Mais fut-il jamais un bonheur sans mélange?
Cette amère et mélancolique réflexion, je ne la fais certainement pas pour ce qui concerne l'éclatant succès de nos artistes et de la mise en scène des frères Isola, si bien secondés par le régisseur général Labis.
Mais jugez-en plutôt. La répétition dut être ajournée à trois semaines par les maladies graves et successives de nos trois artistes. Chose curieuse cependant et vraiment digne d'admiration, nos trois interprètes furent guéris presque en même temps, et ils quittèrent leurs chambres, témoins de leurs souffrances, le matin même du jour où eut lieu la répétition générale. Vivent les beaux et bons artistes!
Les acclamations frénétiques du public devaient être pour eux une douce et tout exquise récompense, quand elles éclatèrent, le 28 décembre 1910, pendant cette répétition générale qui dura de une heure à cinq heures du soir.
Mon premier jour de l'an fut bien fêté, lui aussi. J'étais très souffrant ce jour-là et ce fut dans mon lit de douleur qu'on m'apporta les cartes de visite de mes fidèles élèves, les pneumatiques des amis, heureux du succès, les belles fleurs envoyés à ma femme, et une délicieuse statuette en bronze, souvenir de Raoul Gunsbourg, qui me rappelait ainsi tout ce que je lui devais pour Don Quichotte à Monte-Carlo, pour les premières et pour la reprise faite à ce même théâtre.
Je sais que la saison 1912 débutera par une reprise nouvelle de cet ouvrage pendant les répétitions de Roma, en février prochain.
La première année de Don Quichotte, au théâtre des frères Isola aura eu quatre-vingts représentations consécutives de cet ouvrage.
J'ai plaisir à rappeler certains détails pittoresques qui m'ont vivement intéressé pendant les études de cet ouvrage.
C'est, d'abord, la curieuse audace que notre Belle Dulcinée, Lucy Arbell, eut de vouloir accompagner elle-même, sur la guitare, la chanson du quatrième acte. Elle parvint, en très peu de temps, à devenir une véritable virtuose sur cet instrument, dont on soutient les chants populaires en Espagne, en Italie et même en Russie. Ce fut une innovation charmante; elle nous débarrassait de cette banalité: l'artiste frottant une guitare garnie de ficelles, tandis que, dans la coulisse, un instrumentiste exécute, d'où désaccord entre le geste de l'artiste et la musique. Jusqu'à ce jour, toutes les Dulcinées n'ont pu réaliser ce tour de force de la créatrice. Je me souviens aussi que, connaissant son habileté vocale, j'éclairai le rôle avec de hardies vocalises et que cela surprit fort, par la suite, plus d'une interprète; et, pourtant, un contralto doit savoir vocaliser comme un soprano. Le Prophète et le Barbier de Séville en témoignent.
La mise en scène de l'acte des Moulins, si ingénieusement trouvée par Raoul Gunsbourg, se compliqua au théâtre de la Gaîté, tout en gardant cependant l'effet réalisé à Monte-Carlo.
Un échange de chevaux, fort habilement dissimulé au public, fit croire que Don Quichotte et son sosie n'étaient qu'un seul homme!
Une trouvaille aussi fut celle de Gunsbourg, lorsqu'on mit en scène le cinquième acte. Un artiste, dans une scène d'agonie, fût-il le premier du monde, veut naturellement mourir couché à terre. Gunsbourg s'écria, dans un éclair génial: «Un chevalier doit mourir debout!» Et notre Don Quichotte, alors Chaliapine, s'adossa contre un grand arbre de la forêt et exhala ainsi son âme fière et amoureuse.
Au printemps de 1910, ma santé était un peu chancelante.
Roma était gravée depuis longtemps, matériel prêt; Panurge terminé; et je sentais, chose rare, l'impérieux besoin de me reposer pendant quelques mois.
Ne rien faire absolument, me livrer tout entier, si doux qu'il pût être, au dolce farniente, n'était point possible! Je cherchai donc et je trouvai une occupation qui ne pouvait fatiguer ni mon esprit ni mon cœur.
Je vous ai dit, mes chers enfants, qu'au mois de mai 1891, lors de la disparition de la maison Hartmann, j'avais confié à un ami les partitions de Werther et d'Amadis. Je n'ai à parler, maintenant, que d'Amadis. J'allai donc trouver mon ami qui m'ouvrit son coffre-fort, non pour en tirer des billets de banque, mais pour en extraire sept cents pages (brouillon d'orchestre), qui formaient la partition d'Amadis, composée fin de l'année 1889 et année 1890. Il y avait donc vingt et un ans que cet ouvrage attendait dans le silence.
Amadis! Quel joli poème j'avais là! Quel aspect vraiment nouveau! Quelle poétique et touchante allure avait ce Chevalier du lys, resté le type des amants constants et respectueux! Quel enchantement dans ces situations! Quelle attachante résurrection, enfin, que celle de ces nobles héros de la chevalerie du moyen âge, de ces preux, si vaillants et si braves!
Je retirai donc cette partition du coffre et y laissai un quatuor et deux chœurs pour voix d'hommes. Amadis devait être mon travail de l'été. J'en commençai allégrement la copie à Paris et allai la continuer à Égreville.
Malgré ce travail facile et qui me semblait un si lénitif et si parfait calmant au malaise que je ressentais, je me trouvais véritablement très souffrant et je me disais que j'avais bien fait de renoncer à composer, me sachant dans un état de santé si précaire.
J'arrivai à Paris pour consulter mon médecin. Il m'ausculta, puis, ne me cachant pas ce que lui avait révélé son diagnostic: «Vous êtes très malade!» me fit-il. «Comment? lui dis-je, c'est impossible! Je copiais encore lorsque vous êtes venu!»
«Vous êtes très gravement malade!» insista-t-il.
Le lendemain matin, médecins et chirurgien m'obligeaient à quitter mon cher et doux foyer, ma chambre tant aimée.
Une ambulance automobile m'emporta à la maison de santé de la rue de La Chaise. Ce m'était une consolation. Je ne quittais pas mon quartier. Je fus inscrit sur le registre de la maison sous un nom d'emprunt, les médecins ayant craint les interviews, bien aimables d'ailleurs, qu'on m'aurait demandées et qu'il m'était tout à fait défendu d'accorder dans ces moments-là.
Le lit dans lequel je m'étendis était placé, par une toute gracieuse attention, au milieu de la plus belle chambre de l'établissement, dite le salon Borghèse. J'en fus ému.
Je fus l'objet, de la part du professeur chirurgien Pierre Duval et des docteurs Richardière et Laffitte, des soins les plus admirables et les plus dévoués.
J'étais là, environné d'un calme silencieux et comme enveloppé par une tranquillité dont j'appréciais tout le prix.
Mes plus chères amitiés venaient me rendre visite, chaque fois que l'autorisation leur en était donnée. Ma femme, tout inquiète, était accourue d'Égreville et m'apportait son affection la plus émue.
Je devais être sauvé au bout de quelques jours.
Le repos forcé imposé à mon corps n'empêchait cependant pas mon esprit de travailler.
Je n'attendis pas que le mieux se fît dans mon état pour m'occuper des discours que j'aurais à prononcer comme président de l'Institut et président de l'Académie des Beaux-Arts (double présidence qui m'était échue cette année) et enveloppé de glace, de mon lit, j'envoyais aussi mes instructions pour les futurs décors de Don Quichotte.
Enfin, je rentrai chez moi!
Revoir sa demeure, ses meubles; retrouver les livres qu'on aimait à feuilleter, tous ces objets qui caressaient vos yeux, vous rappelaient de chers souvenirs, et dont on s'était fait une habitude; revoir les êtres qui vous sont chers, ces serviteurs pleins d'attentions, ah! quelle joie! Et si vive fut cette joie qu'elle me causa une crise de larmes.
Et ces promenades que je faisais, encore tout chancelant, appuyé sur le bras de mon tendre frère, le général, et sur celui d'une amie bien chère, comme je les reprenais avec bonheur! Que j'étais heureux de promener ma convalescence à travers ces allées ombreuses du Luxembourg, au milieu des rires enjoués des enfants, de toute cette jeunesse qui y prenait ses ébats, parmi les claires chansons des oiseaux qui allaient sautillant de branche en branche, contents de vivre dans ce beau jardin, leur ravissant royaume!
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Égreville, que j'avais déserté alors que je me doutais si peu de ce qui devait m'advenir, reprit sa vie ordinaire dès que, tranquillisée sur mon sort, ma femme bien-aimée put y retourner.
L'été qui m'avait été si triste prit fin, et l'automne arriva avec les deux séances publiques de l'Institut et de l'Académie des Beaux-Arts et les répétitions, aussi, de Don Quichotte.
Une idée d'un réel intérêt me fut soumise, entre temps, par l'artiste à qui devait échoir la mission de la faire triompher plus tard. Ayant mis cette idée à profit, j'écrivis une suite de compositions et leur donnai le nom proposé par l'interprète: les Expressions lyriques. Cette réunion des deux forces expressives, le chant et la parole, je m'intéressai grandement à la faire vibrer dans une même voix.
Les Grecs, d'ailleurs, n'agissaient pas autrement dans l'interprétation de leurs hymnes, en alternant le chant avec la déclamation.
Et comme il n'y a rien de nouveau sous les étoiles, ce que nous jugions une innovation moderne n'était que «renouvelé des Grecs», ce dont on peut s'honorer, cependant.
Depuis ce temps, et toujours depuis, j'ai vu les auditeurs très captivés par ces compositions et émus par l'admirable expression personnelle que leur donnait l'interprète.
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Un matin, tandis que j'en étais aux dernières corrections d'épreuves de Panurge, dont le poème m'avait été confié par mon ami Heugel et avait pour auteurs Maurice Boukay, pseudonyme de Couyba, plus tard ministre du Commerce, et Georges Spitzmüller, je reçus l'affectueuse visite de O. de Lagoanère, administrateur général du Théâtre-Lyrique de la Gaîté. Il venait au nom de nos excellents directeurs, les frères Isola, me demander de leur donner Panurge.
A cette démarche, aussi spontanée que flatteuse, je répondis que ces messieurs s'engageaient bien aimablement à mon égard, mais qu'ils ne connaissaient pas l'ouvrage. «C'est vrai, me répliqua aussitôt l'aimable M. de Lagoanère, mais c'est un ouvrage qui vient de vous!»
On prit date et, séance tenante, le traité fut signé avec les noms des artistes proposés par la direction.
Je me réserve, mes chers enfants, de vous parler plus en détail de Panurge, aussitôt qu'il sera rentré en répétitions.
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Au moment où j'écris ces lignes, je suis encore sous l'émouvante impression de la splendide soirée donnée le 10 décembre à l'Opéra.
Il y a quelques semaines, mon excellent ami Adrien Bernheim vint me voir et, entre deux dragées (il est aussi gourmand que moi), il me proposa de participer à une grande représentation qu'il organisait en mon honneur, pour fêter le dixième anniversaire de l'œuvre française et populaire: les Trente ans de Théâtre. «En mon honneur!» m'écriai-je dans une extrême confusion...
Il n'y eut pas un artiste, et des plus grands, qui ne se sentît heureux de prêter son concours à cette soirée.
Ce fut ensuite, de jour en jour, toujours chez moi, dans le salon de famille de la rue de Vaugirard, que je vis se réunir, animés d'un égal dévouement pour assurer le succès, les secrétaires généraux de l'Opéra et de l'Opéra-Comique, MM. Stuart et Carbone, et l'administrateur du Théâtre-Lyrique de la Gaîté, M. O. de Lagoanère. Mon bien cher Paul Vidal, chef d'orchestre à l'Opéra, et professeur de composition au Conservatoire, se joignit à eux.
Le programme fut décidé tout de suite. Les études particulières commencèrent aussitôt. La peur cependant que j'éprouvais, et que j'ai toujours eue, lorsque j'ai fait une promesse, d'être souffrant quand arrivait l'instant de l'exécution, me causa plus d'une insomnie.
«Tout est bien qui finit bien», dit la sagesse des nations. J'avais tort, on va le voir, de me torturer pendant tant de nuits.
Aucun artiste, ai-je dit, ne se serait senti heureux s'il n'avait pas participé à cette soirée en lui accordant son généreux concours. Notre vaillant président Adrien Bernheim, avait, après quelques paroles chaleureusement patriotiques, obtenu de tous les professeurs de l'orchestre de l'Opéra qu'ils viendraient répéter les différents actes, intercalés dans la soirée, à six heures vingt-cinq du soir. Personne ne dîna; tout le monde fut au rendez-vous!
A vous tous, mes amis, mes confrères, mes remerciements émus!
Je n'ai point à apprécier moi-même ce que fut cette fête, à laquelle je pris une part si personnelle...
Il n'y a pas de circonstances, si belles et si sérieuses qu'elles soient dans la vie, auxquelles ne se mêle parfois un incident qui leur fait contraste.
Tous mes amis voulaient témoigner de leur empressement à assister à la soirée de l'Opéra. Il se trouva parmi eux un fidèle habitué des théâtres qui tint à venir m'exprimer ses regrets de ne pouvoir assister à cette fête. Il avait perdu tout récemment son oncle, qu'on savait millionnaire et dont il était héritier.
Je lui présentai mes condoléances et il partit.
Le plus drôle, c'est que je devais apprendre fortuitement l'étrange conversation qu'à l'occasion des funérailles de cet oncle, il avait eue avec le représentant des pompes funèbres.
«Si monsieur désire, avait dit ce dernier, un service de première classe, il aura l'église entièrement tendue de noir aux armes du défunt, l'orchestre de l'Opéra, les premiers artistes, le catafalque le plus monumental», suivant la somme.
L'héritier hésita...
«Alors, monsieur, ce sera la seconde classe, l'orchestre de l'Opéra-Comique, des artistes de second plan», suivant la somme.
Nouvelle hésitation...
Le représentant ajouta alors, avec un accent contrit:
«Ce sera donc la troisième classe; mais je vous préviens, monsieur, que ce ne sera pas gai! (sic)»
Puisque je suis sur ce terrain, et le mot est bien le mot juste, j'ajouterai que j'ai reçu d'Italie une lettre de félicitations qui se terminait par les salutations d'usage et, cette fois, ainsi conçue:
«Veuillez croire à mes plus sincères... obsèques.» (Traduction libre d'ossequiosita.)
La mort a quelquefois des côtés aussi amusants que la vie en a de tristes.
Cela me fait souvenir de la fidélité avec laquelle les frères Lionnet suivaient les enterrements.
Était-ce sympathie pour les défunts, ou bien ambition de voir leurs noms au nombre de ceux des personnes de distinction citées à cette occasion, par les journaux? On n'a jamais pu savoir.
Étant un jour de cortège funèbre, Victorien Sardou entendit l'un des frères Lionnet parler avec un de ses voisins et lui dire, l'air navré, en lui donnant de tristes nouvelles de la santé d'un ami: «Allons, ce sera à lui bientôt!»
Ces mots éveillèrent l'attention de Sardou, qui s'exclama, en montrant les frères Lionnet: «Non seulement ils suivent tous les enterrements, mais ils les annoncent!»
Durant l'été de 1902, arrivant de Paris, je rentrai dans ma demeure, à Égreville.
Parmi les livres et les brochures que j'avais emportés avec moi, se trouvait Rome vaincue, d'Alexandre Parodi. Cette magnifique tragédie avait obtenu, en 1876, au moment où elle fut jouée pour la première fois sur la scène de la Comédie-Française, un succès resté inoubliable.
Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, jeunes tous les deux à cette époque, avaient été les protagonistes de deux actes les plus émouvants de l'œuvre: Sarah Bernhardt, en incarnant l'aïeule aveugle, Posthumia, et Mounet-Sully, en interprétant l'esclave gaulois, Vestapor.
Sarah dans toute l'efflorescence de sa radieuse beauté, avait demandé le rôle de l'aïeule, tant il est vrai de dire que la véritable artiste ne pense pas à elle; qu'elle sait, quand il le faut, faire abstraction d'elle-même, sacrifier le charme de ses grâces et l'éclat de ses attraits aux exigences supérieures de l'art!
Il en fut de même, mes chers enfants, trente-cinq années plus tard, à l'Opéra, ainsi que la remarque pourra en être justement faite.
Je me souviens encore de ces hautes fenêtres, de ces baies immenses qui envoyaient le jour dans ma grande chambre d'Égreville.
J'avais lu, après dîner la très attachante brochure de la Rome vaincue jusqu'aux extrêmes lueurs de la journée. Je ne pouvais m'en détacher, tant elle m'enthousiasmait. Il fallut, comme l'a dit notre grand Corneille, que
| ...l'obscure clarté qui tombe des étoiles, |
| Bientôt avec la nuit... |
arrêtât ma lecture.
Dois-je ajouter, après cela, que je ne pus résister à me mettre aussitôt au travail, et que l'écrivis, les jours suivants, toute la scène de Posthumia, au 4e acte? Vous me direz, sans doute, que je travaillais ainsi bien au hasard, n'ayant pas encore distribué les scènes suivant les exigences d'un ouvrage lyrique. J'avais cependant décidé déjà mon titre: Roma.
Le véritable emballement dans lequel ce travail me jeta, ne m'empêcha pas, néanmoins, de songer qu'à défaut d'Alexandre Parodi, mort en 1901, l'autorisation de ses héritiers m'était nécessaire. J'écrivis donc; mais ma lettre devait rester sans réponse.
Je dus ce contre-temps à une adresse erronée. La veuve de l'illustre tragique m'apprit, en effet, par la suite, que ma demande n'était jamais parvenue à sa destination.
Parodi! qu'il était bien le vir probus dicendi peritus des anciens! Quels souvenirs j'ai gardés de nos promenades le long du boulevard des Batignolles, où je pensais que se trouvait toujours son ancienne demeure! Avec quelle éloquence il narrait la vie des Vestales qu'il avait lue dans Ovide, leur grand historiographe!
J'écoutais avidement sa parole colorée, si enthousiaste des choses du passé. Ah! que ses emportements contre tout ce qui n'était pas élévation dans les sentiments, noble fierté dans les intentions, dignité et simplicité dans la forme, que ces emportements, dis-je, étaient superbes et comme on sentait que son âme vibrait toujours dans l'au-delà! Il semblait qu'une flamme la consumât, imprimant à ses joues le creux de ses tortures intérieures.
Je l'ai tant admiré et bien aimé! Il me semble que notre collaboration n'est point finie, qu'un jour nous pourrons la reprendre ensemble, dans le mystérieux séjour où l'on va, mais d'où l'on ne revient jamais!
Fort déçu du silence qui avait suivi l'envoi de ma lettre, j'allais abandonner mon projet d'écrire Roma lorsque, dans ma vie, apparut un maître poète, Catulle Mendès. Il m'offrit cinq actes pour l'Opéra: Ariane; je vous en ai déjà parlé.
Ce fut cinq ans après, en 1907, que mon ami Henri Cain vint me demander si j'avais l'intention de reprendre avec lui notre fidèle collaboration.
Tout en causant avec moi, il remarqua que j'avais mes pensées ailleurs, qu'une autre idée me préoccupait. C'était exact. Je fus amené à lui confier mon aventure à propos de Roma.
Mon désir de trouver dans cette œuvre le poème rêvé fut immédiatement partagé par Henri Cain: quarante-huit heures après, il me rapportait l'autorisation des héritiers. Ceux-ci avaient signé un traité qui m'accordait un délai de cinq ans pour écrire et faire représenter l'ouvrage.
Il m'est agréable, aujourd'hui, de remercier Mme veuve Parodi, femme d'une rare et parfaite distinction, et ses fils, dont l'un occupe une situation éminente dans l'instruction publique.
Ainsi que je vous l'ai déjà dit, mes chers enfants, je me trouvais, en février 1910, à Monte-Carlo, pour les répétitions et la première représentation de Don Quichotte. J'habitais alors, déjà, cet appartement qui m'a tant plu, à l'Hôtel du Prince de Galles. J'y suis toujours revenu avec bonheur. Comment aurait-il pu en être autrement.
La chambre où je travaillais donnait de plain-pied sur un des boulevards de la ville, et de mes fenêtres j'avais une vue incomparable.
Au premier plan: des orangers, des citronniers, des oliviers; à l'horizon: le grand rocher surplombant la mer aux flots d'azur, et, sur le roc, l'antique palais modernisé du prince de Monaco.
Dans cette calme et paisible demeure—chose exceptionnelle pour un hôtel—malgré l'affluence des familles étrangères qui y étaient installées, j'étais incité au travail. Pendant mes heures de liberté, entre les répétitions, je m'occupais à écrire une ouverture pour Roma; j'avais emporté avec moi les huit cents pages d'orchestre de la partition manuscrite complètement terminée.
Le second mois de mon séjour à Monte-Carlo, je le passai au palais de Monaco. C'est là que j'achevai cette composition, dans ce milieu enchanteur, dans la haute poésie de cette splendeur.
Lorsque, deux ans plus tard, aux répétitions de Roma, j'assistai à l'audition de cette ouverture, lue par les artistes de l'orchestre et dirigée par le maître Léon Jehin avec un art extraordinaire, je pensai à cette coïncidence qui faisait que ces pages, écrites dans le pays, l'avaient été tout proche du théâtre où elles étaient jouées.
En rentrant à Paris, en avril, après les fêtes somptueuses par lesquelles avait été inauguré le Palais océanographique, et que je vous ai racontées, je reçus la visite de Raoul Gunsbourg. Il venait, au nom de Son Altesse Sérénissime, s'informer si j'avais un ouvrage à lui confier pour 1912. Roma était terminée depuis longtemps, le matériel en était prêt, et, par conséquent, je pouvais le lui promettre et attendre deux années encore. Je le lui proposai.
Mon habitude, je l'ai déjà dit, est de ne jamais parler d'un ouvrage que lorsqu'il est complètement achevé, que son matériel, toujours important, est gravé et corrigé. C'est là une besogne considérable dont j'ai à remercier mes chers éditeurs, Henri Heugel et Paul-Émile Chevalier, ainsi que mes scrupuleux correcteurs, en tête desquels j'aime à placer Ed. Laurens, un maître musicien. Si j'insiste sur ce point, c'est que rien n'a pu empêcher, jusqu'ici, la persistance de cette formule: «M. Massenet se hâte d'achever sa partition afin d'être prêt pour le premier...!» Laissons dire et... continuons.
Ce ne fut qu'au mois de décembre 1911 que les études de Roma pour les artistes commencèrent, rue de Rivoli, chez Raoul Gunsbourg.
Qu'il était beau de voir nos grands artistes se passionner aux leçons de Gunsbourg qui, vivant les rôles, leur infusait sa vie même en les mettant en scène!
Hélas! pour moi, un accident me retint au lit dès le début de ces passionnantes études. Tous les soirs, cependant, de cinq à sept heures, je suivais, de mon lit, grâce à mon téléphone, les progrès des études de Roma.
L'idée de ne pouvoir, peut-être, aller à Monte-Carlo, me tourmentait, lorsque enfin mon excellent ami, l'éminent docteur Richardière, autorisa mon départ! Le 29 janvier, nous partîmes donc, ma femme et moi, pour ce pays des rêves.
A la gare de Lyon, excellent dîner!... Bon signe. Cela s'annonce bien!
La nuit, toujours fatigante en wagon... supportée dans la joie des répétitions futures. Le mieux se maintient!
L'arrivée dans ma chambre aimée du «Prince de Galles»... Une ivresse. C'est le mieux qui continue!
Quel incomparable bulletin de santé, n'est-il pas vrai?
Enfin, la lecture de Roma, dite à l'italienne: orchestre, artistes et chœurs, fut l'objet de si belles et si bienveillantes manifestations, que je payai ces chaudes émotions par un... refroidissement.
O contraste! O ironie! Comment s'étonner cependant? Tous les contrastes ne sont-ils pas dans cette même nature?
Le refroidissement dont je fus atteint ne dura guère, heureusement. Deux jours après, j'avais rebondi; j'étais plus solide que jamais. J'en profitai pour aller, avec ma femme, toujours avide et curieuse de sites pittoresques, m'égarer dans un parc abandonné, le parc Saint-Roman. Nous étions là, dans la solitude de cette riche et luxuriante nature, dans ces bois d'oliviers laissant voir, à travers leurs petites feuilles d'un vert grisâtre, si tendre et si doux, la mer immuablement bleue, quand j'y trouvai... Quoi? Je vous le donne en dix, en cent, comme eût fait Mme de Sévigné! Quand j'y trouvai, mes chers enfants... un chat.
Oui! c'était un chat, un vrai chat, fort aimable. Me sachant, sans doute, depuis toujours, en amitié avec ses semblables, il m'honora de sa société et ses miaulis insistants et affectueux ne me quittèrent pas. Ce fut pour ce compagnon que j'épanchai mon cœur tout palpitant. N'était-ce pas, en effet, ce jour-là, pendant ces heures d'isolement, que la répétition générale de Roma battait son plein? Oui, me disais-je, en ce moment Lentulus vient d'arriver! Ah! maintenant, c'est Junia! Voilà Fausta dans les bras de Fabius! Actuellement, c'est Posthumia se traînant aux pieds des sénateurs cruels!... Car nous avons, nous autres, fait étrange, comme l'intuition du moment exact où se joue telle ou telle scène, une sorte de divination de la division mathématique du temps, appliquée à l'action théâtrale. Nous étions au 14 février. Le soleil de cette splendide journée ne pouvait éclairer que la joie de tous mes beaux artistes!
Sans une gêne bien naturelle, mes chers enfants, il me serait difficile de vous parler de la superbe première représentation de Roma. Je me permettrai donc, laissant ce soin à autrui, de reproduire les impressions que chacun pouvait lire le lendemain dans la presse:
«L'interprétation—une des plus complètement belles à laquelle il nous a été donné d'applaudir—a été en tous points digne de ce nouveau chef-d'œuvre de Massenet.
«Chose remarquable et qu'il faut d'abord noter: tous les rôles de Roma sont, au point de vue théâtral, ce qu'on appelle de bons rôles. Tous comportent, pour leurs interprètes, des effets de chant et de jeu qui sont de nature à soulever l'admiration et les bravos du public.
«Cela dit à l'éloge de l'œuvre, félicitons ces merveilleux interprètes, dans l'ordre de la distribution portée au programme:
«Mlle Kousnezoff, dont la jeunesse, la fraîche beauté et la voix superbe de soprano dramatique ont été un régal des yeux et des oreilles, fut et demeurera longtemps la plus jolie et la plus séduisante Fausta qu'on puisse souhaiter.
«Le rôle particulièrement dramatique de l'aveugle Posthumia a été pour la grande tragédienne lyrique qu'est Mlle Lucy Arbell l'occasion d'une création qui comptera parmi les plus extraordinaires de sa brillante carrière. Drapée avec un sens esthétique parfait dans un sombre et beau péplum de soie gris fer, le visage artificiellement vieilli, mais d'une pure beauté de lignes classiques, Mlle Lucy Arbell a profondément ému et enthousiasmé le public tant par son jeu impressionnant que par les accents tout à la fois graves et veloutés de sa voix de contralto.
«Mme Guiraudon a trouvé moyen, dans sa seule scène du deuxième acte, de se tailler un très gros succès personnel, et jamais autant qu'hier soir la critique parisienne n'a regretté que cette jeune et exquise chanteuse ait abandonné prématurément la carrière artistique, ne consentant désormais à se faire acclamer qu'exceptionnellement, et... à Monte-Carlo.
«Mme Eliane Peltier (la grande-prêtresse) et Mlle Doussot (Galla) ont complété excellemment une interprétation féminine de premier ordre.
«Au surplus, les partenaires masculins ne furent pas moins remarquables et pas moins acclamés.
«M. Muratore, qui est un ténor de grand opéra, de superbe allure et de voix généreuse, a campé le rôle de Lentulus avec une vigueur et une mâle beauté qui lui ont conquis tous les cœurs et qui, à Paris comme ici, lui vaudront un éclatant et mémorable triomphe.
«M. J.-F. Delmas, à la diction si nette, à la déclamation lyrique si théâtrale, a été un Fabius incomparable et non moins applaudi que ses camarades de l'Opéra, Muratore et Noté. Celui-ci, en effet, a fait également merveille dans le rôle de l'esclave Vestapor, dont son organe sonore et vibrant de grand baryton a fait retentir à souhait les farouches imprécations.
«M. Clauzure, enfin, dont le masque romain était parfait, à fait une création—la première de sa carrière—qui place ce jeune premier prix du Conservatoire sur le pied d'égalité avec les célèbres vétérans de l'Opéra de Paris, auprès desquels il combattait hier au soir le bon combat de l'art.
«Les chœurs d'hommes et de femmes, patiemment stylés par leur maître dévoué, M. Louis Vialet, et les artistes de nos orchestres, qui, de nouveau, ont affirmé leur maîtrise et leur homogénéité, ont été irréprochables sous la direction suprême du maître Léon Jehin, auquel tous les compositeurs dont il dirige les œuvres prodiguent à juste titre les remerciements et les félicitations, et dont tous les dilettanti de Monte-Carlo ne cessent d'acclamer le talent et l'infatigable vaillance.
«M. Visconti, qui, lui aussi, en son genre, est une des chevilles ouvrières, ou plutôt artistiques, indispensables à la renommée du théâtre de Monte-Carlo, a brossé pour Roma cinq décors, ou, pour mieux dire, cinq tableaux de maître qui ont été longuement admirés et applaudis. Son Forum et son Bois sacré sont parmi les plus belles peintures théâtrales qu'on ait encore vues ici.
«Pour M. Raoul Gunsbourg, metteur en scène dont il est désormais superflu de célébrer les louanges, qu'il nous suffise de dire que Roma est une des partitions qu'il a montées avec le plus de plaisir et le plus de sincère vénération. N'est-ce pas dire qu'il y a apporté tous ses soins, toute son âme de directeur et d'artiste?...
«Avec un pareil concours d'éléments de succès mettant en valeur Roma, la victoire était certaine. Elle a été hier soir une des plus complètes dont nous ayons eu depuis quinze années, à rendre compte ici. Et c'est avec joie que nous le constatons à la gloire du maître Massenet et de l'Opéra de Monte-Carlo.»
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Cette année, les jours passés au palais furent d'autant plus doux à mon cœur que le prince me témoigna, s'il est possible, une affection d'autant plus touchante.
Honoré du devoir que j'avais à me rendre dans le salon voisin de la loge princière (et l'on sait que je ne vais jamais à mes premières), je rappelle que Son Altesse Sérénissime, à la fin du dernier acte, et devant la salle attentive, me dit: «Je vous ai donné tout ce que je pouvais; je ne vous avais pas encore embrassé!» Et, ce disant, Son Altesse m'embrassa avec une vive effusion.
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Me voici dans Paris, à la veille des répétitions et de la première de Roma, à l'Opéra.
J'espère... J'ai de si admirables artistes! Ils m'ont déjà gagné la première bataille. Pourraient-ils ne pas triompher dans la seconde?
J'avais quitté cette planète, laissant mes pauvres terriens à leurs occupations aussi multiples qu'inutiles; enfin, je vivais dans la splendeur scintillante des étoiles qui me paraissaient alors grandes chacune comme des millions de soleils! Autrefois, je n'avais pu jamais obtenir cet éclairage-là pour mes décors, dans ce grand théâtre de l'Opéra où les fonds restent trop souvent obscurs. Désormais, je n'avais plus à répondre aux lettres; j'avais dit adieu aux premières représentations, aux discussions littéraires et autres qui en découlaient.
Ici, plus de journaux, plus de dîners, plus de nuits agitées!
Ah! si je pouvais donner à mes amis le conseil de me rejoindre là où je suis, je n'hésiterais pas à les appeler près de moi! Mais le voudraient-ils?
Avant de m'en aller dans le séjour éloigné que j'habite, j'avais écrit mes dernières volontés (un mari malheureux avait profité de cette occasion testamentaire pour écrire avec joie ces mots: Mes premières volontés).
J'avais surtout indiqué que je tenais à être inhumé à Égreville, près de la demeure familiale dans laquelle j'avais si longtemps vécu. Oh! le bon cimetière! En plein champ, dans un silence qui convient à ceux qui l'habitent.
J'avais demandé que l'on évitât de pendre à ma porte ces tentures noires, ornements usés par la clientèle. J'avais désiré qu'une voiture de circonstance me fît quitter Paris. Ce voyage, avec mon consentement, dès huit heures du matin.
Un journal du soir (peut-être deux) avait cru devoir informer ses lecteurs de mon décès. Quelques amis—j'en avais encore la veille—vinrent savoir, chez mon concierge, si le fait était exact, et lui de répondre: «Hélas! Monsieur nous a quittés sans laisser son adresse.» Et sa réponse était vraie, puisqu'il ne savait pas où cette voiture obligeante m'emmenait.
A l'heure du déjeuner, quelques connaissances m'honorèrent, entre elles, de leurs condoléances, et même, dans la journée, par-ci, par-là, dans les théâtres, on parla de l'aventure:
—Maintenant qu'il est mort, on le jouera moins, n'est-ce pas?
—Savez-vous qu'il a laissé encore un ouvrage? Il ne finira donc pas de nous gêner!
—Ah! ma foi, moi je l'aimais bien! J'ai toujours eu tant de succès dans ses ouvrages!
Et c'était une jolie voix de femme qui disait cela.
Chez mon éditeur, on pleurait, car on m'y aimait tant!
Chez moi, rue du Vaugirard, ma femme, ma fille, mes petits et arrière-petits-enfants étaient réunis, et, dans des sanglots, trouvaient presque une consolation.
La famille devait arriver à Égreville le soir même, veille de l'enterrement.
Et mon âme (l'âme survit au corps) écoutait tous ces bruits de la ville quittée. A mesure que la voiture m'en éloignait, les paroles, les bruits s'affaiblissaient, et je savais, ayant fait construire depuis longtemps mon caveau, que la lourde pierre, une fois scellée, serait, quelques heures plus tard, la porte de l'oubli!
Voici les notes que nous avons reçues de quelques-uns des élèves les plus célèbres de Massenet:
9 décembre 1911.
Tous ceux qui ont passé par la classe de Massenet en conservent le plus noble et le plus charmant souvenir. Jamais professeur ne fut plus aimé de ses élèves ni plus digne de l'être. Dès qu'il vous voyait, tout de suite, dès la première fois, il établissait entre lui et vous un lien affectueux, une petite connivence secrète; par un mot, par un regard, il vous témoignait qu'il vous avait compris, qu'il était votre ami, qu'il s'emploierait à votre bien. Et c'était vrai. Il apportait à ses fonctions délicates et supérieures un tact, une ardeur, un zèle compréhensif, auxquels il était impossible de résister pour peu qu'on eût une parcelle de cœur et d'intelligence.
On reproche toujours à ses élèves de faire «du Massenet». Avec ça que les autres n'en font pas! Est-ce notre faute si Massenet a trouvé et fixé, pour longtemps encore, la forme mélodique française du charme amoureux? Si ceux-là mêmes qui l'ont le moins connu et le plus dénigré n'ont pu s'empêcher de subir son influence, comment ne l'aurions-nous pas doublement éprouvée, nous qui vivions près de lui et respirions avec enchantement sa personnalité fascinante?
Mais jamais, jamais Massenet n'a imposé ses idées, ses préférences, ni surtout sa manière à aucun de ses élèves; bien au contraire, il s'identifiait à chacun d'eux, et l'un des traits les plus remarquables de son enseignement consistait dans l'assimilation dont il faisait preuve quand il corrigeait leurs travaux; qu'il s'agît d'un détail à rectifier, ou d'une modification profonde dans le plan, le factum, la couleur ou le sentiment de l'ouvrage qu'il avait sous les yeux, ce qu'il indiquait, ce qu'il conseillait, ne semblait pas émaner de lui, Massenet: il le tirait pour ainsi dire de l'élève lui-même, de son tempérament, de ses qualités, de son style propres, et refaisait le travail tel que l'eût refait spontanément cet élève, s'il eût eu l'expérience nécessaire...
Je ne lui ai jamais entendu dire à un élève une chose désobligeante; ses critiques étaient toujours faites sur un ton de cordialité.
—Voyez-vous, je regrette un peu ce passage... Vous n'avez pas absolument rendu ce que vous vouliez. Oh! je le sais bien, ce que vous vouliez! (Et il le décrivait avec une exactitude, une finesse!) Eh bien! tenez, cherchons ensemble... Ah! c'est difficile! mais pourtant... oui, je crois que j'ai trouvé... Parbleu!... Comment ne l'avez-vous pas vu, puisque vous l'avez indiqué d'instinct, vous-même? Là, voyez!...
Et son petit crayon d'argent s'agitait dans sa main blanche et nerveuse...
Parfois, il était malicieux; mais l'ironie se voilait, chez lui, sous des formes si séduisantes! A un élève, devenu aujourd'hui relativement célèbre et dont il goûtait peu, je crois, la nature stérile et compliquée, il dit un jour, après avoir examiné quelques pages d'orchestre qu'il lui montrait:
—C'est intéressant, c'est curieux, comme vous faites bien l'orchestre de votre musique.
Et, quelques jours plus tard, comme ce même élève lui soumettait un morceau de chant ou de piano:
—C'est amusant..., c'est intéressant à constater... Enfin... comme vous faites bien la musique de votre orchestre!...
Il faudrait des pages pour dire son érudition, sa mémoire, sa rapidité de compréhension, sa facilité de comparaison et de citation.
Et quel interprète des maîtres! Je me souviens d'une séance où, emporté par une démonstration, il en vint à nous chanter toute la scène de la prédiction du grand prêtre dans Alceste: «Apollon est sensible à nos gémissements!»
Je ne pourrai jamais plus l'entendre chanter—que dis-je! la voir jouer par personne!
Il parlait de tout, de littérature, d'histoire et de peinture; tout lui était bon pour illustrer ce qu'il voulait nous faire comprendre, et son éloquence égalait sa sensibilité. Je n'oublierai jamais les heures passées avec lui au Musée du Louvre...
REYNALDO HAHN.
Niort, 7 décembre 1911.
Votre lettre m'arrive à Niort, le jour où j'enterre celle qui remplaçait ma mère auprès de moi et qui emporte avec elle toute ma jeunesse.
C'est ma jeunesse aussi que vous évoquez en me demandant ces lignes dont la brièveté m'est imposée par la douleur et les larmes. Et c'est ma jeunesse qui s'associe à la ferveur de mes camarades pour vous répondre. C'est ma jeunesse qui envoie au maître son hommage: le plus beau et le plus doux que je puisse offrir.
ALFRED BRUNEAU.
Paris, 10 décembre 1911.
Je suis très flatté et très reconnaissant de votre aimable appel pour rendre gloire à Massenet. Pardon de cette familiarité! Mais je me souviens que, tout jeune élève à la classe de piano de M. Mathias, je lui dis:
—Monsieur, excusez-moi, je vous quitte pour aller au cours de M. Massenet.
Et Georges Mathias de me répondre, avec vivacité:
—Quand on a l'honneur d'être élève de Massenet, on supprime «Monsieur».
Combien j'ai été heureux de faire partie de cette classe qui était pour moi, comme pour nous tous, une délicieuse récréation, en même temps qu'un précieux enseignement qui nous conduisait vers les beautés de la Ville Éternelle! Enseignement très imagé et faisant comprendre la musique, avec un art tout particulier, par des exemples qu'il savait trouver dans la littérature, la peinture. Exemple bien caractéristique:
—N'oubliez pas à cet endroit, me dit-il, la petite flûte; c'est du vermillon!
Un des grands talents du maître, talent inoubliable! c'était de faire comprendre, aimer, approfondir, lui-même chantant, exécutant au piano, les œuvres des maîtres. Il nous jouait souvent Schubert et Schumann, comparant leurs différents génies jusque dans les plus petites nuances.
Il nous a commenté aussi la symphonie. Je me souviens d'un cours intéressant où il nous expliqua avec clarté la hardiesse des développements de la symphonie en sol mineur du grand Mozart. Un jour aussi, il nous démontra d'une façon pittoresque la différence entre les «trois orages»: de la Pastorale, de Guillaume Tell et de Philémon et Baucis. L'orage-symphonie, l'orage-opéra et l'orage-opéra-comique. Vous voyez, par là, la diversité de son enseignement: pas moyen de s'ennuyer! Si je continuais le récit de mes souvenirs, il me faudrait trop de pages. Avant de terminer, je tiens à vous remercier, monsieur, de l'occasion que vous me donnez de prouver mon admiration et mon affectueuse reconnaissance envers mon cher maître, une des gloires de l'art musical français.
CHARLES LEVADÉ.
9 décembre 1911.
Il est peu d'images du passé qui me soient aussi chères que celle de mon maître Massenet dans sa classe, à l'ancien Conservatoire. Le lieu était le plus malgracieux qui se pût voir. On y accédait par un couloir étroit, dont le méandre recélait l'inévitable piège de deux marches obscures. La petite salle était nue, sans réserve. Devant un grand vieux piano, une chaise pour le maître, flanquée de deux escabeaux dont s'emparaient les doyens de la classe, les autres élèves debout pressés autour. Une crasse auguste engluait les formes et les couleurs; et l'on ne savait pas ce qu'on respirait là-dedans: il semblait que, depuis Cherubini, personne n'eût ouvert les fenêtres, dont les vitres poudreuses tremblaient au vacarme du faubourg Poissonnière. La lumière, à l'entresol, était si chiche, qu'il y fallait, certains jours sombres, la chandelle. Mais, dès que M. Massenet avait levé sur nous son œil avide de vie, dès qu'il avait parlé ou mis sa main au clavier, tout s'éclairait, l'atmosphère vibrait d'espérances, de jeunes illusions, des plus vives impressions musicales. Son enseignement se bornait à examiner et à corriger nos travaux, à leur opposer et à commenter des modèles: les principes se déduisaient ainsi, au hasard de l'occasion, qui parfois menait loin. On peut concevoir plus de méthode; mais, données avec la vivacité d'intelligence et la passion qu'y apportait M. Massenet, ces leçons avaient un pouvoir merveilleux d'éveiller et de soutenir l'activité d'un jeune esprit. Jouant et chantant lui-même, illuminant ainsi nos pauvres essais, le maître démêlait mieux que nous ce que nous avions rêvé d'y mettre, discernait du premier coup la miette féconde dont nous n'avions pas su tirer parti; et s'il nous renvoyait, notre travail en morceaux, il ne nous renvoyait qu'avec l'ardente confiance de faire mieux, et le moyen topique d'y réussir. La clarté, la mesure, la rigoureuse propreté, mais le mouvement juste de la forme; la sincérité et la simplicité du sentiment: là étaient ses premiers conseils.
On lui a reproché cet enseignement: on a dit que tous ses élèves «faisaient du Massenet». En sept années, je ne l'ai pas entendu demander une fois, ou seulement approuver qu'on en fît. Et ses élèves ont-ils été seuls à en faire? Des maîtres mêmes, contemporains de M. Massenet, et jusqu'à ses aînés, de combien peut-on dire qu'ils n'ont pas un instant subi l'empreinte de son irrésistible séduction? Ce sont les natures amorphes, comme Guiraud et Delibes, qui peuvent former des élèves qui ne gardent rien d'elles.
Quant aux auteurs qu'il nous faisait connaître, M. Massenet les choisissait avec un éclectisme parfait, et quelquefois le plus loin qu'il pouvait sembler de son propre idéal. Il trouvait dans chacun l'exemple efficace, soit pour appuyer quelque précepte technique, soit, et plus souvent encore, pour nous faire saisir de quelles impressions de l'art, de la nature, et de la vie surtout, le fond de la musique est fait. Ce qui ne se peut dire, c'est avec quelle intensité de couleur et d'émotion il savait, sur ce piano minable, éveiller toute la beauté intime et la beauté plastique d'un chef-d'œuvre; mais il faut avouer que rien ne nous captivait davantage que l'exécution, exceptionnellement consentie, de l'un de ses propres ouvrages. Qui n'a pas entendu par Massenet la musique de Massenet ne sait pas ce que c'est que la musique de Massenet. Les interprètes sont si rares, qui n'en ont pas chargé le trait, au degré, souvent, de la caricature! Et quelle joie, quand il apportait quelques pages manuscrites de la partition en œuvre! pages de l'aspect le plus net, le plus sûrement ordonné, mais d'un aspect frémissant, qui avait déjà une grâce expressive: des pages de sa vie vraiment, la date notée au coin, avec le fait, petit ou grand, qui avait été pour lui l'événement du jour. J'entends encore une lecture, inoubliable, de Werther; et je revois l'expression singulière d'anxiété sur le front du maître, qui certes n'attendait pas un avis de ses élèves, mais guettait le trouble de ce premier public, tout sensible, et trop naïf pour la simulation.
J'ai commencé de comprendre, ce jour-là, que, lorsqu'on reproche à M. Massenet un grand désir de plaire, cette expression péjorative n'est pas exacte. Le vrai désir qui le domine est d'être aimé. Ou, plutôt, c'est un besoin, inquiet jusqu'à la fièvre, d'aimer lui-même éperdument sa création et de la rendre si émouvante que tous l'aiment comme il l'aime, et de toujours chercher celle qui trouvera le plus directement des cœurs prêts à s'ouvrir...
Et il arrivait qu'on entendit, au milieu de ces capiteux entretiens, discrètement heurter. La porte entrebâillée, un visage passait, un vieux visage à favoris, resplendissant d'un regard divin et d'un large sourire, où l'âme s'offrait. C'était «le père Franck», qui venait—les deux classes ayant beaucoup d'élèves communs, et les heures coïncidant certaines fois—demander si l'un de ces jeunes gens ne consentirait pas à aller lui tenir un peu compagnie devant son orgue, où il se morfondait tout seul.
GASTON CARRAUD.