Oui, sans lui dire d'où vient cet argent.

LEMERLE.

Volontiers, monsieur.

LERMITE.

Seulement, je n'ai que cent francs.

LEMERLE, se fouillant.

Voyons, j'ai peut-être... non... trois louis... ah! si! voilà dix francs, quarante et dix cinquante. Voici, monsieur.

LERMITE.

Merci.

LEMERLE.

C'est moi qui vous remercie pour lui.

LE DOCTEUR MATHIEU, entrant, à Lemerle.

Maître, c'est vous qui avez plaidé pour Crainquebille? Je vous cherchais.

LEMERLE.

Oui, monsieur... le docteur David Mathieu. Vous avez témoigné pour nous.

LE DOCTEUR MATHIEU.

Pourriez-vous remettre ces cinquante francs à votre client pour acquitter l'amende?

LEMERLE.

Avec grand plaisir. Mais j'ai déjà reçu cinquante francs de monsieur (il montre Lemerle.) pour la même destination.

LE DOCTEUR MATHIEU.

Ah!... Monsieur.

Inclinations. Silence.

LEMERLE, tenant dans chaque main les cinquante francs de Lermite et les cinquante francs du docteur.

Qu'en pensez-vous, messieurs?

LE DOCTEUR MATHIEU.

Eh bien... cinquante francs pour l'amende.

LERMITE.

Oui, et cinquante francs quand il sortira.

LEMERLE.

Parfait! Comptez sur moi, messieurs...

Il salue et sort. Petit silence. David et Lermite se saluent sympathiquement. David va pour sortir, suivi à quelques pas de Lermite. David s'arrête sur le seuil presque, se retourne vers Lermite qui est près de lui. Les deux hommes disent ensemble, la main tendue: «Voulez-vous me permet...» Ils sourient, se serrent cordialement la main, avec, toutefois, un peu de mélancolie. David sort.

L'HUISSIER, annonçant.

Le Tribunal!

LERMITE.

Ça recommence.

TROISIÈME TABLEAU

La nuit.

SCÈNE PREMIÈRE

LE MARCHAND DE MARRONS.

Chaud! chaud! les marrons!...

Il sert un sou de marrons à un gosse.

CRAINQUEBILLE, sortant de chez le marchand de vin sur un bruit de dispute.

Eh bien, quoi! parce que je demande un verre à crédit!... Est-ce que c'est une raison de me traiter comme un malfaiteur.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué.

CRAINQUEBILLE.

Je vous demande un peu s'il ne pouvait pas me donner un verre à crédit. Il m'a assez volé quand j'avais de quoi. Voleur! oui, voleur!... Je ne vous l'envoie pas dire.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Ça sort de prison et ça traite le monde de voleur!

ALPHONSE, douze ans, sort de chez le marchand de vin et dit à Crainquebille sur le ton de la plus douce politesse.

Dites donc, monsieur, c'est-il vrai qu'on est bien à l'ombre?

CRAINQUEBILLE. Sale gosse!... (Pied au cul. Alphonse rentre en pleurnichant.)

C'est ton père qui devrait être en prison au lieu de s'enrichir à vendre du poison.

LE MARCHAND DE VIN, suivi de son fils.

Si vous n'aviez pas de cheveux blancs, je vous corrigerais pour vous apprendre à battre mon fils, (à son fils.) Rentre, vermine, (ils rentrent.)

CRAINQUEBILLE, au marchand de marrons.

Hein, crois-tu!...

LE MARCHAND DE MARRONS.

Qu'est-ce que tu veux? Il a raison: on ne doit pas battre les enfants des autres, ni leur reprocher leur père qu'ils n'ont pas choisi... Depuis deux mois que tu es sorti de là-bas, mon vieux Crainquebille, tu n'es plus le même, tu es mauvais coucheur, tu es mal embouché. Ça ne serait encore rien. Mais tu n'es plus bon que pour lever le coude.

CRAINQUEBILLE.

J'ai jamais été fricoteur, mais faut comme ça, de temps en temps, que je boive un verre pour me donner des forces et pour me rafraîchir. Sûr que j'ai quelque chose de brûlé dans l'intérieur. Il n'y a encore que la boisson comme rafraîchissement.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Ça ne serait encore rien, mais t'es mou, t'es feignant. Un homme dans cet état-là, autant dire que c'est un homme par terre et qui peut pas se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.

CRAINQUEBILLE.

C'est vrai! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme, quoi! Qu'est-ce que tu veux? Ils m'ont arrêté pour avoir crié: «Mort aux vaches!» C'était pas vrai. Y a un médecin décoré qui leur a dit que non. Ils n'ont rien voulu savoir. Par exemple, les juges sont bien polis, pas un gros mot, mais on peut pas s'expliquer avec eux. Ils m'ont donné cinquante francs, y m'ont étouffé ma voiture qu'il m'a fallu quinze jours pour remettre la main dessus. Tout ça, c'est vraiment extraordinaire. Je le jure, c'est comme si j'étais allé au théâtre.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Ils t'ont donné cinquante francs? Ça, c'est nouveau; ça ne se faisait pas autrefois.

CRAINQUEBILLE.

Faut être juste. Ils m'ont donné cinquante francs de la main à la main. Et puis, la prison, c'est convenable. On peut pas dire le contraire. C'est bien tenu, c'est propre. On mangerait par terre. Mais, quand on sort de là, pas moyen de travailler, pas moyen de gagner un sou. Tout le monde vous tourne le dos.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Je vais te dire: change de quartier.

CRAINQUEBILLE.

Madame Bayard, la cordonnière, qui fait une gueule quand je passe. Elle m'affronte et c'est elle qui est cause que j'ai été ramassé. Le plus fort, c'est qu'elle me doit quatorze sous. J'y aurais réclamé tout à l'heure, mais elle avait une cliente. Attends un peu, elle ne perdra rien pour attendre.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Où vas-tu?

CRAINQUEBILLE.

Je vais lui causer, à madame Bayard.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Tiens-toi donc tranquille.

CRAINQUEBILLE.

Comment, j'ai bien le droit de lui réclamer mes quatorze sous. Il me les faut, c'est-il toi qui me les donneras? Si c'est toi, faut le dire.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Ça, c'est impossible, la bourgeoise m'arracherait les yeux. Je t'en ai assez donné, des vingt sous et des quarante sous, depuis deux mois.

CRAINQUEBILLE.

Je peux pourtant pas crever comme un chien. J'ai pus un centime.

LE MARCHAND DE MARRONS, le rappelant.

Crainquebille!... Sais-tu ce que tu devrais faire?

CRAINQUEBILLE.

Quoi?

LE MARCHAND DE MARRONS.

Tu devrais changer de quartier.

CRAINQUEBILLE.

Ça, c'est pas possible. Je suis comme la chèvre; faut qu'elle broute où qu'elle est attachée, faut qu'elle broute quand il n'y aurait que des cailloux.

Madame Bayard reconduit sa cliente; quand celle-ci a tourné le coin de la rue, madame Bayard vient tout droit à Crainquebille et l'apostrophe vivement.

MADAME BAYARD.

Qu'est-ce que vous me voulez, vous?

CRAINQUEBILLE.

Vous avez beau me regarder avec des yeux comme des pistolets... Je veux mes quatorze sous.

MADAME BAYARD, tombant des nues.

Vos quatorze sous?

CRAINQUEBILLE.

Oui, mes quatorze sous.

MADAME BAYARD.

D'abord, je vous défends d'entrer dans mon magasin, comme tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que ces façons?

CRAINQUEBILLE.

C'est bon! C'est bon! mes quatorze sous!...

MADAME BAYARD.

Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D'ailleurs, apprenez ça: on ne doit rien à des gens qui ont été en prison.

CRAINQUEBILLE.

Purée!

MADAME BAYARD.

Malotru!... Ah! si j'avais encore mon mari...

CRAINQUEBILLE.

Si t'avais ton mari, espèce de râleuse, je lui botterais soigneusement le derrière pour t'apprendre à voler le monde, et à l'insulter ensuite.

MADAME BAYARD.

Y a donc pas d'agents? (Elle se barricade soigneusement chez elle.)

CRAINQUEBILLE.

Garde-les, mes quatorze sous, garde-les, voleuse!

LE MARCHAND DE MARRONS.

Voleur, voleuse, t'as que cha dans la bouche. Tout le monde est voleur, que tu dis. C'est vrai et c'est pas vrai. Je vas t'expliquer. Tout le monde veut vivre et on peut pas vivre sans faire tort aux autres; cha c'est pas possible... alors...

LA SOURIS.

Bonsoir, la compagnie.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Bonsoir, la Souris.

LA SOURIS.

Ça va-t-il mieux, père Crainquebille? Vous me remettez pas? La Souris. Pourtant, vous me connaissez bien. Vous m'avez donné une poire, même qu'elle était blette.

CRAINQUEBILLE.

C'est possible.

LA SOURIS.

Je vas me reposer. Je loge ici. Je suis las. Dame, quand on a trimé toute la journée. J'ai crié la Patrie, la Presse, le Soir, j'en ai la gueule abîmée. Quand j'aurai cassé ma croute, je me mettrai dans le plumard. Bonsoir la compagnie.

LE MARCHAND DE MARRONS.

T'en as pas de plumard.

LA SOURIS.

Pas de plumard? Venez-y voir. Je m'en suis fait un de plumard, avec des sacs et des copeaux.

CRAINQUEBILLE.

T'as de la chance, môme. Moi, il y a deux mois que je n'ai couché dans quelque chose de doux, (La souris rentre.) C'est vrai! Ils m'ont expulsé de ma soupente. V'là trente nuits que je couche dans une remise, sur ma charrette. Il a pas décessé de pleuvoir, la remise a été inondée. Pour pas être noyé, il faut se tenir à croupeton sur les eaux empoisonnées, avec les chats, les rats et les araignées grosses comme des potirons. Et v'là que, cette nuit, le tuyau de l'égout a crevé; les voitures, elles nageaient dans la gadoue, misère! Et même, on a mis un gardien pour pas qu'on entre, parce que le mur remue. Il est comme moi, le mur, il tient plus debout. (Il voit madame Laure entrer chez le marchand de vin.) Tiens! madame Laure.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Madame Laure, c'est une femme rangée et convenable, et qui a de la tenue pour son état. Elle ne boit pas sur le zinc. Je te parie qu'elle va ressortir avec un litre, pour consommer chez elle avec ses connaissances.

CRAINQUEBILLE.

Madame Laure! je la connais comme si je l'avais faite. C'est une cliente. Sais bien que c'est une femme comme il faut.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Et une belle femme! Malin! (Sort du troquet madame Laure.) Tiens, qu'est-ce que je te disais?

CRAINQUEBILLE.

Bonjour, madame Laure.

MADAME LAURE, au marchand de marrons.

Vingt centimes de marrons. Et bien chauds.

CRAINQUEBILLE.

Vous me remettez pas, madame Laure? Le marchand de poireaux.

MADAME LAURE.

Je vois bien, (au marchand de marrons.) Ne me les tirez pas de votre sac. On ne sait pas depuis combien de temps ils sont là à refroidir.

LE MARCHAND DE MARRONS.

Ils sont bouillants, ils me brûlent les doigts.

CRAINQUEBILLE.

Vous avez de la peine à me remettre parce que je n'ai pas ma voiture. Ça change les personnes, des fois... Et ça va toujours comme vous voulez, madame Laure? (Il lui louche le bras.) Je vous demande si ça va toujours comme vous voulez?

MADAME LAURE.

Eh! l'Auverpin, allons, vite mes châtaignes. J'ai de la compagnie qui m'attend. C'est fête aujourd'hui. Je ne reçois que des gens que je connais.

CRAINQUEBILLE.

Ne me faites pas d'infidélités, madame Laure. Vous êtes regardante, mais vous êtes une bonne pratique.

MADAME LAURE, au marchand de marrons.

Servez vite. C'est pas agréable d'être accostée par un individu qui s'est fait ramasser.

CRAINQUEBILLE.

Qu'est-ce que vous dites?

MADAME LAURE.

Je vous parle pas.

CRAINQUEBILLE.

Tu dis que je me suis fait ramasser, poison! Eh ben, et toi? Tu n'as pas été dans le panier à salade?... Si j'avais autant de pièces de cent sous que tu as été de fois dans le panier...

LE MARCHAND DE MARRONS.

V'là que t'engueules mes clientes à cette heure? Tais-toi ou je cogne.

MADAME LAURE.

Eh! va donc, vieux cheval de retour!

CRAINQUEBILLE. Dessalée, va! (Apparition d'un agent qui, immobile et muet, fait tomber la dispute. Madame Laure sort majestueusement.)

LA SOURIS, de la fenêtre.

Un bouchon! Taisez vos gueules; on peut pas dormir.

CRAINQUEBILLE.

Pour sûr que c'est une morue, et même y a pas plus morue que cette femme-là.

LE MARCHAND DE MARRONS, remisant son poêle.

Pour attraper une personne dans le moment qu'elle se fait servir, faut avoir perdu le sentiment. Fous-moi le camp. Tu es heureux encore que je ne t'aie pas fait ramasser. (En s'en allant.) Un homme à qui je prête depuis deux mois des vingt sous et des quarante sous par semaine! Mais il n'a pas de savoir-vivre, quoi!

Le garçon marchand de vin met les volets.

SCÈNE II

CRAINQUEBILLE.

Eh! l'Auverpin!... l'Auverpin! écoute donc. Il se défile. Il veut rien entendre. Ce que j'ai contre cette morue-là, c'est que toutes font comme elle, toutes. Elles font mine de ne pas me connaître. Madame Cointreau, madame Lessenne, madame Bayard. Toutes, quoi!... Alors, parce que l'on a été mis pour quinze jours à l'ombre, on n'est plus bon seulement à vendre des poireaux. Est-ce que c'est juste? Est-ce qu'il y a du bon sens à faire mourir de faim un brave homme parce qu'il a eu des difficultés avec les flics. Si je ne peux plus vendre mes légumes, je n'ai plus qu'à crever... Vrai! J'aurais volé et assassiné, j'aurais la gale, que ça ne serait pas plus pire. Et le froid et la faim... J'ai pas mangé. Allons! crève! crève donc, père Crainquebille! Ah! il y a des moments où on regrette de n'être plus là-bas. (Un agent se tient immobile dans le fond. Crainquebille l'aperçoit et dit:) Ah! que je suis bête, puisque je connais le truc, pourquoi que je m'en servirais pas?... (Il s'approche doucement de l'agent qui est presque à l'avant-scène et d'une voix hésitante et faible:) Mort aux vaches! (L'agent regarde Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris. Un temps. Crainquebille, étonné, balbutie:) Mort aux vaches! que je vous ai dit.

L'AGENT.

Ce n'est pas à dire... pour sûr et certain que ce n'est pas à dire. A votre âge, on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin.

CRAINQUEBILLE.

Pourquoi que vous ne m'arrêtez pas?

L'AGENT, secouant la tête.

S'il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n'est pas à dire, y en aurait de l'ouvrage... et de quoi que ça servirait?

CRAINQUEBILLE, accablé, reste longtemps stupide et muet, puis, très doucement:

C'était pas pour vous que j'ai dit: «Mort aux vaches!», c'était pas plus pour l'un que pour l'autre que je l'ai dit. C'était pour une idée.

L'AGENT, avec une austère douceur.

Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n'était pas à dire parce que, quand un homme fait son devoir et qu'il endure bien des souffrances, on ne doit pas l'insulter par des paroles futiles... Je vous réitère de passer votre chemin.

SCÈNE III

LA SOURIS, par la fenêtre.

Papa Crainquebille! Papa Crainquebille! Papa Crainquebille!

CRAINQUEBILLE.

Hein? Qui est-ce qui parle sur ma tête? C'est-y un miracle?

LA SOURIS.

Papa Crainquebille!...

CRAINQUEBILLE.

Ah! c'est toi?

LA SOURIS.

Où que vous allez comme ça sans parapluie?

CRAINQUEBILLE.

Où que je vais?

LA SOURIS.

Oui...

CRAINQUEBILLE.

Je vais me jeter dans la Seine.

LA SOURIS.

Faut pas faire ça! Y fait trop froid. C'est trop mouillé.

CRAINQUEBILLE.

Qu'est-ce que tu veux que je fasse?

LA SOURIS.

Il faut se remuer, mon vieux papa. Il faut vivre.

CRAINQUEBILLE.

Pourquoi?

LA SOURIS.

Je ne sais pas, mais faut se dégrouiller. Ça ne dure pas tout le temps, la mistoufle. Vous en vendrez encore des choux et des carottes, c'est moi qui vous le dis. Venez avec moi. J'ai un pain, du saucisson et un litre. On soupera comme des millionnaires et je vous ferai un lit comme le mien, avec des sacs et des copeaux, et puis, on verra demain s'il fait jour. Allons, venez, mon vieux papa.

CRAINQUEBILLE.

T'es jeune, t'es pas encore gâté. Le monde est mauvais, t'es pas encore du monde. Gosse, tu peux te dire qu'à ton âge t'as sauvé un homme. Oh! c'est pas une si belle affaire. Y a pas lieu d'en être fier, ça ne urs de la lune, ça n'embellira pas la République. Mais t'as sauvé un homme.

Crainquebille, la tête basse et les bras ballants, remonte la scène sans plus dire un mot.


FIN