«Je suis aux ordres de Votre Altesse, répondit respectueusement le ministre.

--J'irai droit au but. M le comte de Lipandorf, reprit le prince. Je suis veuf d'une princesse de Hesse-Darmstadt que j'avais épousée pour satisfaire à des exigences politiques. Trois fils sont nés de cette union. Aujourd'hui je veux contracter de nouveaux liens; mais cette fois je n'ai plus besoin de me sacrifier à des raisons d'état; c'est un mariage d'inclination que je médite.

--Si Votre Altesse me faisait l'honneur de me demander un conseil, je lui dirais qu'elle est parfaitement dans son droit. Après s'être immolé au bonheur de son peuple, un prince doit être libre de songer un peu au sien.

--N'est-ce pas?... Maintenant, M. le comte, je vais vous révéler le secret de mon choix. J'aime mademoiselle de Rosenthal.

--Mademoiselle Délia?...

--Oui, Monsieur; mademoiselle Délia, comtesse de Rosenthal; et j'ajouterai que je sais tout.

--Que savez-vous donc. Monseigneur?

--Je sais qui elle est.

--Ah!

--C'était un grand secret!

--Et comment Votre Altesse est-elle parvenue à le découvrir?

--C'est bien simple, le grand-duc me l'a révélé.

--J'aurais dû m'en douter!

--Lui seul, en effet, le pouvait, et je m'applaudis de m'être adressé directement à lui. D'abord, quand je lui ai demandé tout à l'heure quelle était la famille de la jeune comtesse, le grand-duc a mal dissimulé son embarras; alors, la position de mademoiselle de Rosenthal m'a donné à réfléchir; jeune, belle et isolée dans le monde, sans parents, sans appui, sans guide, cela m'a paru suspect. J'ai frémi en songeant à la possibilité d'une intrigue.. mais, pour détruire un injuste soupçon, le grand-duc m'a tout avoué.

--Et que décide Votre Altesse?.... Après une telle confidence...

--Je ne change rien à mes projets: j'épouse.

--Comment! vous épousez?... Mais non, Votre Altesse plaisante.

--Apprenez, M. de Lipandorf, que je ne plaisante jamais. Que trouvez-vous de si étrange dans ma détermination? Feu le père du grand-duc Léopold était galant, romanesque; il a contracté dans sa vie plusieurs alliances de la main gauche; mademoiselle de Rosenthal est née d'une de ces unions. Peu m'importe l'illégitimité de sa naissance; elle est d'un sang noble, d'une race princière, voilà tout ce qu' il me faut.

--Oui, reprit Balthazard qui avait déguisé sa surprise et composé son visage avec le talent d'un homme d'état et d'un comédien consommé..., oui, je comprends à présent, et je pense comme vous: Votre Altesse a le don de ramener tout de suite les gens à son avis.

--Pour comble du bonheur, continua le prince, la mère est restée inconnue: elle n'existe plus aujourd'hui, et, de ce côté, il n'y a pas de trace de famille.

--Comme le dit Votre Altesse, c'est fort heureux. Et sans doute le grand-duc est informé de vos augustes intentions au sujet de ce mariage?

--Non; je ne lui en ai encore rien dit, non plus qu'à mademoiselle de Rosenthal. C'est vous, mon cher comte, que je charge de faire ma demande, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer le moindre obstacle. Je vous donne le reste de la journée pour tout arranger. J'écrirai à mademoiselle de Rosenthal; je veux tenir d'elle-même l'assurance de mon bonheur, et je la prierai de venir m'apporter sa réponse ce soir, dans le pavillon du parc. Vous voyez que je me conduis en véritable amant; un rendez-vous, un entretien mystérieux.....

Mais, allez, M. de Lipandorf, ne perdez pas de temps; je veux qu'un double lien m'unisse à votre maître. Nous signerons en même temps mon contrat et le sien. À cette seule condition, je lui accorde la main de ma soeur; sinon je traiterai ce soir même avec l'envoyé de Biberick.

Un quart-d'heure après cette ouverture du prince Maximilien, Balthazard et mademoiselle Délia étaient en conférence avec le grand-duc.

Que faire? quel parti prendre? Le prince de Hanau était entêté, opiniâtre. Il ne manquerait pas de bonnes raisons pour renverser les objections et aplanir les difficultés.

Lui avouer qu'on l'avait trompé, c'était rompre pour jamais avec lui.

Mais, d'un autre coté, le laisser dans son erreur, lui faire épouser une comédienne!... c'était grave!--Et si un jour il découvrait la vérité, il y avait de quoi soulever toute la confédération germanique contre le grand-duc de Noeristhein.

«Quel est l'avis de mon premier ministre? demanda le grand-duc.

--La retraite, la fuite. Que Délia parte à l'instant; nous trouverons une explication à ce brusque départ.

--Oui, et ce soir même, comme il l'a dit, le prince Maximilien signera le contrat de mariage de sa soeur avec l'électeur de Biberick... Mon opinion, à moi, est que nous nous sommes trop avancés pour reculer. Si le prince découvre un jour la vérité, il sera le premier intéressé à la cacher. D'ailleurs, mademoiselle Délia est orpheline, elle n'a ni parents ni famille, je l'adopte, je la reconnais pour ma soeur.

--Ah! Monseigneur, que de bonté! s'écria la jeune cantatrice.

--Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas, mademoiselle? continua le grand-duc; vous êtes décidée à saisir la fortune qui se présente et à braver les conséquences d'une telle audace?

--Oui, Monseigneur.

Les femmes comprendront aisément la résolution de mademoiselle Délia. Une tête peut bien tourner devant une couronne. Le coeur se tait quelquefois en présence de ces coups du sort inattendus, splendides, enivrants. D'ailleurs, Florival, de son côté, n'était-il pas infidèle? Qui sait où pouvaient le mener les tendres scènes qu'il jouait avec la baronne Pépinster? Le prince Maximilien n'était ni jeune, ni beau, mais il offrait un trône. Sans parler des comédiennes, combien trouveriez-vous de grandes dames qui, en pareille circonstance, seraient rebelles à l'entraînement de l'ambition, et refendraient par un refus?

Balthazard s'arma vainement de toute son éloquence. Soutenue par le grand-duc, Délia accepta le rendez-vous du prince Maximilien.

--J'accepterai, dit-elle résolument; je serai princesse souveraine de Hanau. C'est un beau rêve!

--Et moi, reprit le grand-duc, j'épouserai la princesse Edwige; et ce soir même, le pauvre Pépinster, honteux et confus, repartira pour Biberick.

--Il serait bien parti sans cela, dit Balthazard... Oui, parti ce soir même, honteux, confus, désespéré; Florival enlevait sa femme.

--C'était pousser les choses un peu loin, remarqua Délia.

--Mais nous n'avons pas besoin de ce scandale, ajouta le grand-duc.

En attendant l'heure du rendez-vous, Délia, émue, rêveuse, se promenait dans les allées du parc, lorsqu'elle aperçut Florival, non moins ému, non moins rêveur, en dépit de ses idées de grandeur, elle sentit son coeur se serrer, et ce fut avec un sourire forcé qu'elle adressa au jeune homme ces paroles pleines de reproche et d'ironie:

--Bon voyage, monsieur l'aide-de-camp!

--Je vous ferai le même compliment, répondit Florival; car bientôt, sans doute, vous partirez pour la principauté de Hanau!

--Mais, oui, et comme vous le dites, ce sera bientôt.

--Vous en convenez?

--Où est le mal; L'épouse doit suivre son époux; une princesse doit régner dans ses États.

--Princesse!... comment l'entendez-vous?... Épouse!... Vous laisseriez-vous abuser par d'extravagantes promesses?....

Le doute injurieux de Florival s'effaça devant la formelle explication que Délia se plut à lui donner. Il y eut alors une scène touchante, où le jeune homme, un instant égaré, sentit renaître tout son amour, et trouva, pour exprimer ses regrets et sa passion, des paroles qui allèrent à l'âme de Délia. Les jeunes coeurs ont de ses retours soudains et puissants qui dissipent les vaines fumées de l'ambition, et qui se jouent des plus grands sacrifices.

«Vous allez voir si je vous aime, dit Florival à Délia. J'aperçois le baron Pépinster; je vais l'amener dans ce pavillon; il y a un cabinet où vous vous cacherez pour m'entendre, et puis vous déciderez, de mon sort.»

Délia entra dans le pavillon et se cacha dans le cabinet. Voici ce qu'elle entendit:

«Que me voulez-vous? monsieur le colonel, demanda le baron.

--Je veux vous parler d'une affaire qui vous intéresse, monsieur l'ambassadeur.

--Je vous écoute; mais soyez bref, je vous prie; on m'attend ailleurs.

--Moi aussi.

--Il faut que j'aille rendre au premier ministre ce projet de traité de commerce qu'il m'a remis et que je ne puis accepter.

--Et moi, il faut que j'aille au rendez-vous que me donne cette lettre.

--L'écriture de la baronne!

--Oui, baron. C'est votre femme qui a bien voulu m'écrire. Nous partons ensemble ce soir; la baronne doit m'attendre en chaise de poste à l'endroit indiqué dans cet écrit, tracé par sa blanche main.

--Et vous osez me révéler cet abominable projet de rapt?

--C'est moins généreux à moi que vous ne le pensez. Nos mesures sont prises, et j'enlève la baronne en tout bien tout honneur. Vous n'ignorez pas qu'il y a dans votre acte de mariage un vice de forme entraînant la nullité. Nous ferons casser le contrat; nous obtiendrons le divorce, et j'épouserai la baronne... Par exemple, vous aurez la bonté de me restituer sa dot, un million de florins, qui compose, je crois, toute votre fortune.

Le baron, anéanti, tomba sur un fauteuil. Il n'avait pas la force de répondre.

«Après cela, baron, continua Florival, il y aurait peut-être moyen de s'arranger. Je ne tiens pas absolument à épouser votre femme en secondes noces.

--Ah! monsieur, reprit l'ambassadeur, vous me rendez la vie!

--Oui, mais je ne vous rendrai pas la baronne sans conditions.

--Parlez, que vous faut-il?

--D abord ce traité de commerce, que vous signerez tel que le comte de Lipandorf l'a rédigé.

--J'y consens.

--Ce n'est pas tout: vous irez au rendez-vous à ma place, vous monterez dans la chaise de poste et vous partirez avec votre femme; mais d'abord, pour ne pas manquer aux convenances diplomatiques, vous écrirez la, sur cette table, une lettre au prince Maximilien; vous lui direz que, ne pouvant accepter les conditions qu'il vous propose, vous renoncez, au nom de votre maître, à son auguste alliance.

--Mais, Monsieur songez que mes instructions...

--Soit, remplissez-les exactement; soyez bon ambassadeur et mari malheureux, ruiné, mari sans femme et sans dot... Vous ne retrouverez jamais le double trésor que vous perdez la, baron! Une jolie femme et un million de florins, on n'a pas deux fois en sa vie pareille chance. Faut-il vous faire mes adieux? Songez que la baronne attend!

--J'y vais... Donnez ce papier, cette plume, et veuillez dicter, car je suis si troublé!...

La lettre écrite et le traité signé, Florival indiqua au baron le lieu du rendez-vous.

«J'exige de vous une promesse, ajouta le jeune homme: c'est que vous vous conduirez en gentilhomme avec votre femme et que vous lui épargnerez de trop vifs reproches. Songez au vice de forme! Elle peut faire casser l'acte au profit d'un autre que moi. Les amateurs ne manquent pas.

--Qu'ai-je besoin de vous promettre? répondit le baron... Ne savez-vous pas que ma femme fait de moi tout ce qu'elle veut! Ce sera sans doute encore moi qui aurai besoin de me justifier et de lui demander pardon.»

Pépinster sortit. Délia se montra et tendit la main à Florival.

--Je suis contente de vous, dit-elle.

--La baronne n'en dira pas autant...

--Mais elle méritait bien cette leçon. A votre tour d'entrer dans ce cabinet et de m'écouter: le prince va venir.

--Je l'entends, et je me sauve.

--Charmante comtesse, dit le prince en entrant, je viens chercher mon arrêt.

--Que voulez-vous dire. Monseigneur? reprit Délia en affectant de ne pas comprendre ces paroles.

--Vous me le demandez? Le grand-duc ne vous a-t-il donc fait aucune communication de ma part.

--Non, Monseigneur.

--Ni le premier ministre?

--Non, Monseigneur.

--Est-il possible!

--Quand j'ai reçu votre lettre, j'allais moi-même vous demander un entretien secret... oui, une grâce que je voulais solliciter de vous.

--Serais-je assez heureux!... Ah! disposez de moi! toute ma puissance est à vos pieds.

--Je vous remercie, Monseigneur. Vous m'avez déjà témoigné tant de bonté, que je me suis sentie encouragée à vous prier de faire au grand-duc... à mon frère... une révélation que je n'ose lui faire moi-même... Il s'agit de lui apprendre qu'un mariage secret m'unit depuis trois mois au comte de Reinsberg.

--Grand Dieu! s'écria Maximilien en tombant sur le fauteuil où venait de siéger le baron Pépinster.

Dès qu'il eut retrouvé ses esprits et ses force», le prince se leva et répondit d'une voix faible:

«C'est bien, Madame, c'est bien!...»

Puis il quitta le pavillon.

Après avoir lu la lettre du baron Pépinster, le prince fit de sages réflexions. Ce n'était pas la faute du grand-duc si la comtesse de Rosenthal ne montait pas sur le trône de Hanau. --Il y avait empêchement de force majeure, obstacle invincible.--Le départ précipité de l'ambassadeur de Biderick était une insolence dont il fallait se venger promptement.--Du reste, le grand-duc Léopold était un homme rempli de bonne volonté, habile, énergique, parfaitement conseillé.--La princesse Edwige le trouvant de son goût et n'imaginant pas de séjour plus agréable que cette cour si bien composée d'aimable» seigneurs et de femmes charmantes.--Toutes ces raisons déterminèrent le prince, et le lendemain fut signé le contrat de mariage du grand-duc de Noeristhein avec la princesse Edwige de Hanau.

La célébration du mariage eut lieu trois jours après.

La comédie était jouée. Les acteurs avaient rempli leurs rôles avec intelligence, avec esprit, avec un noble désintéressement. Ils prirent congé du grand-duc, lui laissant une grande alliance, une femme belle et riche, un beau-frère puisant, et un traité de commerce qui devait remplir les coffres de l'État.

Leur départ fut expliqué à la grande-duchesse par des missions, des ambassades et des disgrâces. Ensuite les portes de la citadelle de Ranfrang s'ouvrirent, et les anciens courtisans, amnistiés à l'occasion du mariage, vinrent reprendre leurs emplois.

La nouvelle fortune du grand-duc était une garantie de leur dévouement.
Eugène Guinot.



Théâtres

Le Cirque des Champs-Elysées.--L'Assassin de Boyvin, Lucrèce à Poitiers (Gymnase).--Le Métier et la Quenouille (Variété). La Perle de Morlaix, les deux Malipieri (Théâtre de la Gaieté).

Il faut avouer que le Cirque-Olympique est le plus heureux des théâtres; rien ne lui manque: il a maison de ville et maison de campagne. Qu'appelez-vous maisons? vous insultez monseigneur; un palais et un château, s'il vous plaît.

Tandis que les autres théâtres, en petit bourgeois qu'ils sont, passent dans leur prison enfumée la saison des lilas, des primevères et des roses, son altesse le Cirque-Olympique déserte son hôtel du boulevard du Temple, au premier sourire du printemps, et s'en va, comme un prince héréditaire prendre possession de sa résidence d'été. Les Champs-Elysées reçoivent Sa Grandeur. Là, le Cirque Olympique galope à la belle étoile et donne ses fêtes équestres à l'ombre des ormeaux et des chênes.

On peut envier cette fortune et ce luxe printanier, mais qui oserait dire qu'ils ne sont pas mérités? Quel autre théâtre, autant que celui-ci, a besoin de se rafraîchir d'un peu de verdure et de feuillage? L'air, le ciel pur et les champs n'appartiennent-ils pas de droit aux vieux braves, aux vétérans couverts de cicatrices et tout blancs de la poussière des batailles? Après sa rude campagne d'hiver, après six grands mois de canonnade et de feux de file, criblé de balles, noirci de poudre, succombant sous le poids des lauriers, conquérant de l'Europe entière, le Cirque-Olympique peut bien se permettre de se donner du bon temps sous la treille et de désarmer. Il convient qu'il remette son sabre au fourreau pour reprendre haleine, qu'il ferme la porte de son arsenal et de son parc d'artillerie, et se roule nonchalamment dans les plis des drapeaux pris sur l'ennemi.

Mais ne croyez pas que le Cirque-Olympique s'endorme dans son château, comme un mol Indien dans son hamac, au souffle des brises: non; les loisirs du Cirque sont actifs et occupés; son repos est encore un combat; il ne croise plus baïonnette, cela est vrai; il ne s'élance plus au pas de charge, il n'escalade plus les redoutes, il n'emporte plus les villes d'assaut, il n'envahit plus les territoires, il ne pourfend plus l'armée prussienne, il n'aiguise plus son sabre victorieux sur le dos des Anglais, des Espagnols, des Mamelucks et des Cosaques; mais, en vrai paladin retiré dans son donjon, il se console de la paix par l'image de la guerre, et donne des carrousels animés où sonne l'éclatante fanfare, où les chevaux piaffent et hennissent, où les escadrons s'élancent et volent à des luttes innocentes, où les étendards et les écharpes se déploient livrant au vent leurs couleurs diaprées.

A peine mai a-t-il revêtu sa robe de printemps, que le Cirque-Olympique a congédié sa vaillante armée; ses maréchaux rentrent au magasin, ses capitaines et ses lieutenants prennent un congé de semestre, ses soldats bivouaquent à la grâce de Dieu; Murat a fait charger sa cavalerie pour la dernière fois, Eugène a donné le dernier baiser filial à l'impératrice Joséphine, et le dernier feu de Bengale a illuminé l'apothéose du grand Napoléon.


Vue extérieure du Cirque National des Champs-Elysées.

Au lieu de Napoléon et de Murât, voici les écuyers; au lieu des mâles cuirassiers, des terribles dragons des invincibles fantassins, voici les escadrons féminins, l'armée imberbe et vêtue à la légère, qui livre sur le dos des chevaux, des batailles d'équilibre et d'adresse, franchit l'espace d'un bond hardi et passe à travers les cerceaux.--Cette armée aérienne reconnaît mademoiselle Caroline pour général.--Au règne de la baïonnette et du tambour succède le règne du cheval; où ses héritiers emportent au trot et au galop les admirations que l'infanterie avait gagnées au pas de charge pendant la campagne d'hiver, Et ce petit chat, cette carpe, cette anguille, cette balle élastique, qui saute, se roule, miaule, frétille, grimpe, tombe et rebondit, c'est Auriol? Auriol est la merveille du Cirque-Olympique et son enfant chéri. Non-seulement il plaît par sa vivacité charmante, par sa légèreté d'écureuil, par la souplesse de ses cabrioles et l'aisance de ses lazzis, mais il étonne par l'aplomb gracieux de ses jeux de prodigieux équilibre. Qui ne connaît pas le tour des bouteilles et le saut des chaises, ne connaît rien. Il faut voir avec quelle agilité, quelle sûreté, quelle adresse véritablement diabolique, Auriol sort victorieux de ces surprenantes entreprises. Comme il trouve un appui sur ce verre chancelant et fragile! comme il monte d'échelons en échelons sur ces chaises en pyramides, aussi léger qu'un oiseau grimpeur qui va de branche en branche! Auriol est mince et petit, à peu près de la taille du gentil diable Asmodée; il a quelque chose de sa malice et de son rire aigre et moqueur. Je pense qu'Asmodée eût été Auriol s'il ne s'était pas cassé la jambe, ce qui l'a forcé, au lieu de cabrioler, à prendre béquille.


Auriol.--L'équilibre des bouteilles.                     Auriol.--L'équilibre des chaises.

Les clowns sont les alliés d'Auriol, mais ne lui ressemblent pas. Les clowns font tout avec poids et gravité, ils sont sérieux même dans leurs tours les plus lestes. Le clown représente la matière pure et simple; il étale sa force musculaire dans toute sa réalité; Auriol, au contraire, la cache sous mille ruses et mille grâces charmantes. On peut comparer Auriol à la cavalerie légère, et le clown à la grosse cavalerie.


       Les Clowns anglais du Cirque.

Le clown se compose exclusivement d'un bras, d'un poignet, d'une poitrine, de deux épaules et d'une tête de fer. Voyez-le, le clown porte sur sa tête un clown, son compère, crâne contre crâne, main contre main, sans que cet énorme poids de chair et d'os meurtrisse ce front de granit et fasse sourciller mon Hercule.--Mais, ô prodige! ce granit et ce fer deviennent ductiles et s'assouplissent tout à coup. Le clown se traîne et se roule à terre, et son corps n'offre plus qu'un incroyable mélange de membres mis hors de leur place et confondus. Le pied est la main, la jambe est le bras, la poitrine est le dos, la tête est... ce que vous voudrez. C'est un cours complet d'anatomie intervertie.

Ainsi le Cirque-Olympique attire la foule dans sa vaste et magnifique demeure des Champs-Elysées» par ces merveilles d'équitation et ces tours de sorcier.

Jouis des mois de printemps et d'été, vaillant Cirque, et panse tes blessures! Que les ombres des glorieux morts tombés dans tes batailles d'hiver t'accompagnent aux Champs-Elysées! Saute par-dessus les banderoles et les écharpes; fais caracoler ton coursier à loisir, comme un conquérant en semestre; lance tes quadriges à travers l'arène, comme un cocher de César; piaffe, piétine, dans l'amble et tourne bride; dévoile le jarret de tes écuyères et trahis le mystère de leurs mollets; disloque-toi avec tes clowns; sois charmant avec ton Auriol; mais je le connais trop bien, ô mon brave! pour craindre que tu te laisses endormir à ces délices de Capoue. Dès que novembre reviendra, dès que tu verras poindre à l'horizon le traître léopard ou l'aigle à double tête; tu sonneras le boute-selle, en criant: A moi, Auvergne! voici l'ennemi; et tu laisseras là les batailles pour rire, et tu remettras le feu à tes canons, et tu te jetteras tête baissée dans les tourbillons de flamme et de fumée, et tu tailleras des croupières à l'ennemi, et tu reprendras l'édition inépuisable des bulletins de ta grande-armée, et tu recommenceras le grand tintamarre de tes innombrables victoires!

Paulo minora canamus!

Chantons des exploits et des héros moins grands! Le Gymnase nous convie, et le Gymnase n'a pas à beaucoup près les goûts belliqueux et splendides du Cirque-Olympique. Il chante dans sa petite salle ses petits couplets à la lueur de son petit lustre, et y débite sa petite prose du bout des lèvres, Mais quel aiguillon l'a piqué tout à coup? le voici d'une humeur massacrante; il s'attaque à la fois à deux ennemis dangereux et pleins de rancune; aux poètes romantiques et aux mauvais avocats. Commençons par les poètes.

Le directeur du théâtre de Poitiers est dans la plus grande tristesse; le drame romantique l'a ruiné; depuis longtemps sa salle reste déserte. En vain, pour la repeupler, il a fait un appel extraordinaire aux nains, aux géants, aux éléphants distingués, aux chiens savants, aux hercules du Nord, à l'ours de la Mer Glaciale lui-même: le public n'en veut pas; il a bien assez de la Tour de Nesle et de Lucrèce Borgia.--Que faire donc? Faut-il se noyer ou se pendre? Le directeur aime mieux encore attendre, afin de mourir de douleur.

Cependant trois drames frappent à sa porte, et se proposent pour relever sa fortune et assurer son salut. Voyons, dit notre homme. Le premier psalmodie des vers baroques et rocailleux; c'est Guanhumara, la femme Burgrave; le second chante une musique monotone et sépulcrale: c'est l'opéra de Charles VI; le troisième débite des hémistiches froids et musqués: c'est Holopherne accompagné de Judith. O ciel! dit le pauvre directeur, qui me délivrera de ces tristes chansons et de ces tristes vers? Moi, dit une voix calme et ferme, et aussitôt une femme simplement vêtue de la robe antique se présente d'un air chaste et recueilli: c'est Lucrèce, la Lucrèce de M. Ponsard. Elle récite ses rimes pudiques ravit d'extase toute l'assemblée. Le directeur consolé se hâte d'accueillir Lucrèce. Lucrèce est le messie qu'il attendait.--M. Ponsard, qui assistait à la représentation, a trop de sens et de goût pour accepter sans examen cette ovation exagérée; il faut aux hommes comme lui, d'un esprit juste et délicat, un encens plus finement préparé.--Maintenant, au tour des avocats! Il s'agit d'un assassin sur lequel un avocat de Moulins se rue avec fureur; cet avocat demande un client et une cause à toute force; il tient son assassin et ne le lâchera pas! Quelle plaidoirie il lui ménage! que de beaux mouvements d'éloquence! quel exorde sublime et quelle étonnante péroraison! Déjà l'avocat nous donne un échantillon de son savoir-faire; il tonne, il éclate, il débite avec emphase tous les lieux communs en usage chez les Démosthènes de sa trempe; mais, hélas! l'assassin n'était pas un assassin; c'est tout simplement un amoureux qui causait dans un bois avec sa belle; un coup de feu, venu je ne sais d'où, a mis le couple en fuite: Boyvin, honnête citoyen de Moulins qui flânait par là, reçut quelques grains de plomb, et s'écria; «Au meurtre.» Le gendarme mit naturellement la main sur le galant qui fuyait, le soupçonnant du crime. Point du tout: un chasseur visait un lapin, et Boyvin s'est trouvé là pour recevoir les éclaboussures; tel est le mystère. L'avocat a beau faire et plaider contre l'assassin prétendu, que tout à l'heure il voulait défendre, l'affaire ne va pas plus loin et se dénoue par un mariage. Voilà mon avocat sans cause; il est assez plaisant et m'a fait assez rire pour que je lui envoie le premier plaideur que je rencontrerai.

M. Alfred de Musset a publié une délicieuse petite comédie intitulée: la Quenouille de Barberine. Barberine est chaste femme qu'un vaurien attaque pendant l'absence de son mari; le drôle s'est vanté de la séduire en quelques heures; non-seulement la vertu de Barberine se défend honnêtement, mais elle remporte une victoire charmante au dépens de l'ennemi: enfermé, par l'adresse de Barberine, dans un tour, à triples verrous, le séducteur est obligé de filer une quenouille de lin, comme une femme, pour obtenir sa liberté.


Cirque National des Champs-Elysées.

M. Alfred de Musset a évidemment emprunté le sujet de cette aimable esquisse au joli conte de Senecé: Filez Sur l'amour; MM. Bayard et Dumanoir sont venus ensuite. Le vaudeville de la quenouille et le Métier répète Senecé et M. Alfred de Musset, mais avec beaucoup moins d'esprit, de goût et de délicatesse. La quenouille a dégénéré en passant ainsi de main en main.

Si vous visitez, le théâtre de la Gaîté, vous aurez affaire à deux mélodrames qui n'ont pas grande saveur.

Geneviève est si jolie qu'on l'appelle la perle de Morlaix. Mais Geneviève n'a que sa beauté; fille d'un simple matelot, elle n'a ni le bon langage ni les manières du monde; un jeune gentilhomme qui commençait à l'aimer, s'aperçoit de cette ignorance, en rougit, et délaisse la perle de Morlaix. Geneviève, cependant, a pris cette aventure au sérieux; l'amour lui donne de l'esprit, et peu à peu l'ignorante paysanne acquiert l'éducation et les talents qui lui manquaient, et ramène à elle, plus épris que jamais, l'infidèle gentilhomme qui l'épouse: le sujet a un certain charme, mais l'auteur a mal taillé sa perle.

Un Malipieri commet un crime: un autre Malipieri en est accusé. La mère des deux Malipieri connaît le criminel; mais pour sauver l'un, il faut perdre l'autre. Cruelle situation! Malheureusement la maladresse du drame a convaincu le public que ni l'un ni l'autre des deux Malipieri ne méritait d'être sauvé, le premier étant aussi coupable que le second, du crime d'ennui au premier chef.



Promenade sur les Fortifications de Paris.

Fortifier Paris, entourer de murs une ville contenant près d'un million d'habitants est, quelque opinion politique que l'on ait à ce sujet, une des entreprises les plus considérable de la puissance humaine, un des faits les plus importants de l'histoire contemporaine.

Aujourd'hui, cet immense travail est terminé en grande partie; les murs de l'enceinte sont achevés, les terrassements fort avancés; nos lecteurs voudront-ils nous suivre dans une excursion sur ces nouveaux remparts, en nous pardonnant l'aridité de quelques définitions techniques absolument nécessaires à l'intelligence du sujet, et qu'il n'est plus permis désormais à un bourgeois de Paris d'ignorer.

I

L'ENCEINTE.

L'enceinte de Paris est composée d'une rue militaire, d'un rempart, d'un fossé et d'un glacis.

Supposons une section faite perpendiculairement à la face de la muraille, nous aurons la figure ci-dessous.

La ligne A B est supposée l'élévation du terrain naturel, aa est la rue militaire qui règne tout autour de l'enceinte; cette rue a 5 mètres de chaussée et 2 mètres d'accotement, elle est macadamisée et pavée en certains endroits; des plantations d'arbres en feront un boulevard unique pour son étendue. L'ensemble des terrassements abcdefghik est ce qu'on appelle le rempart; on y distingue: bc le terre-plein; il se lie avec le terrain naturel par un talus que l'on nomme le talus intérieur, de et fg sont des gradins ou banquettes sur lesquelles se tiennent les soldats qui font la fusillade.

        a1 a2 rue militaire.           k l Escarpe.
        a b Talus intérieur.           m n cunette
        b c Terre-plein.               o p Contrescarpe.
        a b c f g Banquette,           p q Glacis.
        h i Plongée.
        j k Talus extérieur.]

Lorsqu'on se sert d'artillerie, on met de niveau les deux banquettes, soit que l'on veuille tirer à embrasure, c'est-à-dire à travers le parapet entaillé, ou bien à barbette par-dessus la plongée.


Pièce tirant à embrasure.                                 Pièce tirant à barbette.

Nous venons de parler de plongée, de parapets que nous ne connaissons pas encore. Le parapet est cette masse de terre g h i k qui met à couvert le défenseur de la place; elle doit résister au canon; on lui donne pour cela 6 mètres d'épaisseur, Quant à la plongée, c'est l'inclinaison h i, elle est au 6°, c'est-à-dire que le point i se trouve de 1 mètre moins élevé que le point h. Cette inclinaison laisse un champ suffisant à l'arme du soldat. i k est le talus extérieur; le petit espace k l, la berme. Toutes ces terres sont soutenues par un revêtement en maçonnerie qui règne dans tout le développement de l'enceinte; sa hauteur est de 10 mètres, son épaisseur moyenne de 3 mètres 50 centimètres. De 5 en 5 mètres il est renforcé par des massifs de maçonnerie qui entrent de 2 mètres dans les terres du parapet, et que l'on nomme contre-forts. Intérieurement, ce mur s'élève perpendiculairement à l'extérieur, il a une légère inclinaison qui lui donne plus de solidité; construit en moellons ordinaires et mortier hydraulique, il est revêtu d'un parement en meulière de 1 mètre d'épaisseur, et couronné d'une tablette en pierre de taille faisant saillie; les chaînes d'angles saillants sont aussi en pierre de taille; sur la face intérieure! un enduit le défend de l'humidité, et une chape en mastic bitumeux le préserve des filtrations de la pluie.

La ligne formée par la tablette, s'appelle la magistrale; la face extérieure du revêtement, l'escarpe.

Le fossé a 15 mètres de largeur; au milieu se trouve un autre petit fossé de 1 mètre 50 centimètres de largeur et de profondeur, qui sert à l'écoulement des eaux; c'est la cunette.

Par opposition à l'escarpe, l'autre paroi du fossé se nomme la contrescarpe; on a jugé inutile de la revêtir en maçonnerie, on a donc formé un talus à 45°.

En avant du fossé, le terrain est disposé de manière à couvrir les maçonneries de l'escarpe, à laquelle on pourrait, sans cette précaution, faire brèche de loin; et de telle sorte qu'un homme ne puisse s'y présenter sans être parfaitement vu des soldats placés derrière le parapet. Ce terrassement extérieur forme le glacis de la place.

Mais pourquoi ce rempart, au lieu de suivre une ligne continue, se trouve-t-il ainsi brisé systématiquement? Cette brisure est commandée par la nécessité de pouvoir du haut des murs en surveiller le pied dans toute son étendue. On conçoit, en effet, que du haut d'une muraille qui n'aurait ni rentrants ni saillants, le défenseur ne pourrait atteindre l'assiégeant qui aurait dépassé le point extrême de la plongée de ses projectiles, en sorte que celui-ci se trouvant à l'abri précisément contre le rempart même, pourrait facilement l'attaquer par la mine ou par tout autre moyen, et même planter des échelles, et monter à couvert jusqu'auprès de son ennemi avec tout l'avantage de l'impétuosité de t'attaque. Ces abris où les feux de la défense ne peuvent atteindre l'attaque, s'appellent des angles morts. Mais quand, par une habile disposition, une portion de fortification est vue par une autre de manière à ce qu'on ne puisse en approcher impunément, on dit que la seconde est flanquée par la première. C'est à éviter les angles morts et à se procurer de bons flanquements que consiste en partie la science de l'ingénieur.


Si donc le polygone A B C D était à fortifier, au lieu d'élever un rempart sur les lignes primitives AB, BC, CD, on lui ferait suivre le contour Aa, ab, bc, cd, dB, etc. L'ensemble des lignes Aa, ab, ac, cd, dB est ce qu'on appelle un front de fortification. Elles doivent remplir les confions suivantes:

A b doit parfaitement flanquer les lignes Bd, dc et une partie de bc; et réciproquement, dc doit flanquer Aa, ab et la partie de bc qui ne l'est pas par ab. De cette manière, le front entier n'offrira aucun angle mort à l'assaillant.

Une enceinte se composera d'une suite de fronts, et présentera ainsi une série de parties saillantes b'a'Aab, cdBef et reliées entre elles par les lignes bc, fh. Ces parties saillantes s'appellent des bastions; ces lignes, des courtines.

Le bastion est la partie la moins couverte de la fortification; c'est sur lui que se dirigeront les efforts de l'attaque. La courtine sera, au contraire, la partie la plus abritée; c'est sur elle que passeront les routes, que s'ouvriront les portes de la ville.


C'est sur les flancs que repose la sûreté de l'enceinte; les faces donnent des feux dans la campagne; pour éteindre ces feux, l'ennemi est obligé d'établir des batteries dans le prolongement même des flancs, afin de faire ricocher ses projectiles sur les pièces placées le long de ces faces. L'on voit de suite que plus l'angle du bastion sera obtus, plus il sera difficile d'en ricocher les faces; car il faudra d'autant plus reculer les batteries à ricochet pour les mettre hors de la portée des feux des bastions voisins. Aussi est-ce un axiome en fortification, qu'une suite de fronts en ligne droite est inattaquable. Nous nous sommes étendus sur ce principe, parce que c'est justement lui qui fait la force de l'enceinte de Paris, dont presque tous les fronts se développent suivant une ligne droite.

Les dimensions d'un front ne sont pas arbitraires. Pour que le point c flanque le saillant A du bastion, il ne faut pas que cette distance dépasse la portée des armes à feu. Si l'on prenait pour base la portée du canon, à la fin du siège, quand l'ennemi qui a fait brèche à côté du point A donne l'assaut, l'assiégé, dont toute l'artillerie a été démontée, n'aurait pour se défendre qu'un feu de mousqueterie impuissant. Si, au contraire, on se basait sur le fusil de munition, dont le tir à six cents mètres n'a plus de certitude, on aurait des courtines trop courtes, des bastions trop rapprochés, et la dépense s'augmenterait considérablement sans avantage. La base adoptée est la portée du fusil de rempart, gros fusil qui se tire avec un appui. Le support est un piquet que l'on fiche dans la plongée du parapet; dans sa tête est creusé un trou cylindrique pour recevoir le pivot du fusil. Ce fusil se charge par la culasse; son tir est exact de deux cents à six cents mètres; la balle peut ricocher jusqu'au double de cette dernière distance. On a donc donné à C A la longueur de deux cent cinquante mètres; c A s'appelle la ligne de défense. On comprend comment on peut déduire de la longueur de la ligne de défense et de la hauteur du parapet la grandeur des autres parties du front.

Nous pouvons maintenant faire le tour de l'enceinte sans rien rencontrer dont nous ne sachions le nom, la cause, l'effet.

Quels sont les points occupés par cette enceinte. Elle n'a pas moins de quatre-vingt-quatorze fronts; pour se faire une idée d'un pareil développement, qu'il suffise de savoir qu'à Metz, une des plus fortes places de France, il ne s'en trouve que vingt.

Sur la rive gauche on compte vingt-six bastions; l'enceinte commence à l'extrémité occidentale du parc de Bercy, s'étend en ligne droite jusqu'à Gentilly; là elle se contourne en une espèce de fer à cheval, puis reprend une direction rectiligne jusqu'à Montrouge, fait un coude et va tout droit ensuite aboutir à la Seine, en face le milieu du Point-du-Jour, après avoir ainsi enfermé Austerlitz, le Petit-Gentilly, le Petit-Montrouge, Vaugirard et Grenelle.

A mille mètres environ, plus en aval, reprend l'enceinte de la rive droite. Après avoir entouré le Point-du-Jour, elle longe le bois de Boulogne jusqu'à Sablonville, forme un rentrant à la porte Maillot; puis, donnant passage au chemin de la Révolte, s'infléchit jusqu'au milieu de l'angle formé par l'avenue de Clichy et l'avenue de Saint-Ourcq. A ce point elle Se dirige en ligne droite jusqu'au canal Saint-Denis; là elle tourne au sud-est. Arrivée au canal de l'Ourcq, elle court du nord au sud; aux prés Saint-Servais, deux de ses fronts reprennent la direction de l'ouest à l'est, mais elle la quitte à la hauteur de Romainville pour descendre en ligne droite jusqu'à Saint Mandé; alors elle fait un coude et va finir à la Seine, juste en face du pont où commence l'enceinte de la rive gauche.

La rive droite possède soixante-huit fronts qui enveloppent le Point-du-Jour, Auteuil, Passy, les Ternes, les Batignolles, Montmartre, la Chapelle, la Villette, Belleville, Ménilmontant, la Grande-Pinte et Bercy.


Cette enceinte laisse un passage à toutes les routes existantes, et l'on n'en compte pas moins de trente-cinq; en ces différents points le fossé est interrompu ainsi que le rempart. On a jugé inutile de construire des portes de ville. En cas de guerre, on ferait bien facilement les travaux nécessaires pour mettre ces trouées à l'abri de toute attaque. C'est dans cette prévision que le Gouvernement a fait l'acquisition d'une bande de terrain de 100 mètres de large et 250 de long, à droite et à gauche de chacune d'elles. D'autres emplacements marqués a sur le plan, ont aussi été achetés pour la formation des établissements militaires nécessaire au service de la place. Enfin, sur une zone de 250 mètres en avant la crête des glacis, il est défendu d'élever aucune construction. Si l'on compare cette enceinte aux anciennes murailles fortifiées qui ont entouré Paris; à la Cité (A) qui soutint contre les Normands le fameux siège de 885; à l'enceinte de Louis-le-Gros, en 1134 (B); à celles de Philippe-Auguste (C) en 1208, de Marcel (D) en 1356, de Louis XIII (E) en 1630, on est effrayé de trouver un pareil accroissement, et rependant l'esprit entrevoit sans peine l'époque où la ville ira toucher ces nouveaux remparts. A eux seuls ils offrent une défense très respectable; mais leur force est presque doublée par un système de forts qui forment comme une première enceinte dont ils ne seraient que le réduit.

(La suite à un prochain numéro.)



Revue algérienne.

Les opérations militaires ont continué à être dirigées avec une énergique activité et d'incontestables succès, dans les diverses provinces de l'Algérie, pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Partout nos colonnes ont pris une offensive hardie; partout la guerre a été poussée à fond, en vue d'amener l'entière soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation, qui seule, après la conquête peut nous maintenir en possession du territoire soumis à nos armes. Depuis deux années des résultats très satisfaisants avaient été obtenus; depuis trois mois ils ont été plus décisifs encore; et, sans se bercer d'illusions chimériques, il est permis maintenant d'entrevoir et d'espérer le terme de la lutte soutenue avec une si constante et, il faut le reconnaître, une si admirable opiniâtreté par notre persévérant ennemi, Abd-el-Kader.

Il y a deux années, en 1841, l'émir, après avoir tiré la nation arabe d'un sommeil de trois siècles, dominait sur la presque totalité des provinces d'Oran et de Titteri; il poussait des incursions incessantes jusque dans les environs d'Alger. Son gouvernement était complètement organisé: il battait monnaie; ses khalifahs levaient régulièrement en son nom les impôts; il disposait d'un corps de troupes régulières, véritable armée permanente organisée à l'européenne, recrutée de transfuges étrangers et s'élevant déjà à cinq ou six mille hommes. Maître des deux villes importantes de Mascara et de Tiemcen, il s'était créé, hors de notre portée immédiate, des postes de guerre, Saida, Tagdemt, Boghar, Thaza, contenant des dépôts et même des fabriques d'armes. Il avait mis en culture de vastes et fertiles domaines appartenant autrefois au beylik turc, et en tirait d'abondantes ressources: enfin, à son ordre, quinze à vingt mille cavaliers pouvaient être réunis contre nous sur un point donné.

Voici maintenant ce qui a été fait en deux ans par notre vaillante armée. Dès les premiers jours de mai 1841, les réguliers et volontaires de l'émir étaient battus et dispersés près de Milianah. Peu de temps après, il avait perdu sa petite armée permanente, et, avec elle, Boghar, détruit le 23 mai, Tagdemt le 25, Thaza le 26, et Saida au mois d'octobre suivant. Mascara, Tiemcen, étaient occupés par des garnisons françaises. Abd-el-Kader n'avait plus ni ses terres domaniales, ni ses moyens d'impôt et de recrutement; ses réguliers étaient à peu près anéantis, ses 20,000 volontaires réduits à 2 ou 3,000, et les terribles Madjouths, ces pirates de la Métidjah, incorporée dans nos auxiliaires indigènes. Les garnisons de Médéah et de Milianah, jusqu'alors en quelque sorte captives, agissaient au loin. Une grande partie des tribus de la province d'Oran nous amenait le cheval de la soumission. Aujourd'hui les khalifahs, revêtus par nous du burnous d'investiture, y exercent, au nom de la France, leur autorité; 9 à 10,000 cavaliers et fantassins, nos plus acharnés ennemis autrefois, servent et combattent dans nos rang, et la guerre, qui sévissait jusqu'aux portes d'Alger, est à trente ou quarante lieues de notre capitale africaine.

Malgré tant de pertes et de défections, Abd-el-Kader semble avoir puisé, dans ses revers mêmes, une nouvelle énergie. Loin d'abattre son courage, l'adversité l'a plutôt encore grandi, et à mesure même que ses ressources s'épuisent, son génie infatigable se multiplie pour en créer de nouvelles. A sa voix, des tribus ont transporté leurs tentes dans les montagnes. Amoindri comme chef militaire, frappé dans les deux nerfs de la guerre, l'impôt et le recrutement, l'émir est toujours respecté et redouté comme grand marabout, et les khalifahs qu'il avait nommés lui sont tous demeurés fidèles. Dans ces derniers mois cependant, sa puissance a été plus fortement ébranlée que jamais et le succès de nos armes lui a porté des coups dont elle aura grand'peine à se relever.

L'année 1843 avait vu reparaître Abd-el-Kader plutôt en partisan qu'en émir (V. Illustration, Nº 3, p. 37). La terreur qu'il exerce, au nom du Coran, sur les tribus auxquelles l'honneur fait un devoir de combattre et de mourir pour leur religion, et les intelligences secrètes qu'il entretient avec certains hommes puissants expliquent l'empire qu'il a conservé. Le mouvement occasionne en février dernier, par sa présence dans les environs de Cherchel, ayant gagné les montagnes de l'Ouest, notre armée s'est mise en marche pour châtier et maîtriser ces soulèvements; car elle a, depuis que notre occupation s'est étendue sur une grande partie du pays, deux rôles à jouer: celui de l'offensive et celui de la protection.

Dans ce double but ont dû être crées quatre nouveaux établissements militaires, destinés à garantir les succès obtenus et à favoriser en même temps la conquête du territoire encore insoumis entre le Chélif, la Mina et le désert, théâtre des hostilités entretenues par Abd-el-Kader et ses deux khalifahs, El-Berkani et Sidi Embarrek. Ces postes sont Ténès, El-Esnam, sur le Chélif central (ce camp a, par décision du ministre de la Guerre, du 16 mai, reçu le nom d'Orléans-Ville); Tiaret, au nord-est de Tagdemt et tout près du revers sud de la chaîne de l'Ouarenseris, et Teniet-el-Had, au revers sud de l'est de la même chaîne.

L'occupation définitive de Ténès, où a été installé sur la côte un poste-magasin, et la formation des camps d'El-Esnam et de Tiaret, ont eu lieu vers la fin d'avril.

Pendant que la province d'Alger jouissait d'une tranquillité qu'aucun événement sérieux n'est venu troubler, et qu'elle voyait se poursuivre paisiblement l'oeuvre de la colonisation, par la création des nouveaux villages, Saint-Ferdinand Sainte-Amélie, comme par le développement des anciens Drariah, Douera, etc., les khalifahs d'Abd-el-Kader, El-Berkani, et Sidi Embarrek, reparaissaient dans les montagnes à l'ouest de Cherchel et au nord de Milianah, et ravivaient l'insurrection dans la province de Titteri. Du 31 mars au 20 avril, nos colonnes, au nombre de sept, ont sillonné de nouveau dans tous les sens le territoire des Beni-Menasser et des autres tribus voisines, dont la résistance est favorisée par l'excessive aspérité du territoire. Elles ont fait un mal immense aux Beni-Kerrahs, aux Beni-Denys, Thectas, Bou-Melek et enlevé plusieurs kaïds nommés par l'émir. Nos auxiliaires indigènes nous ont prêté la plus utile assistance: notre kalifah, Sidi M'Barek, a saisi sur les tribus fugitives 600 prisonniers et 2,000 têtes de bétail; le Kaïd des Righa, près Milianah, a fait l'avant-garde de nos colonnes avec 200 de ses kabaïles. Ainsi nos alliés se compromettent de plus en plus au service de notre cause et préparent notre domination générale sur l'Algérie.

La division de Mostaganem, aux ordres du général Gentil, fouillait vers la même époque, les montagnes des Beni-Zéroual et le 20 mars elle enlevait de vive force le marabout de Sidi; Lekkal, chez les Ouled-Khrelouf, tuait à l'ennemi 300 hommes et faisait 712 prisonniers.

L'armée ouvrait en même temps la route de Blidah au Chélif, ouvrage considérable qui lui fait le plus grand honneur. Les travaux de terrassement, y compris l'embranchement de Milianah, n'ont pas moins de 80,000 mètres.


        Le lieutenant-général Changarnier.

Un colonne part de Médéah, le 16 avril, sous les ordres du duc d'Aumale, pour pacifier les Adaoura. Les Rhamans, liés aux tribus fidèles à Abd-el-Kader, dans le sud de Thaza, et établis près du lac de Keïsaria (10 lieues sud-est de Boghar), sont surpris de nuit et perdent 12,000 moutons et 500 chameaux.

Dès le 6 avril, le lieutenant-général La Moricière est sorti de Mascara avec sa division, et va reconnaître la meilleure direction à prendre pour gagner Tiaret, sur la limite du désert, à travers la montagne de Tagdemt. Abd-el-Kader, mettant aussitôt son éloignement à profit, traverse Frendah à la tête de 2,000 cavaliers, et se porte de l'Ouarenseris sur Mascara par le sud de la Iacoubia (on appelle du nom de Iacoubia l'ensemble des tribus établies, dans la province d'Oran, entre le désert d'Angad et le littoral de la Méditerranée, et spécialement placées, du temps des Turcs, sous la domination des Douairs et des Zmélas). La puissante tribu des Hachems-Gharabas, berceau de la famille de l'émir, s'était soumise et continuait à cultiver la fertile plaine d'Eghrès. Grâce à son audacieux mouvement, Abd-el-Kader détermine cette tribu à la défection et l'emmène tout entière à sa suite. De sévères châtiments et sa ruine presque complète la feront bientôt repentir de sa fatale résolution.

Note 1: En 1836, M. Changarnier était chef de bataillon au 2e léger. Le 21 novembre, lorsque commença le mouvement de retraite, le bataillon d'arrière-garde qu'il commandait fut enveloppé et serré de si près, qu'il eut à peine le temps de faire former le carré pour arrêter la cavalerie qui le débordait. Dans ce moment difficile, où les grandes âmes révèlent leur puissance, le commandant Changarnier, pour exciter l'ardeur de sa troupe, l'exhorta par des paroles qui vont au coeur du soldat, et traversa, en les refoulant, ces ennemis prêts à le frapper comme une victime dévouée au fatal yatagan. Cette action d'éclat lui valut les applaudissements de l'armée, dont il contribua ainsi à assurer le salut. Depuis, M. Changarnier s'est montré un de nos plus habiles capitaines dans la guerre d'Afrique, et chacun de ses grades a été acheté par quelque brillant fait d'armes.

Cette diversion ne détourne pas un instant le général La Moricière de l'accomplissement de son projet. Le 23 avril, il occupe Tiaret, fait commencer immédiatement les travaux d'installation, y laisse une garnison de 900 hommes, avec 70,000 rations et 66,000 cartouches, et se met à la poursuite d'Abd-el-Kader. Celui-ci, en effet, avec ses 2,000 chevaux, et plus encore ses lettres et ses intrigues, a réussi à produire une assez grande fermentation sur la frontière du sud. Les populations, effrayées, demandent simultanément des secours au colonel Tempoure, à Tlemcen; au général Bedeau, chez les Djafras; au colonel Géry, qui manoeuvre en avant de Mascara; enfin au général La Moricière, qui, après avoir jeté les bases de l'établissement de Tiaret, s'est porté du côté de Frendah pour couvrir les Shamas. Le général Mustapha-ben-Ismaïl, parti d'Oran, vient le rejoindre à la tête de son goum (corps de cavalerie; en arabe, drapeau) des Douairs et des Zmélas. Le 2 mai, le colonel Géry atteint la queue d'une colonne émigrante, et les troupes de l'émir sont culbutées par les Shamas soutenus par le général La Moricière. Le 8, le général Bedeau entre sur le territoire des Djafras. Zeïtouni-Ould-bou-Chareb, institué par Abd-el-Kader khalifahs de ce territoire, essaie vainement de lui résister; le 13 il est fait prisonnier.


Vue de Collo, près Constantine

Note 2: Collo, ou le Colo (en arabe Colla), que les indigènes appellent aussi Coul ou Coullou, est une bourgade de 2,000 âmes, située au bord de la mer, près d'un mouillage où les bâtiments sont à l'abri de» vents du nord-ouest, extrêmement dangereux sur cette côte Il est à 120 kilomètres de Bougie, à 60 de Djidjelij, à 100 de Bone, à 40 de Philippeville, vers l'extrémité nord-ouest du golfe de Stora, et à environ 90 kilomètres nord de Constantine, il est bâti au pied d'une montagne, sur les ruines d'une ville plus considérable, que les Romains avaient entourée de murailles, et dont l'enceinte, anciennement détruite par des Goths, n'a jamais été relevée. Ce bourg est défendu par un mauvais château, où les Turcs entretenaient d'ordinaire une petite garnison commandée par un aga. Collo a été occupé le 11 avril 1843 par les troupes françaises, sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers.

Dans la province de Constantine, les opérations dirigées au mois de mars contre les montagnards de l'Edough par le général Baraguay-d'Hilliers ont été couronnées de succès. Les population kabaïles, refoulées dans les gorges d'Akeïcha, se rendent à discrétion, après avoir essuyé des pertes immenses. Le chef et l'instigateur de l'insurrection, le marabout Sy-Zeghdoud, surpris et tué dans le combat. Sa mort rend la sécurité à nos grandes communications dans la province. Au commencement d'avril, une colonne française va châtier les Ouled-Sebah, à plus de vingt lieues de Constantine, tandis que notre cheikh el Arab, Ben-Ganah, avec ses seules forces indigènes, bat le khalifah d'Abd-el-Kader à Biscara, et lui fait perdre 100 chevaux. Le 11 avril, un corps expéditionnaire occupe Collo. Parti de cette ville le 14, sur trois colonnes, il rencontre une résistance très vive de la part des Kabaïles et soutient contre eux, notamment sur Dar-el-Outa, de rudes et pénibles combats. Les villages ennemis sont dévastés et des forêts entières incendiées et détruites, nécessité cruelle que commandent peut-être les exigences de la guerre, mais que ne sauraient trop déplorer l'humanité et la civilisation!

De son côté, le général Bugeaud se dirige de Milianah, le 23 avril sur El-Esnam, où il arrive le 26, en même temps que le général Gentil, venu de Mostaganem. Le nouveau camp est tracé, le 27, sur l'emplacement des ruines romaines destinées à être bientôt transformées en une ville importante. Le 28, commencent les travaux de la route de communication avec Ténès et la mer; ils sont inquiétés par Ben-Kossili, agha d'Abd-el-Kader dans le Dahra (nord, portion de la province d'Oran comprise entre le Chélif et la mer). Le général Bourjolly et notre khalifah, Ben-Abdallah le mettent en fuite. A l'entrée d'un défilé d'une lieue, nos troupes rencontrent un terrain horriblement accidenté et des difficultés presque insurmontables. Il fallait pratiquer la route carrossable à travers des roches calcaires que sillonnait péniblement un étroit sentier. La pioche et la pelle ne pouvaient plus être utilisées; c'était le pétard et le pic à roc. On jugea que quinze jours au moins étaient nécessaires pour ouvrir un passage à nos chariots; mais les troupes y mirent tant d'ardeur, qu'au septième jour le convoi parvint au port de Ténès.

Après avoir installé le camp d'El-Esnam, dont le commandement est confié au colonel Caveignac, le gouverneur-général attaque, le 11 mai, les Seghia, qui menaçaient les côtés de la roule rendue praticable, et dominent l'ouest du Dahra. Le 12, le gros de la tribu est atteint par l'avant-garde aux ordres du colonel Pélissier: 2,000 prisonniers tombent en notre pouvoir, avec 10 à 12,000 têtes de bétail, 4 à 500 juments ou poulains, etc. Cet événement entraîne la soumission de toutes les tribus du territoire de Ténès jusqu'à l'embouchure du Chélif, et le poste d'El-Esnam en assure la durée.

Tout annonce que nos deux établissements deviendront très promptement des points importants de commerce. Déjà le 16 mai il y avait à Ténès 243 industriels ou commerçante en tout genre, qui demandaient des concessions pour s'y établir; 87 étaient déjà pourvus et construisaient leurs baraques; il régnait une grande abondance de toutes choses, et ce qui le prouve, c'est que la douane avait fait 1,500 francs de recette.

Le 14 mai, le général Gentil a fait une forte razzia sur des fractions rebelles des Flitas: 51 cavaliers du 2e régiment de chasseurs d'Afrique, auxquels 60 sont venus se réunir un peu plus tard, ont soutenu longtemps les efforts de 3 ou 400 cavaliers réguliers et de 1,000 à 1,200 chevaux des tribus. Les chasseurs ne pouvant plus combattre comme cavalerie, se sont réfugiés sur une butte où se trouvent le marabout de Sidi-Rachet et un cimetière. Ils ont mis pied à terre, ont entouré leurs chevaux, et, couchés à plat-ventre, pour ne pas être tous tués par un feu très supérieur, ils ne se relevaient que pour repousser les cavaliers réguliers et les gens des tribus qui avaient également mis pied à terre pour les enlever. Ils ont ainsi rendu vaines les attaques répétées de cette multitude; et quand, après plus de deux heures de résistance, ils ont été délivres par un bataillon du 32e, il y avait 14 chasseurs tués, 32 blessés, et 37 chevaux avaient péri sous les balles; les environs du marabout étaient jonchés de cadavres ennemis.

Après avoir fait commencer rétablissement de Teniet-el-Had, et dirigé quelques courtes et heureuses opérations dans le Dahra, le général Changarnier, avec des troupes retirées de Cherchel, a envahi les tribus qui habitent la chaîne de l'Ouarenseris. Le 18 mai, il a refoulé une nombreuse population sur le grand pic est. Nos soldats voulaient enlever d'assaut cette forteresse naturelle, formée de rochers se dressant perpendiculairement à une hauteur qui varie de 100 à 200 mètres; mais les Kabaïles font rouler sur eux des pierres dont l'effet eût été plus meurtrier que la fusillade. Le général Changarnier retient leur élan, et se borne à faire occuper toutes les issues, présumant bien que le défaut de subsistances pour eux et leurs troupeaux ferait capituler les Kabaïles. En effet, le 19 au matin, les pourparlers commencèrent. Le 20, à deux heures après midi, sur les deux grands côtés de la montagne, on vit descendre de longues files d'habitants et de troupeaux. Tous les hommes pourvus, pour la plupart, d'une abondante provision de cartouches, furent désarmés. A la fin de la jour née, le général Changarnier avait en son pouvoir 2,000 prisonniers, 800 boeufs, 8,000 moutons et 150 bêtes de somme. Ce succès fut chèrement acheté par la mort du colonel d'Illens, du 58e de ligne.

Mais de toutes ces opérations habilement conduites et exécutées dans ces derniers mois, la plus importante est celle qui a fait tomber entre les mains de M. le duc d'Aumale la Smalah d'Abd-el-Kader.

Depuis deux ans, l'émir et les principaux personnages attachés à sa fortune, avaient réuni leurs familles et leurs biens sur la frontière du désert Cette réunion, évaluée à environ 12 à 15,000 personnes, comprenait ce qu'on appelle la smalah. Essentiellement ambulante, elle s'enfonça dans le Shara (désert), revenait dans le Tell (terres cultivées), ou se jetait sur les côtés, suivant les vicissitudes de la guerre. Abd-el-Kader avait été très attentif à la pourvoir des chameaux et des mulets nécessaires pour transporter les effets, les malades, les vieillards, les enfants et les femmes de distinction. L'émir attachait un grand prix à la soustraire à notre atteinte, et la plus grande partie de l'infanterie régulière qui lui reste était affectée à la garde de ces précieuses richesses.


Prise de la Smalah.

Le 10 mai, M. le duc d'Aumale chargé par le gouverneur-général de poursuivre la smalah et de s'en emparer, s'avance dans le sud de l'Ouarenseris, avec l,300 baïonnettes, 600 chevaux, vingt jours de vivres, après avoir laissé un dépôt d'approvisionnement dans les ruines du fort de ce nom. Le 14, le petit village de Goudjilah, à 53 lieues de Boghar, est cerné et occupé. Là on apprend que la smalah est à 11 lieues au sud-ouest, à Ouessek-ou-Rekai. À la suite de plusieurs marches et contre-marches, à travers des plaines immenses sans eau, et après une course de 20 lieues en vingt-cinq heures, l'avant-garde de la colonne, composée seulement de 500 chevaux, découvre, le 10, à onze heures du matin, la smalah tout entière (environ 300«Douars) établie sur la source de Taguin, à 30 lieues de Boghar. À l'instant même ce corps si inférieur en nombre à ses adversaires, se lance au galop, sur les pas du duc d'Aumale, du colonel de spahis Jusuf, et du lieutenant-colonel Morris, et culbute tout ce qu'il rencontre sur son passage, au milieu de cette ville de tentes qui couvraient une demi-lieue de surface. Deux heures après, tout ce qui pouvait fuir était en déroute dans plusieurs directions. 3,600 prisonniers, dont environ 300 personnages de marque, les fantassins réguliers tués ou dispersés, quatre drapeaux, un canon, deux affûts, les tentes de l'émir, son trésor, sa correspondance, la famille de ses principaux lieutenants, un butin immense, tels sont les trophées de cette mémorable journée, L'une des plus glorieuses pour nos armes en Algérie.


Mort du général Mustapha-ben-Ismaïl.--Voir son portrait page 121.

Trois jours après, le 10, la colonne du général La Moricière atteignit les fuyards, les entoura, et leur enleva 2,500 âmes avec leurs troupeaux et leurs chevaux. Ce succès n'a pas tardé à être suivi d'une perte sensible. Le 21 mai, à midi, le général Thiéry, commandant la subdivision d'Oran, a reçu l'avis de la mort du général Mustapha-ben-Ismaïl (V.. son portrait dans l'Illustration n° 8, p. 121), tué la veille, à quatre heures après midi, à 25 ou 30 lieues d'Oran, à El-Brada, près de Kerroucha, entre l'Oued-Belouk et Zamoura, dans une petite affaire d'arrière-garde, Mustapha revenait à Oran, avec son makhzen chargé du butin pris à la razzia du 19, lorsqu'en traversant un bois sur le territoire dis Plitas, il fut attaque par des Arabes en embuscade, et tué presque à bout portant d'une balle qui le frappa en pleine poitrine. La panique devint générale parmi les 5 ou 600 cavaliers douairs qui l'accompagnaient; leur démoralisation fut telle, qu'ils abandonnèrent le corps de leur vieux général au pouvoir de l'ennemi. On annonce qu'Abd-el-Kader a fait mutiler le cadavre de Mustapha et promener sa tête en triomphe parmi les tribus qui lui obéissent encore, Mustapha-ben-Ismaïl, vieillard octogénaire, était au service de la France depuis 1835, avait été nommé maréchal-de-Camp le 29 juillet 1837 et commandeur de la Légion-d'Honneur le 5 février 1842. Toute déplorable qu'elle est, la perte de ce fidèle et vaillant guerrier ne saurait détruire l'effet moral produit sur les populations arabes par la capture de la smalah d'Abd-el-Kader, surtout si, comme l'assurent des nouvelles particulières, ce chef a été lui-même grièvement blessé d'une balle à la cuisse dans l'affaire du 19 mai.

CACHET D'ABD-EL-KADER.

Le cachet (en arabe tabaa) est le sceau de nos anciens seigneurs du Moyen-Age; mais au lieu de représenter les armoiries, le cachet arabe ne contient en général que le nom de son possesseur, avec une courte légende pieuse. Les fonctionnaires arabes ont seuls le droit d'avoir un cachet, et on le leur retire lorsqu'ils sont destitués. Cet usage est particulier à l'Algérie. Aussi le fonctionnaire arabe ne se sépare-t-il de son cachet, qui est sa vie, dans aucune circonstance, ni le jour ni la nuit. Il n'a d'ailleurs pas d'autre signature officielle.

Voici les différentes inscriptions gravées sur le cachet d'Abd-el-Kader.

Au centre voyez deux triangles: Abd-el-Kader ben (fils) de Mahi-Eddin, 1218 (année de l'hégire correspondant à l'an du Christ 1832), époque à laquelle Abd-el-Kader a été proclamé sultan.

Les deux grands triangles forment, par leur application l'un sur l'autre, six petits triangle. Dans le premier, en haut, on lit: Allah (Dieu): dans les deux à gauche; Mohammed, Abou-Bekr; dans les deux à droite: Ali Osman; dans le dernier, en bas: Omar, (Abou-Bekr, Ali, Osman et Omar sont les quatre premiers khalifes successeurs de Mahomet.)

Dans les six compartimente, en dehors des deux triangles, en commençant par le compartiment inférieur à droite du triangle dont la pointe est en bas, on lit: Mondana (notre Maître); Emir-el-Mommenin (Prince des Croyants); El-Mansour (le Victorieux); Billah (par Dieu); El-Kader (le Puissant); El-Moutin (le Solide).

L'inscription entre les deux cercles concentriques renferme la légende, en commençant au-dessus du mot El-Mansour. Celui qui aura par l'intervention du Prophète l'assistance protectrice de Dieu, si les lions le rencontrent, ils fuiront dans leur tanière.