—Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.
Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant:
—Adieu, me dit-elle.
Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore:
—Adieu!...
J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre sa voix.
En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.
15 mai.
Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons, j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de m'épouvanter.
Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée, caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs; j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en caressant des idoles de leur fantaisie. Illusion! mais, sans illusion, je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence. Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur infidèle.
21 mai.
Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses. Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole... La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et l'obscurité.
25 mai.
Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes; tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!... oui, nous nous reverrons!
O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente, certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!» Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement; car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde, et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole, qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, a tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu, et tondu jusqu'au vif...
Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de roses.
—Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle. J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais, demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort en prend.
—Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.
—J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une couronne nouvelle.
Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles, et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune fille folle!...
Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre... j'étouffe comme en un tombeau.
J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des rochers que je dominais...—Au milieu de la terrible majesté de la nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.
Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et, haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour enlever du nid ses petits.—La désolation, les plaintes, la mort de ces pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi, va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?... Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être dans peu de temps nous reverrons-nous.—Tout, oui, tout ce que l'homme croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont, tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...
Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les larmes et la mort...
Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille; et maintenant... Ah!...
Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah! qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.
Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui, diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent, la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me dis, comme une espérance:
—Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de nos amours.
Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement: «Il était homme et malheureux.»
26 mai.
Il revient, Lorenzo, il revient.
Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au plus...
27 mai.
Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de quelque idole créée par ma fantaisie.
Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes; peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur... moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence: «Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...
O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et sachant que je te laisse innocente.—Malheureux ensemble,... si tu ne peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu m'aimais comme je t'aime!
Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela... et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et presque de la toute-puissance de Dieu.
28 mai.
Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil, l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais, si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!... j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.
29 mai, au matin.
O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres, pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments n'auraient jamais dû naître,—ou n'auraient jamais dû s'éloigner... Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté, abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux tourments.
Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant, la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur... Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela finisse...
29 mai, au soir.
Fuir,—oui, fuir,—mais où?—Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...—Sans elle voudrais-je de cet enfer?—Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller: elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié:
—Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues?
Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas:
—Pourquoi te tais-tu toujours?...
Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.»
2 juin.
Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,—me dévore,—m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents ans; tout tombe ici-bas.
Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;—je m'arrête devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la poussière enlevée par le vent.—Que l'univers gémisse avec moi.
Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les yeux noyés dans les ténèbres de la mort.
Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image—partout où je vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!—Pourquoi elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...
———
LORENZO AU LECTEUR
Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.
La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne, et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.
Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis. Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté. Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite, et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il l'interrompit:
—Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître en moi.
Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui, pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse, qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.
Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères comme son âme.
Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles, puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes; Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes du changement d'Ortis.
Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de Saül. Alors, il parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif, après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:
Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort,
Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort,
Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...
Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter, puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:
—O ma mère! ma mère!...
Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle; Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude. Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut, et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se tourne vers Thérèse.
—O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous perdre tous?
A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras de son père et lui avoua tout.
Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens ces détails de la bouche même de Thérèse.
Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée:
—Mon père sait tout.
Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé son domestique, se jeta tout habillé sur son lit:
Peu de temps après, il se leva et écrivit.
———
Minuit.
Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.
Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la langueur de la mort...
Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer, et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa, et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui, pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.
Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua, parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur...
Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!...
———
Deux heures du matin.
Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides rayons...
Au point du jour.
Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour réensanglanter mes blessures...—Dieu ne me hait pas, il me condamne cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime?
Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître!
Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas, parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de toi.—Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu délivreras mon âme.—Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si, pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être plongée dans la misère?—Elle te craint sans espérer en toi, elle ne désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu! que je te retrouve et que je te vois!
Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème! faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos, tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?
———
Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami. Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T*** lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T*** m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors, il l'interrompit.
—Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit, inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...
—Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.
Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après quelques minutes:
—O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!
—Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse, vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!... J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse, de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit, son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure, au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le père le plus malheureux qui ait jamais existé.
Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre dangereuse.
Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à sa santé.
C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même, arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...
Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons de la lune.
En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:
———
Neuf heures.
Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est beaucoup, crois-moi.—Profitons de ce peu de moments que la raison me laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars, Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et, quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure! Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur, le Ciel—non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,—mais qu'il ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi. En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant que tu t'aperçusses que je t'aimais,—quand j'étais encore innocent de cœur envers toi,—tu m'assistais dans ma maladie.
Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.—Toutes ces choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi... hélas! je me croyais plus de courage...
Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié, ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel, que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre amour;—alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.
Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre qui te recouvrira!... Adieu!...
———
Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***:
———
Monsieur et ami,
J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que je fusse parti sans lui laisser un adieu,—car, hier, de toute la journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,—voici, annexé à cette lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté, monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous souviendrez toujours de moi.
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M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme entièrement revenu à lui.
Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes feuilles.
———
Rovigo, 20 juillet.
Je l'admirais, et je me disais à moi-même:
—Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?
Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant...
Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du destin. Adieu...
Ferrare, 20 juillet au soir.
Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter, m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!... Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort coûterait d'amères larmes...
Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour, lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo... alors!...
Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous abandonne?...
Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne! Je vous obéirai à tous...
Pendant la nuit.
Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait voir, moi,—moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.—Oh! je ne veux pas te le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes, aucune consolation en nous-mêmes.—Pour moi, je ne sais que supplier Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.—Cependant, en mon désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.
Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe accuser et troubler tes os... Aie pitié!...—Oh! tu ne m'écoutes pas... tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez... votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je délire! oh! je suis un assassin!...
Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!... Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et l'obscurité de la mort...
Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse; pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots, il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel, j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes... Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs, mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah!
Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent! et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis ensanglanté par un meurtre...
Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes dont les mains sont encore chaudes de sang...
Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi! n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie...
Bologne, 24 juillet, dix heures.
Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume, fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo, aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...
Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?... L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo! je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi, Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même.
Bologne, 28 juillet, pendant la nuit.
Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu! mon Dieu!...
Bologne, 12 août.
Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc aussi?...
Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi; ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule, et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de cinquante-six livres[4]. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les crimes seraient-ils aussi communs, et les prisons et les bourreaux aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine, m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo, je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des malheureux...—Et où aller?...
Florence, 27 août.
Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh! combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge l'humaine espèce.
Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais en esprit au milieu des applaudissements des générations futures... Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon cœur gâté là—jusqu'au fond.
Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde... Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la première pierre.
Florence, 7 septembre.
Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère, ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi, je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur... Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course, franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont ils étaient couverts,—et, traversant les prairies pour arriver au sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines, réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes gémissements et mes invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire, alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis.
Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence mortelle: «Thérèse a juré...»
Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu.
Florence, 17 septembre.
Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois... Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser.
Oh! mes espérances!—Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste abandonné dans la solitude de ma douleur...
A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.—Mon cœur et mes gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir.
Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit:
«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pleurant, m'ordonne de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.»
Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour jamais...
Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort, je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute manière il m'appelle à lui;—mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma douleur, et tu ne t'es que trop faite malheureuse pour moi et par moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur que je puisse trouver contre mon amour.—Être la cause de tes chagrins est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre...
Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi?
Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue, Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!...
Florence, 23 septembre.
C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant...
C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions contre lesquelles ne peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns, tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal; errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou la tombe! Il y a encore l'avilissement,—c'est vrai!... l'avilissement par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se vend, et par lesquels un jour il sera vendu.
J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles: c'est là que les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et, dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles, rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez, tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi... Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul, et de nuit, je revois autour de moi ces spectres... et, parmi eux, un plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de te secourir?
Milan, 27 octobre.
Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?... Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées. Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées.
Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la vieillesse.
Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et prêt à sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arrêta, et, s'appuyant sur son bâton, me posa la main sur l'épaule.
—O mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce généreux cheval, qui sent encore le feu de la jeunesse; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus se relever que sous le fouet de la Fortune.
Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'être forcé, après soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant.
Milan, 11 novembre.
J'ai demandé à un libraire la Vie de Benvenuto Cellini.
—Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu.
Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de l'avilissement de ceux qui les ont dictés. Les Démosthènes cisalpins ont discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la république les langues grecque et latine; ils ont mis au jour une loi dont l'unique but est d'éloigner de tout emploi public le mathématicien Gregorio Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit contre la liberté, avant qu'elle fût décidée à se prostituer comme elle l'a fait en Italie; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour elle, et, quelle que soit leur faute, l'injustice de la punition les absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner.