Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers, et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais oster[328].
Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de Nangis a fait pour ses Gesta S. Ludovici noni Francorum regis. Voy. Du Chesne, tome V, p. 326.
Coment le père Saint Loys ala en Albigois.
Si comme le père monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa son royaume à garder à la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en vint à la cité d'Avignon, et l'assist à grant force de gent. Tant les tint estroictement et tant fist ruer perrières et mangoniaux, qu'il ne le porent endurer; si se rendirent et se mistrent du tout à sa volenté. Le roy prist toute la contrée en sa main, et mist ès bonnes villes et ès forteresces, baillis, seneschaux, viguiers, maires, prévos et sergens d'armes, pour garder sa terre et toute la contrée de par luy en son nom. Et aussi leur commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechiés du vice d'érésie et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et en charbon sans nul rachatement.
Après ce, il establi les evesques et les prélas et leur chapelains en leur églyses, que les mescréans avoient chaciés. Quant le roy eut ainsi restabli la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il vint près d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la prophécie Mellin fust accomplie qui dist: In monte ventris morietur leo pacificus. C'est-à-dire à Montpancier mourra le lion paisible et débonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il mourut. Aporté fu à Saint-Denys en France, et mis en sépulture delès le roy Phelippe son père, l'an mil deux cens vingt et six.
Coment Saint Loys fu couronné en la cité de Rains.
[329]Au moys après que le roy Loys fu trèspassé, Saint Loys son fils, qui n'avoit pas douze ans acomplis, fu mené à Rains; et manda l'en l'évesque de Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point d'archevesque à Rains. L'évesque de Soissons vint à Rains à grant compaignie de prélas et du clergié, et enoingt et sacra l'enfant, et luy mist la couronne en la teste; et dist les prières et les paroles qui afièrent à dire à tel dignité.
Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction ancienne publiée à la suite de Joinville et d'après un manuscrit de Colbert, dans la grande édition de 1761, dite du Louvre. La sienne est en général plus correcte et, d'ailleurs, débarrassée de beaucoup de superfluités.
Quant l'enfant fu couronné, il s'en vint à Paris là où il fu receu à moult grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mère le fist moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture et de loyauté pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur.
Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy.
En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les Albigois.
Note 330: St-Jacques de Buiron. Latin: S. Jacobum de Beveron.
Tillemont reconnoît ici Saint-James de Beuvron, en Normandie; sans
doute St-James, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson.
—Belesme-est dans le Perche.
Note 331: Le. Il falloit: Les, comme le latin.
Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là, et se mistrent à voie pour aler droit à la charrière de Charcoy[332].
Note 332: La charrière du Charcoy. Variantes: Querrière de Turquey,—de Surquey. Latin: «Ad quarreriam de Curcetio.» Je crois que c'est aujourd'hui le village de Charcé, dans le Saumurois, près de Brissac.
Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.
Note 333: Au duc de Bretagne.
Note 334: Où il avoit. Où il se trouvoit.
Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde. Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de mesprendre[336].
Note 335: Venir à chief. Nous disons aujourd'hui: Venir à bout.
Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une manière plus claire et plus vraisemblable.
Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.
L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie.
Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet
d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de
Thibaut de Champagne:
Bien est France abatardie,
Signor baron, entendés,
Quant feme l'a en baillie,
Et telle comme savés.
Il et elle, lez à lez,
La tiennent de compaignie;
Cil n'en est fors rois clamés
Qui piechà est couronés.
(Romancero François, page 188.)
Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère, que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers d'entour la contrée et les autres bonnes gens.
Note 338: Par la contrée d'Orlians… Nangis dit: «Cùm rex esset apud Castra sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui Arpajon, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est fait mémoire dans le fameux Noël:
Tout les bourgeois de Châtres
Et ceux de Montlhery.
Par corruption, on prononce: Les bourgeois de Chartres…
Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust mestier[339].
Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt.
L'appel fait aux communes y est omis.
Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons.
Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des barons s'assemblèrent, et commencièrent à gaster la terre au conte de Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant haine pour ce qu'il s'estoit accordé au roy. Et mistrent tout en feu et en charbon quanqu'il trouvèrent devant eux; et alèrent jusques à une ville qui a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencièrent à assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il s'estoit à luy acordé.
Note 340: C'est-à-dire, par le point le plus éloigné des domaines du roi.
Note 341: Caourse. Chaource, à quatre lieues de Bar-sur-Seine.
Le roy reçut sa prière et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se voulsissent déporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir. Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes et souldoiers à pié et à cheval, et manda sa chevalerie et ses communes[342], et se mut à aler contre ses barons, entalenté de prenre vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit à tout grant ost, si se doubtèrent d'aler contre luy né ne l'osèrent attendre; ains se départirent du siège au plus tost qu'il porent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient départis du siège, il s'en retourna arrières, luy et son ost, et s'en revint en France.
Note 342: Et ses communes. «Ac satellitum armatorum.» Nangis entendoit sans doute, par ces mots, la même chose que notre chroniqueur.
Du duc de Bretaigne.
Assez tost après, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy d'Angleterre et luy fist entendant que, sé il vouloit, encore pourroit-il recouvrer la duchié de Normandie que le roy Jehan son père avoit perdue. «Coment,» dist le roy, «la pourrois-je recouvrer? sé ce povoit estre, moult volentiers y metroie paine.»—«Je le vous dirai,» dist le duc: «le roy de France est jeune enfant, né n'a point aage de porter couronne, né n'a point esté couronné de l'accort des barons mais contre leur volenté; pourquoy, sé vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez recouvrer la perte que vostre père fist.» Tant dist, tant sermonna que le roy Henry s'en vint en Bretaigne à tout grant nombre d'Anglois. Le duc assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assemblés, si firent grant ost et entrèrent en la terre au roy de France par force d'armes, et la commencièrent à gaster, et à bouter le feu ès villes et ès chastiaux, tant que le peuple fu si espoventé qu'il s'enfouirent ès forteresces et aux villes deffensables; et mandèrent au roy coment il leur estoit[343].
Note 343: Cet alinéa occupe deux lignes dans le récit de Nangis.
Le roy fu moult eschauffé et enflambé de prendre vengence de tel fait; grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu son propos d'aler premièrement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de Belesme que le duc avoit receu en garde de par le père Saint Loys, quant il ala sur les Albigois, né rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force. Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le siège tout environ né oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop eust esté périlleux aux hommes et aux chevaux, sé ne fust la royne Blanche qui estoit au siège devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers, et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost.
Si tost comme elle l'eut commandé, les menus varlès de l'ost alèrent abatre quanques il trouvèrent et envoièrent à charrettes et à chevaux en l'ost. Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si que la froidure ne peust emporter les hommes né les chevaux. Tantost comme le siège fu environ le chastel, l'en courut à l'assaut, et cil de dedens se deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journée, la gent le roy ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu crié parmi l'ost que tuit alassent à l'assaut; et puis commencièrent à lancier à ceux de dedens et à paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques à nones. Si fu le chastel moult froissié et moult empirié dessoubs. L'endemain au matin le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et l'autre plus petites. Si jectèrent les maistres du grant engin une pierre si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna, elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler.
Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il virent bien que le chastel estoit tout deffroissié et dessus et dessoubs; et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours ne leur venoit du duc où il avoient moult grant fiance; si se rendirent au roy et vindrent à mercy.
Quant le roy d'Angleterre oï dire que Belesme estoit pris, si se doubta moult forment et manda le duc et luy dist: «Vous me disiez et faisiez entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; sé il vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour combatre à luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre.» Quant il eut ce dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent et couroucié, pour ce qu'il n'avoit riens fait.
Coment le roy envoia à la Haye-Painel.
Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la Haye-Painel[344] s'estoient tournés contre luy. La royne Blanche qui moult estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant que il vint là, et s'embati en la terre et en la contrée, et prist tout en sa main. Car il furent surpris, né ne se donnoient de garde que le roy envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il cust trop à faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se rendirent, et vindrent à mercy.
Note 344: La Haye-Painel, en Normandie, entre Avranches et
Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivière de Thar.
—Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche.
Coment le roy ala à la terre le duc de Bretaigne.
Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et vint à un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le siège de sa gent tout environ, et fist traire et lancier à ceux de dedens tant qu'il ne porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris, le roy s'en ala à un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et portèrent les clés au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde.
Note 345: Audon. C'est Oudon, sur la Loire, à deux lieues
d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontière de l'ancienne Bretagne.
Note 346: Chanciaus. Aujourd'hui Champtoceaux, petite ville entre
Oudon et Ancenis, sur la Loire.
Quant le duc apperçut la grant force le roy, si lui chaï son orgueil et mua son courage: et manda à son frère le conte de Dreues qui moult estoit bien du roy, et à ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son frère, si en fu moult lié, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si pria tant le roy qu'il le receut à mercy, en telle manière que il donna pleiges et seurté que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mandé le duc et jura sus sainctes évangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy fist hommage devant les barons qui là estoient venus et donna bons pleiges et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy.
Quant le duc de Bretaingne se fu acordé au roy, les autres barons en furent plus humbles né n'osèrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout entiers, sans avoir nulle adversité.
Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres.
En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.
Note 347: Jacques. Jayme Ier, surnommé le Conquérant.
Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348]. Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres, buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son ost, ès vaux de Burienne.
Note 348: En la terre de Maillogres. Il falloit: En la terre des
Sarrasins, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut
en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence.
Note 349: Les vaux de Burienne. De Borriano, ville du royaume de
Valence, entre cette dernière ville et Tortose.
Note 350: A la cité. Il falloit: A l'île.
Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.
Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent, avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent les glaives ès corps; si les occirent.
Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et luy contèrent le dommage qu'il avoient eus.
Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.
Note 352: Aumarie ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit alors une ville très-forte et très-opulente.
Note 353: Bougie, en Afrique, aujourd'hui province de l'Algérie.
Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.
Note 354: Guisarme. Hache à deux tranchans.
Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur corps aaisier.
Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.
Note 355: Vicenne. Sans doute Ivica, l'une des îles Baléares.
Note 356: Valence, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec raison Saint-Vincent au lieu de Saint-Laurent.
Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne monteplier par tout le royaume.
De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie.
Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron.
Note 357: Ysabel. Variante: Elisabeth. M. le comte de
Montalembert vient de publier un véritable chef-d'oeuvre d'éloquence,
d'érudition et de piété, sous le titre d'Histoire de sainte
Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe. Paris, 1836.
Note 358: Lendegrave. Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe.
En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que vous devez bien avoir homme de grant renom.»—«Certes,» dist-elle, «de grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je vivray.»
La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres; d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée.
Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler.
Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé il n'y estoient conduis et menés.
Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre à servir, si comme entour tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit séoir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se maintint depuis la mort de son seigneur, né n'eut oncques cure de cointise. Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en grant despit, et luy tournèrent le dos né n'orent cure de sa compaignie.
Le roy de Hongrie oï dire que sa fille estoit en trop grant povreté; si commanda à un chevalier que il alast véoir en quel point elle estoit. Le chevalier se mist à la voie et vint droit à un chastel où il cuida trouver la bonne dame; et se heberga chiés le seigneur de la ville, et demanda de la dame où il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un hospital où il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esré et tout recluté[359].
Note 359: Esré et recluté. Erayé et rapiécé.
Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist à son escuier: «Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant coquin[360] l'engendra.» Si s'en retourna arrières né oncques ne la voult saluer né parler à elle. Quant la bonne dame eut esté ainsi long-temps, une maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre l'enolioit[361], une volée d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et commencièrent bien à chanter si doux chant et si plaisant que la gent d'illec entour laissièrent toutes besoingnes pour eux escouter, né ne cessèrent de chanter jusques à tant que l'ame luy fu issue du corps. Et quant elle fu transie[363], il s'en volèrent vers le ciel. Si tost comme elle fu mise en son tombel, toutes manières de gens estranges et infermes de toutes maladies diverses commencièrent à garir dès ce qu'il s'estoient reposé devant son tombel. Commune renommée s'espandi par le pays des grans miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de lointaines terres la requistrent en grant dévocion.
Note 360: Truant coquin. Valet de cuisine.
Note 361: L'enolioit. L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien chroniqueur est plus doux et mieux composé que celui de notre langue moderne.
Note 362: Noif. Neige.
Note 363: Transie. Trépassée.
De saint Antoine de l'ordre des frères meneurs.
En celle année meisme fu canonisé saint Antoine de l'ordre des frères meneurs, et mis au registre des sains à la court de Rome par ses bonnes mérites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y fu.
Coment le roy fist Royaumont.
L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre de Cistiaux en l'éveschié de Biauvais de lès Biaumont sur Aise; en un lieu que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abbé et couvent, pour servir Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir largement.
Note 364: Guillaume de Nangis dit: «Que l'en disoit Cuimont, et l'appella-l'en Royaumont.»—Aise. Oise.
Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris.
Si comme le roy entendoit à faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencièrent la meslée, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les clers n'orent amende à leur volenté, il s'esmurent et distrent qu'il iroient en autre contrée pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut le descort, leur mandaqu'il venissent à Ocenefort[365]; et il leur donroit hostels et maisons franchement jusqu'à dix ans, et pluseurs autres franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des bourgois, et fist tant que les clers demourèrent et repristrent leur leçons et commencièrent à lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie sont volentiers ensemble.
Note 365: Ocenefort. Sans doute Oxford.
Note 366: Le clergie. C'est-à-dire: Le corps des savans.
Jadis en l'ancien temps, clergie demoura à Athènes et chevalerie en Grèce. Après, d'ilec s'en parti et s'en ala à Rome, et tantost chevalerie après. Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en France, et tantost chevalerie après. Et de ce nous segnifie la fleur de lis qui est escripte ès armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]: la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres deux du costé segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre tousjours appareillés de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368].
Note 367: Trois feuilles. Il s'agit ici des feuilles qui composent la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'écu royal.
Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les vieux François éprouvent de ne plus voir les Fleurs de lys dans l'écu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle à la postérité que l'écu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrévocablement répudié par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon?
Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvelé.
Heude, l'abbé de St-Denys en France, fu en moult grant pensée coment il pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit esté de riens amendé puis le temps au fort roy Dagobert, qui premièrement le fist faire pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et à ses compaignons: et quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur, sans autre métal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'églyse et la fist découvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au tresbuchier. Né les abbés n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit esté dédié, présentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhésucrist: né on n'osoit le moustier refaire né amender, pour ce que si hault sire come est Nostre-Seigneur l'avoit visité. Si s'en conseilla au roy de France et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les envoya à la court de Rome, et manda à l'apostole coment il vouloit que celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: «Biau chier fils, sé Nostre-Seigneur visita l'églyse pour l'amour du glorieux martir et de ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le cercle de la lune encloses sont corrompables né ne peuvent demeurer en un estat; pour quoy nous vous mandons que l'églyse soit refaite en telle manière que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.»
Coment le saint clou fu perdu à Saint-Denis.
Il avint en l'an après, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou dont Nostre-Seigneur fu clofichié en la croix, que Charles le Chauve, roy de France et empereur de Rome donna à la dite églyse[369], chéy du vaissel où il estoit, si comme l'en le donnoit aux pélerins à baisier, et fu perdu en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles en vindrent au roy, il en fu moult durement couroucié et dist qu'il amast mieux avoir perdu la meilleure cité de son royaume. Si fist crier par tout Paris, en rues, en places et quarrefours, sé nul povoit trouver ou enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et sé nul l'avoit trouvé né recelé, qu'il venist avant seurement et il auroit certainement cent livres, sans péril de son corps.
Note 369: Voyez plus haut la fin du troisième livre de la vie de
Charlemagne.
Quant cil qui l'avoient trouvé oïrent dire qu'il auroient les cent livres, il vindrent au penancier l'évesque et luy distrent en confession coment il l'avoient trouvé; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout péril, et si leur bailla cent livres.
Coment le roy de France se maria à madame Marguerite, fille au conte de Provence.
L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner après son décès. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il la vouloit espouser et prendre à femme. De ces nouvelles fu le conte moult lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult, et leur bailla sa fille sage et bien endoctrinée, dès le temps de son enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congié au conte et errèrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillièrent la pucelle. Le roy la reçut liement, et la fist couronner à royne de France par la main l'archevesque de Sens.
Du conte de Champaigne.
Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte.
Note 370: A faire garnisons. A garnir ses places.
Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy ottroya paix et accordance.
Note 371: Montereuil. Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.
A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut, vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance; lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant tristesce.
Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins et en celle de Troyes, et sont appellées Les Chançons au Roy de Navarre; car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir de son corps.
Note 372: Gace Brulé. Ce mot est corrompu dans presque tous les manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de Charles V. Les autres mettent Gatelibrige, Gacelibrie, etc. Les chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées à la suite de presque tous les manuscrits des Chansons du Roi de Navarre.
Note 373: En chançon né en vielle. C'est-à-dire: Pour le chant et pour l'accompagnement. Ou plutôt encore: Pour les paroles et pour la musique.
Note 374: En sa sale. Dans sa résidence de.—J'ai si longuement commenté ce passage de nos Chroniques dans le Romancero François, qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici.
Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy.
Le Vieus de la Montaigne oï dire que le roy de France estoit le plus preudomme de tous les princes crestiens et celuy qui gardoit mieux les commandemens de la foy crestienne; si se pourpensa qu'il le feroit occire et le prist en haine trop grant. Icelluy Vieus de la Montaigne est un roy qui habite en la fin de la contrée d'Antioche et de Damas, en chastiaux bien garnis, séans sus montaingnes et sus roches hautes. Il estoit moult doubté des crestiens; il faisoit souvent occire pluseurs roys et pluseurs princes par les Hassacis qu'il leur envoioit comme messages. Icelluy roy des Hassacis avoit pluseurs enfans nés de sa terre qu'il faisoit nourrir et introduire en son palais, et leur faisoit aprenre toutes manières de langaiges, et à doubter et craindre leur seigneur terrien par dessus tous les autres et obéir à luy jusques à la mort. Si leur faisoit-on entendant que par ce vendroient-il à la joie perdurable: meismement, celui qui mouroit en l'obedience son seigneur, ou qui estoit occis, ou pendu, ou trainé, ou ars, en faisant la volenté et le commandement son seigneur, fust sens ou folie, avecques ce, il estoit des gens de la terre honnouré et tenu pour saint. Le roy[375] en fist venir deux devant luy, et leur commanda qu'il alassent en France, et leur pria moult et requist que il occéissent le bon roy de France au plus tost qu'il pourroient. Tantost se mistrent à la voie pour faire le commandement leur seigneur; mais il ne demoura guères, que le courage mua au seigneur qui les envoyoit; et envoya deux autres Hassacis hastivement pour dire au roy de France qu'il se gardast des deux premiers. Tant se hastèrent qu'il vindrent avant que les premiers, et distrent au roy qu'il se gardast bien de leur compaingnons et qu'il venoient pour luy occire.
Note 375: Le roi. Le Vieux de la Montagne.
Quant le roy oï les nouvelles, si se doubta forment et prist conseil de soy garder, et eslut sergens à mace, garnis et bien armés qui nuit et jour furent en cure de son corps garder. Ceux qui premièrement furent venus pour dire au roy qu'il se gardast, quistrent les autres tant qu'il les trouvèrent et les amenèrent au roy. Quant le roy les vit, si en fu forment lie et donna grans dons aussi aux premiers comme aux derreniers. Et envoya à leur seigneur dons roiaux et riches et précieux, en signe de amistié et de paix.
Coment fist le roy Robert d'Artois chevalier.
Une pièce de temps fu le roy en paix en son royaume. Si luy prist volenté de donner terre à Robert son frère et de le faire chevalier: et requist le duc de Breban qu'il luy donnast Maheut sa fille à femme. Quant le duc entendit les messages qui luy requistrent sa fille de par le roy de France, si en fu moult lie et leur octroya volentiers. Le roy manda les barons, et tint court plenière de toutes manières de gent; et donna à son frère la conté d'Artois et la cité d'Arras. A celle feste fu la greigneur partie des barons de France pour le roy honnourer et sa court.
De la traïson l'empereur Federic.
Si comme le roy tenoit feste plennière de son frère le conte d'Artois, les messages l'empereur Federic vindrent à luy et luy dirent qu'il venist parler à luy à Vaucoulour, et que là l'attendrait l'empereur à jour nommé. Le roy octroya et promist qu'il y seroit certainement. Quant la feste fu passée, le roy donna congié à sa baronnie et retint avec luy deux mille chevaliers preux et hardis, et autres bonnes gens, serjans et escuiers, dont il avoit assez en sa compaignie. Tant chevaucha qu'il vint à Vaucouleur au terme que mis estoit. Quant l'empereur sceut que le roy venoit à tout grant gent, si luy manda qu'il estoit malade et qu'il ne povoit chevauchier. Toute s'entencion estoit[376] que le roy venist à pou de gent et que il le peust prendre et mettre en sa prison.
Note 376: Nangis ajoute ici: «Ut à pluribus dicebatur.»
Coment la sainte couronne d'espines et grant partie de la sainte crois et le fer de la lance vindrent en France.
Le roy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble qui lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[377] dont Nostre-Seigneur fu couronné en sa passion et en son tourment.
Note 377: Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait, confondre la couronne d'épines avec la tige qui l'avoit fournie. Cette tige ou fust étoit depuis long-temps gardée à Saint-Denis et passoit pour un don des empereurs Charlemagne et Charles-le-Chauve. Voy. ci-dessus Vie de Charlemagne, 3ème partie.
Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de Constantinoble et fist aporter la saincte couronne en France. Quant il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant dévocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès Paris.
En l'an de grace mil deux cens trente et neuf, le vendredi après l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa cote pure[378], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et aportèrent les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans mélodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent à procession jusques à Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abbé de Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy, et entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise.
Note 378: En sa cote pure. C'est-à-dire sans manteau et sans armes.
Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de Constantinoble estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une somme d'argent grant partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu crucifié et l'esponge en quoy il fu abeuvré, et le fer de la lance de quoy Longis le feri au costé. Si se doubta forment que telles reliques ne feussent perdues par defaut de paiement, si donna tant et promist à l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les délivrast de là où il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il les délivra de son trésor sans aide d'autrui; et les fist aporter moult honnourablement en France, à grans processions d'archevesques, d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les fist mettre en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces précieuses ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui, jour et nuit, font le service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont il peuvent estre souffisamment soustenus.
Des hérétiques Albigois qui se révélèrent contre les Crestiens.
En ce temps avint que les mauvais Crestiens de la terre d'Albigois se révélèrent par force contre les bons Crestiens de la terre, et contre la gent au roy de France qui estoient au pays pour garder la terre et la rente[379]. Mais quant il[380] virent la grant multitude des renoiés, il envoièrent messages au roy et luy senefièrent les grans vilenies et les grans assaus que les Albigois leur faisoient.
Note 379: La rente. Variante: La contrée.
Note 380: Il. Les bons crestiens.
Quant le roy oï ces nouvelles, il manda messire Jehan de Biaumont et ly commanda que il alast sur les Albigois. Et ne tarda mie que messire Jehan assembla grant gent de chevaliers et de sergens à pié et à cheval, et se hasta moult d'acomplir la volenté et le commandement du roy et se mist à la voie et passa les mons de la Ricordane[381], et chemina tant qu'il vint en la terre d'Albigois. Tantost qu'il fu là venu, il s'en ala à un chastel qui est nommé Mont-Royal[382], et l'assist de toutes pars. Perières et mangonniaux fist jecter et lancier, et greva tant ceux de dedens qu'il ne porent durer. Si leur convint rendre le chastel, et tantost, icelluy messire Jehan le fist garnir de gens d'armes et de viandes. D'ilec se parti et vint à un autre chastel et le prist par force; mais ce ne fu pas sans grant paine et sans grant travail de sa gent. Quant cil du pays virent son grant povoir, si ne s'osèrent plus tenir encontre luy, ains chevaucha seurement parmi toute la terre.
Quant il eut les Albigois vaincus et leur mauvaistié corrigiée, si s'en repaira en France. Le roy fu moult lie de sa venue et de ce qu'il avoit eue victoire, si le reçut liement et luy donna dons, et luy escreut sa terre et son fief.
Note 381: Ricordane. Peut-être du Périgord.
Note 382: Montroyal ou Montréal, à cinq lieues de Carcassone.
Coment le conte Thibaut de Champaigne fu couronné du royaume de Navarre.
Après ce, ne demoura guaires que le conte Thibaut de Champaigne fu mandé des barons du royaume de Navarre pour estre couronné de la terre et du pays; car son frère estoit mort sans hoir de son corps. Assez tost après qu'il fust couronné, il prist la croix et promist que il iroit aidier aux Crestiens de la terre d'Oultre mer à tout son povoir; et avoit en sa compaignie le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Montfort et la greigneur partie des barons de France. Quant il orent fait leur garnisons, si se mistrent à la voie et passèrent la grant mer et arrivèrent au port d'Acre, à tout grant foison de chevaliers et de gens d'armes. Quant il se furent reposés, messire Pierre le duc de Bretaigne et grant foison de sa compaingne se départirent de l'ost sans le sceu du commun et sans le congié au roy de Navarre qui estoit le maistre d'eux tous, et s'en alèrent toute nuit vers une grosse ville de Sarrasins; et envoièrent leur espies devant pour savoir la contenance des Sarrasins, qui leur raportèrent que les Sarrasins ne se donnoient garde de leur venue; et ceux entrèrent en la ville assez légièrement, car il ne trouvèrent qui la deffendist, et prisrent tous les Sarrasins et les mistrent en chetivoison.
Amaury le conte de Montfort et le conte de Bar, Richart de Chaumont et Anseau de Lisle et pluseurs autres de grant renom cuidièrent ainsi faire comme le duc avoit fait, et orent grant envie de ce qu'il s'estoit jà tant avanciés; si se mistrent à la voie sans le congié du roy. Et sans le conseil du peuple commun chevauchièrent toute nuit armés, sur leurs chevaux, tant qu'il vindrent au matin près de la cité de Gaze qui siet en sablon. Ceux de la cité avoient envoié espies qui bien avoient apperceu que les contes venoient, et qu'il avoient toute nuit chevauchiés; si s'armèrent et leur vindrent au devant frès et nouviaux.
Ceux qui estoient travailliés et lassés de ce qu'il avoient toute nuit chevauchié ne porent durer contre eux: si en occistrent les Sarrasins tant comme il leur plut, et le demourant mistrent en liens et en fers. En celle chevauchie et en celle compaingnie fu le conte de Bar ou mort ou pris, car oncques puis ne pot estre trouvé. Le conte de Montfort et les autres barons furent liés de cordes et menés en diverses prisons.
Aucuns commencièrent à murmurer et à dire parmi l'ost que Nostre-Seigneur souffroit ceste perte pour ce que les contes tendoient plus à vaine gloire de chevalerie que à faire le prouffit de la Saincte Terre. Sitost comme ce dommage fu avenu en la terre d'Oultre mer, le conte Richart de Cornouaille frère le roy d'Angleterre prist port à toute sa gent et à tout grant avoir, pour venir en l'aide de la Terre saincte. Quant il sceut que l'ost des pélerins du royaume de France estoit si desconforté pour la prise des barons qui si grant avoit esté faite, et de l'occision, si en eut moult grant pitié et pourchascia tant vers les Sarrasins, que les prisonniers furent délivrés et rachetés d'or et d'argent. Et fit tant vers les Sarrasins qu'il orent sauf conduit d'aler en Jhérusalem visiter le saint sépulcre Nostre-Seigneur. A celle fois firent pou ou néant les barons de France en la terre d'Oultre mer. Le conte de Montfort qui avoit esté en prison s'en vint à Rome pour visiter les apostres; si le prist un flum de ventre dont il mourut; enterré fu au moustier des apostres honourablement.
Coment l'empereur de Rome fu escomenié.
L'empereur Federic devint en ce temps contraire à l'églyse de Rome, et commença à défouler le clergie; et leur fist souffrir assez de persécutions. Tant dura cest estrif longuement et tant ala la besoigne avant, que le pape Grégoire ne le put plus souffrir. Si envoya un moine blanc cardinal en France qui le condempna et dessevra de toute la communauté de saincte églyse. Oncques pour ce l'empereur n'en vint à amendement. Quant le légat vit que Federic persévéroit en sa malice, et que pou prisoit-il son escommeniement, si assembla très grant plenté d'archevesques, d'évesques et d'autres prélas en la cité de Miaux, pour avoir conseil sus ceste besoingne.
Quant il eut oï leur conseil, si commanda à aucuns des prélas que en vertu d'obédience, toutes choses laissiées, de par le pape il vinssent avec luy à la court de Rome, et leur dist qu'il trouveroient navie toute preste au port de Nice qui les conduiroit plus seurement par mer que par terre. Car l'empereur Federic qui bien savoit leur affaire, faisoit garder tous les chemins par où il devoient passer, et savoit bien que il devoient aler à Rome pour le condempner. Tant errèrent les prélas de France avec le blanc cardinal, qu'il vindrent là. Et, si comme il durent entrer en mer, il leur fu dit que l'empereur faisoit garder les passages par mer et par terre estroictement, si orent si grant paour qu'il en retourna la greigneur partie en France: les autres entrèrent en mer avec le cardinal et abandonnèrent les corps pour sauver les ames.
Lors avint que Mainfroy, qui estoit fils l'empereur de bast[383], gardoit la mer de nuit et de jour, à grant plenté de galies et de gens d'armes. Si les apperçut passer assez près de la terre de Puille; si leur vint au devant luy et sa gent, et prist le légat et les prélas, et les envoya à l'empereur, son père. Et il les envoya tantost en diverses prisons. Endementres qu'il furent pris, le pape mourut chargié et empressié de grans tribulacions; et demoura le siège vague par l'espace de trente-deux mois. Et les prélas démourèrent en la prison l'empereur, né ne trouvèrent qui les requéist.
Note 383: De bast. Bâtard.
Coment la tempeste chéi à Cremonne.
Assez tost après que les prélas furent emprisonnés, chéi une tempeste à Cremonne[384] de gresle merveilleusement grosse; en laquelle fu trouvée une pierre plus grosse que nulle des autres qui chéi en l'églyse Saint-Gabriel, en laquelle il[385] avoit une croix et l'image Nostre-Seigneur si comme il fu crucifié. Et environ celle pierre avoit escript de lettres d'or: Jhesus Nazarenus rex Judeorum. Un moine de celle églyse la prist et la mist en un hennap; et si comme elle commença à fondre et à devenir eaue, il en prist et lava les yeux de un des moines de léans qui estoit aveugle né n'avoit veu de long-temps; et tantost il vit aussi cler comme il avoit oncques fait en toute sa vie. De laquelle chose il fu fait moult grant sollempnité en la dicte églyse en ce temps.
Note 384: Cremonne. Variante: Tremoigne.
Note 385: En laquelle. Sur laquelle pierre.
Coment le roy délivra de prison les prélas de son royaume.
Le roy de France eut moult grant pitié des prélas de sainte églyse, et regarda que toute aide humaine failloit à l'églyse de Rome, et fu moult couroucié des prélas de son royaume que l'empereur tenoit en sa prison. Il manda l'abbé de Corbie et Gervaise de Surennes[386], et leur commanda qu'il alassent à l'empereur et luy déissent de par luy, que il, par amour et par grace, délivrast les prélas de son royaume. L'empereur entendi bien la requeste le roy de France, mais il n'en mist riens à exécution; ainsois respondi aux messages qu'il n'avoit pas conseil de ce faire. Et sitost comme les messages furent retournés, il envoya les prélas enchartrer[387] en la cité de Naples, et manda au roy de France par ses messages: «Ne se merveille point la royal majesté de France, sé César Auguste tient estroictement ceux qui César vouloient mettre en angoisse, et qui venoient à Rome pour luy condempner et mettre à exécution.» Quant le roy oï la teneur des lettres l'empereur, si se merveilla moult que il n'avoit riens fait pour ses prières; si luy manda de rechief par l'abbé de Clugny, en une lettre en la manière qui s'ensuit:
«Nostre foy et nostre espérance a tenu jusques cy que nulle matière de plait né de haine peust mouvoir, jusques à grant temps entre nostre royaume et vostre empire; car nos devanciers, qui devant nous ont tenu le royaume, ont tousjours amé et honouré la souveraine hautesce de l'empire de Rome; et nous, qui après sommes, tenons ferme et estable le propos de nos devanciers. Mais vous, si comme il nous semble, rompez limite et la conjonction de paix et de concorde qui doit estre gardée entre vous et nous: vous tenez nos prélas, qui au siège de Rome estoient mandés par foy et par fiance, né refuser ne vouloient le commandement l'apostole; et les féistes prendre en mer, laquelle chose nous portons moult grief et en sommes dolens. Si sachiez que nous avons entendu, par leur lettres, qu'il ne pensoient à faire chose qui fust à vous contraire; jasoit ce que l'apostole voulsist faire aucune chose contre vous. Puis qu'il n'ont fait chose qui tourne à vostre grief il appartient à vostre magesté rendre-les et les délivrer. Si[388] pesez et mettez en balance de droit ce que nous vous demandons, et ne vueillez faire tort par puissance ou par vostre volenté, car le royaume de France n'est mie encore si affebloié qu'il se laisse mener né fouler à vos esperons.» Quant l'empereur entendi les paroles contenues ès lettres du roy, si luy envoia les prélas de son royaume, contre sa volenté. Mais il le fist, pour ce qu'il doubta forment le bon roy à couroucier.
Note 386: Surennes. Guillaume de Nangis écrit en françois de
Cresnes, et en latin_ de Escriniis_.
Note 387: Enchartrer. Emprisonner.
Note 388: Si. Ainsi.
Coment le roy fist Alphons, son frère, chevalier.
L'an de grace mil deux cens et quarante et un, assembla le roy à Saumur grant plenté d'archevesques, d'évesques, d'abbés et des barons de son royaume, et fist messire Alphons son frère chevalier: et si luy donna à femme la fille au conte de Thoulouse, et la contrée de Poitiers, d'Auvergne et d'Albigois. Les barons et les chevaliers firent grant feste et furent vestus de samit et de soie. Quant la feste fu passée, le roy requist le conte de la Marche que il fist hommage à son frère pour la terre qu'il tenoit en Poitou. Mais le conte qui se fioit au roy d'Angleterre, pour ce qu'il avoit sa mère espousée, refusa à faire hommage au conte de Poitiers; et tout ce fist-il par le conseil de sa femme, et dist que jà ne tendroit riens de luy jour de sa vie.