Les Antes, mal soumis, s'étaient livrés à des hostilités contre lui, il leur fit une nouvelle guerre dans laquelle il les écrasa. Des Antes il passa aux Slovènes, des Slovènes aux Vendes: la terreur précédait ses armes toujours victorieuses. Il traversa ainsi la Slavie de l'est à l'ouest jusqu'aux montagnes de la Thuringe, où il se trouva en face d'un adversaire tout autrement redoutable que ces essaims de sauvages qu'il chassait jusqu'alors devant lui: c'étaient les Franks austrasiens, dont les possessions, englobant l'ancien royaume de Thuringe, s'étendaient jusqu'à l'Elbe, où elles confinaient aux Saxons, et déjà aux populations vendes qui s'avançaient vers le midi par un accroissement régulier. Clotaire, fils de Clovis, était mort l'année précédente, 561, et dans le partage de sa succession, qui renfermait l'empire frank tout entier, le royaume d'Austrasie venait d'échoir à Sigebert, le quatrième de ses enfants. Le jeune Sigebert accourut au-devant des Avars, dont l'approche menaçait sa frontière, et les défit au delà de l'Elbe, dans une grande bataille, à la suite de laquelle le kha-kan proposa une paix que le roi frank ne refusa pas, tant sa victoire avait été rudement achetée882. Revenus chez eux par le même chemin, mais harcelés vraisemblablement dans leur marche par les Gépides, qui ne voyaient pas leur voisinage de trop bon œil, les Avars reprirent leurs cantonnements du Bas-Danube, au moment même où un grand changement allait s'opérer dans la situation de l'empire romain: Justinien était mourant, et son neveu Justin ne tarda à pas le remplacer sur le trône des césars.

Note 882: (retour) Post mortem Chlotarii regis, Chunni Gallias adpetunt, contra quos Sigebertus exercitum dirigit, et gesto contra eos bello vicit, et fugavit: sed postea rex eorum amicitias cum eodem per legatos meruit. Greg. Tur., Hist. Fr., IV, 23.--Comperta, Hunni qui et Avares, morte Chlotarii regis, super Sigebertum ejus filium irruunt, quibus ille in Thuringia occurrens, eos juxta Albim fluvium potentissime superavit eisdemque petentibus pacem dedit. Paul. Diac., l. II, c. 10.

L'avénement de Justin II fut plus qu'un changement de personnes, ce fut une révolution complète soit dans la politique vis-à-vis des Barbares, soit dans l'administration intérieure. Élevé avec beaucoup d'apparat, comme un candidat possible au trône, ce fils de la sœur de Justinien n'avait retiré des écoles que le goût de la déclamation, des idées fausses sur le monde, et avec l'estime la moins dissimulée de son propre mérite, une secrète et âpre jalousie contre son oncle, dont la gloire l'offusquait. Ce fut la plaie hideuse qu'il couvait dans son sein, qui le tua, et qui emporta l'empire avec lui. Tout ce qu'avait créé ce grand règne fut dès lors abandonné ou compromis; avoir coopéré à sa grandeur devint une cause naturelle de discrédit pour les hommes, de ruine pour les choses; et la flatterie la plus douce au cœur du nouvel Auguste fut de dénigrer son bienfaiteur. L'impératrice Sophie, femme vaniteuse et cruelle, le secondait avec ardeur dans cette œuvre d'ingratitude. On avait trouvé mauvais que Justinien, durant ses dernières années, fît la guerre aux Barbares d'Asie avec de l'or, comme s'il n'avait pas montré contre les Vandales et les Goths qu'il la faisait assez bien avec du fer; c'était là l'accusation banale des malveillants et des envieux, qui proclamaient sans vergogne que le second fondateur de l'empire et le libérateur de Rome n'avait pas eu le cœur romain. Justin II prenant ces sottes clameurs pour point de départ de sa politique, se posa devant les Avars comme Marius devant les Teutons, et parla aux Perses le langage de Trajan: par malheur ce Trajan manquait de génie, et ce Marius de soldats. Il crut payer le monde, comme il se payait lui-même, avec un patriotisme d'école. A force d'outrecuidance et de paroles hautaines que rien ne soutenait, il arma contre l'empire romain toutes les nations barbares, et à force d'ingratitude envers les serviteurs de Justinien, il perdit la plus belle conquête de ce grand empereur, celle de l'Italie; puis, à la vue des tempêtes que ses imprudences avaient soulevées, aussi dénué de courage que de bon sens, il devint fou comme pour se tirer d'embarras. Tel était le successeur que la mauvaise fortune des Romains donnait à Justinien.

Vers la même époque, et pour contraster en quelque sorte avec ce césar fatal, elle donnait aux Ouar-Khouni en la personne d'un nouveau kha-kan un grand homme à la manière des peuples de la Haute-Asie, un de ces politiques conquérants dont Tchinghiz-Khan, Timour et Attila présentent les types les plus parfaits. Celui-ci se nommait Baïan883, et était dans toute la vigueur de la jeunesse. Habile à démêler les desseins secrets des hommes, à profiter de leurs fautes, à prendre toutes les formes pour les tromper, il mettait plutôt sa gloire à assurer ses conquêtes par la ruse qu'à les risquer par les armes. On le vit faire la guerre par colère, jamais par vanité ou pour la vaine gloriole d'étaler sa bravoure: bien différent de ces fiers Germains que le point d'honneur amenait à leurs duels de peuples, dussent-ils ne s'y point battre, Baïan ne trouvait nulle honte à fuir quand il avait le dessous, et ne tirait l'épée que pour gagner. Sa patience à supporter l'injustice et les humiliations, plutôt que d'entreprendre une guerre inégale, pouvait étonner et encourager un adversaire imprudent; mais le moment venu, Baïan savait se venger. Quand il jugeait à propos de sévir, sa cruauté froide et calculée ne respectait rien; le droit des nations, les traités, les serments ne valaient à ses yeux que comme des moyens de succès, et il ne voyait dans le parjure qu'un stratagème. Avec tout cela, Baïan, toujours altéré de richesses et sans vergogne dans sa cupidité vis-à-vis de l'étranger, était considéré par son peuple comme un grand chef. Il se montrait généreux envers les siens, magnifique dans son entourage, poussant même la délicatesse et le luxe à des recherches surprenantes pour un barbare. Nous le verrons critiquer les arts de la Grèce et repousser avec dédain comme indigne de lui un lit d'or ciselé auquel avaient travaillé les meilleurs ouvriers de Constantinople. Sa longue vie lui permit de tenir tête successivement à trois empereurs romains, d'établir son peuple sur le Danube et de voir presqu'à l'apogée l'empire qu'il avait fondé en Europe. Malgré ses revers et de cruels retours de la fortune, il fut pour ce second âge des Huns ce qu'Attila avait été pour le premier.

Note 883: (retour) Baïanus, Βαϊανός.

Les Avars connaissaient un peu Justin, qui leur avait servi d'introducteur près de Justinien en 557, lorsqu'il était gouverneur de la province de Lazique. Ils se hâtèrent donc de lui envoyer une ambassade pour le féliciter, renouveler avec lui les anciennes conventions et recevoir de sa main les présents d'usage. Baïan avait composé cette ambassade de jeunes gens lestes, hardis et de belle apparence, et leur avait donné pour chef un certain Targite, personnage important dont il sera souvent question dans la suite de ces récits. Justin, qui avait préparé pour ses débuts impériaux une scène théâtrale et une harangue, ne fit point attendre les ambassadeurs, dont l'audience eut lieu peu de jours après leur arrivée. Un poëte, témoin oculaire, l'Africain Corippus, nous a laissé de cette réception solennelle et du cérémonial auquel les députés avars furent soumis, un curieux tableau que nous reproduirons ici, en ne faisant guère que traduire littéralement ses vers. Peut-être trouvera-t-on que le poëte favori de la cour de Byzance au VIe siècle, intéressant au point de vue de l'histoire du temps, ne manquait point de mérite littéraire, ni même d'un certain éclat de poésie.

«Dès que le prince, vêtu de sa pourpre, a monté les degrés du trône, le maître des cérémonies, ayant pris ses ordres, va ouvrir aux ambassadeurs l'intérieur du palais sacré... Cette fière jeunesse parcourt avec étonnement les vestibules et les longues galeries qui précèdent la demeure des césars. A chaque pas, elle s'arrête, elle admire la haute stature des guerriers rangés en haie, leurs boucliers d'or, leurs lances d'or, surmontées d'une pointe d'acier, et leurs casques d'or, d'où retombe un panache de pourpre. Elle tressaille involontairement en passant sous le tranchant des haches ou sous le fer acéré des piques. Cette pompe éblouit les jeunes barbares, et ils se demandent si le palais des césars n'est pas un autre ciel; mais à leur tour ils sont fiers qu'on les admire, et les regards fixés sur eux leur chatouillent le cœur884. Ainsi, quand la nouvelle Rome donne un spectacle à ses peuples, on voit des tigres d'Hyrcanie, amenés la chaîne au cou par leurs conducteurs, gémir d'abord avec un redoublement de férocité, puis quand ils sont entrés dans l'amphithéâtre, dont les gradins disparaissent sous un épais rideau de spectateurs, ils promènent en haut leurs yeux ébahis, et la peur leur enseigne à s'adoucir. Ils ont déposé toute leur rage, ils ne se révoltent plus contre leurs chaînes, mais d'un pas étonné ils arpentent le terre-plein du cirque, attentifs à la foule qui les applaudit. On dirait qu'ils s'étalent aux regards avec complaisance et qu'ils en marchent plus superbes885... Mais voici le voile qui ferme la salle des audiences impériales; il s'entr'ouvre, et l'on aperçoit les lambris étincelants de dorure, le trône et le diadème brillant sur la tête de césar. A cette vue, Targite plie le genou trois fois et salue l'empereur le front contre terre; les autres se prosternent à son exemple, et le tapis de la salle est inondé des flots de leurs chevelures886

Note 884: (retour)

Et credunt aliud Romana palatia cœlum;

Spectari gaudent, hilaresque intrare videri.


Coripp., Laud. Justin. min., III, 244.

Note 885: (retour)

Non secus Hyrcanæ quotiens spectacula tigres

Dat populis nova Roma suis, ductore magistro,

Non solita feritate fremunt, sed margine toto

Intrantes plenum populorum millia circum,

Suspiciunt......

Ipsumque superbæ

Quod spectantur amant...


Coripp., Laud. Just. min., III, 246 et seqq.

Note 886: (retour)

..... Stratosque tapetas

Fronte terunt, longisque implent spatiosa capillis

Atria...


Coripp., Laud. Just. min., III, 202.

Le poëte ajoute que l'orateur de l'ambassade ayant entonné, comme de coutume, les louanges du peuple avar, «ce peuple innombrable et invincible, roi des régions intérieures du monde, conquérant de l'Altaï, terreur de la Perse, et dont l'armée, s'il la réunissait, suffirait pour boire les eaux de l'Hèbre jusqu'à la dernière goutte887,» Justin l'arrêta par ces paroles: «Tu me racontes là, jeune homme, des choses que nous ne croyons guère, et auxquelles tu n'as ajouté foi que sur de vains bruits, si tant est que tu y croies toi-même. Ce sont des rêves ou des mensonges que tu me débites. Cesse de me vanter des fugitifs, épargne-moi la gloire d'une tourbe exilée qui cherche en vain une patrie. Quel puissant royaume aurait-elle subjugué, elle qui n'a pas su se défendre elle-même888?» Il est très-probable, quoique l'histoire ne le dise pas, que ces mots ou d'autres, d'une égale amertume, furent prononcés par Justin, car ils étaient dans son caractère et dans le rôle qu'il s'était donné. Toutefois nous laisserons là le poëte pour nous en tenir strictement à la version des historiens.

Note 887: (retour)

Crudus et asper Avar dictis sic cœpit acerbis:

Rex Avarum Cagan debellans intima mundi,

Famosos stravit magna virtute tyrannos,

Innumeros populos, et fortia regna subegit.....

Cujus Threïcium potis est exercitus Hebrum

Exhausto siccare lacu, fluviumque bibendo

Nudare.....


Ibid., V. 274.

Note 888: (retour)

Quid profugos laudas? Famaque attollis inani

Extorrem populum? quæ fortia regna subegit?

Effera gens Avarum proprias defendere terras

Non potuit, sedesque suas fugitiva reliquit.

Tu velut ignarus falsis rumoribus audes

Vana loqui, turpique dolo nova somnia fingis.....


Coripp., Laud., Justin., min., V. 268.

Suivant ceux-ci, Targite, dans un discours dont la feinte modération ne déguisait ni l'arrogance, ni les intentions ironiques, rappelait à l'empereur que, tenant la puissance impériale des mains de son père (c'est ainsi qu'il désignait Justinien), son premier devoir était de remplir les obligations de ce père vis-à-vis de fidèles alliés, et de faire mieux encore pour bien prouver sa reconnaissance889. Les Avars étaient les bons amis de son père; mais s'ils avaient reçu de lui beaucoup, ils lui avaient beaucoup donné. En premier lieu, ils n'avaient point pillé ses provinces, pouvant le faire impunément; en second lieu, ils avaient empêché les autres de les piller. Il existait des peuples dont l'habitude était autrefois de dévaster la Thrace chaque année et qui ne l'avaient plus fait. Pourquoi? Parce qu'ils savaient que les Avars, amis et alliés des Romains, n'étaient pas d'humeur à le souffrir890. «Nous venons ici, ajouta Targite, bien convaincus que tu seras avec nous comme était ton père, et mieux encore, afin que notre amitié pour toi soit aussi plus vive: mais sache bien ceci: c'est que notre chef ne sera ton ami qu'autant que tu lui feras des présents convenables, et qu'il dépend de toi, par la façon dont tu le traiteras, de dissiper toute pensée qui pourrait lui venir de prendre les armes contre toi891.» Ce discours assurément était d'une insolence extrême. Justin aurait pu y répondre sans phrases par les embarras qu'il aurait suscités au kba-kan, et qui eussent plus vivement piqué celui-ci que la déclamation la plus injurieuse: Justin préféra le procédé contraire. «Oui, répondit-il aux ambassadeurs, je ferai pour vous plus que n'a fait mon père, en rabattant votre outrecuidance et vous ramenant à de plus sages conseils; car apprenez de moi que celui qui arrête l'insensé courant à sa perte, et lui rend la raison, est plus son ami que celui qui se prête à ses caprices pour le perdre892. Allez-vous-en avec cet avis amical, qui vous fera vivre tranquilles et saufs dans vos campements, si vous le suivez, et au lieu de l'argent que vous espériez remporter d'ici, remportez-en une crainte salutaire. Nous n'avons point besoin de votre assistance, et vous ne recevrez rien de nous que ce que nous daignerons vous accorder comme prix de vos services ou récompense de votre sujétion à l'empire, dont vous êtes les esclaves893.» C'était la rupture de toutes relations avec les Avars. Justin était-il en mesure d'en garantir les suites? Il n'y avait pas même songé. Les ambassadeurs partirent exhalant leur colère par des menaces; mais leur maître, non moins irrité, ne fit point paraître la sienne: il ne déclara point l'alliance rompue, il ne dit mot; Baïan voulait conserver le droit d'invoquer dans l'occasion les traités conclus avec Justinien, les engagements solennels des Romains, et prolonger la guerre sourde qu'il faisait à l'empire sous le manteau de l'amitié.

Note 889: (retour) Oportet, ô Imperator, te hæredem imperii paterni, paternos amicos in tutam fidem, tutelamque suscipere, et æque ac ille eos beneficiis augere... Menand., Exc. leg., p. 101.
Note 890: (retour) Metuebant enim Avarorum potentiam qui amicitiam colebant cum Romanis. Id., ibid.
Note 891: (retour) Ut illi movere contra Romanos arma in mentem non veniat. Menand., Exc. leg., p. 101.
Note 892: (retour) Qui enim hominum, in exitium voluntarium ruentium, turbatos affectus cohibet, et obedientes rationi facit, beneficentior est eo qui... Menand., Exc. leg., p. 103.
Note 893: (retour) Neque quidquam a nobis accipietis, nisi quantum nobis visum fuerit, idque tanquam auctoramentum servitutis non quoddam tributi genus. Menand., Exc. leg., p. 103.

D'ailleurs Baïan était préoccupé d'une affaire plus importante encore à ses yeux. D'un côté, il voyait l'inimitié des Lombards et des Gépides, ses voisins sur le Danube, s'exaspérer graduellement et marcher vers une catastrophe prochaine; d'un autre côté, il n'ignorait pas le projet des Lombards de se jeter quelque jour à l'improviste sur l'Italie, projet qu'arrêtait seule la crainte inspirée par Narsès, qui, après avoir achevé la conquête de ce pays, le gardait avec vigilance et fermeté. Des campements avars, où il se tenait en observation, Baïan épiait attentivement l'une ou l'autre occasion, ou plutôt toutes les deux à la fois, et ce fut précisément Justin qui se chargea de les lui offrir. Narsès, coupable entre tous d'avoir illustré le règne de Justinien, était également entre tous l'objet de la haine du nouvel empereur et de sa femme. On avait, commencé par le dénigrer, par se moquer de son âge (il était plus que nonagénaire): puis on provoqua des plaintes des Italiens, et l'empereur lui adressa de vertes remontrances tant sur les rigueurs de son administration que sur l'argent que coûtait son armée894. Ces reproches avaient un caractère personnel que l'empereur s'étudiait à rendre blessant. Le vieux général réfuta avec calme tous les griefs, et démontra la nécessité de conserver en Italie une armée d'occupation qui maintînt dans l'obéissance le reste des Goths et les partisans des Goths, et empêchât d'autres barbares (les Lombards particulièrement) de se ruer en deçà des Alpes. Sa modération ne fit qu'enhardir ses ennemis; on parla de le destituer, et l'impératrice Sophie, ajoutant une insulte de femme à l'injustice de la souveraine, envoya à Narsès une quenouille et un fuseau, lui faisant dire qu'il vînt prendre l'intendance des travaux de ses femmes et laissât la guerre aux hommes. Narsès, comme on sait, était eunuque, et cette grossière injure lui causa une douleur poignante. «Allez, répondit-il au messager, et dites à votre maîtresse que je lui prépare une fusée qu'elle et les Romains ne démêleront pas facilement895.» Quittant à l'instant sa charge, il se retira dans la ville de Naples, en dépit des prières des Italiens et des supplications de son armée. L'histoire ajoute que dans un aveugle emportement il fit remettre au roi des Lombards quelques fruits et du vin d'Italie avec ces mots: «Tu peux venir896!» Ce dernier trait, dont on aimerait à douter, ne serait-il pas vrai, sa retraite en disait autant.

Note 894: (retour) Paul. Diac, Hist. Lang., II. 5, 11.--Fredeg. Epist., 65.--Anast., in Joan., III.--Const. Porph., Adm. Imp., 27.--Marius Av.--Aimon, III, 10.
Note 895: (retour) Talem se eidem telam orditurum, qualem ipsa dum viveret deponere non posset. Paul. Diac. Hist. Lang., II, 5.
Note 896: (retour) Ad Italiam cunctis refertam divitiis, possidendam venirent. Paul. Diac., Hist. Lang., II. 5.

L'heure des Lombards était donc arrivée, et Alboïn, leur roi, fit ses dispositions pour un prompt départ. Pourtant une chose le retenait en Pannonie, la haine de son peuple contre les Gépides, et son propre ressentiment, contre leur roi Cunimond897, fils de ce Thorisin qui avait été un ennemi si acharné des Lombards. S'en aller comme un fugitif sans avoir assouvi sa vengeance, et laisser derrière soi des terres sur lesquelles les Gépides ne manqueraient pas de se jeter, bravant la rage impuissante des Lombards et profitant de leurs dépouilles, c'était un parti qu'Alboïn, au dernier moment, ne se sentit pas le courage de prendre. On a prétendu avec assez de probabilité que les aiguillons de l'amour se mêlaient dans le cœur du barbare à ceux de la vengeance; qu'épris de la belle Rosemonde, fille de Cunimond, il l'avait enlevée autrefois pour en faire sa maîtresse ou sa femme, mais que Rosemonde, échappée à la captivité, s'était réfugiée près de son père898; or Alboïn avait juré de la reprendre et de l'emmener avec lui en Italie. En proie à ces anxiétés, il songea à se servir des Avars, qui se trouvaient là tout à propos pour l'assister, et il envoya en grande pompe une ambassade à leur kha-kan. Les ambassadeurs lombards avaient pour mission principale de mettre les Avars en communauté de sentiment avec eux, en les piquant d'honneur et leur rappelant tous les mauvais procédés des Gépides et des Romains à leur égard. «Si les Lombards sont animés d'un vif désir de guerre contre les Gépides, dirent-ils à Baïan, c'est qu'ils veulent affaiblir l'empereur Justin, ennemi mortel des Avars, qui leur a retiré leur pension et les traite avec ignominie899. Que les Avars se joignent aux Lombards, et les Gépides seront infailliblement exterminés; alors les richesses ainsi que les terres de ce peuple leur appartiendront à chacun par moitié. Plus tard, les Avars, maîtres de la Scythie entière, passeront une vie tranquille et heureuse; rien ne leur sera plus facile que d'occuper la Thrace, de ravager toutes les provinces grecques, et d'aller même jusqu'à Byzance900.» Ils ajoutèrent que si les Avars consentaient à une alliance, il leur fallait se hâter pour empêcher les Romains de les prévenir; qu'ils pouvaient bien compter au reste que l'empire était pour eux un implacable ennemi, qui les poursuivrait dans tous les coins du monde et n'épargnerait rien pour les détruire. Les ambassadeurs s'attendaient avoir Baïan accueillir avec empressement ces ouvertures, et se jeter à corps perdu dans une alliance qui lui annonçait tant d'avantages; mais il n'en fut point ainsi. Baïan les écouta froidement901, et parut faire peu de cas de leurs propositions: «il ne voyait pas clairement, disait-il, ce que son peuple y gagnerait.» Tantôt il déclarait qu'il ne pouvait pas entrer dans cette guerre, tantôt il confessait qu'il le pouvait, mais qu'il ne le voulait pas902. Il les ballotta ainsi pendant longtemps, et quand il vit leur impatience de conclure arrivée à son terme, il feignit de céder avec répugnance et proposa ceci: 1º que les Lombards lui abandonnassent immédiatement la dixième partie de tout le bétail qu'ils possédaient, 2º qu'ils lui assurassent en cas de victoire la moitié des dépouilles et la totalité du territoire appartenant aux Gépides903. Ces deux conditions furent reportées à Alboïn, qui ne les examina seulement pas; il eût tout donné, son royaume, les enfants de son premier mariage et lui-même, pour voir la Gépidie détruite, Cunimond sous ses pieds et Rosemonde en son pouvoir? Cunimond effrayé envoya à Constantinople des avis et des demandes de secours; mais Justin ne comprit pas quel intérêt l'empire avait à défendre les Gépides dans la circonstance présente: il promit tout et ne tint rien. La guerre ne fut pas longue. Pris en face par les Lombards, en flanc par les Avars, les Gépides furent rompus, dispersés, repris et accablés partiellement904. Les Lombards ne firent point de quartier, et si les vaincus trouvèrent quelque compassion, ce fut auprès des Avars, qui n'étaient pourtant point leurs frères de race, et qui épargnèrent cette population infortunée, en la réunissant dans quelques villages où elle fut tenue en état de servitude905. Des Huns avaient donc reconquis l'ancienne Hunnie, et Baïan tout joyeux planta sa tente aux lieux où s'élevait, cent ans auparavant, le palais d'Attila. Alboïn, non moins joyeux, partit pour l'Italie avec la belle Rosemonde, qu'il avait retrouvée parmi les captifs, et le crâne de Cunimond, qu'il fit nettoyer et enchâsser pour lui servir de coupe à boire dans les festins906.

Note 897: (retour) Alboïn, Ἀλβούιος.--Cunimundus, Cunicmundus. Κονιμοῦνδος.
Note 898: (retour) Ille autem in amorem incidit puellæ cujusdam filiæ Cunimundi Gepidorum regis. Theophyl. Sim., VI, 10.
Note 899: (retour) Neque tam ardenti studio in Gepidas bello ferri, nisi ut Justinum labefacereat, regem omnium Avaris inimicissimum. Menand., Exc. leg., p. 140.
Note 900: (retour) Inde facile illis fore, Thraciam occupare et Bysantium usque ferri. Menand., ub. sup.
Note 901: (retour) Visus est eos parvi facere. Menand., Exc. leg., p. 111.
Note 902: (retour) Et modo se non posse, modo posse jactabat sed nolle. Id., ibid.
Note 903: (retour) Non alia conditione quam si decimam partem quadrupedum quæ tunc temporis apud Longobardos essent confestim acciperet; si superiores evaderent, dimidium manupiarum et tota Gepidarum regio, ejus juri cederet. Menand., l. c.
Note 904: (retour) Langobardi victores effecti sunt, tanta in Gepidas ira sævientes, ut eos ad internecionem usque delerent. Paul. Diac., Hist. Lang., I. 27.
Note 905: (retour) Gepidarum vero genus est ita diminutum, ut ex illo jam tempore ultra non habuerint regem, sed universi, qui superesse bello poterant, usque hodie Hunnis, eorum patriam possidentibus, duro imperio subjecti gemunt. Paul. Diac., Hist. Lang., I, 27.--Cf., Theophyl., l. VI, c. 10.
Note 906: (retour) In eo prælio Alboïn Cunimundum occidit, caputque illius sublatum ad bibendum ex eo poculum fecit. Paul. Diac., Hist. Lang., I, 27.

Baïan ne fut pas plus tôt installé dans la Hunnie, qui reprit avec lui son ancien nom, que les Romains le virent arriver chez eux. Les Gépides possédaient, comme on sait, sur la rive droite du Danube et dans cette langue de terre située entre la Drave et la Save, qu'on appelait la presqu'île sirmienne, plusieurs cantons qu'ils avaient conquis à différentes époques sur les Lombards ou sur les Goths, et ils avaient même enlevé Sirmium aux Romains. Baïan se prétendait le maître de ces cantons et de la ville, attendu qu'ils avaient appartenu aux Gépides, et qu'en outre les Lombards les lui avaient cédés; mais Sirmium n'était déjà plus à sa disposition. Au plus fort de la guerre, les provinciaux pannoniens qui formaient la population de la ville, et les soldats gépides qui la gardaient, s'entendirent pour ouvrir leurs portes aux troupes romaines, et Sirmium rentra sous les lois de l'empire. Or Baïan n'avait rien de plus à cœur que de reprendre sa ville, comme il disait, et d'en chasser les Romains, qui la lui avaient enlevée injustement. Il essaya de s'en emparer par surprise, mais il fut repoussé dans un combat où le duc Bonus, qui commandait la place, reçut une blessure après avoir vigoureusement battu l'armée assiégeante. Suivant son habitude quand il avait le dessous, Baïan décampa, et on le croyait déjà loin, lorsqu'un des habitants, placé en vedette dons une sorte d'observatoire qui dominait les bains publics, aperçut des cavaliers qui s'avançaient à toute bride dans la campagne907. L'alerte fut donnée, la garnison prit les armes; mais on reconnut bientôt à leurs signaux que c'étaient des parlementaires qui venaient conférer avec le commandant. Bonus voulait se rendre à la conférence, malgré sa blessure qui le retenait au lit; son médecin, nommé Théodore, s'y opposa nettement908, et ce furent des officiers et quelques citoyens notables qui se rendirent auprès des parlementaires, en dehors des portes. Le kha-kan, disaient ceux-ci, se tenait à quelque distance de là, et ils devaient servir d'intermédiaires entre le commandant et lui. Ne voyant pas le duc Bonus arriver, ils demandèrent ce qu'il était devenu, et comme on n'osa pas leur dire qu'il était blessé, de peur d'enfler leur confiance, ils soupçonnèrent davantage, ils le crurent mort; appuyant avec d'autant plus de chaleur sur la nécessité de sa présence, ils protestèrent qu'ils n'avaient mission de traiter qu'avec lui909.

Note 907: (retour) Nonnulli ex his qui Sirmii erant, ad summum fastigium balnei, quod populi usui erat relictum, ad speculandos homines, ut moris est, ascenderunt. Hi per speculam caput exerentes et circumspicientes... Menand., Exc. leg., p. 112.
Note 908: (retour) Decumbebat enim ex vulnere, neque illi per Theodorum medicum licebat exire, et hostibus coram se sistere. Id., ibid.
Note 909: (retour) Sed hostes ubi viderunt, alios, qui, de pace disceptarent, venire, suspicati sunt ducem periisse; itatque colloquium coram eo fieri velle dixerunt. Menand., Exc. leg., p. 112.

La situation devenait difficile. Théodore, qui était citoyen de Sirmium, où il occupait un rang distingué, après avoir mûrement réfléchi, pensa qu'il pouvait garantir la vie de Bonus sans compromettre la sûreté de sa patrie: il appliqua un baume puissant sur la blessure, la banda fortement, et fit placer le général à cheval910. Les Avars en l'apercevant se trouvèrent passablement désappointés. La conférence commença. Les Huns exposèrent leur prétention sur la propriété de Sirmium, et demandèrent en outre l'extradition d'un chef gépide appelé Ousdibade, celui-là même probablement qui venait de livrer la ville aux Romains. Leurs raisons se résumaient ainsi: «Tout Gépide nous appartient comme esclave, de même que toute chose possédée par les Gépides nous appartient en propriété.» Ils s'exhalèrent ensuite en plaintes sur l'injustice de l'empereur envers de si bons amis, qui ne désiraient que deux choses: vivre en paix et le servir. Bonus déclina toute espèce d'examen de leurs propositions; il était chargé, disait-il, de défendre Sirmium et nullement de faire un traité; toutefois il consentirait volontiers à faire passer leurs ambassadeurs sur le territoire romain, s'ils voulaient s'adresser à l'empereur. Baïan, à qui cette réponse fut portée, la trouva juste et raisonnable; mais il ajouta qu'il était fort embarrassé de ce que penseraient de lui les peuples qu'il avait traînés à la guerre. «J'ai honte, disait-il, de m'en retourner sans avoir rien fait et sans rien remporter que je puisse faire voir comme un gain de cette campagne911. Envoyez-moi quelques présents de peu de valeur, afin que je ne paraisse pas avoir essuyé inutilement les fatigues de cette expédition, car à mon départ je n'ai rien pris avec moi, et si vous ne me venez en aide pour mon honneur, je ne partirai pas d'ici912.» Cette demande, qui peut nous paraître étrange, l'était beaucoup moins dans l'idée des barbares d'Asie. Ne rien rapporter d'une course était bien pis qu'avoir été battu en sauvant son butin, et Baïan, qui voulait renouer ses négociations avec les Romains, tenait à prouver que les Romains avaient fait vers lui le premier pas. Ce qui est certain, c'est que les Sirmiens présents à la conférence, particulièrement l'évêque de la ville, trouvèrent la demande de Baïan fort sensée et l'appuyèrent près du duc Bonus; Baïan d'ailleurs, fort modéré dans ses prétentions, ne réclamait qu'une coupe d'argent, une petite somme en or et un habit à la scythique913. Bonus et son conseil n'osèrent rien prendre sur eux. «Les Romains, fut-il répondu au kha-kan, avaient un maître prompt à s'irriter et dont il fallait attendre les ordres914; de plus, ni Bonus ni les siens n'avaient avec eux autre chose que ce qui était nécessaire dans un camp, leurs armes et leurs habits, et assurément le kha-kan ne leur conseillerait pas de se déshonorer en livrant leurs armes.»--«Si l'empereur veut t'obliger en te faisant des présents, dit encore Bonus, j'en serai heureux pour mon compte; j'exécuterai ses ordres avec empressement, et je m'efforcerai d'être agréable à un serviteur et ami de mon seigneur.» Baïan accueillit ces excuses avec des invectives et des menaces, et jura qu'il ferait le dégât sur les terres de l'empire. «Eh bien donc! répliqua Bonus, l'empire te châtiera.915» A quelque temps de là, dix mille Coutrigours firent irruption dans la Dalmatie916, qu'ils mirent à feu et à sang, et dont ils occupèrent plusieurs cantons. Le kha-kan protesta que c'était sans son aveu, et qu'il n'était pas responsable de ce que faisaient ces peuples turbulents; en effet, comme s'il eût été complétement étranger à ce qui venait de se passer, il envoya une ambassade pacifique à Constantinople.

Note 910: (retour) Tunc Theodorus qui, quod publice intererat præcipue spectabat..... vulnere unguento illito, ei auctor fuit ut extra urbem progrederetur... Menand., ub. sup.
Note 911: (retour) Recta quidem cum et justa dixisse Baïainus censuit; sed hæc subjecit: Sane ego propter gentes quæ me ad bellum secutæ sunt, verecundia ducor, et me pudet, nulla re effecta, recedere... Menand., Exc. leg., p. 113.
Note 912: (retour) Parva munuscula ad me mittite: etenim e Scythia huc transmittens nihil quicquam mecum extuli, et mihi impossibile est, si nihil rei quod me juvet percepero, hinc excedere... Menand., ibid.
Note 913: (retour) Solum unam pateram ex argento factam, et modicum auri, præter hæc togulam scythicam...... Menand., Exc. leg., p. 113.
Note 914: (retour) Eum formidamus... Id., ibid.
Note 915: (retour) Sed persuasum habere, fore ut istæ excursiones his, qui in eas immitterentur, non bene verterent... Menand., p. 114.
Note 916: (retour) Baïanus jussit dena millia Cutrigurorum qui dicebantur Hunni trajicere Savum et vastare Dalmatiam... Menand., loc. laud.

L'expédition des Coutrigours avait inspiré au kha-kan la prétention la plus extraordinaire qu'il eût encore mise en avant dans ses négociations: il eut l'idée de réclamer l'arriéré des pensions payées autrefois par Justinien aux Coutrigours et aux Outigours, arriéré qui lui appartenait d'après le système qu'il appliquait aux Gépides. Les Coutrigours et les Outigours étant devenus ses esclaves, leurs créances sur l'empire romain étaient tombées dans son domaine, il en était propriétaire, et il les réclamait à ce titre. Suivaient les demandes relatives à Sirmium et à l'extradition du Gépide Ousdibade917. Le discours que fit à ce sujet Targite, l'orateur ordinaire des députations avares, était conçu dans une forme si curieuse, que nous croyons devoir le reproduire ici au moins en partie. «Empereur, dit à Justin le noble Hun, je suis ici de la part de ton fils, qui m'a envoyé, car tu es vraiment le père de Baïan, notre maître; aussi n'ai-je point douté que tu ne marques ton affection paternelle à ton fils en lui rendant ce qui lui appartient. Quand tu nous auras restitué ce qui nous revient, tu le posséderas encore par cela seulement que nous le tiendrons918. Eh bien! lui feras-tu abandon de ce qui lui est dû? En le faisant, tu n'avantageras ni un étranger ni un ennemi; la chose restituée ne changera pas de mains, puisqu'elle te reviendra par ton fils919. Seulement il faut que tu consentes de bonne grâce aux demandes que je suis chargé de te faire.»

Note 917: (retour) Avarorum dux misit Targitium, qui una cum Vitaliano interprete imperatori denunciaret, ut Sirmium et pecunias, quas Cutriguri et Utiguri a Justiniano accipere soliti erant, quia utramque gentem subegerat, illi traderet: Usdibadam quoque Gepidam, dicebat enim et Gepidas omnes in suum jus, dominiumque venisse, qui eos devicerat. Menand., Excerp., leg., p. 154.
Note 918: (retour) O Imperator, adsum a tuo filio missus: tu enim vere pater es Baïani, ejus, qui apud nos dominatur. Ea res fecit, ut crederem te affectum paternum exhibiturum esse filio, in eo quod reddes ea, quæ filii sunt; cum enim nostra tenuerimus, mox nostra quoque, quæ tua sunt, tenebis. Menand., ibid., p. 155.
Note 919: (retour) Num igitur illi sua præmia præbueris? Quod si feceris, ea non in extraneum, neque in hostem contuleris, neque earum mutabitur dominum. Menand., Exc. leg., p. 155.

Je ne sais si Baïan comptait beaucoup sur l'effet de pareils syllogismes; au moins procura-t-il à Justin II une magnifique occasion pour une de ces harangues où le neveu de Justinien déployait sa fermeté patriotique beaucoup mieux que sur les champs de bataille. Le duc Bonus reçut une verte réprimande pour avoir laissé passer les ambassadeurs sans ordre de l'empereur, et puis Justin crut tout fini. Il n'en était point ainsi: Baïan armait à force, et l'empereur, dont la puissance reculait en Italie devant les Lombards, et qui s'était aliéné par ses manières hautaines les Perses et les Sarrasins, n'avait point de troupes à lui opposer. Obligé de reprendre lui-même les négociations malgré tout l'éclat qu'il venait de faire, il envoya sur les lieux Tibère, un de ses généraux, pour traiter avec le kha-kan l'affaire de Sirmium. Il fut impossible de s'entendre. Tibère, à propos de la cession de quelques cantons de la Pannonie, avait demandé comme otages les enfants de plusieurs nobles avars; le kha-kan exigea la même chose des Romains. C'était trop de honte, et Tibère préféra recourir aux armes. Il osa tenir la campagne avec des recrues, et fut battu; on dit qu'il suffit presque des cris des barbares et du tintamarre de leurs cymbales pour mettre en fuite ces levées tumultuaires. Il fallut se résigner à traiter à tout prix, rendre au kha-kan sa pension avec l'arriéré920, et signer une convention dans laquelle pourtant Sirmium resta aux Romains, Baïan, contre toute attente, n'ayant plus insisté pour l'avoir. Un convoi partit pour Constantinople à l'effet de toucher les sommes dues au kha-kan ainsi que les cadeaux que l'empereur y devait ajouter, mais l'annonce de ce convoi mit les voleurs en éveil. Une troupe de ces bandits, qui, sous le nom de Scamares, infestaient le voisinage de l'Hémus, où ils avaient leurs repaires, se posta sur la route qu'il devait suivre au retour, mit l'escorte en déroute, et enleva les chevaux, les voitures et tout ce qu'elles contenaient921. Justin fit courir après les voleurs, et dut restituer à Baïan ce qui lui avait été enlevé, sous peine de passer pour complice du vol aux yeux des Avars. Tel était le déluge de misères et d'ignominies que cet insensé faisait pleuvoir sur le monde romain.

Note 920: (retour) Ut Sirmium et pecunias, quas Cutriguri et Utiguri a Justiniano accipere soliti erant, quia utramque gentem subegerat, illi traderet. Menand., Exc. leg., p. 154.
Note 921: (retour) Scamares vulgo in iis locis dicti, ex insidiis illis vim fecerunt, et equos, argentum et reliquam suppellectilem eripuerunt; quapropter legationem ad Tiberium miserunt quæ rapta repeteret. Menand., p. 114.--Cf. Theophan., p. 367.--Il a été déjà question des Scamares dont Mundus, fils d'Attila, s'était fait proclamer roi.

En effet, les tristes événements de la Pannonie n'étaient qu'un épisode de la ruine universelle qui s'étendait sur l'empire. Le roi de Perse Chosroès envahissait l'Asie-Mineure et la Syrie; les Lombards conquéraient l'Italie; la vie romaine s'en allait de toutes parts. Sous le poids de ces désastres qui faisaient la condamnation de son orgueil, la faible intelligence de Justin s'égara; il devint fou. En proie à des accès de démence furieuse, il ne voyait plus que des ennemis, il voulait tuer tout ce qui l'approchait; puis, revenu à lui, il demandait pardon à tout le monde en versant des torrents de larmes. Cet homme présomptueux, qui devait éclipser tous les empereurs, se sentit enfin incapable de gouverner et prit pour régent, sous le nom de césar, Tibère, ce général qui venait d'échouer fatalement contre les Avars, mais dont les talents militaires, le caractère généreux et la vie irréprochable promettaient aux Romains la réparation de leurs maux. Tibère-César releva l'empire en Asie par la défaite de Chosroès, et aida Rome à se garantir des Lombards. Proclamé auguste en 578, à la mort de Justin, il continua ce qu'il avait commencé comme césar. S'il ne fit pas davantage, ce fut plus la faute de sa fortune que la sienne; Tibère serait grand dans l'histoire, s'il eût été toujours heureux922.

Note 922: (retour) Menand., Exc. leg., p. 118.--Theophyl. Sim., III, 11, 12. Evagr., V, 12, 13.--Zonar., XIV, t. II, p. 70 et seqq.--Theophan., Chronogr., p. 208 et seqq.--Chron. Pasch., p. 376.--Greg. Tur., Hist. Franc., IV, 39, V, 20.--Hist. Misc., XVI, XVII, ap. Murat., I, p. 111, 112.--Anast., p. 70.--Niceph. Call., XVII, 39, 50.--Codren., t. I, p. 390, 391.

Tandis que les Ouar-Khouni prenaient racine au centre de l'Europe sous le nom emprunté d'Avars, leurs anciens maîtres les Turks, se rapprochant graduellement des contrées occidentales, se mettaient en relation avec les Romains. Devenus possesseurs des contrées qui forment aujourd'hui le Turkestan, et se trouvant voisins, c'est-à-dire ennemis de la Perse, ils comprirent qu'ils avaient intérêt de s'allier aux Romains, et cette ambassade de reproches et de menaces adressée à Justinien par le seigneur des sept climats aboutit, sous Justin II et Tibère, à une alliance offensive contre Chosroès. A la faveur des rapports politiques se nouèrent des rapports commerciaux entre les deux nations; des marchands et même des curieux, suivant les ambassades envoyées dans l'empire, visitèrent Constantinople, et les historiens nous disent que vers la fin du VIe siècle, cette ville renfermait un grand nombre de Turks dans ses murs923. Toutefois, malgré l'empressement de ce peuple et les marques de son amitié intéressée, il garda longue rancune au gouvernement roman de sa conduite passée à l'égard des Ouar-Khouni. Si les Turks à ce sujet dissimulaient prudemment leur pensée dans la grande métropole dont la richesse aiguillonnait leur convoitise en les émerveillant, ils ne craignirent pas d'ouvrir leur cœur plus d'une fois aux Romans qu'ils tenaient en leur pouvoir chez eux, et que leur sincérité brutale dut inquiéter à plus d'un titre. Tibère en 580 ayant envoyé une ambassade au grand kha-kan pour lui faire part de son avénement au trône impérial et en même temps obtenir de lui quelques secours contre la Perse, il s'engagea entre l'ambassadeur Valentinus et Turxanth, personnage important, chef d'une des huit tribus dont se composait alors la fédération turke, une conversation relative aux Ouar-Khouni, et dans laquelle se déploya librement toute la haine que les hommes de cette race portaient aux Romains. Lorsque Valentinus, après les compliments d'usage, vint à lui parler des secours que l'empereur espérait de sa nation, Turxanth l'interrompit par un geste de colère et s'écria: «Vous êtes donc toujours ces Romains qui ont dix langues pour un seul mensonge!924» et mettant ses dix doigts dans sa bouche, puis les retirant avec précipitation, il continua:

Note 923: (retour) In urbe imperatoria... Menand., Exc., leg., p. 161.
Note 924: (retour) Num vos estis illi Romani, qui decem quidem linguis, sed una fraude utimini? Menand., Exc. leg., p. 162.

«Oui, c'est ainsi que vous donnez et retirez votre parole, trompant tantôt moi, tantôt mes esclaves. Toutes les nations ont éprouvé tour à tour vos séductions et vos tromperies, et quand l'une d'elles, pour vous plaire, s'est jetée dans le péril, vous l'y laissez. Et vous-mêmes, qui vous appelez ambassadeurs, que venez-vous faire chez moi, sinon essayer de m'abuser par des fourberies? Aussi vais-je fondre sur votre pays à l'instant, et ne croyez pas à de vains mots de ma part: un Turk n'a jamais menti... Celui qui règne chez vous recevra la peine de sa perfidie, lui qui se prétend mon ami et qui s'est fait l'allié des Ouar-Khouni, ces fugitifs soustraits à la domination de mes esclaves. Que ces Ouar-Khouni se montrent à moi, qu'ils osent attendre ma cavalerie, et au seul aspect de nos fouets ils rentreront dans les entrailles de la terre925! Ce n'est pas avec nos épées que nous exterminerons cette race d'esclaves, nous l'écraserons comme de viles fourmis sous le sabot de nos chevaux926. C'est sur quoi vous pouvez compter par rapport aux Ouar-Khouni.

Note 925: (retour) Si meum equitatum conspexerint, flagellum in eos immissum aufugient, et in interiora terræ se abdent. Id., ibid.
Note 926: (retour) Si consistere ausi fuerint, cædentur, ut par est, non gladiis, sed formicarum instar conterentur unguibus equitatus nostri. Menand., Exc. leg., p. 161.

«Mais vous-mêmes, ô Romains, pourquoi vos ambassadeurs viennent-ils toujours me trouver par le Caucase avec des peines infinies? Ils disent que de Byzance ici, il n'y a point d'autre chemin qu'ils puissent prendre, mais ce n'est que pour me tromper, et afin que la difficulté des lieux me fasse perdre l'envie de les attaquer au centre de leur empire. Je sais pourtant très-exactement où coule le Dniéper; je sais de même quel pays arrosent le Danube et l'Hèbre, ces fleuves que les Ouar-Kouni, nos esclaves, ont passé pour envahir vos terres; je n'ignore pas non plus quelles sont vos forces, car toute la terre m'obéit depuis les contrées où naît le soleil jusqu'aux barrières de l'Occident927

Note 927: (retour) Vos autem Romani, quid est, quod legati, quos ad me mittitis, per Caucasum iter instituunt, et dicitis alio iter non esse? Sed tamen ego eximie scio, qua Danapris fluvius, qua Ister, qua Hebrus fluit et labitur, qua transierunt in Romanorum ditionem Varchonitæ servi nostri, ut ipsam invaderent: neque ego sum nescius vestrarum virium. Omnis enim terra, quæ a primis solis radiis incipit, quæque solis occidentis finibus terminatur, mihi paret, et subest. Menand., ub. sup.

On le voit, l'empire romain était prédestiné à sa ruine du côté de l'Orient, et il faut savoir gré aux césars de Byzance d'avoir retardé si longtemps cette catastrophe pour le salut de la civilisation. Tous ces barbares qu'envoyait par myriades la Haute-Asie, vraie matrice des nations, en possédaient pour ainsi dire la carte et la statistique. Les Turks et les Tartares marquaient déjà leurs étapes de Samarcand et de Boukhara au Danube et au Bosphore.

Cependant le kha-kan Baïan semblait avoir oublié ses prétentions sur Sirmium, il n'en parlait plus et vivait en bonne intelligence avec le commandant romain de cette ville et avec celui de Singidon. Il s'occupait, disait-il, de constructions dans lesquelles il se modelait sur les Romains, et il demanda à l'empereur des ouvriers pour se bâtir des bains chauds. Tibère lui en envoya, et dans le nombre d'habiles charpentiers; mais à peine furent-ils arrivés, que Baïan, changeant d'idée ou plutôt révélant son idée véritable, voulut leur faire construire un pont sur le Danube928. Un pareil travail était long, difficile, et devait déplaire sans nul doute aux Romains, qui l'empêcheraient aisément au moyen de leurs navires: ces considérations le frappèrent, et il sentit le besoin d'avoir aussi sa flotte. On fit main basse, par son ordre, sur tous les gros bateaux qu'on put trouver dans la Haute-Pannonie, de quelque forme qu'ils fussent, et l'on en prit beaucoup, que les charpentiers romains transformèrent tant bien que mal en vaisseaux de guerre, en les élargissant, les haussant ou les allongeant. Il sortit de ce travail une flotte grossière et fort mal équipée, mais capable de contenir beaucoup de soldats. Des captifs romains servirent d'instructeurs pour former les rameurs à la manœuvre; puis le kha-kan fit descendre cette flotte jusqu'à Singidon, avec ordre de remonter à l'embouchure de la Save, entre Singidon et Sirmium, le tout sous les apparences les plus pacifiques. Lui-même, pendant qu'on équipait ses navires, fit passer une armée de terre dans la presqu'île sirmienne, et il se trouvait déjà campé dans une forte position, sur la Save, en face de Sirmium, quand son armée navale le rejoignit. Cette coïncidence, comme on le pense bien, jeta l'alarme dans toutes les villes de la Pannonie929, et ce fut bien pis quand on vit le kha-kan installer le long de la rivière les escouades d'ouvriers qui lui avaient construit sa flotte, et y commencer un pont de bateaux. Aux explications que lui demanda le gouverneur de Singidon, qui avait la surveillance militaire de toute cette zone, Baïan répondît qu'il travaillait pour les Romains autant que pour lui, en joignant les deux rives de la Save; que le pont qu'il voulait construire permettrait d'envoyer rapidement des troupes contre les Slovènes, qui, traversant le Bas-Danube, venaient de ravager affreusement la Mésie et la Pannonie: c'était, ajoutait-il, de concert avec l'empereur qu'il allait châtier ces brigands930; lui-même avait d'ailleurs des injures personnelles à venger sur eux, car ils avaient tué ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon, qui n'avait point entendu parler d'un pareil concert pour une guerre pareille, déclara qu'il ne laisserait pas continuer le pont sans un ordre formel de l'empereur. «Qu'à cela ne tienne, dit Baïan, j'irai moi-même à Constantinople931»; mais en attendant, et pour ne point interrompre des travaux de si grande urgence, il offrit de jurer par ce qu'il y avait de plus sacré au monde, par ses dieux et par le Dieu des Romains, qu'il n'avait aucune mauvaise intention932 et n'entreprendrait rien contre ce chaudron: c'est ainsi qu'il appelait habituellement la ville de Sirmium933, soit pour la déprécier et faire croire qu'il en faisait peu de cas, soit que cette place, située sur la Save, et en partie dans un îlot, présentât par sa forme arrondie quelque ressemblance avec une chaudière.

Note 928: (retour) Chaganus a Tiberio fabros petiit qui sibi balneas ædificarent; iis missis, pontem in Danubio struere coegit artifices, ut flumen citra periculum trajicere, et romanas provincias populari posset. Zonar., Annal., t. II, p. 73.
Note 929: (retour) Hoc conspecto, qui in urbibus in ea parte sitis habitabant, cum suis rebus a proditione timerent, vehementer sunt conturbati. Menand., Exc. leg., p. 112.
Note 930: (retour) Non ut quidquam mali machinaretur pontem struere respondebat, sed ut contra Sclavinos expeditionem susciperet; inde sibi in animo esse, multis ad trajectionem ab imperatore Romanorum impetratis navibus rursus Istrum trajicere. Menand., l. cit.
Note 931: (retour) Se, transmisso Sao, Romam iturum... Menand., Exc. leg., p. 128.
Note 932: (retour) Adjecit, se per ea, quæ et apud Romanos et Avaros sanctissima habentur, paratum jurare, nullum damnum cogitare aut Romanis, aut oppido Sirmio inferre. Menand., ibid.
Note 933: (retour) Pro una minime celebri urbe, magis, pro una olla (ea enim dictione dudum usus fuerat...). Menand., p. 130.

Tout en protestant que son pont était imaginé dans l'intérêt des Romains plus encore que dans le sien, le kha-kan ajoutait froidement qu'un seul trait décoché sur ses travailleurs serait considéré par lui comme une déclaration de guerre, et qu'il rendrait alors attaque pour attaque934. La question ainsi posée parut grave au gouverneur de Singidon et à son conseil d'officiers, qui en délibérèrent. Il fut décidé que l'on attendrait les ordres de l'empereur avant de rien faire, et que puisque le kha-kan offrait de jurer qu'il n'entreprendrait rien contre Sirmium, on ferait bien de recevoir son serment comme une garantie, la seule qu'on pût espérer en ce moment. La chose étant ainsi résolue, le gouverneur fit savoir à Baïan qu'il était prêt à l'entendre jurer, comme il l'avait proposé lui-même. On choisit pour cette étrange solennité un lieu situé hors de la ville, parce que Baïan ne s'aventurait guère dans des murailles romaines, et à l'heure marquée, le gouverneur, accompagné de l'évêque de Singidon, qui faisait porter avec lui le livre des saintes Écritures, se trouva au rendez-vous. Pour que l'acte qui allait se passer reçût plus d'éclat du concours des assistants, le gouverneur et l'évêque se firent suivre, selon toute apparence, par un nombreux cortége d'officiers, de notables habitants et de prêtres. Baïan arriva de son côté, et alors commença une scène vraiment horrible, et qui fait voir à quel degré effrayant ces barbares de l'Asie poussaient l'impiété, outrageant à la face du monde et pour le plus mince intérêt, toutes lois divines et humaines.

Note 934: (retour) Quod si quis Romanorum andeat vel unum telum injicere in eos qui ponti ædificando manum admovent... Id., l. c.

En présence de sa suite, composée de nobles avars et probablement aussi de chamans, Baïan s'avança dans l'intervalle qui le séparait des Romains, et, tirant son épée, dont il leva la pointe vers le ciel935, il prononça à haute voix et de manière à être entendu des deux partis les paroles suivantes: «Si, en bâtissant un pont, sur la Save je fais une chose qui puisse nuire aux Romains, et si c'est là mon intention, que Baïan périsse, que tous les Avars périssent jusqu'au dernier; que le ciel tombe sur eux; que le feu qui est le dieu du ciel, tombe sur eux; que les sommets des montagnes et les forêts tombent sur eux; que la Save sorte de son lit et les submerge!936» Après avoir prêté ce serment, qui était celui de sa religion, il garda un moment le silence, pais il dit: «Maintenant, Romains, je veux jurer à votre manière,» et il demanda ce que les Romains avaient de plus sacré, de plus inviolable, et par quoi ils ne crussent pas pouvoir se parjurer sans attirer sur eux la malédiction du ciel; ce furent ses propres paroles, au témoignage des historiens937. L'évêque de Singidon alla prendre alors à l'endroit où on l'avait déposé le livre des Écritures, dans lequel étaient contenus les saints Évangiles, et le présenta ouvert au kha-kan. Baïan, qui s'était rassis après son serment, se lève de son siége, s'avance comme en tremblant, et, recevant le livre avec les signes du plus profond respect, il s'agenouille et dit: «Je jure, au nom du Dieu qui a proféré les paroles contenues dans ce saint livre, que tout ce que j'ai avancé est vrai, et que telle est ma pensée938.» Comme il avait parlé d'aller de sa personne à Constantinople pour conférer avec l'empereur, il s'excusa d'avoir changé d'avis, demandant qu'on y fît passer du moins ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon s'en chargea. Pendant le délai qu'exigèrent les pourparlers et la sombre solennité qui en fut la suite, Baïan avait poussé ses travaux avec une activité incroyable, et le pont avançait rapidement.

Note 935: (retour) Avarico ritu, jusjurandum in hunc modum præstitit: ense educto et in altum sublato... Menand., Exc. leg., p. 128.
Note 936: (retour) Sibi et Avarorum genti dira est imprecatus, si quid mali comminisceratur Romanis, in eo quod pontem super Sao flumine facere susceperat; ut ipse et universa gens ad internecionem usque periret, cœlum ex alto super ipsis, et ignis Deus, qui in cœlo est, rueret, sylvæ et montes casu et ruina illos obtererent, Saüs fluvius superscaturiens eos submergeret... Menand., Exc. leg., p. 128.
Note 937: (retour) Nunc ego, inquit, jusjurandum romanum volo jurare. Tum quæsivit ex ipsis, quid esset, quod sanctum, quod religiosum ducerent, per quod jurantes si fallerent, Dei iram minime evitaturos crederent. Id., ibid.
Note 938: (retour) Qui in Singidone urbe summam sacrorum potestatem habebat, statim sancta Biblia quæ in medio continebant sacro-sancta Evangelia, protulit: et ille quidem occultans ea quæ mente volvebat, multo cum tremore et magna cum reverentia præ se ferens ea suscipere, procedit ex cathedra, tum alacri et prompto animo in genua provolutus: Juro, inquit, secundum proferentem, in verba, quæ habentur in sacris chartis, me in nullo eorum, quæ prolata sunt, mentiri et fallere. Menand., Exc. leg., p. 128.