Une montagne en mal d'enfant
Jetait une clameur si haute,
Que chacun, au bruit accourant,
Crut quelle accoucherait sans faute
D'une cité plus grosse que Paris:
Elle accoucha d'une souris.
NOUVELLE. (Suite.--Voyez P.. 73 89, 105 et 121.)
Don Christoval et Léonor avaient loué une petite maison dans l'île, non loin de la demeure du chanoine Sulzer, dont ils avaient fait leur ami. Ils vivaient la parfaitement heureux.
Don Sébastien leur envoyait tous les trois mois un quartier des rentes de don Christoval, et ce revenu, qui dans une ville eut été à peine suffisant, leur faisait à Reichenau une véritable opulence, jusqu'à leur donner un superflu dont Léonor soutenait quelques pauvres familles. Le nécessaire leur coûtait peu, et leurs plaisirs ne leur coûtaient rien. Ces plaisirs consistaient dans la promenade, la lecture, la musique. Souvent ils allaient s'asseoir au pied d'une grande croix plantée sur le point le plus élevé de l'île, au milieu des vignes. Du haut de ce belvédère-, ils jouissaient d'une vue ravissante: ils dominaient tout le lac, à l'extrémité duquel l'oeil découvrait, au midi, les tours de Constance inondées de lumière, qui semblait une ville fantastique perdue dans les nuages; de l'autre côté se découpaient sur un fond clair les sombres ruines de quelques manoirs féodaux, perchés comme de vieux nids de vautours sur ces montagnes bizarres qu'on appelle en allemand le Mont-aux-Grues et les Monts-Jumeaux; en face s'allongeaient sur la rive de riantes collines, et, sur un dernier-plan, beaucoup plus reculé, montaient plusieurs étages de glaciers, dont les cimes colossales, éblouissantes de neige, se confondaient avec le ciel. Cette croix était le but favori de leurs courses, soit au lever de l'aurore, soit au coucher du soleil. Assis sur un banc de bois, en présence de cette belle nature, d'un aspect si divers et si paisible, ils aimaient à repasser le souvenir de leurs aventures, et finissaient par remercier la Providence qui leur avait inspiré de venir se réfugier dans l'île sainte. Quelquefois ils apportaient avec eux une guitare, et s'amusaient à chanter les airs les plus caractéristiques de l'Espagne, boléros, tirannas, séquidilles, parmi lesquels on pense bien que Marinero del alma n'était pas oublié. Léonor prenait plaisir aussi à imiter d'inspiration ces mélodies arabes que les Bohémiennes font entendre dans les villages, à la porte des auberges, et qui sont connues en Espagne sous le nom de cagjias. Ce sont des tenues plaintives brusquement entremêlées de quelques notes rapides, au gré de la chanteuse; et ce chant empreint d'une tristesse ardente et passionnée, ce chant capricieux, dépourvu de rhythme, impossible à noter, se prolonge indéfiniment, toujours changeant et varié, sur deux ou quatre mesures d'un accompagnement monotone et invariable; ou plutôt ce n'est pas un chant: ce sont des sanglots, des cris, des soupirs, même des éclats de rire, quelque chose en un mot qui bouleverse l'âme et dont il est impossible de donner une idée à qui ne l'a pas entendu. La belle voix de Léonor, secondée d'un goût exquis, rendait toutes ces émotions, toutes ces nuances avec un accent irrésistible. Les bonnes gens qui travaillaient aux vignes s'arrêtaient pour écouter, et après une ou deux minutes d'extase, ils reprenaient leur ouvrage en disant: «Ce sont les Espagnols.»
Don Christoval avait beaucoup aimé la botanique; ce goût se réveilla en présence d'une nature qui offrait si abondamment de quoi le satisfaire. Don Christoval et dom Sulzer, qui malgré son âge était encore robuste et grand marcheur, faisaient ensemble de longues excursions dans l'île ou dans les contrées avoisinantes. Léonor, dans les premiers temps, les accompagnait; mais la naissance d'un fils, en lui imposant de nouveaux devoirs, l'empêcha de chercher au dehors des distractions. A quoi bon d'ailleurs? Tous les plaisirs pour elle n'étaient-ils pas rassemblés autour de ce berceau, autour de ce berceau une famille s'était fondée; le chanoine Sulzer avait été le parrain du petit Carlos; le bon vieillard était fou de son filleul. Il faut renoncer à décrire la joie triomphante de don Christoval. Enfin la venue de cet enfant était, comme le disait dom Sulzer, une bénédiction visible du ciel, qui l'envoyait aux père et mère comme un gage de pardon et la promesse d'un long bonheur dans l'avenir.
A l'époque où nous sommes arrivés, le petit Carlos pouvait avoir huit ou dix mois; il venait à merveille. Un matin, sa mère l'avait conduit dans un grand enclos joignant le chevet de l'église, ou souvent elle allait s'asseoir au soleil, cachée entre les contre-forts du choeur, un livre ou sa broderie à la main, tandis que l'enfant se roulait sur l'herbe et cueillait des primevères et des marguerites. Ce lieu paraissait avoir servi de cimetière aux anciens moines, car on y voyait encore çà et là quelque large pierre sépulcrale, ensevelie au niveau du sol, et dont la mousse avait effacé l'inscription. Ce jour là donc, en l'absence de son mari qui herborisait avec dom Sulzer, Léonor était dans son boudoir, comme elle l'appelait; elle tenait son fils sur ses genoux et le faisait jooer, lorsqu'elle s'entendit appeler à grands cris à la porte de l'enclos. Elle reconnut la voix du petit messager qui apportait ordinairement les lettres de Constance. Justement on attendait des nouvelles de don Sébastien. Léonor déposa l'enfant sur une vieille tombe et courut vers le chemin. C'était effectivement une lettre; mais sitôt que la pauvre femme eut jeté les yeux sur l'adresse et reconnu l'écriture, elle pâlit et trembla au point qu'elle fut obligée de chercher un appui contre le mur. Elle fut quelque temps avant d'oser rompre le cachet, tant il lui semblait que ce papier sinistre était rempli de douleurs et d'amertume. Elle l'ouvrit enfin et lut ce qui suit:
Ma nièce (bien que vous soyez indigne de ce nom), Vous avez souillé l'antique honneur de notre famille;
«Vous avez abandonné, désolé, celui qui vous avait élevée et qui remplaçait votre père;
«Vous avez trahi votre Dieu!
«Ne vous flattez pas que tant de crimes demeurent impunis.
«La Providence n'a pas voulu que je quittasse la vie avant d'avoir découvert l'asile où vous cachez votre honte. Voici ma dernière, volonté: Je confie au ciel le soin de l'exécuter. «Vous, votre complice et vos enfants, si vous en avez, soyez Maudits! Je vous donne ma malédiction comme prêtre et comme père! je vous la donne étant sur mon lit de mort. Quand vous lirez ces lignes, dernier effort de ma main défaillante, je n'existerai plus, et ma vengeance aura commencé, car les morts se vengent, Léonor! Vous l'éprouverez. Adieu!»
Léonor, en achevant cette horrible lettre, sentit un nuage descendre sur sa vue; elle fut quelques minutes sans rien distinguer, sans rien entendre, frappée de stupeur et près île évanouir. Peu à peu cependant la respiration lui revint, des pleurs se faisant passage la soulagèrent, et elle essaya de marcher. Son regard, attaché à terre, était obscurci par les larmes: elle arriva machinalement à l'endroit où elle avait laissé son Carlos. Tout à coup elle vit devant elle l'enfant couché à la renverse sur la pierre, immobile, ses petits bras étendus et la bouche ouverte, d'où sortait le chapelet que sa mère lui avait laissé pour jouer. Le pauvre enfant l'avait porté à sa bouche et en avait avalé les premiers grains; il s'était étranglé! Ce chapelet était celui de la soeur Dorothée, soigneusement conserve par Léonor, afin qu'il lui portât bonheur!
Les cris de la malheureuse mère attirèrent du monde. On s'empressa de porter secours à l'enfant; mais on reconnut bientôt que tout secours était inutile. Dès qu'elle eut acquis cette affreuse certitude, Léonor tomba sans mouvement sur la pierre, à côté de son fils. Quelqu'un survenant à l'improviste, à qui l'on aurait dit: «De ces deux corps, l'un est un cadavre,» n'aurait su discerner lequel. On les emporta l'un et l'autre. Don Christoval, qui revenait avec dom Sulzer, voyant de loin la foule se diriger vers sa maison, courut, et put croire en arrivant que le même coup lui avait ravi sa femme et son fils.
Léonor ne recouvra l'usage de ses sens que pour faire craindre la perte de sa raison. Pendant huit jours elle fut en proie à une lièvre ardente, accompagnée d'un délire presque continuel. Dans ses transports, elle demandait son fils; elle exigeait qu'on le lui apportât; elle l'entendait pleurer dans la chambre voisine. Elle lui parlait, tâchait de l'apaiser de la voix, en lui disant les choses les plus tendres et s'emportant contre la méchanceté de ceux qui les séparaient. Dans d'autres moments, elle voyait son oncle auprès d'elle. Alors, la maladie lui prêtant des forces, elle se mettait à genoux sur son lit, et, les mains jointes convulsivement, elle suppliait l'archevêque de lui faire grâce: «Mon oncle, mon oncle, criait-elle, retirez votre main, rendez-moi notre Carlos! c'est vous qui l'avez pris, je le sais bien! vous l'avez caché dans votre tombeau! Laissez-moi l'y chercher; je suis sûre que je l'y trouverai. Oh! mon bon oncle! nous vous aimerions tant!... Ah! voilà mon oncle qui va nous bénir!... O ciel! il me frappe, il me maudit, il m'écrase! Mon oncle, mon oncle, pardon! retirez votre main!»
A ces crises succédaient des heures d'abattement inerte, pendant lesquelles la malade semblait anéantie. Don Christoval veillait assidûment à son chevet, et montrait une force d'âme et une présence d'esprit incroyables. Le médecin qu'on avait fait venir de Constance était un praticien habile et expérimenté, mais toute son habileté et son expérience étaient ici en défaut; il ne savait que dire.
Le neuvième jour cependant il conçut une lueur d'espoir; la fièvre tomba tout à coup d'elle-même, et, pour la première fois, Léonor reconnut son mari. Cet état se soutint deux jours; on essaya de la nourrir un peu; elle s'y prêta, et la tentative réussit. Don Christoval, qui s'était préparé pour un second sacrifice, ressentit une joie aussi vive, aussi pleine que s'il n'eût éprouvé aucune perte. Devant l'idée de conserver Léonor, la mort de Carlos disparut. Telle est la pauvreté et l'étroitesse de l'âme humaine, qu'un seul sentiment, une seule jouissance l'absorbe tout entière; encore bien souvent est-ce trop d'une!
Le soir de ce second jour, dom Sulzer venait de se retirer, assuré, disait-il, de la convalescence de Léonor; la garde aussi était allée prendre quelques instants de repos, don Christoval veillait seul près de la malade. Elle était moitié assise, moitié couchée, la tête languissamment appuyée contre la poitrine de son mari dont elle serrait la main dans la sienne, et comme abritée sous le bras qui l'entourait. Il v eut un long silence rempli de calme et de douceur; ce fut Léonor qui le rompit d'une voix faible et sans quitter sa position:
«Don Christoval, dit-elle, voyons si vous avez bonne mémoire: vous souvenez-vous où nous nous sommes rencontrés pour la première fois?
--Certainement, mon amie; je vous avais entrevue au salut, à la cathédrale, mais vous ne m'aviez pas remarqué. La première fois que nous échangeâmes un regard, ce fut à ce combat de taureaux sur la Plaza-Mayor; vous étiez avec les dames de la famille de Médina-Sidonia.
--Le bruit courait alors que vous étiez amoureux d'Inès de Médina Sidonia.
--Comment l'avez-vous su?
--Inès me le dit elle-même; entre femmes on se confie bien des choses. Cette confidence me fit de la peine, et pourtant je ne vous connaissais que depuis quelques heures et seulement pour vous avoir aperçu.
--Il avait été question de cela en effet; mais du moment que je te vis, ma Léonor, je fis serment que tu serais ma femme, quels que fussent les obstacles qui s'élevaient entre nous.
--Tu as tenu ton serment, mais au prix de quels sacrifices, mon ami!
--Et toi, Léonor, le rappelles-tu de quelle façon je parvins à le remettre un billet?
--Si je me le rappelle!... C'était au Prado, où je me promenais avec ma duègne.
--Je vous avais suivies pendant toute la promenade.
--Sans doute. Crois-tu que je ne l'eusse pas remarqué? Au moment où nous remontions en carrosse, une espèce de pauvre nous aborda sous prétexte de nous demander l'aumône. J'eus la présence d'esprit de faire monter Léonise la première, et ce fripon de mendiant, au lieu de recevoir une pièce de monnaie, me glissa effrontément une lettre dans la main; après quoi, il s'éloigna en me comblant de bénédictions pour ma charité, si bien que Léonise me gronda et m'appela prodigue.
--Jamais bénédictions ne furent plus justes ni plus sincères; car le pauvre mendiant était au comble de ses voeux: il s'était attendu à un refus exprimé avec colère, et la jeune dame en recevant le papier s'était contentée de rougir, elle avait même souri légèrement.
--Oh! non, je vous promets que je n'ai pas souri!
--Oh! si, j'en suis très-sûr, et vous pouvez m'en croire.
--Je vous crois donc.
--Mais mon espoir fut bientôt renversé, quand j'appris que l'archevêque venait d'enfermer sa nièce chez les nonnes de Sainte-Claire avec, le projet arrêté de lui faire prendre le voile. Je fus au désespoir. J'allai consulter Sébastien, et ce fut lui qui me suggéra le plan dont je me servis avec succès. Il savait que le jardinier du couvent avait besoin d'un garçon.
--Comment savait-il cela?
--Ma foi, je n'ai pas poussé la curiosité si loin. Mais en général ce brave Sébastien avait toujours une abondante provision de renseignements pareils. Il en recueillait de tous côtés, soit pour son usage, soit pour celui de ses amis. C'était un héros d'aventures comparable à don Galaor.
--Quel mauvais sujet! Enfin vous séduisîtes ce malheureux José?
--Non, pas d'abord. Je me présentai comme un véritable garçon jardinier, en lui avouant que je n'étais peut-être pas très au courant du métier; mais je promis en revanche tant de zèle et de soumission qu'il m'accepta, et pendant huit jours, Sanche travailla très-sérieusement et très-maladroitement au jardin. Je m'étais imaginé que les religieuses venaient quelquefois s'y promener, mais je n'en vis qu'une seule, et ce n'était pas celle que je cherchais ni que je pouvais essayer de mettre dans mes intérêts: c'était l'abbesse elle-même! Un jour que j'étais occupé à tailler des rosiers, je la vis paraître au bout de l'allée avec votre oncle. Ils semblaient absorbés dans un entretien sérieux et venaient à moi. Et vite! je fis deux bouquets à la hâte, et je m'avançai pour les leur offrir. Ils les prirent en riant de ma tournure gauche et de ma mine embarrassée; mais leur préoccupation m'avait permis d'approcher jusqu'à entendre cette phrase de l'archevêque: «Oui, ma fille, arrangez-vous comme vous l'entendrez; arrangez-vous pour le mieux; mais il faut qu'il en soit ainsi!»
» Cela me détermina, outre que José, irrité de ma mauvaise besogne, parlait de me renvoyer. Je me découvris à lui. L'honnête vieillard fut épouvanté, mécontent; mais l'ennemi était dans la place, il eût été bien malaisé de l'en faire sortir sans esclandre. José préféra céder et me servir. Nous conspirions ensemble, et tous les jours un nouveau moyen était proposé, discuté et rejeté. Enfin, la mort de cette religieuse me parut une occasion propice; il fallait la saisir et frapper un coup hardi. Chère amie, tu sais le reste.
--Oui, je le sais; et vous, don Christoval, savez-vous quel quantième nous avons aujourd'hui?
--Le 1er septembre. Pourquoi?
--Le 1er septembre! Cette date ne vous dit-elle rien? En ce moment nous sommes dans l'anniversaire de cette nuit solennelle où, pour vous appartenir, je commis un crime! C'était une nuit tout comme celle-ci; il me semble que je m'y retrouve, que je revois les mêmes objets dans le même ordre, éclairés par la même lumière triste et mystérieuse. Ah! Christoval, il fallait bien vous aimer! Mais, va, je ne regrette pas ce que j'ai fait.
--Et pourquoi le regretterais-tu? Jusqu'ici, malgré nos traverses, n'avons-nous pas été heureux? Et nous le serons encore davantage dans l'avenir, j'en ai la confiance et le pressentiment.
--Crois-tu? Ah! mon ami, la malédiction de mon oncle!
--Qu'importe? Penses-tu que Dieu se laisse engager par les injustices des hommes, quels qu'ils soient?
--Il nous a enlevé notre Carlos!
--- C'est une épreuve qu'il nous envoie, la plus grande et probablement la dernière de toutes; mais ce n'est pas la conséquence des paroles de l'archevêque. Quant à ce qui s'est passé dans le monastère la nuit de ta fuite, par combien de larmes, de prières, de bonnes oeuvres, n'as-tu pas racheté cette faute? Qu'avons-nous sacrifié, après tout? Un cadavre insensible. L'âme qui l'habita avait connu la violence de la passion, puisqu'elle y avait succombé. N'en doute pas, Léonor, du séjour où Dieu l'a mise, elle a vu notre amour, nos souffrances et tes vertus: elle nous a pardonné.»
En cet endroit, Léonor tressaillit comme réveillée en sursaut; elle s'arracha brusquement du sein de son mari et se mit sur son séant. Ses yeux hagards étaient fixés au fond de la chambre, sa respiration était brève et entrecoupée; d'une voix basse et pleine de terreur: «Christoval, dit-elle, Christoval! Vois donc! qui est là?
--Où, mon amie?
--Là! là! derrière la porte?
--Il n'y a personne.
--Si, quelqu'un.... Une ombre, un fantôme enveloppe d'un suaire.... Il porte à la main un grand cierge allumé!
--C'est une illusion de la fièvre; ma Léonor, calme-toi.
--Le voilà au pied de mon lit.. Il se dévoile.... Ah! soeur Dorothée!... Grâce! épargnez-moi, ayez pitié de moi!... O ma soeur, ma soeur!... Ah! je suis perdue! mon lit brûle!... Je brûle! je brûle!»
A ces cris terribles, la garde, le médecin, étaient accourus. Ils se
regardaient, ils ne savaient que faire, tant l'épouvante les avait
saisis. Don Christoval, au désespoir, s'efforçait d'apaiser la malade en
la serrant dans ses bras et en lui prodiguant les noms les plus tendres.
Mais l'accent de cette voix, naguère si puissante sur elle, paraissait
lui être devenu subitement inconnu. Malgré les supplications et les
caresses de son mari, Léonor continuait à se débattre et à crier: «De
l'eau! de l'eau!... Une goutte d'eau!» On lui en présenta: elle repoussa
le verre: «C'est de la flamme que vous me donnez!... Oh ciel! quoi!
personne n'aura pitié de mes tortures!... Ah! Dorothée, quelle
vengeance!... Mais vous, vous qui me regardez immobiles, ètes-vous donc
aussi impitoyables qu'elle?... Oh! je brûle! j'étouffe!... Christoval,
tu ne m'aimes donc plus? Sauve-moi, arrache-moi de ce bûcher!...
Christoval, à mon secours!» Et, comme il voulait la prendre dans ses
bras pour la déposer par terre, tout à coup, par une convulsion suprême,
par un effort inouï, elle se dressa tout debout, et, exhalant le reste
de ses forces dans une clameur perçante, elle retomba pesamment sur son
lit. La prédiction de la bohémienne était accomplie.
F. G.
(La fin à un prochain numéro.)
LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE.
(Suite.--Voir p. 90.)
Les sucres de la Guadeloupe et de la Martinique se vendent aujourd'hui dans les ports, droits acquittés, 63 fr. les 50 kilogrammes, bonne qualité ordinaire, desquels il faut retrancher 24 fr. 75 c. pour les droits. Il restera alors 38 fr. 25 c, sur lesquels il faudra payer, tant aux colonies que dans la métropole, une foule de frais divers dont nous allons donner le détail, et qui ne peuvent s'évaluer en bloc à moins d'une vingtaine de francs et plus. Ces frais sont, aux colonies, outre une taxe de 10 p. 100, le coût de la barrique vide, avec le fond, les cercles et les clous, le fret de l'embarcadère au port d'embarquement, le roulage, le pesage et le magasinage pendant un mois au moins, le droit colonial de 1 fr. 70 c. par 100 k., et enfin, comme les colons placés dans l'intérieur des terres ne vendent pas eux-mêmes, une commission de vente de 5 p. 100. A ces frais déjà subis par le sucre au moment où il quitte la colonie pour arriver dans un port de la métropole, il faut actuellement ajouter la perte de poids par suite du coulage pendant la traversée, le coulage en magasin, la tare, les escomptes afférents à chaque opération, l'assurance, le courtage et la police d'assurance, et enfin le droit de douane dont nous avons parlé. Mais ce n'est pas tout encore. De nouveaux frais l'attendent après qu'il est entré dans le port: ceux de tonnelier, de port en magasin, de magasinage pendant un mois au moins, d'assurance contre l'incendie, de courtage de vente, de commission de vente et de garantie qui sont de 3 p. 100. C'est à peine si, tous ces frais déduits, il restera un colon de quoi couvrir son prix de revient. Dans l'hypothèse la plus favorable, il aura, en sus de ses frais de production et de fabrication, 2 fr. ou 1 fr. Avec cette somme modique et presque dérisoire, il faut acquitter l'impôt local et les autres charges coloniales, pourvoir au renouvellement, à l'entretien du matériel et du personnel de la sucrerie, payer non-seulement l'intérêt des capitaux engagés, mais encore celui des capitaux empruntés, et enfin avoir ses bénéfices. Or, c'est ce qui est matériellement impossible. Pour que le colon fût au niveau de ses charges, il faudrait qu'il lui restât, y compris le prix du sucre, un minimum de 23 fr. 50 c. par 50 kilog. de sucre vendu. En ce moment, les entrepôts sont encombrés de 52 millions de kilog. de sucre colonial, qui ne peuvent trouver d'acheteurs; par conséquent, ils renferment une quantité de sucre qui peut suffire à la consommation de la France pendant plus de cinq mois.
Qu'on ne s'étonne donc pas que les colons n'apportent à leur régime intérieur aucune modification, qu'ils n'améliorent pas leurs procédés de fabrication, qu'ils ne réduisent pas leurs frais par l'achat et l'importation de machines. Les colons sentent toute l'importance de ces progrès; ils comprennent combien leur réalisation aurait d'influence et sur leur bien-être et sur la prospérité future des colonies, mais leur situation misérable les met dans l'impossibilité de faire les avances nécessaires.
Toutefois nous ne pouvons nous empêcher de parler ici d'un essai qui a été dernièrement tenté à l'île Bourbon, et qui, si le succès répond aux espérances qu'il a fait concevoir, pourrait être pour nos colonies le commencement d'une nouvelle ère; nous voulons parler de la sucrerie qui s'y est établie sous le nom de sucrerie Vincent.
Nous avons exposé plus haut la nécessité où l'on est aux colonies de réunir aujourd'hui la production et la fabrication sur la même sucrerie; il ne peut ainsi exister aux colonies que deux classes d'individus: les maîtres et les esclaves. Les premiers sont exclusivement propriétaires du sol, et ils ne vivent qu'à la condition d'être à la fois grands propriétaires agricoles et grands fabricants. De classe moyenne, il en existe à peine, car on ne saurait donner ce nom à quelques mulâtres, à des nègres affranchis, à quelques artisans, ou à des journaliers ou ouvriers vivant de leurs salaires. Cet état de choses complique singulièrement la grande question de l'esclavage en ce qu'elle ne permet pas l'existence d'une propriété territoriale intermédiaire. Quelle serait, en effet, la position d'un individu qui voudrait cultiver et produire du sucre avec quelques hectares de terre? Ses frais iraient immédiatement bien au-delà de ses produits, et il devrait aussitôt cesser une industrie qui ne pourrait que le conduire à la misère.
A l'appui de ces réflexions, nous croyons devoir placer ici quelques chiffres indiquant la population coloniale et ses deux grandes divisions. Nous les trouvons consignés dans un état publié en 1838 par le ministère de la Marine. Ces chiffres ont depuis fort peu changé. La Martinique comptait alors une population libre de 40,013 individus, non compris la garnison et les fonctionnaires non propriétaires. La population esclave montait à 77,459. A la Guadeloupe, il y avait 32.059 individus libres, et 95,609 esclaves des deux sexes. La Guiane française comptait une population libre de 5,036 individus, sur une population esclave de 10,592; et enfin, à Bourbon, il y avait 30,803 personnes libres; le nombre des esclaves était de 69,296. Depuis ce temps, il y a eu dans chacune de ces colonies un assez grand nombre d'affranchissements, qui, avec le temps, contribueront peut-être à créer le germe d'une population d'ouvriers, mais qui, avec la constitution actuelle du travail aux colonies, convertiront difficilement les individus libérés en petits propriétaires.
A Bourbon, on vient de fonder une sucrerie sur un nouveau modèle, et pourvue de toutes les machines que réclament aujourd'hui les progrès industriels. Tout y fonctionne d'après les procédés les plus nouveaux et les plus avancés. La plupart des appareils qui y sont employés sont ceux dus à l'ingénieur Degrand. Mais ce qui distingue surtout cette sucrerie de toutes les autres, c'est que c'est une véritable usine Elle ne fait uniquement que fabriquer le sucre avec les cannes, absolument comme le moulin fait de la farine avec le blé qu'on lui envoie. Quelle que soit la quantité de cannes que vous ayez récoltée, vous les portez à la sucrerie, qui les convertit en sucre pour un salaire, qui se paie soit en argent, soit, ce qui est plus habituel, en nature. Le succès de cette sucrerie a déjà déterminé rétablissement d'autres usines semblables, et pour nos colonies, c'est tout un avenir, car elles pourront alors envisager avec moins de terreur les grandes questions dont la solution, la discussion même, les inquiètent et les tourmentent. Du moment ou le colon pourra fabriquer ailleurs que chez lui, il se formera une propriété agricole intermédiaire, et le sol, morcelé plus qu'il ne l'est aujourd'hui, produira la formation d'une classe moyenne dans les rangs inférieurs de laquelle il sera facile de trouver des travailleurs, soit cultivant par eux-mêmes, soit salariés.
Examinons actuellement quelle est la production sucrière de nos Antilles et celle de nos autres colonies à sucre. Réunies, elles peuvent produire aujourd'hui annuellement de 80 à 85 millions de kilogrammes. Dans ce chiffre la Guadeloupe figure pour 33 à 40 millions: la Martinique pour 25 à 30 millions; Bourbon pour 15 à 20 millions; Cayenne enfin, pour 2 millions de kilogrammes. En 1810, année du maximum, cette colonie nous en a fourni 2.111.115 kilog.
Nos colonies toutefois n'ont pas toujours donné une semblable production. Ruinées pendant l'occupation anglaise, elles ne donnaient plus, quand elles sont rentrées en notre pouvoir, que des produits insuffisants. Aussi une ordonnance du 23 avril 1814 dut-elle admettre les sucres étrangers à concourir sur le marché, sans distinction d'origine, avec les sucres des colonies françaises, au droit uniforme de 40 fr. par 100 kilog., droit, du reste, qui fut bientôt modifié par la loi du 17 décembre de la même année.
D'après les recherches de M. Moreau de Jonnès, le produit en sucre brut d'un hectare cultivé en cannes dans nos colonies donne les résultats suivants:
Ainsi à la Guadeloupe, que nous prenons par exemple, un hectare cultivé en cannes donne 1,500 kilog. de sucre brut qui sont fournis par 12,712 kilog. de vesou. En admettant que l'imperfection des machines ou celle des procédés de fabrication laisse au moins un tiers du jus dans la bégasse, nous aurons à la Guadeloupe une quantité de 19,000 kilog. de vesou par hectare. Dans l'Inde, un hectare donne aujourd'hui 32.000 kilog. En appliquant ici le même raisonnement qu'à notre colonie des Antilles, c'est-à-dire en tenant compte d'un tiers de jus laissé dans la bégasse, nous aurons pour chiffre total celui de 48,000 kilog.
La consommation du sucre, restreinte presque partout, et surtout en France, par des droits élevés, ne s'est augmentée depuis un certain nombre d'années que d'une manière insensible. En France, elle est de 4 kilog. par tête environ. En Belgique, elle atteint à peine ce chiffre. En Angleterre, où l'usage du thé et des boissons chaudes est plus général que dans les autres pays, la consommation s'élève à 8 kilog. par individu. A la Havane, elle est de 16 kilog.
Ces chiffres sont ceux qui sont le plus généralement adoptés, comme approchant le plus de la vérité. Car Neuman, qui a voulu fixer pour chaque pays de l'Europe la consommation en sucre, est tombé dans de graves erreurs. Il nous suffira de dire que, l'évaluant en masse à 1.011.000.000 de livres, il porte la part de l'Angleterre à 321.500.000 livres, celle de la Belgique à 60 millions, et fait descendre celle de la France à 178.500.000 livres. Cette proportion donnerait à l'Angleterre une consommation annuelle par tête de 20 livres, et à la Belgique de 15, proportion évidemment exagérée, tandis qu'en France la moyenne est supérieure au chiffre des évaluations de ce statisticien.
(La suite à un prochain numéro.)
MONT-DE-PIÉTÉ DE PARIS.
Le dernier compte-rendu administratif du Mont-de-Piété de Paris présente, pour l'année 1811, les résultats suivants:
Les bonis provenant des ventes montent à 278.332 fr. 85 c.
MOYENNES DES OPÉRATIONS DIRECTES
MOYENNES DES OPÉRATIONS PAR COMMISSIONNAIRES
MOYENNES GÉNÉRALES
MOUVEMENT GENERAL DU MONT-DE-PIÉTÉ
Les diverses opérations accomplies pendant l'exercice de 1811, soit directement par le public, soit indirectement par l'entremise des commissionnaires, se résument dans les proportions suivantes:
En 18398 la proportion des engagements effectués par le public au Mont-de-Piété était sur la totalité de 9 p. 00. Elle s'est élevée, en 1840, à 12 p. 00. et en 1841 à 17 p. 00. Ce dernier résultat, avantageux pour les emprunteurs, est dû à la création par l'administration de deux bureaux auxiliaires gratuits.
Voici le résumé des opérations des bureaux auxiliaires:
L'exercice de 1841 présente donc l'augmentation suivantei dans les opérations:
Un semblable résultat, qui, du reste, a été plus important encore pour 1842, ainsi qu'il ressortira du compte administratif qui n'est pas encore rendu, prouve l'utilité des bureaux auxiliaires et l'avantage que trouverait le public dans l'extension de ces bureaux et la suppression de ceux des commissionnaires.
DROITS PERÇUS PAR LE MONT-DE-PIÉTÉ
DROITS PERÇUS PAR LES COMMISSIONNAIRES.
SOMMES PAYÉES PAR LES EMPRUNTEURS:
BENEFICES:
(Extrait du compte administratif de l'exercice de 1841, clos le 30 juin 1842.)
(Un grenadier Français aux Pyramides.)
Panorama d'Égypte et de Nubie, avec un portrait de Méhémet-Ali et un texte orné de vignettes, par Hector Moreau, architecte; 12 livraisons in-folio, paraissant de deux mois en deux mois, et contenant chacune trois planches gravées sur cuivre et trois feuilles de texte ornées de dix à douze vignettes sur bois. Prix de chaque livraison: en couleur, 25 fr.; en noir, 15 fr.--A Paris, chez l'auteur, rue Neuve-des-Petits-Champs, 97.--En vente: 6 livraisons; la 7e paraîtra prochainement.
M. Hector Moreau avait passé deux années entières en Égypte et en Nubie, occupé à en dessiner les principaux monuments anciens et modernes. De retour en France, il s'est décidé à éditer à ses propres frais, et sans aucun secours étranger, un de ces ouvrages dont jusqu'à ce jour aucun particulier n'avait osé entreprendre la publication. Heureusement pour lui, un succès complet a récompensé son courage. Bien que le gouvernement ne lui ait encore accordé aucune souscription,--à qui sont donc données les faveurs ministérielles?--ses livraisons ont paru régulièrement aux époques fixées. La septième sera mise en vente sous peu de jours. La huitième est sous presse. Encore quelques efforts, et M. Moreau aura terminé un des livres les plus beaux et les plus intéressants que la France possède sur l'Égypte.
Ce qui donne aux dessins du Panorama d'Égypte et de Nubie une supériorité incontestable sur ceux de ses rivaux, c'est la couleur. M. Moreau ne se contente pas de dessiner, il peint. Ses grandes planches, coloriées d'après ses modèles par d'habiles ouvriers, représentent l'Égypte et la Nubie telles que les voient réellement les voyageurs qui ont le bonheur d'aller les visiter: leur ciel bleu, la végétation si luxuriante de leurs oasis, les murailles blanches de leurs habitations, les sables arides et jaunes de leurs déserts, et enfin les étranges et magnifiques peintures dont sont couverts encore la plupart des grands monuments de l'Égypte ancienne. M. Moreau a de plus un autre mérite qui n'appartient qu'à lui: architecte, et architecte distingué, il est parvenu à restaurer les principaux temples, aujourd'hui ruinés, construits sur les bords du Nil. Il nous les fait voir d'abord tels qu'ils sont aujourd'hui, puis tels qu'ils etaient autrefois. La restauration complète de la Ville de Thèbes, publiée dans la sixième livraison, est un véritable chef-d'oeuvre.
La première planche de la première livraison avait réalisé avec un grand bonheur une idée des plus ingénieuses. Elle représentait en rarcourci toute la vallée du Nil depuis Alexandrie jusqu'à la deuxième cataracte. D'un seul coup d'oeil on embrasse ainsi les points les plus intéressants de l'Égypte et de la Nubie, tout l'ensemble des vieux monuments épars sur les deux rive» du fleuve, et dont les planches suivantes doivent reproduire en détail les principales merveilles: Alexandrie, le Caire, les Pyramides, Syout, Abydus, Denderah, les vastes et imposantes ruines de la Thébaide, celles de Karnac, Luxor, Memnon, la vallée des Tombeaux, la première cataracte ou s'arrêta l'expédition française, et en avant de laquelle se détache l'Île sacrée de Philae; puis, enfin, le fameux temple d'Ypsamboul.
(Façade restaurée du temple de Denderah)
Dans la sixième livraison, M. Moreau est arrivé jusqu'il Thèbes, dont il a donné la restauration. Il a successivement représenté dans ses grandes planches coloriées: l'Aiguille et les bains de Cléopâtre, la Colonne de Pompée, un marché d'Esclaves, le Panorama du Caire, la grande Rue du Caire, la Cour d'une Mosquée, Méhémet-Ali et sa suite, le Colosse de Memphis, les Pyramides et le Sphinx de Giseh, Beni-Hassan, Syout, Melaivel-Aricli, Denderah, la salle hypostyle de Karnac, Luxor et Thèbes. Le texte qui accompagne ces beaux dessins est orné de charmantes gravures sur bois, dont nous donnons ci-dessous quelques échantillons. Nous avons choisi à dessein, outre quelques figures, deux monuments arabes extérieur et intérieur, un monument ancien ruiné et un monument ancien restauré.
La magnifique mosquée Kaloum ou grand moristan, hôpital, fut construite l'an 684 de l'hégire (1319)', par Kaloum, qui, ayant recouvré la santé au moristan de Damas, en Syrie, fit voeu de construire un semblable moristan au Caire; ce superbe monument contient à la fois un hôpital pour les deux sexes, une mosquée et le tombeau de Kaloum, qui est sous le dôme.
Le minaret que représente la planche ci-jointe est un des plus beaux minarets d'Alexandrie. La nuit, quand les étoiles brillent d'une splendeur sans égale, on entend au milieu du silence les muezzins desservants, qui, du haut des minarets, chantent ces paroles solennelles: «Vrais croyants, qui pensez au salut, la prière est préférable au sommeil; réveillez-vous, louez Dieu; il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète.»
D'Alexandrie, transportons-nous à Thèbes.
Malgré les ravages du temps et des hommes, les ruines de Thèbes sont encore tellement majestueuses qu'elles suffisent pour faire concevoir au voyageur stupéfait la réalité des fabuleuses descriptions de cette métropole extraordinaire qu'Homère a si bien définie par ces mots: la Thèbes aux cent portes.
Les premières ruines que l'on trouve au nord, sur la rive droite, sont celles de. Karnac, ruines des plus remarquables à la fois par leur grandeur et leur vaste étendue: «Qu'on se figure, en effet, dit M. Moreau, un espace de 130 hectares environ, couvert de pylônes, de portes triomphales, d'avenues, de sphinx, de temples, de galeries, de bassins, d'obélisques, de statues, tout cela énorme, gigantesque, riche par la matière et couvert de magnifiques sculptures peintes; qu'on se figure, dans cet étonnant chaos de monuments abattus, des vues toujours majestueuses, grandes de quelque côté qu'on les envisage.»
Ruines de Karnac.
Au centre de la grande cour, qui a une seconde entrée latérale au sud, il y avait une avenue de douze colonnes aujourd'hui renversées; une seule, encore debout, a échappé au bouleversement général; il semble que les dévastateurs et le temps ne l'aient épargnée que pour témoigner de sa magnificence passée, et rendre plus pénible encore le désordre qui l'entoure. A droite de cette culmine, surgit, des décombres, un reste de figure colossale en granit, qui représentait Rhamsès III (Sesostris). Cette figure et son pendant, aujourd'hui détruits ou enlevés, précédaient un vestibule entre deux pylônes tout bouleversés, dans les ruines desquels on trouve des hiéroglyphes de grande dimension avec des cartouches, prénom de Binothris (Skhan), et d'Amon Touonkh ou d'Amon-Tough, auteurs de grands monuments antérieurs à ces pylônes et à l'invasion des pasteurs, c'est-à-dire à 2300 ans environ avant Jésus-Christ.
C'est en traversant les montants d'une énorme porte qui domine aujourd'hui les pylônes qui la dépassaient autrefois, et en franchissant de colossaux blocs de pierre, que l'on entre dans la magnifique salle hypostyle de Karnac. Cette salle fut commencée 1380 ans avant Jésus-Christ, par Menephtah Ier (Ousirei), et continuée par ses fils, Rhamsès II et III. Elle ne contient pas moins de cent trente-six colonies de proportion gigantesque, couvertes, ainsi que les murs au pourtour, de colossales figures qui donnent une si grande idée des Égyptiens, qu'on serait tenté de croire à l'existence d'une race de géants.
(Nubienne des environs de Philae.)
(Minaret d'Alexandrie.)
Revenons maintenant à Denderah (Tentyra), dont l'imposante façade est tournée vers le fleuve. Ce célèbre temple, construit en grès, est remarquable par sa belle conservation.--Il fut commencé par Cléopâtre et Ptolemée Césarion, son fils, et continué par tous les empereurs jusqu'à Adrien et Antonin le Pieux. Il est malheureusement enterré dans les décombres. La gravure ci-dessus le montre tel qu'il devait être à l'époque de sa plus grande splendeur. Les vingt-quatre colonnes, en partie enterrées, de ce magnifique portique ou pronaos, sont couvertes, ainsi que les murs qui les entourent, de sculptures peintes représentant des souverains faisant des offrandes aux divinités; le plafond est orné du fameux zodiaque rectangulaire; sur les quatre faces du chapiteau sont les têtes d'Isis au gracieux sourire et aux oreilles de vache; ces têtes, qui toutes ont été martelées probablement par les chrétiens lors du christianisme, ou par les musulmans iconoclastes, soutiennent des petits temples supportant les solives et les plafonds, dans lesquels sont sculptés ses épervier» déployant leurs ailes et portant des harpies, haches d'armes des Pharaons, et où l'on retrouve des femmes nues et allongées, qui, chez les anciens, étaient l'emblème de la voûte céleste.
Après de vaste portique, on entre dans une salle décorée de dix colonnes à tête d'Isis, et des sculptures peintes; cette salle communique dans les chambres et sanctuaires sacrés, et, par une rampe à des chambres à mi-étage dans lesquelles était le zodiaque circulaire, aujourd'hui à la Bibliothèque Royale de Paris.
Femme de la Basse-Egypte.]
Intérieur de la Mosquée de Moristan
Femmes égyptiennes offrant des
au Caire. rafraîchissements à un idiot.
Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale et politique, par M. ***; tomes II et III, contenant huit chapitres entièrement inédits.--Paris, 1843. Paulin, 15 fr.
Jérôme Paturot est le Gil Blas du dix-neuvième siècle. Ces deux victimes de l'organisation sociale de leur époque se ressemblent, du moins sous tant de rapports, qu'il n'est pas permis de nier leur parenté; leur esprit seul le prouverait au besoin; ils appartiennent à la même famille, ils descendent du même père... Le bon sens français, ayant pour organe Le Sage, au siècle dernier, et, de nos jours, un écrivain célèbre, dont nous respecterons provisoirement l'anonyme, mais que les contrefacteurs belges persistent, malgré de justes réclamations, à désigner sous le nom de Rolle.
Jérôme Paturot n'avait d'abord publié que la première moitié de sa vie le récit de sa lutte contre la destinée pendant qu'il cherchait' avec tant d'ardeur et de simplicité une position sociale. Il complète aujourd'hui ses confidences et nous raconte les instructives vicissitudes d'une autre phase de son existence aventureuse. Qui n'a lu le premier volume de ses curieux mémoires? Qui ne connaît l'histoire touchante de sa jeunesse? son mépris pour le commerce des bonnets de coton, sa suite de la maison de son oncle, dont il ne veut pas être le successeur, sa passion pour la gloire, ses amours avec Malvina, ce représentant si fidèle de la grisette française? Comme tant d'autres de ses semblables, Jérôme manquait de réputation et d'argent..... Il voulait devenir célèbre et riche. Quels moyens n'employa-t-il pas pour conquérir la fortune et la gloire! Il fut tour à tour poète chevelu, rédacteur en chef d'un journal qui paraissait quelquefois, feuilletoniste, administrateur-fondateur de la société des bitumes du Maroc, écrivain ministériel, philosophe (et quel philosophe!) etc., etc. Enfin, ayant échoué dans toutes ses entreprises, ne pouvant pas se créer la position sociale qu'il avait rêvée, il se décide à s'asphyxier, en faisant des adieux poétiques à ce monde qui ne l'a pas compris... Mais Malvina l'arrache à la mort, son oncle lui pardonne, et l'heureux Jérôme, guéri de sa folie, revient de ses illusions, épouse sa maîtresse et devient marchand de bonnets de coton dans la rue saint-Denis.
Après tant d'orages, le pauvre Jérôme avait trouvé un port. Malheureusement pour lui, il n'y resta pas long-temps à l'ancre. Dès qu'il se fut suffisamment reposé, il déploya de nouveau ses voiles et s'élança une fois encore sur l'océan du monde. Comme il l'avoue lui-même avec une candeur charmante, son exemple eût été incomplet et son expérience insuffisante, s'il n'eût pas frayé tous les Capitoles et gravi tous les Calvaires.
Jérôme Paturot est homme, c'est tout dire. Il a de la fortune, il lui faut des honneurs; des flatteurs trouvent qu'il ressemble, sous le rapport physique, à Napoléon: il se fait nommer successivement capitaine d'une compagnie modèle, commandant, député; il aspire même à devenir ministre, quand il apprend qu'il est ruiné... Ses créanciers l'enferment à Clichy; mais le dévouement de sa femme lui ouvre les portes de la prison pour dettes. Rapprochés par le malheur, Jérôme et Malvina se pardonnent leurs fautes mutuelles, car ils sont tous deux coupables, et, réunissant les débris de leur fortune détruite, ils vont s'établir au fond d'une province, dans une petite et charmante maisonnette, où ils vivent en paix en élevant leurs enfants, où tous leurs jours, qui se ressemblent, s'écoulent sans surprise comme sans douleur.
Ce cadre ingénieux a permis à l'auteur de Jérôme Paturot de fustiger tous les vices, de fronder tous les ridicules de notre époque, si féconde en vices et en ridicules. Ainsi, madame Paturot devient dame patronnesse, elle donne des festivals, elle va se faire voir le samedi à l'Exposition des tableaux, elle a l'honneur de recevoir les trois dixièmes Muses; elle place chez un instituteur chevelu un de ses fils, qui a la bosse du thème grec. Quant à son mari, ses diverses transformations politiques l'élèvent jusqu'aux plus hautes régions. Il défend devant la commission d'enquête industrielle la cause du bonnet de coton national. Veut il faire construire une maison moyen âge, il apprend à connaître le prix d'un alignement. Tantôt, se rappelant ses aucuns triomphes littéraires, il aide à faire un succès chevelu; tantôt il nous révèle les mystères des sociétés philanthropiques et savantes, de la haute science et de la haute politique. Nous assistons d'abord à une élection dans les montagnes; puis, revenant de lu province à Paris, nous pénétrons avec le nouveau représentant 'du peuple dans l'intérieur de la Chambre des Députés, Paturot est bientôt arrêté par un instructeur parlementaire, qui lui donne une leçon de politique, pour se consoler des petites misères de la députation, il prépare, pendant plusieurs semaines, une improvisation; et il fait imprimer dans le Moniteur le discours que l'hilarité générale l'a empêché de prononcer. Dès-lors Paturot a atteint l'apogée de sa fortune et de sa puissance: car il reçoit la confession d'un ministre; mais une crise ministérielle renverse toutes ses espérances. La débâcle financière suit de près la débâcle politique. De la Chambre, Paturot passe à la Bourse, où il perd des sommes considérables; les escompteurs achèvent sa ruine. La prison pour dettes, les philanthropes, le Mont-de-Piété, une faillite, les créanciers, tels sont les derniers orages de cette vie agitée, les types et les institutions dont se moque avec autant d'esprit que de bon sens l'auteur de cette satire sociale et politique, M. ***, à qui l'Académie des Sciences morales et politiques réserve le premier de ses trente fauteuils qui deviendra disponible.
Lettres de Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, soeur de François 1er, publiées d'après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi; par F. Génin, professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg. 1 vol. in-8, de 485 pages.--Paris, Jules Renouard. (Publication de la Société de l'histoire de Fiance.)
Nouvelles lettres de la reine de Navarre, adressées au roi François Ier, son frère, publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi; par F. Génin. 1 vol. in-8, de 300 p.
Le premier volume contient cent soixante-onze lettres, datées de 1521 à 1549, et adressées à Anne de Montmorency, grand-maître, puis connétable de France, à François Ier ou à d'autres personnages célèbres du temps, tels que Mélancthon, Érasme, l'évêque de Meaux, Guillaume Briconnet, un certain comte de Hohenlohe, doyen du grand chapitre de Strasbourg, ardent schismatique, qui s'efforçait d'introduire en France la réforme de Luther, etc, etc. Les époques et les événements qui tiennent le plus de place dans cette correspondance sont: la captivité de François Ier à Madrid, après la bataille de Pavie, en 1525; la réforme, la persécution contre l'hérésie nouvelle, qui fit brûler Berquin en 1529, Alaman, en 1530, la grande affaire des placards, la mort de Louise de Savoie (1531), l'empoisonnement du dauphin François par Montécuculli(1536), la guerre contre Charles-Quint, dont la Provence et la Picardie furent le théâtre (1530 et 1537).
L'éditeur a classé les lettres dont les originaux, autographes pour la plupart, ne portaient aucune date. Il y a joint des notes nombreuses, soit pour éclaircir les passages obscurs, soit pour relever les erreurs historiques que dément la correspondance de Marguerite.
Parmi les pièces justificatives inédites, on remarque une épître de Marot à la reine de Navarre.
La notice sur Marguerite d'Angoulême est un essai biographique assez étendu (100 pages), dans lequel l'auteur, s'appuyant sur des témoignages contemporains et sur des preuves irrécusables, présente sous un nouvel aspect le caractère de cette princesse vertueuse et savante, calomniée par les romanciers et les commentateurs de Marot. M. Génin fait voir que les amours de Marot avec la reine de Navarre sont une chimère ridicule sortie du cerveau de l'abbé Lenglet du Fresnoy, et accueillie avec une confiance aveugle par des éditeurs tels que M. Auguis, qui sont tombés, sans s'en apercevoir, dans les contradictions et les impossibilités les plus grossières. Marguerite, la reine de Navarre, soeur de François Ier, a payé injustement pour Marguerite, reine de Navarre, femme de Henri IV.
Le second volume renferme cent cinquante lettres à François 1er et un supplément à la Notice (24 pages), où l'auteur discute un document mystérieux fourni par cette nouvelle correspondance. Il s'agit de savoir s'il a existé entre Marguerite et François 1er une tendresse plus que fraternelle. Le secret de cette nature, après trois siècles d'intervalle, est bien difficile à découvrir, surtout dans une lettre dont les phrases sont voilées d'une obscurité calculée. Cette seconde correspondance, toute confidentielle et adressée au roi exclusivement, offre un intérêt plus vif et plus serré que la première.
L'Avertissement de ce second volume porte une accusation très-grave contre M. Champollion-Pigeac, conservateur en chef des manuscrits de la Bibliothèque royale. Lorsque M. Génin travaillait à son premier volume, il découvrit par hasard l'indication de cette correspondance dont les catalogues ne parlaient pas. M. Champollion nia audacieusement pendant plusieurs mois l'existence de ce manuscrit, lequel, après l'impression du volume, fut, grâce à un second hasard, trouvé caché dans l'armoire où M. Champollion-Pigeac serre ses papiers (p. VIII.) Encore, M. Champollion ne voulait-il pas se dessaisir du volume! Il fallut que, sur la plainte de M. Génin, le ministre de l'Instruction publique donnât un ordre formel. Cet avertissement fut réimprimé tout du long dans un journal, avec le défi à M. Champollion de répondre. M. Champollion en effet garda le silence. Mais il vient de solliciter et d'obtenir pour son fils, M. Aimé Champollion, la commission de publier un choix de pièces inédites du règne de François Ier. L'abus d'autorité que lui reproche M. Génin se réduit donc à un trait de prévoyance paternelle; mais il est bon que le public studieux qui fréquente les bibliothèques soit mis sur ses gardes et sache à qui il a affaire.
Histoire et description des voies de communication aux États-Unis, et des tracaux d'art qui en dépendent; par Michel Chevalier. 2 gros vol. in-4º, avec un atlas in-fol. renfermant 25 gravures sur acier.--Paris, 1840, 1841 et 1843. Gosselin.
M. Michel Chevalier a divisé cet important ouvrage en six parties. Dans la première il jetait un coup d'oeil rapide sur la topographie et sur le climat des États-Unis; puis, traitant des premiers essais de travaux publics, il donnait un aperçu général des divers plans qui ont été proposés pour un système général de communications.--La seconde partie était consacrée à l'étude des lignes tracées de l'est à l'ouest au travers des Alleghanys, ou entre le littoral de l'Atlantique et la vallée centrale de l'Amérique du Nord.--La troisième comprenait les communications entre le bassin du Mississipi et celui du Saint-Laurent. Avec cette troisième partie se terminait la première moitié du second volume, publié en 1841.
La seconde moitié du tome deuxième, mise en vente le mois dernier, complète la troisième partie, et traite en outre des communications du nord au midi, le long de l'Atlantique (quatrième partie), des lignes qui rayonnent autour des métropoles (cinquième partie) et des lignes établies autour des mines de charbon (sixième partie). A une récapitulation générale des canaux et des chemins de fer de l'Amérique du Nord succède enfin un intéressant appendice sur la construction des ponts en Amérique.
Le plus grand éloge que l'on puisse faire d'un pareil travail, c'est d'essayer de prouver son importance et son utilité. Or si, pour se rendre compte de la richesse comparative de l'Union-Américaine en voies de communication perfectionnées, on rapproche les nombres exposés dans la récapitulation générale de M. Michel Chevalier des chiffres qui représentent la superficie territoriale et la population du pays, on arrive aux résultats ci-après:
L'étendue territoriale de l'Union-Américaine étant de 26,700 myriamètres carrés, et la population, telle que l'a constatée le recensement de 1840, de 17,069,453 habitants, la longueur des canaux et des chemins de fer, qui correspond à un myriamètre carré et a un million d'habitants, sera exprimée par les chiffres suivants:
1º En comptant les 24,794 kilom. 50 que possédera l'Union après l'achèvement des travaux en cours d'exécution: