«Paris, 12 avril 1873.

«Obligé de me rendre aujourd'hui à ma campagne, j'aurai peut-être le regret de ne pas vous voir avant votre départ. Dans le doute, je ne veux pas tarder à vous dire, mon cher ami, tout le plaisir que j'ai éprouvé hier soir, et combien j'ai été heureux de votre beau succès...

«Voilà une œuvre sérieuse, noble et touchante à la fois; elle est bien de notre temps, mais vous avez prouvé qu'on peut marcher dans la voie du progrès tout en restant clair, sobre et mesuré.

«Vous avez su émouvoir, parce que vous avez été ému.

«J'ai été pris comme tout le monde et plus que tout le monde.

«Vous avez rendu avec bonheur l'adorable poésie de ce drame sublime!

«Dans un sujet mystique où l'on est exposé à tomber dans l'abus des tons sombres et dans l'âpreté du style vous vous êtes montré coloriste en gardant le charme et la lumière...

«Soyez content, votre ouvrage reviendra et restera.

«Au revoir; je vous embrasse de tout cœur.

«Mes affectueuses félicitations à Mme Massenet.

«AMBROISE THOMAS.»

Je relisais cette chère lettre. Elle ne pouvait sortir de mon souvenir, tant était doux et précieux le réconfort qu'elle m'apportait.

J'étais tout à ces rêveries délicieuses lorsque, au moment de prendre le bateau pour me rendre à Capri, je vis accourir essoufflé, vers moi, le domestique de l'hôtel où j'étais descendu, un paquet de lettres à la main. C'étaient des lettres d'amis de Paris, heureux du succès, et qui avaient tenu à m'en exprimer leur joie. Un numéro du Journal des Débats y était joint. Il me venait d'Ernest Reyer et contenait, sous sa signature, un article faisant de mon œuvre le plus brillant éloge, un des plus émouvants même de ceux que j'aie jamais reçus.

J'étais donc retourné voir ce pays au charme si enivrant; j'avais visité Naples et Capri, puis Sorrente, tous ces sites pittoresques et d'une si captivante beauté qu'embaument les senteurs des orangers, et tout cela au lendemain d'une aussi inoubliable soirée. Je vivais dans le plus indicible des ravissements.

Une semaine après, nous étions à Rome.

A peine étions-nous descendus à l'Hôtel de la Minerve, qu'une très gracieuse invitation à déjeuner nous arriva du directeur de l'Académie de France, membre de l'Institut, l'illustre peintre Ernest Hébert.

Il avait, à cette occasion, réuni quelques pensionnaires. Des fenêtres ouvertes du salon directorial où s'étalent les magnifiques tapisseries de De Troy, représentant l'histoire d'Esther, nous pouvions aspirer les tièdes haleines de cette journée tout à fait exquise.

A l'issue du déjeuner, Hébert me pria de lui faire connaître quelques passages de Marie-Magdeleine. Des nouvelles flatteuses lui en étaient venues de Paris.

Le lendemain, les pensionnaires de la Villa m'invitèrent à leur tour. Ce fut avec une bien vive émotion que je me retrouvai dans cette salle à manger, au plafond en forme de voûte, où mon portrait était appendu à côté de ceux des anciens Grands-Prix; après le déjeuner, c'est dans un atelier donnant de plain-pied sur le jardin, que je pus contempler le Gloria Victis, ce splendide chef-d'œuvre destiné à immortaliser le nom de Mercié.

Venant de vous parler de Marie-Magdeleine, je vous confesserai, mes chers enfants, que, comme j'en avais eu le pressentiment, cet ouvrage devait finir par avoir les honneurs de la scène. Cependant, il me fallut attendre trente ans pour posséder cette bien douce satisfaction. Elle vérifiait l'opinion que je m'étais faite de ce drame sacré.

Ce fut M. Saugey, l'habile directeur de l'Opéra de Nice, qui, le premier, eut cette audace. Il n'eut qu'à s'en féliciter, et, pour ma part, je l'en remercie grandement.

Notre première Marie-Magdeleine, au théâtre, fut Lina Pacary. La voix, la beauté, le talent de cette artiste de race la désignaient pour cette création et, lorsque plus tard le même grand théâtre donna Ariane, l'interprète tout indiquée fut encore Lina Pacary dont les succès ininterrompus consacrèrent sa vie théâtrale vraiment admirable.

L'année suivante, ce fut mon cher ami et directeur, Albert Carré, qui fit représenter l'œuvre au théâtre de l'Opéra-Comique. J'eus la bonne fortune d'y avoir comme interprètes: Mme Marguerite Carré, Mme Aïno Ackté et Salignac.

Marie-Magdeleine m'avait donc fait revivre à Rome dans son bien cher souvenir. Il en fut naturellement question au cours de ces promenades idéalement belles que je fis avec Hébert dans la campagne romaine.

Hébert était non seulement un grand peintre, mais il était encore poète et musicien distingué. En cette dernière qualité, il participait à un quatuor qui se faisait souvent entendre à l'Académie.

Ingres, qui fut aussi directeur de l'Académie, jouait du violon. Comme on demandait un jour à Delacroix ce qu'il pensait du violon d'Ingres: «Il en joue comme Raphaël» fut l'amusante réponse du brillant coloriste!

Si délicieux que pût être notre séjour à Rome, il nous fallut, hélas! quitter cette ville si chère à nos souvenirs et rentrer à Paris.

A peine étais-je de retour rue du Général-Foy, au nº 46, maison que j'ai habitée pendant plus de trente ans, que je me jetai sur un poème de Jules Adenis: les Templiers.

J'en avais déjà écrit plus de deux actes et cependant je me sentais inquiet. La pièce était fort intéressante, mais elle me mettait, par ses situations historiques, dans une voie déjà parcourue par Meyerbeer.

Ce devait être également l'opinion d'Hartmann; mon éditeur fut même si catégorique à cet égard que je déchirai en quatre morceaux les deux cents pages que je venais de lui soumettre.

Dans un trouble inexprimable, ne sachant plus où j'allais, je m'avisai d'aller voir mon collaborateur de Marie-Magdeleine, Louis Gallet, alors économe à l'hôpital Beaujon.

Je sortis de cet entretien avec le plan du Roi de Lahore. Du bûcher du dernier grand-maître des Templiers, Jacques de Molay, que j'avais abandonné, je me retrouvais dans le paradis d'Indra. C'était le septième ciel pour moi!

Charles Lamoureux, le célèbre chef d'orchestre, venait de fonder les Concerts de l'Harmonie sacrée dans le local du Cirque des Champs-Élysées, aujourd'hui disparu. (Quel malin plaisir prend-on à faire d'un superbe théâtre la succursale de la Banque, et d'une salle excellente pour de grands concerts une pelouse dans les Champs-Élysées!)

On sait que les oratorios d'Hændel rendirent fameux le succès de ces concerts.

Un jour, par une neigeuse matinée de janvier, Hartmann me présenta à Lamoureux, qui habitait un grand chalet dans un jardin de la cité Frochot. J'avais apporté avec moi le manuscrit d'Ève, mystère en trois parties.

L'audition eut lieu avant le déjeuner. Au café, nous étions tout à fait d'accord.

L'ouvrage allait entrer en répétition avec les acclamés interprètes: Mme Brunet-Lafleur, MM. Lassalle et Prunet.

Les Concerts de l'Harmonie sacrée eurent à leur programme du 18 mars 1875 Ève, ainsi qu'il avait été convenu.

Malgré la superbe répétition générale qui avait eu lieu dans la salle complètement vide,—c'est précisément le motif pour lequel j'y assistai, car je commençais, alors déjà, à me soustraire aux émotions des exécutions publiques, une anxiété secrète m'agitait et j'allai attendre, dans un petit café voisin, les renseignements que devait m'apporter mon ancien camarade Taffanel, premier flûtiste, alors, à l'Opéra et aux Concerts de l'Harmonie sacrée.—Ah! mon cher Taffanel, ami disparu que j'ai bien aimé, comme ton affection et ton talent m'étaient précieux, alors que tu dirigeais, comme chef d'orchestre, mes ouvrages à l'Opéra!

Après chaque partie, Taffanel traversait la rue en courant et me communiquait des nouvelles bien réconfortantes. Après la troisième partie, toujours très encourageant, il me dit avec précipitation que tout était fini, le public sorti, et il me pria de venir en hâte remercier Lamoureux.

Je le crus; mais, ô supercherie! à peine me trouvai-je dans le foyer des musiciens que je fus emporté comme une plume dans les bras de mes confrères que je griffais de mon mieux, car j'avais compris la trahison. Ils me déposèrent sur l'estrade, devant un public encore présent et manifestant, mouchoirs et chapeaux agités.

Je me relevai, bondis comme une balle et disparus furieux!

Mes chers enfants, si je vous ai fait ce tableau, sans doute exagéré, du succès, c'est que les minutes qui suivirent me furent terribles et montrent bien, par leur contraste, l'inanité des choses de ce monde.

Une domestique m'avait cherché toute la soirée, ne sachant où j'étais dans Paris, et elle venait de me découvrir à la porte de la salle des concerts. Il était près de minuit. Elle me dit, les yeux en larmes, de venir voir ma mère très malade.

Ma mère affectionnée habitait alors rue Notre-Dame-de-Lorette. Je lui avais envoyé des places pour elle et ma sœur. J'étais certain qu'elles avaient toutes les deux assisté au concert.

Je sautai dans un fiacre avec cette domestique, et quand j'arrivai sur le palier, ma sœur, les bras étendus, en un cri étouffé, me jeta ces mots: «Maman est morte, à dix heures du soir!...»

Quelles paroles pourraient dire ma profonde douleur à l'annonce de l'horrible malheur qui fondait sur moi? Il venait obscurcir mes jours au moment où il semblait qu'un ciel clément voulût en dissiper les nuages!

Selon les dernières volontés de ma mère, son embaumement eut lieu le lendemain. Ma sœur et moi y assistions atterrés, lorsque nous fûmes surpris par la vue de ce bon Hartmann. Je l'écartai vivement du pénible spectacle. Il s'éloigna rapidement, me jetant cependant ces mots: «Vous êtes porté pour la croix!»

Pauvre mère, elle eût été si fière!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«21 mars 75.

«CHER AMI,

«Si je n'avais égaré votre carte (et par suite votre adresse) que j'ai du reste cherchée pendant un bon quart d'heure dans le «Testaccio» de mes papiers, je vous aurais dit, dès avant-hier, la joie vive et l'émotion profonde que m'ont causées l'audition et le succès de votre Ève. Le triomphe d'un élu doit être une fête pour l'Église. Vous êtes un élu, mon cher ami: le ciel vous a marqué du signe de ses enfants: je le sens à tout ce que votre belle œuvre a remué dans mon cœur! Préparez-vous au rôle de martyr; c'est celui de tout ce qui vient d'en haut et gêne ce qui vient d'en bas. Souvenez-vous que quand Dieu a dit: «Celui-ci est un vase d'élection», Il a ajouté: «et je lui montrerai combien il lui faudra souffrir pour mon nom».

«Sur ce, mon cher ami, déployez hardiment vos ailes et confiez-vous sans crainte aux régions élevées où le plomb de la terre n'atteint pas l'oiseau du ciel.

«A vous de tout mon cœur.

«CH. GOUNOD.»

CHAPITRE XI

DÉBUT A L'OPÉRA

La mort qui était venue me frapper dans mes plus vives affections, en m'enlevant ma mère, avait également ravi sa mère à ma chère femme. Ce fut donc dans une demeure tristement endeuillée que nous habitâmes, l'été suivant, Fontainebleau.

Le souvenir des deux disparues planait sur nos têtes, lorsque j'appris, le 5 juin, la mort foudroyante de Bizet,—Bizet qui avait été un camarade si plein de sincère et profonde affection, et pour lequel j'avais une admiration respectueuse, bien que je fusse à peu près de son âge.

La vie avait été bien dure pour lui. Sentant ce qu'il était, il pouvait croire à l'avenir de gloire qui devait lui survivre; mais cette Carmen, depuis plus de quarante ans célèbre, avait paru à ceux qui étaient chargés de la juger une œuvre contenant de bonnes choses, quoique bien incomplète, et aussi—que n'a-t-on pas dit alors?—un sujet dangereux et immoral!...

Quelle leçon pour les jugements trop hâtifs!...

Rentré à Fontainebleau après la sombre cérémonie des obsèques, j'essayai de me reprendre à la vie, en travaillant à ce Roi de Lahore qui m'occupait déjà depuis bien des mois.

L'été, cette année-là, fut particulièrement chaud et fatigant. J'en étais accablé à ce point qu'un jour où un formidable orage avait éclaté, je me sentis comme anéanti et me laissai aller au sommeil.

Si le corps cependant était ainsi assoupi, mon esprit, par contre, ne restait pas inactif: il sembla n'avoir cessé de travailler. Mes idées apparurent, en effet, avoir profité de cette accalmie involontaire imposée par la nature, pour se classer. J'avais entendu, comme en songe, mon troisième acte, le paradis d'Indra, joué sur la scène de l'Opéra!... L'impalpable audition en avait comme imprégné mon cerveau. Ce phénomène, je le vis, d'ailleurs, se renouveler en moi par la suite, à différentes reprises.

Je n'aurais jamais osé l'espérer. Je commençai, ce jour-là et les jours suivants, à écrire le brouillon instrumental de cette scène paradisiaque.

Je continuais, entre temps, à donner à Paris des leçons assez nombreuses. Elles étaient accablantes et bien énervantes également.

J'avais pris l'habitude depuis longtemps de me lever de bonne heure. Mes travaux me prenaient de quatre heures du matin à midi et mes leçons remplissaient les six heures de l'après-midi. Quant aux soirées, la plupart étaient consacrées aux parents de mes élèves, chez lesquels on faisait la musique, et nous y étions si choyés, si fêtés! Le travail du matin, je l'aurai connu toute ma vie, car je le continue maintenant encore...

Après la saison d'hiver et le printemps passés à Paris, nous retournâmes à Fontainebleau, dans cette tranquille et paisible demeure de famille. J'y terminai, au commencement de l'été 1876, la partition complète du Roi de Lahore, entreprise plusieurs années déjà.

Avoir terminé un ouvrage, c'est dire adieu à l'inexprimable bonheur qu'un travail vous a procuré!...

J'avais sur ma table 1.100 pages d'orchestre et ma réduction pour piano que je venais d'achever.

Que deviendrait cet ouvrage? Je me le demandais tout soucieux. Serait-il jamais joué? Il était écrit, en effet, pour un grand théâtre. C'était là l'écueil, le point obscur de l'avenir...

Au cours du dernier hiver, j'avais fait la connaissance d'un poète à l'âme vibrante, Charles Grandmougin. Le chantre délicieux des Promenades, le barde chaleureux de la Patrie française, avait écrit, à mon intention, une légende sacrée, en quatre parties: La Vierge.

Je n'ai jamais pu laisser en friche mon esprit et j'y semai, de suite, les beaux vers de Grandmougin. Pourquoi fallut-il qu'un amer découragement y germât? Je vous le conterai plus tard, mes chers enfants. Le fait est que je n'y tenais plus. J'avais absolument le désir de revoir Paris; il me semblait que j'en reviendrais allégé de cette crise de défaillance que je subissais sans trop m'en rendre compte.

Le 26 juillet, j'allai donc à Paris, avec l'intention de persécuter Hartmann de mes agitations, de lui en faire la confession.

Je ne le trouvai pas chez lui. Pour occuper mon temps, j'allai flâner au Conservatoire. Un concours de violon y avait lieu. Quand j'arrivai, on était aux dix minutes de repos. J'en profitai pour aller saluer mon maître, Ambroise Thomas, dans le grand salon qui précédait la loge du jury.

Puisque cet endroit, jadis si délicieusement animé, est aujourd'hui désert et qu'on l'a abandonné pour une autre enceinte, je rappelle, à votre intention, mes chers enfants, ce qu'était alors ce séjour où je devais grandir et vivre ensuite pendant bien des années.

On arrivait au salon, dont je parle, par un grand escalier prenant accès dans un vestibule à colonnades. Parvenu au palier, on voyait deux tableaux de vastes dimensions, dus à des peintres du premier Empire.

La porte de face ouvrait sur une salle qu'ornait une grande cheminée et qu'éclairait un plafond à vitrages dans le goût des temples antiques.

L'ameublement était dans le style de Napoléon Ier.

Une porte s'ouvrait sur la loge du directeur du Conservatoire, assez vaste celle-ci pour contenir une dizaine de personnes, les unes assises au bord d'une table à tapis vert; les autres, soit assises, soit debout, à des tables séparées.

La décoration de la grande salle du Conservatoire, où se donnaient les concours, était en style pompéien, s'harmonisant avec le caractère du salon dont je vous ai parlé.

Ambroise Thomas était accoudé à la cheminée. En m'apercevant, il eut un sourire de joie, me tendit ses bras, dans lesquels je me jetai, et me dit d'un air résigné et délicieux à la fois: «Acceptez-la, c'est le premier échelon!»

—Que faut-il accepter? lui dis-je.

—Vous l'ignorez donc? Depuis hier, vous avez la croix.

Émile Réty, le précieux secrétaire général du Conservatoire, enleva, alors, de sa boutonnière, le ruban qui s'y trouvait et le passa, non sans beaucoup de difficultés, dans ma boutonnière. Il fallut l'ouvrir avec un grattoir qui se trouvait sur la table du jury, près de l'écritoire du président!

Ce mot: «le premier échelon», n'était-il pas d'une délicatesse exquise et d'un encouragement profond?

Maintenant, je n'avais qu'une hâte: celle de voir mon éditeur.

Il est un sentiment intime que je dois vous avouer et qui rentre dans mes goûts s'il cadre aussi avec mon caractère. J'avais un physique assez jeune encore et je me sentais tout gêné de ce ruban qui me semblait flamboyer et attirer tous les regards! N'est-ce pas, mes chers enfants, que vous me pardonnez cette naïve confession, pas tant ridicule cependant, puisque je la fais sincèrement?

Le visage encore humide de toutes les embrassades prodiguées, je songeais à retourner chez moi, à la campagne, lorsque je fus arrêté, au coin de la rue de la Paix, par le directeur de l'Opéra, alors M. Halanzier. J'en eus d'autant plus de surprise, que je me croyais en médiocre estime dans la grande maison, à la suite du refus de mon ballet: Le Preneur de rats.

M. Halanzier avait l'âme ouverte et franche.

—Que fais-tu donc? me dit-il. Je n'entends plus parler de toi!

J'ajoute qu'il ne m'avait jamais adressé la parole.

—Comment aurais-je osé parler de mon travail au directeur de l'Opéra? répondis-je tout interdit.

—Et si je le veux, moi!

—Apprenez alors que j'ai un ouvrage simplement en cinq actes, le Roi de Lahore, avec Louis Gallet.

—Viens, demain, à neuf heures, chez moi, 18, place Vendôme, et apporte-moi tes feuilles.

Je cours chez Gallet, le prévenir. Je rentrai, ensuite, chez moi, à Fontainebleau, apportant à ma femme ces deux nouvelles: l'une, visible à ma boutonnière, l'autre, l'espoir le plus grand que j'avais eu jusqu'alors.

Le lendemain, à neuf heures du matin, j'étais place Vendôme. Gallet m'y attendait déjà.

Halanzier habitait un très bel appartement au troisième étage de la superbe maison-palais qui forme un des coins de la place Vendôme.

Arrivé chez Halanzier, je commençai aussitôt la lecture. Le directeur de l'Opéra ne m'arrêta pas tant que je n'eus pas terminé la lecture complète des cinq actes. J'en étais aphone... et j'avais les mains brisées de fatigue...

Comme je remettais dans ma vieille serviette de cuir mon manuscrit et que Gallet et moi nous nous disposions à sortir:

—Eh bien! alors, tu ne me laisses rien pour la copie?

Je regardai Gallet avec stupéfaction.

—Mais, alors, vous comptez donc jouer l'ouvrage?...

—L'avenir te le dira!»

A ma rentrée à Paris, en octobre, à peine étais-je réinstallé dans notre appartement de la rue du Général-Foy, que le courrier du matin m'apporta un bulletin de l'Opéra, avec ces mots:

Le Roi.
2 heures.Foyer.

Les rôles avaient été distribués à Mlle Joséphine de Reszké—dont les deux frères Jean et Édouard devaient illustrer la scène plus tard:—Salomon et Lassalle, dont ce fut la première création.

Il n'y eut pas de répétition générale publique. Ce n'était, d'ailleurs, pas encore la coutume de remplir la salle, comme on le fait de nos jours à la répétition dite des «couturières», puis à la répétition dénommée «colonelle», et, enfin, à la répétition appelée «générale».

Halanzier, malgré les manifestations sympathiques dont l'ouvrage avait été l'objet aux répétitions par l'orchestre et tout le personnel, fit savoir que, jouant le premier ouvrage à l'Opéra d'un débutant dans ce théâtre, il voulait veiller seul à tout, jusqu'à la première représentation.

Je redis ici ma reconnaissance émue à ce directeur uniquement bon qui aimait la jeunesse et la protégeait!

La mise en scène, décors et costumes, était d'un luxe inouï; l'interprétation, de premier ordre...

La première du Roi de Lahore, qui eut lieu le 27 avril 1877, marque une date bien glorieuse dans ma vie.

Je rappelle, à ce propos, que le matin du 27 avril Gustave Flaubert laissa à ma domestique, sans même demander à me voir, sa carte, avec ces mots:

Je vous plains ce matin. Je vous envierai ce soir!

Que ces lignes peignent bien, n'est-il pas vrai? l'admirable pénétration d'esprit de celui qui a écrit Salammbô et l'immortel chef-d'œuvre qu'est Madame Bovary.

Et le lendemain matin, je reçus du célèbre architecte et grand artiste Charles Garnier les lignes suivantes:

«Je ne sais pas si c'est la salle qui fait de bonne musique; mais, sapristi! ce que je sais bien, c'est que je n'ai rien perdu de ton œuvre et que je la trouve admirable. Ça, c'est la vérité.

«Ton
«CARLO.»


La magnifique salle de l'Opéra avait été inaugurée seize mois auparavant, le 5 janvier 1875, et la critique avait cru devoir s'attaquer à l'acoustique de ce merveilleux théâtre, construit par l'homme le plus exceptionnellement compétent que les temps modernes aient connu. Il est vrai que cela ne devait guère durer, car lorsqu'on parle de l'œuvre d'une si haute magnificence de Charles Garnier, c'est par ces mots éloquents dans leur simplicité qu'on s'exprime: Quel bon théâtre! La salle, évidemment, n'a pas changé, mais bien le public qui rend à Garnier un légitime et juste hommage!

CHAPITRE XII

THÉÂTRES D'ITALIE

Les représentations du Roi de Lahore à l'Opéra se succédaient, très suivies et très belles. C'était, du moins, ce que j'entendais dire, car je n'allais déjà plus au théâtre.

Je quittai de très bonne heure Paris, où je consacrais, ainsi que je l'ai dit, mon temps aux leçons, et je retournai à la campagne, travailler à la Vierge.

J'appris, sur ces entrefaites, que le grand éditeur italien Giulio Ricordi, qui avait entendu le Roi de Lahore à l'Opéra, s'était mis d'accord avec Hartmann pour le faire représenter en Italie.

Pareil fait était réellement unique, alors que les ouvrages traduits en italien et joués dans ce pays étaient ceux des grands maîtres. Ils devaient même parfois attendre assez longtemps leur tour, tandis qu'il m'arrivait, à moi, la bonne fortune de voir jouer le Roi de Lahore au lendemain de ses premières représentations.

Le premier théâtre d'Italie où m'échut cet honneur fut le Regio, à Turin.

Revoir l'Italie, connaître ses théâtres autrement que par leurs façades, pénétrer dans leurs coulisses, quel bonheur inespéré! J'en éprouvais un enchantement indicible dans lequel je vécus pendant les premiers mois de 1878.

Nous partîmes donc Hartmann et moi pour l'Italie, le 1er février 1878.

Avec la Scala de Milan, le San Carlo de Naples, l'Opéra communal de Bologne, l'ancien Apollo de Rome, démoli depuis et remplacé dans la faveur du public par le Costanzi, avec la Pergola de Florence, le Carlo Felice de Gênes et le Fenice de Venise, le beau théâtre de Regio, qui s'élève en face du palais Madame, sur la piazza Castella, est l'un des plus renommés du l'Italie. Il rivalisait alors, comme encore de nos jours, avec les théâtres les plus réputés de cette terre classique des arts qui leur fut toujours si hospitalière et si accueillante.

Il existait au Regio des mœurs tout à fait différentes de celles que l'on pratique à Paris, mœurs avec lesquelles j'ai retrouvé plus tard, en Allemagne, des traits de ressemblance très grands. Avec une déférence complète, il y règne une exactitude ponctuelle, et cela non seulement chez les artistes, mais dans ce que nous appelons le petit personnel. L'orchestre était soumis aux moindres intentions du direttore d'orchestre.

Celui du Regio était alors dirigé par le maître Pedrotti, devenu par la suite directeur du Conservatoire Rossini, à Pesaro, connu par des mélodies pleines de gaieté et de brio et de nombreux opéras, dont les Masques (Tutti in maschera). Sa mort survint dans des circonstances tragiques. J'entends encore ce brave Pedrotti me répéter à tout instant: «Es-tou content? Je le suis tant, moi!»

Nous avions un ténor fameux à cette époque, il signor Fanselli. Il possédait une voix superbe, mais son geste habituel consistait à mettre en avant ses mains, toutes grandes ouvertes et les doigts écartés. Malgré que cette manie soit déplaisante, beaucoup d'autres artistes que j'ai connus usent de ce moyen pour donner l'expression, du moins ils le croient, alors qu'eux-mêmes ne ressentent absolument rien.

Ses mains ainsi ouvertes avaient fait surnommer ce remarquable ténor: Cinq et Cinq font dix! (Cinque e cinque fanno dieci).

Au sujet d'une première représentation à ce théâtre, je citerai le baryton Mendioroz et la signorina Mecocci, qui en étaient.

Ces déplacements devenaient très fréquents; c'est ainsi qu'Hartmann et moi, à peine rentrés à Paris, nous en repartions pour nous rendre à Rome, où Il Re di Lahore eut les honneurs d'une première représentation, le 21 mars 1879.

J'eus, comme interprètes, des artistes encore plus remarquables, ainsi le ténor Barbaccini et le baryton Kashmann, tous deux chanteurs de grand mérite, puis la signorina Mariani, admirable chanteuse et tragédienne, et sa plus jeune sœur, charmante également.

Le directeur de l'Apollo, M. Giacovacci, était un vieillard étrange, fort amusant, fort gai surtout lorsque lui revenait en mémoire la première représentation du Barbier de Séville au Théâtre Argentina, à laquelle il avait assisté dans sa jeunesse. Il faisait du jeune Rossini, la vivacité et le charme mêmes, un portrait des plus intéressants. Avoir écrit le Barbier de Séville et Guillaume Tell est, en vérité, l'éclatant témoignage de l'esprit en personne et aussi de l'âme la plus puissante!

J'avais profité de mon séjour à Rome pour revoir ma chère Villa Médicis. Il m'amusait d'y reparaître en auteur... comment dirai-je? Ma foi, tant pis, mettons: acclamé!

J'habitais l'hôtel de Rome, en face de San Carlo, dans le Corso.

Le lendemain de la première, on m'apporta le matin, dans ma chambre—j'étais à peine éveillé, car on était rentré très tard—un billet portant ces mots:

«Prévenez-moi quand vous descendrez dans un hôtel, car je n'ai pas dormi de la nuit, tant on vous a sérénadé, festoyé! Quel vacarme! Mais je suis bien content pour vous!

«Votre vieil ami,

«DU LOCLE.»


Du Locle! Comment, lui? Il était là, lui qui fut mon directeur au moment de Don César de Bazan!

Je courus l'embrasser.

La matinée du 21 mars eut pour moi des heures d'enchantement magique et du plus captivant attrait; aussi comptent-elles parmi les meilleures dans mes souvenirs.

J'avais obtenu une audience du pape Léon XIII, nouvellement intrônisé. Le grand salon où je fus introduit était précédé d'une longue antichambre. Ceux qui avaient été admis comme moi s'y trouvaient tous agenouillés sur un rang, de chaque côté de la salle. Le pape, de la main droite bénissant, dit quelques mots à différents fidèles. Son camérier lui ayant fait savoir qui j'étais et le motif de mon voyage à Rome, le Souverain Pontife ajouta à sa bénédiction des paroles d'heureux souhaits pour mon art.

A une dignité exceptionnelle, Léon XIII joignait une simplicité qui me rappela tout à fait celle de Pie IX.

A onze heures, ayant quitté le Vatican, je me rendis au palais du Quirinal. Le marquis de Villamarina devait me présenter à la reine Marguerite.

Nous avions traversé cinq ou six salons en enfilade; dans celui où nous attendions, il y avait une vitrine entourée de crêpe, avec des souvenirs de Victor-Emmanuel, mort récemment. Entre deux fenêtres se trouvait un piano droit.

Le détail que je vais dire est presque une impression théâtrale.

J'avais remarqué qu'un huissier était à la porte de chacun des salons que j'avais traversés et j'entendais une voix très lointaine sortant évidemment du premier salon, annoncer à haute voix: La Regina (la Reine!), puis, plus rapprochée: La Regina! en suite, plus près encore: La Regina! après et plus fort: La Regina! et enfin, dans le salon voisin, d'une voix éclatante: La Regina! Et la reine parut dans le salon où nous étions.

Le marquis de Villamarina me présenta, salua la reine et sortit.

D'une voix charmante, Sa Majesté me dit qu'il fallait l'excuser si elle n'allait pas le soir, à l'Opéra, entendre il Capolavoro du maître français, et, désignant la vitrine: «Nous sommes en deuil!» Puis elle ajouta: «Puisque je serai privée ce soir, voulez-vous me faire entendre quelques motifs de l'opéra?»

N'ayant pas de chaise à côté du piano, je commençais à jouer debout, lorsque, apercevant le mouvement de la reine cherchant une chaise, je m'élançai et plaçai celle-ci devant le piano pour continuer l'audition si adorablement demandée.

Je quittai Sa Majesté très ému et très reconnaissant pour son gracieux accueil; puis, ayant traversé les nombreux salons, je retrouvai le marquis de Villamarina, que je remerciai grandement de sa haute courtoisie.

Un quart d'heure après, j'étais via delle Carrozze, rendant visite à Menotti Garibaldi, pour lequel j'avais une lettre d'un ami de Paris.

Ce fut une matinée peu ordinaire et véritablement rare par la qualité des personnages que j'avais eu l'honneur de voir: Sa Sainteté le pape, Sa Majesté la reine, et le fils de Garibaldi!

Dans la journée je fus présenté au prince Massimo de la plus antique noblesse romaine, et comme je lui demandais, peut-être indiscrètement, mais surtout curieusement, s'il descendait de l'empereur Maxime, il me répondit simplement, modestement: «Je ne le sais pas positivement, mais on l'assure dans ma famille, depuis dix-huit cents ans.»

Le soir, après le théâtre, succès superbe, j'allai souper chez notre ambassadeur, le duc de Montebello. A la demande de la duchesse, je recommençai l'audition donnée le matin à Sa Majesté la reine. La duchesse fumant elle-même, je me souviens d'avoir grillé beaucoup de cigarettes, pendant cette audition. Cela me permit, en regardant la fumée monter vers les frises, d'y contempler les peintures merveilleuses dues à l'immortel Carrache, l'auteur de la célèbre galerie Farnèse.

Quelles heures inoubliables encore!

Et je rentrai, vers trois heures du matin, à mon hôtel, où la sérénade (mieux l'aubade) qui me fêtait avait empêché mon ami du Locle de dormir.

Le printemps s'écoula rapidement dans le souvenir de ce brillant hiver que je venais de passer en Italie. Je me remis à la besogne à Fontainebleau, et terminai la Vierge.

Nous partîmes ensuite, ma chère femme et moi, pour Milan et la villa d'Este.

Nous étions en cette année d'enthousiasmes, de joies pures et radieuses, pour moi, que des heures d'inexprimable bonheur devaient marquer, dans ma carrière, de leur trace ineffable.

Giulio Ricordi m'avait invité, ainsi que Mme Massenet et notre chère fille, encore tout enfant, à passer le mois d'août à la villa d'Este, en ce pittoresque et merveilleux pays que baigne le lac de Côme. Nous y trouvâmes, avec la belle Mme Giuditta Ricordi, femme très gracieuse de notre aimable hôte, sa fille Ginetta, délicieuse camarade de ma fillette, et ses fils Tito et Manuele, en bas âge alors, grands messieurs depuis. Nous y vîmes également une tout adorable jeune fille, rose à peine fleur, qui, dans ce séjour, travaillait le chant avec un renommé professeur italien.

Arrigo Boïto, le célèbre auteur de Mefistofele, qui était aussi en villégiature à la villa d'Este, avait été frappé comme moi du timbre si personnel de cette voix... Cette exquise voix, déjà prodigieusement souple, était celle de la future artiste qui devait se rendre inoubliable dans sa création de Lakmé, de mon glorieux et si regretté Léo Delibes. J'ai nommé Marie Van Zandt.

Un soir que je rentrais à l'hôtel de la Belle Venezia, piazza San Fedele, à Milan (où j'aurais encore aujourd'hui plaisir à descendre), Giulio Ricordi, mon voisin—car ses grands établissements d'édition étaient, à cette époque, installés dans un superbe et vieil hôtel de la via degli Omenoni, à côté de l'église San Fedele—Giulio Ricordi vint m'y voir et me présenter une personne de haute distinction, poète très inspiré, qui me lut un scénario en quatre actes du plus puissant intérêt, sur l'histoire d'Hérodiade; ce lettré remarquable était Zanardini, descendant d'une des plus grandes familles vénitiennes.

On devine tout ce que pouvait avoir de suggestif et d'attachant, sous une plume aussi riche en couleurs que celle qui me l'avait peinte, l'histoire du tétrarque de Galilée, de Salomé, de Jean et d'Hérodiade.

Le 15 août, pendant notre séjour en Italie, le Roi de Lahore fut représenté au théâtre de Vicence, puis, le 3 octobre, on en donna la première représentation au Théâtre communal de Bologne. C'est le motif pour lequel nous avions prolongé notre séjour en Italie.

En voyage, il faut s'intéresser à tout. C'est ainsi qu'un détail pittoresque que je vais dire prit le dessus même sur mes occupations au théâtre, quelque belles qu'elles fussent.

Pour qui connaît Bologne et ses rues à arcades, lesquelles durent certainement inspirer Napoléon Ier quand il créa à Paris la rue de Rivoli et la place des Pyramides, je ne saurais oublier le décor étonnant dans lequel j'ai pu voir défiler un soir, à la nuit tombante, un cortège funéraire.

Ces confréries de pénitents enveloppés de cagoules, tenant à la main de gros cierges qu'ils inclinent, laissant tomber généreusement leur cire, que des gamins recueillent dans des cornets de papier tout en suivant la file du cortège, ces chants, ces psalmodies alternant avec le silence, ce défilé lugubre à travers une foule respectueuse et recueillie, tout ce spectacle était vraiment impressionnant et laissait après lui une grande et bien mélancolique tristesse.

Notre retour à Fontainebleau suivit immédiatement après. J'avais à reprendre, avec la vie normale, le travail inachevé.

Le lendemain de ma rentrée, quelle ne fut pas ma surprise, de recevoir la visite de M. Émile Réty! Il venait de la part d'Ambroise Thomas m'offrir la place de professeur de contre-point et fugue et de composition au Conservatoire, en remplacement de François Bazin, de l'Institut, décédé quelques mois auparavant. Il me conseilla vivement, en même temps, de poser ma candidature à l'Académie des Beaux-Arts, l'élection du successeur de Bazin étant proche.

Comme cela contrastait avec ces mois de folies et d'acclamations passés en Italie! Je me croyais oublié en France, alors que tout autre était la vérité!

CHAPITRE XIII

LE CONSERVATOIRE ET L'INSTITUT

J'avais reçu l'avis officiel de ma nomination comme professeur au Conservatoire. Je partis pour Paris. Pouvais-je me douter que c'était sans espoir d'y revenir que je disais adieu à ma chère demeure de Fontainebleau?

La vie qui s'annonçait pour moi allait prendre mes étés de travail au sein d'une douce et paisible solitude, ces étés que je passais si heureux, loin des bruits et du tumulte de la ville.

Si les livres ont leur destinée (habent sua fata libelli), comme dit le poète, chacun de nous ne poursuit-il pas la sienne, également fatale, inéluctable? On ne remonte pas le courant. Il est doux de le suivre, surtout s'il doit vous mener aux rivages espérés!

Je donnais, deux fois par semaine, mes cours au Conservatoire, le mardi et le vendredi, à une heure et demie.

Vous l'avouerai-je? J'étais heureux et fier en même temps de m'asseoir sur cette chaise, dans cette même classe où, enfant, j'avais reçu les conseils et les leçons de mon maître. Mes élèves... je les considérais comme d'autres nouveaux enfants, plutôt encore comme des petits-enfants dans lesquels pénétrait cet enseignement reçu par moi et qui semblait filtrer à travers les souvenirs du maître vénéré qui me l'avait inculqué.

Les jeunes gens auxquels j'avais affaire semblaient presque de mon âge, et je leur disais, en manière d'encouragement, pour les exhorter au travail: «Vous n'avez qu'un camarade de plus, qui tâche d'être aussi bon élève que vous!»

Il était touchant de voir la déférente affection que, depuis le premier jour, ils me témoignaient. Je me sentais tout heureux lorsque, parfois, je les surprenais dans leurs chuchotements, se racontant leurs impressions sur l'ouvrage joué la veille ou qui devait se jouer le lendemain. Cet ouvrage était, au début de mon professorat, le Roi de Lahore.

Je devais continuera à être ainsi, pendant dix-huit ans, l'ami et le «patron», ainsi qu'ils m'appelaient, d'un nombre considérable de jeunes compositeurs.

Qu'il me soit permis de rappeler, tant j'en éprouvais de joie, les succès qu'ils remportaient, chaque année, dans les concours de fugue, et combien cet enseignement me fut utile à moi-même. Il m'obligeait à être le plus habile à trouver rapidement, devant le devoir présenté, ce qu'il fallait faire selon les préceptes rigoureux de Cherubini.

Quelles douces émotions n'ai-je point ressenties pendant ces dix-huit années, où, presque annuellement, le grand-prix de Rome fut décerné à un élève de ma classe! Comme il me tardait alors d'aller au Conservatoire, chez mon maître, lui en rapporter tout l'honneur!

Je revois encore aussi le soir, dans son paisible salon, dont les fenêtres donnaient sur la cour déserte, à ce moment-là, du Conservatoire, le bon administrateur général, Émile Réty, m'écoutant lui raconter mon bonheur d'avoir assisté aux succès de mes enfants.

Je fus, il y a quelques années, l'objet d'une touchante manifestation de leur part.

Au mois de décembre 1900, je vis un jour arriver chez mon éditeur, où l'on savait me rencontrer, Lucien Hillemacher, disparu depuis, hélas! qu'accompagnait un groupe d'anciens grands-prix. Il venait me remettre plus de cent cinquante signatures tracées sur des feuilles de parchemin par mes anciens élèves. Ces feuilles étaient réunies sous forme de plaquette in-8º, reliée avec luxe en maroquin du Levant constellé d'étoiles. Les pages de garde portaient, dans de brillantes enluminures, avec mon nom, ces deux dates: 1878-1900. Les signatures étaient précédées des lignes suivantes:

«CHER MAITRE,

«Heureux de votre nomination de grand-officier de la Légion d'honneur, vos élèves se réunissent pour vous offrir ce témoignage de leur profonde et très affectueuse reconnaissance.»

Les noms des grands-prix de l'Institut qui me prouvaient ainsi leur gratitude étaient ceux de: Hillemacher, Henri Rabaud, Max d'Ollone, Alfred Bruneau, Gaston Carraud, G. Marty, André Floch, A. Savard, Crocé-Spinelli, Lucien Lambert, Ernest Moret, Gustave Charpentier, Reynaldo Hahn, Paul Vidal, Florent Schmitt, Enesco, Bemberg, Laparra, d'Harcourt, Malherbe, Guy Ropartz, Tiersot, Xavier Leroux, Dallier, Falkenberg, Ch. Silver, et tant d'autres chers amis de la classe!

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Ambroise Thomas, voyant que je ne pensais pas à me présenter à l'Institut, ainsi qu'il m'avait fait l'honneur de me le conseiller, voulut bien me prévenir que j'avais encore deux jours pour envoyer la lettre posant ma candidature à l'Académie des Beaux-Arts. Il me recommandait de la faire courte, ajoutant que le rappel des titres n'était nécessaire que lorsqu'on pouvait les ignorer. La remarque judicieuse froissait un peu ma modestie...

Le jour de l'élection était fixé au samedi 30 novembre. Je savais que nous étions beaucoup de prétendants et que, parmi eux, Saint-Saëns, dont j'étais et fus toujours l'ami et le grand admirateur, était le candidat le plus en évidence.

J'avais cédé au conseil bienveillant d'Ambroise Thomas, sans avoir la moindre prétention à me voir élu.

Ainsi que j'en avais l'habitude, j'avais été ce jour-là donner mes leçons dans différents quartiers de Paris. Le matin, cependant, j'avais dit à mon éditeur Hartmann que je serais le soir, entre cinq et six heures, chez un élève, rue Blanche, nº 11, et j'avais ajouté, en riant, qu'il savait où me trouver pour m'annoncer le résultat, quel qu'il fût. Sur ce, Hartmann de dire avec grandiloquence: «Si vous êtes, ce soir, membre de l'Institut, je sonnerai deux fois et vous me comprendrez!»

J'étais en train de faire travailler au piano, l'esprit tout à mon devoir, les Promenades d'un Solitaire, de Stéphen Heller (ah! ce cher musicien, cet Alfred de Musset du piano, ainsi qu'on l'a appelé!), lorsque deux coups de sonnette précipités se firent entendre. Mon sang se retourna. Mon élève ne pouvait en deviner le motif.

Un domestique entra vivement et dit:

«Il y a là deux messieurs qui veulent embrasser votre professeur!» Tout s'expliqua. Je sortis avec ces Messieurs, plus ébahi encore qu'heureux et laissant mon élève beaucoup plus content que moi-même peut-être.

Lorsque j'arrivai chez moi, rue du Général-Foy, j'avais été devancé par mes nouveaux et célèbres confrères. Ils avaient déposé chez mon concierge, leurs félicitations signées: Meissonier, Lefuel, Ballu, Cabanel. Meissonier avait apporté le bulletin de la séance signé par lui, indiquant les deux votes, car je fus élu au second tour de scrutin. Voilà, certes, un autographe que je ne recevrai pas deux fois dans ma vie!

Quinze jours après, selon l'usage, je fus introduit dans la salle des séances de l'Académie des Beaux-Arts par le comte Delaborde, secrétaire perpétuel.

La tenue du récipiendaire était l'habit noir et la cravate blanche; en me rendant à l'Institut pour cette réception—le frac, à trois heures de l'après-midi!—on aurait cru que j'étais de noce.

Je pris place dans la salle des séances au fauteuil que j'occupe encore aujourd'hui. Cela remonte à plus de trente-trois ans déjà!

A quelques jours de là, je voulus profiter de mes privilèges pour assister à la réception de Renan, sous la coupole; les huissiers de service ne me connaissant pas encore, j'étais alors le Benjamin de l'Académie, ne voulurent pas me croire et refusèrent de me laisser pénétrer. Il fallut qu'un de mes confrères, et non le moindre, le prince Napoléon, qui entrait en ce moment, me fît connaître.

J'étais en tournée de visites habituelles de remerciements, lorsque je me présentai chez Ernest Reyer, dans son appartement si pittoresque de la rue de la Tour-d'Auvergne. Ce fut lui qui m'ouvrit la porte, tout surpris de se trouver en face de moi, qui devais savoir qu'il ne m'avait pas été tout à fait favorable. «Je sais, lui fis-je, que vous n'avez pas voté pour moi. Ce qui me touche, c'est que vous n'avez pas été contre moi!» Ces mots mirent Reyer de bonne humeur, car aussitôt il me dit: «Je déjeune; partagez avec moi mes œufs sur le plat!» J'acceptai et nous causâmes longuement de tout ce qui intéressait l'art et ses manifestations.

Pendant plus de trente ans, Ernest Reyer fut mon meilleur et plus solide ami.

L'Institut, ainsi qu'on pourrait le croire, ne modifia pas sensiblement ma situation. Elle resta d'autant plus difficile que, désirant avancer la partition d'Hérodiade, je supprimai plusieurs leçons qui comptaient au nombre de mes plus sûres ressources.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Trois semaines après mon élection, eut lieu à l'Hippodrome, situé à cette époque près du pont de l'Alma, un festival monstre. Plus de vingt mille personnes y assistaient.

Gounod et Saint-Saëns conduisirent leurs œuvres. J'eus l'honneur de diriger le final du troisième acte du Roi de Lahore. Qui ne se souvient encore de l'effet prodigieux de ce Festival, organisé par Albert Vizentini, un de mes plus tendres camarades d'enfance?

Comme j'attendais dans le foyer mon tour de paraître en public, et que Gounod revenait tout auréolé de son triomphe, je lui demandai quelle impression il avait de la salle:

«J'ai cru voir, me fit-il, la Vallée de Josaphat!»

Un détail assez amusant, qui me fut conté plus tard, est celui-ci:

La foule était considérable au dehors et comme elle continuait toujours à vouloir entrer, malgré les protestations bruyantes des personnes déjà placées, Gounod cria à haute voix et de manière à être bien entendu: «Je commencerai quand tout le monde sera sorti!» Cette apostrophe ahurissante fit merveille. Les groupes qui avaient envahi l'entrée et les abords de l'Hippodrome reculèrent. Ils se retirèrent comme par enchantement.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le 20 mai 1880 eut lieu, à l'Opéra, le second des Concerts historiques créés par Vaucorbeil, alors directeur de l'Académie nationale de musique.

Il y fit exécuter ma légende sacrée: La Vierge. Mme Gabrielle Krauss et Mlle Daram en furent les principales et bien splendides interprètes.

Rappelez-vous, mes chers enfants, que lorsque je vous ai parlé de cet ouvrage, je faisais entendre qu'il avait laisse dans ma vie un souvenir plutôt pénible.

L'accueil fut froid; seul un fragment parut satisfaire le nombreux public qui remplissait la salle. On redemanda jusqu'à trois fois ce passage qui, depuis, est au répertoire de beaucoup de concerts: le prélude de la quatrième partie, le Dernier Sommeil de la Vierge.

Quelques années plus tard, la Société des Concerts du Conservatoire donnait, à deux reprises, la quatrième partie, entière, de la Vierge. Mlle Aïno Ackté fut vraiment sublime dans l'interprétation du rôle de la Vierge.

Ce succès fut pour moi la plus complète des satisfactions, j'allais dire la plus précieuse des revanches.

CHAPITRE XIV

UNE PREMIERE A BRUXELLES

Mes voyages en Italie, les pérégrinations auxquelles je me livrais pour suivre, sinon pour préparer, les représentations du Roi de Lahore, successivement à Milan, Plaisance, Venise, Pise, et de l'autre côté de l'Adriatique, à Trieste, ne m'empêchaient pas de travailler à la partition d'Hérodiade; elle arriva bientôt à son complet achèvement.

Vous devez, mes chers enfants, être quelque peu surpris de ce vagabondage, alors surtout qu'il est si peu dans mes goûts. Beaucoup de mes élèves, cependant ont suivi mon exemple sur ce point et la raison en est fort compréhensible. Au début d'une carrière comme la nôtre, il y a à donner des indications au chef d'orchestre, au metteur en scène, aux artistes, aux costumiers; le pourquoi et le parce que d'une partition sont souvent à expliquer; et les mouvements, d'après le métronome, sont si peu les véritables!

Depuis longtemps je laisse aller les choses; elles vont d'elles-mêmes. Il est vrai que depuis tant d'années on me connaît, que faire choix, décider où je devrais aller me serait difficile. Par où commencer aussi—ce serait dans mes vœux les plus chers—à aller exprimer, en personne, ma gratitude à tous ces directeurs et à tous ces artistes qui connaissent maintenant mon théâtre? Ils ont pris les devants quant aux indications que j'aurais pu leur donner, et des écarts d'interprétation de leur part sont devenus très rares, beaucoup plus qu'ils ne l'étaient au commencement lorsque directeurs et artistes ignoraient mes volontés et ne pouvaient les prévoir; quand mes ouvrages, enfin, étaient ceux d'un inconnu pour eux.

Je tiens à rappeler, et je le fais avec une sincère émotion, tout ce que j'ai dû, dans les grands théâtres de province, à ces chers directeurs, d'affectueux dévouement à mon égard: Gravière, Saugey, Villefranck, Rachet, et combien d'autres encore, qui ont droit avec mes remerciements, à mes plus reconnaissantes félicitations.

Pendant l'été 1879, je m'étais installé au bord de la mer, à Pourville, près de Dieppe. Mon éditeur Hartmann et mon collaborateur Paul Milliet venaient passer les dimanches avec moi. Quand je dis avec moi, j'abuse des mots et je m'en excuse, car je ne tenais guère compagnie à ces excellents amis. J'étais habitué à travailler de quinze à seize heures par jour; je consacrais six heures au sommeil; mes repas et ma toilette me prenaient le reste du temps. Il faut le constater, ce n'est qu'ainsi, dans l'opiniâtreté du travail poursuivi inlassablement pendant plusieurs années, qu'on peut mettre debout des ouvrages de grande envergure.

Alexandre Dumas fils, dont j'étais le modeste confrère à l'Institut depuis un an, habitait une superbe propriété à Puys, près de Dieppe. Ce voisinage me procurait souvent de bien douces satisfactions. Je n'étais jamais si heureux que lorsqu'il venait me chercher en voiture, à sept heures du soir, pour aller dîner chez lui. Il m'en ramenait à neuf heures pour ne pas prendre mon temps. C'était un repos affectueux qu'il désirait pour moi, repos exquis et tout délicieux en effet, car on peut deviner quel régal me valait la conversation d'allure si vivante, si étincelante, du célèbre académicien.

Combien je l'enviais alors pour ces joies artistiques qu'il goûtait et que j'ai connues plus tard, moi aussi! Il recevait et gardait chez lui ses grands interprêtes et leur faisait travailler leurs rôles. A ce moment c'était la superbe comédienne, Mme Pasca, qui était son hôte.

Au commencement de 1881, la partition d'Hérodiade était terminée. Hartmann et Paul Milliet me conseillèrent d'en informer la direction de l'Opéra. Les trois années que j'avais données à Hérodiade n'avaient été qu'une joie ininterrompue pour moi. Elles devaient connaître un dévouement inoubliable et bien inattendu.

Malgré la répulsion que j'ai toujours éprouvée à frapper à la porte d'un théâtre, il fallait bien pourtant me décider à parler de cet ouvrage, et j'allai à l'Opéra, ayant une audience de M. Vaucorbeil, alors directeur de l'Académie nationale de musique. Voici l'entretien que j'eus l'honneur d'avoir avec lui.

—Mon cher directeur, puisque l'Opéra a été un peu ma maison avec le Roi de Lahore me permettez-vous de vous parler d'un nouvel ouvrage Hérodiade?

—Quel est votre poète?

—Paul Milliet, un homme de beaucoup de talent que j'aime infiniment.

—Moi aussi, je l'aime infiniment: mais... il vous faudrait avec lui... (cherchant le mot)... un carcassier.

—Un carcassier!... répliquai-je, bondissant de stupeur; un carcassier!... Mais quel est cet animal?...

—Un carcassier, ajouta sentencieusement l'éminent directeur, un carcassier est celui qui sait établir, de solide façon, la carcasse d'une pièce et j'ajoute que vous-même, vous n'êtes pas assez carcassier, selon la signification exacte du mot: apportez-moi un autre ouvrage et le théâtre national de l'Opéra vous est ouvert.

...J'avais compris: l'Opéra m'était fermé; et, quelques jours après cette pénible séance, j'appris que depuis longtemps déjà, les décors du Roi de Lahore avaient été rigoureusement remisés au dépôt de la rue Richer,—ce qui signifiait l'abandon final.

Un jour du même été, je me promenais sur le boulevard des Capucines, non loin de la rue Daunou; mon éditeur Georges Hartmann habitait un rez-de-chaussée, au fond de la cour, du numéro 20 de cette rue. Mes pensées étaient terriblement noires... La mine soucieuse et le cœur défaillant, j'allais, déplorant ces décevantes promesses qu'en façon d'eau bénite de cour me donnaient les directeurs... Soudain, je fus salué, puis arrêté, par une personne en laquelle je reconnus M. Calabrési, directeur du Théâtre-Royal de la Monnaie, à Bruxelles.

Je restai interloqué. Allais-je devoir le mettre, lui aussi, dans la collection des directeurs qui me montraient visage de bois?

—Je sais (dit en m'abordant M. Calabrési) que vous avez un grand ouvrage: Hérodiade. Si vous voulez me le donner, je le monte, tout de suite, au Théâtre de la Monnaie.

—Mais vous ne le connaissez pas? lui dis-je.

—Je ne me permettrais pas de vous demander, à vous, une audition.

—Eh bien! moi, répliquai-je aussitôt, cette audition, je vous l'inflige.

—Mais... demain matin, je repars pour Bruxelles.

—A ce soir, alors! ripostai-je. Je vous attendrai à huit heures dans le magasin d'Hartmann. Ce sera fermé à cette heure-là... nous y serons seuls.

Tout rayonnant, j'accourus chez mon éditeur et lui racontai, riant, pleurant, ce qui venait de m'arriver!

Un piano fut immédiatement apporté chez Hartmann, tandis que Paul Milliet était prévenu en toute hâte.

Alphonse de Rothschild, mon confrère à l'Académie des Beaux-Arts, sachant que je devais me rendre très souvent à Bruxelles pour les répétitions d'Hérodiade allaient commencer au Théâtre-Royal de la Monnaie, et voulant m'éviter les attentes dans les gares, m'avait donné un permis de circulation.

On avait tellement l'habitude de me voir passer aux frontières de Feignies et de Quévy, que j'étais devenu un véritable ami des douaniers, surtout de ceux de la frontière belge. Il me souvient que, pour les remercier de leurs obligeantes attentions, je leur envoyai même des places pour le théâtre de la Monnaie!

Au mois d'octobre de cette année 1881 eut lieu une véritable cérémonie au Théâtre-Royal. C'était, en effet, le premier ouvrage français qui allait être créé sur cette superbe scène de la capitale de Belgique.

Au jour fixé, mes deux excellents directeurs, MM. Stoumon et Calabrési, m'accompagnèrent jusqu'au grand foyer du public. C'était une vaste salle aux lambris dorés, prenant jour par le péristyle à colonnades du théâtre sur la place de la Monnaie. De l'autre côté de cette place (souvenir du vieux Bruxelles) se trouvaient l'hôtel des Monnaies et, dans un angle, le local de la Bourse. Ces établissements ont disparu depuis pour être remplacés par le magnifique hôtel des Postes. Quant à la Bourse, elle a été transportée dans le palais grandiose qui a été construit, non loin de là.

Au milieu du foyer, où je fus introduit, se trouvait un piano à queue, autour duquel étaient rangés, en hémicycle, une vingtaine de fauteuils et de chaises. En plus des directeurs, se trouvaient là mon éditeur et mon collaborateur, ainsi que les artistes choisis par nous pour créer l'ouvrage. En tête de ces artistes étaient Marthe Duvivier, que le talent, la réputation et la beauté désignaient pour le rôle de Salomé; Mlle Blanche Deschamps, qui devait devenir la femme du célèbre chef d'orchestre Léon Jehin, représentant Hérodiade; Vergnet, Jean; Manoury, Hérode; Gresse père, Phanuel. Je me mis au piano, le dos tourné aux fenêtres et chantai tous les rôles, y compris les chœurs.

J'étais jeune, vif et alerte, heureux, et, je l'ajoute à ma honte, très gourmand. Je le suis resté. Mais si je m'en accuse, c'est pour m'excuser d'avoir voulu souvent quitter le piano pour aller luncher à une table chargée d'exquises victuailles étalées sur un plantureux buffet, dans ce même foyer. Chaque fois que je faisais mine de m'y rendre, les artistes m'arrêtaient et c'était à qui m'aurait crié: «De grâce!... Continuez!... Ne vous arrêtez plus!...» Je le fis, mais quelle revanche! Je croquai presque toutes les friandises préparées à l'intention de tous! Si contents étaient les artistes qu'ils pensèrent bien plus à m'embrasser qu'à manger. De quoi me serais-je plaint?

Je demeurais à l'hôtel de la Poste, rue Fossé-aux-Loups, à côté du théâtre. C'est dans cette même chambre, que j'occupais au rez-de-chaussée, à l'angle de l'hôtel et donnant sur la rue d'Argent, que, durant l'automne suivant, je traçai l'esquisse de l'acte du séminaire, de Manon. Plus tard, je préférai habiter, et jusqu'en 1910, le cher «hôtel du Grand-Monarque», rue des Fripiers.

Cet hôtel se rattache à mes plus profonds souvenirs. J'y vécus si souvent en compagnie de Reyer, l'auteur de Sigurd et de Salammbô, mon confrère de l'Académie des Beaux-Arts! Ce fut là que nous perdîmes, lui et moi, notre collaborateur et ami, Ernest Blau. Il mourut dans cet hôtel et, malgré l'usage qui veut qu'un drap mortuaire ne soit jamais étalé devant un hôtel, Mlle Wanters, la propriétaire, tint à ce que ses obsèques fussent rendues publiques et non cachées aux habitants de l'établissement. Ce fut, dans le salon même, où avait été placé le cercueil, au milieu des étrangers, que nous prononçâmes de tendres paroles d'adieu à celui qui avait été le collaborateur de Sigurd et d'Esclarmonde.

Un détail vraiment macabre. Notre pauvre ami Blau avait dîné, la veille de sa mort, chez le directeur Stoumon. Étant en avance, il s'était mis à regarder, dans la rue des Sablons, des bières très luxueuses exposées chez un marchand de cercueils. Comme nous venions de dire le suprême adieu et qu'on avait placé la dépouille mortelle de Blau dans un caveau provisoire à côté du cercueil tout fleuri de roses blanches d'une jeune fille, un des porteurs trouva que le défunt, s'il eût pu être consulté, n'aurait pu préférer meilleur voisinage, tandis que le commissaire des pompes funèbres faisait cette réflexion: «Nous avons bien fait les choses. M. Blau avait remarqué une bière superbe, et nous la lui avons laissée à très bon compte!...»

En sortant de ce vaste cimetière, encore bien désert à cette époque, l'émotion poignante de la grande artiste, Mme Jeanne Raunay, frappa tous les assistants. Elle marchait lentement aux côtés du grand maître Gevaert.

Ah! le triste jour d'hiver!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les répétitions d'Hérodiade se succédaient à la Monnaie. Elles n'étaient pour moi que joies et surprises enivrantes. Vous savez, mes enfants, que le succès fut considérable. Voici ce que je retrouve dans les journaux du temps:

«...Enfin, le grand soir arriva.

Dès la veille—c'était un dimanche—le public prit la file aux abords du théâtre (on ne donnait pas, à cette époque, les petites places en location). Les marchands de billets passèrent ainsi toute la nuit, et, tandis que d'aucuns vendaient cher, le lundi matin, leur place dans la file, les autres tenaient bon et revendaient couramment soixante francs les places de parterre. Un fauteuil coûtait cent cinquante francs.

Le soir, la salle fut prise d'assaut.

Avant le lever du rideau, la reine entrait dans son avant-scène, accompagnée de deux dames d'honneur et du capitaine Chrétien, officier d'ordonnance du roi.

Dans la baignoire voisine avaient pris place LL. AA. RR. le comte et la comtesse de Flandre, accompagnés de la baronne Van den Bossch d'Hylissem et du comte d'Oultremont de Duras, grand-maître de la maison princière.

Dans les loges de la cour se trouvaient Jules Devaux, chef du cabinet du roi; les généraux Goethals et Goffinet, aides de camp; le baron Lunden, chef du département du grand-écuyer; le colonel baron d'Anethan; le major Donny, le capitaine de Wyckerslooth, officiers d'ordonnance du roi.

Aux premières loges: M. Antonin Proust, ministre des Beaux-Arts de France, avec le baron Beyens, ministre de Belgique à Paris; le chef du cabinet et Mme Frère-Orban, etc.

Dans l'avant-scène du rez-de-chaussée: M. Buls, qui venait d'être nommé bourgmestre, et les échevins.

Aux fauteuils, au balcon, de nombreuses personnalités parisiennes: les compositeurs Reyer, Saint-Saëns, Benjamin Godard, Joncières, Guiraud, Serpette, Duvernois, Julien Porchet, Wormser, Le Borne, Lecocq, etc., etc.

Cette salle brillante, frémissante, disent les chroniqueurs d'alors, fit à l'œuvre un succès délirant.

Entre le deuxième et le troisième acte, la reine Marie-Henriette fit venir dans sa loge le compositeur, qu'elle félicita chaleureusement, et Reyer, de qui la Monnaie venait de reprendre la Statue.

L'enthousiasme alla crescendo jusqu'à la fin de la soirée. Le dernier acte se termina dans les acclamations. On appela le compositeur en scène à grands cris, le rideau se releva plusieurs fois, mais «l'auteur» ne parut point; et comme le public ne voulait pas quitter le théâtre, le régisseur général, Lapissida, qui avait mis l'œuvre en scène, dut enfin venir annoncer que «l'auteur» avait quitté le théâtre au moment où se terminait la représentation.

Deux jours après la première, le compositeur était invité à dîner à la cour, et un arrêté royal paraissait au Moniteur, le nommant chevalier de l'Ordre de Léopold.

Le succès éclatant de la première fut claironné par la presse européenne, qui le célébra presque sans exception en termes enthousiastes. Quant à l'engouement des premiers jours, il persista obstinément pendant cinquante-cinq représentations consécutives qui réalisèrent, disent toujours les journaux de l'époque, en dehors de l'abonnement, plus de quatre mille francs chaque soir...

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Hérodiade, qui a fait sa première apparition sur la scène de la Monnaie, le 19 décembre 1881, dans les circonstances exceptionnellement brillantes que nous venons de dire, d'après les journaux, tant de Belgique que d'ailleurs, a reparu à ce théâtre, après plusieurs reprises, au cours de la première quinzaine de novembre de l'année 1911, à la distance donc de bientôt trente ans. Hérodiade avait dépassé depuis longtemps, à Bruxelles, sa centième représentation.

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Et je pensais déjà à un nouvel ouvrage!...

CHAPITRE XV

L'ABBÉ PRÉVOST A L'OPERA-COMIQUE

Par un certain matin de l'automne 1881, j'étais assez agité, anxieux même. Carvalho, alors directeur de l'Opéra-Comique, m'avait confié trois actes: la Phœbé, d'Henri Meilhac. Je les avais lus, relus, rien ne m'avait séduit; je me heurtais contre le travail à faire; j'en étais énervé, impatienté!

Rempli d'une belle bravoure, je fus donc chez Meilhac... L'heureux auteur de tant d'œuvres ravissantes, de tant de succès, Meilhac était dans sa bibliothèque, au milieu de ses livres rarissimes aux reliures merveilleuses, véritable fortune amoncelée dans une pièce de l'entresol, qu'il habitait au 30 de la rue Drouot.

Je le vois encore, écrivant sur un petit guéridon, à côté d'une autre grande table du plus pur style Louis XIV. A peine m'eut-il vu que, souriant de son bon sourire, et comme ravi, croyant que je lui apportais des nouvelles de notre Phœbé:

—C'est terminé? me fit-il.

A ce bonjour, je ripostai illico, d'un ton moins assuré:

—Oui, c'est terminé; nous n'en reparlerons plus jamais!

Un lion mis en cage n'eût pas été plus penaud. Ma perplexité était extrême, je voyais le vide, le néant, autour de moi, le titre d'un ouvrage me frappa comme une révélation.

Manon! m'écriai-je, en montrant du doigt le livre à Meilhac.

Manon Lescaut, c'est Manon Lescaut que vous voulez?

—Non! Manon, Manon tout court; Manon, c'est Manon!

Meilhac s'était depuis peu séparé de Ludovic Halévy; il s'était lié avec ce délicieux et délicat esprit, cet homme au cœur tendre et charmant qu'était Philippe Gille.

—Venez demain déjeuner chez Vachette, me dit Meilhac, je vous raconterai ce que j'aurai fait...

En me rendant à cette invitation, l'on devine si je devais avoir au cœur plus de curiosité émue que d'appétit à l'estomac. J'allai donc chez Vachette, et, là, inénarrable et tout adorable surprise, je trouvai, quoi? sous ma serviette... les deux premiers actes de Manon! Les trois autres actes devaient suivre, à peu de jours.

L'idée de faire cet ouvrage me hantait depuis longtemps. C'était le rêve réalisé.

Bien que très enfiévré par les répétitions d'Hérodiade, et fort dérangé par mes fréquents voyages à Bruxelles, je travaillais déjà à Manon au courant de l'été 1881.

Pendant ce même été, Meilhac était allé habiter le pavillon Henri IV, à Saint-Germain. J'allais l'y surprendre, ordinairement vers les cinq heures du soir, quand je savais sa journée de travail terminée. Alors, tout en nous promenant, nous combinions des arrangements nouveaux dans le poème. Ce fut là que nous décidâmes l'acte du séminaire et que, pour amener, au sortir de celui-ci, un contraste plus grand, je réclamai l'acte de Transylvanie.

Combien je me plaisais à cette collaboration, à ce travail où nos idées s'échangeaient sans se heurter jamais, dans le commun désir d'arriver, si possible, à la perfection!

Philippe Gille venait partager cette utile collaboration, de temps en temps, à l'heure du dîner et sa présence m'était si chère!

Que de tendres et doux souvenirs j'ai conservés depuis cette époque, à Saint-Germain, à sa magnifique terrasse, à la luxuriante frondaison de sa belle forêt!

Mon travail avançait lorsqu'il me fallut retourner à Bruxelles, au début de l'été 1882.

Pendant mes divers séjours à Bruxelles, je m'étais fait un ami délicieux en la personne de Frédérix, qui tenait avec une rare maîtrise la plume de critique dramatique et lyrique dans les colonnes de l'Indépendance belge. Il occupait dans le journalisme de son pays une situation très en vue; on l'appréciait hautement aussi dans la presse française.

C'était un homme de grand mérite, doué d'un caractère charmant. Sa physionomie expressive, spirituelle et ouverte, rappelait assez bien celle de l'aîné des Coquelins. Il était entre les premiers, de ces chers et bons amis que j'ai connus, dont un long sommeil, hélas! a clos les paupières, et qui ne sont plus là, ni pour moi, ni pour ceux qui les aimaient.

Notre Salomé d'alors, Marthe Duvivier, qui avait continué à chanter ce rôle, dans Hérodiade, pendant toute la nouvelle saison, était allée se fixer durant l'été dans une maison de campagne près de Bruxelles. Mon ami Frédérix m'entraîna un jour chez elle, et, comme j'avais sur moi les manuscrits des premiers actes de Manon, je risquai devant lui et notre belle interprète une audition tout intime. L'impression que j'emportai de cette audition me fut un encouragement à poursuivre mon travail.