... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples,
Sous les oliviers gris ou les verts orangers,
Ainsi les deux amants figurent tous les couples;
Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.
Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du «Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent, l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue, à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes tout de même, sont aimablement et justement exprimés.
On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans Sur la pierre blanche, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse, pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice Donnay.
Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient toutes, du moins sous le régime du suffrage universel.
Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay. Un mari disait, au sortir des Eclaireuses: «Cette comédie me plaît: il y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M. Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement démontrer.
Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante, Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires avec celles des Eclaireuses, et Amants est la plus riche perle de ce double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut jouée Lysistrata, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra, danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles, nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous chérissez notre douceur!»
Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les
deux poupées jolies, et se remet à écrire.
Jean Lefranc.
La casbah du caïd Anflous, qui vient d'être prise
d'assaut et détruite par la colonne Brulard.
Photographie du maréchal
des logis Gaudy.
Mystérieux et déconcertant Maroc! et quel sage ou quel devin nous expliquera cette énigme?
Au mois de novembre dernier, à peine tranquille à Marakech, le colonel Charles Mangin pousse une pointe vers le Sud. Il y est accueilli en hôte de marque. Il peut se flatter de l'amitié de deux des caïds importants, le M'Tougui et Anflous. Ils le font guider, lui et son escorte, par des hommes sûrs à travers les difficiles sentiers perdus, parmi les oliviers, les arganiers, les inextricables broussailles, jusqu'à leurs casbahs, véritables nids d'aigles, imprenables, gardées par des ravins propres aux embuscades.
Le caïd Anflous à l'une des portes de sa casbah.
--Phot.
Gaudy.
Anflous est particulièrement cordial: il vient au-devant des nôtres, à un jour de marche, puis, après avoir invité le colonel et son état-major à lui rendre visite, repart, afin de préparer leur réception. Il leur fait les honneurs de sa casbah,--pas, peut-être, on le verra, jusqu'au tréfonds. Il leur offre d'opulents banquets et, le soir, après le dîner, le divertissement d'un ballet, où paraissent quarante danseurs de choix, appliqués à leur plaire.
Anflous pousse l'amabilité jusqu'à l'extrême limite en se laissant complaisamment photographier devant sa porte... Et puis, les burnous rouges des spahis disparus au tournant du chemin, le caïd si accueillant rentre chez lui, s'y enferme et prépare la trahison. Si bien que le général Brulard vient d'être contraint d'emporter de vive force le dar Anflous, où il a fait son entrée samedi dernier, non sans avoir éprouvé une vive résistance.
Le 20 janvier, la colonne quittait Mogador, et, au lieu de descendre directement vers la casbah d'Anflous, par une région accidentée, pénible, décrivait au nord un demi-cercle par Souk el Hadj et Souk el Tleta el Hanchen. En vain le caïd Guellouli, en son nom et au nom de ses deux alliés le M'Tougui et Anflous, faisait-il des ouvertures de paix: on sait, désormais, ce que valent ces comédies. Le 23, un combat s'engageait près de Bou Riki, sur l'oued Kseb. Le lendemain, la zaouia El Hassen était enlevée, et le 25, on attaquait le dar Anflous.
Les indigènes considéraient ce repaire comme inexpugnable: jamais un sultan n'y était entré de vive force. De fait, la casbah fut vigoureusement défendue. Le combat, acharné, ne dura pas moins de six heures. Dans un terrain épouvantable, nos soldats déployèrent toutes leurs qualités de sang-froid et d'audace intrépide. Ce fut dans une charge superbe qu'ils emportèrent la forteresse. Nous avions 5 morts--dont un officier supérieur--et 16 blessés. Leurs noms ne sont pas encore publiés.
Quand on visita, à fond, cette fois, la casbah, on y trouva, dans des cachots, les squelettes de prisonniers, des armes, et jusqu'à une fabrique de fausse monnaie.
Carte de la région où a opéré le général Brulard.
Entrée de la Chambre des Députés.
Les Français déploient ici moins d'ostentation que leurs émules. Nous avons une poudrière installée quelque part, à l'écart, comme toutes les poudrières, derrière un mur crénelé, et la sentinelle qui la garde n'a pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mètres plus loin, une tourelle jumelle, blindée, abrite deux canons, et toute la muraille est percée de meurtrières en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les créneaux et la crête du mur. Une des deux portes de la face nord est sous notre surveillance, tandis que l'autre a été confiée aux Italiens.
Nous avons, naturellement, la garde du Pé Tang. La cathédrale fut, on s'en souvient, fort éprouvée en 1900. Une mine, creusée par les Boxers, éclata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas été comblée et elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commandés actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point serait particulièrement menacé en cas de troubles anti-étrangers; son éloignement des légations, son isolement et l'étendue de ses bâtiments, enserrés de tous côtés par les maisons voisines, en font une position d'autant plus difficile à défendre que, comme bien on pense, rien n'a été prévu à ce sujet lors de la construction de l'église.
Nos soldats ont néanmoins fortifié du mieux qu'ils ont pu les points stratégiques les plus importants, et les Pères, sous l'autorité de leur aimable--et aimé--évêque Mgr Jarlin, sont prêts, le cas échéant, à seconder leurs défenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900.
Les Anglais n'ont aucune porte à garder, mais leur front fortifié est très étendu, et l'intérieur de leur légation présente un aspect guerrier peu ordinaire: des créneaux et des bastions partout; le tennis ground est abrité derrière un solide rempart percé de meurtrières. Des sacs de terre sont disposés un peu partout, destinés à protéger les tireurs contre les balles d'assaillants éventuels.
En Italie, en Russie, au Japon, mêmes précautions. La paisible Hollande et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant. Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les soldats du roi Albert ressemblent tellement à nos marsouins que c'est tout juste si l'on s'aperçoit qu'il y a des Belges à Pékin.
Entre temps, les troupes internationales, ici comme à Tien Tsin, ne manquent pas de mêler à leurs travaux, souvent pénibles, les agréments et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne école d'entraînement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres curiosités des rues de Pékin que l'apparition fréquente de coureurs en maillot et en caleçon, suivis et précédés d'entraîneurs, haletant sous les regards ironiques des Chinois, qui doivent considérer comme des fous ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse surtout, qui font ce métier-là pour de l'argent, n'en reviennent pas.
L'émulation entre les diverses équipes est portée à son comble, tout en restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les relations sont aussi bonnes entre Français et Allemands qu'entre Russes et Japonais, Anglais et Américains. Le tirage à la corde est toujours le numéro sensationnel et passionnant des réunions sportives qu'organisent assez fréquemment l'une ou l'autre nation.
Ces jours derniers, une puissante équipe russe a battu la fameuse équipe française qui avait si brillamment triomphé l'autre jour à Tien Tsin; cette dernière prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands.
1er juin.
Tous ces travaux de défense, toutes ces précautions constituent une sorte de traitement préventif qui ne laisse pas de frapper vivement les nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le curieux spectacle qu'elle offre à nos yeux, a un côté tragique et angoissant qui ne peut échapper à personne.
Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un peu partout.
Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment. Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc. Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.
Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement xénophobe certain et très violent (1).
[Note 1: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont, en Chine, des intérêts communs liés au maintien du statu quo, Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison, conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.
Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.
Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu, surtout, la chance de réussir. Les Jeunes Chinois sont peu nombreux, audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme de juste, car tout augmente, ici aussi.
La révolution s'est faite au cri de: Plus d'impôts! La République a pour devise: Beaucoup plus d'impôts. Le mot plus a deux significations contraires en chinois comme en français.
Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas, les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.
Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle (toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.
Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine.
Conclusion: pessimisme général, nervosité, barricades.
LE PARLEMENTARISME EN CHINE.--Une séance de la Chambre
des Députés (50 ou 60 membres seulement sont présents).
3 juin.
Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Kaï.
M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire, a bien voulu, dès mon arrivée, avec une obligeance et une exquise bonne grâce dont je lui garde une vive gratitude, faire des démarches pour m'obtenir une audience,--ou, plutôt, une séance de pose. Je tiens beaucoup à dessiner un portrait du Président. M. de Margerie a obtenu son agrément, en principe, mais il faudra attendre, car il est accablé de travail et de préoccupations de toute sorte. Soit! Attendons.
En attendant, je suis allé à l'Assemblée nationale. Le palais législatif est situé, à l'ouest de la ville tartare, sur l'espèce de chemin de ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier éloigné, peu d'animation; beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un épais tapis de poussière quand il fait beau. De temps en temps, une file de chameaux; à chaque pas des chiens presque sauvages, méfiants et sales, farfouillent dans les détritus ou font semblant de dormir au milieu du chemin. Tous les quinze ou vingt mètres, un soldat appuyé sur son fusil, baïonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux abords immédiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soignée. L'entrée du monument est ornée d'une sorte de marquise en nattes abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes kaki et en casquettes allemandes. Le bâtiment est quelconque, de style européen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de la banlieue de Paris. Des députés, en pousse-pousse, arrivent dans des flots de poussière et pénètrent dans la salle des séances.
Là dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espèce d'alcôve, au fond d'une grande salle de bal de barrière, un monsieur, en complet de tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche restant enfouie dans la poche de son veston. C'était le Président. Derrière lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien laides--sont appliqués au mur; en face, le parterre, meublé d'une centaine de petites tables disposées en hémicycle, devant lesquelles étaient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes.
J'ai cru d'abord m'être trompé et avoir pénétré dans quelque Sorbonne ou quelque Université, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils avaient l'air si attentifs, si déférents, qu'il ne me serait jamais venu à l'idée que ce put être des députés. Quelques-uns se sont levés, tour à tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parlé assez longtemps (cinq bonnes minutes), il a même fait quelques gestes. Ce devait être le Jaurès de l'assemblée. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un vague balcon en bois, pas très solide, avec quelques bancs occupés par des spectateurs clairsemés. Dans la tribune diplomatique, où j'étais placé, il y avait des chaises.
Sur les cinquante ou soixante députés présents, la moitié, environ, portait le costume chinois; l'autre moitié était, habillée à l'européenne, et certains vestons, remarquables par leur élégance, symbolisaient, pour moi, l'influence des idées européennes dans ce milieu énigmatique.
Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes!
4 juin.
Cet après-midi, j'ai été reçu par le président et le vice-président de la Chambre. Très aimablement ils ont posé devant moi et ont orné mes croquis de leurs signatures respectives.
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Le président de la Chambre, Ou Ching Sien. avec sa signature autographe. |
Le vice-président de la Chambre, H. L. Tan, avec sa signature autographe. |
Mes modèles ne sachant ni le français, ni l'anglais, l'entretien aurait été languissant si le frère du vice-président, M. S. M. Tan, lui-même vice-ministre de la Marine, n'était venu assister à la séance de pose et, dans un français très pur, me parler de Paris, où il a séjourné assez longtemps comme attaché à la légation de Chine et dont il garde un souvenir exempt de mélancolie. C'est un homme tout jeune, élégant, instruit et intelligent, à la figure très énergique, avec des yeux pleins de résolution.
Nous avons bu du thé en fumant des cigarettes et en causant de choses et d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parlé des affaires du pays, de la révolution, du nouveau régime. Mon insurmontable aversion pour tout ce qui touche à la politique, même étrangère, fait de moi un très piètre interviewer en cette matière; d'autant plus que mes interlocuteurs sont très fermés sur ces questions et qu'il faudrait des prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose.
De mon côté, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour tout ce qu'ils veulent amender ou détruire en Chine, ni mon horreur de ce qu'ils considèrent, eux, comme le Progrès et qui me fait l'effet d'une profanation.
Les têtes sont, à elles seules, d'intéressants sujets d'étude, et j'éprouve beaucoup plus de plaisir à fouiller de l'oeil les traits si étrangement expressifs du président Ou Ching Sien que je n'en aurais à entendre sortir de sa bouche les considérations les plus éloquentes sur les beautés du régime parlementaire dans l'Empire du Milieu.
| S. M. Tan, vice-ministre de la Marine. | Le général Munthe. | M. Bouillard. |
Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renoncé à son bonnet à bouton de corail, à sa natte, à sa belle robe de soie, pour s'empêtrer, sous couleur de régénération nationale, dans un vêtement que nous trouvons déjà hideux pour nous-mêmes, et qui, en tout cas, ne va pas avec cette figure-là.
On ne me fera jamais entrer dans la tête que le progrès consiste en un changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions, méprisant les beautés de leur art si particulièrement beau et émouvant, me semblent aussi bêtement puérils que les jeunes paysannes de chez nous qui se figurent être très élégantes sous les odieux chapeaux à fleurs qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mères et qui les font si ridicules.
Le vice-président H. L. Tan a une figure plus effacée, comme de juste, que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie qui l'oblige à porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a fait dire par son frère qu'habituellement il n'en mettait pas et que la ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est très difficile d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu le courage de recommencer le portrait si laborieusement achevé.
Ces messieurs m'ont donné leurs photographies avec des dédicaces et attendent avec impatience le moment où L'Illustration publiera mes dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable accueil et l'expression des vifs regrets que j'éprouve de n'avoir pu faire avec eux plus ample connaissance.
14 juin 1912.
On ne soupçonne pas, en France, la quantité d'Européens cultivés et distingués qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze ou vingt ans, ont été charmés et pris par ce pays extraordinaire et y sont restés.
Au nombre de ceux que Pékin a gardés, un des plus aimables et des plus avertis est M. Bouillard, ingénieur et directeur du Chemin de fer Pékin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des résidants français, sinon par l'âge, du moins par la durée de son séjour. Il faut l'entendre conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques épisodes du siège des légations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec lui une excursion aux environs. Son érudition et sa bonne grâce n'ont d'égales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai déjà parlé. C'est une bonne fortune de trouver à l'étranger de pareils Français.
Une des personnalités les plus marquantes et les plus sympathiques de Pékin: le général Munthe, aide de camp du président Yuan Chi Kaï. C'est un Norvégien établi en Chine depuis plus de vingt ans, très ami des Français qui ont souvent recours à sa bienveillante intervention auprès des autorités chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les difficultés, dénouer les conflits, adoucir les heurts, réparer les gaffes, toutes choses fréquentes et inévitables dans les relations si compliquées entre Chinois et Européens.
L'inauguration de l'Assemblée nationale à Pékin, en avril
1912: au centre, le président Yuan Chi Kaï.
Le général Munthe est fort occupé.
Il est officier de notre Légion d'honneur et en est très fier.
Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grâce à lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les portraits. La légation, étant tenue à une certaine réserve dans ses relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore officiellement reconnu par les puissances, a été puissamment aidée dans ses démarches par cet homme si obligeant.
Les petits amis chinois d'un jeune Français de 6 ans,
fils de M. Barraud.
Parmi les résidants européens, Français ou autres, ayant subi l'emprise, la sinite, deux anciens diplomates, M. Véroudart et M. d'Almeïda, sont devenus peu à peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son genre, des experts très autorisés en matière de curiosités et d'objets d'art chinois. Ils font, de temps à autre, dans l'intérieur de l'empire, des expéditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pièce rare, le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la pierre gravée, qui leur ont été signalés. Les joies de la réussite leur sont douces et c'est avec un légitime orgueil qu'au retour ils laissent admirer à quelques privilégiés leur butin artistique, souvent fort difficilement acquis.
Telle belle pièce que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands en renom, à Paris, ou dans nos musées, a été dénichée, conquise, au prix de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs passionnés, qui ne se séparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art tant aimées mais si coûteuses; car c'est une erreur de croire que les Chinois vendent à vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent beaucoup et qu'ils apprécient fort.
Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce. Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées.
L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise, qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.
Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si voisin pourtant de Paris.
M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud (5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère; son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une expression courante un peu obscure.
La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales, faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au revolver.
Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les Chinois, un malheur est vite arrivé.
Cour de la bibliothèque de l'Université de Pékin.
Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans fil» de la légation d'Italie.
Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va à la mer, à la montagne; ou reçoit, on dîne, on joue au bridge. Les excursions se font en voiture, à cheval, à âne, en chaise à porteurs, voire en auto, quoique ce dernier genre de locomotion ne soit guère pratiqué, étant donné l'état des routes.
Dès les beaux jours, les pique-niques sont très en faveur. On en organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui est tout près, et où l'on déjeune sur l'herbe ou sous quelque galerie, au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre.
Ouverture d'une porte au Temple du Ciel.
Ce Temple du Ciel, relativement récent, est d'une majesté incomparable. Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments chinois, ses bâtiments sont distribués sur de larges espaces suivant une vaste ordonnance qui fait songer à Versailles, tandis que le Palais d'Été, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions, et les détails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement décoratif.
Et tout cela est désert, se dégrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine, la belle ruine, c'est l'abandon, la décrépitude, la dislocation, résultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent être la dominante de l'esprit chinois.
Le Temple du Ciel.
Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la propriété d'une poignée de soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en principe, à ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et à chacune desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une cérémonie que ces ouvertures de portes. Dès l'entrée principale un bonze quelconque s'empare de votre personne et vous précède. A votre suite, des amateurs se joignent au cortège--pour leur plaisir, croiriez-vous--pas du tout, ils vous réclameront leur salaire à la fin de la tournée, comme s'ils vous avaient été bons à autre chose qu'à vous empester de leur écoeurante odeur d'ail mal digéré. Pour les éloigner un peu de moi, j'ai inventé un système: je leur marche sur les pieds sans en avoir l'air. La première porte franchie, ils vous amènent devant une seconde, fermée, bien entendu, cadenassée, barricadée de formidable façon. Là, ce sont des appels vers l'intérieur, des supplications, des cris aigus qui sont destinés à vous convaincre de la difficulté inouïe qu'il y aura à faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez attacher à cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre côté, au bout d'un moment, un compère fait semblant d'arriver de très loin, on l'entend souffler, haleter; il fait semblant de déverrouiller tout un système de fermetures, il se donne des airs d'avoir été interrompu dans une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais bougé de sa place, il était à son poste quand vous êtes arrivé, il vous a vu venir, il a même, à votre apparition, fermé précipitamment cette porte, qui était ouverte, pour avoir à vos yeux le mérite grand de l'entre-bâiller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si vous avez le malheur d'être généreux, vous êtes assailli immédiatement de gémissements et de réclamations à n'en plus finir. Moi, qui ai le pourboire facile, j'en étais même indigné, les premiers temps. J'ai eu, depuis, l'explication de ce phénomène singulier; c'est encore une chose bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils, un imbécile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le prix des choses; donc je ne risque rien à lui réclamer davantage; il marchera peut-être. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse, il gémira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous remercie.
Quelle leçon pour nos cochers!
Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.
La barrière du Temple jaune.
Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en
théorie, 100 cents--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous
voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et
on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants
parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien
(très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce
misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle
de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de
l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette
merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa
récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que
les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par
d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats
étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser!
Quelle est la nation qui produit de tels monstres?
L. Sabattier.
--A suivre.--
Romans.
Faut-il, lorsque la Maison brûle, s'évader à temps pour rebâtir ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse, belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui, déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer, le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans, c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on devine, tout proche, le fantôme de la Femme de Claude, et il nous semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux «Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage, d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés, sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable.
L'Aéroplane sur la cathédrale (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre, symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination, envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète, mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille, très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient, comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point, car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de basilique.
Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale, Lina, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître (Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver, à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.
L'odyssée des frères Nieuport comptera, sans doute, parmi les plus tragiques et les plus glorieuses dans l'histoire de l'aviation.
Charles Nieuport qui vient de se tuer
en aéroplane avec son mécanicien.
En septembre 1911, la fin des grandes manoeuvres du 6° corps fut attristée par la chute mortelle d'Edouard Nieuport qui accomplissait, comme sapeur réserviste, une période d'instruction durant laquelle il avait fait apprécier, autant que son habileté de pilote, la valeur du monoplan souple et léger construit sous sa direction. Il y a quelques jours, Charles Nieuport, frère cadet d'Edouard, s'est tué à Etampes, avec son mécanicien, en essayant un appareil devant la commission militaire chargée de le recevoir.
A la suite d'un atterrissage un peu dur, on fit remarquer au pilote qu'une pédale de gauchissement paraissait légèrement faussée. Charles Nieuport jugea inutile de la réparer, et il s'envola de nouveau. Il avait atteint une hauteur d'environ 300 mètres, quand, après avoir cessé d'entendre le bruit du moteur, on vit l'appareil descendre en vol plané, puis subitement glisser sur une aile et tomber avec une rapidité telle que le moteur s'enfonça de près d'un mètre dans le sol. Le malheureux pilote et son mécanicien, René Guyot, qu'il avait emmené comme passager, furent relevés horriblement broyés, ne donnant plus le moindre signe de vie.
Fils du colonel de Nieuport, dont il portait le nom légèrement modifié, Charles Nieuport était né à Lagny en 187 8. Chose curieuse, les succès de son frère ne lui donnèrent point le désir de voler. C'est seulement après la mort d'Edouard qu'il commença son apprentissage, et il obtint son brevet de pilote en février 1912. Poussé par un sentiment touchant de piété fraternelle, il voulait conquérir la croix de la Légion d'honneur pour la déposer sur la tombe du grand frère, en remplacement de celle qui fut reprise presque aussitôt que donnée, les règles de l'Ordre ne permettant pas de décorer un mort.
Deux grands seigneurs arabes, l'un fils, l'autre petit-fils de l'émir Abd el Kader, étaient, ces jours derniers, de passage à Paris où ils ont visité le président du Conseil des ministres, M. Aristide Briand, et diverses notabilités politiques.
Un fils et un petit-fils d'Abd el Kader à
Paris: l'émir Ali pacha et son neveu l'émir
Khaled, capitaine de spahis.--Phot.
Gerschel.
L'émir Ali pacha--le septième des huit fils d'Abd el Kader--qui réside habituellement à Damas, et dont l'influence est considérable en Turquie, est revenu de Libye où, pendant plusieurs mois, il encouragea à la résistance les chefs arabes auxquels il était venu prêter l'appui de son courage et de son nom. Notre correspondant Georges Rémond fut témoin (voir L'Illustration du 18 mai 1912) de l'enthousiasme qui accueillit le fils d'Abd el Kader à son arrivée à Syrte, le 18 mars 1912, lorsque, venant de Benghazi, Ali pacha se rendait en Tripolitaine en compagnie de ses fils. Brave, éloquent, très soucieux de la gloire de son nom, l'émir Ali est peut-être le plus énergique des fils d'Abd el Kader. Ses sentiments francophiles sont connus. Et nous ne saurions oublier que c'est grâce à son intervention et à celle de son plus jeune frère, Omar, que le consul de France à Damas, M. Piat, parvint, en décembre 1910, à arrêter un massacre de chrétiens à Karak, près de Jérusalem, Ali et Omar reçurent, l'un et l'autre, à cette occasion, la croix de la Légion d'honneur.
L'émir Khaled est le fils de l'émir Abd el Maleck, qui vit actuellement au Maroc et qui est le sixième fils d'Abd el Kader. L'émir Khaled, lui, est officier français. C'est un magnifique capitaine indigène de spahis, qui met au service de nos armes et de notre drapeau toute la fougue traditionnelle de sa race. Il est à peine remis de la blessure qu'il a reçue en pleine poitrine en combattant au Maroc en héros.
Les débuts de Mlle Géniat hors de la Comédie-Française, abandonnée avec quelque fracas, étaient fort attendus, ainsi que la pièce nouvelle où ils devaient avoir lieu: l'Épate, de MM. André Picard et Alfred Savoir. La comédie et son interprète, et même, pour être juste, tous ses interprètes, ont été fort applaudis, au Théâtre Femina. Les temps vont vite et le désir de «paraître» que relevait déjà, il y a six ans, M. Maurice Donnay, est devenu le besoin «d'épater»; il fait d'ailleurs plus d'une victime et c'est, en l'espèce, une jeune fille à marier que ses parents sacrifient à l'espérance de partis toujours plus avantageux et toujours plus aléatoires,--jusqu'au moment où elle se révolte et pousse aussitôt jusqu'à l'excès son indépendance. Cette comédie est d'une observation ironique, satirique et d'une hardiesse parfois un peu effarouchante, mais à travers laquelle, aussi, percent, aux moments opportuns, de justes attendrissements. Mlle Géniat l'a jouée avec une force, une émotion vibrantes qui font bien augurer de sa carrière hors de la Comédie-Française; Mlle Juliette Darcourt a prouvé une fois de plus qu'elle est une parfaite comédienne; Mlle Marguerite Deval et M. Vilbert font, entre elles, originale figure de comédiens.
A l'Opéra, une reprise de la Salomé, de Strauss, a permis, aux habitués de notre Académie nationale de musique, d'entendre et d'applaudir la voix généreuse d'une cantatrice italienne, la comtesse Maria Labia, de la Scala de Milan.
Le tribunal. Le greffier. Abbé Baron. Chanoine Delassus.
Un huissier. Mgr Battandier. Mgr Boudinhon. Abbé Lemire. L'officialité
du diocèse de Cambrai réunie pour juger les plaintes de l'abbé Lemire
contre deux ecclésiastiques.--Phot. Deleplanque.]
C'est une véritable résurrection de la justice ecclésiastique, cette session de deux audiences que vient de tenir l'officialité du diocèse de Cambrai, saisie d'une double plainte de M. l'abbé Lemire, député, contre M. l'abbé Beck, curé d'Arnèke (Nord), et contre Mgr Delassus, directeur de la Semaine religieuse. Au temps où le Concordat était en vigueur, M. l'abbé Lemire eût pu obtenir que ses adversaires fussent déférés «comme d'abus» devant le Conseil d'État. Il n'a plus maintenant de recours contre eux que devant la juridiction épiscopale.
Les incidents qui ont amené, comme plaignant, le député d'Hazebrouck, devant l'official, remontent au mois de mai 1911. M. l'abbé Lemire, prenant part, comme chaque année, au pèlerinage d'Arnèke, qui jouit dans la région d'une grande faveur, se vit interdire, par M. le curé Beck, de célébrer la messe dans l'église paroissiale,--affront public qu'aggravait, à quelques jours de là, un article de la Semaine religieuse commentant l'acte du curé d'Arnèke et arguant, pour le justifier, de ce que M. l'abbé Lemire aurait été rayé de la liste des chanoines honoraires de Bourges et que, de plus, il serait frappé de suspense. En vain M. l'abbé Lemire protesta que les deux faits avancés étaient faux; en vain il sollicita de la Semaine religieuse une rectification. Les attaques contre lui redoublèrent. C'est alors que, de guerre lasse, il déposa entre les mains de son supérieur hiérarchique, Mgr l'archevêque de Cambrai, une plainte en due forme, lui demandant «de vouloir bien user, en cette circonstance, des moyens dont il disposait pour sauvegarder l'honneur de ses prêtres». La plainte, transmise à la cour de Rome, fut renvoyée devant le tribunal ecclésiastique de première instance, c'est-à-dire devant l'officialité de Cambrai. La cause a été évoquée samedi dernier.
Le tribunal, composé, en somme, d'un juge unique, l'official, M. Cateau, vicaire général du diocèse, assisté de deux assesseurs, MM. Sapelier et Catteau, ayant seulement voix consultative, siégeait dans la salle d'un patronage, proche de la cathédrale,--une pièce sans solennité, encombrée d'un gros poêle qui semble le centre du décor, entre deux tables et quelques chaises.
Les débats occupèrent deux audiences.
M. l'abbé Lemire était défendu par Mgr Boudinhon, professeur à l'Institut catholique de Paris. Mgr Battandier, venu tout exprès de Rome, assistait Mgr Delassus; M. l'abbé Beck, un vieillard presque nonagénaire, était représenté par M. l'abbé Baron, mais ce fut Mgr Battandier qui présenta également sa défense.
La double plaidoirie du prélat romain prit, en réalité, toute l'allure d'un réquisitoire, et des plus vifs; ce fut «une digression agressive» put proclamer le défenseur de M. l'abbé Lemire. Mais le plaignant--devenu ainsi accusé, autant dire--prononça lui-même contre les allégations dont on l'accablait une protestation si émouvante, que des applaudissements nourris, éclatant parmi l'assistance, en saluèrent la péroraison.
A une audience ultérieure, l'official rendra son double jugement.
On les croyait calmées. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient imaginé de détruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des boîtes aux lettres dans la cité de Londres. Leur faculté d'invention étant inépuisable, elles avaient brisé quelques jours plus tard les avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de la capitale et, de là, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait paru être le dernier. Et voici que, tout à coup, elles se réveillent. De nouvelles vitres viennent d'être cassées. Une vénérable dame, Mrs Despard, arrêtée à Trafalgar square, est condamnée à quinze jours de prison. Que se passe-t-il donc?
Une vénérable suffragette: Mrs Despard,
soeur du général French, haranguant la
foule à Trafalgar square.
Un phénomène très ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste. Les femmes s'étaient un instant calmées pour «donner une chance au Parlement», c'est ainsi qu'elles s'expriment là-bas. Mais le Parlement les a trompées une fois de plus et les voilà qui repartent en guerre.
Le gouvernement anglais ressemble, en effet, à un marchand de drap un peu lourd que sa femme tourmenterait de réclamations continuelles. Le bruit l'énervé moins qu'un mari français. Pourtant, il essaie une fois par an environ d'acheter la paix du ménage par des concessions. Le premier ministre annonce aux déléguées de l'Union politique et sociale de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre débat sur le vote des femmes a enfin sonné au Parlement de Westminster. Aussitôt les cris cessent, dans l'attente du grand événement qui doit consacrer l'émancipation des Anglaises.
Par malheur, l'événement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une chose fort simple. Les bills favorables au suffrage des femmes sont de deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils irritent ceux des féministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables à ceux des féministes qui sont libéraux. Comme d'autre part le gouvernement évite de prendre parti et demeure complaisant mais irrésolu, le suffrage des femmes est toujours battu à la Chambre des Communes. Cette fois, il n'a même pas été nécessaire de voter. La procédure parlementaire anglaise, interprétée par le président de la Chambre, a obligé le gouvernement à retirer le projet de réforme électorale avant toute discussion.
Mais, dès lors, le concert des imprécations devait reprendre aussitôt: «Je désespère dos hommes politiques, s'est écriée Mrs Pankhurst; je ne suis pas loin de désespérer de l'homme en général.» La déconvenue est, en effet, plus vive que toutes celles des années antérieures. Songez que cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd George, le grave lord Haldane lui-même, s'étaient nettement rangés du côté des femmes. On parlait d'un schisme à l'intérieur du cabinet, d'une crise ministérielle prochaine. C'était donc que, pour la première fois, le débat devait être sérieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en quelques instants!
De là l'irritation des dames. De là aussi le plan de campagne qu'elles viennent d'arrêter. «A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!» a déclaré Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme quelqu'un l'interrompait, s'est tournée vers lui d'un air menaçant: «Si vous êtes boutiquier, s'est-elle écriée, vous ferez bien de prendre garde!» Menace trop claire. Aussi bien, dès avant-hier, les magasins des environs de Trafalgar square avaient-ils barricadé leurs devantures. On se souvient encore à Londres du big smash de l'an dernier, quand toutes les vitres de Regent street volèrent d'un seul coup en éclats. Nul doute que les habitants de Londres n'aient à souffrir une fois de plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains avertissements plus mystérieux, la W. S. P. U. prépare même des dégâts inédits. On se demande avec curiosité ce que l'esprit inventif de ses chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-être la colonne de Nelson va-t-elle s'écrouler un beau matin à travers Trafalgar square à moins que Wellington, à Hyde Park Corner, ne tombe de cheval.
Procédés fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne peuvent guère s'y prendre autrement pour arriver à leurs fins.
Ce qui caractérise, en effet, le Parlement anglais, de même que le nôtre, c'est de ne céder jamais qu'à la violence. Cent ans d'histoire suffisent à le démontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont consenti, au siècle dernier, à élargir le suffrage des électeurs mâles, ils venaient, comme par hasard, d'être terrorisés par des manifestations redoutables. Des ouvriers s'étaient assembles par centaines de mille à Manchester ou à Liverpool. Des paysans avaient brûlé des châteaux. Sans remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an dernier le salaire minimum que grâce à une grève qui affola le gouvernement. Au contraire, les pétitions pacifiques n'obtiennent jamais que des égards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperçus depuis longtemps.
Les suffragettes aussi. J'ai rencontré, l'an dernier, Mrs Pankhurst, comme elle sortait de prison et qu'elle méditait d'y rentrer. Ce n'est pas la Ménade échevelée que vous vous représentez certainement. Aucun visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur et d'une telle sérénité. «Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon caractère d'aimer la violence? Tout m'en éloigne au contraire, mon tempérament comme mon éducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous nous sommes bornées à appeler respectueusement l'attention du gouvernement sur les droits méconnus de la femme, on nous a poliment éconduites. Il a suffi, au contraire, que nous dérangions, par quelques inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitôt notre cause fît au Parlement de surprenants progrès. Nous avons donc l'intention de rester fidèles à cette seconde méthode.»
Mrs Pankhurst a évidemment tort. La fermeté d'un Parlement n'est pas de
celles que désarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournées en
ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un
malaise évident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis
que quelques trahisons notoires se sont déclarées dans leurs rangs. Et
ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin
le chat à neuf queues ne viendront à bout de la ténacité des femmes
anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le
disait à ses juges: «Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes
de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.»
Philippe Millet.
[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre
ne nous ont pas été fournis.]