Note 274: Philippe Mouskes vante cependant Jean de Nesles, châtelain
      de ruges:

      «Messire Jehans de Niele,
      Maint hiaume à or i desmiele;
      S'il fu grans, teus cos i féri
      Com à si fait cor afferi.»

Mais la Chronique de Saint-Denis mérite plus de confiance.

Note 275: Commotus. Une leçon latine porte: Cornutus.

Note 276: «Cum ocreæ consutæ essent pannis loricæ.»

Endementres que il le tenoient ainsi et le contraignoient à lever de terre, il regarda entour luy, si vit venir Arnoul d'Audenarde et aucuns chevaliers qui forment se hastoient luy secourre; et quant il les vit vers luy venir, il se laissa couler à terre et fainst qu'il ne se peust ester sur ses piés, en espérance que cil Arnoul le délivrast. Mais ceux qui entour luy estoient le frappoient de très grans coups, et le firent par force monter sur un ronsin; et cil Ernoul et tuit cil qui avec luy estoient fuient pris et retenus.

Après ce que tuit les chevaliers de la partie furent mors ou pris ou eschapés par fuite, et tuit cil de la mesnie Othon eurent le champ voidié, estoient encore enmy le champ sept cens sergens à pié, preux et hardis, nés de la terre de Brebant[277], que ceux de delà avoient mis par devant eux pour mur et pour deffense contre la force de leur ennemis. Le roy qui moult bien les apperceut, envoya contr'eux Thomas de St-Walery, noble chevalier et digne de louenge.

Note 277: Nés de la terre de Brebant. Guillaume le Breton écrit: Brabantiones, et c'est peut-être les Brebançons ou Coteriaux, dont il a voulu parler, plutôt que des guerriers du Brabant.

Cil Thomas avoit en sa route cinquante chevaliers bons et loiaux nés de son pays, et deux mille sergens à piés. Quant luy et sa gent furent bien rdenés, il se férirent en eux ainsi comme le lous affamé se fiert entre les brebis; et jasoit ce que il fust moult travaillié de combatre luy et sa gent, comme cil qui avoient fait merveilles d'armes en celle journée, il les desconfist tous et prist, par merveilleuse prouesce. Si avint la chose qui moult fait à merveilles: car quant il eut nombré toute sa gent après celle victoire, il n'en trouva défaillant que un seul; et cil fu quis et trouvé entre les mors. Aux héberges fu aporté et livré aux phisiciens qui le rendirent sain et haitié en assez pou de temps après.

Le roy ne voult pas que ses gens enchaçassent les fuians plus d'une mille, pour le péril des trépas mal congneus, et pour la nuit qui approuchoit, et meismement pour ce que les princes et les riches hommes qui pris estoient n'eschapassent par aucune aventure, ou qu'il ne fussent ravis et tollus par force à ceux qui les gardoient; car c'estoit une chose de quoy le roy se doubtoit moult. Lors sonnèrent trompes et buisines pour donner signe de retour à ceux qui encore enchaçoient; et quant toutes les compaingnies furent retournées de l'enchas, il s'en alèrent tous aux heberges à grant joie et à grant léesce.

XVIII.

ANNEE 1214.

Coment il retournèrent aux héberges après la victoire; et coment le roy fist mener ses prisons à Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut les bénéfices que il luy avoit fais.

Quant le roy et les barons furent retournés aux tentes, il fist ce soir meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient esté pris en la bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun portoit propre banière en la bataille, sans les autres prisonniers qui estoient de mendre dignité. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna les vies à tous, selon la débonnaireté et la grant pitié de son cuer, jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui avoient fait conspiration contre luy et sa mort jurée, et fait leur povoir de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargiés en charrettes, pour mener ès prisons en divers lieux.

L'endemain mut le roy et retourna à Paris. Quant il fu à Bapaumes, il luy fu dit, fust voir fust mençonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoyé un message à Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast à Gant et là receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy.

Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient emprisonnés, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commença à reprochier tous les bénéfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il fait riche. Et luy pour tous ses bénéfices, luy avoit rendu mal pour bien; car luy et son père le conte Auberi de Dampmartin se tournèrent au roy Henry d'Angleterre, et s'alièrent à luy en la nuisance de luy et du royaume. Puis, après ce meffait, quant il voult à luy retourner, il luy pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la conté de Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son père, le devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il s'alia à son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy donna, avec tout ce, la conté de Bouloigne. Après tous ces bénéfices, le déguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il retourna à luy et le receut en amistié de rechief; et, par dessus les deux contés qu'il luy eust devant données, l'en donna-il depuis trois autres: la conté de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bénéfices oubliés, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'année de devant prist-il ses nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jurée nouvellement avec ses autres anemis, et s'estoit à luy combatu corps à corps, en champ de bataille; et plus: car après ce qu'il luy eust la vie donnée et oublié tous ses meffais selon sa miséricorde, avoit-il mandé, en comble de tout mal, à l'empereur Othon et à ceux qui de la bataille estoient eschapés, que il raliassent les fuitifs et recommençassent bataille contre luy.

Note 278: Luy estoit escheue. A lui Philippe.

«Tous ces maux,» dist le roy, «m'as-tu rendus pour tous ces bénéfices que je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la t'ay donnée; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.»

XIX.

ANNEE 1214.

Coment le conte Regnaut fu emprisonné à Peronne.

Après ce que le roy eut ainsi parlé au conte Regnaut, il le fist mener à Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui estoient jointes et enlaciées ensemble par moult merveilleuse subtilité; et la chaienne qui fremoit de l'une à l'autre estoit si courte qu'il ne povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle petite chaienne estoit fremée une grant de dix piés de long, de laquelle l'autre chief estoit fremé en un gros tronc que deux hommes povoient à paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler à nécessite de nature. Ferrant fu mené à Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors des murs de la cité, si est appellée la tour du Louvre[281].

Note 279: Buies. Entraves.

Note 280: C'est-à-dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas.

Note 281: M. Geraut, éditeur ordinairement exact et très-judicieux du Paris sous Philippe-le-Bel, a fait sur le Louvre une observation qui ne me paroît pas heureuse: «Quelques auteurs,» dist-il, «l'abbé Lebeuf entr'autres, ont pensé qu'il devoit sa fondation à Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un seul ouvrage bien constaté. C'est une tour que Rigort appelle la Tour neuve, ce qui implique évidemment l'existence de constructions antérieures.» (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais Guillaume le Breton qui a le premier parlé de la Tour neuve: «Ferrandum in turri novâ extra muros inclusum arctæ custodiæ mancipavit.» Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est pas même désigné, impliqueroit-il évidemment l'existence de constructions antérieures. L'extra muros feroit plutôt conjecturer le contraire.

Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espée, conte de Salebière, livré au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frère, en eschange de son fils que il tenoit en prison, si comme nous avons là sus dit. Mais le roy Jehan qui avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son nepveu, et vingt ans tenu en prison Aliénor, seur de celluy Artur, ne voult rendre à change un estrange homme pour son propre frère. Une partie des autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit pont[282], et les autres furent envoyés parmi le royaume, en diverses prisons.

Note 282: «In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis Parisiis.» (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du Petit Châtelet en 1214: c'est-à-dire 82 ans avant la mention citée comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (Paris sous Philippe-le-Bel, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des Historiens de France la liste précieuse de tous les prisonniers faits à la bataille de Bouvines.

Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy joins et aliés à eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins et les Poitevins,—fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou, et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283] —avoient jà promis leur faveur au roy d'Angleterre, celéement toutesvoies, pour la paour du roy, jusques à tant que il fussent certains de la bataille. Les anemis le roy avoient jà parti et devisé entr'eux tout le royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit l'empereur Othon donné en promettant à chascun sa part: le conte Regnaut de Bouloigne devoit avoir Péronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris, et les autres, autres cités et autres pays. Le conte Regnaut et le conte Ferrant ne faillirent point à leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le conte Regnaut Péronne, non mie à leur honneur et à leur gloire, mais à leur honte et à leur confusion.

      Note 283: «Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegaviæ,
      Juchello de Medianâ, vicecomite S. Susannæ et aliis quàm paucis.»
      Juchel de Mayenne étoit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne.

Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur présumption et de leur traïson furent au roy contées certainement de ceux meismes qui estoient de leur partie et parçonniers de leur conseil; car nous ne voulons riens conter d'eux né de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il anemis du royaume, fors ce seulement que nous créons qui soit pure vérité.

XX.

ANNEE 1214.

Du sort à la mère Ferrant. Et coment il fu mené en prison à Paris. Et de la très grant joie que l'en fist au roy à Paris en son retour et en toute France.

Ainsi comme renommée tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres, antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et née fille le roy de Portugal, dont elle estoit appellée royne et contesse, voult savoir la fin et l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: «L'en se combatra: sera le roy abatu en celle bataille et marché et défoulé des piés des chevaux, et si n'aura point sépulture; et Ferrant sera receu à Paris à grant procession après la victoire.»

Note 284: Antain. Tante. «Matertera.»

Note 285 «Ab angelis qui hujusmodi artibus præsunt, secundùm morem Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.» (Willelm. Brit., p. 102.)

Toutes ces choses peuvent estre exposées selon vérité à celluy qui bien entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement, selon la coustume du diable qui tousjours deçoit en la fin ceux qui le servent, en parlant par fallace d'amphibolie. (Si vaut autant comme sentence doubteuse.)

Qui pourroit dire né deviser par bouche né penser de cuer né escripre en tables né en parchemin, la très grant joie et la très grant feste que tout le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France après la victoire? Les clers chantoient par les églyses doux chans et déliteux, en louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient à quarreignon[286] par les églyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement aornés, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des bonnes villes estoient vestues et parées de courtines et de riches garnemens; les voies et les chemins estoient jonchiées de rainsiaux d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient à grans compaingnies aux trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car c'estoit au temps que on cueilloit les blés, pour veoir et pour escharnir Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les assaus que il baioit à faire en France. Les villains, les vieilles et les enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouvé occasion de luy gaber par l'équivocation de son nom, pour ce que le nom est équivoque à homme et à cheval.

Note 286: Quarreignon. Carrillon. «Dulcisonas pulsationes.»

Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis continuelment.

Note 287: Repegnoit. Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.»

XXI.

ANNEE 1214.

Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur légièreté. Coment il donna trèves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son mautalent à aucuns des barons qui estoient souspeçonnés de traïson.

Pou passa de jours après que les Poitevins, qui repostement avoient faicte conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoentés de la renommée de si grant victoire; et traveilloient en toutes manières coment il peussent estre réconciliés au roy. Mais le roy qui par maintes fois avoit esprouvé leur tricherie et leur desloyauté, et bien savoit que leur amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours à grief et à dommage à leur seigneur, les refusa, né ne se voult à eux accorder; ains assembla ses osts et entra hastivement en Poitou où le roy Jehan estoit.

Quant les osts fu venus jusques à un chastel qui est nommé….[288], riche et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy, et luy supplièrent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que il leur donnast trièves. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit adès plus cher à vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reçut le visconte de Thouars en concorde par la prière le conte Pierre de Bretaigne, cousin le roy; si avoit la niepce le visconte espousée.

      Note 288: Le mot est laissé en blanc dans les meilleurs manuscrits.
      Les autres portent: Chinon ou Roches, et le latin: «Loudunum.»
      Loudun, à cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois.

Note 289: Aimery.

Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays, à quinze mille[290] du chastel où le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire né devenir; car il n'avoit lieu né retrait où il peust sauvement fouir, né il ne l'osoit attendre[291] né issir contre luy à bataille. A la parfin envoya-il ses messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer trièves, sé il peust, en aucune manière. Les messages que il luy envoya furent maistre Robert, légat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le légat et les autres messages que le roy par la débonnaireté de son cuer luy donna trièves qui durèrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens à pié et à cheval, par quoy il peust légièrement et en brief temps prenre toute Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent.

Note 290: Quinze mille. Latinè: Septemdecim.

Note 291 Attendre. Le latin ajoute: «Partenaci ubi erat.»

Après ces choses faites, retourna le roy en France: là fu à luy à parlement la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de novembre. Là, leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la volenté et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il acraventeroient à leur propres despens tous les chastiaux et les forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raençon pour Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantité de leur mesfais. (Par telle manière fu Ferrant et tuit les autres délivrés de prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses hommes liges, que il avoit souspeçonneux de conspiration et de traïson, ne voult-il autre vengeance prenre né mais que il leur fist jurer sus sains que il seroient dès ores mais bons et loyaus à luy et à la couronne de France.

Note 292: Cette phrase a été ajoutée sans raison; Ferrand ne fut délivré que sous la régence de Blanche de Castille.

XXII.

ANNEE 1216.

Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que Dieu ot donnée à luy et à son fils. Et coment les Anglois traïrent monseigneur Loys quant il fu passé en Angleterre.

En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du siège du chastel de la Roche au Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist là[294],) et chaça honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le père et le fils orent ces deux victoires tout en un meisme temps par la volenté de Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, delès la cité de Senlis, qui a nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut données.)

Note 293: La Roche aux Moines est aujourd'hui un hameau dépendan de la commune de Savennières, dans le département de Maine-et-Loire (Anjou), entre Angers et Ancenis.

Note 294: Cette phrase est ajoutée à tort.

[295]Pou de jours passèrent après[296], que messire Loys, le fils le roy Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan. Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cités se rendirent à luy; et presque tous les barons de la terre se donnèrent à luy et luy firent féauté et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espoventé, s'enfouy et fu mort en pou de temps après. Quant les barons d'Angleterre furent certains de sa mort, il couronnèrent son fils qui avoit nom Henry et se tindrent à luy comme à leur seigneur. Lors déguerpirent monseigneur Loys honteusement à leur us[297], car il brisièrent les seremens et les hommages que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulseté et la traïson des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il jà mise toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et l'en avoit fait hommage.

Note 295: A compter de là, notre traducteur abandonne Guillaume le Breton: la fin du règne de Philippe-Auguste est seulement ébauchée, comme l'avoit été la fin du règne de Louis VII. L'interruption du texte traduit de Guillaume le Breton doit donner à penser ou que Guillaume acheva sa chronique long-temps après en avoir publié le commencement, ou bien qu'un autre s'est chargé de nous transmettre le récit des événemens, après la bataille de Bouvines. Dans tous les cas, notre traducteur n'a pas eu égard à cette continuation: l'histoire régulière de Philippe-Auguste, dans nos Chroniques, s'arrête à l'année 1215, et jusqu'au règne de Louis VIII et même de saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire décoloré des événemens.

      Note 296 Le latin dit seulement: Post hæc. Louis ne passa en
      Angleterre qu'en 1216.

Note 297: Us. Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le manuscrit n° 8299. Les autres portent hues, heus; ce qui ne signifie rien.

En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et estaindre l'érésie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous féauté et hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent à brisier leur seremens, garnirent la cité et se rebellèrent contre luy. Le conte assist la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu féru d'un pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancièrent. Ainsi fenit le preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la foy crestienne.

Incidence.—Au mois de mars qui après fu, avint généraux éclipse de lune en la quinziesme nuit du mois; si commença aux premiers cocs chantons, et dura jusques à l'endemain à soleil levant.

Incidence.—En pou de temps après, célébra le pape Innocent concile en la cité de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant prouesce, et de moult grant sens; à luy ne fu nul secons en son temps, car il fist merveilles en sa vie: mors fu à Perose en cest an meisme que cil concile fu célébré.

XXIII.

ANNEE 1223.

De la mort le roy Phelippe et de ses vertus.

Incidence.—En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une horrible comète apparut en Occident à donner signe de la mort de si grant prince et du déchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy très sage, très noble en vertu, grant en fais, cler en renommée, glorieux en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui à luy et au royaume estoient contraires: tousjours fu escu à saincte églyse encontre toute adversité. Il garda et deffendi l'églyse de Saint-Denys en France sus toutes autres, comme sa propre chambre, par espécial privilège d'amour, et monstra maintes fois par euvres la très grant affection que il ot tousjours aux martirs et à leur églyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy crestienne: dès les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi à ses espaules pour délivrer le sépulcre, et pour souffrir paine et travail pour l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala à moult grant ost contre les anemis de la croix, et traveilla loyaulment et entièrement jusques atant que la cité d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques débrisié et chéu en vieillesse, il n'espargna point à son propre fils; ainsois l'envoya par deux fois en Albigois, à moult grans osts, pour destruire la bougrerie de la gent du pays. Si donna en sa vie et à sa mort grant somme d'avoir pour soustenir la force des bons fils de saincte églyse contre les bougres d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en sépulture en l'églyse Saint-Denys en France (qui est sépulture des roys et couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il appartient à tel prince.

XXIV.

ANNEE 1223.

Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par miracle.

L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques: Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins, d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois.

Note 298: Portue. «Portuensis.» Porto.

Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant multitude de barons du royaume.

Note 299: Jehan de Braine ou de Brienne.

Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté: il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois.

Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de ses enfans.

(Le manuscrit 8299 ajoute ici:)

«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume, arcevesque de celle cité.»

Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe.

Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf (Histoire de l'Académie des Inscriptions, tome XVI, page 172 et suiv.), on trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque du Roi coté n° 8395.

Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés,
Je te rens le romans qui des roys est romés.
Tant à cis travaillé qui Primas est nommez
Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.

L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire,
Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire;
Qui souvent y voudroit estudier et lire
Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.

Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire:
Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire,
Par les fais des mauvais qui font tout le contraire
Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.

Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre;
Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre
Et leur vie mener, savoir puet à délivre
Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre.

Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire
Se doit par soy méismes endoctriner et duire,
Loiauté soustenir et mauvaistié destruire,
Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.

Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait,
Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait;
Et quant il voit son point si à tost fait tel trait
Dont il fait un fort homme mehenié et contrait.

Les preudomes doit-on amer et chiers tenir
Qui volent en tous tems loiauté soutenir;
Car avant se lairoient par l'espée fenir
Que il féissent chose dont maux déust venir.

* * * * *

Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur,
Hec documenta legas que libri fine sequntur:
Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto,
Catholice fidei cultor devotus adesto.
Sancta patris vita per singula sit tibi forma,
Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma.
Ductus in etatem sis morum nectare plenus,
Fac geminare genus animi per nobilitatem.
Si judex fueris, tunc libram dirige juris,
Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris.
Et si bella paras in regni parte vel extrâ,
Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra.
Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo;
Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit.
Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor,
Nec minuatur amor dandi si desit acervus.
Non te redde trucem cuique, nec munere rarum,
Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum
Militibus meritis thesauri claustra resolve
Allice pollicitis, promissaque tempore solve.

A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom
Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève,
n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour
Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés:

«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.»

En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques observations:

1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de transcrire.

Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos Grandes chroniques de France; d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint Louis prouvent que le premier historiographe s'est arrêté avant l'histoire de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la rédaction des gestes de saint Louis.

Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, qui Primas est nommé, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier volume.

CI COMENCENT LES GESTES

LE ROY LOYS, PÈRE
AU SAINT ROY
LOYS.

I.

ANNEE 1223.

De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit Cappet.

[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin, jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy, ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans d'aage.

Note 301: Les Gestes de Louis VIII sont la reproduction d'une chronique latine anonyme, éditée dans les Historiens de France, tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des Gesta Ludovici Junioris, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune.

En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous dirons cy après.

Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez Règne de Hugues Cappet.)

[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis, le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire comme seneschaux.

Note 303: Voyez le début des Chroniques.

Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est à dire de ceux de Sassoingne.

Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots ont été biffés et remplacés ainsi: «Par le conseil du pappe de Rome et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'autorité du pape eût jamais pu faire et défaire les rois de France.

L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en estranges.»

Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.» Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers et de gré, tu le feras après maugré toy.»

Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme ligniée[305].»

Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril: «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier traducteur des Chroniques de Saint-Denis, qui se fondoit alors sur les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.

Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la poesté[307] du royaume de France.

Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à pallier l'usurpation de Hugues Cappet qu'on a cependant essayé de contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI, se prévalurent beaucoup de ce passage des Chroniques de Saint-Denis pour contester l'autorité des termes prétendus de la Loi salique.

Note 307: Poesté. Puissance, souveraineté. De Potestas.

Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté, si comme il est escript: Règne est transporté de gent en gent pour les tors, pour les injures et pour les mauvaistiés[308]. Et de rechief: Dieu destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en leur lieu[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée.

Note 308: Ecclésiaste, ch. X, v. 8.

Note 309: Id., id., v. 47.

Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de France.

Note 310: Par Burc. Ce mot est omis dans le latin, sans doute par ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est Burgos.

II.

ANNEE 1224.

Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, ès nonnes du mois de may, le roy Loys tint général parlement à Paris, auquel pape Honoré fist rappeller la sentence qui estoit donnée contre les Albigois, qui estoient tenus pour hérites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur vie, selon ce qui estoit contenu ès estatus du concile fait à Rome en l'églyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denoncié et esprouvé que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit selon Dieu en la foy crestienne.

Ne demoura pas moult que après la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys ala à Tours, et assembla grant compaingnie d'évesques et de prélas, et grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de Monstereul[311], et prist trièves jusques à un an à Aimery, viconte de Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrières et ses engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtèrent forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurèrent-il sus sainctes évangiles.

      Note 311: Montreuil-Bellay, entre Saumur et Thouars, sur
      l'Argenton.

      Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: «La veille de
      feste Saint-Martin-le-Boullant,» ou le Bouillant.

Après ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort, et mena son ost à Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent la venue le roy, se doubtèrent moult et pristrent conseil et alèrent au plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult lié de la prospérité qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent.

Ainsi comme le siège et la guerre eut jà duré par dix-huit jours, il avint que le clergié et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alèrent solempnellement, nus piés et en langes, dès l'églyse Nostre-Dame jusques en l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France; et furent à ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengière femme le roy Jehan de Jhérusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il trouvèrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoyé pour la guerre maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui, de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel, sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manière les Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se départirent à envis ou volentiers du royaume de France.

Note 313: Bran. Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout cela en d'autres termes.

Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de çà la Garonne oïrent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent hommage volentiers, et de gré luy jurèrent loyauté à tenir[314]. Le roy Loys mist garde à la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la ville et repaira à moult grant léesce en France.

Note 314: «Exceptés les Gascoings qui sont entre la Guarone et le fleuve courant.» (Msc. 8396.-2 et en général les plus anciens.)

Incidence.—Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile général fu tenu à Montpellier, de l'auctorité et commandement le pape Honoré, qui avoit mandé et donné en commandement à l'archevesque de Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons d'Albigois avoient promis à tenir à saincte églyse feust oïe diligemment, et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose. L'archevesque de Nerbonne assembla ses prélas, évesques, abbés et clers de toute la diocèse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre paisiblement et seurement, et obéiroient à l'églyse de Rome; et restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entièrement, et rendroient les dommages à quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de hérésie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province, la mauvaistié de hérésie.

Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volenté son père avoit esté nouvellement couronné en roy d'Alemaingne, assemblèrent à Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes.

III.

ANNEES 1224/1225.

Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine recouvrer.

Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer, s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce, si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse, assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si mist devant le siège et le prist par force.

      Note 315: «Et il sot la desloiauté des Anglois (sic) qu'il avoit
      par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.)

      Note 316: Saint-Machaire. Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous
      de La Réole.

Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318] qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie le roy de France.

Note 317: La Rochelle. Erreur; il falloit: La Réole.

Note 318: Limeul, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne, à cinq lieues de Sarlat.

Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en Angleterre.

Incidence.—Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté.

Note 319: S'aerdirent. S'attachèrent, adhérèrent.

Note 320: Luy. Elle.

Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist contenance moult grant et moult orgueilleuse.

Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme faux et dampné[321].

Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg.

En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars, jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors estoient venus à court.

Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les Albigois hérites.

IV.

ANNEE 1226.

Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier.

En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors.

Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322], bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel; dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal.

Note 322: Morine. Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu ce mot ailleurs.

Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit.

Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324].

Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2).

      Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie.
      (Msc. 8396.-2.)

Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu, garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à celle que il prist en mariage.

Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.» (Msc. 8396.-2.)—«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.)

Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de Mellin qui dist: In monte ventris morietur leo pacificus; c'est à dire: «Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy Phelippe[326].

Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218, Supp. fr.)

* * * * *

A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu, Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327].

Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier ajouta aux Grandes Chroniques de France la vie de saint Louis.

On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en un mot, à compter de saint Louis, que les Chroniques de Saint-Denis présentent un ouvrage original.

Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des Chroniques de Saint-Denis, publié jusqu'à présent dans la grande collection des Historiens de France.