Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny, la Collection Dusommerard.

PROJET DE LOI SOUMIS À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE 26 MAI.

«Messieurs,

«La dispersion des nombreux monuments rassemblés dans l'ancien musée des Petits-Augustins excite depuis longtemps de profonds et justes regrets. A défaut de ce grand établissement, qu'il serait impossible de recréer aujourd'hui, les amis de nos antiquités nationales ont souvent souhaité qu'il y eût à Paris un local destiné à recueillir tous les morceaux de sculpture, tous les débris historiques, tous les fragments du moyen âge, que d'heureux hasards peuvent encore faire découvrir, ou que de pieuses intentions peuvent léguer aux générations futures.»

Ainsi s'est exprimé M. le ministre de l'intérieur dans la séance du 26 mai, et il a soumis à la Chambre un projet de loi qui intéresse au plus haut degré les amis des sciences et des arts. Le gouvernement achète l'hôtel de Cluny à madame veuve Leprieur, moyennant la somme de 390.000 fr.; la ville de Paris cède à l'État la propriété du palais des Thermes et ces deux monuments réunis vont recevoir un musée archéologique, dont le noyau sera la collection fondée par feu M. Dusommerard.

Le palais des Thermes, l'hôtel de Cluny, la collection Dusommerard, ce sont trois choses dont Paris peut s'enorgueillir à juste titre, et que vous connaissez à peine, ô Parisiens insoucieux! Si vous habitez la rive droite, vous vous aventurez rarement au delà des ponts. Vous craignez de vous hasarder dans les rues de la Harpe, des Mathurins-Saint-Jacques, rues sombres, étroites, sinueuses, où deux charrettes forment une barricade, où les infortunés piétons sont incessamment bloqués entre d'humides murailles et des roues menaçantes. Quant à vous, indigènes du quartier Latin, étudiants joyeux, grisettes alertes, hôteliers rapaces, prolétaires laborieux, vous êtes trop occupés de vos plaisirs, de votre industrie, de votre dénûment, pour songer aux glorieux débris du passé. Voyez pourtant l'imposante ruine! Franchissez cette grille de fer qui vous sépare du palais des Thermes; ne faites attention ni à l'ignoble toiture dont on a chaperonné l'édifice, ni aux supports en pierre de taille si grotesquement mêlés à la maçonnerie romaine; mais entrez, avec une religieuse vénération, dans la grande salle, dont la voûte à arêtes s'arrondit majestueusement, dont le sol, percé au centre d'un trou circulaire, laisse voir de vastes souterrains: trois arcades ornent les parois, une niche rectangulaire s'enfonce dans le mur méridional. Les débris d'un bassin, des traces d'aqueducs, de fourneaux, de canaux de conduite, une poupe de navire sculptée sur l'une des consoles, indiquent la destination de cette salle, la seule qui ait survécu. Louée à un tonnelier, par bail emphytéotique du 7 mai 1789, elle a servi de magasin à futailles jusqu'en 1819, époque à laquelle M. Decazes, ministre de l'intérieur, indemnisa le locataire, et fit commencer des travaux de restauration.

Quel palais ce devait être que celui dont la salle de bains avait soixante-deux pieds de largeur, quarante-deux pieds de longueur et autant de hauteur! Il couvrait les flans du mont Leucotitius (la montagne Sainte-Geneviève) depuis le sommet jusqu'à la Seine. Fortunat, poète du sixième siècle, parle avec emphase des jardins immenses de la royale maison.


(Plan du Palais des Thermes et de l'Hôtel de Cluny).

Thermes.--A. Coupe de la salle des Thermes avec le jardin.--B. fourneau.--C. Bain chaud.--D. Dépendances.--E. Bain froid.--F. Cour.--G. Salle détruite en 1737.--H. continuation de l'édifice antique.

Hôtel de Cluny.--I. Chapelle.--Chambre de François Ier.--L. Chambre de d'Henri IV.--M. Galerie.--N. Escalier.--O. Pièce dite des Thermes.--P. Salle à manger.--Q. Salon et arrière salon.--R. Dépendances.--S. Partie de l'hôtel non occupé par la Collection de M. Dusommerard.

«Les cimes s'élèvent jusqu'aux nues et les fondements atteignent l'empire des morts,» dit Jean de Hauteville, écrivain du douzième siècle. Cette demeure était digne des illustres hôtes qui y séjournèrent successivement: Constance Chlore qui la fonda; Julien l'Apostat que les troupes auxiliaires y proclamèrent empereur; Valens et Valentinien, qui en datèrent des lois; puis Clovis et Clotilde, Childebert; Gisla et Rotrude, filles de Charlemagne; le savant Aleuin, abbé de Cantorbery. Mais les Normands saccagèrent le vieux monument; Philippe-Auguste en abattit une partie qui excédait la nouvelle enceinte de Paris, et donna le palais ainsi écorné à son chambellan Henri. Aux rois succédèrent les seigneurs et les prélats: Raoul de Meulan, Jean de Courtenay, l'archevêque de Reims, l'évêque de Bayeux. Les constructions romaines étaient déjà presque totalement détruites, quand Pierre de Chalus, abbé de Cluny, acheta, en 1310, le palais des Termes ou des Thermes, palatium de Terminis sed de Thermis. La résidence des empereur» et des rois devint alors l'hôtel abbatial de l'ordre de Cluny.

Le bâtiment actuel, commencé par Jean de Bourbon et terminé par Jacques d'Amboise en 1490, est, suivant les expressions du ministre, «un modèle presque unique d'une architecture dont les oeuvres religieuses semblent seules avoir pu vivre jusqu'à nous. Tous ceux qu'impressionnent les élégances gothiques admirent les bandeaux et les dentelures des fenêtres; la tourelle hardie avec son hélice de pierre, le style fleuri de la chapelle, les douze dais rangés le long de ses murailles, et sa voûte, dont les nervures, toutes basées sur un pilier central, s'éparpillent en gracieux réseau. A la valeur architecturale de l'hôtel de Cluny s'ajoute celle des souvenirs qui s'y rattachent. Dans une chambre qui existe encore, François Ier surprit Marie, veuve de Louis VII, en tête-à-tête avec le duc Suffolk, et fit légitimer immédiatement leurs amours clandestins par un cardinal qu'il avait eu la précaution d'amener.

L'une des premières troupes de comédiens qui s'établirent en concurrence avec les maîtres de la Passion donnait ses représentations à l'hôtel de Cluny. Les religieuses de Port-Royal, ces pieuses femmes qui eurent l'honneur d'avoir Racine pour historien, habitaient l'hôtel de Cluny en 1623. La tourelle servit aux observations astronomiques de Delille, de Lande et de Messier, que Louis XV avait surnommé le furet des comètes. Les appartements du premier et du second étage furent occupés par les grands établissements typographiques de MM. Moutard, Vincent, Fusch, Leprieur. Ainsi la politique, la religion, l'art dramatique, les sciences, l'imprimerie, revendiquent une part dans les annales de l'hôtel de Cluny.

De tous les habitants de ce manoir vénérable. M. Dusommerard est celui qui a fait le plus pour en assurer la conservation, en indiquant le parti que la science en pouvait tirer. Conseiller-maître à la cour des comptes, il employa, durant trente années, tous les loisirs que lui laissaient ses fonctions à recueillir des objets d'art, de sorte que l'ameublement se trouve en harmonie avec le local. Dans l'immense collection rassemblée par le savant et laborieux archéologue, le moyen âge ressuscite tout entier. Aussitôt qu'on y pénètre, on rompt avec la vie réelle, on est transporté aux temps de Charles VII ou de François Ier. Dès le vestibule, on passe entre deux haies de bahuts, d'émaux, de bas-reliefs coloriés, de groupes en marbre, de faïences vernissées, de tableaux de Jean Van Eyck ou de Lucas de Leyde. Nous voici dans la salle à manger. L'heure du repas va sonner; de hautes chaises attendent les convives; les fourchettes à deux dents, les cuillers et les couteaux à manche d'ivoire.

Collection Dusommerard. --Quenouille en bois représentant sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, Judith et Holopherne, et Rebecca à la fontaine. Collection Dusommerard.
--Miroir de toilette.
Collection Dusommerard. --Couteau en ivoire représentant le sacrifice d'Abraham.

Les hanapsgigantesques, garnissent la table. Sur les dressoirs sont étages les riches produits des fabriques de Limoge, de Faënza, de Montpellier; les vases en grès de Flandre, les plats de Bernard Palissy. Le salon, la chambre dite de François Ier, n'ont pas de moindres richesses; des figures d'enfants en ivoire, par François Flamand; un meuble florentin, marqueté de mosaïques, de lapis, de cornalines, de plaques d'or et d'argent; un lit dont le dais est soutenu par de belles cariatides, un échiquier en cristal de roche hyalin, plusieurs armures complètes, des boucliers repoussés, des bas-reliefs de bois ou de marbre, des glaces de Venise, des outils en fer et en acier ciselés et damasquinés. La chapelle regorge d'objets relatifs au culte: retables massifs, stalles en bois ouvré, tableaux à volets» diptyques et triptyques, reliquaires ciselés, missels manuscrits, encensoirs, custodes, crosses de cuivre ou d'ivoire, étoles, chapes, chasubles et ornements d'église. En sortant de l'hôtel de Cluny, on a fait un cours complet d'archéologie; on connaît les moeurs et usages d'autrefois; on sait comment nos ancêtres entendaient la vie spirituelle ou matérielle, comment ils s'habillaient et se meublaient, priaient et combattaient. La collection Dusommerard est une nécropole où chaque siècle a laissé des ossements.


Collection Dusommerard.--Viguière d'étain.




Collection Dusommerard.
--Étrier de François Ier.

Il faudrait un volume, un gros in-folio, pour énumérer seulement ce qu'elle renferme; mais, dans l'impossibilité de tout décrire, nous devons une mention spéciale aux curiosités dons nous donnons le dessin. Ces étriers sont ceux que portait François 1er à la bataille de Pavie. Conservés comme un trophée par le comte de Launoy, qui fit prisonnier le roi de France, ils ont été achetés à sa famille par M. Dusommerard. Ils sont en cuivre doré, maintenu par des barres d'acier. Ils présentent sur la face les lettres F. REX, et sur les tranches la couronne de France, avec les salamandres des Valois. Au bas, dans un lambrequin, ou lit cette devise: Nutrisco et exstinguo.

François Briot, orfèvre du seizième siècle, a donné les dessins de cette belle aiguière d'étain, qu'on peut comparer sans désavantage aux plus charmantes oeuvres de Benvenuto Cellini. Ce manche de couteau en ivoire, représentant le Sacrifice d'Abraham, surpasse en élégance les meilleurs morceaux des artistes dieppois.

Ce miroir de toilette, rehaussé d'un cadre de bois doré, d'une frisure et d'un médaillon d'ivoire, est surmonté du groupe de Vénus et des Amours. Cette quenouille en buis demande à être examinée à la loupe, tant les détails en sont fins et délicats. La hampe est enrichie de cinq sujets: Sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, Judith et Holopherne, et Rebecca à la fontaine. Ce sont de charmantes miniatures, sculptées avec un art dont le secret est aujourd'hui perdu.


Galerie Dusommerard.

A peine M. Dusommerard avait-il fermé les yeux, que des étrangers se présentèrent pour acquérir sa précieuse galerie: mais ses héritiers ont préféré la vendre à l'État. Ils ont accepté les 200.000 fr. que leur offrait la direction des Beaux-Arts, plutôt que de livrer l'oeuvre paternelle spéculateurs qui l'auraient dépecée ou emportée hors de France. Nous recueillerons bientôt le fruit de ce patriotique service. Après avoir acheté l'hôtel de Cluny» l'on adoptera sans doute les plans de M. Albert Lenoir, couronnés par l'Institut en 1833: une galerie intermédiaire unira les Thermes à l'hôtel; les deux édifices seront débarrassés des vieilles et sales maison» qui leur disputent l'air et le soleil, et la collection Dusommerard, convenablement classée, augmentée par de nouvelles trouvailles et de nouvelles acquisitions deviendra le plus beau musée archéologique de l'Europe.



Académie des sciences

COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DEPUIS LE COMMENCEMENT DE L'ANNÉE.

Il n'y a guère plus de vingt ans que le public a été admis aux séances de l'Académie des sciences. C'est le Globe qui le premier, en 1825, rendit un compte régulier des séances; jusque-là, il n'y avait été consacré dans la presse périodique que quelque articles courts et accidentels. La plupart des journaux, aujourd'hui, confient à des hommes spéciaux la rédaction d'un feuilleton hebdomadaire, destiné à mettre leurs lecteurs au courant des travaux de notre premier corps savant.

L'Illustration ne pouvait rester en dehors de ce mouvement qui porte les esprits à s'enquérir des découvertes scientifiques, soit qu'on les apprécie pour elles-mêmes, avec un amour désintéressé de la science, soit qu'on y cherche surtout leurs diverses applications pratiques. Il est donc dans notre intention de donner le résumé de ce qui se passe à l'Académie des sciences; seulement, mous nous bornerons à un compte-rendu trimestriel qui offrira plus d'un avantage sur l'analyse l'analyse hebdomadaire des séances. Il est facile d'en concevoir en effet, que nous serons mieux à même d'analyser une discussion et d'en faire ressortir les conséquences, lorsque nous aurons sous les yeux toutes les phases qu'elle aura subies, que si nous l'avions suivie pas à pas ne l'envisageant chaque fois qu'un point de vue unique sous lequel elle nous est présentée. De plus, nos résumés seront rédigés d'après les comptes-rendus officiels des séances que publient MM. les secrétaires perpétuels, ils offriront donc toutes les garanties d'exactitude. Néanmoins nos lecteurs ne doivent pas s'attendre à nous voir entrer dans les détails des moindres communications faites à l'Académie, ni même à les trouver toutes mentionnée ici. Nous ne pouvons évidemment nous occuper que de celles qui ont pris un développement d'une certaine étendue. Quant à l'impartialité, dont nous nous sommes fait une règle, nous laissons à nos lecteurs eux-mêmes le soin de l'apprécier.

I.

SCIENCES MÉDICALES.

Les médecins ont apporté, depuis quelques mois, à l'Académie des sciences, un tribut inaccoutumé; au lieu de n'occuper, comme à l'ordinaire, qu'un espace bien modeste dans les comptes-rendus, ils les ont envahis presque en entier, profitant de la courtoisie des sciences exactes et des sciences naturelles, qui leur ont cédé la place pour quelque temps.

En effet, cette affluence de mémoires sur la médecine, la chirurgie, l'anatomie, la physiologie, devait cesser bientôt. Quelques places vacantes et vivement désirées excitaient le zèle d'une foule de candidats, et, suivant l'usage, chacun d'entre eux adressait à l'Académie un ou plusieurs Mémoires, qui, tout en parlant d'autre chose, voulaient dire au fond; «Nommez-moi à la place de M. Double, de M. Larrey, etc.» Les nominations faites, nous courons grand risque de voir voir arriver au bureau beaucoup moins de Mémoires, car le uns ont obtenu ce qu'ils voulaient, les autres n'ont plus rien à demander jusqu'à nouvel ordre.

Quoi qu'il en soit, le public studieux ne peut que se féliciter de cette émulation, de cette sorte de concours entre des candidats parmi lesquels on comptait bon nombre d'esprits supérieurs, dont les travaux à cette occasion sont acquis à la science, et resteront comme autant de titres dans l'avenir de ceux qui n'ont pu encore, cette fois, arriver au fauteuil académique. Quant aux trois hommes éminents qui ont obtenu cet honneur, leur passé nous est un gage d'un avenir fécond en travaux du premier ordre.

Deux places étaient devenues vacantes dans la section de médecine et de chirurgie, telle de M. Double et celle du vénérable Larrey.

Parmi les candidats nombreux qui se présentaient pour la première, trois médecins haut placés dans la science se partageaient les voix de l'école et du monde médical, M. Andral et M. Rayer, non moins célèbres par leurs ouvrages que par leur pratique, et M. Cruveilhier, qui a fait pour l'anatomie pathologique ce que la mort avait empêché Bichat d'exécuter.

On s'accordait assez généralement à placer M. Andral au premier rang, et la section, juge suprême en ce point, partageait l'opinion générale; mais on était fort embarrassé de savoir comment s'en tirer poliment avec les deux autres candidats, qui ne sont pas de ces hommes qu'on puisse traiter sans cérémonie.

On a toujours reproché à la médecine de s'entendre fort bien avec la mort, et nous devons avouer humblement que cette fois la mort vint merveilleusement en aide à messieurs les médecins candidats et académiciens. Une place devint vacante, dans la section d'agriculture, par le décès de M. Morel de Vindé; alors M. Rayer se désista de sa candidature en médecine, et arguant de ses travaux sur quelques maladies des animaux domestiques, il se présenta comme candidat pour la section d'agriculture.

Restaient deux candidats qui dominaient évidemment les autres, et l'on pensait que la section les présenterai tous deux sur la même ligne; c'était un honneur mérité, une sorte de dédommagement pour le moins heureux.

Mais la section académique n'a pas cru devoir agir ainsi. Elle a placé au premier rang, et sur la même ligne que M. Andral, M. Poiseuille, à qui ses beaux travaux sur la circulation ouvriront sans doute un jour les portes de l'Institut, mais dont les titres, aux yeux du public médical, ne sont pas supérieurs, ni même égaux à ceux de M. Cruveilhier.

Au second rang était M. Cruveilhier.
Au troisième. MM. J. Guérin et Bourgery.
M. Andral a été élu le 6 mars.

Quinze jours après la nomination de M. Andral, M. Rayer a été élu en remplacement de M. Morel de Vindé. Que M. Rayer entrât à l'institut, rien de plus juste; mais qu'il y soit entré dans la section d'agriculture, c'est là un de ces coups de théâtre académiques dont tout le monde est surpris; car enfin, malgré ses travaux sur la morve et le farcin, ce n'est point comme vétérinaire ni comme agronome, c'est comme médecin que M. Rayer a été nommé membre de l'institut. Loin de nous la pensée de critiquer un choix auquel tout le monde applaudit; mais ce qui nous semble moins à l'abri de la critique, c'est la division de l'Académie par sections, division qui nous parait tout-à-fait inutile, peut-être même un peu contraire à la fusion, à la fraternité si désirables dans un corps savant, et dont le résultat principal est d'amener, par exemple, l'admission dans la section d'astronomie d'un médecin qui aurait étudié l'influence de la lune sur les maladies.

Pendant que l'Académie s'occupait de remplacer M. Double, les candidats se présentaient en foule pour le fauteuil de M. Larrey, et chacun d'eux faisait de son mieux pour l'obtenir.

Ces candidats pouvaient se diviser en deux classes, les chirurgiens proprement dits et les hommes spéciaux. Parmi ces derniers, un opérateur habile qui, le premier, a employé sur le vivant les instruments de la lithotritie, avait, disait-on, beaucoup de chances d'être élu, quoiqu'il eût pour rivaux des hommes plus haut placés que lui dans la science. On s'en étonnait: «Et pourtant, disait M...., chirurgien lui-même et membre de l'institut, rien n'est plus facile à concevoir.

«Les membres de l'Institut se divisent en trois classes: 1º ceux qui ont la pierre; 2º ceux qui ne l'ont pas et qui craignent de l'avoir; 3º enfin, et ce sont les moins nombreux, ceux qui ne l'ont pas et qui ne craignent pas de l'avoir. Ces derniers seulement, ajoutait M......, ne voteront pas pour le lithotriteur.

Cependant cette prédiction ne s'est pas tout-à-fait réalisée, la section n'a pas admis d'hommes spéciaux parmi les candidate qu'elle a présentés, et M. Civiale n'a pu réunir que quinze voix. Ce doit être une consolation pour l'inventeur des instruments de la lithotritie, de voir que du moins il n'a pas été vaincu avec ses propres armes.

Les candidats présentés aux choix de l'Académie étaient portés sur la liste dans l'ordre suivant:

1° M. Lallemand;
2º M. Lisfranc;
3º M. Ribes;
4º MM. Velpeau et Gerdy;
5º MM. Amussat et Bégin;
6° M. Jobert de Lamballe.

L'ordre de cette liste a beaucoup surpris le monde médical. Des travaux remarquables et le respect dû à son âge faisaient comprendre que M. Lallemand occupât le premier rang; mais la section de médecine et de chirurgie peut seule nous dire quels motifs lui on fait placer au quatrième et au cinquième rang MM. Velpeau, Gerdy et Bégin, qui pouvaient figurer au premier; pourquoi M. Jobert s'est vu rejeter au sixième rang, etc.

Nous aurions beaucoup à dire sur ce chapitre; mais, loin de chercher le scandale, nous le fuyons, et nous savons qu'on doit la paix aux vaincus.

Des voix qui n'avaient pu se faire écouter au sein de la section ont repris de l'influence dans le comité secret. L'Académie a voulu discuter non-seulement les titres scientifiques, mais tous les antécédent des candidats, et connaître non seulement le savant, mais aussi l'homme sur qui devrait tomber son choix; puis, après cette enquête solennelle, et sans s'arrêter à l'étrange classification de la section de chirurgie, elle a élu M. Velpeau.

Maintenant qu'à l'agitation électorale, aux angoisses de la lutte, a succédé le calme, essayons de donner à nos lecteurs une idée sommaire des travaux les plus intéressants dont on ait entretenu l'Académie dans ces derniers temps.

Une question importante dans ses rapports avec les sciences médicales et avec l'économie sociale tout entière, c'est celle de la formation des matières azotées neutres de l'organisation et des matières grasses, qui passent successivement des végétaux aux herbivores et de ceux-ci aux carnassiers. Cette question se rattache à tous les phénomènes de l'alimentation.

MM. Dumas et Boussingault, dans leur Essai de physiologie chimique, avaient posé en principe que l'albumine, la librine et la caséine, ces trois substances si abondamment répandues dans les solides ou les liquides de l'économie, existant dans les plantes; qu'elles passent toutes formées dans le corps des herbivores, d'où elles sont transportées dans celui des carnivores; que les plantes seules ont le privilège de fabriquer ces produits, dont les animaux s'emparent, soit pour les assimiler, soit pour les détruire, selon les besoins de leur existence.

Etendant ces principes à la formation des matières grasses, qui, selon eux, prennent complètement naissance dans les plantes, ces auteurs les avaient considérées comme venant jouer dans les animaux le rôle de combustible ou même quelquefois un rôle transitoire, et avaient résumé l'ensemble de ces vues et leurs conséquences dans le tableau suivant:

         LE VÉGÉTAL                            L'ANIMAL

Produit des matières azotées neu-     Consomme des matières azotées
        tres.                               neutres.
  --    des matières grasses.           --  des matières grasses.
  --    des sucres fécules, gom-        --  des sucres, fécules,
        mes.                                gommes.
Décompose l'acide carbonique.         Produit de l'acide carbonique.
  --      l'eau.                        --    de l'eau.
  --      les sels ammoniacaux.         --    des sels ammoniacaux.
Dégage de l'oxygène.                  Consomme de l'oxygène.
Absorbe de la chaleur.                Produit  de la chaleur.
  --    de l'électricité.               --     de l'électricité.
Est un appareil de réduction.         Est un appareil d'oxydation.
Est immobile.                         Est locomoteur.

Dans un mémoire sur les matières azotées neutres de l'organisation, lu à l'Académie le 28 novembre 1842, MM. Dumas et Cahors admettent que les plantes sont chargées de fabriquer la protéine, qui sert de base à l'albumine, à la fibrine et à la caséine; que les animaux peuvent bien modifier cette matière, l'assimiler ou la détruire, mais qu'il ne leur est pas donné de la créer. Après avoir, par des analyses délicates, reconnu les proportions élémentaires de ces substances, ils ont été conduits, par les déductions les plus logiques, à émettre cette proposition, que l'obligation indispensable où sont tous les animaux de faire entrer dans leur régime les matières azotées neutres qui existent dans leur propre organisation, la présence de la presque totalité de ces matières dans l'urée chez l'homme et les herbivores, dans l'acide urique chez les oiseaux et les reptiles; enfin, ce fait que l'homme rend en urée à peu près tout l'azote qu'il a reçu sous forme de matière azotée neutre, permettent de considérer comme presque certain que toute l'industrie de l'organisme animal se borne, suit à s'assimiler cette matière azotée neutre quand il en a besoin, soit à la convertir en urée.

«L'analyse de la farine des céréales, disent ces auteurs, nous apprend à y reconnaître; 1º l'albumine; 2º la librine; 3º la caséine; 4º la glutine; 5º des matières grasses; 6º de l'amidon, de la dextrine et du glucose ou sucre.

«Nous regardons comme démontré que tout aliment des animaux renferme sinon les quatre premières substances, c'est-à-dire les matières azotées neutres, du moins quelques-unes d'entre elles.

«Nous admettons que dans les cas où l'amidon, la dextrine et le sucre disparaissent de l'aliment, ils sont remplacés par des matières grasses, comme cela se voit dans l'alimentation des carnivores.

«Nous voyons enfin que l'association des matières azotées neutres avec les matières grasses et les matières sucrées ou féculentes constitue la presque totalité des aliments des animaux herbivores.

«Ne ressort-il pas de là ces deux principes fondamentaux de l'alimentation:

«1º Que les matières azotées neutres de l'organisation sont un élément indispensable de l'alimentation des animaux;

«2 Qu'au contraire les animaux peuvent, jusqu'à un certain point, se passer de matières grasses; qu'ils peuvent se passer absolument de matières féculentes ou sucrées, mais à la condition que les graisses seront remplacées par des quantités proportionnelles de fécules ou de sucres et réciproquement.»

Enfin, le 13 février dernier, M. Payen lut en son nom et en celui de MM. Dumas et Boussingault un Mémoire du plus haut intérêt, intitulé; Recherches sur l'engraissement des bestiaux et la formation du lait. Ce mémoire contient les propositions suivantes:

Les matières grasses ne se forment que dans les plantes; elles passent toutes formées dans les animaux, et là peuvent se brûler immédiatement pour développer la chaleur dont l'animal a besoin, ou se fixer plus ou moins modifiées dans les tissus pour servir de réserve à la respiration.

Les animaux carnivores contiennent des matières grasses, et ils n'en rejettent par aucune de leurs excrétions. C'est dans ces animaux, par conséquent, qu'il est facile de reconnaître d'où viennent ces matières et comment elles disparaissent.

Chez les chiens, le chyle qui se forme sous l'influence d'une alimentation riche en fécule ou en sucre, celui qui provient de la digestion de la viande maigre, sont également pauvres en globules, translucides, et n'abandonnent que peu de chose à l'éther.

On observe des caractères tout opposés dans le chyle résultant de la digestion d'aliments gras.

Les substances grasses de nos aliments passent donc, sans altération profonde, dans le chyle et de là dans le sang.

La matière grasse toute faite est donc le principal, sinon le seul produit à l'aide duquel les animaux puissent régénérer la substance adipeuse de leurs organes, ou fournir le beurre de leur lait.

Pour les herbivores, l'origine de la graisse n'est pas aussi facile à déterminer que pour les carnivores. Trouve-t-on dans les plantes assez de matière grasse pour expliquer à son aide l'engraissement du bétail et la formation du lait, ou faut-il, avec Hubert et M. Liebig, admettre que les graisses animales sont les produits de certaines transformations du sucre ou de l'amidon des aliments?

Cette dernière opinion se trouve appuyée par des observations de M. Dumas, et se fonde d'ailleurs sur des principes très admissibles en chimie; toutefois, les auteurs du Mémoire que nous analysons adoptent une opinion contraire.

Suivant eux, c'est dans ses aliments que le boeuf à l'engrais trouve toute faite la graisse qu'il s'assimile, que la vache trouve le beurre de son lait.

Dans leur opinion, les matières grasses se formeraient principalement dans les feuilles des plantes, et elles y affecteraient souvent la forme et les propriétés des matières cireuses. En passant dans le corps des herbivores, ces matières, forcées de subir dans leur sang l'influence de l'oxygène, y éprouveraient un commencement d'oxydation, d'où il résulterait l'acide stéarique ou oléique qu'on rencontre dans le suif. En subissant une seconde élaboration dans les carnivores, ces mêmes matières oxydées de nouveau produiraient l'acide margarique qui caractérise leur graisse. Enfin, par une oxydation plus avancée, ces divers principes pourraient produire les acides gras volatils du sang et de la sueur, et, par une combustion complète, se changeraient en acide carbonique, et seraient éliminés de l'économie.

En des points sur lesquels s'appuyait M. Liebig pour attribuer aux fécules et aux sucres l'origine des matières grasses, c'était l'analyse faite par lui de substances végétales comme le maïs, par exemple, qui, suivant le célèbre professeur de Giessen, ne renfermerait pas un millième de graisse ou de matières semblables.

De nouvelles analyses faites par MM. Payen, Dumas et Boussingault ont fait reconnaître dans le maïs 7, 5 à 9 pour 100 de matières grasses; dans le foin sec, 2 pour 100 (Mémoire du 13 février); dans la paille d'avoine, 5 pour cent; dans la luzerne, 3, 5 pour 100, et dans le son, 5 pour 100 de ces matières liquides ou solides.

D'expériences longues et faites avec soin il résulte que, pour produire une quantité de beurre qui s'élève 67 kilog., une vache mange une quantité de foin qui renferme au moins 69 kilog., et probablement 70 kilog., ou même plus encore de matières grasses» c'est-à-dire que la vache extrait de ses aliments presque toute la matière grasse qu'elle y trouve pour la convertir en beurre.

De plus, la vache prend encore à ses aliments les matières azotées neutres qu'ils contiennent et les converti! en lait, tandis que le boeuf n'en assimile qu'une partie; d'où l'on peut conclure que, sous le rapport économique, la vache laitière mérite la préférence, s'il s'agit de transformer un pâturage en produits utiles à l'homme.

D'autres expériences ont prouvé: 1º que la pomme de terre, la betterave et la carotte n'engraissent que quand on les associe à des produits renfermant des corps gras, comme les pailles, les graines des céréales, etc.; 2º qu'à poids égal, le gluten mêlé de fécule et la viande riche en graisse produisent un engraissement qui, pour le porc, diffère dans le rapport de 1 à 2.

Aux propositions émises dans ce Mémoire M. Liebig fit l'objection suivante (séance du 6 mars):

On a dit qu'une vache trouvait dans ses aliments la matière grasse de son beurre; mais on n'a pas parlé de ses excréments, qui contiennent une quantité de graisse presque égale à celle des aliments. Si en six jours une vache reçoit dans sa nourriture 736 grammes de graisse, et qu'elle en rende dans ses excréments 717 g. 56, d'où proviennent les 3 k. 116 g. de beurre qu'elle produit dans ce même espace de temps?

M. Magendre crut devoir ajouter à cette objection de M. Liebig que ses propres observations comme membre de la commission chargée d'expériences pour l'alimentation des chevaux de l'armée l'avaient conduit, ainsi que ses collègues, à des résultats analogues à ceux du professeur de Giessen.

M, Dumas, opposant à l'objection de M. Liebig une argumentation habile, établit que ce professeur a raisonné d'après des faits observés, non sur un même animal, mais sur des animaux différents, de manière à présenter, non pas une expérience, mais l'hypothèse suivante: Si l'on suppose qu'une vache qui a mangé un foin très pauvre en matière grasse ait donné beaucoup de lait très riche en beurre et produit beaucoup d'excréments très riches en matière grasse, ne deviendra-t-il pas bien vraisemblable que la graisse des aliments ne produit pas le beurre?

M. Dumas ajoute que ce n'est plus 2 pour 100 de graisse qu'il faut compter dans le foin, mais bien 4 ou 5 pour 100, ainsi qu'il résulte de nouvelles expériences qui sont venues fortifier encore l'opinion émise par les chimistes français et par Tiedemann et Gemelin.

Dans la séance du 6 mars et flans celle du 13, MM. Payen et Boussingault ont démontré que les résultats obtenus par la commission citée par M. Magendre avaient une signification précisément contraire à celle qui était restée dans les souvenirs de l'honorable académicien.

M. Liebig, dans une note adressée à l'Académie, et lue à la séance du 3 avril, a repris la discussion avec une énergie nouvelle. Le chimiste allemand semble piqué au vif des arguments quelque peu ironiques du professeur français, et il cherche à lui rendre la pareille en termes qui seraient fort amers s'ils étaient justes.

M Dumas fait remarquer qu'au point où cette discussion est amenée, il faut s'en rapporter aux faits, et laisser de côté les raisonnements; c'est nue question d'agriculture pratique, et qui ne peut être résolue définitivement que par des expériences bien combinées.

L'honorable président de l'Académie réfute ensuite, avec beaucoup de dignité et de la manière la plus claire, les insinuations de M. Liebig, et, arrivant à la partir de sa lettre où ce chimiste assure avoir fait une expérience réelle sur la production du lait, il déclare qu'en présence de cette affirmation il croit devoir se borner à dire que, si l'expérience de M Liebig est réelle, elle est en pleine contradiction avec celle qui a servi de contrôle aux vues des chimistes de Paris.

Après quelques explications données par M. Boussingault, pour établir qu'on ne peut tirer de ses anciennes recherches aucune conclusion qui soit applicable à la question actuelle, M. Dumas, répondant à M. Ray-Lussac, qui est chargé de la défense de M. Liebig, rappelle que ce dernier a fait parvenir à Paris, sur la question dont il s'agit, un article en allemand, une lettre le 6 mars, enfin sa lettre de ce jour; et, citant une traduction textuelle de l'article en allemand, M. Dumas termine en démontrant que, d'après l'identité des nombres que renferme cet article avec ceux qui résultent des expériences de M. Boussingault et ceux des lettres de M. Liebig, on devait conclure qu'il n'y avait pas eu de nouvelle expérience jusqu'à ce que M. Liebig eût assuré le contraire.

Dans cette même séance M. Dumas présente, de là part de M. Lewy de Copenhague, une Note sur la cire des abeilles. Ce jeune médecin y prouve que la potasse concentrée et bouillante dissout la cire et la transforme en acides gras, contrairement à l'opinion reçue et soutenue notamment par M. Liebig, qui, reconnaissant que les matières grasses des végétaux se rapprochent de la cire, se refuse à admettre qu'une matière grasse non saponifiable comme la cire puisse, sous l'influence de l'organisme, se transformer en acides stéarique et margarique. M Lewy conclut de ses expériences qu'il n'y a entre les principes de la cire et ceux des corps gras ordinaires d'autre différence que celle qui résulte d'une oxydation plus ou moins avancée.

Enfin, dans la séance du 17 avril. M. Payen, qu'une indisposition avait forcé à s'absenter le 3, oppose des faits positifs à quelques assertions de M. Liebig. Ainsi, cet habile chimiste a dit que la chair des carnivores, qui sont de tous les animaux ceux qui mangent le plus de graisse, ne contient pas de graisse et n'est pas propre à l'alimentation; et pourtant ce sont des carnassiers, les baleines, cachalots, phoques, etc., qui accumulent et nous fournissent les plus énormes masses de graisse. Les chats contiennent souvent des proportions considérables de graisse, et sont au moins aussi gras que les lapins, etc. M. Payen termine en disant qu'il n'existe probablement pas de graines de monocotylés ou de dicotylés, pas une spore de champignon, pas une sporule microscopique de cryptogame, qui ne renferme en quantité notable des matières grasses.

Cette immense question est loin d'être éclairée complètement. Quoique en lisant les Mémoires des chimistes français, on se sente entraîné vers leur opinion par la manière claire et logique dont elle est exposée et par les expériences nombreuses qui en sont la base; quoiqu'on souhaite vivement que de nouveaux travaux viennent sanctionner cette loi posée par un esprit essentiellement juste et grand dans ses vues, cependant on reste encore en suspens; M. Liebig n'est pas homme à abandonner si facilement le terrain, et l'on attend que de nouvelles preuves amènent la conviction.

Recherches sur la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon de l'espèce humaine. Tel est le titre d'un Mémoire lu par MM. Andral et Gavarret. Des expériences faites par ces auteurs il résulte:

Que la quantité d'acide carbonique exhalée par le poumon dans un temps donné? varie en raison de l'âge, du sexe et de la constitution des sujets.

Chez l'homme, la quantité d'acide carbonique exhalée va croissant de huit à trente ans, puis décroît à partir de cet âge, et surtout après quarante ans. Cette quantité va de 5 grammes 12 g. 2 de carbone par heure de huit à trente ans, et de 10 g. 1 à 5 g. 8 de quarante à cent deux ans.

Chez la femme, la quantité d'acide carbonique exhalée va en croissant jusqu'à la puberté, puis s'arrête au moment où les menstrues s'établissent, et demeure au chiffre de 6 g. 1 de carbone pour une heure, comme chez les enfants, jusqu'à l'époque où les menstrues cessent; elle augmente alors pendant quelque temps, et parvient à 8 g. 1 de carbone, puis de nouveau décroît sous l'influence de l'âge.

La suppression des menstrues par maladie ou par grossesse amène aussi l'augmentation de la quantité d'acide carbonique exhalé par le poumon.

Enfin, dans les deux sexes, cette quantité est d'autant plus grande que la constitution est plus forte et le système musculaire plus développé.

M. Perry a présenté un Mémoire intéressant sur la part qu'on doit, suivant lui, accorder à la rate dans l'étiologie et la thérapeutique des fièvres intermittentes.

Plusieurs Mémoires de chirurgie et d'anatomie ont été lus par MM. Velpeau, Bégin, Hubert de Lamballe, Amussat et Leroy-d'Etiolles.

Ou croyait en avoir fini avec l'arsenic, mais point du tout; il a fallu que l'ancienne commission nommée vers l'époque d'un procès fameux s'occupât de nouveau de cette substance redoutable.

M. de Gasparin avait communiqué à l'Académie une note d'où résultait ce fait, que les moutons et les boeufs semblaient peu sensibles aux effets toxiques de l'arsenic, et que l'acide arsénieux à haute dose était, chez ces animaux, un moyen thérapeutique fort utile dans certaines affections de la poitrine.

La commission ne s'est pas encore prononcée; mais, au milieu des notes et des mémoires que cette communication a fait pleuvoir sur le bureau de l'Académie, un travail de MM. Plandin et Danger semble établir que l'acide arsénieux est très peu absorbé par la muqueuse des voies digestives chez les moutons; que ces animaux supportent généralement assez bien l'ingestion de cette substance, mais qu'elle est inévitablement funeste pour eux quand on l'introduit dans l'économie en la plaçant sous la peau.



Revue algérienne

PORT D'ALGER--COLONISATION DE L'ALGÉRIE.


Port d'Alger--Le port d'Alger est situé à l'ouest et à l'entrée d'une rade entièrement ouverte aux vents du large; il a été construit en 1530 par Khaïr-Eddin, frère de Barberousse. A 300 mètres en mer, existait un banc de roches, ou îlots, en arabe Al-Djézaïr, d'où Alger a pris son nom. Les Espagnols y avaient fait un fort; Khaïr-Eddin les en chassa, et réunit ces îlots à la ville par une jetée: c'est la jetée appelée Khaïr-Eddin Plus tard, on forma une petite darse de 3 hectares, au moyen d'un môle construit à l'extrémité sud de l'île, et lancé vers le sud à 150 mètres dans la mer. Ce môle, duquel dépend la conservation de la darse, était en 1830, époque de l'occupation d'Alger par l'armée française, dans un état de délabrement complet et de ruine imminente, malgré les travaux considérables des Turcs. C'était sur ce point qu'ils portaient toutes les ressources dont ils pouvaient disposer en esclaves et en argent; cependant l'ouvrage de chaque campagne était sans cesse détruit pendant la saison du gros temps. Il en fut de même des premiers travaux exécutés par les ingénieurs français, qui ne purent réussir à se rendre maîtres de la violence des flots, sur un point où ils ont des effets d'une puissance extraordinaire, qu'en recourant à des moyens de construction plus puissants que ceux qu'on avait employés jusqu'ici. Tandis que les blocs les plus forts employé dans la digue de Cherbourg ne pèsent pas plus de 5 à 6 mille kilogrammes, on entassa dans la jetée à Alger des blocs de 22 mille kilogrammes. Mais comme l'extraction et le transport de blocs aussi considérables eût été à peu près impossible, M. Poirel, Ingénieur, chargé en chef de la direction des travaux, eut l'heureuse idée de les fabriquer artificiellement, au moyen du béton, matière connue de tous les constructeurs, et qui a la propriété de durcir dans l'eau. Grâce à cette invention, le môle a pu être reconstruit tout entier à neuf, en quelques années, et avec une solidité désormais l'épreuve des plus grosses mers.


Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui s'immergent par an.

Le système généralement employé de nos jours pour la construction des jetées à la mer est celui que l'on connaît sous le nom de jetées à pierres perdues. Il était pratiqué chez les Romains, ainsi qu'on le voit par les restes du port de Civita-Vecchia. La dimension des matériaux employés à la composition de ces anciennes jetées est généralement de 3 mètres cubes au plus, encore sont-ils remués par la mer, et éprouvent-ils toujours quelque dérangement par les mouvements les plus violents des vagues. Il a été reconnu qu'à Alger un volume de 10 mètres cubes était nécessaire pour que le bloc fût immuable, et ceux que M. Poirel a fabriqués artificiellement en béton dépassent même ce volume.

Ces blocs sont faits de deux manières différentes: les uns se construisent dans l'eau, sur la place même qu'ils doivent occuper; les autres sont fabriqués à terre, pour être ensuite lancés à la mer.

Les premiers se font en immergeant du béton dans des caisses échouées sur l'emplacement des blocs. Ces caisses sont de grands sacs en toile goudronnée, dont les parois sont fortifiées par quatre panneaux en charpente, sur lesquels la toile est étendue et fixée. La masse de béton qui la remplit peut donc se mouler parfaitement sur le terrain» et se lier avec lui par les aspérités mêmes qu'il présente. Ces caisses-sacs sont préparées sur le chantier et lancées dans le port, d'où elles sont remorquées par des pontons, et amenées en flottant sur la place qu'elles doivent occuper. On les y fixe au moyen de petites caisses en bois, amarrées tout autour de la caisse-sac, et remplies de boulets. La caisse-sac une fois mise en place, on y établit une machine à couler, qui pose sur un échafaudage volant, communiquant avec la terre par un pont de service.

La deuxième espèce de blocs, qui se fait à terre, est fabriquée dans des caisses sans fond, formées de quatre panneaux à assemblage mobile. Cinq à six jours après le remplissage, on enlève ces panneaux, qui servent pour un autre bloc. Le béton, ainsi mis à nu, a acquis, au bout d'un mois ou deux au plus, suivant la saison, une consistance suffisante pour que le bloc puisse être lancé à la mer. Les blocs sont préparés sur des chariots qui roulent sur des chemins de fer. On emploie deux modes d'immersion: le premier, en faisant poser le bloc sur deux planches suiffées, et en donnant au chariot une légère inclinaison, qui suffit pour que le bloc glisse par son propre poids; dans le second mode d'immersion, le bloc, placé sur une cale inclinée, est d'abord descendu dans l'eau jusqu'à ce qu'il plonge d'un mètre à l'avant; dans cette position, il est saisi par une machine composée de deux flotteurs, entre lesquels il est symétriquement placé. Ces flotteurs le saisissent au moyen de chaînes passées en dessous du bloc, et le transportent en le maintenant sur l'eau, à l'instar des chameaux dont les Hollandais se servent pour alléger les vaisseaux et les faire passer sur les hauts-fonds.

Les travaux exécutés pour la consolidation de l'ancien môle, et les 150 métrés de nouvelle jetée construits jusqu'en 1812 avaient eu pour résultat d'augmenter un peu l'étendue du port d'Alger et d'ajouter beaucoup à la sécurité des navires. La rade d'Alger, comme on le voit sur la carte, forme à peu près un demi-cercle» ouvert du côté du nord. Son extrémité orientale se termine au cap Matifou; la ville d'Alger est presque à son extrémité occidentale. Ainsi la rade est garantie des vents d'ouest par le massif d'Alger; des vents du midi, par les hauteurs qui se rattachent à ce massif, et, plus loin, par le petit Allas; et, des vents d'est, par le promontoire qui finit au cap Matifou; mais elle reste ouverte à tous les rhumbs de vent qui viennent du nord, et qui sont d'autant plus dangereux qu'ils poussent les bâtiments à la côte. A l'est de la porte Bab-Azoun, extrémité méridionale de la ville, et à 300 mètres environ du rivage, est une roche, couverte de 2 mètres d'eau seulement, qu'on nomme la roche Algefna. A l'est de cet écueil en est un autre, couvert de 5 métrés d'eau, dit Roche-Écueil ou Écueil-sans-nom.

L'utilité de l'établissement d'un grand port à Alger, dans l'intérêt de la marine militaire comme de la marine marchande, et approprié aux besoins de l'une et de l'autre, a été unanimement reconnue par les partisans de l'occupation restreinte, aussi bien que par ceux de l'occupation étendue. Un bon port est, pour les uns, le principal, sinon le seul profit qu'on peut retirer de notre possession africaine; pour les autres, une condition indispensable du développement de notre puissance. Mais l'importance même de cet établissement maritime, l'étendue à lui donner, le temps et la dépense à consacrer à sa création, toutes ces graves questions à résoudre, expliquent les lenteurs qui ont fait ajourner jusqu'en 1812 l'adoption d'un plan définitif.

De nombreux projets ont été soumis à l'appréciation du gouvernement. Le plus ancien, qui remonte à 1835, est de M. de Montluisant, ingénier en chef, directeur des travaux hydrauliques à Toulon. D'autres ont été successivement présentés par MM. Rang, capitaine de corvette; Delassaux, capitaine de vaisseau; Lainé, contre-amiral; Poirel, ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées; Raffeneau de Lile, inspecteur général des Ponts-et-Chaussées, et Bernard, également général divisionnaire attaché à la marine.

Pendant la session de 1812, une vive discussion s'est engagée à la Chambre des députés dans les séances des 4 et 5 avril, au sujet de ce que l'on a appelé le petit projet de port de M. Poirel, et le grand projet de M. Raffeneau de Lile. Le gouvernement, mis en demeure de se prononcer entre ces divers projets, a fait connaître le 14 avril, à la commission chargée de l'examen du budget pour 1843, que son choix s'était fixé en faveur d'un travail nouveau proposé par M. Bernard, et qui est un intermédiaire entre ceux de M. Poirel et Raffenau de Lile, qu'il modifie à peu près également. Ce travail, que nous publions dans la carte ci-jointe a obtenu la sanction du conseil d'amirauté. M. Bernard fait partir la jetée sud d'une pointe de rocher au nord et près du fort Bab-Azoun jusqu'à l'Écueil-sans-Nom; puis il prolonge le môle, en partant de l'extrémité des 150 mètres exécutés et se dirigeant vers le sud-est, un quart est dans une longueur de 500 mètres. Quinze vaisseaux pourront s'amarrer à la jetée; la dépense est évaluée 16 millions, 5 à 6 millions de moins que celle du projet Raffenau. La chambre des députés, dans sa séance du 26 mai dernier, a augmenté de 600,000 francs le crédit de 900,000 francs porté au budget de 1843 pour la construction du port d'Alger. L'allocation de 1.500.000 francs en ajournerait l'achèvement jusqu'en 1854. L'intérêt de notre domination en Algérie exige, au contraire, que les travaux de cet établissement maritimes dont l'utilité est unanimement proclamée, soient poussée plus activement, et il est à désirer que les ateliers reçoivent un développement tel, qu'une allocation de 3 à 4 millions puisse être annuellement employée; car ce n'est que lorsque nos flottes seront assurées de trouver sur la rive algérienne, presque en face de Toulon, un refuge et un abri, que la prophétie de Napoléon se réalisera, et que la Méditerranée deviendra bien réellement un lac français.

Colonisation de l'Algérie.--C'est en 1843 la première fois qu'un crédit spécial pour la colonisation figure au budget; c'est la première fois aussi que le gouvernement a annoncé d'une manière certaine et positive que son intention était non pas de coloniser lui-même ni de cultiver ou faire cultiver les terres pour son propre Compte, mais de favoriser par tous les moyens possibles la colonisation européenne en Afrique.

Divers systèmes étaient en présence, M. le lieutenant-général Bugeaud s'est prononcé dans plusieurs écrits pour la colonisation militaire, M le duc de Dalmatie, président du conseil et ministre de la guerre, a déclaré, au nom du cabinet, dans la séance de là Chambre des dépotés du 26 mai dernier, que la colonisation militaire ne pouvait aboutir à des résultats avantageux, et que la colonisation civile, qui amène la famille, est la plus féconde et la meilleure. Celle-ci n'exclut pas, d'ailleurs, l'emploi des moyens militaires. En même temps que des ouvriers civils, toutes les compagnies disciplinaires et les condamnés militaires qui se trouvent en Afrique seront employés à préparer cette colonisation civile. Ils établissent des villages, les fortifient, font les premiers frais d'établissement, de manière que le colon civil qui arrive avec sa famille puisse y trouver un abri et un commencement d'exploitation.


Travaux du port d'Alger.--Chantier des blocs de béton qui s'immergent par terre.

Pour que les villes du littoral soient à tout jamais françaises il est, en effet, indispensable de mettre entre elles et les indigènes du dehors des villages européens, des cultivateurs, toute une population rurale qui puisse les faire vivre en les protégeant, créer une production de quelque importance et prêter un utile concours aux forces employées à la garde du pays. Ainsi donc, la Ionisation, sagement limitée, est le premier élément de conservation: elle peut nous donner, en peu d'années, les moyens de pourvoir suffisamment à la défense de l'Algérie, sans engager plus qu'il ne convient les forces et l'argent de la France. Afin de donner à la formation des centres agricoles une marche régulière, un arrêté du 18 avril 1811 a statué que la Colonisation d'un territoire déterminé et la formation de nouveaux centres de population seraient autorisées par arrêté du gouverneur-général qui réglerait les conditions d*existence de ces établissements, leur déplacement, leur circonscription, la population qu'ils seraient susceptibles de recevoir immédiatement, l'étendue des terres à concéder aux premiers habitants.


Épisode d'une razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader sur des Arabes soumis.

Le plan de colonisation a été adopté, 12 mars 1842, pour la province d'Alger, et principalement pour le Sahel (voir L'Illustration, p. 19, 2e col.), ainsi que pour les territoires de Koléah et de Blidah. D'après ce plan, trois zones concentriques de villages embrassant tout le massif d'Alger.

La première, dite du Fahs (banlieue), destinée à couvrir Alger dans toutes les directions et touchant à tous les points extrêmes de sa banlieue, comprend sept centres: Hussein-Dey, Kouba, Bukadem, Dely-Ibrahim, Drariah, près Kadous; l'Achour, entre Drariah et Dely-Ibrahim: Chéréga, entre Dely-Ibrahim et la mer. Ils ne sont pas distante de plus de trois kilomètres les uns des autres, et une route de ceinture les reliera tous.

La deuxième zone, dite de Staouéh, commence à l'est par un village au devant de Birkadem, Saoula, pour se terminer, en passant par Sidi-Sliman, Baba-Aassan, Ouled-Fayet et Staouéh, à Sidi-Ferrouch, qui sera à la fois un village d'agriculteurs et de pêcheurs.

La troisième, dite de Douéra a pour centres Ouled-Men dit, Douéra, Maclina, El-Hadjer et Bou-Kandoura.

Deux villages sont établis sur le territoire de Coléah: ce sont Fouka et Douaouda, trois sur celui de Blidah. Mered, Ouled-Yaïch et Mehdouah.

Un nouveau village, celui de Saint-Ferdinand, vient d'être terminé.

La construction des villages du Sahel, ou 500 familles sont déjà établies, a marché dans l'ordre des zones, en commençant le plus près d'Alger et n'avançant que progressivement. Il est nature! que les premiers établissements de la colonisation entourent le siège de notre gouvernement et trouvent dans cette proximité une protection prompte et assurée. Pour en hâter les progrès, la Chambre des députés vient d'affecter à la colonisation, pour 1843, une dotation de 770.000 fr. Mais, pour fournir des encouragements, l'oeuvre de la colonisation a besoin de s'étendre, de l'affermissement de notre domination. La campagne qui vient de s'ouvrir sous des auspices favorables ne saurait manquer de l'affermir en ruinant de plus en plus la puissance d'Abd-el-Kader. Déjà une heureuse razzia a fait tomber entre nos mains sa smalah, c'est-à-dire ce qui représente chez les Arabes ce que nous appelons en Europe les équipages, la suite, comprenant les tentes du maître, sa famille, ses domestiques et ses richesses. Puissent les efforts combinés des divers corps manoeuvrant dans toute la province de l'Algérie amener enfin l'anéantissement complet de notre persévérant ennemi!



Bulletin bibliographique.

La Russie en 1839, par le marquis Custine; 4 vol in-8.--Paris, 1843. Amyot 30 francs.

Beaucoup d'esprit, trop d'esprit, les réflexions tour à tour justes et fausses, souvent prétentieuses des chapitres entiers écrits avec un style remarquable, des longueurs monotones, des répétitions fastidieuses, des contradictions choquantes, une foule de faits curieux et d'observations pleines de vérité et d'intérêt, de rares éloges, de nombreux et de sévères critiques, tels sont les mérites et les défauts du nouvel ouvrage que vient de publier M. de Custine, et qui a pour titre La Russie en 1839.

M, de Custine assure que, pendant son voyage, il racontait chaque nuit à ses amis absents ses souvenirs de la journée, sans songer au public, ou du moins en ne voyant le public que dans un lointain vaporeux. D'abord il ne voulait pas faire imprimer ses lettres, qui étaient, pour la plupart, de pures confidences. Fatigué d'écrire, mais non de voyager, il comptait cette fois, observer sans méthode et garder ses descriptions pour ses amis: diverses raisons l'ont décidé à tout publier; la principale, c'est qu'il a senti chaque jour ses idées se modifier par l'examen auquel il soumettait une société absolument nouvelle pour lui. Il lui semblait qu'en disant la vérité sur la Russie, il ferait une chose neuve et hardie, «Jusqu'alors, dit-il, la peur et l'Intérêt ont dicté des éloges exagérés; la haine a fait publier des calomnies: je ne crains ni l'un ni l'autre écueil.»

M, de Custine a-t-il toujours évité avec bonheur ces deux danger, qui lui paraissent si peu redoutables? Son imagination ardente lui a-t-elle laissé voir la Russie telle qu'elle est? N'exagère-t-il pas le mal comme le bien? Ce qui nous paraît certain, c'est que, malgré leurs répétitions et leurs contradictions, les trente-six lettres dont se composent ces quatre volumes n'ont pas été entièrement écrites sur les lieux pour des amis. On a moins d'esprit et plus de simplicité, on fait moins de réflexions profondes ou bizarres, on ne termine pas tant de périodes cadencées par des petites phrases ou par des mots à effet lorsqu'on ne voit le public que dans un lointain vaporeux. Personne assurément ne reprochera à M. de Custine d'avoir travaillé son livre avec un soin tout particulier. Le mérite d'un ouvrage quelconque ne dépend jamais du temps que son auteur a mis à le composer. Il vaut mieux employer trois ou quatre années à rédiger ses mots et ses impressions de voyage que de les publier sans les revoir, sans les réunir, sans les proportionner, comme certains écrivains modernes se sont vantés de l'avoir fait. Mais pourquoi ne pas avouer la vérité?

Le 10 juillet 1839, M. de Custine, qui s'était embarque quatre jours auparavant à Travemunde, débarquait à Saint-Pétersbourg; le 26 septembre suivant, il datait sa dernière lettre de Tilsitt. Son voyage n'avait donc duré que deux mois et demi, et pendant ce court espace de temps M. de Custine visita Saint-Pétersbourg, Moscou, et Nijni-Novgorod à l'époque de la foire. Or, à en croire les Russes, il faut passer au moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le plus difficile de la terre à définir.

Rien n'est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg: à mesure qu'on s'enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie, qui va toujours s'aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante tirée entre le ciel et la mer... Cette ligne, c'est la Russie... c'est-à-dire une lande humide, basse, et parsemée à perte de vue de bouleaux qui paraissent pauvres et malheureux. En apercevant ce rivage peu attrayant, le voyageur se rappelle le mot d'un favori de Catherine à l'Impératrice, qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur sa santé: «Ce n'est pas la faute du Bon Dieu, Madame, si les hommes se sont obstinés à bâtir la capitale d'un grand empire dans une terre destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups.» Heureux encore s'il lui était permis de débarquer sur ce rivage gris et froid, à peine éclairé par un pâle soleil; mais la police et la douane vont venir lui prouver qu'il entre dans l'empire de l'esclavage et de la peur: avant de mettre pied à terre, il lui faudra lutter longtemps encore contre des machines incommodées d'une âme.»

Cette première impression que M. de Custine éprouva en arrivant à Pétersbourg, tout son voyage ne fera que la fortifier et la développer. En Russie, la nature n'existe pas plus que l'homme. On ne peut pas donner le nom de nature à des solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, A des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presque au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation, sous un ciel sans lumière. La terre elle-même est devenue complice des caprices de l'homme, qui a tué la liberté pour diviniser l'unité... Elle aussi, elle est partout la même. Quant au peuple, il offre un spectacle non moins attristant; on ne voit partout que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que pour une si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête; un seul homme dans tout l'empire a le droit de vouloir; il résulte de là que lui seul a la vie propre.

Le surlendemain de son arrivée à Pétersbourg M. de Custine assistait à la célébration du mariage du fils d'Eugène de Beauharnais avec la grande-duchesse Marie, et le même il fut présenté à l'empereur et à l'impératrice. Il trace le portrait suivant de l'empereur:

«L'empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la tête; sa taille est noble, quoiqu'un peu raide; il a pris des sa jeunesse l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de se faire remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un gonflement des côtes. Cette difformité volontaire, qui nuit à la liberté des mouvements, diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à toute la personne... Il a le profil grec, le front haut, mais déprimé en arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très belle, le visage noble, ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt allemand que slave. Sa démarche, ses attitudes sont volontairement imposantes.

«IL s'attend toujours à être regardé; il n'oublie pas un instant qu'on le regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie... Il pose incessamment d'où il résulte qu'il n'est jamais naturel, même quand il est sincère. Son visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté toute simple; la plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une autre expression, quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à cette belle figure, c'est la solennité; une troisième, c'est la politesse, et dans celle-ci se glissent quelques nuances de grâce qui tempèrent le froid étonnement causé d'abord par les deux autres. Mais, malgré cette grâce, quelque chose nuit à l'influence morale de l'homme, c'est que chacune de ces physionomies qui se succèdent arbitrairement sur la figure est prise on quittée complètement et sans qu'aucune trace de celle qui disparaît ne reste pour modifier l'expression nouvelle. C'est un changement de décoration à vue et que nulle transition ne prépare; on dirait d'un masque qu'on met on qu'on dépose à volonté. Ainsi, le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de liberté, se peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de masques, il n'a pas un visage, Cherchez-vous l'homme, vous trouvez toujours l'empereur.

«Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes ordinaires, comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de faiblesse s'il était tout bonnement, et s'il faisait voir qu'il vit, pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager aucune de nos affections, il est toujours un chef, juge, général, amiral, prince enfin, rien de plus, rien de moins. Il se trouvera bien las à la lin de sa vie, mais il sera placé haut dans l'esprit de son peuple et peut-être du monde, car la foule aime les efforts qui l'étonnent; elle s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour l'éblouir.»

Deux jours après cette première présentation, l'empereur avait avec M. de Custine la conversation suivante (tome II, page 129, lettre 13e);

«Le despotisme, disait l'empereur, existe encore en Russie, puisque c'est l'essence de mon gouvernement; mais il est d'accord avec le génie de la nation.

--Sire, vous arrêtez la Russie sur la route de l'imitation et vous la rendez à elle-même.

--J'aime mon pays et je crois l'avoir compris. Je vous assure que, lorsque je suis bien las de toutes les misères du temps, je cherche à oublier le reste de l'Europe en me retirant vers l'intérieur de la Russie.

--Pour tous retremper à votre source,

--Précisément. Personne n'est plus Russe de coeur que je le suis. Je vais vous dire une chose que je ne dirais pas à un autre; mais je sens que vous me comprenez, vous.»

Ici l'empereur s'interrompt et me regarde attentivement. Je continue d'écouter sans répliquer; il poursuit:

«Je conçois la république: c'est un gouvernement net et sincère, ou qui du moins peut être; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le chef d'un semblable ordre de choses; mais je ne conçois pas la monarchie représentative; c'est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la corruption, et j'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine que de l'adopter jamais.

--Sire, répondis-je, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif comme une transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines époques; mais ainsi que dans toutes les transactions, elle ne résout aucune question, elle ajourne les difficultés.»

L'empereur semblait me dire: Parlez. Je continuai;

«C'est une trève signée entre la démocratie et la monarchie, sous les auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt, et prolongée par l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité, et par la vanité populaire qui se paie de mots; enfin, c'est l'aristocratie de la parole substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des avocats.

--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'empereur en me serrant les mains; j'ai été souverain représentatif [1], et le monde sait ce qu'il m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de cet infâme gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre des consciences, séduire les uns, afin de tromper les autres; tous ces moyens, je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent autant que pour celui qui commande, et j'ai payé cher la peine de ma franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel, j'ai trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur aucun peuple par la ruse ou par l'intrigue.»

[Note 1: En Pologne.]

Le 23 juillet, M. de Custine assistait à une fête célèbre dont il donne une description intéressante. Deux fois par an, le 1er janvier à Saint-Pétersbourg, et le jour de la fête de l'impératrice, à Péterhoff, l'empereur ouvre librement, en apparence, son palais à des paysans privilégiés et à des bourgeois choisis, comme décoration, comme assemblage pittoresque d'hommes de tous états comme revue de costumes magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête de Péterhoff; mais, s'il n'y a rien de plus beau pour les veux, rien n'est plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes salons sans se rapprocher de coeur. En effet l'empereur ne dyt pas au laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi»; mais il dit au grand seigneur: «Tu es un homme comme eux, et moi, votre Dieu, je plane sur vous tous également.»--«Après tout, s'écrie M. de Custine, quelle est donc cette foule baptisée peuple, et dont l'Europe se croit obligée de vanter niaisement la respectueuse familiarité en présence de ses souverains? Ne vous y trompez pas: ce sont des esclaves d'esclaves.»

Que fait la noblesse russe? elle adore l'empereur, et se rend complice des abus du pouvoir souverain pour continuer elle-même à opprimer le peuple qu'elle fustigera tant que le dieu qu'elle sert lui laissera le fouet et la main. Était-ce là le rôle que lui réservait la Providence dans l'économie de ce vaste empire? Elle en occupe les postes d'honneur; qu'a-t-elle fait pour les mériter? Le pouvoir exorbitant et toujours croissant du maître est la trop juste punition de la faiblesse des grands.

Les marchands qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit nombre, qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux par génération; les artistes sont comme les écrivains: leur petit nombre les fait estimer; mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle nuit à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il n'y a pas de justice. Où donc trouver une classe moyenne qui fait la force des États, et sans laquelle un peuple n'est qu'un trouvai! conduit par quelques limiers habilement dressés?

Il n'y a donc pas encore de peuple en Russie; il y a des empereurs qui ont des serfs et des courtisans qui ont aussi des serfs: tout cela ne fait pas un peuple.

M. de Custine allait en Russie pour y chercher des arguments outre le gouvernement représentatif; il est revenu en France partisan des constitutions. Il était parti de Paris avec l'opinion que l'alliance intime de la France et de la Russie pouvait seule accommoder les affaires de l'Europe; mais, après avoir vu de près la nation russe et reconnu le véritable esprit de son gouvernement, il a senti qu'elle est isolée du reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, appuyé sur le fanatisme religieux, et il est de l'avis que la France doit chercher ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent avec les siens,--Il espérait arriver à des solutions, il n'a rapporté que des problèmes

Qu'on ne croie pas cependant, que M. de Custine s'occupe incessamment de traiter dans son livre des questions morales et politiques; il a tout vu, ou du moins il décrit tout: Saint-Pétersbourg et la Néva, Moscou et le Kremlin, Nijni-Novgorod et sa foire, la cour, les palais de l'aristocratie, la maison du fonctionnaire public, la cabane du serf.--Aucune des curiosités des deux capitales de l'empire n'échappe à son examen et à sa critique. Tantôt il visite le cottage de l'empereur à Péterhoff, avant le grand-duc pour cicérone; tantôt il parvient, malgré les ordres contraires, à pénétrer dans la forteresse de Schlussellbourg. Ici il nous raconte l'épouvantable histoire d'Ivan IV; là il nous fait le récit des fêtes militaires célébrées à Borodino. Toujours intéressant, bien que trop long et écrit d'un style trop prétentieux et trop monotone, cet ouvrage sera lu avec avidité et avec fruit, surtout par les Russes qui pardonneront pas à l'auteur le jugement qu'il a cru devoir porter sur eux-mêmes, sur leur pays et sur l'empereur, ou plutôt sur le gouvernement. Quelques citations prises çà et là, au hasard, feront mieux comprendre que toutes nos réflexions la nature du talent et des observations de M. de Custine.

«La Russie est l'empire des catalogues à lire comme collection d'étiquettes; c'est superbe, mais gardez-vous d'aller plus loin que les titres. Si vous ouvrez le livre, vous n'v trouverez rien de ce qu'il annonce; tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire. Combien de forêts ne sont que des marécages que vous ne couperiez pas un fagot!... Les régiments éloignés sont des cadres où il n'y a pas un homme; les villes, les routes, sont en projet; la nation elle même n'est encore qu'une affiche placardée sur l'Europe, dupe d'une imprudente fiction diplomatique....

«Ce peuple, qui a tant de grâce et de facilité, est dépourvu du génie créateur. Les Russes sont les Romains du Nord. Les uns et les autres ont tiré leurs sciences et leurs arts de l'étranger. Ils ont de l'esprit, mais c'est un esprit imitateur, et par conséquent plus ironique que fécond; cet esprit contrefait tout, il n'imagine rien.

»Les Russes ont beau faire et beau dire, tout observateur sincère ne verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne par les Prussiens du dix-huitième siècle et par les Français du dix-neuvième.

«La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé 60 millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre enchanteur pour renaître et pour vivre.