Jehan-Sans-Terre son frère reçut après luy le royaume d'Angleterre; si fu couronné à la feste de l'Ascencion qui après fu, à Saint-Thomas-de-Cantorbie.

XVIII.

ANNEE 1199.

Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite.

Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point. Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy.

Note 154: Prist. «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est Avrilly et Aquigny.

Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156].

Note 155: Robert de Blesoi. «Roberto de Belesio.

Note 156: Que il le rendist. C'est-à-dire que il rendist Pierre de Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de Namur…. et Petrus de Duay, miles optimus et familiaris comitis Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à familiâ regis Francorum….»

(Historiens de France, tome XVII, page 598.)

Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours. Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur l'autel en aliance d'amour et de charité.

Note 157: Ne scay quans jours. Trois jours, suivant Rigord.

Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le roy et le conte de Flandres aussi.

Incidence.—En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné l'éveschié de Cambray.

      Note 158: De Jouy. Le Gallia christiana le nomme Guillaume de
      Dongeon
.

En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël.

Note 159: A Dijon.

Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et religieuse et aournée de toutes bonnes moeurs. Si ne pot à tant refrener sa perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que il ne povoient souffrir.

XIX.

ANNEE 1201.

Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu confermée et la terre entr'eux divisée[160].

      Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les Historiens de
      France
, tome XVII, p. 51, porte la date de Goleton.

Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps.

En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy des mains aux Romains à celle fois[161].

Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles il les avoit mis.

Incidence.—En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant le conte son seigneur trespassa.

XX.

ANNEE 1201.

Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu pris.

En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris; là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.

Note 162: Le roy. Du roy.

Note 163: Norrois. On appeloit chevaux Norrois ou Norwégiens, tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.

En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret.

Note 164: Soignantage. Concubinage. «Superinducta», dit Rigord.

Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps.

En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force, il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il avoient riens eu par male raison.

Note 165: Roucy. Ou plutôt de Rosoi, «Roscio.»

Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166] prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute la terre que Hue de Gournay tenoit.

Note 166: Bouteavant ou Boutavent, entre Amiens et Beauvais, et près de Formerie.—Argellon, c'est Argueil, à peu de distance de Gournay.

En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme de deniers.

Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres chevaliers.

Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout, et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés par serement au roy Phelippe.

Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves.

XXI.

ANNEE 1202.

Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de Constantinoble.

Incidence.—En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait, convient avant mettre l'original de la besoingne.

Note 167: Montferrant. Boniface, marquis de Montferrat.

Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté. Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté, régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171] et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.

Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180.

Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène.

      Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte
      de Rigord a-t-il été corrompu.

      Note 171: Coresac. Isaac l'ange, que Villehardouin nomme Kursac.
      (Sire-Isaac.)

Note 172: Comme à bersaut. «Quasi signum ad sagittas.» Bersaut se prend donc dans le sens de notre point de mire. On a dit aussi berser pour tirer.

En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au chief.

Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy: quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173].

Note 173: Se receurent. Se refugièrent. C'est une expression toute latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.)

Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant léesce, car il se fioient seurement de la victoire.

Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin, et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent merveilleuse occision de leur ennemis.

Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing, et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais. L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les membres doivent estre joins au chief[174].

Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum ab ipsis sperantes, quando unus persequetur mille et duo fugabunt decem millia

Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord ne connoissoit pas.

XXII.

ANNEE 1204.

Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre les deux rois.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques, recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue; ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine. Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil.

En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion l'apostole[176].

Note 175: Tresfons ou Trefontaines. «Trium-fontium.»

Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France et que riens n'en appartenoit à lui.»

Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist.

Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers.

Note 177: A emble. Furtivement. Dom Brial a mal corrigé: ensemble.

Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du traducteur, qui aura lu sub Petro au lieu de Sancti Petri.

Note 179: Truie de fust. «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine destinée à mettre à couvert les mineurs.—Tourmens. Machines de guerre. «Tormenta.»

XXIII.

ANNEE 1204.

Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur.

En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches. Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs.

Note 180: Une riche ville. «Vicum opulentissimum.»

Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus riches bourgeois de la ville.

Note 181: A cautele, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ conservandam….» (Rigord.)

Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent, car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la terre qu'il avoit sur luy conquise.

Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour; ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast.

XXIV.

ANNEE 1205.

Coment le roy entra en Poitou et en Anjou à force d'armes. Et coment il aporta à Saint-Denis les précieuses reliques.

Puis que l'yver fu trespassé et la sollempnité de Pasques venue, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains milliers de sergens à pié et d'arbalestriers à cheval, et moult grant nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison et les viandes de l'ost. Après ce, mut le roy à grant ost et à grant appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manières de tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drécier. Puis fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist à la parfin. Si y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui léans estoient en garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna à Dreues de Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en ala droit à Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drécier. Lors commença l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps après fu pris et puis plenté de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens à pié, preux et hardis et bons deffendeurs; à Compiègne furent envoiés en prison. En France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, après ce qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis.

Note 182: Les plus grans maistres du povoir. «Et magistratus virtutis Francorum.»

Note 183: Dreues de Mello, fils de Dreux, connétable qui avoit accompagné Philippe-Auguste à la croisade. Voyez dans les Historiens de France la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.)

Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe à l'églyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de charité, précieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant révérence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nommée Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pié de long, et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu enveloppé en la crèche quant il fu né; du rouge vestement qu'il eut aflubé le jour de sa saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourné de riches pierres précieuses fait en croix, selon la forme et la quantité du sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or. Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe à l'abbé Henry à Paris de ses propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abbé qui à grant joie et à grant leesce de cuer les reçut, les porta jusques au Lendit en chantant et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus piés par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du clergié et du peuple; si portèrent les reliques à grant devocion en l'églyse, là où elles sont gardées dignement et aourées à la gloire et à la louenge de celluy qui vit et règne, de qui le règne est permanable sans fin.

Incidence.—En celle année fu éclipse de soleil particulière en la cinquiesme heure du jour, devant la première kalende de mars.

Au mois qui après vint mourut la royne Ale, la mère au roy Phelippe en la cité de Paris. Porté fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en Bourgoigne, ensépulturée de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son père qui celle abbaye avoit fondée. En celle année, au mois de juillet, fu malade une pièce de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il recouvra santé par la miséricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe oï dire que le roy Jehan d'Angleterre estoit arrivé en la Rochelle à grant ost, son ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au chastiau de Chinon, il garni la cité de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France. Tantost après, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit la cité d'Angers.

Note 184: Mirabel. Mirebeau.

En ce point brisa le visconte de Touars la féauté qu'il avoit au roy Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe oï celle nouvelle, il retourna hastivement à grant ost en la conté de Poitiers, et ordonna ses batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnèrent les deux roys trièves de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournèrent chascun en sa contrée.

Incidence.—En celle année furent si grans cretines[185] et si grant habondance d'eaues au mois de décembre, que nuls hommes de ce temps n'avoient oncques oï parler de si grans; dont il avint que de l'habondance et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont à Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison le couvent de Saint-Denis, le clergié et le peuple firent processions en jeunes et en oroisons, et firent benéiçon sur les eaues du saint clou, de la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix. Tantost après la benéiçon, les eaues commencièrent à retraire et à revenir en leur point.

Note 185: Cretines. Variante: Cruaultés. Cretines doit avoir ici la sens de crues.

XXV.

ANNEES 1206/1208.

Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel de Guerplie en Bretaingne.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.

En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte, Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe.

      Note 186: Portecloie. Latin: Portacleo. Autrement dit: «Porcelain
      de Mauzac.» (Note de Dom Brial.)

Incidence.—En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours.

Incidence.—En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.

      Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: Philippe, frère l'empereur
      Henry
.

En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien, dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre, et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence.

Note 188: Par luy. Rigord ne dit pas que ce fût par lui.

[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192] que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.

Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent confondue avec celle de Rigord. Voyez les Gesta Philippi Augusti, Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano. (Historiens de France, tome XVII, page 82.)

Note 190: Juchiau. «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne.

Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «Mollis Plica, sive super plicam

Note 192: Et. En latin: «Vel

Note 193: Guierplic devrait être au-dessous de Treguier, sur la mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on appelle aujourd'hui Guesclin, et qui nous rappelle un héros dont le nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières différentes: Glaquin, Glesquin, etc.

Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol, et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit Juchiau: après s'en retourna l'ost en France.

Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne. Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier saincte églyse et ses ministres.

Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du leur.

Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné.

CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES GESTES LE ROY PHELIPPE DIEUDONNÉ.

* * * * *

I.

ANNEE 1208.

Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie.

En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie.

Note 194: Pour la franchise. «Propter libertatem et specialem prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.—Historiens de France, tome XVII, p. 82.)

Note 195: Des sept sciences libéraux. «Non modò de trivio et quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis scripta est….»

En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les autres.

Note 196: Divinité. Théologie.

Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole. Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès l'églyse de Saint-Martin-des-Champs.

Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir, et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle oeuvre faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et non mie juste.

Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti sacramenta….»

Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe, oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle bougrerie.

Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par tout!

En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble. Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées, on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en avant, né que nul ne les eust en aucune manière.

Note 198: D'Aristote. «Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.»

II.

ANNEES 1209/1210.

Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire.

En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi tout ce que il avoit mauvaisement pris.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la deffendroit contre tous hommes.

Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens et discorde.

Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant, Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic, le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint Père.

      Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem
      Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.)

Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome, luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le nommast né le tenist pour empereur.

Note 200: Romipedes. Pélerins de Rome.

Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération; et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic, à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur; et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur.

Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis; car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne.

Note 201: Si avoit. Othon.

Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire.

III.

ANNEE 1211.

Coment Federic fu esleu. Coment Crestiens orent victoire en Espaigne contre les Sarrasins y et coment le conte Regnaut de Bouloingne fu meslé au roy.

En ce temps meisme fu pris un parlement de celluy empereur et du roy de France à Valcouleur qui siet en la marche du royaume et de l'empire. Là fu présent l'évesque de Mès; mais le roy Phelippe n'y fu point présent; mais eut en conseil qu'il y envoiast monseigneur Luys son fils et grant partie du barnage de France, pour renouveler les aliances selon la coustume des roys et des empereurs.

En celle année fist le roy Phelippe clore de murs la cité de Paris en la partie devers midi[202] jusques à l'eaue de Saine, si largement que il encenist, dedens la closture des murs, les champs et les vignes; puis commanda que on fist maisons et habitations partout[203] et que on les louast aux gens pour manoir, si que toute la cité semblast plaine jusques aux murs. Les autres cités et les autres chastiaux rufist-il aussi ceindre et renforcier de grans tours bien deffensables; et jasoit ce qu'il peust par droit faire tours, murs, et fossés en autrui tresfont[204] pour le commun proffit du royaume, il rendi et fist recompensacion loyal de son propre à tous ceux de qui il prenoit les tresfons et les terres, pour ses cités et pour ses chastiaux renforcier. Si eut plus chier à tenir droit et loyauté que aucuns us, selon droit, par quoy il peust autrui grever.

      Note 202: Devers midi. «A parte australi usquè ad Sequanam fluvium
      ex utraque parte.»

      Note 203: Partout. C'est-à-dire: A la place des champs enfermés.»
      In terras illas et vineas.»

Note 204: Tresfont. Propriété. D'où tresfonciers, propriétaires.

Incidence.—En celle année vint au royaume d'Espaingne un Sarrasin qui avoit nom Mommelins: si vault autant en leur langue comme roy des roys. Si grant ost amena que la multitude de sa gent sembloit estre aussi sans nombre. En si grant orgueil parla contre les Crestiens et si forment les menaça qu'il disoit qu'il les effaceroit du tout en tout; mais il se combatirent à luy et à sa gent et puis luy rendirent si fort bataille et il occistrent tant de sa gent que il demoura petit, par l'aide Nostre-Seigneur, qui pas ne guerpit ceux qui ont en luy espérance. Il meisme s'enfouy de celle bataille mas et desconfis à petite compaignie.

En celle bataille furent mains chevaliers du royaume de France, et le roy d'Arragon qui moult estoit bon chevalier. En représentacion de la miséricorde Nostre-Seigneur, et en signe de la victoire que Dieu luy eut donnée, jasoit ce que il ne fussent que un pou de gent au regard de leur ennemis, il envoya l'enseingne de ce roy Sarrasin à l'églyse Saint-Père de Rome; si fu atachiée à la porte du moustier, à l'honneur et la louenge de celluy qui vit et règne sans fin.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens douze, Regnaut de Dampmartin, conte de Bouloigne, acraventa une forteresse que Phelippe, évesque de Biauvais, le cousin le roy, avoit fermée nouvellement en Biauvoisin, pour ce qu'elle povoit grever et faire dommage à sa cousine la contesse de Clermont. Pour ceste raison luy abati aussi l'évesque Phelippe une forteresse que il avoit fermée en la forest du Halmes[205]: Et de là mut le contens du dit évesque et du conte Robert de Dreux d'une part, et du conte Regnaut d'autre.

Note 205: Halmes ou Hermes, non loin de Clermont.

Le roy avoit souspeçonneux le devant dit conte Regnaut, non mie tant seulement pour ce contens, mais pour ce que il avoit garni un trop fort chastel en la marche de Normandie et de la petite Bretaingne, qui estoit nommé Mortueil[206], et pour ce qu'il envoioit ses messages à Othon, qui empereur eut esté, et au roy Jehan d'Angleterre, au grief du roy et du royaume, si comme l'en disoit. Pour ce luy requist le roy que il luy rendist ses forteresses selon la coustume du pays et les drois. Le conte ne se voult accorder en nulle manière à ceste chose, et le roy assembla son ost pour ce chastel asségier, qui estoit si fors et de chastel et de siège et de muraille que il sembloit que il ne peust estre pris en nulle guise. Mais le roy fist ses engins drecier et fist assaillir par grant force par trois jours et trois nuis; au quatriesme jour fu pris contre l'opinion de tous: bien le fist garnir de sa gent, et puis fist conduire ses osts vers la conté de Bouloigne.

Note 206: Mortueil. Mortaing-le-Rocher. Dans le latin: Mortonium.

IV.

ANNEES 1212/1213.

Coment Regnaut se parti du royaume et s'alia à Othon et au roy d'Angleterre; et coment le roy Phelippe reçut en grace sa femme la royne Ingebour.

Bien sceut le conte Regnaut qu'il ne pourrait contrester à la force le roy, pour ce laissa la conté de Bouloigne et toutes les forteresses à monseigneur Loys de qui il les tenoit en fié. Et le roy saisi d'autre part toute la conté de Dampmartin, de Mortueil, d'Aubemalle, de Bonneuil[207], de Danfront et toutes les appartenances que cil conte tenoit par le don et par la grace le roy. Après ce que il eut ainsi perdu toutes ces contrées, il s'en ala au conte du Bar son cousin et demoura là avec luy. En ce conte Regnaut avoit moult de choses dignes et pluseurs vices qui à louenge sont contraires: volentiers grevoit les églyses, de quoy il avenoit que il estoit presque tousjours escommenié; les orphelins et les veuves metoit à povreté; tousjours estoit en haine vers ses nobles voisins et leur destruisoit leur maisons et leur forteresses.

Note 207: De Bonneuil. Il falloit: Lillebonne. «Insulam bonam.»

Et jasoit ce que il eust noble dame espousée de par qui il tenoit la conté de Bouloigne, de laquelle il avoit eu une fille qui estoit joincte par mariage à monseigneur Phelippe fils le roy, il ne se tint oncques à luy[208], ainçois menoit tousjours avec luy concubine appertement. Comme il fu doncques escommenié, il quist semblable à ses meurs, et fist aliances à Othon et au roy Jehan d'Agleterre, desquels l'un et l'autre estoit escommenié de la bouche l'apostole: Othon pour ce qu'il avoit à force saisi le patrimoine saint Père; le roy Jehan pour ce qu'il avoit chacié de son siège Estienne, archevesque de Cantorbie, homme honneste et de saincte opinion, que l'apostole meisme avoit sacré; et pour ce meismement que il avoit chacié et essillié tous les évesques de son royaume et tous leur biens tolus et saisis; les rentes des abbayes blanches et noires avoit saisies et converties en ses propres us: si avoit jà tout ce tenu par l'espace de sept ans.

Note 208 Luy. Elle.

Cil archevesque Estienne et les autres évesques estoient en essil au royaume de France par la franchise et par la libéralité du roy Phelippe qui volentiers les y eut receus en grant compassion de leur tribulacion. Ainçois que le dit conte Regnaut s'aliast à Othon et au roy Jehan d'Angleterre, requist-il au roy par ses messages le rétablissement de sa terre et de ses chastiaux. Et le roy luy offrit plaine restitution de tout, sé il vouloit estre au jugement de son palais et des barons de son royaume. A ce ne se vouloit acorder, anis requeroit absoluement la saisine de tout et se metoit hors du jugement de sa court. Et pour ce que le roy ne luy voult restablir sans ceste condicion, il s'en ala et s'alia aux deux roys; premièrement à l'empereur Othon, et puis trespassa parmi Flandres jusques en Angleterre; et, là refist confédération au roy Jehan[209].

Note 209: La Chronique de Rains raconte tout autrement les premiers motifs du mécontentement du comte de Boulogne, et je pencherois assez à les croire plus réels. «Avint que li rois tint un parlement à Montleon, (Laon) et i ot moult de ses barons. Si avint que li quens Gautiers de Sainct-Pol et li quens Renaus de Bouloigne, qui trop s'entrehaioient d'armes, s'entreprisrent devant le roy. Tant que li quens de Sainct-Pol féri le conte Renaus de son poing sous le visage et le fist tout sanglant. Et li quens Renaus se lancha à lui vighereusement, mais li haut home se misent entre deus par quoi li quens de Bouloigne ne se pot vengier, ains se parti de la cour sans congiet prendre.—Et quant li rois sot que li quens Renaus s'en estoit ainsi alés, si l'en pesa et bien dist que li quens de Sainct-Pol avoit eu tort: si li blasma moult. Et envoia frère Garin et l'évesque de Senlis à lui à Dammartin un sien castiau où il estoit. Et quant il vint là, si li dist: «Sire, li rois m'envoie ci à vous pour le discort qui est entre vous et le conte de Sainct-Pol dont il li poise, et vous mande qu'il vous le fera amender à vostre honneur.Frère Garin, dit li quens, j'ai bien entendu çou que li rois me mande par vous, et bien vous tiens-je à ciertain message. Mais tout voel-je bien que vous sachiés et bien le dites le roy que sé li sans qui descendi de mon visage à tierre ne remonte de son gré là dont il issi, pais né accorde ne sera faite….Voire, dist frère Garin, atant m'en tais, et savez qu'il en avenra? vous en pierderés l'amour le roy et le honnour dou monde.»

En celle année assembla le roy Phelippe un concile à Soissons, lendemain de Pasques flories. A ce concile furent tuit le baron du royaume et le duc de Breban à qui le roy donna Marie qui devant eut esté femme au conte Phelippe de Namur. Et le duc l'espousa sollempnellement après les octaves de Pasques. En ce concile fu traictié de passer en Angleterre, et plut cestu chose à tous les barons qui là furent et promistrent au roy leur confort et leur aide en toutes manières et que eux meismes passeroient avec luy en propres personnes. Mais Ferrant le conte de Flandres contredist tout seul ceste besoingne et dist que jà n'y passeroit, sé le roy ne luy rendoit deux chastiaux, Saint-Omer et Ayre, que messire Loys tenoit. Et le roy luy offri eschange de ces deux chastiaux par droite prisiée et par loyal estimacion. Mais le conte Ferrant ne voult point prendre l'offre que le roy luy fesoit et s'en départi atant, car il s'estoit jà alié au roy d'Angleterre Jehan par le conseil le conte Regnaut, si comme il apparut après[210].

Note 210: La Chronique de Rains raconte tout cela de même; ce qui doit ajouter au poids de ce qu'elle dit précédemment.

En l'an de L'Incarnacion mil deux cens et treize, le roy et les barons appareillèrent leur navie pour passer en Angleterre, si comme il avoient ordonné devant. La raison pour quoy il vouloient passer si estoit pour rétablir les évesques d'Angleterre en leur sièges qui jà longuement avoient esté en essil au royaume de France; et pour renouveler le service Nostre-Seigneur qui n'avoit esté célébré en Angleterre de sept ans tous plains; et pour ce qu'il fist Jehan sans terre, selon l'interprétation de son nom, pour les maux et pour les desloyautés que il avoit faictes: car il avoit occis en sa prison le conte Artus de Bretaingne son nepveu, si avoit pendu plusieurs enfans que il tenoit en hostages, et pluseurs autres desloyautés que il avoit faictes.

Et pour ce que il se doubtoit que le roy Phelippe ne passast outre, pour ses méfais punir, il pacifia au clergié à temps et puis envoya ses messages à l'apostole. Et le pape envoya en Angleterre Panulphe son diacre qui réforma la paix entre le roy et son clergié. Mais celle composition valut à la restitution des églyses tant seulement, et non mie à la solution des choses tollues, jasoit ce qu'il eust juré l'un et l'autre, et qu'il y fust tenu par son serement.

En celle année reçut le roy en grace et en amour Ingebour, la royne s'espousée, fille au roy de Dannemarce; de luy avoit esté dessevré de son auctorité, seize ans et plus. Moult eut le peuple grant joie de ceste chose, car en la personne le roy n'avoit nul autre vice né chose qui fist à blasmer, fors seulement que il luy soustraioit la debte de sa char[211]. Car il luy faisoit amenistrer toujours assez largement et honnourablement toutes ses nécessités: si n'est mie de merveille sé ceux orent joie de ceste conjunction qui avant se douloient de la dissencion qui est[212] contraire à si grant vertu.