Title: Napoléon: La dernière phase
Author: Earl of Archibald Philip Primrose Rosebery
Translator: Augustin Filon
Release date: June 8, 2011 [eBook #36352]
Most recently updated: January 7, 2021
Language: French
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Lord ROSEBERY
LA DERNIÈRE PHASE
OUVRAGE
TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
PAR
AUGUSTIN FILON
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1901
Droits de traduction et de reproduction réservés.
Dans l'été de 1863, un jeune voyageur anglais qui revenait de Rome s'arrêta deux jours à Paris. C'était un élève d'Eton; un des professeurs du collège l'accompagnait et lui servait de mentor. Ils allèrent entendre Mireille, qui les charma; ils assistèrent à une superbe revue de cavalerie; mais, pour le touriste de seize ans, l'émotion de ce premier séjour à Paris, ce fut sa visite au tombeau de l'Empereur. «Il est, écrivait son maître, un grand admirateur des Napoléons, mais un admirateur intelligent, car c'est le garçon le plus intelligent du monde. Et, puis, il est si amusant!»
L'écolier d'Eton s'appelait, en ce temps-là, lord Dalmeny. Aujourd'hui l'Europe le connaît sous le nom de lord Rosebery et c'est lui qui est l'auteur de ce livre.
D'Eton il passa à Oxford et, avant qu'il eût fini son temps d'Université, la mort de son grand-père transforma l'étudiant en un pair du royaume. Mais, pendant dix ans, la noble assemblée n'eut guère l'occasion de se familiariser avec le son de sa voix. Il n'avait que quatorze ans quand un de ses compatriotes, Dundas de Dundas, lui avait prédit, dans un banquet, qu'il serait premier ministre. Le jeune comte de Rosebery ne paraissait nullement pressé d'entrer en possession de ce poste et il prit par le plus long pour aller à Downing Street. On parlait de ses chevaux, de la coupe de ses habits, de ses goûts artistiques et mondains, de sa bonne humeur et de sa bonne grâce. On le disait capable de tout, même de travailler lorsque le travail l'amusait. Il plaisait fort à ses égaux et il possédait un secret pour se faire aimer des gens d'en bas. Le secret était, tout simplement, qu'il s'intéressait à leurs besoins, à leurs misères, à leurs aspirations.
En 1878, il épousa la plus riche héritière du Royaume-Uni, miss Hannah de Rothschild, fille du baron et de la baronne Meyer de Rothschild dont la prodigue et intelligente bienfaisance a laissé tant de traces durables sur le sol anglais. Ce mariage souleva bien des critiques et éveilla bien des jalousies. Mais les critiques se turent et la jalousie changea de caractère lorsque le public put comprendre quelle compagne vaillante, utile et dévouée lord Rosebery avait su conquérir. Lady Rosebery devint son principal et son meilleur auxiliaire dans la mémorable campagne du Midlothian qui fut le «clou» des élections générales de 1880 et qui rouvrit, toutes grandes, au Grand old man les portes de Westminster. Lord Rosebery en était l'inspirateur et sa résidence de Dalmeny Park en fut le quartier général. Il organisa la victoire; ce qui est quelquefois plus malaisé que de la remporter. Au lendemain du succès, quand le parti libéral rentra triomphalement au pouvoir, il eût pu tout demander; il n'accepta rien. Lorsque, dix-huit mois plus tard, il se laissa nommer sous-secrétaire d'État au Département de l'Intérieur, tout le monde comprit qu'il apportait une force au Cabinet, loin d'en recevoir un honneur, et qu'il y avait déjà en lui plus que l'étoffe d'un sous-ministre. Lors du troisième ministère Gladstone, il reçut le portefeuille des Affaires étrangères et s'y fût sans doute signalé par son initiative, sa vigilance et son habileté si la scission des libéraux unionistes sur la question du Home rule irlandais n'avait déterminé la chute du Cabinet.
Rendu à la liberté, lord Rosebery consacra ses loisirs à des voyages à travers l'Empire britannique. Accompagné de lady Rosebery, il avait déjà fait le tour du monde, en 1882-1883, visité le Canada et l'Australie, étudié sur place, avec la promptitude d'observation et d'assimilation qui le caractérise, les relations entre la mère patrie et ses dépendances plus ou moins lointaines. En 1887, c'est vers l'Inde que se dirigea cette universelle et insatiable curiosité du touriste-homme d'État. Il est revenu de ces voyages impérialiste fervent et convaincu. Mais l'impérialisme n'est pas pour lui «une carrière», comme il l'a été depuis pour les Rabagas d'outre Manche. Ce n'est pas une doctrine politique, sortie du cerveau de celui-ci et exploitée par l'ambition de celui-là, mais un fait qui se produit à son heure et qui est nécessité par un autre fait, indéniable et inéluctable, le développement scientifique et industriel qui a signalé le milieu du dernier siècle. La vapeur et l'électricité, en supprimant ou, du moins, en diminuant les distances, ont fait une vérité de cette égalité de droits et de devoirs qui n'était, jadis, qu'une théorie; elles ont mis fin aux anciens rapports de la métropole et de ses colonies et créé un nouvel état de choses dont la formule et le mode de fonctionnement ne sont pas encore trouvés. Il est peut-être réservé à lord Rosebery de rassurer l'Europe sur les perspectives de l'impérialisme en lui prouvant qu'à ses yeux et à ceux de ses amis ce n'est pas une manifestation de l'esprit d'agression et de conquêtes, mais un problème d'organisation fédérative qui ne blesse et ne menace personne.
Lorsqu'il fut définitivement rentré en Angleterre, lord Rosebery fut nommé membre, puis président du County Council de Londres qu'une loi nouvelle venait d'appeler à l'existence. Quelles que soient les destinées qui attendent encore lord Rosebery et sur quelque objet que se porte son activité, cette période de la présidence du County Council restera une des plus curieuses, une des plus intéressantes, une des plus originales de sa vie publique. Ce contact personnel et quotidien avec la démocratie de la plus vaste cité moderne lui a appris ce qu'il ignorait encore et l'a initié aux derniers secrets de cet art de manier les hommes qui était déjà, chez lui, un don de nature. Il a serré la main à des gens qui l'appelaient «Monsieur Rosebery»; il a gagné les politiciens populaires non en les flattant, mais en les traitant sérieusement et comme des égaux. Du haut de cette plate-forme présidentielle où sa femme venait quelquefois le rejoindre, il a conservé aux délibérations le caractère familial, amical, sans façon, et, j'ajouterai, business-like qui leur convenait. Il a sauvé par là l'Assemblée nouvelle du ridicule et du danger qui menacent ces parlements au petit pied et dont les représentants de certaines grandes villes n'ont pas toujours eu le bonheur de se préserver: d'une part, les vaines déclamations, de l'autre, les mesquines personnalités et l'esprit de coterie. Il a maintenu, sans rudesse, mais avec fermeté, la fameuse règle des quinze minutes, qui endiguait la rhétorique des County Councillors, et a su rappeler aux orateurs qui l'oubliaient que «leur eau était écoulée». Enfin, il a tenu tous les esprits tournés, comme le sien, vers les solutions pratiques, vers les affaires proprement dites, et il a si bien écarté la politique des questions purement municipales qu'à l'heure actuelle les mêmes électeurs envoient des conservateurs à Westminster et des progressistes à Spring Gardens. Si le County Council est devenu, en fait comme en droit, la véritable expression de la grande cité, et si son chef élu fait, peu à peu, rentrer dans l'ombre le Lord-Maire, avec ses pompes surannées et son cortège carnavalesque, le mérite de cette évolution nécessaire revient, en grande partie, à lord Rosebery.
Le deuil cruel qui le frappa dans l'automne de 1890—la mort de lady Rosebery—l'éloigna encore une fois de la vie publique. Il y rentra en 1892 lorsque M. Gladstone, escorté d'une faible majorité libérale, reprit le pouvoir pour essayer de réaliser ce malencontreux projet d'autonomie irlandaise que ses partisans eux-mêmes votaient «la mort dans l'âme». La Chambre des Lords trouva un regain de popularité inattendu en se faisant l'interprète du mouvement de répugnance et de résistance. La tâche de lord Rosebery n'avait, alors, rien d'enviable. Presque seul, au milieu d'une Chambre hostile, il devait, chaque jour, prendre l'offensive et, général sans armée, attaquer une majorité formidable, critiquer non seulement la tendance présente, mais le principe permanent sur lequel reposait la noble assemblée, sonner le glas de l'hérédité, lui, législateur héréditaire, devant une réunion de législateurs héréditaires; se faire tolérer, se faire écouter, se faire applaudir; être révolutionnaire avec tact, impertinent avec esprit, menaçant sans être injurieux. Il y réussit parfaitement et ses discours de cette époque sont, tout simplement, des chefs-d'œuvre d'ironie: non pas l'ironie sceptique, stérile et glacée, mais l'ironie vibrante, passionnée, convaincue et, à cause de cela, sympathique en dépit de tout. Les jours où lord Rosebery se moquait de ses collègues étaient pour eux des jours de fête.
Pour l'honneur de l'Angleterre et pour la paix du monde, il aurait fallu que le soleil s'arrêtât et que M. Gladstone durât toujours, mais ce miracle n'eut pas lieu. Lorsqu'il fut définitivement vaincu par l'âge, abandonné par un sens, puis par l'autre, quoique en pleine puissance politique et intellectuelle, il abdiqua, si l'on peut dire, en faveur de lord Rosebery qui, déjà chef du Foreign Office, joignit à ces fonctions celle de premier ministre. Ainsi se trouva réalisée la prophétie faite, trente ans plus tôt, par Dundas de Dundas.
Quelle succession! Et combien dangereuse, à tous les points de vue! Un moins brave, un moins dévoué l'eût refusée, car ce n'était pas l'heure de César, mais l'heure de Décius. Le parti libéral n'avait jamais été si bas depuis cent ans. Ni cohésion, ni discipline, ni bonne volonté, ni programme commun. Des personnalités et des intérêts prêts à entrer en conflit; des égoïsmes de groupes, mal soudés ensemble et qui devaient se tourner le dos à la première alerte; et, dominant tout, le malentendu du Home rule, la lourde pierre au cou du parti libéral.
Lord Rosebery a-t-il rendu l'unité et la vie à ce parti qui se désagrégeait, qui se mourait? Non; peut-être était-il l'homme, mais ce n'était pas le moment. Il y a des heures où l'on ne doit point contrarier l'action des forces dissolvantes et où la meilleure politique est contenue dans ce mot d'un contemporain de Cromwell, le puritain Saint-John: «Il faut que les choses aillent encore plus mal afin d'aller mieux!»
Du reste, la retraite de lord Rosebery, loin de le faire oublier, semble avoir retrempé sa popularité. Jamais le public ne s'est tant occupé de lui que depuis qu'il a paru ne plus s'occuper du public. On est curieux de tout ce qui le touche, comme le prouvent deux biographies publiées presque simultanément durant l'automne dernier. Il n'est pas loin d'apparaître aujourd'hui comme l'homme nécessaire qui mettra fin non seulement à la crise du parti libéral, mais à ce que j'appellerai la crise de l'Empire.
Quant à nous, comment ne nous réjouirions-nous pas d'une inaction forcée qui nous a valu ce maître livre?
Bien des années s'étaient écoulées depuis la visite aux Invalides. Toute sa vie,—il nous l'explique dans le dernier chapitre,—Napoléon l'avait hanté, l'avait obsédé, à la façon de ces âmes en peine qui reviennent tourmenter les vivants pour obtenir des prières qui assurent leur repos. Ce que réclament les fantômes littéraires, ce n'est pas une messe, c'est un livre. Pour l'écrire, ce livre, il fallait des loisirs: la décomposition et la défaite du parti libéral, en 1895, les apportèrent à lord Rosebery. Il fallait aussi que l'image évoquée prît des contours plus nets et sortit du brouillard de la fausse histoire où elle se dérobait. La publication, en 1899, des précieux Mémoires de Gourgaud, mis au jour par le vicomte de Grouchy et M. A. Guillois, eut cet heureux résultat et, dès lors, l'écrivain put se livrer à une tâche rêvée depuis si longtemps.
Il est bien inutile de louer le livre auprès de ceux qui vont le lire et j'ai hâte de les laisser en tête à tête avec leur plaisir, leurs étonnements, leurs émotions. Ils s'apercevront qu'ils ont affaire à un auteur qui a tout lu et tout compris, les documents anglais et les documents français; qui, après les avoir analysés en historien, les a appréciés en homme d'État et qui sait aussi bien mettre en relief le moindre détail pittoresque du drame qu'en esquisser à grands traits la large et profonde philosophie. Ils se rappelleront les paroles du professeur d'Eton, ces paroles qui jugeaient l'enfant et qui pourraient encore juger le livre: «C'est un admirateur de Napoléon, mais un admirateur intelligent.... Et puis, il est si amusant!»
Les éditeurs croient faire œuvre patriotique en ajoutant ce volume à notre bibliothèque napoléonienne, où il doit prendre, pensent-ils, une place permanente, une place à part, auprès des livres les plus distingués que l'Empereur ait inspirés dans ces dernières années. Ils ne prétendent pas qu'aucune des opinions de l'auteur ne puisse être contestée. Loin de là, ils appellent et sollicitent la discussion.
Pour ma part, je souhaiterais vivement,—et je crois que lord Rosebery n'est pas éloigné de partager ce sentiment,—qu'il fût possible d'exonérer Napoléon de toute complicité dans la fabrication des documents faux mis en circulation par Las Cases. Après que l'auteur a victorieusement réfuté et bafoué avec une souveraine ironie le Congrès de Vienne, qui a mis Napoléon hors la loi, je m'étonne de le voir se rallier sans difficulté à un certain argument de sécurité générale qui permet aux Alliés de séquestrer indéfiniment la personne de Napoléon, alors qu'il n'est ni un sujet rebelle, ni un prisonnier de guerre, ni un criminel condamné par aucun tribunal régulier. A quoi bon raisonner si bien pour aboutir à une conclusion que rien ne justifie et qui ne tend à rien moins qu'à créer un droit contre le droit? Lord Rosebery, inspiré par la pensée, très louable, de soulager la conscience de ses compatriotes du meurtre de Napoléon, triomphe, il me semble, un peu vite des résultats de l'autopsie. L'Empereur n'est pas mort de la maladie de foie particulière à Sainte-Hélène, dont il se prétendait atteint et qui peut n'avoir été qu'une fable. S'ensuit-il que le climat de Sainte-Hélène n'ait pas hâté l'apparition du cancer héréditaire et avancé sa fin de dix ou vingt années? C'est à la science de répondre. Je ne dirai rien du dernier chapitre. Il soulève un problème à chaque ligne. L'auteur le sait si bien qu'il n'a pas d'autre but en l'écrivant et il faut le remercier des questions qu'il pose autant et plus peut-être que des questions qu'il a résolues.
Lord Rosebery appartient à la famille des écrivains-nés, qui ne sont pas des hommes de lettres, à cette famille dont les aînés s'appellent La Rochefoucauld, Hamilton, Saint-Simon. Quelquefois, dans son désir d'être vrai et dans sa hâte d'être juste, il jette tant de choses dans une seule phrase qu'elle semble près d'en perdre l'équilibre. Parfois aussi, il a des négligences, des familiarités, des brusqueries qui sont de la langue parlée et qui doivent déconcerter les professeurs. Mais, quand l'émotion s'empare de lui ou quand sa pensée prend l'essor, l'expression monte avec elle, s'élargit, s'échauffe, s'illumine et laisse bien loin les virtuoses du style académique. Si rien de ces dons n'apparaît dans les pages qu'on va lire, soyez convaincus que c'est la faute du traducteur.
Les Anglais ont fait une réception enthousiaste à cet ouvrage qui leur faisait entendre, pourtant, dans le langage le plus net, de dures vérités. Il devrait recevoir des Français un accueil encore plus favorable, car il interprète leurs sentiments les plus chers avec un accent de sympathie qui semble absolument sincère. Ils ne liront pas sans émotion une phrase comme celle-ci: «Napoléon avait derrière lui la France, capable d'efforts héroïques et d'héroïque endurance, en un mot capable de tout, sauf de l'impossible.» Lequel d'entre nous aurait pu dire plus et dire mieux?
Nous ne connaissons point, en France, ces belles cérémonies où l'on voit, chez nos voisins, les grandes villes offrir le droit de cité à l'homme qu'elles veulent honorer. Mais ce livre vaut les parchemins qu'on enferme dans une boîte d'or. Après cet hommage splendide au grand nom qui nous a tant divisés et qui nous rapproche tous aujourd'hui, lord Rosebery a cessé d'être un étranger parmi nous. Nous nous souviendrons toujours qu'il nous a donné ce livre: puisse-t-il ne jamais oublier qu'il l'a écrit!
Augustin Filon.
LA DERNIÈRE PHASE.
Qui nous écrira la vie de Napoléon comme elle doit être écrite? Jusqu'ici, poser la question eût été peine perdue. Les préjugés et les passions du temps étaient encore trop près de nous pour qu'on pût songer à écrire un tel livre. Et aujourd'hui même nous n'en sommes pas bien éloignés, car la reine Victoria avait déjà deux ans à l'époque de la mort de Napoléon et il existe probablement encore des personnes qui l'ont vu. Puis le second Empire a ranimé, multiplié ces sentiments presque dans leur intensité première et la réaction qui a suivi le second Empire en a prolongé encore l'existence. Peut-être ne sommes-nous pas assez complètement sortis de la sphère d'influence historique de Napoléon pour qu'il soit possible d'écrire sa vie.
D'ailleurs, jusqu'à ces derniers temps, nous ne possédions pas les éléments nécessaires à un tel travail. Les volumes innombrables dont les titres se rangent dans les catalogues à la suite du nom de Napoléon sont pour la plupart des compilations, ou des pamphlets, ou des biographies laborieusement édifiées avec des matériaux douteux et insuffisants, sans solidité comme sans durée. Mais aujourd'hui que la France possède un gouvernement dont les archives sont ouvertes à tous, et grâce à l'apparition successive d'une foule de mémoires plus ou moins authentiques, nous pouvons prévoir le moment où nous n'aurons plus de révélations nouvelles à attendre. La publication des lettres supprimées dans la Correspondance impériale fait disparaître une des critiques qu'on adressait aux éditeurs officiels de cette correspondance et en comble les lacunes. La curiosité passionnée qui entraîne le public depuis quelques années vers tout ce qui tient à Napoléon et qui, chose remarquable, n'est accompagnée d'aucun signe de résurrection du bonapartisme comme facteur politique, a eu pour effet de créer toute une littérature, afin de mettre l'offre en rapport avec la demande, et cette littérature, toute mélangée qu'elle soit d'éléments malsains ou équivoques, nous a, du moins, parmi son exubérance parasite, apporté sa moisson d'utiles renseignements.
Ainsi, l'énorme masse de matériaux de toute sorte est prête pour l'ouvrier de cette grande œuvre, le jour où il paraîtra. Peut-être n'est-il pas loin de paraître. Nous aimons à nous persuader que c'est son ombre qui se projette dans le beau récit des relations de Napoléon et d'Alexandre. Est-ce trop se flatter que d'espérer que M. Vandal couronnera les services qu'il a rendus à la science historique dans cet ouvrage inappréciable en nous donnant, tout au moins, une «Histoire civile de Napoléon»? Ne pourrait-il, en s'associant avec M. Henry Houssaye, qui a, lui aussi, tant et si bien fait dans cet ordre d'idées, mener à fin cette grande tâche? Nous parlons d'une collaboration parce qu'il ne nous semble pas possible qu'un homme, réduit à ses seules forces, entreprenne pareille besogne. Rien que le dépouillement et la critique des documents seraient déjà œuvre de géant avant qu'une seule ligne du livre pût être écrite. Et en vérité nul homme ne serait en mesure, à lui seul, d'aborder, à la fois Napoléon chef d'État et Napoléon chef d'armée. «Napoléon, dit Metternich, juge hostile s'il en fut, était un administrateur, un législateur et un conquérant.» Il aurait pu ajouter que Napoléon était, de plus, un homme d'État né. Pour analyser et célébrer les qualités du conquérant de 1796 à 1812, celles du défenseur de la France en 1813 et 1814, il faudrait un maître consommé dans l'art de la guerre. Pour rendre justice à Napoléon homme d'État, administrateur et législateur, peut-être faudrait-il aussi des historiens distincts, pourvus de facultés différentes. Il y aurait à faire, enfin, l'étude générale de l'homme et de son caractère. Caractère des plus simples pour un admirateur fanatique comme pour un ennemi juré, infiniment compliqué, au contraire, pour qui n'est ni l'un ni l'autre. Pour cette dernière étude, la psychologie de Napoléon, les éléments les plus féconds sont fournis par ces six années suprêmes de Sainte-Hélène, où il a non seulement raconté et commenté sa vie, mais où il a présenté une image précise et parfaitement cohérente de lui-même. «Aujourd'hui, comme il l'a dit lui-même à Sainte-Hélène, grâce à mon malheur, on pourra me juger à nu.» On n'a peut-être pas encore donné toute l'attention qu'il fallait aux pages qu'il dictait alors sous forme d'autobiographie ou de commentaires. Quelqu'un a dit quelque part que les mémoires dont il est l'auteur semblent avoir été négligés précisément parce que ce sont les documents primordiaux, authentiques, ceux qui font vraiment autorité en ce qui touche la vie de l'Empereur. Les gens aiment mieux boire à n'importe quelle source qu'à la source véritable. Qu'une personne étrangère ait été en contact avec lui, ne fût-ce qu'un moment, c'est cette impression d'un passant qu'ils voudront recueillir de préférence. Mais ce que Napoléon a dit de lui-même, ce qu'il a pensé de lui-même, cela semble aux étudiants de Napoléon chose de peu de prix. Ce qu'il leur faut, c'est Bourrienne, Rémusat, Constant et le reste. Évidemment, ils ont le droit de prétendre que les mémoires de Napoléon sont moins savoureux que ceux de quelques-uns de ses serviteurs, et qu'on ne peut pas invariablement s'y fier comme à une impartiale relation des événements. Ces mémoires restent pourtant comme l'expression directe et réfléchie de ce prodigieux génie parlant de ce qu'il avait fait; et, de plus, ils contiennent des jugements sur les grands capitaines d'autrefois, sur César, Frédéric, Turenne, et ces jugements ne sauraient manquer d'intéresser un historien ou un soldat.
Il ne faut pas, d'ailleurs, quand on veut apprécier Napoléon, attacher d'importance au peu de respect qu'il a montré quelquefois pour l'exactitude. En ces temps-là, on n'attendait guère, on n'exigeait jamais d'un homme d'État européen qu'il dît la vérité, et c'est là ce qui fait qu'un demi-siècle plus tard Bismarck ne trouva pas de meilleur moyen pour tromper son monde que la franchise. Les ennemis les plus acharnés de Napoléon, Metternich et Talleyrand, nous ont maintenant donné leurs mémoires, mais nous nous repentirions, en toute circonstance, de leur accorder une confiance aveugle là où leur intérêt personnel est en jeu. Napoléon, à Sainte-Hélène, écrivait sa propre apologie; il s'efforçait de présenter ses actes sous leur jour le plus favorable, comme il faisait dans ses bulletins. Ces fameux bulletins représentaient ce que Napoléon désirait que l'on crût, c'est ce que représentent également ses mémoires. C'est la vie de Napoléon mise en bulletins par Napoléon lui-même, rien de plus, rien de moins.
Mais il importe de faire ici une distinction. Quand il écrit ses bulletins, Napoléon a souvent un motif pour tromper. A Sainte-Hélène, son unique but est de servir les intérêts de son fils et de sa dynastie. Lorsque ni son fils ni sa dynastie ne sont en cause, les mémoires méritent créance un peu plus que les bulletins.
Les publications venant de Sainte-Hélène s'amoncellent rapidement les unes sur les autres, et on peut prévoir le moment où la dernière aura vu le jour. Quatre-vingt-quatre années ont passé depuis qu'un public avide absorba, en cinq mois, cinq éditions des lettres de Warden, soixante-dix-huit depuis que les acheteurs du livre d'O'Meara envahissaient les boutiques des libraires. Il est permis de souhaiter que son Journal manuscrit, qui dort quelque part en Californie, puisse être bientôt publié dans son intégrité, car il est, dit-on, plein de détails curieux et originaux et, en même temps, il nous expliquera peut-être les contradictions existantes entre la Voix de Sainte-Hélène et les communications adressées par l'auteur soit à l'Amirauté soit au gouverneur[1]. Ensuite nous avons eu la grosse artillerie de Gourgaud, Montholon et Las Cases—dont les passages supprimés, s'il en existe, pourraient aujourd'hui être donnés au public sans le moindre inconvénient—et la riposte faite à leur feu par la lourde apologie de Forsyth et le résumé, plus effectif, de Seaton. Nous avons eu aussi l'artillerie légère de Maitland et de Glover, de Cockburn, de Santini, sans compter cette folle de miss Betsy, qui devint plus tard Mrs. Abell. Nous possédions les histoires de Sainte-Hélène par Barnes et Masselin et, en 1816, un ancien gouverneur, le général Beatson, profita de l'intérêt soudainement attiré vers ce coin du globe pour lancer à la tête du public un énorme in-4o où les particularités du sol et ses productions étaient exposées avec un luxe et une précision de détails à peine concevables s'il s'était agi de décrire le paradis terrestre. Puis, nous eûmes la tragédie d'Antommarchi, qu'on peut juger comme on voudra. Ensuite, les «commissaires» sont entrés en lice; Montchenu, Balmain, Sturmer nous ont, l'un après l'autre, apporté leur témoignage. M. de Montholon nous a, également, offert le sien. Napoléon lui-même, il faut le dire, avait engagé ses compagnons à recueillir tout ce qu'il disait dans leur journal et, à plusieurs reprises, il a fait allusion au résultat de leur travail. «Hier soir, dit Gourgaud, l'Empereur me disait que je pourrais mettre mes loisirs à profit en écrivant ses paroles; je pourrais gagner ainsi cinq cents ou mille louis par jour.» Il connaissait le journal de Las Cases, qui était dicté à Saint-Denis, l'un des domestiques, ou recopié par lui, et Napoléon interrogeait souvent ce serviteur relativement aux matières contenues dans le journal. On lui lut le récit d'O'Meara. Il était persuadé qu'ils tenaient tous leur journal et ne se trompait pas. Car, à l'exception du fidèle Bertrand et de la compagne qui partageait avec l'Empereur son affection, pas un des acteurs de ce lugubre drame n'a gardé le silence.
Dans ces derniers temps deux nouveaux témoignages ont été mis au jour et on peut dire que si tous deux sont très curieux il en est un qui dépasse en intérêt toutes les révélations antérieures au point de vue de la psychologie de Napoléon. Le Journal de Sainte-Hélène, par Lady Malcolm, contient un récit, très vivant, des conversations de son mari, l'amiral Malcolm, avec Napoléon et un portrait impartial de Lowe qui semble, en somme, tourner à la condamnation de ce malheureux homme, troublé par d'écrasantes responsabilités. Quant à l'autre publication, c'est peut-être le livre qui nous en dit le plus, non seulement sur Napoléon à Sainte-Hélène, mais sur Napoléon à tous les autres moments de sa carrière. C'est le journal particulier de Gourgaud, écrit pour n'être lu que de lui seul, bien que la fin, à ce que les éditeurs semblent croire, ait pu être arrangée en vue du cas où Lowe viendrait à s'en saisir. Mais la plus grande partie du journal ne devait évidemment avoir d'autre lecteur que Gourgaud, car elle ne pouvait plaire à personne, si ce n'est à lui, et encore! La vérité est là, croyons-nous, telle qu'elle se montre jour par jour à l'écrivain. Ce journal jette une clarté singulière sur celui qui l'a écrit, mais combien plus étrange et plus nouvelle sur Napoléon! Quand nous l'avons lu nous nous sentons pris d'un doute en ce qui touche tous les autres récits et nous sentons que ce volume nous rapproche de la vérité vraie plus qu'aucune des publications qui l'avaient précédé.
Car il est une règle, presque absolue, j'en ai peur, qui s'applique à toute cette littérature de Longwood: aucun des livres qui viennent de là, pris en lui-même, ne mérite une confiance entière. Si nous faisions une exception, ce serait certainement en faveur de Gourgaud. On peut faire une autre observation: c'est que ces publications deviennent de plus en plus dignes de foi à mesure que la date de leur apparition s'éloigne des événements. Gourgaud, qui est publié en 1898, est plus vrai que Montholon, qui se publie lui-même en 1847, et Montholon, à son tour, est plus vrai que Las Cases, qui livre ses récits au public en 1823. Le moins croyable de tous, peut-être, est O'Meara dont la publication remonte à 1822. Dans tous ces livres, sauf, peut-être, le plus récent, on trouve des allégations fausses et de grossières inventions. Et pourtant il ne serait pas juste d'accuser tous ces auteurs d'avoir sciemment menti. Bien rarement, jamais peut-être, il n'y a eu chez eux intention de tromper. Tantôt c'est l'idolâtrie de Napoléon qui les inspire, tantôt c'est le désir de garder aux scènes de Sainte-Hélène toute leur puissance d'émotion dramatique et d'amener ainsi la libération de l'Empereur, ils omettent ou dénaturent les faits qui peuvent, en quelque manière, nuire à leur idole ou diminuer l'effet qu'ils veulent produire. Il semble qu'il y eût quelque chose dans l'air de Sainte-Hélène qui empêchait la vérité de s'y acclimater, et celui qui compare, sur un point quelconque, les différents récits, y trouvera d'étranges, d'irréductibles contradictions. Il y a probablement de la vérité qui se cache au fond de Forsyth, mais il faut briser la gangue: triste tâche! Et pour d'autres raisons encore, etc... il est difficile de l'extraire des documents contemporains. Une curieuse moisissure recouvre tous ces récits, comme, dans l'île, elle recouvre les livres et les bottes. On est obligé de peser chaque déposition, grain à grain, particule après particule, en se rappelant toujours ce que vaut le témoin. On nous reprochera peut-être d'avoir puisé plus d'une fois à des sources que nous avons indiquées comme impures. Mais où aurions-nous puisé? Là où le témoignage en lui-même nous a semblé acceptable, toutes les fois qu'il ne nous a pas paru inspiré par un autre intérêt que celui de la vérité, nous avons cru pouvoir citer ces documents, les seuls que nous possédions.
Il reste à faire remarquer une circonstance bien particulière. Des trois dernières années de la vie de Napoléon, nous ne savons presque rien. Rien depuis le départ de Gourgaud en mars 1818 jusqu'à la fin de mai 1821. Nous savons ce que les Anglais ont observé du dehors. Nous avons, à l'intérieur, un rapport autorisé, mais non parfaitement croyable. En réalité, nous ne savons rien, ou presque rien.
Le livre de Las Cases, qui est le plus volumineux, et peut-être le plus célèbre, ne manque pas d'un certain charme qui lui est propre. Il parut d'abord en huit volumes, puis il fut abrégé et, sous le titre de Mémorial de Sainte-Hélène, accompagné des originales fantaisies de Charlet, il s'est répandu à travers le monde entier. On dit,—c'est probablement une grosse exagération,—que l'ouvrage n'a pas rapporté à l'auteur moins de 2 millions. Il fut écrit, nous assure-t-on, sous forme de journal, avec l'intention de donner au public un compte rendu parfaitement fidèle des conversations quotidiennes de Napoléon. Mais l'auteur nous déclare qu'une grande partie de ces conversations s'est trouvée perdue, soit parce que le temps a manqué à l'écrivain pour les recueillir, soit par suite des diverses aventures que ses manuscrits ont eu à traverser. Son récit est plein de mouvement, et même d'éloquence. Quand il est corroboré par d'autres témoignages, on peut le considérer comme la reproduction exacte des paroles de l'Empereur, tel qu'il entendait qu'elles fussent rapportées, telles, en tout cas, qu'il les a dictées. Lorsque la confirmation des témoignages étrangers fait défaut, il est impossible de se fier à Las Cases, car, si l'on fait la part de l'exagération habituelle en ce qui touche le régime du prisonnier, la contrainte dont il était l'objet, etc., et si l'on considère, d'un autre côté, l'idolâtrie de l'auteur pour son maître, sentiment qui lui enlevait la nette vision des choses, on comprendra où pèche le Mémorial. C'est un arsenal de documents apocryphes. D'où vient cela? Faut-il s'en prendre à la fertile invention de Las Cases? Napoléon fut-il le complice et l'inspirateur de ces faux témoignages? Impossible de résoudre la question d'une façon décisive. Quoi qu'il en soit, quatre lettres fausses sont imprimées tout au long dans le livre de Las Cases, et il est responsable d'une cinquième qui n'est imprimée nulle part et qui n'a eu, probablement, qu'une existence éphémère.
Le comte Murat, dans son excellent ouvrage: Murat, lieutenant de l'Empereur en Espagne, a établi, par des arguments aussi clairs que péremptoires, la fausseté de la première lettre. Il a prouvé que Las Cases, pour disculper son héros et rejeter les torts sur Murat, a inséré dans le Mémorial une fausse lettre datée du 29 mars 1808. Qui a composé cette lettre? On ne sait, mais qu'elle soit fausse, il n'est pas possible d'en douter, et c'est à Las Cases que revient la responsabilité de l'avoir produite. Le comte Murat accumule des preuves irréfutables. Il fait remarquer l'irrésolution dont cette lettre est empreinte. L'ordre donné à l'armée française de battre en retraite devant les Espagnols lui paraît, comme à nous, en complète opposition avec le caractère de Napoléon. Il appelle notre attention sur les contradictions flagrantes qui existent entre cette lettre et d'autres dépêches,—parfaitement authentiques, celles-là!—de la même époque. Le 27 mars, Napoléon avait écrit à Murat pour lui ordonner de faire un grand déploiement de force à Madrid; dans la fausse dépêche du 29, il condamne jusqu'à sa présence à Madrid. On sait, d'ailleurs, que l'Empereur ne connut l'occupation de Madrid par Murat que le 30. La dépêche n'est pas conçue dans les termes de la correspondance ordinaire de Napoléon avec son beau-frère. Les brouillons, ou minutes, de presque toutes les dépêches de Napoléon existent encore: or on ne possède aucun brouillon de celle-ci.
Dans ses autres dépêches, Napoléon ne fait aucune allusion à la prétendue lettre du 29, et Murat, de son côté, n'en a jamais accusé réception. Le registre détaillé des lettres envoyées et reçues par Murat n'en fait nulle mention. En tous cas, comment cette lettre a-t-elle surgi tout à coup à Sainte-Hélène? Il semble inutile de multiplier les preuves pour démontrer que rarement faux plus audacieux s'est offert à la crédulité publique. Les éditeurs de la Correspondance impériale ne l'impriment qu'avec la rougeur au front, car ils avouent, dans une note, qu'on n'a pu découvrir ni le brouillon, ni la lettre originale, ni aucune copie authentique. Savary, de Beausset et Thibaudeau acceptent la lettre, les yeux fermés, sur l'autorité de Las Cases. Méneval, qui était à cette époque le secrétaire particulier de Napoléon, semble pressentir les doutes du comte Murat et expose certains faits matériels qui ôtent à ce document tout caractère d'authenticité. L'un de ces faits est que la lettre est datée de Paris et que l'Empereur, à ce moment, se trouvait à Saint-Cloud. Méneval se déclare incapable d'éclaircir le mystère, mais toutes ses raisons aboutissent inévitablement à cette conclusion que la lettre est un faux. Son seul argument favorable,—argument bien dangereux,—c'est que Napoléon seul peut avoir composé cette dépêche. L'hésitation de Méneval, lorsqu'on songe à la situation de confiance qu'il occupait auprès de Napoléon, est extrêmement significative, on pourrait dire qu'elle est décisive. Thiers croit que Napoléon a écrit la lettre et qu'il l'a écrite à la date indiquée, mais il admet qu'elle n'a jamais été expédiée. Ses raisons en faveur de cette étrange théorie ne peuvent être examinées ici; mais elles ne paraissent guère autre chose qu'un effort désespéré pour établir l'authenticité du document, en dépit de difficultés écrasantes que, du reste, l'histoire n'a point dissimulées. Montholon l'imprime avec beaucoup d'autres lettres qui lui furent, dit-il, remises par l'Empereur. Cette affirmation nous rend Montholon suspect à son tour. Mais c'est à Las Cases que revient, en fin de compte, la véritable responsabilité. Ce qui est fâcheux pour lui, c'est que, précisément, il était un peu vain de son talent à «composer». Il nous apprend que c'est lui qui a rédigé la protestation de Napoléon à Plymouth. Il en a rédigé d'innombrables pour son propre compte. «Une fois que les rapports épistolaires eurent été établis avec Sir H. Lowe, nous dit-il, avec une ironie très suggestive, ma plume ne chôma guère.» Il fit pleuvoir des documents sur le gouverneur; on le déporta au Cap et là il continua d'écrire. Le gouverneur de cette colonie, les ministres, le Prince Régent, eurent tous à le subir. Revenu en Europe, il bombarda de sa prose tous les souverains et tous les hommes d'État dont le nom lui venait à l'esprit. Enfin, le patient lecteur qui se fraye un chemin à travers ses huit volumes ne peut s'empêcher de penser que rien ne plairait tant à Las Cases que d'improviser quelques lettres de Napoléon pour s'entretenir la main.
Nous ne voudrions pas, sur ce seul exemple, affirmer que Las Cases a forgé la lettre à Murat avec l'intention arrêtée de commettre un faux. Peut-être fut-ce un exercice académique ou peut-être encore a-t-il brouillé les dates ou manqué de mémoire.... On cite dans l'histoire d'autres aventures du même genre. Mais, par malheur, ce n'est pas la seule tentative ou la seule défaillance de Las Cases dans cet ordre d'idées. Dans la cinquième partie de son journal, il donne, dans des conditions à peu près identiques, une lettre de Napoléon à Bernadotte, datée du 8 août 1811. Les éditeurs de la Correspondance impériale la passent sous silence absolument. Elle a été pourtant insérée parmi les Lettres inédites de Napoléon Ier, mais «sous toutes réserves», car les éditeurs en ignorent la provenance. S'ils l'avaient connue, ils l'auraient rejetée sans aucun doute, comme avaient fait les éditeurs précédents. Ils l'empruntent, de seconde main, à Martel, Œuvres littéraires de Napoléon Bonaparte. Martel, qui ne cite point son autorité, l'avait, évidemment, prise à Las Cases.
Dans son sixième volume, Las Cases tire encore de son arsenal occulte et inépuisable un autre document officiel dont il nous gratifie généreusement. Cette fois, c'est une lettre adressée par Napoléon à son frère Louis, roi de Hollande, le 3 avril 1808, du palais de Marrac. Elle porte la même marque de fabrique que les autres. On la voit paraître pour la première fois dans le livre de Las Cases. Aucun brouillon n'en existe: fait dirimant en lui-même. Malheureusement aussi Napoléon n'arriva à Marrac que quatorze jours après le 3 avril. Les éditeurs de la Correspondance font suivre la lettre de cette simple remarque, accompagnée de l'indication significative que «Las Cases est l'unique autorité». M. Rocquain, dans son Napoléon et le roi Louis (p. 166, note), l'écarte sans hésitation, comme étant fausse dans son ensemble, sinon dans toutes ses parties. Nous ne voyons pas de raison pour accepter aucune de ses parties comme authentique et, de son côté, M. Rocquain ne nous en fournit point.
Dans le septième volume il existe une quatrième lettre, de la même espèce. A qui en cherche l'auteur, on peut répondre hardiment: Aut Las Cases, aut diabolus. Ce sont de prétendues instructions destinées à un plénipotentiaire anonyme qui remplit une mission en Pologne; elles sont datées du 18 avril 1812. Les éditeurs de la Correspondance ont laissé de côté cette composition. Elle est, comme à l'ordinaire, produite inopinément par Las Cases, comme une révélation des véritables motifs de l'expédition de Russie. Il paraît que cette guerre désastreuse avait pour but la reconstitution de l'ancien royaume de Pologne. Quand nous nous rappelons qu'à ce moment, alors que la résurrection de la Pologne était l'objet des vœux les plus ardents des Polonais, qu'elle était vivement désirée par l'armée et par quelques-uns des plus dévoués serviteurs de l'Empereur, alors qu'elle était un point essentiel, vital dans ses combinaisons stratégiques et politiques, alors qu'elle lui était manifestement dictée par le sentiment le plus élémentaire d'humanité et de gratitude envers la nation polonaise, Napoléon se refusa énergiquement à cette mesure, nous pouvons juger de la valeur et de l'authenticité d'un pareil document.
Le faux no 5, qu'on ne nous fait pas la faveur de nous montrer, est le plus notable et le plus impudent de tous. Dans un moment d'affectueux abandon, Las Cases tira de ses papiers et exhiba à Warden une lettre du duc d'Enghien, écrite à Napoléon la veille de son exécution et supprimée par Talleyrand dans la crainte qu'elle ne touchât le Premier Consul et ne sauvât la vie du prince. Las Cases paraît avoir eu le monopole de ce document que personne, avant ou après lui, n'a eu la chance d'entrevoir, dont personne, si ce n'est lui, n'a jamais ouï parler. Ses propres déclarations, en ce qui touche l'affaire du duc d'Enghien, sont peut-être ce qu'il y a de plus trouble dans tout son ouvrage. Il fait seulement une allusion timide et brève à la lettre qu'il avait montrée triomphalement à Warden. Le langage de ce dernier est si remarquable qu'il demande à être cité textuellement: «J'ai vu une copie de cette lettre dans les mains du comte de Las Cases. Elle faisait partie, me dit-il, d'une masse de documents, formés ou réunis pour certifier et expliquer certains points obscurs de l'histoire, qu'il était occupé, de temps en temps, à rédiger sous la dictée de celui-là même qui en était le héros.» Suivons un instant les destinées de cette lettre du duc d'Enghien interceptée par Talleyrand et miraculeusement sauvée par Las Cases. Dans les Lettres du Cap, composées, inspirées ou revues par Napoléon, il est question de cette lettre. «L'auteur, y est-il dit, avait eu de fréquentes occasions de parcourir à la hâte des manuscrits du plus grand intérêt, relatifs aux événements mémorables des vingt dernières années; une grande partie de ces manuscrits ont été écrits sous la dictée de Napoléon.» En d'autres termes, Napoléon, auteur des Lettres du Cap, a eu la permission de consulter les manuscrits qu'il a lui-même dictés. Quand le duc d'Enghien était arrivé à Strasbourg, il avait écrit une lettre à Napoléon; il y faisait remarquer que «ses droits à la couronne étaient très éloignés, que, depuis longtemps, sa famille avait perdu le droit de les réclamer, et il promit, si on lui pardonnait, de faire connaître tout ce qu'il savait des complots des ennemis de la France et de servir le Premier Consul avec fidélité. Cette lettre ne fut présentée à Napoléon par Talleyrand que lorsqu'il était trop tard, lorsque le jeune prince n'était plus.» L'auteur continue en disant que, dans le manuscrit qu'on lui avait permis de voir, Napoléon déclarait que, «peut-être, si cette lettre lui eût été remise à temps, les avantages politiques qui auraient résulté de ses déclarations et de ses services auraient engagé le Premier Consul à lui pardonner». Cet extrait est intéressant parce qu'il contient la seule partie de ce curieux document qui ait subsisté jusqu'à nous. Il semble que des bruits relatifs à cette précieuse lettre eussent été répandus à Longwood parmi ceux des membres de la petite colonie qui n'avaient pas été mis dans le secret de Las Cases. Leur curiosité en fut vivement excitée. O'Meara semble s'être tout particulièrement distingué par son esprit de recherche infatigable. En 1817, il se met lui-même en scène, interrogeant l'Empereur sur ce sujet. «Je demandai s'il était vrai que Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc d'Enghien et ne l'eût remise que deux jours après son exécution. Napoléon répondit: C'est vrai. Le duc m'avait écrit pour m'offrir ses services et me demander un commandement dans l'armée, et ce scélérat de Talleyrand ne m'en donna connaissance que deux jours après l'exécution du duc. J'observai que Talleyrand, en retenant cette lettre d'une manière aussi coupable, s'était réellement chargé de la culpabilité de cette action. L'Empereur répondit: Talleyrand est un briccone, capable de tous les crimes.»
Deux mois plus tard, en mars, O'Meara apprend à Napoléon que Warden a écrit sur lui et publié un livre dont tout le monde s'occupe. Le volume n'était pas encore arrivé à Sainte-Hélène, mais les journaux en donnaient des extraits. Napoléon s'asseoit pour lire les journaux et demande l'explication de certains passages. Sa première question est relative à l'affaire du duc d'Enghien. Qu'a dit là-dessus Warden? «Je répondis, nous raconte O'Meara, qu'il affirmait que Talleyrand avait retenu une lettre du duc longtemps après son exécution, et qu'il attribuait sa mort à Talleyrand. Di questo non c'è dubbio, il n'y a pas de doute là-dessus, répliqua Napoléon.» Plus tard, dans le même mois, Napoléon renouvelle cette déclaration devant O'Meara. «Quand le duc d'Enghien arriva à Strasbourg, il m'écrivit une lettre. Il m'offrait de me faire tout savoir si je lui accordais sa grâce. Sa famille, ajoutait-il, avait renoncé depuis longtemps à ses droits éventuels à la succession. Il terminait en me proposant ses services. La lettre fut remise à Talleyrand qui la tint secrète jusqu'après l'exécution.» Cela paraît assez clair, mais O'Meara voulait une certitude absolue. En avril, il demanda de nouveau à Napoléon si, au cas où Talleyrand lui aurait remis la lettre à temps, il aurait épargné la vie de celui qui l'avait écrite. «Il répondit: Probablement, je l'aurais épargnée, car, dans cette lettre, il s'offrait à me servir. D'ailleurs, c'était le meilleur de la famille.» Il est à remarquer que, bien que Napoléon ait parlé plus d'une fois de l'affaire du duc d'Enghien à Gourgaud, il n'a jamais dit un mot de la lettre devant cet officier dont le sens critique se laissait difficilement convaincre. Enfin la bulle de savon, laborieusement soufflée par Warden, O'Meara et les Lettres du Cap, crève ignominieusement. La lettre s'évanouit et, avec elle, l'accusation portée contre Talleyrand. Nous rentrons dans la vérité historique, grâce à la note bien connue écrite par le duc d'Enghien en marge du procès-verbal de son interrogatoire. C'est à Montholon que revint la tâche de machiner cette curieuse volte-face. Une telle manœuvre, on le comprend, ne pouvait être exécutée avec un plein succès. Mais le pauvre écuyer s'en acquitta d'une façon peu brillante et médiocrement faite pour entraîner les convictions. Il nous dit qu'après le départ d'O'Meara, son journal lui fut confié et qu'il était dans l'habitude de le lire tout haut à Napoléon. L'Empereur remarquait au passage certaines erreurs contenues dans le manuscrit. Quel dommage que Montholon n'ait pas tenu note de ces erreurs! Car l'unique assertion qui soit rectifiée est précisément celle qu'O'Meara avait reproduite solennellement par trois fois d'après le témoignage de l'Empereur en personne. Il faut citer textuellement. «M. O'Meara dit que M. de Talleyrand intercepta une lettre écrite par le duc d'Enghien quelques heures avant le jugement. La vérité est que le duc d'Enghien a écrit sur le procès-verbal d'interrogatoire avant de signer: «Je fais avec instance la demande d'avoir une audience particulière du Premier Consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font espérer qu'il ne refusera pas ma demande.» C'est là, on le sait, ce que le duc a écrit en effet. Montholon continue ainsi: «Malheureusement l'Empereur n'eut connaissance de ce fait qu'après l'exécution du jugement. L'intervention de M. de Talleyrand dans ce drame sanglant est déjà assez grande sans qu'on lui prête un tort qu'il n'a pas eu.»
Nous regrettons d'avoir à déclarer que nous ne regardons pas cette rectification connue plus authentique que la fameuse lettre du duc d'Enghien, écrite à Strasbourg, pour offrir ses services et solliciter un commandement dans l'armée, lettre que Talleyrand aurait interceptée dans la crainte qu'elle n'amollît le cœur de Napoléon. L'existence et le sens de cette lettre sont clairement exposés par Warden qui a vu la lettre, par Las Cases qui la lui a montrée, par O'Meara qui a questionné trois fois Napoléon à ce sujet, par Napoléon lui-même dans les Lettres du Cap; et le point capital dans l'affaire n'est pas l'appel adressé par le duc à Bonaparte, mais l'infamie de Talleyrand qui l'a empêché d'arriver à sa destination. Warden lança la première affirmation en 1816; les Lettres du Cap suivirent en 1817, O'Meara en 1822, Las Cases en 1824. Enfin, en 1847, trente ans après que le fait avait été, pour la première fois, porté à la connaissance du public, paraît le livre de Montholon. Il y avait longtemps que la fausseté de tout ce récit avait été péremptoirement établie: quantité de brochures explicatives avaient vu le jour. Ce qui n'avait été publié nulle part c'est le document lui-même, si bruyamment annoncé et jamais livré au public. Montholon a donc à se tirer le mieux possible d'un mauvais pas et à se débarrasser comme il pourra d'un mensonge historique qui avait fait long feu. Comme on l'a vu, il imagine une petite mise en scène. Il se montre lisant tout haut le livre d'O'Meara où l'Empereur relève différentes erreurs; Montholon ne cite qu'une seule de ces rectifications, et ce n'est pas une rectification, c'est un démenti pur et simple donné à toute l'histoire et une réhabilitation absolue de Talleyrand. Quant à l'affirmation contenue dans le livre de Warden, affirmation qui sert de point de départ à la conversation de Napoléon avec O'Meara en mars 1817 et aux assertions catégoriques des Lettres du Cap, composées par Napoléon lui-même, Montholon n'y touche pas; il ne peut y toucher. Il est certain que Napoléon n'a pas connu les derniers mots écrits par le duc avant l'exécution, mais ces mots n'étaient ni une lettre écrite de Strasbourg, ni une demande d'emploi dans l'armée française; enfin, Talleyrand n'a intercepté aucun message. Il n'est pas inutile d'observer que le duc d'Enghien, bien loin de solliciter un commandement sous Napoléon, avoua, comme Savary nous l'apprend, qu'il avait demandé à servir dans l'armée anglaise, et c'est cet aveu qui le perdit. Nous admirons le dévouement de Montholon à son maître, mais il nous semble qu'il aurait pu, en abandonnant une position intenable, effectuer sa retraite plus habilement et la couvrir de façon plus plausible.
Quant à Talleyrand, sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien demeure obscure, mais, sur ce point particulier, échappe à l'accusation portée contre lui. Ce qui est singulier et ce qui est malheureux pour Las Cases, c'est que Napoléon a laissé un témoignage, écrit de sa main, qui disculpe entièrement Talleyrand. Méneval a copié dans les annotations marginales écrites par Napoléon sur le livre de Fleury de Chaboulon les lignes suivantes: «Le prince de Talleyrand s'est conduit dans cette occasion comme un fidèle ministre, et jamais l'Empereur ne lui a rien reproché là-dessus.» Ce n'est point ici le lieu de discuter la complicité de Talleyrand dans cette affaire: c'est là une autre question. Mais cette note contredit expressément l'accusation de perfidie que nous discutons en ce moment, et qui est le point important dans le réquisitoire de Las Cases.
Enfin, il ne faut pas oublier de rappeler que Napoléon, à son lit de mort, provoqué par un article d'une revue anglaise qui prenait à partie Savary et Caulaincourt à propos de cet incident, se fit apporter son testament et y ajouta cette phrase: «J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sécurité, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une circonstance semblable, j'agirais encore de même.» Voilà, croyons-nous, la vérité, mais non toute la vérité.
Après cela, on ne s'étonnera pas si nous avouons la méfiance profonde que nous inspire «cette masse de documents explicatifs, formés ou ramassés» par Las Cases. Si l'on met à part les diverses protestations, nous ne pouvons nous rappeler une seule lettre citée par Las Cases qui soit véritablement authentique, si ce n'est la lettre d'adieu de Napoléon à Las Cases lui-même. Par une dernière singularité, qui montre quelle fatalité s'attache à toutes les lettres citées dans cet ouvrage, Gourgaud nous donne, de celle-là même, une version toute différente. Pourtant Gourgaud l'a lue dans des circonstances qui auraient dû la graver dans sa mémoire. Le texte de Las Cases, il faut le reconnaître, est appuyé par le témoignage de Lowe et est, indubitablement, le véritable.
D'où sont venus tous ces documents? Quand et où fut réunie cette «masse de documents» destinés à éclairer certains points obscurs du règne de l'Empereur? Faut-il croire qu'à l'Élysée ou à la Malmaison, après Waterloo, Napoléon les détacha à la hâte,—lettre à Louis, lettre à Murat, lettre à Bernadotte,—du milieu de son énorme correspondance? Nous savons qu'il confia alors à son frère Joseph les lettres qu'il considérait comme les plus importantes. Elles étaient insérées dans des volumes reliés. Comment donc se fait-il qu'il eût gardé avec lui ces dépêches détachées dont la valeur était si considérable? Si elles étaient authentiques, Napoléon, seul, aurait pu les remettre à Las Cases. Or Las Cases n'entra dans la confiance de Napoléon que longtemps après l'époque où l'Empereur s'était séparé de ses papiers. D'où proviennent donc ces nouvelles «lettres de la Cassette[2]»? Las Cases pourrait nous le dire, mais il n'en fait rien et personne ne peut nous en instruire à sa place. La seule indication que nous possédions, c'est de Gourgaud que nous la tenons. Parlant de certaines allégations fausses de Warden, il dit que c'est probablement «une partie du journal faux de Las Cases». D'où nous pouvons conclure que Las Cases tenait un journal apocryphe pour l'information des étrangers curieux et du public, et que ce fait était connu des habitants de Longwood.
Nous devons le dire ici avec un profond regret, nous voudrions être sûrs que Napoléon ne savait rien de ces faux. Si nous pouvions fermer les yeux à l'évidence en ce qui touche la main qui a écrit les Lettres du Cap, si nous pouvions seulement considérer ce pamphlet comme un simple ballon d'essai, et non comme l'expression volontaire, réfléchie, définitive de sa pensée, il n'existerait plus de preuve absolument directe et certaine de la culpabilité de l'Empereur. Par malheur, il n'y a pas de doute possible sur la question de savoir qui a écrit les Lettres du Cap. D'ailleurs, Montholon donne la fausse lettre à Murat au cours d'un récit des événements d'Espagne dicté par Napoléon. Dans ce récit, Napoléon s'exprime ainsi: «Le 29 mars, j'écrivis au grand-duc de Berg
comme suit....» et là s'insère la lettre forgée. Donc, si nous en croyons Montholon, Napoléon a affirmé l'authenticité de la lettre. Mais nous n'en croyons pas Montholon. Nous avons rapporté, d'après les chroniques de Sainte-Hélène, l'attitude de Napoléon en ce qui touche le prétendu message du duc d'Enghien, et il nous est bien difficile d'admettre qu'il ait ignoré l'existence de ce document. Las Cases fait pleuvoir sur les pages de son journal des lignes de points qui représentent certains passages des conversations de Napoléon exceptionnellement importants et confidentiels. Dans ces moments-là, il est possible que certaines mystifications aient été préparées, et, si Las Cases a tenu note de ce qui se passait alors entre son maître et lui, il serait intéressant de connaître ce journal secret. Il est difficile de se persuader que l'humble fidèle eût pris de telles libertés avec l'histoire s'il n'avait reçu de son idole quelque signe d'encouragement. Il importe, d'ailleurs, de faire remarquer qu'un officier anglais, à bord du Northumberland, prétend avoir entendu Napoléon dire, en dictant, à Las Cases qu'il avait reçu plusieurs jours après l'exécution du duc d'Enghien les preuves de l'innocence de ce prince et une lettre où il demandait à servir sous le Premier Consul. D'autre part, Thiers, se conformant à l'opinion moyenne de Méneval, déclare positivement que, d'après le style, l'authenticité de la lettre à Murat ne peut être mise en doute. Ce jugement de Thiers, si nous l'acceptons, condamne Napoléon, car personne, aujourd'hui, ne peut croire que la lettre ait été écrite à la date indiquée; mais Thiers n'est pas infaillible. Mettons les choses au pire: est-il admissible que Napoléon ait pu tremper dans une aussi grossière imposture et si facile à démasquer? Il faudrait supposer—ce qui est possible, après tout!—qu'il a consenti à ce qu'on lançât ces mensonges dans le public, sans souci de la postérité ni du jugement de l'histoire, dans l'unique but de produire une impression momentanée en sa faveur, de même qu'aux jours de sa puissance, il lui était arrivé, dit-on, de publier dans le Moniteur des dépêches fausses de ses maréchaux.
Nous ne décidons point, nous ne désirons pas pousser plus avant l'investigation. Notre objet n'est pas de prouver autre chose, sinon qu'il n'est pas possible de se fier à Las Cases. Nous croyons en avoir assez dit pour montrer que tous ces faux forment comme une barre d'illégitimité qui couvre le Journal tout entier et qui rendent impossible de croire aux déclarations de Las Cases, dès qu'il a un intérêt à les produire.
Il devient donc inutile d'appeler l'attention sur certaines inexactitudes de moindre importance et moins artistement mises en œuvre. Par exemple, Pasquier se plaint que Las Cases ait donné un récit de pure fantaisie de l'entrevue qu'il eut, lui, Pasquier, avec Napoléon au moment de sa nomination comme préfet de police. La responsabilité des inexactitudes commises n'appartient probablement pas à Las Cases. Le même Pasquier signale d'autres faits défigurés de la même façon, mais à quoi bon multiplier les exemples?
Nous avons encore un sujet de défiance—quoique beaucoup moins sérieux—contre cet auteur. C'est un faiseur de livres dans toute la force du terme. Jamais il ne manque l'occasion de grossir sa copie. Avec cela, son ouvrage n'est dépourvu ni de charme, ni même de valeur. Car, en beaucoup de cas, il n'a aucun intérêt à servir de complaisant et il rapporte, avec détails, certaines habitudes et certaines opinions de Napoléon que nous ne trouvons point ailleurs. Dans ces cas-là, c'est par l'évidence interne et d'après les vraisemblances que nous sommes mis en mesure de prononcer si le récit est véridique. Et puis, Las Cases est le biographe par excellence, le biographe idéal, celui qui n'oublie jamais un détail, qui ne recule jamais devant le ridicule, et qui, par conséquent, ne refuse pas un moment de gaîté à son lecteur; c'est le Boswell de Napoléon[3]. Il a de magnifiques envolées vers le sublime, au cours desquelles il côtoie de bien près l'autre extrême. Ainsi, le jour où il éprouve une émotion indescriptible en voyant Napoléon se frotter l'estomac. L'Empereur déjeune d'une tasse de café qui lui a fait plaisir: «Quelques moments plus tard il disait, en se frottant l'estomac de la main, qu'il en sentait le bien là. Il serait difficile de rendre mes sentiments à ces simples paroles.»
Un autre jour Napoléon lui dit que quand il parlait à Lowe il était pris d'une telle colère qu'il sentait trembler son mollet gauche. Or, c'était là un de ses plus terribles symptômes et il y avait des années qu'il ne l'avait éprouvé. Toujours à la manière de Boswell, Las Cases raconte que Napoléon l'avait traité de niais, puis l'avait consolé en l'assurant que cette épithète de sa part était toujours un brevet d'honnêteté.
Ailleurs, Las Cases parle avec enthousiasme de l'absence de tout sentiment personnel chez Napoléon. «Il voit les choses tellement en grand et de haut qu'il perd de vue les individus. Jamais on ne l'a surpris en colère contre aucun de ceux dont il a eu tant à se plaindre.» Quand il serait possible, à d'autres points de vue, d'accepter implicitement les récits de Las Cases, cette prodigieuse assertion serait de nature à faire réfléchir.
Les Mémoires de Montholon ressemblent à celui qui les a écrits: un mondain correct et bienveillant. Dans des lettres secrètes aux agents anglais, O'Meara l'accuse d'être un menteur; il devait s'y connaître. Nous ne doutons pas que les Mémoires de Montholon, lorsqu'ils se rapportent à la politique générale de Longwood, ne soient sujets à caution, comme toutes les publications faites moins de trente ans après la mort de Napoléon. Cependant, il est bon de remarquer qu'ils ont paru assez tard, en 1847. Les dates données par Montholon ne sont pas toujours exactes, ce qui ferait croire que ces notes pourraient bien avoir été rédigées à une époque postérieure aux événements qu'elles racontent. Il est à peu près évident que certains passages ont été ajoutés au texte longtemps après le séjour à Sainte-Hélène. Mais sur tous les points, où la réputation de Napoléon et où les souffrances de sa captivité ne sont pas en jeu, on peut lire ces Mémoires avec intérêt. Nous devons également louer le ton de l'ouvrage. Ce ton s'explique par la date de la publication. Le quart de siècle qui s'était écoulé avait calmé bien des passions, apaisé bien des querelles. Gourgaud avait abdiqué ses fureurs et collaboré amicalement avec Montholon à la publication des Mémoires de l'Empereur. Aussi Montholon n'a-t-il pas un mot contre Gourgaud, pas même une allusion indirecte, alors qu'il parle d'un temps où ce porc-épic enragé devait lui rendre la vie insupportable. A la date du cartel que lui avait adressé Gourgaud, il y a un vide de dix jours. Ce silence calculé est-il le résultat d'un remords de conscience? Ou,—chose qui n'a rien d'impossible,—toute cette affaire n'était-elle qu'une comédie? Ou, enfin, après réflexion, jugea-t-on nécessaire de supprimer le passage? Nul ne saurait le dire. Nous penchons vers la dernière hypothèse et nous regrettons, maintenant que le journal de Gourgaud est publié, de ne pas posséder aussi celui de Montholon dans son intégralité. Nous aurions ainsi les deux sons de la cloche. Nous savons qu'il a laissé, en manuscrit, une foule de notes prises d'après des conversations. On en a publié une qui rapporte certain monologue de Napoléon du 10 mars 1819; elle dépasse en intérêt tout ce que contient le livre de Montholon. Il est bien à désirer que le monde connaisse enfin ces notes et qu'elles lui soient livrées sans réserve. Nous aurions là un témoignage historique qui ne serait pas inférieur en intérêt à celui de Gourgaud. Dans le livre tel que nous l'avons aujourd'hui, ce que nous regrettons surtout ce sont les passages qui, manifestement, ont été supprimés, soit par une aveugle adoration pour la mémoire de Napoléon, soit par sollicitude pour les intérêts de son neveu. D'ailleurs, le récit devient insignifiant là où il serait le plus intéressant pour nous, c'est-à-dire après le départ des autres chroniqueurs, Las Cases, O'Meara et Gourgaud, lorsque nous n'avons plus rien pour satisfaire notre curiosité que les fantaisies d'Antommarchi.
Car, dans les derniers jours, c'est Antommarchi seul qui nous reste et c'est celui de tous qui mérite le moins de confiance. C'était un jeune Corse, non sans quelque mérite comme anatomiste. Il était arrivé à Sainte-Hélène dix-huit mois avant la mort de Napoléon. En sa qualité de Corse, choisi par le cardinal Fesch, il aurait dû être agréable à l'Empereur. Mais il joua de malheur. Plusieurs fois il se trouva absent au moment où Napoléon avait besoin de lui. De plus son illustre malade qui n'avait, du reste, jamais aimé les médecins, le jugeait trop jeune et sans expérience. D'après Montholon, Antommarchi traitait la maladie de Napoléon comme sans importance, ou même comme feinte. Pourtant Montholon parle de lui favorablement. C'était, dit-il, «un excellent jeune homme». On ne lui voit aucune raison pour calomnier Antommarchi. Lorsque Napoléon, en mars 1821, se plaint de sentir, à l'intérieur, des douleurs lancinantes, comme des «coups de canif», causés par l'affreuse maladie dont il mourait, Antommarchi sourit. A sept semaines de la fin, dit Montholon, il est impossible de lui faire comprendre la gravité de l'état de l'Empereur. Il est dominé par la conviction que tout ce que nous lui disons, l'Empereur ou moi, à cet égard, est un jeu politique pour amener le gouvernement anglais à nous rappeler en Europe. Le 20 mars, il déclare, avec un sourire incrédule, que le pouls de Napoléon est dans l'état normal.
Cependant, le 21 mars, il reconnaît que la situation est sérieuse et déclare qu'il aperçoit des symptômes indéniables de gastrite. Là-dessus, Napoléon consent, quoique avec la plus grande répugnance, à prendre une limonade émétisée. Le lendemain donc, un quart de grain de tartre émétique lui est administré dans une boisson. Le malade est pris de nausées violentes et se roule par terre dans d'atroces douleurs. Ce qu'étaient ces douleurs, nous pouvons à peine l'imaginer, nous qui savons de quels horribles ulcères il était rongé. Que dit Antommarchi? Que l'effet a été trop fort, mais que c'est le remède nécessaire. Cependant Napoléon refuse absolument de prendre une nouvelle médecine du même genre. Le lendemain, il ordonne à son valet de lui apporter un verre de limonade; le jeune docteur est en éveil et trouve le moyen d'y jeter une dose de son remède favori. Napoléon sent une odeur suspecte et donne la potion à Montholon qui a, au bout de dix minutes, d'affreux vomissements. Naturellement, l'Empereur entre en fureur, appelle Antommarchi un assassin et déclare qu'il ne le reverra de sa vie.
Depuis quelque temps déjà, le jeune Corse était las de vivre dans la réclusion et d'avoir à soigner un homme en qui il voyait un malade imaginaire. Il passait une grande partie de son temps à Jamestown ou en dehors du domaine, au grand ennui de l'ordonnance dont la mission était de l'accompagner. Enfin, en janvier 1821, il exposa à sir Thomas Reade son intention d'abandonner le service de Napoléon et de quitter l'île. Le 31 de ce mois, il écrit à Montholon qu'il désire retourner en Europe et qu'il sent, avec regret, son impuissance à gagner la confiance de l'Empereur. Napoléon donna immédiatement son consentement par une lettre que Montholon n'a pas tort de trouver «bien dure». Nous en citerons le dernier paragraphe. «Depuis quinze mois que vous êtes dans ce pays, vous n'avez donné à Sa Majesté aucune confiance dans votre caractère moral. Vous ne pouvez lui être d'aucune utilité dans sa maladie, et votre séjour ici quelques mois de plus serait sans objet.» En dépit de cette cruelle phrase, Bertrand et Montholon ménagent un raccommodement, et, le 6 février, Antommarchi reçoit la permission de reprendre son service. Le 23 mars, comme nous l'avons vu, nouvelle scène, et Montholon rapporte que le 31 mars Napoléon persiste à ne pas même permettre qu'on prononce son nom. On lui permet pourtant d'assister le 3 avril à la visite du docteur Arnott. Le 8 avril, il est encore absent lorsqu'on le fait demander et il est informé officiellement que l'Empereur ne le verra plus. Le 9, il va trouver Hudson Lowe pour solliciter la permission de retourner en Europe, vingt-six jours avant la mort de Napoléon. Lowe lui dit qu'il doit en référer au gouvernement. Le 16, Arnott insiste pour que Napoléon consente de nouveau à recevoir Antommarchi. Le 17, l'Empereur dicte une lettre que devait signer Antommarchi. A cette condition expresse, il lui permettait de rester. Ceci avait trait à des indiscrétions et à des plaisanteries qu'on accusait le jeune docteur de s'être permises au sujet des habitudes de son maître. Le 18, il obtient de nouveau l'autorisation d'accompagner Arnott dans la chambre du malade. Le 21, cependant, le médecin anglais visite Napoléon sans qu'il soit présent; et quand, le 29, Montholon veut le faire appeler, Napoléon refuse par deux fois, avec colère. Pendant les cinq premiers jours de mai, qui sont les derniers de la vie de l'Empereur, il lui est permis de veiller dans une chambre voisine de celle où est le malade. Pendant la dernière agonie, toutes les fois qu'il essaye d'humecter les lèvres du mourant, Napoléon le repousse et, du regard, fait signe à Montholon de prendre sa place. Enfin, le 5 mai, Napoléon meurt, et, seul de ses serviteurs, Antommarchi est omis dans son testament.