L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913



(Agrandissement)


Ce numéro se compose de vingt-quatre pages au lieu de seize et comprend deux suppléments:
L'Illustration Théâtrale contenant Kismet, d'Edward Knoblauch (texte français de Jules Lemaître);
2° Le 2e fascicule des Souvenirs d'Algérie (Récits de chasse et de guerre), du général Bruneau.



                  Lieut.-Colonel Tyrrell.   Enver Bey                   G. Rémond.
LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK
Le chef des Jeunes-Turcs, qui la veille a arraché la démission du cabinet après une tragique bagarre, s'entretient paisiblement avec l'attaché militaire anglais et le correspondant de «L'Illustration».
--Voir l'article, pages 80 et 81.



Les prochains numéros de L'Illustration contiendront:

La Femme seule, de M. Brieux;
La Prise de Berg-op-Zoom, de M. Sacha Guitry;
Les Flambeaux, de M. Henry Bataille;
Alsace, de MM. Gaston Leroux et Lucien Camille;
L'Homme qui assassina, de M. Pierre Frondaie, d'après le roman de M. Claude Farrère;
L'Habit vert, de MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet;
Les Eclaireuses, de M. Maurice Donnay.


COURRIER DE PARIS

JOYAUX

Quelle étrange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rêver les femmes en les plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sûr que vous avez éprouvé le même malaise, la même mélancolie, le même désenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans substance et qu'on ne lit pas, le volume richement traité, qui contient si peu de texte et dans lequel ne sont imprimées d'autres pensées que celles de l'envie, de la coquetterie brûlante et de l'amer regret?

Voici les planches où sont représentés au naturel, en portrait, comme des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu avec lesquels on les a poussées en augmentent la froideur, l'inutile opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de l'oeil. Enfilées par ordre de taille, choisies avec angoisse, rigoureusement mesurées, elles s'alignent, chapelets profanes, sur lesquels n'a jamais glissé, venant du coeur aux lèvres et des lèvres aux doigts, la plus fugitive prière. Ces colliers apparaissent véritablement ce qu'ils sont, des chaînes, plus solides en dépit du mince fil qui les constitue que si elles étaient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes, mieux rivées que toutes, ces chaînes-là garrottent davantage les volontaires captives qui en ont imprudemment contracté la trop grande habitude. Les prisonnières du joyau ne sont délivrées que par la mort, qui les dépouille en les remettant à nu comme à l'entrée des geôles de la vie.

En effet, les bijoux que l'on voit étalés dans l'écrin des catalogues ne parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu à tant d'épaules, à tant de bras, à tant de cols gracieux et dont la jeunesse se targuait de ne pas périr, ils n'ont jamais été à personne, qu'ils ne sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous les autres biens ils ne sont que prêtés, loués pour quelques saisons, et quand ils changent de corps ils sont dénués de souvenirs, ils perdent, plus que n'importe quoi, la mémoire, apparente ou cachée, de leurs anciennes et successives maîtresses. Ils ne dégagent pas le moindre regret. Une écharpe, un mouchoir, le gant d'une défunte, étalent plus de sentiment. Les bijoux ont la beauté du dédain et de l'ingratitude. Ce sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne transmettent rien des fièvres et des frissons qu'ils ont si souvent provoqués. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, égoïstes et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et sans émoi, comme si c'était toujours la même, et sans laisser plus de trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni coeur, ni âme. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et plus relevé que ceux du chemin, des verroteries de civilisés que la femme, longtemps après les petites pierres rondes du torrent et du ruisseau, et les coquillages de la grève, et les dents du carnassier, suspend à son cou et met à ses poignets pour se plaire, se compléter et donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux, photographiés dans leur immobilité, dans leur sec et particulier repos, témoignent d'une désolante indifférence, d'un manque total de tendresse. A les contempler, si parfaitement détachés, il paraît incroyable que l'on ait pu s'attacher à eux, qu'ils aient été capables de fournir de la joie, du plaisir, un agrément rapide. On leur en veut de leur éternelle et trop facile complaisance. Ils ne cèdent en effet jamais à la plus digne, mais au plus offrant... Leur platitude est écoeurante. On est certain de les avoir dès qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils, malgré leur factice noblesse, entachés de vénalité. Ils sont payés trop cher, de toutes les façons, même et surtout par la plupart de celles qui les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout. Dans une espèce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs éclairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans même les connaître, sans se soucier de ce qui leur est arrivé d'heureux ou de contraire, sans savoir leurs noms, leur âge, leur histoire, leur sourire ou leurs pleurs, étrangers de leur personne, moins familiers de l'être vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'âne la bride racornie, et du cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementées du sang, la contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de l'épiderme féminin soulèvent bien les joyaux, comme un flot qui porte une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde à ses flancs amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent à tout instant la lèvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans réponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et chassant la caresse, ont l'air de se rétracter, et de se figer exprès dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter et ils sont là, posés sur le satin blanc des poitrines, sur le velours palpitant des épaules, tels que des emblèmes orgueilleux et glacés donnant l'idée d'être les plaques, les cordons, les croix et les chamarres d'un Ordre spécial et recherché qui serait celui du vain Éclat et de l'Insensibilité.

Ils suent le grand ennui des soirées, du bal, du monde, des loges d'opéra, des interminables séances lumineuses qu'est la vie d'actif épuisement d'une femme à la mode, et jamais ils ne peuvent conquérir un aspect simple et détendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princières parures, leur caractère de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah! qu'il doit être dur certains jours, à une de ces Cléopâtre ou de ces Jézabel marbrées de soucis, saccagées de passions, dévastées d'espérance et ne pouvant plus agrafer les années qui leur échappent de toutes parts, qu'il doit leur être dur, certains soirs, de planter sur leur tête droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois déteints, le diadème de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flèche crevant l'abcès nacré d'une perle ou le croissant de Diane, qui tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et impersonnels, allumant leurs mêmes flammes sur ces bûchers humains, poursuivent leur carrière de parure et d'ostentation. Quand je vois au front d'une duchesse un de ces féeriques bandeaux qui forcent les yeux éblouis à se détourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empêcher ma pensée, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur une table et m'en retrace aussitôt la longue et inconcevable histoire. En une minute, les pierres sont enlevées, arrachées comme des dents que l'instrument précis et rude ferait sauter de l'alvéole d'argent, de la gencive d'or, et chacun de ces brillants dispersés, chacune de ces perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des marchands, d'où elle est partie dans le monde, au creux de laquelle, avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle a d'abord été choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au sillon d'un pli de chair dans cette première main à la fois grasse et crochue. Je m'imagine ensuite les cafés puants où ces grains inféconds, qui représentent tant de pain, ont été apportés dans les sacs de cuir, montrés avec précaution, de tout près, en dépliant le papier qui les contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pesés, examinés à la loupe, échangés, montés et démontés sans cesse, allant partout, servant tour à tour à un bracelet, à un collier, passant d'une bague à une boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un réticule... accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les bas de maintes destinées, et vendus souvent en cachette, et donnés, et volés aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recélé, enfouis dans la terre, jetés dans le fleuve, à l'égout... pour disparaître... car, en dépit de leur magnifique apparence de sécurité, les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont été pendant beaucoup d'années, de mortes en mortes, et qu'ils sont fatigués de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite flétrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... Où et comment? Ils n'en savent rien là-dessus, pas plus que l'homme et que la femme. D'ailleurs je suis mal renseigné moi-même sur leur durée possible. Quelle est la limite dernière et naturelle de leur existence? Combien vit une perle? Jusqu'à quel point un diamant peut-il être centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre éternellement chevillée au corps? Le saphir et la turquoise possèdent-ils un magique bleu qui ne passera qu'avec le ciel? Et la verte émeraude a-t-elle partie liée avec la verte mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie, tremblement de terre, cyclone, éruption, anéantissement fatal, les joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'échappe à la poussière. Le Régent diamant périra comme a péri l'autre dont il a pris le nom. Où sont les bijoux d'Isabeau de Bavière, et de Marie Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry? Et ceux...? On n'en finirait jamais! Où seront, dans seulement trois cents années, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a été faite... au comptant...
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)



LES ANGOISSES ET LES CONVULSIONS DE CONSTANTINOPLE

LE «GRAND DIVAN» VIEUX-TURC DU 22 JANVIER ET LE COUP D'ÉTAT JEUNE-TURC DU 23

Le soir du 22 janvier, notre envoyé spécial Georges Rémond, resté à Constantinople dans l'attente des événements (car il s'était jusque-là refusé personnellement à croire que la paix se ferait à Londres), nous adressait une intéressante correspondance relative à la réunion du «Grand Divan», qui venait d'autoriser le ministère Kiamil pacha à céder Andrinople aux alliés balkaniques. Le lendemain même allait se produire le coup de force militaire que notre collaborateur, dans toutes ses précédentes lettres privées, n'avait jamais cessé de considérer comme possible. Et, le 24, il nous écrivait: «Je ne prévoyais certes plus cela avant-hier. L'impression qui se dégageait du spectacle du «Grand Divan», du décor matériel et moral au milieu duquel il s'était déroulé était bien telle que je vous l'ai décrite. Je n'ai rien à changer à ce récit, qui, si vous le publiez intégralement, formera, avec la relation des faits ultérieurs, un contraste saisissant: les lecteurs de L'Illustration y trouveront un fidèle reflet des contradictions où se débat l'Empire Ottoman, et le témoignage le plus probant des angoisses et des convulsions de Constantinople.»

LE «GRAND DIVAN»

Constantinople, 22 janvier 1913.



Je sors du «Grand Divan», convoqué à titre consultatif par le gouvernement soucieux, au moment de décider de la paix ou de la guerre et de répondre à la note collective des puissances, d'être assuré de l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la nation. Une même assemblée avait été réunie en 1827, lors de la guerre de l'indépendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre russo-turque. Toutes deux avaient décidé la continuation de la guerre à outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la paix qui sort de celle-ci.

... A 11 heures 1/2, je me rends au palais impérial de Dolma Bagtché, en compagnie de Jean Servien, du Petit Marseillais. Aux alentours pas un curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes s'écraseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux l'endroit où se passe quelque chose qui intéresse la vie de leur pays, elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs murmures, leurs discussions, leur agitation même, l'existence d'une opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici, rien. J'ai constaté pareille indifférence à Hademkeui, la nuit de l'armistice; deux journalistes français s'étaient, seuls, dérangés pour assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route jusqu'à Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea sur la paix ou la guerre. Qu'importait, après tout? qu'importe encore aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour écouter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette ville.

Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment. Des policiers à pied et à cheval barrent les portes du palais; des cavaliers sont massés dans la caserne voisine. On fait quelques difficultés pour nous laisser passer; un officier de paix, assez insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, déclare que les Européens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prétendent. Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrêter, s'il lui plaît ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc et dans cet ineffable «sabir» levantin ou plus exactement pérote, en usage ici, jusqu'à ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police, fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succèdent, amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer l'équipage du prince héritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A midi et demi, tout mouvement a cessé.

Nous revenons à 2 heures. Même silence aux abords du palais. Les seuls curieux sont toujours quelques journalistes français, Paul Erio, du Journal, Cuinet, du Matin, Mothu, de l'Havas, Genève, du Stamboul, et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre demande, pénétrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du rez-de-chaussée qui précède l'escalier d'honneur, lequel donne accès au salon des ambassadeurs, ainsi nommé parce que le sultan Aziz y accordait ses audiences aux ambassadeurs étrangers, et dans lequel se tient aujourd'hui le «Grand Divan».

On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'armée de l'Est, Abdullah pacha, se sont excusés. Les princes assistent à la réunion d'un salon voisin. Le sultan est demeuré dans ses appartements, mais on le tient constamment au courant des débats. Dans la salle de réunion, les notables se sont groupés par professions, militaires, ulémas, sénateurs, fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclamé l'ouverture de l'assemblée; il a fait lire une traduction de la note collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim pacha, ministre de la Guerre, a déclaré que l'armée était prête à faire son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a exposé la situation financière de l'empire et conclu à la nécessité de la paix; au nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires étrangères, indisposé, Saïd bey a donné lecture de l'exposé écrit par celui-ci, concluant également à la paix.

Nous n'avons point accès à la salle des délibérations. Je parcours les salons du rez-de-chaussée: meubles dorés, rideaux, baldaquins à l'européenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en cristal, vases de Sèvres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud de coucher de soleil d'été, d'une pâte ambrée à la manière de Decamps, et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres également banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable paysage des côtes d'Asie. Devant nous, les cuirassés des puissances. On nous offre le café dans de jolies petites tasses dorées; je pense qu'autrefois, après avoir bu, l'étiquette était de mettre tasse et soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous offre également des cigarettes énormes, si longues qu'elles n'en finissent plus, et toutes dorées. Les beaux tapis, cet accueil délicat, ces cafés, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dépit du décor médiocre de ce palais, où je ne sais quel architecte, Arménien sans doute, a macaroniquement entremêlé les formes les plus molles et les plus décadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possédé un art merveilleux, sans doute emprunté à l'ancienne Byzance, mais pourtant original, qu'il a eu des demeures où la vie, différente de la nôtre, était d'une douceur incomparable, et nuancée de finesses dont le souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela disparaît.

Il est 4 heures. Un uléma à longue barbe blanche, enveloppé dans une pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fenêtre qui fait face à l'Orient; des lueurs projetées par le soleil couchant y traînent avant que s'y lève la nuit. Il prie, indifférent à notre présence, se prosternant, se relevant, élevant les mains, ou les tenant autour des oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux corps assoupli à cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance, ne lui en font pas hâter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il sans doute, auprès de la grandeur de Dieu et des promesses faites à ses croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple à qui l'empire du monde est malgré tout assuré par un décret divin?

Il sort du «Grand Divan». Tout est terminé, nous dit-on. Après quelques discours patriotiques de divers personnages, l'assemblée s'en remet au gouvernement et cède sur tous les points(1).

Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des notables. Le temps, beau durant la journée, s'est couvert de nuages menaçants et il commence de pleuvoir.

Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la séance:

Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation.

Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts des alliés.

Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du grand vizir,» Il en fut ainsi fait.


Après le «Grand Divan»: le vieux Saïd pacha
         sortant du palais de Dolma Bagtché.

Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite, large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux, des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde. Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à descendre le grand escalier.

Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait, l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en deux mots: Finis Turquiae? Trop clairement, certes! Et, cependant, en souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si malheureux.
Georges Rémond.




Enver bey tel qu'il était en Cyrénaïque.
Phot. Kiamil effendi, prise au camp d'Ain
el Mansour, devant Derna.
A comparer
avec sa physionomie actuelle, telle
qu'elle apparaît dans notre photographie
de première page.

LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER

Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant, très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc, et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à leur exacte valeur.

Constantinople, le 25 janvier 1913.



La Turquie est décidément le pays des grosses surprises, des imprévus sensationnels. Bien malins sont les étrangers qui prétendent la connaître quand les gens qui y sont nés et y ont vécu se laissent eux-mêmes surprendre par les événements. Il y a six mois, au moment où le cabinet Saïd pacha, appuyé sur le Comité Union et Progrès, qui venait de faire aboutir triomphalement les élections en étouffant ses adversaires, semblait inébranlable, il fut renversé en quelques jours; la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes, semblèrent marquer la fin du tout-puissant Comité. Après la chute politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent emprisonnés, après avoir été traqués et poursuivis dans les rues. Il semblait bien que l'Union et Progrès ne se relèverait jamais de ce coup et Kiamil pacha, l'adversaire déclaré du Comité, paraissait devoir garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant d'Enver bey renversa comme un château de cartes le grand cabinet, qui était remplacé instantanément par un ministère composé des partisans les plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait résignée à tout sacrifier pour faire la paix, relève la tête belliqueusement et revendique le droit de continuer de vivre en Europe.

Le coup d'État du 23 janvier, qui aura peut-être des conséquences incalculables, non seulement sur les destinées de la Turquie, mais aussi sur celles de l'Europe entière, s'est accompli avec une simplicité et une rapidité inouïes. Je n'y ai pas assisté, mais j'ai interrogé de nombreux témoins de l'événement; j'ai causé avec Enver bey lui-même et je puis vous fournir un récit qui se rapproche beaucoup de la vérité historique, toujours impossible à atteindre. Mais je vais d'abord remonter plus haut pour vous exposer l'état d'esprit de la population au moment où ce violent changement s'est produit.

Après l'abattement qui s'était manifesté dans le peuple turc au lendemain des revers foudroyants éprouvés par les armées ottomanes au début de la guerre, les esprits avaient commencé de se remonter à la nouvelle du succès remporté à Tchataldja et de la résistance héroïque opposée à l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice. Cependant, après la bataille de Tchataldja, livrée les 17 et 18 novembre, le gouvernement arrêtait de lui-même les opérations militaires et continuait à négocier l'armistice malgré le changement qui venait de se produire à son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice était conclu à des conditions révoltantes: ravitaillement en vivres et en munitions de l'armée bulgare assuré par les ports de la mer Noire et le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, défense de ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes bulgaro-serbes était maintenu. Lorsque ces détails furent connus, au bout de quelques jours, on cria hautement à la trahison. Les délégués à la conférence de la paix mirent dix jours à partir; les négociations de Londres durèrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour l'amour-propre national et désastreuse pour les intérêts de la Turquie; pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'épuiser ses ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en maudissant son commandant qui gênait le monde et empêchait la conclusion de la paix par sa résistance acharnée. D'un autre côté, on recevait les nouvelles du massacre systématique des musulmans en Macédoine, de la fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant Tchataldja. Le récit de la bataille de Tchataldja, publié par M. A. de Pennenrun, dans L'Illustration, et reproduit et commenté par tous les journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connaître à la population des vérités que l'état-major ottoman ne semblait pas très empressé de répandre et révélait l'occasion heureuse que l'on venait de perdre. Le mécontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comité Union et Progrès profitait naturellement de cet état d'esprit.

Le gouvernement réprimait, d'ailleurs, avec la plus grande sévérité toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition furent tous suspendus et on alla même jusqu'à fermer complètement leurs imprimeries pour les empêcher de reparaître sous des noms différents.

C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut absolument maître de la situation à l'intérieur; il éprouva cependant le besoin de convoquer une sorte d'assemblée supérieure consultative, composée de personnes choisies à sa convenance, afin d'obtenir d'elle l'appui moral qui lui était tout de même nécessaire devant la nation pour répondre affirmativement à la note collective des puissances mettant la Turquie en demeure de tout céder aux alliés, y compris la forteresse et le vilayet d'Andrinople.

Georges Rémond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la réunion de cette assemblée, au milieu de l'indifférence complète de la population de Constantinople.

Cette indifférence n'était qu'apparente; en réalité, l'orage grondait sourdement et le Comité Union et Progrès avait tout préparé pour faire aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup d'État qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses mains.

Le jeudi 23 janvier, à 3 heures 1/2, alors que le cabinet était sur le point de se réunir à la Sublime-Porte, sous la présidence de Kiamil pacha, pour arrêter définitivement le texte de la réponse à remettre aux ambassadeurs, le colonel Enver bey, à cheval, accompagné de deux officiers subalternes avec des drapeaux à la main, suivi seulement de quelques dizaines de personnes, descendit à une allure assez rapide, mais avec calme, l'avenue qui aboutit à la Sublime-Porte en passant devant le ministère des Travaux publics. A la hauteur de ce ministère, deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au cortège; un peu plus bas, d'autres personnes débouchent de toutes les voies latérales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil, plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

Les factionnaires postés à la grille ne songent pas à barrer le chemin à Enver bey et à ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se précipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes, pénètrent à l'intérieur avant que l'on soit revenu de la surprise que cause l'événement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du grand vizir, des coups de feu éclatent derrière lui; cinq personnes tombent presque en même temps; les portes sont fermées; une foule qu'on peut évaluer maintenant à un millier de gens entoure la grille du palais du gouvernement qui est cerné intérieurement par une compagnie d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: «Démission! A bas ceux qui vendent le pays!»

Pendant ce temps, Enver bey arrache la démission du cabinet et reparaît au bout de dix minutes sur le perron, où il prononce une courte allocution pour engager la foule à se disperser, en lui annonçant que le cabinet a démissionné; il montre le papier qu'il tient à la main; il dit qu'il va si rendre immédiatement au palais impérial et file rapidement en automobile, au milieu des acclamations générales. Tout cela a duré un quart d'heure en tout. Après une heure, Enver bey revient accompagné du premier secrétaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini.

Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et l'armée de Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement.

Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la Sublime-Porte.

Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de 1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État.

Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire.

Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter; un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si monstrueuses.»

Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général, officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef.

C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont confiance en ses destinées.

Y. R.



LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK

Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que fut son lendemain:

Constantinople, 24 janvier.



Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.


     Arrivée des nouveaux ministres à la Sublime-Porte,
     le 24 janvier.
Phot. Behaeddin Rahmizadé.

Cette révolution est-elle profondément populaire? J'en doute, et les maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude. Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant la pratique et le doigté du coup d'État, et par un soldat énergique, Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu quelques centaines de manifestants.

La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre, quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.


Nazim pacha, le ministre de    Mahmoud Chefket pacha,
la Guerre assassiné le 23        le nouveau grand vizir.
janvier.                    Phot. Phébus..

Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est passé hier; le même «baboutchou» vous enlève vos galoches, votre pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich. Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute; pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là; quelques soldats vont et viennent dans la cour.

A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le premier, accompagné d'Enver bey; il entre dans la mosquée, tandis que le colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et moi nous approchons de lui: «Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce que vous avez fait là?» Et moi: «Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir invité? j'aurais été discret.»

Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances, la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le violent effort de la veille!

Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.

A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres, quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du «Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe, les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui, Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné par lui.

Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.

Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte. Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune? Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?

Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes résolutions du désespoir.

Georges Rémond.



Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver bey.




LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.
--Un avis de M. le maire.

Dessin de L. SABATTIER.

«Avis! La Marée monte... La côte de... sera vraisemblablement atteinte le... Prière d'assurer d'urgence l'exécution du règlement préfectoral»!... Ceci est une scène de la crue, une scène de ces derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois ans. Mais vous la devinez tout près, à 50 mètres de là, au bas du chemin de l'église, roulant ses eaux enflées et troubles. Au reste, déjà, vous sentez «l'eau» qui enveloppe et pénètre ce paysage mouillé, alourdit les dernières feuilles mortes des arbustes et empâte le sol sous les socs des vieilles femmes... La rivière, une fois encore, menace de sortir de son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse, vient de lire aux cinq ou six commères, seules oisives à cette heure du jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne à demi, maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe pas davantage. On ne croit guère, chez nous, au retour des désastres anciens ou récents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si calme, un brin faraud, ne vous a pas une tête à faire venir les catastrophes... Seule, une petite fille amenée là s'effraie un peu de quelque réflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa première grande peur.




PRÉSIDENT DE RÉPUBLIQUE RECEVANT LE SERMENT D'UN NOUVEAU MINISTRE.
--C'est au Pérou: le ministre de l'Intérieur, M. Montez, s'est agenouillé devant le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst.

--Phot. G. Robbiano.

La République du Pérou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa constitution date de 1856, n'est pas celle où sont le plus strictement observées les règles de la simplicité démocratique: la photographie que nous reproduisons à cette page en fait foi. C'était, il y a quelques semaines, à Lima, dans un des salons de la présidence; entouré des membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa maison, le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst, élu pour quatre ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son nouveau ministre de l'Intérieur, M. Montez. La tradition veut qu'à son entrée en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se présente au président de la République et lui promette solennellement ses loyaux services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'étiquette, devant la table recouverte de drap sombre derrière laquelle se tenait, debout, M. Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille où il avait inscrit la formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute le respect que les ministres péruviens doivent au plus haut magistrat de leur pays.

Entre ce cérémonial de cour--le fauteuil présidentiel n'est-il pas doré comme un trône?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et des spectateurs de cette scène, dont quelques-uns ont arboré le simple veston, le contraste apparaîtra savoureux: les usages des peuples lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amusée qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des Lettres persanes.




DEVANT LA SUBLIME-PORTE: LA MANIFESTATION JEUNE-TURQUE
QUI A RENVERSÉ, LE 23 JANVIER, LE GOUVERNEMENT DE KIAMIL PACHA.
Enver bey, qui a préparé et exécuté le coup d'État, revient en auto du Palais impérial, rapportant le firman qui enregistre la démission de Kiamil pacha et élève Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat.

Photographie Behaeddin Rahmizadé cédée exclusivement à L'Illustration.--Droits réservés.
Voir l'article, pages 80 et 81.




Blanche Virieu (Mlle Marcelle Lender). La princesse (Mlle de Pouzols). Charlotte Alzette (Mlle Spinelly). Steinbacher (M. Signoret). Lucienne David (Mlle Barelly). Lehelloy (M. Garry). Jeanne (Mlle Dorziat).
LES «ÉCLAIREUSES», DE M. MAURICE DONNAY Dans un salon de l'«École féministe» qu'elles ont fondée, les Eclaireuses de France sont groupées autour de la princesse-poète récitant une de ses oeuvres.
Dessin de J. Simont.--Voir l'article aux pages suivantes.




LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA COMÉDIE-MARIGNY.
Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré. (A côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost)
Photographie A. BERT prise au magnésium pour L'Illustration, pendant un entracte, le 25 janvier.

«LES ÉCLAIREUSES»

Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins, s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de petits cris amusés.

Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes, ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec les Eclaireuses, de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La «générale» des Eclaireuses a été un de ces «événements parisiens» où le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de «générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour L'Illustration ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette réflexion de La Bruyère:

«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens.»

La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de l'heure présente.

Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de «générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue, et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré, qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et applaudissaient l'auteur des Eclaireuses, qui est aussi celui d'Amants, du Retour de Jérusalem et du Ménage de Molière. Ainsi, quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous l'objectif de L'Illustration, il s'est trouvé que c'était une page d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous reproduisons ici.

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