu régulariser les fleuves Bojana et Drin, évitant ainsi les grands dégâts causés périodiquement par les crues.


Pour appuyer davantage leurs prétentions, les Monténégrins invoquent encore le fait que de nombreuses tribus albanaises ont pris part avec eux à la guerre contre les Turcs.

Les délégués monténégrins concluent ainsi:

«Ces raisons dictent au gouvernement monténégrin le devoir péremptoire de déclarer aux grandes puissances que l'annexion de Scutari, d'Ipek et de Diakova, inscrite en premier lieu sur le programme qui a présidé à l'ouverture des hostilités, forme un tout nécessaire, et que le Monténégro, plutôt que de renoncer à cet agrandissement logique et naturel de son territoire, préférerait disparaître comme facteur politique dans les Balkans.»

Cette énergique déclaration aura-t-elle raison de l'opposition autrichienne? Vienne persiste à considérer la ville de Scutari--qui n'a pas encore été prise par les Monténégrins --comme purement albanaise. Vienne n'ignore pas, en outre, que le tracé demandé par les Monténégrins permettrait, par l'effet d'une entente ultérieure avec la Serbie, de construire un chemin de fer qui, partant de Saint-Jean-de-Modua par Alessio, la vallée du Drin et Prizrend, couperait la ligne Mitrovitza-Salonique à Ferizovitch, et, de là, gagnerait Nisch, le centre de la Serbie.

Il y a donc lieu de croire que l'opposition autrichienne à la cession de Scutari au Monténégro sera très vive.

PORTÉE EUROPÉENNE DE LA QUESTION ALBANAISE

Comment, maintenant, la délimitation de l'Albanie peut-elle menacer la paix européenne? La raison de ce danger est simple.

L'Autriche-Hongrie, qui n'a pris aucune part à la guerre n'a, en réalité, aucun titre pour intervenir dans le partage de la Turquie d'Europe entre les alliés qui, eux, invoquent le droit de conquête et les sacrifices énormes qu'ils ont dû faire en hommes et en argent. Or, le projet d'Albanie présenté par le gouvernement de Vienne ne tend à rien moins qu'à dépouiller les Monténégrins, les Serbes et les Grecs des principaux résultats de leurs victoires.

Les grandes puissances ont déjà fait une large concession à l'Autriche-Hongrie en adhérant au principe d'une Albanie autonome, mais il est évident que cette Albanie doit être de dimensions restreintes, afin de concilier les préférences de l'Autriche avec les droits des alliés balkaniques victorieux.

Or, si l'Autriche est plus ou moins soutenue dans ses prétentions par l'Allemagne et l'Italie, les alliés balkaniques ont pour appuis naturels les puissances de la Triple Entente, dont la doctrine à cet égard a été proclamée le 9 novembre 1912 par M. Asquith, premier ministre britannique, disant, au banquet du lord-maire: «Les vainqueurs ne doivent pas être privés d'une victoire qui leur a coûté si cher.» Les deux grands groupements politiques européens se trouvent ainsi aux prises à propos de la question d'Albanie.

En effet, le «dépouillement» par l'Autriche des Monténégrins, des Serbes et des Grecs serait considéré dans tous les Balkans, par tous les Slaves d'Autriche-Hongrie, dans le monde entier d'ailleurs, comme un triomphe de la Triple Alliance et un échec considérable pour la Triple Entente, particulièrement grave pour la Russie.

La Russie, évidemment, en raison de sa politique séculaire, ne peut pas, sans compromettre de la façon la plus grave son prestige de grande puissance, abandonner à la pression allemande de Vienne des États slaves et orthodoxes comme la Serbie, comme le Monténégro, «le seul ami de la Russie»,--disait jadis Alexandre III.

Pour ces raisons, à la conférence des ambassadeurs de Londres, les alliés s'attendent, à propos de l'Albanie, à être soutenus fermement par la Triple Entente. Puisque les grandes puissances, dans l'ensemble, ne veulent certainement pas la guerre, la meilleure solution à souhaiter, c'est qu'une conciliation puisse se faire entre les points de vue si opposés de l'Autriche et des alliés. On tend, d'ailleurs, dès maintenant, à une transaction.

Ce qu'il faut bien comprendre encore, c'est que plus le territoire de l'Albanie sera restreint, et davantage la diplomatie européenne sera délivrée pour l'avenir des soucis incessants et certains que lui réserve la création d'un État albanais. On ne saurait se le dissimuler, le futur État albanais sera le foyer des intrigues les plus variées: autrichiennes, italiennes, monténégrines, serbes, grecques, albanaises, au-dessus desquelles devront s'exercer le contrôle et la garantie de l'autonomie des six grandes puissances! Quelles perspectives!

Dans ces conditions, le simple bon sens indique que moins le «guêpier» albanais sera étendu, moins nombreux seront les soucis que les puissances auront fatalement à son sujet. Par contre, plus la part des alliés sera grande et plus vaste sera le domaine de la civilisation. Ce qu'ont déjà su faire les Grecs, les Monténégrins et les Serbes des territoires conquis jadis sur les Turcs est un gage certain de l'oeuvre bien faisante qu'ils sauront accomplir dans leurs nouvelles possessions.
André Cheradame.




(Agrandissement)
LE SIÈGE D'ANDRINOPLE.--La situation au moment de
l'armistice et à la reprise des hostilités.

La ligne principale de défense turque, indiquée schématiquement sur le croquis, n'a été rompue, en novembre, qu'au sud-ouest et à l'ouest, les Bulgares s'étant emparés de Kartal-Tépé et d'une partie des forts de Papas-Tépé d'où ils peuvent maintenant bombarder une partie de la ville.--La ligne enveloppante de petits rectangles indique la répartition des troupes assiégeantes dans les secteurs, et non pas leurs positions qui sont beaucoup plus avancées.


DEVANT ANDRINOPLE.--Le général Ivanof, qui commande l'armée de siège bulgare, sur la rive de la Maritza, avec son état-major. Photographie. G. Woltz.




UNE FABLE DE LA FONTAINE EN ACTION.--Le Meunier, son
fils et l'âne
, dans le Turkestan.
Phot. A. Svoboda.

C'est une illustration inattendue pour la célèbre fable de La Fontaine, le Meunier, son fils et l'âne, que nous apporte cette authentique photographie qui fut prise à Bokhara, dans le Turkestan... On y retrouve, saisis sur le vif, les trois personnages du délicieux apologue familier à nos mémoires: le père, vénérable vieillard, coiffé du turban, vêtu d'une ample robe rayée, son fils, un enfant encore, «mais non des plus petits», et le paisible baudet, docile sous le bât, philosophe que les vicissitudes de ce monde n'émeuvent plus.

Le voilà portant bravement sur son échine un double fardeau, dont l'un au moins est de poids; mais la route est longue, le soleil ardent, et la pauvre bête ne saurait, en cet équipage, aller loin. Pour l'alléger, le fils descend; et tout aussitôt les bons villageois rencontrés au passage de s'indigner, comme dans la fable, à la vue du jeune homme suivant à pied son père, «tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, fait le veau sur son âne...» Le vieillard, confus, se hâte, pour détourner les quolibets, de céder sa place à son fils; et les railleries, maintenant, s'adressent au garçon, qui, confortablement installé sur sa monture, semble mener «laquais à barbe grisez». Blâmé par ceux-ci, pris en pitié par ceux-là, le père se décide à remettre son fils en croupe:

Eh quoi! charger ainsi une pauvre bourrique!

Il s'y résout enfin, pour avoir la paix. Et c'est, dans l'aventure, le malheureux âne qui, comme on dit, «a bon dos»...



LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

Actualité.



On a déjà lu, dans le Figaro, les magnifiques plaidoyers de Pierre Loti pour la Turquie agonisante. Ces pages courageuses de pitié et de justice aussi, dans lesquelles l'immortel auteur d'Aziyadé, de Jérusalem, des Désenchantés, demande grâce pour le vaincu oriental et stigmatise l'appel à la curée, sont réunies en un petit volume (Calmann-Lévy, 2 fr.) qui prend une place d'honneur et marque une date émouvante dans l'oeuvre de Loti. Cette noble et ardente protestation n'arrêtera point sans doute la fatalité qui entraîne les destinées d'un peuple. Mais ce cri d'humanité n'en aura pas moins eu son retentissement dans le monde: et, chez nous, dans cette France protectrice depuis des siècles des Latins orientaux que menacera évidemment désormais l'hégémonie orthodoxe, dans cette France, conseillère jadis écoutée à Constantinople et commanditaire pour près de 3 milliards des organisations financières et des entreprises industrielles et commerciales de l'Empire en détresse, tels avertissements directs de Loti, que, sous une autre forme, saisissante et documentaire, nous trouvons répétés dans l'enquête suprême de M. Stéphane Lauzanne, Au chevet de la Turquie, ne sauraient passer au milieu de l'indifférence.

Philosophie.



La philosophie sereine et consolante de Maurice Maeterlinck s'efforce, aujourd'hui, de nous réconcilier avec la Mort (Fasquelle). L'auteur de la Sagesse et du Trésor des humbles a écrit pour notre âme angoissée par le grand mystère, une sorte de manuel de la bonne mort, où, à les regarder attentivement et courageusement en face, avec sang-froid, on voit peu à peu se dissoudre et s'évanouir les horreurs et les affres de l'heure dernière. Non point qu'il tente de nous révéler quelques-uns des secrets de l'au delà. Car nul, sur cette terre, ne prononcera le mot qui mettra un terme à nos incertitudes. Et d'ailleurs non seulement nous avons à nous résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais nous devons même nous réjouir de n'en pouvoir sortir. «Si, en effet, il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu et l'incommensurable sont nécessaires à notre bonheur. Et je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne, d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à comprendre quelque chose.»

Histoire.



Le seul mérite de nous avoir révélé les frères Tharaud suffirait à témoigner de l'utilité d'un jury littéraire contre qui, pour un vote récent et contestable, se sont élevées d'assez vives attaques. MM. Jérôme et Jean Tharaud sont de beaux écrivains français et on les tient au premier rang de ceux qui ont le scrupule d'exprimer notre langue dans toute sa pureté et sa lumière. Ils atteignent la perfection dans le récit, précis et simple, mais où l'on devine une préparation laborieuse, et une application disciplinée qui maîtrise l'élan. Ils ne nous paraissent point avoir l'imagination assez libre ni l'âme assez fougueuse pour nous donner jamais ces oeuvres qui atteignent le coeur et qui laissent en nous, durablement, des émotions ou des mirages. Ils n'ont point la sensibilité instinctive et contagieuse--celle de Maupassant, par exemple--qui ne saurait naître, d'ailleurs, d'une collaboration. Mais on doit attendre d'eux une longue série de petites oeuvres parfaites, qui leur survivront--et ils sont jeunes--et que l'on aimera conserver dans les bibliothèques, comme de précieuses choses, dans l'enchâssement de délicates reliures. Ainsi fera-t-on pour la Tragédie de Ravaillac (Émile-Paul) que les Tharaud, avec tout le relief de leur art expressif et la richesse élégante de leur pensée, évoquent à leur tour au fil des documents contemporains, contrôlés et confrontés et qui, surtout, invitent à rêver lorsque, les ayant vus, on a fait le tour des remparts d'Angoulême, remonté la Charente et vagué «jusqu'aux prairies de Touvre, sous le château ruiné auquel la tradition populaire rattache par un sentiment profond la mémoire de Ravaillac, au bord de ce gouffre glacé sur lequel, assurément, comme tous les enfants du pays, il est venu pencher son visage, et dont les eaux mystérieuses qu'agite un bouillonnement perpétuel semblent retenir encore l'ombre de son âme tourmentée».

Romans.



On peut s'enliser à jamais et mortellement dans les Sables mouvants de la vie parisienne, dès que l'on rompt toutes attaches à certains principes stricts des vieilles traditions. Mme Colette Yver nous affirme, en son nouveau roman, d'une observation pénétrante et actuelle (Calmann-Lévy), qu'il est bien difficile de ne se point égarer lorsque la voie, trop neuve, où nous orientons notre vie, n'est plus une route comme celle «qui conduit chez nous à la campagne et que nous voyons s'allonger si droite, si facile, piétinée, durcie par tous les gens du pays qui cheminent là depuis des siècles.» C'est un thème assez analogue à celui que traitait récemment et différemment M. Jacques des Gâchons dans la Vallée bleue. Mme Colette Yver nous silhouette en trait décisifs une fillette étrangement précoce qui ouvre trop vite son intelligence au contact incessant des intelligences de «grandes personnes» près desquelles on la voit toujours rôder silencieuse et indifférente, semble-t-il. Mais son coeur, qui n'a pas été lentement modelé par les soins pieux d'une mère attentive ou d'une éducatrice habile, reste en friche, tout en instincts et en appétits, ignorant le devoir et la pitié, les deux seules lumières qui auraient encore pu lui servir de guides dans les sables mouvants. Et, lorsque, devenue jeune fille, il arrive qu'elle aime, c'est avec une passion brutale et cruelle qui brise tout et laisse un profond sillage de deuil. L'expiation viendra ensuite. L'ardente et implacable créature apprendra, dans la douleur sans espoir, le sens profond de la pitié et de l'amour,--mais trop tard puisque les ruines sont faites. Les «marionnettes de luxe», nous dit M. Michel Provins, ont l'appétit très court aussi bien pour le coeur que pour l'estomac; de là une infinité de ruptures, comiques, dangereuses ou tristes simplement comme les rêves qui s'éteignent. Les héros de M. Michel Provins, qui sont ces mondains d'aujourd'hui dont l'amour, léger, égoïste, intéressé, peu sentimental, meurt très vite de satiété, ont acquis, dans la manière de bien finir, une véritable virtuosité que l'adroit auteur de tant de fins dialogues nous révèle joliment (Fasquelle) dans l'Art de rompre.



LES THÉÂTRES

L'Enchantement, que vient de reprendre la Renaissance, marqua, voici treize ans --à la Renaissance, mais avec l'interprétation de l'Odéon, qui avait cédé sa scène à la Comédie-Française incendiée--l'éclatant début de M. Henry Bataille sur une scène régulière. Sa notoriété, puis sa célébrité n'ont fait que grandir depuis. On se souvient du sujet de la pièce: entre deux soeurs qu'une grande affection unit, un homme s'est glissé; l'aînée, sérieuse et pondérée, l'épouse, plus par raison que par amour; de dépit, la cadette, à l'amour instinctif, tente de s'empoisonner; son aînée pense la guérir en la conservant en tiers dans son ménage; mais, peu à peu, torturée de jalousie, à son tour elle éprouvera la passion à laquelle elle ne croyait pas, elle subira «l'enchantement» de l'amour et elle se séparera de la soeur qu'elle chérit pour garder exclusivement le mari qu'elle adore à présent. Tout l'essentiel du talent d'Henry Bataille est là en puissance. Mme Berthe Bady joue le rôle principal avec une vie, une sensibilité extraordinaires; Mlle Renouard est très juste de ton et d'attitude dans le personnage difficile de la soeur cadette. M. Dubosc a composé finement la physionomie du mari adoré.

Sylla, tragédie représentée précédemment au théâtre de Monte-Carlo, a été chaleureusement accueillie en matinée, à l'Odéon. Son auteur, M. Alfred Mortier, a des dons véritables de poète tragique.

A l'Opéra, le «conte musical» de M. André Gailhard, le Sortilège--dont le livret est de M. Maurice Magre--a reçu le meilleur accueil. Ce jeune compositeur est un laborieux qui possède en outre des qualités inventives, le goût du pittoresque et beaucoup de charme.

L'esprit de M. Bernard Shaw ne nous est perceptible qu'au travers d'une traduction. Néanmoins, il apparaît d'une originalité singulière faite d'ironie froide, de puissance comique et d'un penchant non contrarié à la mystification. Sa comédie: On ne peut jamais dire... représentée au Théâtre des Arts, abonde en traits inattendus, un peu déconcertants, sans laisser d'être plaisante.

Au théâtre Apollo, nous avons revu avec plaisir Monsieur de La Palisse et nous nous sommes divertis aux cocasses aventures qui lui adviennent du fait de MM. de Fiers et de Caillavet, ses parrains. La musique de M. Claude Terrasse est pleine d'allégresse et d'esprit; cette opérette a retrouvé le franc succès qui l'accueillit en 1904, lors de sa création.

Cluny est la dernière bastille du vaudeville: la Cocotte bleue vient d'y être enfermée. Elle y sera visible chaque jour, sans doute fort longtemps. Le public est convié à venir s'y dérider au spectacle des péripéties où de nombreux personnages se démènent avant d'atteindre à un dénouement heureux et prévu, quoique différé.



LA DISSOLUTION DU «SOUVENIR ALSACIEN-LORRAIN.»

Bien souvent, nous avons eu l'occasion le signaler l'oeuvre accomplie aux pays annexés par le «Souvenir Alsacien-Lorrain»; de ce côté de la frontière, on a toujours suivi avec une sympathie émue les touchantes manifestations de ce culte des morts auquel les Alsaciens-Lorrains sont demeurés si fidèles. Depuis longtemps elles étaient dans les journaux allemands, l'objet de violentes et haineuses attaques. Cette campagne de presse vient d'aboutir à ses fins: le gouvernement impérial a prononcé la dissolution du «Souvenir»,--mesure qui ne pouvait manquer de soulever, dans les deux provinces, une indignation générale. Le décret de dissolution invoque les articles du Code pénal qui visent le crime de haute trahison. «C'est tout simplement fou, nous écrit notre correspondant de Strasbourg. Le «Souvenir «Alsacien-Lorrain» ne poursuivait qu'un but infiniment noble: honorer la mémoire des soldats tombés sur les champs de bataille de la guerre.»


   M. Jean.--Phot. Studia-Lux.

Un homme était l'âme et la force du «Souvenir», auquel il avait consacré, malgré les obstacles, toute son activité patiente et tenace: M. Jean. C'est lui que, tout d'abord, on a voulu atteindre: la police a perquisitionné à son domicile, à Vallières, et a saisi plusieurs lettres privées où des amis de France lui annonçaient l'envoi de cotisations ou le félicitaient de son admirable énergie. Parmi elles, il s'en trouvait une dans laquelle le correspondant de M. Jean--d'ailleurs inconnu de lui--parlait des «petits canons français qui ont fait leurs preuves dans les Balkans et qui supprimeront bientôt la frontière maudite». Le gouvernement fait grand état de cette lettre, qui a gagné, dans cette aventure, une publicité dont seuls les Allemands ne sauraient se réjouir.

En attendant que l'affaire soit portée devant la Chambre des députés, l'opinion publique proteste vivement contre la dissolution du «Souvenir», tout en affirmant son attachement à l'oeuvre des tombes: «Ce coup a été plus douloureux, dit le Journal d'Alsace-Lorraine, que toutes les autres tracasseries dont nous avons été les victimes, mais il ne peut nous faire oublier nos morts. Pour supprimer ce culte de la mémoire de nos frères, il faudrait supprimer jusqu'au dernier des Alsaciens-Lorrains».



UN JOURNALISTE COMMANDEUR

Dans la promotion de la Légion d'honneur dite «du 1er janvier», qui vient seulement de paraître à l'Officiel, figure, au titre du ministère de l'Intérieur, non loin de M. Hennion, directeur de la Sûreté générale, notre confrère L.-L. Pognon, administrateur de l'Agence Havas, promu au grade de commandeur. Si, contrairement à nos habitudes, nous enregistrons cette promotion, c'est que L.-L. Pognon est le premier journaliste qui, à ce seul titre, reçoive du ministère de l'Intérieur, auquel ressortit la presse, la cravate de commandeur.


      M. Pognon.--Phot. Herschel.

Il n'est pas une salle de rédaction où le bel avancement de L.-L. Pognon dans l'ordre national n'ait été salué avec joie: c'est un peu la corporation entière qui est honorée en la personne de ce parfait galant homme, de ce charmant camarade, si accueillant, si serviable toujours, de cet excellent journaliste, si parfaitement maître en son métier.

S'il en avait le loisir--et s'il pouvait aussi conter tout ce qu'il a vu--quels mémoires attrayants, mouvementés, pour rait écrire cet homme qui depuis tant d'années promène par le monde, au hasard des événements politiques, son intelligente activité, sa clairvoyance, sa curiosité jamais indiscrète; qui, parti du reportage, en est arrivé à la direction d'une des plus importantes agences d'information du monde; qui accompagna, presque à ses débuts, Gambetta et recueillit de sa bouche quelques-uns des mots historiques gravés dans la pierre de son monument, et, tout dernièrement, était, à bord du Condé, le compagnon de voyage de M. Poincaré. Combien d'événements auxquels il fut présent, seul de tous les journalistes, sans qu'aucun de nous songeât à se plaindre de cette faveur, tant nous considérons L.-L. Pognon comme le mandataire qualifié, et en quelque sorte symbolique, de toute la presse, comme le représentative man, diraient les Anglais, du vieux journalisme!...



LE COLONEL GUISE

L'un des officiers attachés à la personne du président de la République, M. le colonel Guise, vient de succomber aux suites d'un terrible accident.


Le colonel Guise.--Phot. Sazerac.]

Il passait à cheval, samedi dernier, sur le cours la Reine quand, aux approches de la place de l'Alma, sa monture, effrayée par une automobile, s'emballa et, après un brusque écart, fit panache et se tua. Le cavalier, fut projeté la tête en avant sur la bordure du trottoir.

On releva, inanimé, le colonel Guise qu'on transporta dans une pharmacie voisine d'où, par les soins de M. Collignon, secrétaire général de la présidence, il fut conduit au Val-de-Grâce. Là, au premier examen, on constata une fracture du crâne. L'opération du trépan s'imposait: le médecin principal Ferraton et M. Reverchon, médecin-major, y procédèrent. Mais le malheureux colonel ne reprit qu'à peine ses sens, et lundi, après deux jours d'agonie, il succombait.

Le colonel Guise s'était acquis, dans ses fonctions à l'Elysée, beaucoup de cordiales sympathies. 11 était né à Hesdin, dans le Pas-de-Calais, en septembre 1861. C'était un cavalier accompli, que ses qualités de sportsman avaient désigné comme organisateur des chasses présidentielles. Sa mission allait prendre fin avec la retraite de M. Fallières, et il venait d'être promu colonel et affecté au 5e cuirassiers, à Saumur.



LE COMMANDANT HOLBECQ


    Le commandant Holbecq.
    --Phot. Paul Petit.

La prise de la casbah d'Anflous nous a coûté réellement plus que nous ne le croyions la semaine dernière: 13 tués, dont un officier, et 72 blessés, dont 4 officiers.

L'officier supérieur qui a trouvé la mort en cette rencontre est le chef d'escadron Holbecq, commandant le 1er groupe d'artillerie, au Maroc. Il a été frappé au moment où se dessinait la victoire, sur la crête que nos troupes venaient d'occuper, comme il faisait son rapport aux généraux d'Esperey et Brulard.

Le commandant Holbecq était né le 14 décembre 1864. Il sortait de l'École polytechnique et avait passé par l'École de guerre. Il était chef d'escadron depuis le mois de juin 1910.

Parmi les officiers blessés, on donne les noms du lieutenant Brillat-Savarin, de la 3e batterie coloniale, et du lieutenant Umbdenstock, de la 4e batterie, celui-ci légèrement atteint, disent les dépêches.



LE PEINTRE DEBAT-PONSAN

Le peintre Édouard Debat-Ponsan est mort la semaine dernière à l'âge de soixante-cinq ans.

Il était né à Toulouse, où son père était professeur de musique. La guerre de 1870-1871 avait, dès le début, interrompu ses études artistiques. Engagé comme franc-tireur, il avait fait campagne sous Bourbaki, puis, prisonnier, s'était échappé pour venir reprendre un fusil à l'armée de la Loire.

En 1873, il quittait, avec un second prix de Rome, l'École des beaux-arts, où il avait été le disciple attentif de Cabanel.


                M. Debat-Ponsan.
            --Phot. Braun-Clément.

Il se tournait plus particulièrement vers la peinture d'histoire. Une bourse de voyage qu'il se vit décerner par l'Institut, en 1877, lui permit de parcourir à fond l'Italie, terre des auteurs classiques. De cette première période de sa carrière datent la Fille de Jephté, le Saint Paul devant l'aréopage, le Matin de la Saint-Barthélémy.

Puis des scènes de la vie rustique, se déroulant dans les larges paysages, le tentèrent; des toiles où il se montra excellent peintre de plein air, et digne émule de Bastien Lepage.

Entre temps, plusieurs effigies remarquables, qui séduisirent par leur ressemblance, leur vérité, le classèrent comme portraitiste très couru. C'est ainsi qu'il fixa les traits de M. et Mme Constans, de MM. Paul de Gassagnac, Georges Leygues, Pouyer-Quertier, Camescasse, Pedro Gaillard,--du général Boulanger, enfin, alors dans toute sa popularité. Ce dernier portrait eut même une histoire, d'ailleurs brève: le peintre souhaitait de le voir figurer à l'Exposition de 1889. Les qualités intrinsèques de l'oeuvre la rendait digne de cet honneur. Mais le gouvernement d'alors s'émut; il redouta des manifestations: M. Debat-Ponsan, parfait honnête homme et qui avait d'ailleurs assez de talent pour dédaigner comme moyen de succès les démonstrations bruyantes, se rendit aux raisons que lui donna le ministre et retira spontanément sa toile.



UN GRAND HOMME D'ÉTAT

ESPAGNOL


          M. Moret.--Phot. Cabjet.

Le président, de la Chambre et ancien président du Conseil espagnol, M. Moret, qui vient de s'éteindre à Madrid, incarnait réellement un demi-siècle d'histoire de l'Espagne, car peu d'hommes d'État auront joué un rôle si continu dans des régimes aussi divers: élu député indépendant en 1863, sous le règne d'Isabelle II, il fut tour à tour ministre du dictateur maréchal Serrano, d'Amédée de Savoie, de la République de 1873, d'Alphonse XII, de la reine régente Marie-Christine, et enfin, depuis l'avènement d'Alphonse XIII, chef de trois ministères, en 1905. 1906 et 1909. Dans ces hautes fonctions, il brilla surtout aux Cortès par son admirable éloquence, joignant à la faconde andalouse les qualités d'esprit britannique qu'il s'était assimilées durant son ambassade à Londres. Par contre, il échoua dans la réalisation de la plupart de ses projets politiques, quelques-uns aussi importants que l'autonomie coloniale, quand il était ministre d' «Ultramatar», en 1898, ou la révision constitutionnelle. Port ulcéré depuis, M. Moret, après avoir parlé de se retirer et de bouder la monarchie, avait fini par accepter, à la mort de Canalejas, la présidence de la Chambre, où il semblait prendre une retraite honorifique, tout en voyant le chef du cabinet actuel, M. de Romanonès, ressusciter son ancien programme d'attraction des gauches au régime. Ni l'âge, ni les déboires n'avaient altéré sa belle prestance et, malgré ses soixante-quinze ans, rien ne faisait prévoir sa mort, presque subite, d'une attaque de grippe médullaire; il se préparait à partir en villégiature pour le Midi de la France (c'était un sincère ami de notre pays). M. Moret possédait déjà sa statue, érigée de son vivant à Cadix, sa ville natale, par la gratitude et l'admiration de ses concitoyens.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

La circulation dans les grandes villes.



Un spécialiste américain, M. Howard, a essayé récemment, sans grand succès, de résoudre le problème de la circulation dans certaines rues de Paris très encombrées. Il ne soupçonnait sans doute point la difficulté d'une telle entreprise. Il publie aujourd'hui un tableau comparatif d'où il résulte que dans plusieurs grandes voies parisiennes l'intensité de la circulation est considérablement plus grande qu'en aucune autre ville du monde.

Voici un extrait de ce tableau indiquant le nombre total de véhicules circulant de 7 heures à 19 heures dans certaines artères de plusieurs grandes cités:

      Paris:
Rue de Rivoli
Avenue de l'Opéra
Boulevard de la Madeleine
Boulevard des Italiens
Rue Saint-Honoré
      Berlin:
Potsdam Platz
Leipzig Strasse
Friederichs Platz
      Londres:
Strand
Cheapside
Gracechurch Street
      New-York:
5e avenue près de la 58e rue
1re avenue
Broadway, près Franklin Street
Wall Street
      Chicago:
Wabash Avenue
Sheridan Road
      Philadelphie:
Broad Street
Filbert Street

33.232
29.460
17.524
20.124
16.598

14.221
9.596
13.479

16.208
11.019
12.148

8.665
2.301
3.277
2.443

3.794
5.736

6.176
5.185

Le nombre de voitures circulant dans la rue de Rivoli est donc plus de deux fois supérieur à celui des voitures qui roulent dans le Strand, le quartier le plus mouvementé de Londres.

Si, au lieu de considérer le nombre absolu de véhicules, on tient compte de la largeur de voie occupée, Paris détient encore le record de l'encombrement.

Le nombre de voitures circulant par yards (0m,90) de voie, dans le temps indiqué plus haut, atteint, en effet: 2.767, rue de Rivoli; 1.789, avenue de l'Opéra; 1.019, boulevard de la Madeleine; 1.093, boulevard des Italiens; 1.976, rue Saint-Honoré. Il s'élève à 1.430 pour le Strand de Londres; à 1.016 pour Potsdam Platz à Berlin; à 673 pour la 5e avenue à New-York.

Enfin, si on compare le poids total des véhicules passant dans le même temps sur une même largeur de chaussée, on retrouve une proportion analogue.

Oiseaux et aéroplanes.



Les oiseaux, on le sait, font de l'aviation de deux manières. Les uns planent, c'est-à-dire se font porter par le vent, et ont une grande surface alaire; les autres battent de l'aile, et ont une surface alaire faible.

Ces deux méthodes comportent de sensibles différences de moteur. Chez l'oiseau, le moteur, ce sont les muscles pectoraux, et le coeur. Car des muscles puissants développant de grands efforts supposent un coeur plus énergique, plus lourd, plus actif.

Or, comment se comportent le coeur et les muscles chez les deux groupes? M. A. Magnan, qui a étudié le problème, a abouti à des conclusions telles que l'on pouvait s'y attendre. C'est-à-dire que chez les planeurs qui ne rament guère les muscles ne sont pas considérables, ni le coeur très développé. Chez les rameurs qui battent de l'aile, au contraire, les muscles et le coeur ont un développement très supérieur.

Ainsi les rapaces nocturnes qui planent ont 105 grammes de muscles pectoraux par kilo de poids, et 7 gr. 3 de coeur par kilo. Par contre, les gallinacés rameurs ont 263 gr. 7 de pectoraux et 13 gr. 4 de coeur par kilo. La différence est très considérable, mais toute naturelle. Il en faut conclure, en aviation, que le moteur doit être d'autant plus puissant que la surface portante est moindre, bien que dans l'aéroplane il n'y ait pas de battement d'aile.

Les résultats de la vaccination antityphique.



On ne s'accorde guère, dans le monde médical, sur la valeur respective des divers vaccins antityphiques essayés en ces derniers temps. Il semble, d'ailleurs, prudent de ne pas accorder une foi trop absolue à des statistiques autour desquelles peuvent s'agiter des questions d'amour-propre ou de jalousie professionnelle.

Il est intéressant, toutefois, de signaler, les résultats que le docteur Vincent déclare avoir obtenus récemment sur la garnison d'Avignon.

Par suite de la mauvaise qualité des eaux, la fièvre typhoïde règne à l'état endémique dans la capitale de Vaucluse. De 1892 à 1912, il y eut dans la garnison 1.263 cas suivis de 118 décès. Chaque année, on compte de 10 à 30 décès dans la population civile.

Une épidémie terrible s'est déclarée au mois de juin dernier. Sur une population de 49.000 âmes, on compta, en quelques semaines, 2.000 cas et 64 décès.

La garnison s'élevait à 2.053 hommes, dont 525 avaient été immunisés avant l'épidémie; on en vaccina 841 autres. Il restait donc 687 témoins qui avaient négligé de se faire inoculer. Or, sur ces derniers, il y eut 153 cas de fièvre typhoïde, dont 22 suivis de mort. Le groupe des 1.366 hommes vaccinés fut complètement indemne.

D'autre part, M. Roux, directeur de l'Institut Pasteur, a signalé à l'Académie des sciences les résultats obtenus avec le vaccin du docteur Chantemesse.

Ce vaccin, formé de bacilles typhiques stérilisés par chauffage, est assez ancien. Le docteur Chantemesse le fit connaître en 1887, mais il ne l'appliqua lui-même à l'homme, à Paris, qu'en 1899. Dès 1896, pourtant, des expériences avaient été faites à l'étranger.

En 1912, après avis favorable de l'Académie de médecine, on pratiqua l'inoculation dans les troupes des confins algéro-marocains. Au Maroc, aucun homme vacciné ne fut atteint de la fièvre typhoïde.

Presque en même temps, M. Delcassé autorisait la vaccination des équipages de la flotte et des ouvriers des ports français. Cela représente une population d'environ 67.000 hommes, parmi laquelle, du 5 avril à fin décembre 1912, on constata 542 cas de fièvre typhoïde, soit environ 1%.

Aucun cas ne se produisit parmi les 3.107 personnes qui avaient consenti à se faire immuniser avec le vaccin du docteur Chantemesse.

D'ailleurs, au récent congrès de Washington, le major Russel déclarait que, depuis l'emploi du vaccin préparé selon la méthode Chantemesse, la fièvre typhoïde a pratiquement disparu de l'armée navale des États-Unis.

L'importation de la viande en Angleterre.



L'importation de la viande en Angleterre subit en ce moment une évolution curieuse: les importations d'animaux vivants diminuent dans une proportion considérable et sont remplacées par des importations de viande abattue, en général congelée.

Les importations de boeufs vivants, en provenance du Canada et des États-Unis, seuls pays dont le bétail soit admis en Grande-Bretagne, sont tombées de 200.000 têtes en 1911 à 48.000 têtes en 1912. Par contre, les arrivages de viande de boeuf sont passés de 7.360.000 quintaux à 8.015.000 quintaux.

D'après les calculs du Board of Agriculture, le poids de la viande de boeuf représenté par les animaux vivants importés atteint seulement 4% des quantités introduites sous forme de viandes abattues. La proportion est encore plus faible pour le mouton.




Loisirs archéologiques de marins américains: l'équipage du cuirassé Tennessee visitant les ruines du théâtre d'Éphèse, sous la conduite du professeur Lawrence.--Phot. Rubellin.

LES AMÉRICAINS A SMYRNE

De toutes les conséquences de la guerre d'Orient, la moins inattendue n'est certes point celle que signale cette photographie de marins américains visitant, en troupe, les ruines d'Éphèse, que nous reproduisons ci-dessus... La nécessité de maintenir l'ordre dans le Levant avait amené l'un des bâtiments de l'escadre internationale envoyée dans les eaux turques, le Tennessee, battant pavillon des États-Unis, à stationner devant Smyrne. Le calme de la région donna, fort heureusement, des loisirs à l'équipage du cuirassé: ils furent employés de profitable façon.

Un beau matin de janvier, les matelots du Tennessee se rendirent, sous la conduite de leurs officiers, à Éphèse, à 60 kilomètres de la côte.

Les fouilles de ces dernières années ont mis à jour les magnifiques vestiges de cette ville, l'une des plus florissantes jadis d'Asie Mineure. Les marins purent admirer les témoignages de son antique grandeur, attestée par de nombreux monuments, les Thermes, la Bibliothèque, le Forum, le Théâtre, enfin. Guidés dans cette promenade archéologique par le professeur Lawrence, de l'Institut américain de Smyrne, ils écoutèrent, en élèves attentifs, ses explications; et ce furent, dans les ruines, de petits cours improvisés, auxquels les uniformes donnaient un pittoresque imprévu.




Les derniers francs-tireurs de Fontenoy-sur-Moselle,
réunis pour célébrer l'anniversaire du combat du 22 janvier 1871.

--Phot. P. Valek.

ANNIVERSAIRE PATRIOTIQUE

Un glorieux anniversaire a été célébré, récemment, à Fontenoy-sur-Moselle, près de Toul. Le 22 janvier 1871, quelques jours avant l'armistice qui allait suspendre les hostilités, une poignée de francs-tireurs attaquaient les postes allemands établis dans la petite commune, et, après une lutte acharnée, s'en emparaient de vive force. Ce brillant fait d'armes devait attirer à la population de Fontenoy de cruelles représailles.

L'épisode a été commémoré, le dimanche 26 janvier, en une touchante cérémonie, que présidait M. Langenhagen, sénateur de Meurthe-et-Moselle. Au pied du monument consacré «aux vaillants combattants du 22 janvier 1871» et «aux habitants victimes innocentes de leur patriotisme», des discours furent prononcés, en présence des derniers survivants de l'héroïque escarmouche. Puis le petit groupe des anciens francs-tireurs de Fontenoy se rendit sur le lieu du combat; et c'est là, sur le seuil de la gare où, quarante-deux ans auparavant, ils avaient surpris l'ennemi, que ces vieux soldats, de belle allure encore et portant fièrement leurs décorations, se laissèrent photographier.




         Le monument d'Ernest Reyer
         au Lavandou.
Phot. M. Bar.

UN MONUMENT A ERNEST REYER

Voici un peu plus de quatre ans qu'Ernest Reyer s'est éteint au Lavandou, cette petite station maritime du Var, abritée du mistral dans le golfe d'Hyères, où, sur ses vieux jours, le célèbre compositeur, ami d'une studieuse retraite, avait coutume de prendre ses quartiers d'hiver. L'idée devait tout naturellement venir à ses admirateurs, à ses amis, de lui élever un monument dans ce joli coin de Provence qu'il favorisait d'une prédilection particulière, et qui reste, désormais, attaché, si l'on peut dire, à sa gloire.

Le soin de faire revivre dans le bronze la belle figure d'Ernest Reyer, si fin d'esprit et de coeur sous ses dehors de militaire bourru, à la rude moustache, a été confié au sculpteur Denys Puech, de l'Institut: il a exprimé avec bonheur ce que cette mâle apparence cachait de naturelle bonté. Le buste est placé sur un piédestal carré en pierre grise, qui porte, au-dessus d'une lyre traversée d'une palme, une simple dédicace.

Situé dans un joli cadre de verdure, le monument, qu'on a bien voulu dévoiler un instant pour permettre la photographie que nous en donnons, est tout prêt à être inauguré: la cérémonie officielle a été fixée au 16 février.

Le 4e article illustré de L. Sabattier: «Un mois à Pékin», comprendra quatre pages en couleurs et paraîtra dans le prochain numéro.




[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre
ne nous ont pas été fournis.]