Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure, épargne-moi ton refrain habituel: Ortis, Ortis, ton intolérance te rendra misanthrope. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison; je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable, que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me dis à moi-même:

—Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité?

Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la disposition de cette tourbe fausse et méchante.

Padoue, 23 décembre.

Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie. Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là... hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans que je l'ai quitté.

Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo, sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui, dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard. Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en trébuchant...

Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai raison.

Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.—Je ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu, Lorenzo.

Des monts Euganéens, 3 janvier 1798.

Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne pouvons éviter?

Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin; mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité. Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme elles pourront: en attendant,

Je sens mon air natal, et mes douces collines
Montent à l'horizon!

10 janvier.

Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers jours d'avril, je penserai à partir.

19 janvier.

Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à tel autre;—ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature, et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but, elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner des lois à la création.

Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:

—O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes, annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de l'été et les glaces mortelles de l'hiver.

22 janvier.

Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui, en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid, entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la pauvre vieille. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit, nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je suivis ses traces imprimées dans la neige.

Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta, cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.

—Allez-vous bien loin, jeune fille?

—Non, monsieur, là, un demi-mille environ.

—Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins un.

—Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.

—Alors, laissez-moi donc porter les pains.

Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau. Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en appuyant ses pouces sur ses genoux.

—Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.

—Bonjour, me répondit-elle.

—Comment vous portez-vous, mère?

Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille, sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.

En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme, qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.

Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter, quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs, et quelquefois encore par le crime...

17 mars.

Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.—O frère! que tu me connais peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les irrite et en est irrité.—C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai: L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont désespérées, renaît tout-puissant.—Et j'en suis une preuve; mais qu'il y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui dans la tombe.

La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser, oui—les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur l'amour de la patrie,—le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour chers les périls, l'agonie et la mort;—et je suis un de ceux-là;—et toi aussi, Lorenzo.

Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette flamme que je voudrais éteindre en moi.—Je pleure, crois-moi, la patrie; je la pleure secrètement, et je désire

Que je répande seul mes larmes ignorées.

Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à notre égard.—Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien, né où se parle notre langue;—moi, d'une âme basse et cruelle, je n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées; n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle, assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique, apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue: et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État, qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera toujours ainsi mais je pleure ma patrie,

Qui me fut enlevée, et de telle manière,
Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.

Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.—Qu'un autre le croie; moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»

Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais, mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie. Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu, avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins esclave; une terre est possible sans habitants:—un peuple sans terre, jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions, sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je préférerais;—ni infamie ni servitude.—Être l'exécuteur de si cruels et souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais, j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des cadavres.

Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant, j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.—Certes, j'avais cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux, qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis, se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire toujours,—je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi. J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.

Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour de la patrie;—et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant, j'espère,—je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis: «Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie, s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche; mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.

Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman. Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui: l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se poignarder.

Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de vie;—ô courte peut-être, mais divine douceur!—et c'est ainsi que j'échappe à un désespoir complet.

Et, quand je suis près d'elle—d'un autre peut-être tu ne le croirais pas, Lorenzo; mais de moi, si!—alors, je ne lui parle pas d'amour: voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs des soirées entières. Elle travaille assise près de la table, silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;—mais cela arrive rarement;—et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir, tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie, n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant les malheureux voudraient se persuader immortelle.

Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé, j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.—Tu sais, toi, beaucoup mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.

3 avril.

Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude, nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur, deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence, nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la décrire.—Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche rosée, et envoya l'haleine vierge encore de la brise annoncer aux fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient, la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et vie de tout ce qui existe!

6 avril.

Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis longtemps.

Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu... Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis! m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage mortel que, moi-même, je me serais préparé?...

11 avril.

... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le vague de l'air.

—Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi.

J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord, soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les jeunes tiges.

—Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse.

Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse, n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en aperçut point et le laissa faire.

Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus.

«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres, je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre amoureuse.»

Je me tus...

—Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en fixant sur moi ses regards mélancoliques.

Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur ma main, qui serrait la sienne...

17 avril.

Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans, habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux, colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je lui rappelai cette campagne et ces jours...

—Oui, oui, me répondit-elle négligemment.

Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises, prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le bon goût de son épouse.

Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement:

—Il est mort!

—Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur elle des yeux égarés.

Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur de taches et de fautes.

Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels, ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.—Alors, il moralisa longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission, ne fit que l'aigrir encore davantage.

Je l'interrompis.

—Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste, qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune; mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit bientôt, quoique trop tard encore,

Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche.

—Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre avilissement et votre servitude?

—Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir; puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère?

—Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement.

Ils ne me répondaient pas.—Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs.

—Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu, qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité; car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la pusillanimité des bons.

La femme était attendrie au moins!

—Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir; mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si chatouilleux sur le point d'honneur.

—Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre conscience?

Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:

—Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur; orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les méchants.

Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant les mains dans les cheveux.

Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul, absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit, Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour; que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain mot!—O nécessité qui se transforme selon les passions et les circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui, loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière funèbre du désenchantement...

Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse, j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi, me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut nous repousser sans être une marâtre.

Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de tout le reste du monde?

O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle expression elle me tendit la main en me disant:

—Apaisez-vous, Ortis.

Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un ami!

—Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la douleur!...

O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste resplendissaient sur son visage.

29 avril.

Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent dans un torrent de lumière.

Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier.

Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup que d'écrire une lettre...

La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit:

—Poursuivez donc.

Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient plus rapide, je finis par bégayer.

—Lisez donc mieux, me dit-elle.

Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,—et elle sourit.

Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites, qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi, sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait, à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette. Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions? D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de bien.—Lis-les, toi.—Adieu.


FRAGMENT
DE L'HISTOIRE DE LAURETTE

«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a écrit sur les livres éternels:

L'homme sera malheureux.

»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur, il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié.

»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais pour les plantes desséchées?

»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé, et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur; alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui, se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...

»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure, et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:

»—Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de tous... de tous!...

»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?

»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où tu aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe, et où tu te serais endormie sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple et solitaire nature.

»Un soir d'automne,—où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les étoiles,—nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle sembla me dire:

»—Et toi aussi, tu m'abandonneras?

»Et alors, elle appela son chien.

»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:

»—Je le lui rendrai demain, me dis-je.

»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux, de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même le dernier adieu.

»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:

—»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.

»Je tire son mouchoir!

»—Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait été formé par la seule nature...

»—J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma demeure.

»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce que je viens d'écrire.

»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et, depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée sur la tête de sa fille!—O Laurette, tu as laissé dans mon âme le souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point; mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas les hommes heureux, fuyez-les...»

4 mai.

As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd dans la contemplation de sa beauté.

8 mai.

«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu.

Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?...

J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait, pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir, les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la faim dont les menace le prochain hiver.

11 mai.

Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles; ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens, il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous, et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.

Or, écoute:

J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée, promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié. Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui me regardait avec colère.

—Que faites-vous là? me dit-il.

—Vous le voyez, je me repose.

—Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la crosse de son fusil.

—Et pourquoi?

—Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles, et ne venez pas fouler l'herbe des autres.

Et, s'en allant:

—Faites qu'à mon retour je vous y trouve!...

Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord, je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,—si vous en avez!... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe. Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du dîner.

En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la matinée.

—Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant. Si jamais... Vous vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon.

—Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé.

Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et tantôt tempête?...

Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une action qui dérive peut-être de...—que sais-je?—en pareille circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les passions et toutes les misères de mon espèce.

Cependant, le paysan poursuivait:

—J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous connaissais pas, et des laboureurs qui fauchaient du foin dans le pré voisin m'ont averti de ma méprise.

—Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année?

—Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu!

—Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas.

—Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense!

Et il s'en alla.—Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables, quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour tous ceux qui ont affaire à eux.

Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?... Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où paissent tranquillement les troupeaux!...

12 mai.

Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!... alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme retenu par une main divine...

—C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...

A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel, existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?... Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de l'aimer... éternellement... immensément!...

14 mai.

Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste, plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais. Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière, et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me consoler!...

Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu; les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs, la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et, de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.

Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise, je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête, mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les antiques pères du village.—Dormez en paix, froides reliques! la poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit. Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme qui ne la craint pas!...

J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des sanglots, j'invoquais Thérèse!...

14 mai.

Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;—quand tout à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant, accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois... Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes, taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.

—Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux, pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères mortelles.—Oh! quand on aime vraiment!...

Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!...

Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait agitées se calmait peu à peu.

—Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...

Thérèse soupira et sourit tout ensemble.

La montée l'avait fatiguée.

—Reposons-nous, me dit-elle.

L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux lucioles qui venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier; j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre. Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...

Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force? Heureuse soirée!...

14 mai, onze heures.

Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible; écoute: ma bouche est encore humide de son baiser; mes joues sont encore inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime!... Laisse-moi, Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis!

14 mai, au soir.

Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant.