Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris d'interpréter le mot nord, prouve que ce mot ne s'est pas introduit dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des Normans.
Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie.
Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France, à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse que le roy Dagobert fist faire.
Note 49: Rainebourg. Ratisbonne.
Note 50: Souffrir. Abstenir.
Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain. Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des Grieux.
Note 51: D'eleutre. «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.»
Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant, à moult grant joie.
Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante.
Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9.
De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de monsieur saint Denis de France.
En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui plus vigoureusement gouvernast l'églyse.
Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre. Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour, si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may. Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au gouvernement de l'églyse devant tous.
Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre, et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de son palais.
Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.
Incidence. En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court. Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.
Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
«In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être Uzès.
Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte Geffroy de Bretaigne.
Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et religieuse et plaine de bonnes moeurs. Et pour la bonne renommée de la dame dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement. Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas leur seigneur.
En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre. Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.
Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris. Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna son cuer aux oeuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second, pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au tiers et au quart le chapitre de léans.
Note 54: Marie de France. Fille du Louis VII et d'Alienor.
Incidence.—En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.
Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il haioit menesteriaux.
Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.
Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste, dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.
Note 55: Enchanteurs. C'est-à-dire: Chanteurs. Rigord se sert de la seule expression turba histrionum.—Goliardois. Variantes: Goliars. L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange: «Parasitus quidam, Golias nomine, nostris diebus gulositate pariter et dicacitate famosissimus, qui Gulias meliùs quia gulæ et crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim, sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot Golias naquit l'ordre bouffon de la gent Golias ou des Goliardois, Gouailleurs et Gaillards. Mais je soupçonne Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la Goliæ predicatio in extremo judicii die pour un bouffon du nom de Golias. Cet auteur est, suivant Selden (in Fletam dissertatio), le célèbre Gautier Map, et Golias, s'il avoit jamais vécu, étoit mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que Golias, Goillas et Goujas sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de gola, se prenoient dans le sens de bavards (gueulards), parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables aux jongleurs.
Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»
Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes, auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ contre la prodigalité de la Magdelaine. «On aurait pu,» disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits en mémoire de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.
Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens d'Orient.
Incidence.—En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences; comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre, mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient deviné. La sentence de la première lettre estoit telle:
«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction, sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys. Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis, destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.»
Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem existente.»
Note 59: Escrois. Coup de foudre.
Note 60: Gravelle. Sable.
Note 61: Acouvetera. Recouvrira.
Note 62: Balsara. Bassora.—Baudas, Bagdad.
Autre lettre de ce mesme:
«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois, et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar; et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman, Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs le signe de la balance.
»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses: La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les prophètes.
»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra point longuement.
»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement.
»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles, retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées.
Note 63: Crenue et coée. «Crinita et caudata.»
»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde.
Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre.
Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de Nostre-Dame.
En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit fuites et aloingnes de jour en jour.
La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.
Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice, et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la terre à ost banie.
Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].
Note 64: Crezac. Grassay.
Note 65: Chastel-Raoul. Chateauroux.
Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle et de religion[67] au roy et à ses barons.
Note 66: Engaigne. Ennui.
Note 67: Du siècle et de religion. Laïcs et religieux.
Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna chacun en sa contrée.
Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de luy, et pour exciter la dévocion du peuple.
Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre, voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme.
Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour: Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains beaux miracles en la devant dite églyse.
Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux roys se croisièrent ensemble.
Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy, et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie, avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche, et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant défense dont il sont.
Incidence.—En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris, en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur pour gouverner la couronne de France après le décès son père.
Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des Chroniques universelles coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France: Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous l'averés, quoiqu'il me doie couster.—Sire, dist-ele, Diex vous mire ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.» (F° 253, v°.)
Note 69: Tortis. Torches, flambeaux.
Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie des roys de France.
Incidence.—En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain, apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers, en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation. Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde Nostre-Seigneur.
Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et inobedientiâ subditorum….» Puis il ajoute trois réflexions niaises que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.
Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne; Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers; Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.
Note 71: Guillaume des Barres. Le meilleur joûteur de son siècle, appelé le plus ordinairement le Barrois, comme dans ce couplet de la chanson de Quenes de Béthune:
Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
Si sui-je riche et de si haut parage
Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
Encor n'a pas un mois entier passé,
Que li marchis m'envoia son message,
Et li Barrois a, pour m'amour, jousté.
Dans le Romancero françois, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
de Bar, et je me suis trompé.—Li marquis. Conrad de Montferrat.
Note 72: Guillaume de Mello. Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai
donné la vie dans le Romancero françois, sous le nom du Vidame de
Chartres.
Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la Sainte-Croix[73].
Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir d'une si mémorable conférence.
Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse.
Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les seigneurs trefonciers des lieux.
Note 74: Quaranteine. Carême.
Note 75: Aux Juis. Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam Christianis.»
Note 76: C'est-à-dire: les intérêts.
Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors, qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que chascun s'en feust retourné en sa terre.
Note 77: Moisac. Moissac, ville du Quercy.
Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton, et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire.
Note 78: Levrous. Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues de Chateauroux.
Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié, et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce, il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes. Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient venues, né puis ne furent véues.
Note 79: Marchois. Marais.
Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist feaulté et hommage.
Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses. Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en garnison.
Note 80: Vaulsist. Valût.
Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor, Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion.
Note 81: Trou. Aujourd'hui village du département de l'Orne, près d'Argentan.
En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit.
En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père, si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance.
Incidence.—En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de la nuit, et dura ainsi comme par trois heures.
Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné.
* * * * *
Coment la cité de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le roy Henry d'Angleterre.
Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommença la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la Ferté-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint à la cité du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois cens chevaliers bien armés et tous appareillés, et les chassa jusques au chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna à la citié du Mans et fit la tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu minée si qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amassé que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent.
Note 82: Nogent-le-Rotrou.
Quant en la ville ot un pou le roy demouré, il s'en parti et fist son ost conduire vers la cité de Tours. Sur la rivière de Loire se logièrent. Quant le roy vit que l'ost fu logié, il monta à cheval tout seul, en sa main une lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant de passer oultre. Lors commença de regarder aval et amont pour savoir sé il peust trouver né gué né passade. En l'eaue entra et commença à cerchier et à taster le parfont de la rivière de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si comme il aloit avant, metoit enseignes à destre et à senestre si que tout l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva en telle manière passage par là où l'en n'oï oncques parler que nul y fust passé, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivière qui là estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le voult.
Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un moment, et que le roy estoit jà passé, il cueillirent trefs et tentes et troussièrent leur harnois. En l'eaue se mistrent après le roy et passèrent tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent oultre passés, les eaues crurent arrière en leur point et emplirent leur channel si comme devant. Les bourgeois de la cité qui ce miracle virent doubtèrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy. Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste.
Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cité pour aviser de quelle partie elle estoit plus légière à asseoir et de quel sens l'en pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux de l'ost qui adès devoient faire la première envaye quant on assaut[83], firent un assaut en la cité; et, en la présence le roy, par eschielles montèrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de dedens ne s'en prisrent oncques garde.
Note 83: «Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis munitionibus facere consueverant.» Ces Ribaux étoient sans doute un ramas de gens sans feu ni lieu, rassemblés et soudoyés par le roi pour le service de ses guerres.
Le roy qui fu moult liés de cette aventure reçut la cité sauve et entière, sans endommagier ceux de dedens né ceux de dehors. Ses garnisons mist dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demouré tant comme il luy plut. Entour douze jours après que ces choses avinrent, ainsi comme aux octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre au chastel de Chinon, qui en sa vie ot esté noble homme; et assez luy fu tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie qu'il avoit fait martirier. Si le plut à faire Nostre-Seigneur pour son amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses péchiés par les persécutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast à repentance et au sein de saincte églyse sa mère. Le corps de luy fu mis en sépulture à Frontevaux une abbaye de nonnains[84].
Note 84: La chronique dite de Reims, que mon frère, Louis Paris, vient de publier à Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je transcris ici le passage, parce que cette intéressante chronique a échappé à l'attention des éditeurs des Historiens de France:
«Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le très-grant honte que li rois Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour à Biauvais, et li rois Henris estoit à Gerberoi, une abbaye de moines noirs à quatre lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu merveilles liés, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, sé il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent armer, né onkes ne lor dist que il avoit empenset à faire. Et chevaucièrent tant que il vinrent à Gerberoi u li rois Henris estoit sauvés. Et ançois que li rois fust couciés, entrèrent-il en la sale u li rois Henris estoit acoustés sour une coute. Quant li rois Phelippes le vit, si traist l'espée et li courut sus apiertement et le quida férir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et li destorna son cop à férir. Et li rois Henris sali sus tous espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis fremés. Et quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult dolans et s'en revint à Biauvais, car il n'avoit mie là boin demorer. Quant li rois Henris sot que ce avoit esté li rois Phelippes ki occire le voloit, si dist: Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus. Adont sali li rois empiés et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous désespéré et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain. Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent partout et tant qu'il le trovèrent estranglé et les riesnes entour le col. Si en furent à merveilles esbahis. Et lors le prisrent et levèrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure aviegne de tel homme que on ne le sache; car çou que maisnie scet n'est mie souvent celé. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f° 60.)
Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à Saint-Denis.
Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures. Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné, le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après, quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé à tout son cheval.
Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre d'oultre mer, pour accomplir leur voiage.
Note 85: Crezac. Graçay, petite ville du Berry. Pour le mot Alone, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place: «Totum feudum quod habebat in Alverniam.»
En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel, femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne et l'autre pour les ames ses ancesseurs.
Note 86: De Paris.
En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et confus.
Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre contre les ennemis de la croix.
Note 87: Estandales. Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.»
Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner. Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains autres périls.
Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust.
Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi commence:
«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous.
»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms, nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88].
Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam: forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.)
»Après nous voulons et commandons que nostre chière mère et Guillaume, archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un jour à Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de nostre royaume, et les fassent fenir à l'honneur de Nostre-Seigneur et au profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous à ce jour devant eux et qu'il récitent toutes leurs besoingnes en leur présence[89].
Note 89: «Ut coram eis recitent negotia terræ nostræ.»
»Après ces choses, nous commandons que nostre mère et le dit archevesque oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt, en homicide ou en traïson, que on le nous face savoir trois fois en l'an par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le méfait sera. Et s'il avient qu'il prengnent don né service, que ce sera qu'il prendra et de qui il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre. Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prévos.
»Après, nous voulons que nostre chière dame et mère et l'archevesque ne puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de meurtre, de rapt et de traïson; né les baillifs[90] les prévos, fors que en ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mère et l'archevesque nous auront mandé la vérité, nous en cuidons prenre telle vengeance à l'aide de Dieu par quoy les autres qui après vendront en seront moult espoventés. Et si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume.
Note 90: Né les baillifs les prévos. Et que les baillis ne puissent remuer les prévôts.
»Après, s'il avenoit qu'aucunes cathédraux églyses ou aucunes royales abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et les moines des églyses qui en tel point seroient viengnent à la royne et à l'archevesque, et prennent congié de célébrer leur élection[91], tout ainsi comme il feroient à nous sé nous y estions présens. Et si voulons qu'il leur soit octroyé sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui à Dieu plaise, qui soit proufitable à l'églyse et au royaume. Si tiengnent la royne et l'archevesque la régale en leur main, jusques à tant que l'esleu soit sacré, et puis après luy soit rendu sans nul empeschement.
Note 91: «Et liberam electionem ab eis petant, sicut antè nos venirent.»
»Si voulons que sé prouvende ou autre bénéfice eschiet, tandis comme nous tendrons la régale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent par le conseil de frère Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il pourront à personnes honnestes et bien lettrées, toutesvoies sans[93] les dons que nous avons fais à aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos lettres pendans[94]; et si commandons à tous nos prélas et à tous nos hommes qu'il ne donnent toultes né tailles, tandis comme nous serons au service Nostre-Seigneur.
Note 92: Bernard, prieur de Grantmont.
Note 93: Sans. Saufs.
Note 94: Pendans. Scellés.
»Sé Dieu faisoit de nous sa volenté, qu'il avenist que nous mourissons, nous défendons expressément à tous nos hommes de nostre royaume, clers et lais, qu'il ne donnent toultes né tailles jusques à tant que nostre fils, que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de leur avoir. Les églyses luy feroient telle ayde comme elle sont acoustumées.
»Après nous deffendons à nos baillifs et à nos prévos qu'il ne preignent de nulluy né corps né avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre, pour homicide, pour rapt et pour traïson. Après, nous commandons que toutes nos rentes et nostre service soient apportés à Paris, à trois paiemens et en trois saisons. Le premier à la feste de saint Remy, le second à la Chandeleur, le tiers à l'Ascencion: si soient livrés à nos bourgeois de Paris[95] et à Pierre le maréchal.
Note 95: Les six bourgeois désignés plus haut pour tenir à Paris la place des baillis et prévots. Rigord donne l'initiale de leurs noms: T. A. E. R. B. N.
»Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en lieu de lui; Adam nostre cler sera présent à recevoir les receptes de nostre trésor et les retendra en escript et seront mis en trésor au Temple. Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant envoyé de nostre avoir comme nous manderons par lettres.
»S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne, l'archevesque, l'évesque de Paris, l'abbé de Saint-Victor, l'abbé de Cernay[96] et frère Bernart devisent nostre trésor en deux parties. De l'une il départiront, selon leur esgart, à rappareillier les églyses qui sont destruites par nos guerres en telle manière que le service de Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moitié mesme il départiront à ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de celle moitié il donront là où il voudront et là où il cuideront qu'il soit mieux employé, pour le remède de nostre ame, du roy Loys nostre père et de tous nos ancesseurs.
Note 96: L'abbé de Cernay. Guy, abbé de Vaux-Sernai, dans le diocèse de Paris, et depuis évêque de Carcassonne.
«De l'autre moitié nous commandons à tous ceux qui gardent nostre trésor et à nos hommes de Paris qu'elle soit gardée pour la nécessité de nostre royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions, nous commandons que nostre avoir fust départi pour Dieu, pour nostre ame et pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes que nous avons devant nommées. Si commandons que tantost comme l'en sauroit la certaineté de nostre mort, que nostre avoir fust porté en la maison à l'évesque de Paris et fust là bien guidé, jusques à tant que l'en eust fait ce que nous avons ordonné.
«Après, nous commandons à la royne et à l'archevesque qu'il retiengnent en leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyennés et des autres dignités, jusques à tant que nous soyons retournés du service Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le conseil frère Bernart à l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, à ersonnes qui soient dignes et souffisans.
«Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il soit confermé de l'autorité de nostre séel et du caractère du nom du royaume. Ce fu fait à Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la présence de ceux de qui les noms sont cy nommés et les sceaux sont cy escris: Le conte Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps que la chancellerie estoit vague.»
Note 97: L'ordonnance latine diffère un peu dans le nom des signataires: «S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis buticularii; S. Mathæi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data vacante cancellaria.»
Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cité qu'il avoit si chière fust toute fermée de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien assises et bien ordonnées, et de portes hautes et fortes et bien deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps après. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les forteresses de son royaume fussent fermées souffisamment. Mais temps est désormais que nous retournons à nostre matière, et racomptons les choses qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent à Messines en la terre de oultre-mer.
Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy Richart brisa les convenances qu'il avoit à li.
Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes. Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry.
Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de Bretaigne.
Note 98: Jurèrent. Contractèrent promesse de mariage.
Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze deniers.
Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient paisiblement, sans luy faire grief né dommage.
Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust. Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier passage de mars.