Disem, per dreit jutjamen,
A cel que la fara plus nèta,
Donaren una violeta
De fin aur, en senhal d'amor.
Le 1er mai de l'année suivante, des poètes affluèrent de toutes parts au lieu du rendez-vous, dans un verger du faubourg des Augustines, au pied d'un gigantesque laurier. Un jour entier fut consacré à la lecture des pièces de vers; le second jour, les sept troubadours délibérèrent, après avoir entendu la messe, et le troisième, leur sentence fut prononcée en présence de deux capitouls, ou consuls de la ville. La violette fut décernée à maître Arnaud Vidal, de Castelnaudary. E yazuhet la violeta de l'aur a Tonena, nès a saber la premiéra que si dona. Après l'adjudication des prix, les capitouls décidèrent que dorénavant, d'uqui en avant, la violette serait achetée aux frais de la ville.
Les années suivantes les fondateurs prirent la qualification de mainteneurs, s'adjoignirent un chancelier et un bedeau, et rédigèrent leurs statuts. Le Conseil municipal leur vint en aide, vota des fonds pour deux nouveaux prix, l'églantine et le souci et accorda au Collége du gay savoir, l'autorisation de siéger à l'hôtel-de-ville, connu des lors sous le nom pompeux de Capitole. L'institution acquit tant de célébrité, qu'en 1388, Jean d'Aragon, par une ambassade expresse, priait Charles VI de lui expédier des poètes languedociens, afin d'introduire la gaie science en Espagne, studia partices quam gayam scientiam vocabunt instituerentur. Peu de rois s'aviseraient aujourd'hui de demander à leurs voisins un assortiment de littérateurs; on aimerait mieux en exporter.
Pendant le quinzième siècle, la société du gay savoir tint régulièrement ses assemblées. Un dame noble et riche, Clémence Isaure, acheva de consolider l'oeuvre des mainteneurs, en lui consacrant plusieurs grands et notables revenus. Il est resté si peu de documents sur l'histoire de cette femme célèbre, que plusieurs écrivains graves, Catel, Lafaille, Cazeneuve, et tout récemment les auteurs de l'Histoire de la ville de Toulouse, ont trouvé plaisant de présenter Clémence Isaure comme un personnage imaginaire.
Après sa mort, on lui éleva une statue, qui figura d'abord sur le mausolée de l'illustre dame, les mains jointes et un lion à ses pieds. Le conseil municipal imagina, en 1627, de la mutiler sous prétexte de l'embellir. Deux artistes, les nommés Aure et Pascot, furent chargés de raccommoder et blanchir le visage, de lui ôter le chapelet qu'elle avait, de refaire les bras, de couper le lion qui était sous ses pieds, et d'en faire une plinthe.
Statue de Clémence Isaure, en marbre
blanc, dans la salle du grand Consistoire,
au Capitole de Toulouse.
La salle où elle est aujourd'hui placée sert aux séances particulières des académiciens. Sur le piédestal, on lit une épitaphe, dont voici la traduction: «Clémence Isaure, fille de Louis Isaure de la célèbre famille des Isaures, vécut cinquante ans dans le célibat et la vertu; elle établit pour l'usage public de sa patrie des marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes; elle les légua aux capitouls et citoyens de Toulouse, à condition qu'ils célébreraient tous les ans les Jeus floraux dans la Maison-de-Ville qu'elle avait fait bâtir à ses frais; qu'ils iraient jeter des roses sur son tombeau, et que le reste des revenus serait employé à un banquet. Si l'on néglige d'exécuter sa volonté, que le fisc s'empare du legs de plein droit, et exécute la condition ci-dessus. Elle a voulu, de son vivant, qu'on lui érigeât ce monument où elle repose en paix.»
La société littéraire des Jeux floraux, érigée en Académie par lettres patentes de Septembre 1694, a conservé ses vieux usages presque aussi religieusement que ses vieux souvenirs. Les revenus de la place de Ia Pierre, l'un des immeubles légués à la ville par dame Clémence, contribuent encore aux frais de la cérémonie annuelle. L'Académie, après avoir suspendu ses séance de 1790 à 1806, les a reprises et continuées paisiblement jusqu'à nos jours, et les récompenses qu'elle distribue ne sont pas sans influence sur l'état intellectuel du midi.
Le nombre des mainteneurs, fixé à trente-six par les lettres patentes, est de quarante depuis un édit de 1725. Le préfet de la Haute-Garonne et maire de Toulouse sont académicien né. On compte parmi les membres du docte tribunal le baron de Lamothe-Langon, le comte Jules de Rességuier, M. Alexandre Soumis (de l'Académie française), et le baron de Montbel, ancien ministre. Ceux qui ont obtenu trois prix, autres que le lis, peuvent demander à l'Académie des lettres de Maîtres ès jeux floraux. MM. Victor Hugo, de Chateaubriand, Babur-Lormian, Bignan, Rebout de Nîmes, sont maîtres des jeux floraux. On voit que les sept présidents de la gaie compagnie ont d'assez dignes successeurs.
L'Académie a cinq fleurs à distribuer:
1. L'amarante d'or, d'une valeur de 100 fr., prix de l'ode, institué par les lettres patentes de 1694;
2. La violette d'argent d'une valeur de 200 fr., prix du poème, de l'épître ou du discours en vers;
3. Le souci d'argent, d'une valeur de 200 fr., prix de l'églogue, de l'idylle, de l'élégie, ou de la balade;
4. Le lis d'argent, d'une valeur de 60 fr., d'un hymne ou d'un sonnet à la Vierge fondé sous Louis XV, par M. Malepèvre;
5. L'églantine d'or, d'une valeur de 150 fr., prix d'un discours dont l'Académie donne le sujet.
La cérémonie annuelle a lieu chaque année le 3 mai. Les lettres de 1691 avaient assigné aux séances la salle du Capitole, appelée le grand consistoire; mais un édit de 1773 a ordonné qu'elles se tiendraient dans la salle des illustres, où sont rangés les buste des principaux personnages dont s'honore Toulouse. Il est d'usage, depuis 1527, que la Fête des Fleurs débute par l'éloge de Clémence Isaure, que suit immédiatement le rapport du secrétaire perpétuel sur les résultats du concours. Cependant une députation de mainteneurs se rend processionnellement à l'église de la Daurade, où Clémence Isaure repose sous le maître-autel. Les fleurs y sont déposées le matin; le curé les bénit et les remet aux commissaires de l'Académie, qui retournent au Capitule, en ayant soin de passer par la rue de Clémence Isaure. On proclame les vainqueurs; on les invite à faire la lecture de leurs ouvrage, et la séance se termine par l'indication du sujet du discours pour l'année suivante: ê sempre cosi.
Les pièces couronnées en 1843 sont: Simon de Monfort, ode, par M. Jallus; les Enfants de Moncode, poème, par M. Vincent Bataille; la Prière des petits enfants, hymne à la Vierge, par M. Lébraly. Six autres compositions ont obtenu des fleurs réservées c'est-à-dire des prix qui n'avaient pas été adjugés dans les concours précédents: Le dévouement, ode par H. Lébraly; les Adieux à Ia Mer, ode, par madame Thore; Épître à un centenaire, par M. Magnien; Épître à M. l'abbé L. B., par M. Baudin; le Ver luisant, idylle, par M. Granger; le Rêve de la Chatelaine, ballade, par M. Rocher.
L'Académie propose, pour le concours de 1844, l'éloge de Dante Alighieri A l'oeuvre donc, prosateurs et poètes taillez vos plumes et grattez-vous le front. Animez-vous au souvenir des hommes célèbres qui ont conquis à diverses époques, les fleurs rémunératrices; Ronsard, Baif, Maynard, le président Hainault, La Monnoye, La Motte Houdard, Fayard, Marmontel, Mallevoye, Chenedullé, Mollevant, d'Avrigny, Victor Hugo!
Quel concours a de plus favorables conditions? Point de sujets donnés, sauf ceux du discours en prose et de l'hymne; rien qui gêne l'élan poétique, rien qui entrave l'essor de la pensée: il faudrait avoir l'imagination bien stérile pour ne pas risquer au moins une ode à cette glorieuse loterie des Jeux floraux.
Champs-Elysées.--L'attelage de chèvres.
Dans quelle catégorie les rangerons-nous? Les plaisirs des Champs-Elysées sont-ils forains, champêtres ou urbains? N'aperçois-je point les pénates roulants des directeurs de phénomènes? Polichinelle ne dresse-t-il point son théâtre nomade entre un Hercule du nord et un lion de Némée, bête farouche qui a laissé les poils de sa crinière aux mains des gamins de nos quatre-vingt-six département? Décidément nous sommes dans une foire. Mais non, regardez là-bas ces joueurs de boules et de mail, et, plus loin, cet individu étendu sur l'herbe fraîche à la manière de Corydon, et cet autre, qui parcourt lentement les longues allées, un volume de vers à la main. Les boules, le mail, un sommeil sur l'herbe, la lecture sous les arbres verts, tout cela ne fait-il pas naître dans l'imagination des idées champêtres et bucoliques? On se croirait à vingt lieues de Paris, si tout à coup le passage d'un omnibus ou d'une brillante calèche, le bruit de la foule devant la porte d'un théâtre, la présence des sergents de ville et des gardes municipaux ne vous tirait brusquement de votre erreur. Foire bruyante, retraite silencieuse, rendez-vous du monde élégant, les Champs-Elysées sont tout cela à la fois. Ou y trouve tout, même la solitude. Il y a là de quoi défrayer tous les âges, tous les états, tous les goûts, l'enfance, la jeunesse, l'âge mur, la vieillesse; l'artisan, l'homme de lettres, fashionable s'y rencontrent à la fois. Là, viennent se résumer les mille variétes de l'existence parisienne; là, s'étalent les notabilités, les excentricités, les prodiges, les phénomènes de tous les pays. Nous avons vu passer tour à tour sur la chaussée, espèce de voie romaine qui mène à l'Arc-de-Triomphe, des Chinois, des Persans, des Arabes, et jusque des naturels des Sandwich. Le monde entier traverse perpétuellement au trot ou au galop cette longue avenue de Paris. Dites-moi ce qu'on ne fait pas et ce qu'on ne voit pas aux Champs-Elysées? On y mange, on y joue, on y danse, on y dort. On y voit Moscou en flammes, des chevaux qui valsent, des chiens qui font tourner le roi à l'écarté, des géants et des nains, et mille autres choses encore dont l'éloquence et les poumons de Bilboquet pourraient seuls entreprendre la nomenclature.
Champs-Elysées.--Pesage.
Il n'est personne qui n'éprouve de temps en temps le besoin de redevenir enfant. Souvent les longs voyages de la pensée ramènent l'homme, de circuits en circuits, parmi la verdure et les fleurs des impressions premières. On cherche à ressaisir le rêve évanoui de l'enfance. Comme le bon Pérégrinus, du conte d'Hoffmann, il est inutile d'attendre la veille de la Noël pour satisfaire ce désir. N'achetez pas des bonbons et des joujoux, n'allumez pas vos bougies, ne vous enfermez point dans votre salon, ne jouissez pas dans la solitude de ces plaisirs rétrospectifs, mais prenez le chemin des Champs-Elysées, vous y retrouverez toutes les émotions enfantines de votre printemps. Choisissez pour accomplir ce pèlerinage une de ces belles journées d'été pendant lesquelles le crépuscule, en se prolongeant, fait pour ainsi dire un jour nouveau dans le jour; mêlez-tons à tous les jeux, arrêtez-vous devant tous les spectacles, écoutez la parade de Pierrot et la chanson du troubadour nomade, achetez pour un sou votre avenir renfermé dans une coquille de noix, et vous redeviendrez enfant pendant quelques heures. Le souvenir rajeunit.
Je suppose que votre première station sera pour Polichinelle: à tout seigneur tout honneur. Hélas! s'il faut en croire un de ses plus grands admirateurs, Polichinelle, qui avait déjà de si grands défauts, est allé en empirant: aujourd'hui il fait parade de sa violence comme d'une vertu, il est devenu l'effroi de ses voisins, il a tué les gardiens de la paix publique, les soldats, les magistrats, les juges, et bien plus que cela, les femmes et les enfants! M. Polichinelle a porté ses défis jusqu'au diable qui l'inspirait, mais qui savait le punir, et dont il ne reconnaît plus le pouvoir. Polichinelle est odieux!
Qui oserait regarder Polichinelle, après avoir appris que c'est son Plutarque, son ami, Charles Nodier enfin, qui a fulminé contre lui cet anathème?
Il faut donc reporter votre esprit et vos yeux sur des idées et des spectacles plus riants. Entre deux rangs de chaises, s'avance une calèche en miniature traînée par des chèvres; le capricieux animal a subi enfin le joug de l'homme. Ces chèvres indociles que Virgile aimait tant à voir pendantes, pendentes au sommet des roches moussues, posent maintenant un pied réglé sur le sable lin des allées. Une petite fille blanche et rose s'étale comme une duchesse sur les coussins de la voiture; sur le siège, son frère, armé d'un long fouet, tient les rênes et fait semblant de guider le fringant attelage. L'automédon de dix ans n'ose tourner son regard ni à droite ni à gauche, tant il comprend la gravité et les périls de sa mission. Les deux amalthées cheminent cependant paisiblement, et se résignent à leur abaissement en songeant qu'en amusant des enfants elles sont encore dans leur rôle de nourrices. L'équipage enfantin attire à lui toutes les sympathies. Involontairement on se souvient de cet autre enfant, qui se promenait ainsi, ses beaux cheveux blonds dénoués, sur la terrasse des Tuileries, souriant à la foule, et saluant les vieux grenadiers de son père qui lui portaient les armes. L'idée du roi de Rome est liée à celle de ces voitures qui furent inventées pour lui. Les deux chèvres marchent ordinairement au pas, mais quelquefois, à un coup de fouet intempestif du jeune cocher, elles se lâchent, s'emportent, et se mettent à cabrioler au milieu de la promenade. Il faut alors entendre les cris des mères épouvantées! Heureusement le danger n'est jamais considérable; le loueur retient d'une main son attelage par les cornes, de l'autre il soutient la calèche qui commence à loucher, et les enfants descendent, après avoir subi toutes les péripéties d'une chute qui n'a pas eu lieu; les mères se remettent de leurs émotions, et le public, qui a fait tout de suite cercle autour de l'accident, se retire après s'être donné gratis la distraction de voir des chèvres prendre le mors aux dents.
Seuls les enfants du riche peuvent se permettre cette distraction à tant l'heure; les autres enfants contemplent de loin la calèche coquette ou la suivent d'un pas envieux. Que ne donneraient-ils pas, eux aussi, pour s'asseoir sur ces coussins de soie! Quel que soit votre désir de redevenir enfant, il n'est pas probable que vous le poussiez jusqu'à vouloir vous donner le plaisir de la locomotion par les chèvres. Ce plaisir que vous n'osez prendre, procurez-le à un de ces pauvres enfants dont le coeur palpite rien qu'en entendant sonner les grelots qui pendent au cou des chèvres Plus tard, il se souviendra qu'il a eu aussi son jour de fortune, qu'il a guidé des chevaux et roulé carrosse à son tour.
Champs-Elysées.--Dynamomètre.
Mais tous les plaisirs des Champs-Elysées ne sont pas destinés à l'enfance, il en est qui peuvent piquer la curiosité de l'âge mur. Voici d'abord le dynamomètre, invention toute philanthropique, au moyen de laquelle l'homme peut faire l'essai de ses forces de la façon la plus pacifique, un simple coup de poing, appliqué sur un plastron rembourré, devient le témoignage irrécusable de votre vigueur ou de votre faiblesse. Le dynamomètre a pris naissance à Tivoli. Dans les premières années qui suivirent 1820, les femmes récemment émancipées par les romans à la mode, recherchaient toutes les occasions de déployer les qualités qui appartiennent à un autre sexe. Le dynamomètre, sans cesse entouré d'athlètes féminins, répondait continuellement par zéro à tous ces efforts qui n'aboutissaient qu'à rompre la couture fragile de quelques gants parfumés. Aujourd'hui les femmes semblent avoir compris que le pugilat n'est point de leur domaine, s'il faut s'en fier à l'état d'abandon dans lequel elles laissent le dynamomètre des Champs-Elysées, qui n'attire plus que les coups de poing distraits des rares amateurs de cette boxe innocente.
Champs-Elysées.--Le physicien.
Si vous vous êtes livré par hasard aux fatigues de cette gymnastique, asseyez-vous sur ce fauteuil surmonté d'un dais, et placé sur une estrade comme un trône oriental. Tout en goûtant les douceurs du repos, vous mettrez en pratique la maxime du sage; Connais-toi toi-même. Tout à l'heure vous vous rendiez compte de votre force, maintenant vous allez connaître votre poids. Le fauteuil sur lequel vous êtes assis est une balance. D'une semaine, d'un mois, d'une année à l'autre, vous pouvez mesurer les progrès de votre maigreur ou de votre embonpoint, et par suite mobilier votre régime. Cette consultation hygiénique coûte cinq centimes, et elle en vaut bien une autre.
Maintenant la science nous réclame. Les secrets de la physique vont nous être dévoilés par un profiteur en plein vent. Les auditeurs sont nombreux, les appareils déployés sur une grande table. La machine électrique fonctionne; pour un sou on se fait électriser, on assiste à la formation de la foudre, les phénomènes de l'électricité n'ont plus de secret pour personne, la bouteille de Leyde éclate pour tout le monde. Qui voudrait pour la bagatelle de cinq centimes refuser de se donner l'innocente frayeur de l'étincelle électrique? Ce cours de physique ambulant est aussi suivi que ceux de la Sorbonne et du Collège de France. Tout ce qui est mystérieux intéresse vivement les masses; aussi la physique serait-elle sans rivale dans l'empressement de la foule, si la musique n'existait pas.
Autrefois les chanteurs nomades pullulaient, pour ainsi dire, dans Paris; pas de rue, pas de place publique, pas de carrefour qui ne retentit des accents de ces bohémiens de l'art. La poésie populaire avait en eux d'infatigables interprètes. Malheureusement ils ne se sont pas contentés de chanter les refrains inspirés par la muse familière, ils ont voulu aborder la cavatine, le nocturne, la romance et même le lied. Leur ambition les a perdus. Chassés des cafés, des restaurants, sous prétexte qu'ils offensaient l'oreille délicate des habitués, à peine si les lointains établissements du faubourg Saint-Jacques et du quartier latin leur offrent encore de temps en temps une hospitalité humiliante et pleine de périls. Nulle part ils ne sont reçus, les malheureux ne sont que tolérés; de n'est plus avec l'audace triomphante des anciens jours qu'ils se présentent avec leur guitare fêlée et leur redingote en lambeaux. Leur air est modeste, et leur allure timide. Ils ne chantent pas, ils fredonnent.
Pauvres chanteurs ambulants, rapsodes du pauvre, chaque jour voit disparaître une de vos illustrations. Ce n'est pas l'âge, ce n'est pas la misère, ce n'est pas l'indifférence populaire qui cause votre perte, c'est l'avidité barbare de ceux qui exploitent les oeuvres de la pensée. Il y a un au à peine nous avons vu traîner sur les bancs de la police correctionnelle ce doyen des chanteurs en plein vent, ce représentant de la gaie science, ce troubadour en haillons, ce fameux musicien qui, tour à tour basse ou baryton, ténor grave ou doux, a charmé les échos de tous les carrefours, de toutes les barrières, de tous les villages, de tous les hameaux, ce père Aubert enfin dont la réputation est universelle. Quel crime, direz-vous, avait donc pu commettre le père Aubert?
Sa voix chevrotante l'aurait-elle trahi? l'obole du peuple aurait-elle cessé de remplir son escarcelle? Chaste poésie, voile ta face, muse, remonte au cieux! Le père Aubert aurait-il mendié?
Rassurez-vous le père Aubert n'est ni un mendiant ni un vagabond. Ou l'accuse d'avoir violé les lois sur la propriété littéraire.
Les éditeurs patentés prétendent qu'en vendant leurs chansons aux ouvriers, aux bonnes d'enfants, aux paysans, aux grisettes, le père Aubert nuit essentiellement à la vente, et leur avocat conclut à 500 francs de domages-intérêts contre le délinquant. Où diable le père Aubert aurait-il pu prendre 500 francs?
Le tribunal a eu pitié de la musique nomade. Euterpe n'a été condamnée qu'à 25 francs d'amende. Le père Aubert laissera plus d'une brillante recette aux buissons du fisc, si le fisc parvient jamais à l'attraper: car qui pourrait dire où est le père Albert? Peut-être chante-t-il la Marseillaise dans les villages des frontières, peut-être dort-il au bord de quelque fossé du sommeil du juste et du ménestrel, ou bien encore charme-t-il de la Champagne avec les refrains de la grâce de Dieu. Ses petits cahiers se vendent à foison, les sous pleuvent autour de lui. Père Aubert, vous êtes heureux, vous recommencez la ritournelle, vous mettez une chanterelle neuve à votre violon, tremblez, malheureux troubadour, un huissier vous guette et va saisir votre recette parce que vous vous êtes permis de chanter Cinq sous! cinq sous! sans la permission d'un éditeur.
Cette jurisprudence éloigne de Paris tous les chanteurs ambulants. Ils ne veulent pas s'exposer aux dangers de faire la contrebande lyrique. Voilà donc une nouvelle puissance qu'on enlève au peuple. Chassé des théâtres par la cherté des places il avait les chanteurs nomades, les trouvères de l'atelier, on les lui enlève; il ne lui reste plus que les joueurs d'orgue. Nous nous attendons un de ces jours à voir une coalition d'éditeurs réclamer 1000 francs de dommages-intérêts à des montreurs de singes sous prétexte qu'il font voir leurs animaux sur des airs de Meyerbeer ou de Loïsa Pujet.
En attendant cette recrudescence de persécution, la musique instrumentale triomphe. Le violon, la basse, la clarinette, retentissent aux Champs-Elysées, bien plus que la voix humaine. L'orchestre a tué les choeurs. C'est à peine si de loin en loin on entend une basse ou un soprano modulant le feu de Tolède ou Adieu, mon beau navire. Plus de sûreté d'intonation, plus d'audace dans les fioritures, plus de liberté dans le point d'orgue. Et comment le virtuose pourrait-il donner un libre essor à ses inspirations, quand il lui faut tendre l'oreille, non pas à la mesure, mais au pas d'un huissier qui les guette au milieu de leurs roulades, et attend le moment de les surprendre en flagrant délit de contrefaçon?
Champs-Elysées.--Les chanteurs ambulants.
Cette première excursion aux Champs-Elysées ne serait pas complète si nous ne jetions un rapide coup d'oeil sur la gastronomie locale. Nous ne parlerons pas des pommes de terre frites dont la renommée est reconnue dans le monde entier, nous laisserons les détails de côté, ce sujet nous entraînerait trop loin. Entrons dans le restaurant Ledoyen, non point pour y commenter la carte, mais pour y évoquer les souvenirs de notre histoire. Nous sommes dans un restaurant politique. C'est ici que tous les ministères tombés viennent oublier leur chute le verre à la main Nous ne savons ce qui a valu à Ledoyen l'insigne et difficile honneur de consoler les estomacs déchus du ministère. Que de secrets renfermés dans ce cabinet particulier, qui a vu passer tour à tour MM. de Villèle, de Martignac, Molé, Thiers, et bien d'autres encore dont le nom n'est pas moins illustre! Que de confidences échangées entre la poire et le fromage! Que de fois les ministres déchus auraient pu en sortant de chez Ledoyen se donner le plaisir de commander la carte de leurs successeurs!
Champs-Elysées.--Restaurant Ledoyen.
La nuit est venue. Renvoyez votre promenade à demain, à moins que vous ne préfériez courir la bague ou tourbillonner en carrousel, si vous êtes assez heureux pour que les révélations de la balance publique ne vous aient point interdit ces jeux.
(Suite.--Voir page 217.)
Animaux phosphorescents.--M. de Quatrefages a continué ses recherches sur l'anatomie des animaux inférieurs qui habit eut les côtes de la France. Ses études sur la phosphorescence de quelques-uns d'entre eux l'ont conduit aux conclurions suivantes: 1º Il y a chez ces animaux production de lumière sous forme d'étincelles dans l'intérieur du corps à l'abri du contait de l'air; 2º cette production de lumière est indépendante de toute sécrétion matérielle; 3º elle se rapproche sous ce point de vue de la sécrétion de lumière observée chez plusieurs poissons; 4º cette lumière se montre uniquement dans le tissu musculaire et au moment de la contraction; 5º la production de cette lumière épuise rapidement l'animal. Ces observations sont intéressantes en ce qu'elles tendent à lier deux ordres de phénomènes dont l'analogie n'avait été qu'entrevue auparavant: savoir la phosphorescence et l'électricité animales.
Foie des insectes.-M. L. Dufour, l'un des plus habiles entomologistes dont s'honore la France, a fait une étude approfondie de la structure et des fonctions du foie dans les insectes. On avait cru que dans ces animaux cet organe sécrétait à la fois la bile et l'urine; mais il a prouvé qu'on s'était laissé abuser par des apparences, et que dans ces animaux comme dans l'homme le foie sécrète seulement de la bile. Ces recherches sont d'autant plus intéressantes que les fonctions du foie étant encore mal connues, ou s'était élevé de cette double fonction chez les insectes pour établir entre la sécrétion de la bile et celle de l'urine une analogie qui n'exista pas.
Lézard d'Afrique.-H. Guyon a découvert à Alger l'animal connu des Romains sous le nom de Jaculus et à la côte Barbaresque sous celui de Zureig, qui exprime la même idée. Cet animal avait été entrevu par Desfontaines, qui raconte qu'il le vit courir avec une rapidité telle qu'il ne put s'en faire une image exacte; il le prit pour un serpent. M. Guyon vient de constater qu'il appartient à l'ordre des sauriens (lézards), et au genre seps. Sa course est d'une rapidité dont rien ne saurait donner l'idée.
Incendies allumés par des aréolithes.--Lorsque des granges ou des meules de blé sont consumées par le feu, il arrive quelquefois que les recherches les plus minutieuses ne peuvent faire découvrir l'origine de l'incendie, que l'on attribue en général à la malveillance. Le juge de paix de Moutierender a remarqué que ces incendies commençaient toujours dans les combles et les bâtiments où il n'y a point de foyer. En comparant les circonstances qui ont accompagné quatre incendies dans le voisinage du lieu qu'il habile, ce magistrat fait voir que les incendies ont été accompagnés ou précédés de chutes de globes de feu, qui ne sont rien autre chose que des aréolithes, ou étoiles filantes en ignition. Ainsi, le 18 novembre 1842, à onze heures du soir, une jeune fille entrant dans sa chambre, ayant jour sur un jardin clos, vit une forte lueur passer et frapper les vitres de sa fenêtre. Elle pensa que quelqu'un traversait le jardin, portant un falot ou une chandelle allumée; ayant ouvert la fenêtre, elle ne vit plus rien et n'entendit personne. Le lendemain à deux heures du matin, le grenier de cette chambre et ceux de quatre maisons étaient enflammés avant qu'aucun secours eût pu être porté. Dans les premiers jours de décembre, entre cinq et six heures du matin, on vit un globe lumineux jetant une si grande lumière que plusieurs personnes sortirent de la maison. Suivant le rapport de plusieurs individus, ce globe alla descendre dans une forêt. L'auteur de la lettre cite encore d'autres exemples qui ne sont pas moins probables. M. Arago accepte pleinement cette explication, qui doit être connue des magistrats, afin que on ne cherche pas de coupable là où il n'y en a point.
Nouvel acide du soufre.--La découverte de ce composé est la plus intéressante dont l'Académie ait eu à s'occuper. MM. Furdos et Gélis, en examinant avec soin l'action de l'iode sur les hyposulfites et plus particulièrement sur ceux de soude et de baryte, ont reconnu ce nouvel acide, qui peut être appelé acide hyposulfurique bisulfuré. Il est incolore et sans odeur, d'une saveur acide très prononcée, il n'a que peu de stabilité, et même, à la température ordinaire, ses éléments subissent peu à peu une dissociation de laquelle résulte du soufre, de l'acide sulfureux et de l'acide sulfurique. La série des combinaisons oxygénées du soufre, à laquelle M. Langlois a ajouté, il y a deux ans, l'acide hyposulfurique, vient donc de s'accroître d'un nouveau composé qui est aujourd'hui le sixième connu. Le rapport de M. Pelouze, sur le travail de MM. Fordos et Gélis, a été très favorable: «L'Académie, a-t-il dit, voudra encourager les efforts de deux jeunes chimistes qui, dans une position modeste, cultivent les sciences avec tant d'ardeur et de succès.»
Chimie moléculaire-M. Pelouze avait lu un mémoire sur l'acide hypochloreux, suivi de quelques observations sur les mêmes corps considérés à l'état amorphe et à l'état cristallisé. Cet académicien avait conclu de ses expériences qu'il était important d'établir une distinction, même au point de vue purement chimique, entre des corps qui ne diffèrent que par un état particulier d'agrégation, tels que l'oxyde de mercure précipité d'une dissolution mercurielle, et l'oxyde obtenu par la calcination du nitrate, ou encore la craie et le spath d'Islande. M. Gay-Lussac, «tout en s'associant pleinement aux éloges que mérite la première partie du mémoire de M. Pelouze,» a critiqué les conclusions de la seconde partie. Il a donné le détail de nouvelles expériences desquelles il semble bien résulter que l'on ne saurait voir dans la différence d'action du chlore, sur les deux oxydes de mercure, autre chose que l'effet d'une cause purement mécanique. Il a rappelé aussi que MM. Dumas et Stas ont fait brûler le diamant dans l'oxygène plus facilement que l'anthracite et aussi bien que le carbone ordinaire.
Chimie appliquée.--Depuis longtemps M. Biot poursuit ses travaux si remarquables sur la polarisation circulaire et sur l'application des propriétés optiques à l'analyse chimique des mélanges liquides ou solides dans lesquels le sucre de canne cristallisable est associé à des sucres incristallisables. On comprend de suite toute l'importance des procédés de ce genre pour prévenir des fraudes commerciales trop fréquentes. On sait en effet que les sirops de sucre et les cassonades sont souvent falsifiés à l'aide de sucre de fécule ou de raisin (glucose), dont le prix est moindre et dont la composition chimique est aussi différente. On sait d'ailleurs que l'action de la chaleur détermine, dans les solutions de sucre de canne, la formation d'une quantité de mélasse ou de sucre incristallisable d'autant plus considérable que cette action est prolongée plus longtemps. Ou pourra donc également se servir des procédés optiques de M. Biot pour mesurer les proportions de sucre de canne cristallisable qui restent dans les mélasses, en décolorant par le charbon animal les solutions que l'on en formerait. Quelques essais de ce genre, tentés sur des mélasses des colonies provenant des raffineries les mieux dirigées, y ont fait découvrir au savant académicien des proportions de sucre cristallisable très considérables, qui se sont élevées à plus de 40 p. 100 de leur poids. Des expériences directes de M. Pelouze ont confirmé ces résultats de M. Biot. «Ce serait un beau problème commercial à résoudre que d'extraire des mélasses, par quelque procédé économique, une partie, sinon la totalité, de ce sucre cristallisable qu'elles renferment pour employer le reste, avec les portions incristallisables, à enrichir les sucres de fécule fabriqués par les acides.»
Photographie.--M. Moeser, physicien de Koenisberg, paraît être le premier qui ait signalé un nouveau genre d'images produites sous l'influence de la lumière, sur une surface polie, par un corps placé très près de cette surface. Les images de ce genre se forment sur un verre de montre placé bien près du cadran, sur les verres placés au devant des gravures encadrées, etc.. M. Moeser attribue ce curieux phénomène à des radiations lumineuses; M. Knoor de Kazan y voit l'influence de la chaleur, et donne le nom de thermographie à l'art nouveau qu'il veut créer. M. Fixeau rattache tout simplement la formation des images de Moeser à l'existence bien constatée des matières grasses et volatiles qui souillent la plupart des corps à leur surface. Enfin, en plaçant une médaille sur une plaque de verre au-dessous de laquelle se trouve une plaque métallique, M. Karsten (le fils du minéralogiste) a reconnu qu'il se forme une image sur la surface supérieure du verre, lorsqu'on fait tomber l'étincelle d'une machine électrique sur la médaille. Si la médaille repose sur plusieurs plaques de verre, et que la dernière soit en contact avec une plaque de métal, l'étincelle engendre des images sur toutes les plaques, mais seulement à leurs surfaces supérieures. Les images les plus faibles correspondent aux plaques les plus éloignées de la médaille. L'étincelle est nécessaire; M. Karsten n'a pas réussi avec l'électricité de la pile: les images, d'ailleurs, ne deviennent visibles qu'en les exposant à une vapeur; mais le souffle le plus léger suffit. La vapeur d'eau se dépose en gouttelettes sur toutes les parties dont l'état moléculaire a changé, tandis qu'elle se répand uniformément là où l'électricité n'a pas sensiblement altéré la plaque. L'effet est instantané et les dessins de la plus grande pureté.
Peu de temps après le vote de la loi qui accordait une récompense nationale à MM. Daguerre et Niepce, M. Arago avait indiqué une expérience très curieuse à faire au moyen du daguerréotype. M. Ed. Becquerel, répondant à ce appel, projeta un spectre solaire et stationnaire sur une plaque iodurée; et il reconnut, après l'expérience, que la matière chimique était restée intacte le long des stries qui correspondaient précisément aux raies que Frauenhofer a découvertes dans le spectre. Sur une nouvelle indication de M. Arago, M. Ed. Becquerel a renouvelé l'expérience en plongeant la plaque iodurée par moitié dans l'eau et dans l'air, et il a constaté qu'il n'y a aucune différence bien sensible entre les deux moitiés de l'image du spectre sur cette plaque. M Arago a donné à ce sujet des développements très curieux et propres à avancer la théorie de la lumière.
M. Daguerre a communiquée l'Académie, entre autres observations curieuses ou utiles sur l'art qu'on lui doit, un nouveau procédé de polissage des plaques. Au moyen de ce procédé, on obtient des résultats identiques tant que les circonstances extérieures restent les mêmes.
Physique expérimentale.--L'Académie a reçu un assez grand nombre de communications intéressantes qui se rattachent à ce titre,
M. Dupré a imaginé un appareil très simple et très ingénieux pour remplacer la machine d'Atwood, employée exclusivement jusqu'à ce jour, dans les cours publics, à la démonstration à posteriori, des lois de la pesanteur.
M. Mateucci, qui s'est livré spécialement depuis quelques années à l'étude des phénomènes électro-physiologiques des animaux, a fait, sur ce point important, des découvertes fort curieuses. D'abord, il a réussi à composer une véritable pile voltaïque avec des Grenouilles disposées de telle sorte, que les jambes de l'une posent sur les nerfs de l'autre; et il a constaté avec le galvanomètre que le courant propre de cet animal augmente dans l'acte de la contraction. Bien plus, il a reconnu le courant électrique musculaire dans toutes les masses musculaires, quel que soit l'animal. Ce courant est considérablement affaibli chez les animaux qui ont été tués par l'hydrogène sulfuré; il l'est aussi par l'influence du refroidissement et par celle de l'opium ingéré dans l'estomac.
L'opinion que l'huile répandue à la surface des flots peut produire du calme est fort ancienne. Elle a été reproduite récemment par M. Van Beek, qui a rédigé à ce sujet un mémoire inséré dans les Annales de chimie et de physique du mois de mars 1842. Après avoir rapporté plusieurs témoignages à l'appui de cette propriété merveilleuse, l'auteur émet l'idée que l'on pourrait trouver dans l'emploi de l'huile, pendant les tempêtes, un moyen de protéger les digues et autres constructions maritimes contre la violence des vagues, en la versant sur l'eau près du rivage. M. Van Beek qui est membre de l'Institut naval des Pays-Bas, a même fait, l'année dernière, à cette société savante, une proposition tendant à obtenir du gouvernement qu'il fît exécuter des expériences à ce sujet. Une commission de cinq membres nommée ad hoc a fait un seul essai duquel elle a tiré des conclusions défavorable à l'idée de M. Van Beek. Cependant deux des commissaires avaient fait séparément une expérience en versant une petite quantité d'huile dans un ruisseau, un jour où le vent soufflait avec violence, et ils observèrent un changement dans l'aspect et dans le mouvement de l'eau. Un autre membre de la commission avait obtenu ce même résultat dans une expérience semblable. Aussi M. Lipkens l'un des commissaires, a-t-il écrit à M. Arago pour réclamer contre la manière dont ses collègues ont opéré en son absence. Il a fait ressortir la nécessité d'opérer sur de flots soulevés par le vent et non par des brisants, et a montré que le jugement de la commission hollandaise ne pouvait être considéré comme décisif.
--M. Régnault a présenté à l'Académie, de la part de M. Reizet, une pile d'une construction nouvelle, remarquable par ses effets énergiques. Cette pile, imaginée par M. Bunsen, professeur de chimie à l'université de Marbourg, est formée de quarante éléments, occupe très peu d'espace et suffit pour produire tous les effets qu'on n'obtient ordinairement qu'avec un nombre d'éléments beaucoup plus considérable. L'Académie a pu en juger par les expériences qui ont été faites sous ses yeux.--M. Bunsen a fait des essais relatifs à un mode d'éclairage produit par un jet de lumière du courant entre deux pointes de charbon. Il s'est pour cela servi d'une batterie de quarante-huit couples. Le jet de lumière, en éloignant les pointes de charbon, pouvait être allongé jusqu'à 7 millimètres. M. Bunsen évalue l'intensité de cette lumière à celle de 572 bougies stéariques. La dépense, pour entretenir cette lumière pendant une heure, était: pour le zinc, 300 grammes, pour l'acide Sulfurique, 456 grammes, et pour l'acide nitrique, 608 grammes.
Le mois de mai 1843 a eu à supporter les imputations les plus graves et on l'a accusé d'être plus froid, plus humide, plus variable, plus maussade que tous ses prédécesseurs. Les jardiniers, les promeneurs, les poètes, les fleuristes, les tailleurs, les couturières l'ont accablé d'imprécations. Voyons si ces accusations sont fondées. Plus heureux que les magistrats, forcés d'écouter des avocats, vous n'aurez pas, ô lecteur! de plaidoyer à subir, vous n'aurez point à peser en vous-même la valeur douteuse d'un argument et démêler la vérité au milieu des sophismes dont on cherche à l'obscurcir: tout se réduit à une question de chiffres. Un mois de mai froid, c'est celui où la température moyenne a été au-dessous de la température moyenne générale du mois de mai, considéré dans un grand nombre d'années Or, la température moyenne du mois de mai, déduite de quarante années d'observations métérologique faites à l'Observatoire de Paris, est de 14°, 4. Le mois de mai 1843 a donc été un mois froid, puisque sa température (13º, 6) est au-dessous de la moyenne générale. Cette température a-t-elle été extraordinairement basse? En aucune manière: il suffit, pour s'en convaincre de jeter les yeux sur le tableau suivant, qui présente la température moyenne et la quantité d'eau tombée pendant les mois de mai des vingt-trois années qui viennent de s'écouler.
Depuis vingt-trois ans, il y a donc eu six mois de mai plus froids que celui de 1843: ce sont ceux des années de 1821, 1824, 1826, 1832, 1836, 1837, et un aussi froid, celui de 1839. Ainsi donc le mois de mai qui vient de s'écouler n'est point extraordinaire sous le point de vue de la température; seulement sa moyenne est de 0º, 8 au-dessous de la moyenne générale.
A-t-il été plus pluvieux qu'il ne l'est habituellement à Paris? Ici encore la statistique nous montre qu'il y a eu, depuis 1820 huit années dans lesquelles la quantité d'eau tombée est supérieure à celle de 1843, et nous voyons qu'il en est deux (1827 et 1830) où elle a été presque double.
En grand coupable qui comparait devant un tribunal après des gens accusés de peccadilles inspire beaucoup plus d'horreur que s'il venait précédé de scélérats qui ont fait pire que lui. En général, le jugement sera plus sévère; c'est ce qui est arrivé au mois de mai 1843, dont nous instruisons le procès en ce moment. En 1840, 1841 et 1842, la température avait été supérieure à la moyenne et la quantité de pluie peu considérable, surtout en 1840 et 1842. Il en est résulté pour le mois de mai passé un effet de contraste tout à son désavantage et dont il a été la victime.
En résumé, on ne le citera jamais parmi les mois qui tendent à réhabiliter sa vieille réputation en réalisant les fictions des poètes; mais ce n'est pas non plus un de ces mois qui bouleversent les notions astronomiques du tranquille citadin, et réveillent dans son esprit des idées mal effacées sur le refroidissement du globe ou un changement dans l'inclinaison de l'équateur sur l'écliptique. C'est un mois de mai un peu au-dessous du médiocre de médiocre et ici exactement égal à 14º, 4, parfaitement en harmonie avec tout ce qui se fait aujourd'hui, Lucrèce et l'Illustration exceptés.
1843.--MAI.
Il y a déjà quelques années qu'un savant anglais, M. Thomas Spencer, de Liverpool, en étudiant l'action réductive exercée par les courants galvaniques sur les métaux dissous, découvrit que le cuivre ainsi revivifié de ses dissolutions dans les acides possédait la propriété de mouler la surface métallique sur laquelle on le précipitait, avec une exactitude telle, que les moindres modifications de cette surface, les stries du poli et jusqu'aux accidents de coloration, étaient reproduits avec la plus merveilleuse fidélité. En donnant la publicité à cette curieuse découverte, M. Spencer indiqua les principales applications qui en pourraient être faites aux arts plastiques et à l'industrie; et il fit voir comment, en envisageant un dessin comme une surface présentant à la fois des saillies et des dépressions, on pourrait arrivera transformer directement, et sans aucun recours au burin, le travail du dessinateur en une planche en cuivre gravée soit en relief soit en creux.
Quelque temps après, M. Jacobi de Saint-Pétersbourg, fut également conduit à découvrir cette curieuse propriété plastique du cuivre réduit par courant galvanique; et il donna au public connaissance de sa découverte, d'abord dans une lettre adressée à Michael Faraday et publiée par celui-ci dans le Philadelphia Magazine (septembre 1839), puis dans une série de lettres écrites au prince de Démidoff, et qui parurent en 1840 dans le journal 'Artiste. C'est depuis cette époque surtout que de nombreuses tentatives ont été faites pour résoudre le problème indiqué par M Spencer, tentatives qui n'ont point encore obtenu un plein succès, mais dont les résultats déjà acquis permettent d'affirmer que, dans un avenir qui n'est pas éloigné, le travail du graveur pourra être entièrement supprimé, et l'oeuvre du dessinateur pourra être placée, par une simple opération chimique, dans des conditions qui en permettront la reproduction indéfinie.
La reproduction d'une oeuvre d'art ou d'un signe graphique quelconque par la voie de l'impression est aujourd'hui effectuée à l'aide de trois procédés différents, dont nous devons indiquer les caractères distinctifs: l'impression typographique, l'impression en taille douce et l'impression lithographique. Ces trois procédés exigent également que l'oeuvre à reproduire soit tracée sur une surface résistante et dont la planimétrie soit parfaite, c'est là leur caractère commun: ils diffèrent en ce que, dans le premier procédé, le trait ou la ligne qui doit marquer fait saillie au-dessus du plan de la surface; dans le second il est au contraire déprimé au dessous de ce plan, et dans le troisième, il est contenu dans le plan, et n'est représenté que par un état particulier de la surface elle-même. Ces trois artifices ont le même but; celui de permettre que l'encre d'impression, distribuée sur ces surfaces à l'aide d'un tampon ou d'un rouleau, aille s'arrêter ou s'accumuler en quantités rigoureusement déterminées sur certaines portions de la surface seulement, de telle sorte que ces portions-là seules puissent donner épreuve en transmettant sous le foulage de la presse, à la feuille encore humide de papier, les portions d'encre qu'elles ont reçues.
Dans l'impression typographique les lignes à reproduire font saillie sur le plan métallique mobile que l'on appelle la forme. Un rouleau cylindrique, formé d'une pâte molle et élastique, et dont la surface lisse et unie est revêtue d'une mince couche d'une encre épaisse et grasse, effleure rapidement les lignes en saillie, laissant sur chacune d'elles une portion de son encre sans atteindre les fonds ou le intervalles qui les séparent, la quantité d'encre que reçoit chacune d'elles étant proportionnelle à sa largeur et à sa hauteur absolue au-dessus du plan de la forme. Alors un plateau métallique parfaitement plan et parfaitement parallèle aussi à la surface de la forme, s'abaisse sur celle-ci, et comprime sur les saillies noircies d'encre la feuille de papier qui en doit recevoir l'empreinte et dans laquelle elles s'impriment. Avec les dispositions mécaniques que l'on possède aujourd'hui, l'opération tout entière s'exécute en moins de cinq secondes.
Dans l'impression en taille-douce, au contraire, les lignes à reproduire sont entaillées plus ou moins profondément dans une planche métallique d'acier, de cuivre ou d'étain. L'encre d'impression, distribuée d'abord grossièrement sur toute la surface de la planche, est ensuite ramenée avec soin dans toutes les tailles, et enlevée avec plus de soin encore de toutes les parties qui doivent venir blanches à l'épreuve; puis la planche de métal et la feuille de papier passent toutes deux entre deux cylindres de fonte, et, sous l'écrasement d'une pression énorme, le papier pénètre jusqu'au fond des tailles, et s'y imprègne de l'encre que la main de l'imprimeur y a laissée. L'impression en taille-douce est, à vrai dire, un procédé de moulage, et la pile du papier humide est une matière plastique qui donne la contre épreuve en relief du moule en creux, la planche gravée.
Les procédés de l'impression lithographique reposent sur une tout autre donnée: c'est la propriété, commune à toutes les surfaces polies de se comporter d'une façon toute spéciale suivant qu'elles ont été primitivement souillées par un corps gras ou un liquide aqueux, par l'huile, par exemple, ou par l'eau. Il n'est personne peut-être qui n'ait remarqué que certaines surfaces polies à un haut degré, celles des bois vernis, de la glace, du marbre, et plus spécialement encore toutes les surfaces métalliques parfaitement nettes et brillantes, ne se mouillent pas d'ordinaire au contact de l'eau. Ce contact a beau être prolongé, on a beau lasser sa plieuse à étaler le liquide dans l'espoir d'en former une pellicule uniformément étendue sur toute la surface polie, il semblerait que celle-ci exerce sur le liquide une sorte d'action répulsive, et qu'elle le contraint à se retirer sur lui-même en gouttelettes sphéridales qui ne conservent avec cette surface que les rapports les plus limités possibles. Si maintenant, sur une surface polie qui présente ce phénomène de ne point mouiller avec l'eau, on verse une goutte d'huile, un phénomène tout inverse du premier se produit. La gouttelette, d'abord globuleuse, s'aplatit de plus en plus et devient lenticulaire; les bords vont sans cesse s'élargissant pour envahir un espace plus grand, et la surface entière, si grande qu'elle soit, pourra être complètement recouverte par une toute petite goutte d'huile qui y formera une pellicule adhérente, sans solution de continuité aucune, et tellement mince qu'elle pourra paraître irisée comme la paroi d'une bulle de savon. Mais si, au contraire, par un artifice quelconque, la surface polie a été mise dans des conditions telles qu'elle mouille avec l'eau, alors, sur cette surface une fois humide, il sera impossible de faire adhérer l'huile, et le rôle de ces deux liquides sera complètement interverti. En fait, une surface polie est indifférente soit à l'huile soit à l'eau; mais aussitôt que l'un de ces liquides vient à toucher cette surface il y adhère en formant une pellicule infiniment mince, et c'est cette pellicule du premier liquide, quel qu'il soit, qui exerce une action véritablement répulsive sur le second.
C'est cette propriété des surfaces polies qui est mise en oeuvre dans l'impression lithographique et dans certains procédés de transport sur métal, dont nous aurons peut-être à parler par la suite, et qui paraissent destinés à prendre une grande extension, sinon à remplacer complètement les procédés du stéréotypage. Un dessin sur pierre n'est autre chose, en effet, qu'une surface polie dont certaines portions, les traits du dessin, mouillent avec l'huile et les corps gras, tandis que les autres, les blancs ne mouillent qu'avec l'eau ou les liquides aqueux. Sur cette surface l'imprimeur passe alternativement une éponge imbibée d'eau et un cylindre imprègne d'une encre grasse: les deux liquides s'arrêtent, se déposent, se limitent là où l'état spécial de la surface les retient, et la feuille de papier, sous le foulage de la presse, va à son tour s'en imprégner.
Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre les difficultés pratiques de la question que nous allons maintenant aborder; ils étaient nécessaires surtout pour que l'on pût bien saisir l'énorme importance de la gravure en relief, de celle dans laquelle les traits à reproduire, faisant saillie sur le fond de la planche, donnent épreuve à la presse typographique. Une seule planche en cuivre» gravée en relief, pourra fournir au tirage mécanique jusqu'à 15,000 épreuves par jour, et cela pendant tant de jours que l'on voudra, ou peu s'en faut; et la même planche, gravée en creux, ne donnera guère à la presse en taille-douce que 3,000 épreuves en tout, à raison de 200 épreuves par jour. Les procédés de transport sur pierre ou sur métal sont plus limités encore, et la cinq-centième épreuve d'un dessin sur pierre n'est plus qu'une grisaille où l'on ne reconnaît plus ni couleur, ni modelé, ni forme.
Or, c'est dans la possibilité de multiplier indéfiniment, avec une rapidité extrême et à très bas prix, le nombre des épreuves, que git aujourd'hui tout le problème: ce n'est plus que sur des tirages de dix, de vingt, de trente mille exemplaires que peuvent être basées les bonnes opérations de librairie.
Cela dit, voyons par quels artifices on peut, à l'aide d'un courant galvanique, transformer le dessin d'un artiste en une planche en cuivre gravée en relief, et capable de donner un nombre indéfini d'épreuves à la presse typographique.
Toutes les applications qui ont été faites jusqu'ici des courants galvaniques aux besoins de l'industrie reposent sur la propriété suivante:
Lorsque qu'on fait passer, à l'aide de deux surfaces métalliques, un courant galvanique à travers une solution saline convenablement choisie, la surface par laquelle le courant débouche dans la solution est attaquée, corrodée, dissoute, et le métal entraîné est charrié par le courant vers l'autre surface, sur laquelle il est revivifié et précipité à l'état métallique. Mais, pour que cette action ait lieu également? sur toute l'étendue des deux surfaces, il faut que ces deux surfaces soient sur toute leur étendue dans des conditions identiques et également exposées à l'action du courant; car si certaines portions de ces surfaces, et certaines portions seulement, étaient recouvertes d'une courbe protectrice quelconque, celles-là ne seraient pas modifiées par le passage du courant, dont l'action s'exercerait exclusivement sur les parties qui ne seraient pas ainsi protégées.
|
|
|
Or, la surface métallique par laquelle le courant galvanique débouche dans la solution saline, ainsi que celle par laquelle il s'en échappe, peut-être du dessin, et l'action du courant qui passe peut être utilisée soit à déposer du métal sur les traits du dessin au pôle négatif, soit à enlever du métal d'entre les traits du dessin au pôle positif. Voici comment.
Soit une planche de cuivre rouge dont le poli et la planimétrie soient suffisamment parfait pour satisfaire aux exigences du tirage typographique. Sur cette planche un étale à chaud une couche si mince que l'on voudra d'un vernis résineux quelconque, et les vernis dont on fait usage sont en général composés de térébenthine de Venise, de poix blanche, de suif et de noir de fumée. Cette planche ainsi préparée est livrée à l'artiste, qui y trace son idée à l'aide d'un stylet suffisamment résistant pour entamer l'épaisseur du vernis. Son travail terminé, la planche est pour l'artiste un véritable dessin dans lequel les noirs sont représentés par les surfaces de cuivre mises à nu, les blancs ou les clairs par les surfaces intactes. Pour le chimiste, au contraire, cette planche ne sera qu'une surface métallique dont les différentes portions sont placées dans des conditions différentes, celles-ci étant livrées unes à l'action d'un courant, celles-là étant complètement abritées de cette action sous leur couche de vernis. Que l'on dispose, en effet, une planche ainsi préparée dans une solution d'un sel de cuivre, au pôle par lequel le courant s'échappe de la solution, incontinent le métal que le courant charrie avec lui se déposera sur tous les points où la surface du cuivre a été mise à nu, et il ne s'en déposera pas un atome en aucun autre point. Molécule par molécule le dépôt s'agrandira là où une fois il a commencé de s'effectuer, et les traits du dessin s'élèveront comme de petites murailles, et se détacheront en saillie sur le plan du vernis.
Renversons les conditions de l'expérience. Soit, comme tout à l'heure, une planche métallique convenablement dressée, et supposons que l'artiste trace sur cette planche son dessin avec une encre grasse, siccative et inattaquable aux acides. Que la planche ainsi préparée soit placée dans une solution d'un sel de cuivre, mais cette fois-ci au pôle par lequel le courant y débouche; et aussitôt l'action du courant s'exercera à entailler le métal dans l'intervalle des traits; et ceux-ci, au bout d'un certain temps fort court, surgiront en relief, leurs bords taillés à pic avec une netteté et une précision auxquelles le burin le plus hardi et le plus habile ne saurait atteindre.
Telles sont les deux idées principales sur lesquelles reposent toutes les tentatives sérieuses de galvanographie: obtenir un relief par dépôt au pôle négatif, par érosion au pôle positif. Viennent maintenant les difficultés d'exécution, et celles-ci sont nombreuses et malaisées à surmonter.
Dans le procédé opératoire que nous avons indiqué en premier lieu, c'est le trait même du dessinateur qui devient le moule dans lequel vient se déposer le cuivre réduit; et les moindres intentions de l'artiste se trouvent ainsi reproduites avec cette merveilleuse fidélité qui caractérise le moulage galvanique. Mais ce sillon lui-même, tracé avec une pointe conique ou triangulaire, est une tranchée à bords obliques dont le bord seul représente le trait du dessinateur. A mesure que ce sillon est comblé par les molécules de cuivre qui s'y précipitent, le trait s'élargit, et le premier mérite du procédé, sa merveilleuse exactitude, est dès lors sacrifié. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que la taille faite par le stylet dans le vernis fût à bords verticaux; et c'est déjà là une condition à peu près impossible à réaliser. D'ailleurs, cette condition fut-elle réalisable, la solution du problème n'en serait guère plus avancée pour cela. En effet, la taille dont il est question forme, à la vérité, une digue qui limite le dépôt de cuivre tant que cette taille n'est pas comblée; mais aussitôt que cette limite est franchie, le cuivre déborde de toutes parts: les lignes voisines se confondent par leurs sommets, et pour peu que les tailles du dessin soient serrées, le dépôt ne forme plus qu'une croûte massive et continue, dans laquelle les formes les plus saillantes de l'oeuvre sont à peine indiquées.
A la vérité, l'on a tiré parti de ce résultat pour résoudre le problème sous une autre forme. Considérant un dessin tracé dans un vernis, à l'aide d'une pointe, comme un moule à bon creux dont toutes les parties sont de dépouille, on a déposé dans ce moule du métal plastique, et on a prolongé le dépôt jusqu'à former une masse solide et continue: puis on a détaché la contre-épreuve du moule. Ici le travail du dessinateur était bien représenté par une planche en cuivre gravée en relief; mais ce relief n'avait, et ne pouvait avoir, que l'épaisseur même de la couche de vernis, dans laquelle le dessin était tracé; et l'on s'est trouvé renfermé entre les deux termes de ce dilemme jusqu'ici insoluble: exécuter le dessin dans un vernis épais, ce qui enlève au dessinateur toute la liberté et la souplesse de son crayon; exécuter le dessin dans un vernis mince, ce qui enlevé à la reproduction les reliefs qu'exigent les procédés de l'impression typographique.
Le deuxième mode opératoire que nous avons indiqué offre également des difficultés, mais elles sont d'un autre ordre. Ce ne sont plus les procédés de gravure, mais les procédés de dessin qui sont en défaut. Il ne s'agit plus, en effet, d'édifier une petite muraille de cuivre sur chacun des traits du dessin, mais bien de creuser entre chacun d'eux une fosse plus ou moins profonde; il s'agit, en d'autres termes, d'attaquer, de ronger, de dissoudre toutes les portions de la surface de cuivre que les traits du dessin ne protègent pas, en laissant entièrement intactes celles qui sont ainsi abritées; et pour cela faire il faut bien que toutes les portions qui doivent être enlevées soient également attaquables, que toutes celles qui doivent rester intactes soient également protégées. Ce sont là les deux conditions que devra remplir le procédé de dessin que l'on mettra en usage: et les procédés dont nous avons aujourd'hui connaissance ne nous paraissent pas encore de nature à remplir toujours, partout, et dans tous les cas, ces indispensables conditions. Toutefois, les gravures de W. Rémon, qui accompagnent cet article, et qui ont été obtenues sur de simples dessins, l'aide de procédés semblables à ceux que nous venons d'indiquer, sont de nature à convaincre nos lecteurs que si le problème n'est pas encore entièrement résolu, il touche du moins de bien près à la solution.
Quant à l'avenir qui est réservé à la galvanographie, il est difficile aujourd'hui d'en préciser les limites. Peut-être l'art typographique tout entier touche-t-il à une rénovation complète; et, chose singulière, cette rénovation ne serait qu'une renaissance des procédés anciens, que la découverte de l'imprimerie a fait tomber en désuétude. La tablette enduite de cire et le stylet remplaceraient le papier et le crayon; le copiste ou l'enlumineur succéderait à son tour à l'ouvrier compositeur, qui jadis lui succéda; et l'inépuisable richesse et la variété des anciens manuscrits pourraient bien renaître à la place de la sécheresse et de l'uniformité de notre impression moderne.
N. B. Les gravures qui accompagnent cet article ont été faites, à titre d'essai, sur des dessins que M. Garvani destine à une importante publication, qui paraîtra en octobre chez M. Hetzel, éditeur du Voyage où il vous plaira et des Scènes de la vie privée et publique des animaux.