Title: L'Amérique sous le nom de pays de Fou-Sang
Author: chevalier de Charles Hippolyte Paravey
Release date: January 31, 2011 [eBook #35134]
Language: French
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IMP. DE HAUQUELIN ET BAUTRUCHE, RUE DE LA HARPE, 90.
SOUS LE NOM DE PAYS DE FOU-SANG,
EST-ELLE CITÉE, DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE,
DANS LES GRANDES ANNALES DE LA CHINE, ET, DÈS LORS, LES SAMANÉENS
DE L'ASIE-CENTRALE ET DU CABOUL,
Y ONT-ILS PORTÉ LE BOUDDHISME, CE QU'A CRU VOIR LE CÉLÈBRE
M. DE GUIGNES, ET CE QU'ONT NIÉ GAUBIL, KLAPROTH
ET M. DE HUMBOLDT?
DISCUSSION OU DISSERTATION ABRÉGÉE,
OU L'AFFIRMATIVE EST PROUVÉE,
DU CORPS ROYAL DU GÉNIE.
Ο Σὁλων, Σὁλων, Ἕλληνες ἀεἱ παῖδἑς ἐστε.
O Solon, Solon, vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfans.
Platon, Timée.
(Extrait du No de février 1844 des Annales de philosophie chrétienne.)
PARIS,
CHEZ TREUTTEL ET WURTZ,
Rue de Bourbon, no 17.
ET AU BUREAU DES ANNALES DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE,
Rue Saint-Guillaume (Fbg-S.-G.), no 24.
1844
A-T-ELLE ÉTÉ
CONNUE EN ASIE DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE[1].
Les savans de l'Islande et du Danemarck viennent de démontrer que les Scandinaves, longtems avant Colomb, visitaient les parties nord-est de l'Amérique, y trouvaient des vignes sauvages et du raisin, et même avaient pénétré plus au sud, jusque dans le Brésil actuel.
Avant ces recherches toutes modernes, l'illustre Buffon, dans son Discours sur les variétés de l'espèce humaine, avait reconnu, comme M. de Humboldt l'a vu aussi postérieurement, que les peuplades du nord-ouest de l'Amérique, et même du Mexique, avaient dû y venir de la Tartarie et de l'Asie centrale; et, s'appuyant sur les nouvelles découvertes des Russes, il traçait la route suivie par ces Asiatiques, les faisant arriver au nord-ouest de la Californie, à travers le Kamtchatka et la chaîne des îles Aléoutes.
De son côté, M. de Guignes, compulsant les annales de la Chine, et par elles éclaircissant toutes nos origines européennes, y trouvait un fort curieux mémoire sur le pays de FOU 扶 SANG 桑, ou pays de l'Orient extrême. Il s'aidait des lumières jetées par les Russes et les géographes les plus modernes sur les contrées extrêmes du nord-est de l'Asie; et, dans un savant travail inséré au T. XXVIII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres, il prouvait, autant qu'on le pouvait faire alors, que ce pays de Fou-sang, connu dès l'an 458 de J.-C., riche en or, en argent et en cuivre, mais où manquait le fer, ne pouvait être autre que l'Amérique.
Toutes les Cartes grossières et altérées à dessein, quant à la grandeur des contrées étrangères, que nous avons pu recueillir dans les livres ou les recueils rapportés de Chine, et antérieures aux cartes exactes du Céleste Empire, dressées ensuite par les missionnaires de Pékin, offrent, en effet, à l'est et au nord-est de la Chine, outre le Japon, marqué sous un de ses noms Gi 日 Pen 本 (Source du soleil), un amas confus de pays, dessinés comme de petites îles, sans doute parce qu'on pouvait y aborder par mer; et, parmi ces pays, dont l'étendue est diminuée à dessein, est marqué le célèbre pays de Fou-sang, pays sur lequel on a débité, en Chine, bien des fables; mais qui, dans la Relation traduite par M. de Guignes, se présente sous un jour tout à fait naturel, et ne peut s'appliquer qu'à une des contrées de l'Amérique, si ce n'est même, comme nous le verrons, à l'Amérique entière.
Nous n'avons connu ces anciennes cartes Chinoises, dressées de manière à présenter l'Europe elle-même, et toute l'Asie autre que la Chine, comme de très petits pays, que dans le voyage fait par nous à Oxford, dès 1830: nous les avons calquées à la Bibliothèque Bodléienne, et plus tard, notre savant ami, sir Georges Staunton, nous a donné une de ces cartes imparfaites.
De retour à Londres, nous y avons cherché et trouvé le texte chinois de la Relation traduite par M. de Guignes; car les ouvrages où elle se trouve étaient accaparés, à Paris, par certains sinologues. Nous avons copié ce texte; nous l'avons montré à M. Huttman, alors secrétaire de la Société asiatique anglaise. Il y reconnut, comme nous, une description de l'Amérique ou d'une de ses parties; et, dans la surprise qu'il en éprouva, il fit part probablement de nos recherches à M. Klaproth; car nous étions encore à Londres, quand ce savant prussien fit paraître, dans les Nouvelles Annales des Voyages, année 1831, une prétendue réfutation du Mémoire de M. de Guignes, réfutation qu'il nous adressa, en même tems qu'une lettre assez longue, que nous publierons peut-être un jour[2].
Ni cette lettre, ni cette réfutation imprimée ne changèrent nos convictions sur la justesse des aperçus du docte M. de Guignes. Nous le déclarâmes à M. Klaproth; et, comme il sentait sans doute lui-même la faiblesse des raisonnemens par lesquels il avait essayé de montrer que cette Relation du Fou-sang devait s'entendre du Japon, ce fut lui, nous le supposons, qui, postérieurement, voulant amener M. de Humboldt à ses fausses idées, fit insérer dans le T. X du Nouveau Journal asiatique de Paris, des Lettres du feu P. Gaubil, où ce savant missionnaire, sans nier cette Relation, discute les idées de M. de Guignes, et ne connaissant pas alors les Cartes dont nous parlons, semble ne pas admettre que l'Amérique, sous le nom de Fou-sang ou sous d'autres noms, ait été réellement connue des Bouddhistes ou Samanéens de la Haute-Asie, dès l'an 458 de Jésus-Christ.
Dès lors, cependant, nous eussions pu démontrer, par le calcul exact des distances en lys, données dans cette Relation traduite des Grandes Annales de la Chine, sur ce pays du Fou-sang, et en discutant la route suivie pour s'y rendre, que ce pays, même d'après les aveux de M. Klaproth et du P. Gaubil, sur les noms chinois donnés à la contrée si reculée du Kamtchatka, ne pouvait exister qu'en Amérique.
Suivant le samanéen ou le moine bouddhiste, qui fit connaître le Fou-sang aux Chinois, en 499 de notre ère, ce pays était à la fois à l'est de la Chine, et également à l'est d'une contrée demi-sauvage connue, dans les livres chinois, sous le nom de pays de Ta 大 han 漢 ou des grands Hans, nom appliqué déjà auparavant à la dynastie chinoise des Hans, établie en 206 avant notre ère après celle des Tsin.
Mais, d'après les relations chinoises, sur ce pays de Ta-han, où l'on pouvait aller, soit par mer, en partant du Japon et se dirigeant au nord-est; soit par terre, en partant du coude très prononcé vers le nord, que fait le grand fleuve Hoang-ho, dans le pays des Mongols, et passant au sud du lac Baïkal, et se dirigeant ensuite également au nord-est, ce pays, très éloigné de la Chine, ne peut être que le Kamtchatka, aussi nommé pays de Lieou-kouey, ou Lieu d'exil (lieou 流) des hommes pervers (kouey 鬼), dans d'autres Géographies chinoises.
Le père Gaubil, dans ces lettres mêmes publiées par M. Klaproth, l'admet pour le pays Lieou-kouey; car on dit ce pays entouré de trois côtés par la mer, comme l'est le Kamtchatka; et la distance où on le met, dans la géographie de la dynastie des Tangs, publiée aussi par ce savant missionnaire, ne peut convenir qu'à cette pointe extrême de l'Asie nord-est.
D'une autre part, discutant la position du pays de Ta-han, M. Klaproth lui-même, dans le mémoire que nous réfutons, p. 12me, déclare que ce pays de Ta-han a aussi été nommé pays de Lieou-kouey; et puisque ce lieu est le Kamtchatka, d'après le P. Gaubil, le pays de Ta-han répond donc aussi au Kamtchatka du sud, et non pas à la grande île Saghalien ou Taraïkaï, qui existe à l'est de la Tartarie et à l'embouchure du fleuve Amour, île où le veut mettre M. Klaproth, dans ses Recherches sur le Fou-sang.
C'était aussi dans le Kamtchatka que le célèbre M. de Guignes plaçait le pays de Ta-han, où les livres de la Chine, tels que le Pian-y-tien, vaste Géographie des peuples étrangers, précieux ouvrage que possède la bibliothèque du roi à Paris, figurent des hommes sauvages fort grands et à cheveux très longs et en désordre.
Et, quand le samanéen Hoeï-chin, venu du pays de Fou-sang, en Chine, et débarqué à King-tcheou, dans le Hou-pe, sur la rive gauche du grand fleuve Kiang, dit: que le Fou-sang est à la fois à l'orient de la Chine et à l'est du pays de Ta-han, ou du Kamtchatka, il est évident qu'il donne, du sud au nord, une très vaste étendue à ce pays de Fou-sang, puisque le Kamtchatka, même dans sa partie la plus australe, est très loin, au nord-est, de la Chine, en ne la prenant même que dans le nord, et encore plus loin du fleuve Kiang: il parle donc ici, non pas d'une île, même aussi grande que le Japon, mais d'un continent très étendu, tel que l'Amérique du Nord.
Aussi, quand nous avons communiqué le Mémoire de M. de Guignes et la prétendue Réfutation de M. Klaproth, au célèbre navigateur M. Dumont-d'Urville, dont la science déplore encore la perte fatale, ce savant qui, avant son dernier voyage, avait commencé par nos conseils l'étude des livres de géographie conservés en Chine, n'a-t-il pu s'empêcher de sourire de pitié en voyant que, par un véritable tour de force, de ce vaste continent M. Klaproth avait essayé de faire une simple contrée du Japon, pays qui, sous son nom véritable, est lui-même indiqué dans un autre passage des Grandes Annales cité par M. de Guignes, et où l'on décrit la route qui, de la Corée, menait par mer au pays de Ta-han. On touchait pour y aller au pays de Ouo ou du Japon qui, dès lors, était déjà connu des Chinois dans toutes ses parties; on abordait au nord le pays de Wen-tchin (île Saghalien); puis, cinglant à l'est, on arrivait au Ta-han ou au Kamtchatka, ailleurs nommé Lieou-kouei.
Un pays assez vaste pour être à la fois à l'orient de la Chine centrale et du Kamtchatka, ne peut évidemment être que l'Amérique du Nord; ce que n'avait pas dit M. de Guignes, mais ce qu'il devait sentir, et la distance même à laquelle on place le Fou-sang du pays de Ta-han ou du Kamtchatka, dans la Relation du samanéen, achève de le démontrer.
Il évalue, en effet, à 20 mille lys cette distance vers l'est du Ta-han au Fou-sang; et, comme les lys ont souvent varié en Chine, M. Klaproth essaie, en les supposant fort petits, de n'arriver ainsi qu'au Japon!! Mais comme la direction à l'est le gêne encore et le ferait tomber dans l'Océan, en admettant, comme il le fait, que le Ta-han n'est autre que l'île de Saghalien, il change, sans plus de façon, cette direction, et la porte vers le sud; de sorte que, de supposition en supposition, il arrive à conclure que la partie sud-est du Japon était cette contrée du Fou-sang, alors nouvelle encore, suppose-t-il, pour les Chinois.
Mais le P. Gaubil, qu'il invoquait ailleurs, pouvait même le détromper à cet égard et lui donner la valeur réelle de ces lys.
Dans son Histoire de la dynastie des Tang, qui a régné peu de tems après l'époque où les Grandes Annales ont transcrit ces Relations du Ta-han et du Fou-sang, il dit: «que l'on compte 15,000 lys entre la Perse et la ville de Sy-ngan-fou[3],» alors capitale de la Chine; la Perse étant en ces livres désignée sous le nom de royaume de Po-sse, et sa capitale devant être vers Passa-garde et Schiras ou Persépolis.
Or, vers le nord-est, les géographes de la dynastie Tang, comptent aussi 15,000 lys, pour la distance de Sy-ngan-fou, au pays de Lieou-kouey[4] (le même que le pays de Ta-han selon M. Klaproth), pays entouré par la mer de trois côtés, et qui est reconnu par le P. Gaubil, avons-nous dit, pour correspondre au Kamtchatka.
Si donc, sur un globe terrestre, on prend une ouverture de compas, entre la capitale Sy-ngan-fou, celle de la Chine alors, et Schiras ou Persépolis, capitale du Po-sse ou de la Perse, et qu'on reporte, à partir de Sy-ngan-fou, cette distance vers le nord-est, on doit atteindre la partie sud du pays de Kamtchatka, et c'est ce qui a lieu, en effet, avec une grande exactitude.
La valeur des lys est donc fixée, en grand, pour cette époque; de sorte que le tiers de cette ouverture représentera 5,000 lys, et qu'en les joignant aux 15,000 lys qui forment l'ouverture entière, on obtiendra d'une manière exacte, la distance de 20,000 lys, que la relation du Samanéen affirme exister à l'est, entre le pays de Ta-han et celui de Fou-sang, d'où il venait d'arriver.
A partir de la pointe sud du Kamtchatka, qui répond à ce pays de Lieou-kouey ou de Ta-han, portant alors vers l'est, sur le globe en question, l'ouverture de compas de 20,000 lys, on devra donc, si le Fou-sang est l'Amérique, atteindre au moins la côte ouest de ce nouveau continent, côte qui dès longtems abordée par les Asiatiques, a été, par une sorte de fatalité, la dernière explorée par les Européens. Or, c'est ce qui arrivera, en effet, et ce qui confirme, à la fois, les conjectures de Buffon, et les assertions, appuyées de cartes encore peu exactes, qu'avait émises M. de Guignes; car on parviendra ainsi au nord des Bouches de la Colombia, et non loin de la Californie.
Ce savant ne pouvait alors, parvenir à la même précision que nous; puisque, nous le répétons, les positions exactes des côtes nord-ouest de l'Amérique vers les îles Aléoutes, et même celles du pays du Kamtchatka, n'étaient pas encore bien rigoureusement établies; mais il n'en a eu que plus de mérite à reconnaître le premier, la valeur des lys pour cette époque, et à retrouver ainsi, dans les Géographies trop peu consultées de la Chine, des pays aussi nouveaux pour nous, que l'étaient alors le Kamtchatka et ce vaste continent d'Amérique, connu de tout tems par les peuples explorateurs de l'Asie Centrale, mais qui ne nous a été révélé que bien tard par le génie admirable et persévérant d'un illustre génois.
A l'aide de ces mêmes livres conservés en Chine, et qu'il est honteux pour les Européens, de ne pas avoir traduits encore, depuis plus d'un siècle qu'ils les possèdent, nous pourrions montrer que la Méropide d'Elien[5] n'était elle-même aussi, que l'Amérique du Nord; car l'invasion chez les Hyperboréens, dont parle cet auteur, ne peut avoir eu lieu, que du nord de l'Amérique, au Kamtchatka et aux rives du grand fleuve Amour, contrées où les anciens livres de la Chine font vivre une foule de peuples, dont les noms, en Europe, sont à peine connus en ce jour, bien que très curieux et tous significatifs.
Dès les tems les plus reculés, ayant reçu sans doute, des colonies de la Grèce et de la Syrie, ces heureux Hyperboréens, envoyaient au temple d'Apollon, à Délos, des gerbes du blé récolté par eux.
Hérodote et Pausanias nous nomment les peuples qui, de main en main, faisaient parvenir ces offrandes en Grèce; et, quand on combine ce qu'ils en disent, avec les notions sur ces mêmes peuples, qu'offrent les livres chinois, on acquiert facilement la conviction que le véritable pays des Hyperboréens, c'est-à-dire, des peuples du nord-est, ne pouvait être situé ailleurs que sur le fleuve Amour et vers la Corée, contrées à alphabet, très anciennement civilisées ou colonisées.
Par ces Hyperboréens, en rapport avec les nations féroces de l'Amérique du nord, nations que décrit Elien sous le nom de Machimos ou de guerriers, les Grecs des tems anciens, qui avaient porté la culture des céréales sur les rives de l'Amour, devaient donc avoir des notions sur ce Fou-sang ou monde oriental, vaste continent, qui, du côté de l'ouest, exploré par les Phéniciens de l'Égypte, et ensuite, par les Carthaginois, avait reçu le nom d'Atlantide.
L'imagination fleurie des Asiatiques avait pu broder bien des fables sur ces relations d'un monde si éloigné, et où l'on n'abordait pas sans courir de très grands dangers; mais les monumens si curieux de Palenqué dans le Guatimala, et ceux non moins importants qu'a dessinés M. de Waldeck, dans le Yucatan, démontrent positivement ces rapports antiques de l'Asie Centrale, des Indes et de l'Égypte à l'Amérique ou à la Méropide, véritable pays de Fou-sang.
Le Chan-hai-king, antique géographie mythologique de la Chine, le Li-sao et d'autres livres chinois débitent aussi des fables sur la vallée de Tang-kou ou des Eaux chaudes, d'où le soleil paraît sortir, se levant ensuite dans le pays de Fou-sang, où croissent des mûriers d'une hauteur prodigieuse; ils disent que les peuples du Fou-sang mangent les fruits de ces mûriers pour devenir immortels et pouvoir voler dans les airs, et que les vers à soie de ces arbres, énormes aussi, se renferment dans des cocons monstrueux de grosseur.
Toutes ces fables sont fondées sur le nom Sang 桑 du mûrier qui entre dans le nom chinois de l'Amérique ou du Fou-sang; et on se les explique quand on examine les monumens Mythriaques, sculptures de l'Asie occidentale, où l'on remarque toujours, sur la droite, le soleil se levant derrière un arbre, tel qu'un mûrier; ce qui n'est que la peinture même du caractère hiéroglyphique conservé en chinois, pour exprimer l'Orient, caractère qui se prononce Tong 東 et qui se forme en dessinant le symbole du soleil 日 gi, derrière celui de l'arbre 木 mo, le soleil à son lever, montrant en effet son disque derrière les arbres.
Tacite, dans sa Germanie, débite aussi des fables sur les pays où le soleil se couche, en faisant entendre, dit-il, des pétillemens lorsque ses feux pénètrent dans l'Océan, et cet admirable ouvrage n'en est pas moins lu et consulté tous les jours; et ces récits merveilleux n'ont point fait nier l'existence des pays dont il parle.
Mais la Relation du Samanéen Hoeï-chin, sur le Fou-sang, n'offre aucune de ces fables, et si elle place un arbre de ce nom en Amérique, elle le décrit comme un végétal à fruit rouge en forme de poire, arbuste dont les jeunes rejetons se mangent et dont l'écorce se prépare comme du chanvre, et donne des toiles, des habits et même du papier; car les habitans de ce pays avaient déjà une écriture, dit cette Relation, et l'on a retrouvé, en effet en Amérique, des livres et une écriture au Mexique, et ailleurs.
Dans les livres chinois de botanique, ce nom de Fou-sang, qu'on peut traduire par celui de mûrier secourable, utile, sens de Fou 扶, est donné maintenant à la Ketmie, ou Hibiscus rosa sinensis, plante venue de Perse en Chine, nous apprend le P. Cibot, et qui y a été greffée sur le mûrier.
Mais M. Klaproth serait porté à y voir, par quelque méprise, le mûrier à papier, dont on fait aussi, en effet, des étoffes et des habits, tandis que d'autres pourraient y trouver le Metl ou Maguey du Mexique, mais mal décrit; car cette plante donnait également des étoffes et un papier; elle procurait une sorte de vin et des alimens, et était éminemment utile.
Au vrai, ce nom Fou-sang exprime seulement le nom de l'Orient extrême; car dans l'antique géographie hiéroglyphique, le Royaume central se nommait, ainsi qu'on le fait encore en Chine, Tchong-hoa, ou Fleur du centre, du milieu; et les quatre contrées cardinales avaient le nom de Sse-fou, ou des quatre pays auxiliaires, comparés aux quatre pétales principales du Nelumbo, fleur mystique, fleur du milieu, Lotus sacré, type de l'antique Égypte[6] et de la terre par excellence.
L'Inde nous offre encore cette géographie symbolique; et les anciennes cartes chinoises nomment Fou-yu les contrées du nord; Fou-nan, celles du sud; Fou-lin, celles de l'ouest, c'est-à-dire, le Ta-tsin, empire romain; et enfin, Fou-sang, celles de l'est; or, à l'est de la Chine, n'existe que l'Amérique, comme pays étendu, et si le Japon a eu aussi ce nom de Fou-sang, c'est qu'il est à l'est de la Chine; mais il n'est pas le vrai pays de Fou-sang, dit l'Encyclopédie japonaise, qu'aurait dû consulter M. Klaproth, s'appuyant à tort sur ce nom reconnu faux pour ce pays.
Le Bananier, arbre Pis-sang des Malais, aurait pu aussi être encore un de ces arbres Fou-sang, types de l'orient, aussi bien que la fleur du Nelumbo, ou lotus rose d'Égypte, d'où l'on voit sortir le jeune Horus, c'est-à-dire, où naît le soleil; tout cela, nous le répétons, n'est qu'une suite naturelle des symboles employés, dans la géographie antique et hiéroglyphique, encore trop peu étudiée.
La Relation traduite par M. de Guignes, met aussi beaucoup de Pou-tao, c'est-à-dire de raisins dans le pays de Fou-sang; M. de Guignes avait traduit ces deux caractères séparément, et y avait vu des glayeuls Pou et des pêches Tao. M. Klaproth le rectifie avec raison; mais, par une singulière distraction, il oublie que les forêts de l'Amérique du Nord abondaient en Vignes sauvages de plusieurs espèces, et que les Scandinaves y avaient placé, dans le nord-est, le pays de Vin-land, ou du vin. Il va donc jusqu'à nier l'existence de la Vigne en Amérique; et, s'appuyant surtout sur ce passage, il veut que le Fou-sang soit le Japon, où la vigne, dit-il, existait depuis longtems, bien qu'en Chine elle n'ait été apportée de l'Asie occidentale qu'en l'an 126 avant notre ère. On voit donc, encore ainsi, combien sa réfutation de M. de Guignes, même lorsque ce dernier se trompe, était faible, et tout son Mémoire n'offre que des argumens de la même force.
Quand le Samanéen dit que le fer manque au Fou-sang, mais qu'on y trouve du cuivre, et que l'or et l'argent n'y sont pas estimés, vu leur abondance sans doute, il ne fait que nous apprendre ce que Platon avait dit déjà de l'Atlantique, et ce que répètent toutes les relations de l'Amérique; une rivière célèbre du nord de ce continent, porte encore le nom de Rivière mine de cuivre, et le cuivre est aussi très abondant dans le Pérou.
Il nous apprend, en outre, que les habitans du Fou-sang nourrissent des troupeaux de cerfs et font du fromage du lait des biches; et, dans les Encyclopédies chinoises et japonaises, comme aussi dans le Pian-y-tien, si l'on donne la figure d'un habitant du Fou-sang, on le dessine, en effet, occupé à traire une biche, à petites taches rondes; c'est même là, dans les deux encyclopédies, ce qui forme la caractéristique de cette contrée du Fou-sang. Déjà Philostrate, dans la Vie d'Apollonius, avait cité, dans l'Inde, des peuples nourrissant des biches pour leur lait, et la chose n'est pas assez commune pour ne pas être remarquée; mais ces troupeaux de biches ont aussi été retrouvés en Amérique de nos jours; car Valmont de Bomare, article Cerf, dit: «Les Américains ont des troupeaux de cerfs et de biches, errans le jour dans les bois et le soir rentrant dans leurs étables. Plusieurs peuples d'Amérique, n'ayant point d'autre lait, ajoute-t-il, que celui qu'ils tirent de leurs biches, et dont ils font aussi du fromage.»
Il semble donc, qu'il traduit par ces mots, ce que disait en 499 de notre ère, Hoeï-chin, sur les peuples du Fou-sang. Et si nous avons signalé aussi cet usage dans l'Inde antique, nous ne l'avons pas fait sans dessein, car ce même Samanéen affirme que la religion de Bouddha, religion indienne, avait, dès l'an 458 de notre ère, été portée dans le pays de Fou-sang, par cinq religieux du Ky-pin, ou de la Cophéne, contrée indienne; il dit que les peuples convertis dès lors par eux, n'avaient ni armes ni troupes, et (à l'instar des Argippéens, dont parle Hérodote) qu'ils ne faisaient point la guerre; il ajoute enfin qu'ils avaient une écriture, et le culte des images, c'est-à-dire qu'ils étaient de vrais Bouddhistes.
Ce qu'il dit des bœufs à longues cornes, portant de lourds fardeaux sur la tête, de chars attelés de bœufs, de chevaux et de cerfs, offre seulement, ce semble, quelque difficulté; mais les bœufs à crinières et à têtes énormes, de l'Amérique du nord, ont pu donner lieu à ce rapport inexact, et l'on a pu, bien qu'à tort, mais pour éviter de les décrire, donner le nom chinois Ma 馬, qui s'applique aux chevaux, aux ânes, aux chameaux, et qui forme la clef des quadrupèdes utiles de cette nature, aux Llama et Alpacas déjà domptés peut-être dans l'Amérique du Sud, comprise aussi dans le Fou-sang.
Il serait possible, d'ailleurs, que des chevaux, à cette époque, eussent été introduits déjà dans l'Amérique du nord-ouest, à peine connue de nos jours, et où l'on cite des peuplades qui s'en servent; et l'on a pu aussi y voir des attelages de rennes du Kamtchatka.
Il est vrai qu'on suppose que ces chevaux sont issus de ceux amenés au Mexique par les Espagnols; mais la chose n'est pas démontrée; et en supposant ceux-ci d'origine européenne, une épidémie, une guerre destructive auraient pu, depuis le 5e siècle, détruire les chevaux domestiques, amenés au Fou-sang, par les Tartares et les bouddhistes de l'Asie.
Ce peuple du Fou-sang n'avait encore alors, que des cabanes en planches, et des villages, comme on en a trouvé vers la Colombia, et au nord-ouest de la Californie; et pour obtenir une épouse, les jeunes gens du pays devaient servir leur fiancée, pendant une année entière. Or (dans la Collection de Thévenot) c'est précisément ce que dit Palafox de son indien de l'Amérique, indien dont il décrit les mœurs; et c'est ce qui existe aussi dans les contrées extrêmes du nord-est de l'Asie, contrées d'où on passait en Amérique, avons-nous dit.
D'autres détails de mœurs semblent empruntés à la civilisation chinoise, et spécialement le Cycle de 10 années, ou peut-être même de 60 ans[7], cycle portant les noms chinois des 10 kans, et servant à marquer les couleurs successives des habits du roi, couleur qu'on devait changer tous les 2 ans, ainsi que le prescrit pour l'empereur, en Chine, le chap. yue-ling du Ly-ky, ou livre sacré des Rites.
Mais ces cycles prétendus chinois, et qui ont donné les alphabets des peuples les plus anciens en Syrie, en Phénicie et dans l'Inde, comme dans la Grèce, ainsi que nous l'avons démontré ailleurs[8], ont pu être apportés au Fou-sang, aussi bien de l'Asie centrale ou de l'Inde que de la Chine, et ils n'ont jamais été inconnus aux bouddhistes ou samanéens.
Nous pourrions aussi discuter le son des noms donnés au roi et aux grands du pays de Fou-sang[9]; mais ces discussions nous entraîneraient trop loin. Nous nous bornons donc à discuter la fin de cette relation du Fou-sang.
«Autrefois, dit Hoeï-chin, la religion de Bouddha n'existait pas dans ce pays; mais sous les Song (en 458 de J.-C., date précisée ici), cinq Pi-kieou, ou religieux du pays de Ky-pin (pays où le P. Gaubil voit Samarcande, où M. de Rémusat voit l'antique Cophène vers l'Indus), allèrent au Fou-sang, apportèrent avec eux les livres et les images saintes, le rituel, et instituèrent les habitudes monastiques; ce qui fit changer les mœurs de ses habitans.»
Aussi, venant en Chine en 499, c'est-à-dire 48 ans après cette conversion du Fou-sang, Hoeï-chin, samanéen lui-même, déclare-t-il, qu'alors les peuples de cette contrée vénéraient les images des esprits, le matin et le soir, et ne faisaient pas la guerre.
On sait que le prosélytisme est un des devoirs qu'ont à remplir les religieux Bouddhistes; il n'est donc pas étonnant de les voir partir de l'Asie centrale, franchir les mers et les pays les plus dangereux, pour aller convertir les peuples encore sauvages de l'Amérique, pays déjà bien connu d'eux, et des Arabes et Perses de Samarcande.
C'est ce qu'on ne peut plus révoquer en doute, depuis que M. de Waldeck a dessiné, dans le Yucatan, un temple ou monastère antique, vaste enceinte carrée, accompagnée de pyramides analogues à celles des Bouddhistes du Pégu, d'Ava, de Siam et de l'archipel indien, et qu'on peut étudier dans tous leurs détails.
Une multitude de niches, où figure le Dieu célèbre, Bouddha, assis les jambes croisées, existe à Java, tout autour de l'ancien temple de Bourou Bouddha, et si l'on examine le temple du Yucatan, dont M. de Waldeck a publié les beaux dessins, on y reconnaît ces mêmes niches où est assis le même Dieu Bouddha, ainsi que d'autres figures d'origine indienne, telles que la tête affreuse de Siva, tête aplatie et déformée, qui surmonte chacune de ces niches.
Nous ne pourrions affirmer cependant que ces temples du Yucatan fussent aussi anciens que cette relation du Fou-sang, pays où l'on ne nous montre encore que des cabanes en bois; mais, persécutés par les Brahmes dans l'Inde et le Sind, les Bouddhistes ont dû, à plusieurs reprises, chercher un asile dans le Fou-sang ou l'Amérique, et peut-être même fuir à Bogota et jusqu'au Pérou, où les mœurs ont été trouvées si douces et si analogues à leurs mœurs.
De la même manière, ils adoucissaient les peuples encore sauvages des îles de l'archipel indien, et des pays compris entre l'Inde et la Chine, et ils y élevaient ces temples, ces pyramides qu'on y retrouve en débris, comme à Java, ou encore debout et vénérées, comme dans le Pégu et Siam.
La Chine avait reçu leur culte peu de tems après notre ère, sous Ming-ty, des Hans; la Corée, dès l'an 372 de Jésus-Christ; le Fou-sang, avons-nous dit, en l'an 458; et le Japon, enfin, seulement en 552, le recevant aussi de la Corée et du royaume de Pe-tsy, pays situé dans cette même contrée de l'Amour et de la Corée, ancien centre de civilisation.
C'était de la Corée, disent les livres chinois, qu'on allait par mer au pays de Ta-han, pour de là cingler à l'est, et arriver en Amérique, c'est-à-dire au Fou-sang. Dans ce voyage on relâchait au Japon, et sans doute on le contournait pour atteindre, au nord, l'île Saghalien, puis se diriger, à l'est, vers le Kamtchatka ou le Ta-Han.
Mais dans la curieuse Histoire des Chichimèques, publiée dans la collection de M. Ternaux, l'auteur, américain d'origine, Ixtlilxochitl, fait venir les Toltèques, par mer, du Japon en Amérique, abordant par les côtes nord-ouest, et dans des pays à terre Rouge, tels que le Rio del gila, où l'on cite encore un ancien monument, appellé la maison de Motecuzuma.
Il avait vu, à Mexico, des Japonais envoyés à Rome par les missionnaires; et dans ces Japonais modernes, il reconnaissait les traits et le costume des Toltèques dont il parlait; or, il fixait leur migration au 5e siècle de notre ère. Il se trouve donc parfaitement d'accord avec les Relations chinoises sur les divers voyages en Amérique; car on passait par le Japon, nous venons de le dire, quand de Corée on allait par mer au pays de Ta-han, pointe sud du Kamtchatka, latitude élevée où se rencontrent, on le sait, les vents d'ouest et du nord-ouest, vents qui poussent tout naturellement vers le Fou-sang, ou l'Amérique du nord, contrée située à l'est.
Monumens bouddhiques au Yucatan; histoires conservées par les Toltèques du Japon venus en Amérique; relations chinoises du pays de Ta-han et du vaste pays de Fou-sang, et qui nous sont données par les Bouddhistes, partis de ce pays d'Amérique, et qui par le Japon, venaient en Chine: tout est donc parfaitement d'accord; ce passage, par le Japon, expliquant d'ailleurs comment nous avons pu montrer, dès 1835, que les noms de Nombre et beaucoup de Mots de la langue des Muyscas sur le plateau de Bogota se retrouvent encore dans la langue actuelle des Japonnais[10].
De même que les Scandinaves avaient pu, à une époque plus récente, descendre de la côte nord-est du Nouveau-Monde, et du Vinland fondé par eux, jusqu'au Brésil dans l'Amérique du sud, où se sont retrouvés de leurs monumens; de même, mille ans avant les Espagnols, mais débarqués sur la côte nord-ouest, les Bouddhistes de l'Inde, alors persécutés par les Brahmes, les peuplades du Japon, et celles des rives de l'Amour, pays des anciens Hyperboréens, ont pu pénétrer au Mexique, au Yucatan, au pays de Guatimala et de Palanqué, au royaume de Cundinamarca, et enfin jusqu'au riche et pacifique royaume du Pérou. Le célèbre M. de Humboldt a très-bien indiqué les rapports de race et de civilisation, de cycles, mœurs, usages, qui unissaient les peuples de ces dernières contrées à ceux de la Tartarie et de l'Asie; mais en niant, d'après le P. Gaubil auquel l'Amérique était peu connue, et d'après M. Klaproth, l'identité de l'Amérique et du Fou-sang, il se privait de ses meilleurs argumens, et ne pouvait fixer aucune date précise pour ces migrations.
Nous espérons, s'il lit ce court Mémoire, qu'il rendra plus de justice à la vérité des aperçus du célèbre M. de Guignes, sinologue profond, dans les travaux duquel M. Klaproth avait puisé une grande partie de sa science, et que, pour cela même, celui ci n'aurait pas dû tant décrier!!
Nous avons voulu, dans ce succinct extrait de nos vastes travaux sur l'Amérique, rendre justice à ce docte et modeste auteur de l'Histoire des Huns. Comme lui aussi, de méprisables coteries nous oppriment; mais nous espérons qu'un jour, peut-être, on rendra plus de justice à des recherches qui ont consumé nos plus belles années.
Le cher de PARAVEY.
Août 1843.
[1] En lisant cette curieuse dissertation de M. le cher de Paravey, nos lecteurs ne doivent pas oublier que sa principale importance, pour nous, est qu'elle fournit les moyens d'expliquer comment quelque connaissance du Christianisme a pu arriver dans le Nouveau-Monde, beaucoup avant le voyage des Espagnols; et comment, par conséquent, on a pu trouver des souvenirs de la Bible au Mexique, des croix et autres symboles chrétiens sur les monumens découverts à Palenqué et ailleurs. C'est donc une bonne fortune pour nous que le nouveau travail de M. de Paravey, et nous l'insérons avec plaisir. (Note du Directeur des Annales de philosophie chrétienne).
[2] Voir à la fin de la présente dissertation cette relation du Fou-sang, extraite de cette réfutation de M. Klaproth.
[3] Mémoires concernant les Chinois, t. XV, p. 450.
[4] Ib., t. XV, p. 453.
[5] Hist., l. III, 18.
[6] Voir sur le Lotus sacré type de l'Egypte, Gramm. égypt. de Champol, et les Annales de philosophie chrétienne, t. VII, p. 343, 3e série.
[7] M. de Humboldt, en effet, a signalé chez les Muyscas du Plateau de Bogota en Amérique, l'usage du cycle de 60 ans et des institutions analogues à celles du Bouddhisme du Japon.
[8] Voir notre essai sur l'origine unique et hiéroglyphique des chiffres et des lettres. Paris, 1826, chez Treuttel et Wurtz, et dans les Annales, t. x, p. 8, l'article Origine japonaise des Muyscas, où se trouvent les figures de ces cycles, p. 109.
[9] Le titre du roi était I-ky, son qui rappelle le nom des Hic-sos, venus d'Asie, rois pasteurs d'Égypte; et la finale Ric, des noms des rois goths, aussi venus du nord de l'Asie; et peut-être encore celui de Cacique, des chefs des îles d'Amérique, comme celui des Arikis, ou rois des îles de l'Océanie.
[10] C'est la Dissertation sur les Muyscas, insérée dans les Annales, et citée plus haut. Elle a été aussi publiée à part sous le titre de Mémoire sur l'origine japonaise des peuples du plateau de Bogota. Chez Treuttel, à Paris.
Faite par un prêtre Bouddhique nommé Hoeï-chin au 5e siècle de notre ère, et extraite des grandes Annales de la Chine.
(Avertissement de M. Klaproth).
Le célèbre de Guignes, ayant trouvé dans les livres chinois la description d'un pays situé à une grande distance à l'orient de la Chine, à ce qu'il lui sembla, crut que cette contrée, nommée Fou-sang, pouvait bien être une partie de l'Amérique. Il a exposé cette opinion dans un mémoire lu à l'académie des inscriptions et belles-lettres, et intitulé Recherches sur les navigations des Chinois du côté de l'Amérique, et sur plusieurs peuples situés à l'extrémité orientale de l'Asie[11].
Il faut d'abord observer que ce titre est inexact. Il ne s'agit nullement dans l'original chinois que de Guignes a eu devant les yeux d'une navigation entreprise par les Chinois au Fou-sang; mais, comme on verra plus bas, il est simplement question d'une notice de ce pays donnée par un religieux qui en était originaire et qui était venu en Chine. Cette notice se trouve dans la partie des grandes Annales de la Chine[12] intitulée Nan-szu, ou Histoire du midi. Après la destruction de la dynastie de Tsin, en 420 de J.-C., la Chine fut pleine de troubles, dont il résulta l'établissement de deux empires, l'un dans les provinces septentrionales, l'autre dans celles du midi. Ce dernier a été successivement gouverné, de 420 jusqu'en 589, par les quatre dynasties des Soung, des Thsi, des Liang et des Tchhin. L'histoire de ces deux empires a été rédigée par Li-yan-tcheou, qui vivait vers le commencement du 7e siècle. Voici ce qu'il dit du Fou-sang[13].
«Dans la première des années young-yuan, du règne de Fi-ti de la dynastie de Thsi, un cha-men (ou prêtre bouddhique), nommé Hoeï-chin, arriva du pays de Fou-sang à King-tcheou[14]; il raconte ce qui suit:
»Le Fou-sang est à 20,000 li à l'est du pays de Ta-han, et également à l'orient de la Chine. Dans cette contrée, il croît beaucoup d'arbres appelés Fou-sang[15], dont les feuilles ressemblent à celles du Thoung (Bignonia tomentosa), et les premiers rejetons à ceux du bambou. Les gens du pays les mangent. Le fruit est rouge et a la forme d'une poire. On prépare l'écorce de cet arbre comme du chanvre, et on en fait des toiles et des habits. On en fabrique aussi des étoffes à fleurs. Les planches du bois servent à la construction des maisons, car dans ce pays il n'y a ni villes, ni habitations murées. Les habitans ont une écriture et fabriquent du papier avec l'écorce du Fou-sang. Ils n'ont ni armes ni troupes, et ne font pas la guerre. D'après les lois du royaume, il y a une prison méridionale et une septentrionale. Ceux qui ont commis des fautes peu graves sont envoyés dans la méridionale, mais les grands criminels sont relégués dans la septentrionale. Ceux qui peuvent recevoir leur grâce sont envoyés à la première, ceux au contraire auxquels on ne veut pas l'accorder sont détenus dans la prison du nord[16]. Les hommes et les femmes qui se trouvent dans celle-ci peuvent se marier ensemble. Les enfans mâles qui naissent de ces réunions sont vendus comme esclaves à l'âge de 8 ans, les filles à l'âge de 9 ans. Jamais les criminels qui y sont enfermés n'en sortent vivans. Quand un homme d'un rang supérieur commet un crime, le peuple se rassemble en grand nombre, s'assied vis-à-vis du criminel placé dans une fosse, se régale d'un banquet, et prend congé de lui comme d'un mourant[17]. Puis on l'entoure de cendres. Pour un délit peu grave, le criminel est puni seul; mais, pour un grand crime, le coupable, ses fils et les petits-fils sont punis; enfin, pour les plus grands méfaits, ses descendans, jusqu'à la 7e génération, sont enveloppés dans son châtiment[18].
»Le nom du roi du pays est Y-khi (ou Yit-khi)[19]; les grands de la première classe sont appelés Toui-lou, ceux de la seconde les petits Toui-lou, et ceux de la troisième Na-tu-cha. Quand le roi sort, il est accompagné de tambours et de cors. Il change la couleur de ses habits à différentes époques; dans les années du cycle kia et y[20], ils sont bleus; dans les années ping et ting[21], rouges; dans les années ou et ki[22], jaunes; dans les années keng et sin[23], blancs; enfin dans celles qui ont les caractères jin et kouei[24], ils sont noirs[25].
»Les bœufs ont de longues cornes, sur lesquelles on charge des fardeaux qui pèsent jusqu'à 20 ho (à 120 livres chinoises). On se sert dans ce pays de chars attelés de bœufs, de chevaux et de cerfs[26]. On y nourrit les cerfs comme on élève les bœufs en Chine; on fait du fromage avec le lait des femelles[27]. On y trouve une espèce de poire rouge qui se conserve pendant toute l'année. Il y a aussi beaucoup de vignes[28]; le fer manque, mais on y rencontre du cuivre; l'or et l'argent ne sont pas estimés. Le commerce est libre et l'on ne marchande pas.
»Voici ce qui se pratique aux mariages. Celui qui désire épouser une fille établit sa cabane devant la porte de celle-ci; il y arrose et nettoie la terre tous les matins et tous les soirs. Quand il a pratiqué cette formalité pendant un an, si la fille ne donne pas son consentement, il la quitte; mais si elle est d'accord avec lui, il l'épouse. Les cérémonies de mariage sont presque les mêmes qu'en Chine. A la mort du père ou de la mère, on s'abstient de manger pendant sept jours. A celle du grand-père ou de la grand'mère, on se prive de nourriture pendant cinq jours, et seulement pendant trois à la mort des frères, sœurs, oncles, tantes et autres parens. Les images des esprits sont placées sur une espèce de piédestal, et on leur adresse des prières le matin et le soir[29]. On ne porte pas d'habits de deuil.
»Le roi ne s'occupe pas des affaires du gouvernement pendant les trois années qui suivent son avénement au trône[30].
»Autrefois, la religion de Bouddha n'existait pas dans cette contrée. Ce fut dans la 4e des années Ta-ming, du règne de Hiao-wou-ti des Soung (458 de J.-C.) que cinq Pi-khieou ou religieux du pays de Ki-pin (Cophène) allèrent au Fou-sang et y répandirent la loi de Bouddha; ils apportèrent avec eux les livres et les images saintes, le rituel et instituèrent les habitudes monastiques[31], ce qui fit changer les mœurs des habitans[32].»
KLAPROTH.
A l'appui de ses idées, M. De Guignes a aussi traduit un autre passage du Nan-szu, qui donne la route, par mer, de la Corée au pays de Ta-han. M. Klaproth traduit également ce passage, et il dit, en le rectifiant sur quelques points: «On partait alors de Ping-yang, ancienne capitale des Coréens, sur la côte ouest de ce royaume; on cotoyait cette presqu'île, et après une navigation de 12,000 lys, on arrivait au Japon. De là, une route de 7,000 lys vers le nord amenait au pays de Wen-chin, ou des hommes peints, tatoués; et enfin, après une navigation de 5,000 lys vers l'Orient, on atteignait le pays de Ta-han,» pays où M. Klaproth, à tort avons-nous dit, voit seulement la grande île Saghalien.
Mais en appliquant à ce routier par mer la même échelle de lys que lui a donnée la distance de Persépolis à Sy-ngan-fou, M. de Paravey trouve en effet 5,000 lys au nord-est, entre les Bouches de l'Amour, ou la fin de l'île Saghalien, pays de Wen-chin de ce routier, et la pointe sud du Kamtchatka, ou du Ta-han; et il trouve également 7,000 lys au nord entre Iedo, capitale du Japon, et ces mêmes Bouches de l'Amour.
Le routier est donc exact entre ces deux parties; et s'il compte d'abord 12,000 lys par mer entre le Japon et la capitale de la côte ouest de la Corée (ce qui est évidemment une trop grande distance), c'est qu'en allant au Japon on allait d'abord toucher aux îles Lieou-kieou, qui sont en effet situées à 5,000 lys du Japon, et 7,000 de la Corée; on faisait ce détour ou bien on comptait ici de très petits lys; mais le Ta-han, n'en est pas moins le Kamtchatka. Et, dans toutes les hypothèses, le Japon, ici indiqué par son nom, pays parfaitement connu, n'a pu renfermer le Fou-sang comme le veut M. Klaproth[33].
7 mars 1844.
Cher de PARAVEY.