BRUTUS.
N'achève pas: dans l'horreur qui m'accable,
Laisse encore douter à mon esprit confus
S'il me demeure un fils, ou si je n'en ai plus.
TITUS.
Non, vous n'en avez point, etc.
Voici le même passage dans Voltaire:
Arrête, téméraire:
De deux fils que j'aimais le ciel m'avait fait père;
J'ai perdu l'un; que dis-je! Ah! malheureux Titus,
Parle, ai-je encore un fils?
TITUS
Mon, vous n'en avez plus.
L'envie et la méchanceté contestèrent à mademoiselle Bernard la propriété exclusive de ses oeuvres, et l'on fit honneur à Fontenelle de ses succès dramatiques, couronnés, en 1695, par la tragédie de Bradamante.
Mademoiselle de Saintonge termine le dix-septième siècle. Son goût la porta vers l'opéra: Didon, Circé et le ballet des Saisons furent reçus avec applaudissement.
Mademoiselle Barrier, au commencement du dix-huitième siècle, s'annonça par une tragédie d'Arrie et Petus, que l'on attribua à l'abbé Pellegrin. Pour détruire ce soupçon, elle fit jouer Cornélie l'année suivante; mais ce fut encore à Pellegrin qu'on en attribua la gloire, en vain donna-t-elle depuis Tomyris, la Mort de Jules César et la comédie du Faucon, on douta toujours qu'elle en fût véritablement l'auteur, et cependant l'excessive médiocrité de toutes ces pièces semblait en garantir l'authenticité. Il est vrai de dire aussi que cette médiocrité même était une preuve non moins forte en faveur de l'abbé Pellegrin.
Mesdames Bisson de la Coudrais, Monicau, et mademoiselle Flamina, ont fait représenter quelques comédies, dans le dernier siècle, sur le théâtre de la Comédie-Italienne, mais peu de femmes ont écrit autant d'ouvrages dramatiques que madame de Gomez, fille du comédien Poisson. Indignée de l'injustice des critiques contemporains, qui, après le succès éclatant de sa tragédie d'Habis, jouée en 1714 et long-temps restée au théâtre, prétendaient qu'elle avait emprunté le secours poétique d'un teinturier, elle fit imprimer en tête de sa pièce une préface où elle donna à ses calomniateurs le démenti le plus formel.
Nous devons à madame Du Bocage les Amazones. Madame de Graffigni est l'auteur d'une seule pièce de théâtre intitulée Cénie, dont le succès a surpassé celui de toutes les pièces dont nous venons de donner la liste.
Olympe de Gouges, envoyée à l'échafaud par Robespierre, qu'elle avait osé attaquer, fit représenter à la Comédie-Italienne et au Théâtre-Français plusieurs pièces oubliées, entre autres l'Esclavage des Nègres, jouée le 4 décembre 1790; MM. Étienne et Martainville assurent que, sans égard pour le beau sexe, le public siffla impitoyablement cette pièce.
De nos jours, la Suite d'un Bal, de madame de Bawr, et les comédies et les vaudevilles de madame Ancelot ont réussi à la scène. Madame Louise Collet est auteur d'un drame en un acte, joué à l'Odéon. Le Gladiateur, tragédie représentée en 1842 au Théâtre-Français, est l'oeuvre de madame d'Altenheym, fille de M. Soumet. La Cosima, de madame Sand, a été jugée avec une sévérité passionnée. Enfin madame de Girardin vient terminer la liste de ces dames auteurs, parmi lesquelles il faut aussi ranger la mère de l'auteur de Judith; madame Sophie Gay a donné au Théâtre-Français le Marquis de Pomenars et la Pauvre Fille, qui, malgré tout le talent de mademoiselle Mars, ne put avoir, en 1824, qu'une, seule représentation.
Dans cette liste de pièces que nous avons rapidement énumérées, on compte, comme il est facile de le voir, beaucoup plus de revers que de succès. La Judith de madame de Girardin vient encore grossir le nombre de ces tentatives malheureuses.
Lucrèce, tragédie en cinq actes, de M. Ponsard.
--Judith, tragédie en
trois actes.
--Hermance, comédie-vaudeville, de madame Ancelot.
Depuis les tentatives révolutionnaires de M. Hugo, jamais la curiosité publique n'avait été plus vivement émue que par l'apparition de cette Lucrèce. Un fait singulier et remarquable, c'est que cette curiosité semblait excitée en sens inverse du mouvement que lui avait imprimé, à plusieurs reprises, l'auteur d'Hernani, de Marion Delorme et de Ruy Blas. Les récits merveilleux qui se faisaient d'avance de la tragédie de M. Ponsard, par l'indiscrétion des lectures et les confidences de coulisses et de salons, promettaient, non pas un pas rétrograde (personne ne veut reculer), mais un retour aux voies plus droites et plus naturelles, aux formes plus scrupuleuses et plus contenues. Quoi donc? l'école dont M. Hugo est le chef inflexible aurait-elle compromis sa cause? Le goût public se retirerait-il de cette poésie, après plus de douze années d'assauts persévérants, et, l'on ne saurait le nier, d'entreprises heureuses quelquefois, audacieuses toujours, pour le vaincre et pour le dompter? Nous n'avons ni le temps ni l'envie de discuter ici ce point d'histoire littéraire. Toujours est-il--et pour résumer le fait en quelques mots--que toute fois que le sentiment public se rejette d'un côté, c'est que de l'autre, où il penchait, les déceptions l'ont découragé et que les excès ont fatigué sa conscience. Sans vouloir blesser ici personne, sans mettre en suspicion aucun nom ni aucune renommée, il nous semble prouvé par cette grande manifestation d'espérance et d'attente soulevée tout à coup au bruit de la venue d'une oeuvre annoncée avec tout l'appareil d'une sorte de restauration poétique, que le parti littéraire, maître du théâtre depuis 1830, a mal dirigé sa conquête, qu'il a frappé fort sans frapper juste, abattu sans reconstruire, et prêché sans convaincre.--Enfin, le jour de la représentation est arrivé. Lucrèce s'est montrée, et, nous le disons avec joie, l'épreuve a tourné à sa gloire. Au contraire de la plupart des ouvrages prématurément exaltés dans la serre-chaude des amitiés emportées et des admirations précoces, elle n'a point démenti les bruits qui avaient marché devant elle. Elle a fait honneur à toutes les espérances, à toutes les promesses. Et maintenant, suivez-moi, et entrons ensemble dans les sentiers poétiques de l'oeuvre.
Nous voici d'abord à Collatie, dans la maison de Lucrèce; le mari de Lucrèce, Collatin, est absent,--occupé au camp des Tarquins qui assiègent Ardée. Lucrèce cherche-t-elle dans Rome quelque distraction à ce veuvage? Gardez-vous de le croire. Simplement et chastement retirée dans la pudeur et la modestie du foyer domestique, elle se livre aux soins de sa maison. Ses esclaves, armées de fuseaux, filent de la laine, et elle fait comme ses esclaves. Cependant sa nourrice s'inquiète: Lucrèce aurait besoin de repos et de sommeil.
Faut-il donc que vos yeux s'usent, toujours baissés,
A suivre dans vos doigts le fil que vous tressez?
Les veilles fatigueront sa jeunesse. Un peu de plaisir et de danse ramènerait la joie et le sourire dans ce foyer désert. Ainsi parle la nourrice; mais Lucrèce aussitôt de l'accuser de manquer de sagesse et de pudeur. Peu lui importe que le travail ternisse sa beauté! Ce qu'elle vont préserver, c'est la beauté de son âme et sa pudeur. Son aïeule l'a instruite aux moeurs laborieuses et pures; elle restera fidèle aux leçons de son aïeule.
C'est assez; le temps passe à tenir ces propos;
Quand la langue se meut, la main reste en repos.
Poursuivons notre tâche; allons ...
Vous le voyez. Lucrèce est une femme accomplie, un véritable trésor. Elle aime la retraite, le travail, et point la coquetterie; elle est fidèle à son mari absent, et économe d'inutiles paroles. Il faut aller à Rome pour le voir.
Cette honnête solitude de Lucrèce est tout à coup troublée. Sextus, Titus et Arons, fils de Tarquin le Superbe, arrivent du camp d'Ardée, suivis de Collatin; Brute les accompagne; mais faut-il compter Brute pour quelqu'un et pour quelque chose? Brute n'est-il pas la brute qui sert de jouet aux patriciens et au peuple? Nous verrons bien.--Or, nos jeunes gens, pour se distraire de l'ennui du siège et dans la joie d'un festin, firent tomber le discours sur la vertu de leurs femmes; chacun tint pour la sienne, et Collatin surtout pour Lucrèce. «Eh bien! allons à Rome, dirent-ils, et nous verrons qui de nous a la femme la plus sage» Vite à cheval! et les voici galopant quatre à quatre, et arrivant dans la ville, la nuit, sans être attendus. D'abord on va chez la femme de Brute; elle donnait danses et festins. La femme de Sextus se consolait à table dans un doux tête-à-tête. Cette autre se mirait avec insouciance dans l'acier et se parait de roses et de parfums; cette autre encore, le teint livide et enflammé, jouait l'or de son riche bracelet.
Vous seule, enfin, Lucrèce, à ce luxe étrangère,
Vous vous êtes montrée en sage ménagère,
Diligente, excitant vos femmes du regard,
A leurs humbles travaux vous même prenant part.
........ Oui, Collatin a gagné le pari.
Gloire à Lucrèce, et joie à son heureux mari!
Cependant la passion criminelle de Sextus vient de s'allumer à l'aspect de cette vertu pudique. «O la belle maîtresse!» s'écrie-l-il, tandis que Collatin invite ses hôtes au festin et ensuite au sommeil, qui doit réparer leurs forces.
Brute reste seul avec Lucrèce. Et ici la situation prend un caractère sévère et grave. Il ne s'agit plus d'innocents travaux au coin du foyer, ni de spirituels et galants paris: Lucrèce a lu dans l'âme de Brute, et Lucrèce le laisse voir. Cette feinte stupidité du fou cache l'âme d'un Romain et le génie d'un grand homme. D'abord, elle s'étonna de voir un Junius ainsi avili:
Son esprit recula devant cette merveille
D'un pareil descendant d'une race pareille.
Puis, peu à peu, elle comprit que le feu couvait sous la cendre, et que Brute ne se faisait si petit que de peur de paraître trop grand. Oui, s'écrie Brute:
Oui, j'ai quitté mon nom, mais c'est pour le reprendre.
J'accepte tous leurs coups, mais c'est pour les leur rendre.
Soyez prudent, dit Lucrèce; un soupçon, un mot peut vous découvrir et faire tomber la hache. Patientez encore; j'ai voulu vous inviter à la résignation en vous apprenant que, moi, je vous tiens pour d'autant plus magnanime que vous êtes plus avili. Brute s'attendrit à cette confidence de la noble piété de Lucrèce: que n'a-t-il une femme forte et chaste comme elle! il s'abriterait du moins sous le bouclier du bonheur domestique, et l'insulte viendrait expirer à son seuil. Mais les Tarquins lui ont tout ravi: de sa femme, Sextus a fait sa proie. Ainsi Brute est doublement avili comme époux et comme homme.
Voici Sextus qui revient et le raille. Il raconte le voyage que Brute et lui firent à Delphes pour consulter l'oracle d'Apollon. «Celui-là sera roi, dit le dieu, qui embrassera le premier sa mère.» Et Brute de se jeter à terre, et Sextus d'en rire.
Oui, Sextus, vraiment, tu as raison de rire. Brute a été un grand maladroit et un grand idiot, en effet; écoute-le plutôt, tandis qu'il est seul, et que, rejetant son masque de fou, il se parle à lui-même, dans toute la sagesse et la profondeur de son grand dessein:
Celui qui le premier embrassera sa mère,
Régnera le premier.--Et j'embrassai la terre.
N'ai-je pas accompli l'oracle? Et puis encor
Quand j'eus offert au dieu mon bâton rempli d'or.
«Brute, me fut-il dit, tu m'offres ton emblème;
La substance est pareille et l'écorce est la même.
Le bâton brisera le sceptre, et par deux fois
Le nom qu'on donne aux fous sera fatal aux rois.»
Qu'on donne aux fous! c'est bien le nom dont on me nomme.
Mais alors c'est donc moi qui gouvernerai Rome?
En effet, j'éprouvais comme un élancement
Qui m'emportait en haut vers te commandement
Et cet homme, c'est moi qu'attend l'honneur suprême
De venger mon pays, et mon père, et moi-même,
D'affranchir l'avenir, de punir le passé,
Et de glorifier mon surnom d'insensé.
Au milieu de ce magnifique élan du génie et du patriotisme de Brute, au moment où le citoyen promet à Rome son sang pour la délivrer, et lui fait, en attendant, l'offrande de sa patience et de ses humiliations, il est interrompu par Valère, son ami et le complice de son projet glorieux. Valère vient l'exciter à agir et à pousser le cri d'indépendance. Non, il n'est pas temps encore, réplique Brute; les patriciens sont las, mais le peuple ne l'est pas; laissons la tyrannie descendre jusqu'à lui:
Laisse faire;
L'impunité les pousse, et c'est en quoi j'espère.
Un premier attentat couronné de succès
Est un chemin frayé vers les derniers excès.
D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de renverser, il faut savoir reconstruire. Qui mettra-t-on à la place des Tarquina?
--Ce sera toi, dit Valère.
BRUTE
Valère, si mon voeu doit prévaloir, ni moi
Ni personne jamais ne se nommera roi;
Tarquin fut un tyran: un autre pourrait l'être.
Rome, telle qu'elle est, n'a plus besoin de maître.
Quand, faible et menacée, il fallait qu'au début
Elle vainquit sans cesse, au prix de son salut.
Alors, il était bon qu'une forte puissance
Aux insubordonnés apprît l'obéissance,
Pour mieux faire face au choc environnant,
Doublât la résistance en la disciplinant;
La grandeur du danger tenait l'âme en haleine,
Et nourrissait ainsi la fierté sous la gêne;
Je guerrier respirait dans le sujet soumis.
Mais Rome a triomphé de tous ses ennemis,
Et ne combattant plus pour sauver ses murailles,
N'a plus la même ardeur à gagner des batailles.
Cette sécurité dans laquelle on s'endort
Rend les esprits trop mous et le pouvoir trop fort.
Depuis qu'il ne sert plus la défense commune,
Le sceptre ne sert plus qu'à sa propre fortune;
Affranchi du péril de nos rivaux anciens,
Il s'essaie à présent contre les citovens.
Son audace s'accroit du peu de résistance;
Rome, trop tôt sauvée, a perdu sa constance,
Et façonnée aux lois, n'a même plus au coeur
D'un peuple impolicé la sauvage vigueur.
Pour éviter ce danger du pouvoir absolu, Brute destine à à Rome une autorité partagée entre deux chefs:
Rome redeviendra toute énergique et fière;
Elle eût été, chétive, esclave de ses rois;
Libre, elle soumettra l'Italie à ses lois.
Ainsi, dans cet entretien avec Valère, qu'il faudrait citer tout entier, Brute s'élève au sommet des plus hautes méditations du politique et du citoyen, mais pour retomber bientôt dans la torture et l'abaissement de son courageux martyre. Tullie, sa femme, Sextus, amant de Tullie, viennent effrontément étalera ses yeux le spectacle insolent de leurs querelles amoureuses. A quoi bon se gêner devant un fou'. Sextus aime Lucrèce, et Tullie en est jalouse; de là un combat de railleries et de colère d'où jaillissent de vifs éclairs de poésie. Le croiriez-vous? Sextus a l'audace de prendre Brute pour juge, et l'invite à prononcer entre Tullie et Lucrèce. Mais Brute:
Est-ce que les brebis aux louves sont pareilles?
Est-ce que les frelons visitent les abeilles?
Non, chacun suit la voie où l'entraînent ses goûts;
Pourquoi donc parlez-vous de Lucrèce entre vous?
Sextus se retire en raillant; alors Brute, l'âme déchirée:
Qu'en dites-vous, Tullie?
Pensez-vous que ce soit assez être avilie?
Qu'espérez-vons encor qui soit plus infamant?
Ne vous suffit-il pas des mépris d'un amant?...
Quand la tête voilée et ceinte de verveine,
La robe jointe au corps par un bandeau de laine,
La quenouille à la main vous avez pénétré
Au delà de ce seuil à Vesta consacré,
Aviez-vous résolu d'en chasser la déesse?
Si le ciel, qui voulut affaiblir ma raison,
M'interdit de régir moi-même ma maison,
Deviez-vous pas bien mieux soigner, d'un oeil austère,
L'honneur dont vous étiez seule dépositaire?
Et combien votre nom serait-il rehaussé,
Si vous aviez vécu pour le pauvre insensé!
Il est temps que cela finisse; il est temps que Tullie songe à son expiation. Brute le lui dit sans ressentiment: le dédain a tué en lui la colère. A cet arrêt terrible, à cette voix d'un fou qui parle comme un sage, Tullie, épouvantée, croyant reconnaître un avertissement des dieux, va cacher sa terreur dans l'orgie.
Cependant, Sextus a résolu de se faire aimer de Lucrèce:
Dut Vesta l'animer, dut le coeur de Lucrèce
Surpasser en airain Diane chasseresse,
N'importe; mon amour ne peut être en défaut;
Je l'aime en furieux, je l'aime, il me la faut.
................................................
Le premier de vos rois n'a-t-il pas dû le jour
Aux autels profanés par un divin amour?
Lui-même, à la faveur d'une perfide amorce,
N'a-t-il pas demandé des hymens à la force,
Et, par ce crime heureux, prolongé nos destins?
..............................................
Nous sommes tous les fils d'un attentat immense;
De quel droit m'accuser si je le recommence,
Et si mon sang, ce sang par l'audace acheté,
Fait de l'audace en moi couler l'hérédité?
Mais Sextus n'est pas délivré de Tullie. L'amante jalouse poursuit le séducteur qui l'abandonne; il faut qu'il s'explique: l'aime-t-il encore, oui ou non? Non, répond Sextus.
Non, je n'eus pas l'idée alors, qu'il m'en souvienne,
D'engager à jamais votre vie à la mienne;
Je me peignis l'amour non pas voilé de pleurs,
Mais joyeux, souriant et couronne de fleurs,
Libre des clous d'airain, de ces pesantes chaînes,
Dont Némésis unit les implacables haines,
Suivant sa fantaisie, et, toujours jeune et beau,
Lier du plaisir ancien en courant au nouveau.
Tullie est maintenant grondeuse et maussade; Sextus n'en veut plus. Qu'est devenu le temps ou elle promenait son éternel sourire sur ses adorateurs charmés, animant chaque fête et présidant aux festins joyeux? Enfin, Tullie, se voyant abandonnée, éprouve le remords de sa flétrissure; son indignation et son repentir s'exhalent avec éloquence:
Tu m'as conduite au crime à travers la mollesse,
Tes conseils corrupteurs préparaient ton pouvoir;
Tes désirs m'attendaient sur le seuil du devoir!...
C'est par tes soins qu'ici le bruit et la splendeur
Ont chassé le travail, gardien de la pudeur.
Les dieux le puniront, ô Sextus, et l'ombre de Tullie est promise à la pâleur de tes rêves; mais qu'importent ces reproches au voluptueux!--Sextus résiste à une prédiction plus terrible encore et plus menaçante, à la prédiction directe des dieux eux-mêmes, qui s'expliquent à lui par la voix de la sibylle de Cumes: cette redoutable pythonisse a traversé les mers pour apporter à Sextus son arrêt. Voici les livres fatidiques qui annoncent et qui enseignent: Sextus peut y lire la destinée des Tarquins et leur chute prochaine: à quoi bon?--Va-t'en, menteuse pythonisse: Sextus ne veut ni de ta science ni de toi; et la sibylle insultée se retire devant cet endurcissement et cette incrédulité. Alors, rencontrant Brute, elle lui dit:
Salut, premier consul romain!
C'est assez de ces passions violentes et criminelles; reposons-nous et contemplons Lucrèce; que l'innocence de cette chaste figure rappelle le calme et épure l'air autour de nous. Lucrèce, comme nous l'avons vu déjà, est modestement recueillie à l'ombre du foyer, maniant l'aiguille et surveillant le travail de ses servantes. Pourtant elle est rêveuse et triste. Sa journée et sa nuit ont été pleines de mauvais présages: l'éclair a sillonné la nue; un chien a hurlé; le vent a sifflé comme une voix sinistre, et Lucrèce s'est blessée au pied gauche. Puis un rêve affreux: il lui a semblé qu'un horrible serpent la dévorait, et de son coeur déchiré et ruisselant sous les morsures du monstre, les gouttes fumantes enfantaient d'innombrables bataillons. C'est l'image de la puissance future de Rome engendrée du sang de Lucrèce.
Ses présages ont dit vrai, car voici Sextus. Il arrive sous prétexte de donner des nouvelles de Collatin; Lucrèce se confie naïvement à son hôte et éloigne ses femmes. Sextus, méditant l'attentat, emploie d'ahord la séduction de la parole, et cherche, sous le miel de son discours, à faire passer dans l'âme de Lucrèce le poison du désir et de la volupté. Il offre tout ce qui peut tenter une femme: la richesse, l'amour et le pouvoir; il sera roi et il la fera reine.--Lucrèce ne veut qu'une royauté: c'est la royauté de son honneur. Sextus, malgré lui, cède et recule devant cette majesté du devoir qui rayonne dans cette chaste femme; mais, dès que Lucrèce n'est plus présente, la passion de Sextus s'enhardit et s'exalte:
Sibylles, maudissez, mânes, rassemblez-vous!
Bien ne peut plus arrêter le crime.
Lucrèce a fait mander son père Lucrétius, son mari Collatin, Valère et Brute. Ils arrivent d'Ardée, ne sachant ce que ce message de Lucrèce veut dire; elle, cependant, s'offre à eux, pâle, les yeux baissés et vêtue de deuil: «Pourquoi ce deuil?--Je porte le deuil de mon honneur, dit-elle douloureusement.--O ma noble femme! s'écrie Collatin.--Non, je ne suis plus ta femme; l'épouse est morte.--Quoi, morte?
.... Et qu'importe
Que le corps soit vivant quand la pudeur est morte
Tu n'as devant les veux qu'un corps déshonoré;
Pourtant mon âme est pure, et je le prouverai.
Et Lucrèce raconte le crime de Sextus: il s'est présenté chez elle, la nuit, la menaçant de la mort et de l'ignominie, car dans le lit de Lucrèce morte il placera un esclave mort, et dira que, les ayant surpris tous les deux, il a satisfait sur eux son ami Collatin. Et ainsi Sextus sortit triomphant. En vain Collatin: «Je t'honore outragée!» en vain Lucrétius: «Lève tes regards, ma fille; mon baiser efface l'affront!--Non,
Il ne faut pas qu'un jour, des désordres complice,
Mon exemple devienne un prétexte invoqué,
Quand aux devoirs d'épouse une autre aura manqué.
Vous verrez à punir Sextus, et je l'approuve.
Moi, j'ai dit n'avoir pas craint la mort, je le prouve!
A ces mois, Lucrèce se tue. Voilà l'occasion que Brutus attendait: saisissant le fer sanglant, il voue les Tarquins à la vengeance et à l'exécration de Rome; et tous, Lucrétius. Collatin et Valère, jurent à son exemple, sur le poignard teint du pur sang d'une femme, de poursuivre sans relâche et d'exterminer cette race exécrable. Le peuple survient: Brute éveille sa colère:
C'est le corps de Lucrèce! ô destinée affreuse.
BRUTE.
De la plus noble femme et la plus malheureuse;
Apprenez, que chez elle un homme, cette nuit,
Un nocturne larron, comme un hôte introduit,
A, l'épée à la main, la menace à la bouche,
Honteusement pillé la pudeur de sa couche.
Il l'a déshonorée à main armée...
Et cet homme, c'est Sextus: A bas Sextus! à bas Tarquin! plus de rois, plus de tyrans! à Rome! à Rome! et la tragédie finit sur ce cadavre et sur cette chute prochaine des Tarquins.
M. Ponsard est un heureux poète. Que de fils d'Apollon dont il est besoin de cacher les vers pour faire croire à leur beauté! Citer M. Ponsard, c'est la manière la plus habile de faire son éloge, et nous n'avons pas cru devoir employer d'autre ruse. On voit par quels heureux dons de la muse le jeune poète a su manier toutes les cordes de la lyre et prendre tous les tons. Ses idées et son style s'accommodent avec une rare souplesse aux sentiments, aux situations et aux caractères; naïfs et chastes avec Lucrèce, tristes, vigoureux et profonds quand c'est Brute qui parle; élégants et sensuels en passant par la bouche de l'insouciant et voluptueux Sextus; passionnés et amers pour peindre la jalousie et les remords de Tullie.--La politique, dans la tragédie de M. Ponsard, parle son langage mâle et concis, et la voix calme et simple de la pudeur y contraste, dans sa simplicité adorable, avec les rudes accents du patriotisme et les molles fantaisies du plaisir. Certes, c'est là un mérite précieux et rare que M. Ponsard a conquis évidemment par une étude assidue des formes sévères et des modèles antiques Lucrèce doit son brillant succès à cette sorte de résurrection de la pureté du fond et de la solidité de la forme. On est las à n'en pas douter, de ces mondes impossibles où la fantaisie égoïste du drame fantastique s'égare depuis dix ans sur un hippogriffe sans frein. Le public, après la fatigue de ces aventures irrégulières et violentes, s'est retrouvé avec ravissement au milieu d'une poésie calme, réfléchie, contenue, où la simplicité n'ôte rien à l'imagination, et dont la modération double la force. Mais qu'on ne s'y trompe pas, M. Ponsard ne se renferme point avec un scrupule outré dans les limites de la tragédie classique; il n'a pas cette maladresse de se mettre, ni plus ni moins dans un habit fait pour un autre temps et pour un autre monde. On a pu voir que M. Ponsard arrivait suivant l'occasion, à des détails de familiarité intérieure et à une variété de tons que l'art de Racine et de Boileau n'admettait pas. Le secret de M. Ponsard est celui d'André Chénier: être antique et nouveau tout à la fois. Nous n'entendons pas cependant nous jeter dans les emportements d'un éloge exagéré. Lucrèce a ses beautés, mais aussi ses défauts: M. Ponsard a trop de goût et de justesse d'esprit pour ne pas le savoir mieux que personne. Les personnages sont trop isolés les un des autres, et ne se lient pas suffisamment par ce fil de la passion et des intérêts qui fait le noeud et la cohésion des oeuvres. La scène importante où Sextus prépare l' attentat s'égare en délicatesses raffinées et en subtilités coûteuses que la passion n'accepte pas. Le style lui-même mériterait, çà et la, qu'on lui fit quelques petites querelles. Il pousse la religion des modèles trop loin, jusqu'à les imiter dans leurs erreurs et même dans leurs vices. Inspirez-vous de Corneille, rien de mieux: mais prenez Horace et de Cinna la force et la clarté, et n'allez pas dans votre zèle jusqu'aux subtilités et aux embarras de syntaxe et de grammaire où la langue, émancipée et agrandie par le génie, retombait encore, échappant à la puissante main de Corneille et retournant quelquefois avec lui dans ses langes. A part ces défauts, que la réflexion et l'expérience du théâtre corrigeront dans M. Ponsard, Lucrèce annonce un poète, et non-seulement un poète, mais un esprit solide et sain. Et c'est là un fait qu'on a raison de saluer de tous le encouragements et de tous les bravos.
Le premier jour, les acteurs ayant eu peur, leur talent n'a gagné la bataille qu'à demi; le lendemain, et depuis, affermis par le succès, ils ont vaillamment secondé M. Ponsard. Bocage a donné au rôle de Brutus un caractère d'originalité incontestable. Tout acteur, tout grand acteur a ses défauts: Bocage a les siens; mais que de qualités énergiques et pittoresques les compensent! Lucrèce a retrouvé dans madame Dorval la chasteté et la pudeur de Betty Bell mêlées à un vif sentiment de la femme antique. Bouchet a donné à Sextus tout l'esprit, toute l'insolence et toute la grâce qui conviennent. La jalousie et la passion de Tullie ont eu dans madame Halley une interprète digne de tout éloge. Ainsi chacun a eu son succès, les acteurs et le poète Judith a été moins heureuse que Lucrèce. Le Second-Théâtre-Français, cette fois, a remporté la victoire sur son aîné. Et d'abord, à juger les deux rivales en elles-mêmes, abstraction faite du mérite des poètes. Lucrèce ne dut pas triompher de Judith. On peut, on doit s'intéresser à Lucrèce. Certes, une femme de cette simplicité et de cette vertu, forcée dans la chaste modestie de son honnêteté austère, s'immolant à la pudeur et fécondant de son sang la liberté de sa patrie, une telle femme touche l'âme et l'élève Mais, en vérité, comment s'émouvoir de Judith qui s'en va traîtreusement provoquer un homme, l'excite par sa beauté armée de toutes les ruses d'une attrayante parure, et par l'ardeur du festin: puis l'immole, tout ivre encore du vin et du désir qu'elle a versés dans ses veines? C'est là une infâme et horrible action, que Dieu lui-même, qu'on y fait intervenir, ne saurait ni adoucir ni absoudre. Et d'ailleurs quelle différence dans la gravité de la lutte et des intérêts. Que nous fait Bethulie, à côté des grandes destinées de Rome? L'aventure sanglante de Judith est donc un sujet impraticable au théâtre. Quelque adresse qu'on y mette, l'épigramme de Racine aura toujours raison, et le parterre, s'il pleure pleurera sur ce pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort. Cette fois, le parterre n'a pleuré ni pour l'un ni pour l'autre.
La tragédie, s'il y a tragédie, est d'une grande simplicité et peut se raconter en quelques lignes.
D'abord le poète nous fait assister à la désolation de Bethulie; assiégée par l'armée d'Holopherne, la faim et la soif dévorent la ville: les mères désolées pressent leurs enfants sur leur sein et implorent une goutte d'eau. La misère a tué le courage, et l'on parle de se rendre. Dans ce tumulte et ce désespoir, une femme vêtue de deuil apparaît au seuil de sa maison, c'est Judith. L'inconsolable, qui pleure son veuvage et porte pieusement le deuil de son époux Manassos. Judith sentant en elle l'inspiration divine, ranime la force des citoyens abattus, et, se parant de ses habits de fête prend la résolution d'aller trouver Holopherne pour le séduire et pour l'immoler.
La voici dans la tente du conquérant, mais déjà ce conquérant est conquis et désarmé par les charmes de Judith Phoedime, une femme, une femme jusque-là maîtresse du coeur d'Holopherne, s'arme de sa passion et de sa jalousie contre cette étrangère, cette Juive au regard séduisant. Cependant ni les reproches ni les emportements de Phoedime ni le mécontentement ni les cris de l'armée et des chefs qu'elle ameute contre Judith et qui demandent si tête ne peuvent détourner Holopherne de son amour. Il brave les uns il punit les autres, sauve Judith de leur fureur, et se livre ensuite aveuglément à sa dangereuse amorce.--Le festin homicide est préparé, Holopherne vide la coupe fumante et boit le poison amoureux dans les yeux de Judith, puis il se retire sous sa tente. Alors Judith, saisissant son glaive, soulève le rideau de pourpre, entre, frappe, et revient tristement au milieu des juifs, qui saluent leur libératrice par des cris de délivrance et du joie.
(Théâtre-Français.--Judith, tragédie--Mademoiselle
Rachel, rôle de Judith; Beauvalet, rôle d'Holopherne.)
Tout manque à un pareil sujet; l'auteur a cru en adoucir la dureté et en féconder la sécheresse par la passion sincère et la générosité d'Holopherne; mais comment n'a-t-il pas compris qu'il aggravait ainsi l'horreur qui résulte naturellement de l'action de Judith?--Que pouvait faire le public dans ce vide de sentiments et d'intérêt? applaudir une versification élégante; se réfugier, pour le reste, dans le silence, et murmurer çà et là, ce qui était dans son droit. Peut-être aurait-il dû se montrer courtois et patient jusqu'au bout. Mon avis est qu'il faut tout accepter d'une femme, et singulièrement d'une femme spirituelle, tout jusqu'à des tragédies; et vraiment madame Emile de Girardin mérite par beaucoup de style gracieux et d'aimable esprit qu'on lui passe Judith sans plus de sévérité. D'ailleurs, cherchez à Judith un poète tragique du côté de la barbe, à qui Molière accorde la toute-puissance, et la barbe elle-même y échouera. Sous les traits de mademoiselle Rachel, Judith est d'une barbarie charmante, et je comprends que Beauvalet-Holopherne s'y laisse prendre et y risque sa tête.
Théâtre du Vaudeville.--Hermance, ou Un an trop
tard.--(Mesdames Thénard et Pagé, mesdemoiselles Saint-Marc et
Castellan.)
Revenons à des beautés moins farouches: Hermance, elle, est incapable de détruire le moindre Holopherne; elle a le coeur trop sensible pour se livrer au maniement du coutelas, séparée de l'homme qu'elle aime par des événements inondés de pleurs, Hermance le trouve marié à sa soeur. Vous devinez la lutte et le désespoir! Le mari est tenté de revenir à Hermance; un instant Hermance chancelle; mais sa vertu surmonte son coeur: Hermance s'enfuit, et se sacrifie, plutôt que de porter le trouble dans la maison de sa soeur. Ce drame, très-honnête et très-moral, obtient un succès de sanglots: la scène où Hermance, retrouvant ses deux soeurs, s'assied près d'elles et leur raconte toutes les douleurs de son passé, mêlées à la joie de les revoir, est tout aimable et toute naïve: madame Ancelot n'a jamais rien fait de mieux; il y a là trois visages qui s'encadrent agréablement: le frais visage de mademoiselle Saint-Marc, le visage honnête et sage de madame Thénard; le visage éveillé de madame Page; et derrière eux, venant, se jeter étourdiment au milieu de ces épanchements de famille, un quatrième visage qui se compose des beaux yeux, des dents d'ivoire et des joues appétissantes de mademoiselle Castellan.
Le Puits d'Amour, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Scribe et de Leuven, musique de M. Balfe.
Il y avait une fois, à Londres, une jeune Irlandaise arrivée depuis peu de son pays, et nourrissant en secret dans son coeur une passion profonde. Elle avait tout ce qu'il faut pour cela, une âme tendre, confiante et naïve, une imagination vive et ardente. Elle avait aussi tout ce qu'il faut pour plaire et pour être aimée: une taille svelte et dégagée, une démarche élégante, des traits délicats et fins, des cheveux blonds les plus jolis du monde, des yeux bleus d'une transparence admirable, et le regard le plus coquettement spirituel. Cette jeune fille s'appelait Géraldine. Ce n'était d'ailleurs qu'une paysanne, ou tout au plus la fille de quelque petit bourgeois du pays: cependant elle avait reçu une éducation des plus distinguées. Elle pinçait de la harpe comme un professeur, et savait sur le bout du doigt la mythologie. Avec tant de qualités, tant de talents et tant de charmes, comment n'aurait-elle pas fait tourner toutes les têtes? Elle n'y manqua pas. Le shériff de Londres, sir Bolbury, fut bientôt à ses pieds. Le roi Edouard lui-même la remarqua, et épuisa en son honneur tous les trésors de sa rhétorique galante. Mais le coeur de la belle fut insensible à la séduction. Elle résista imperturbablement à l'éloquence du monarque et aux agréments du shériff. Rien ne put effacer de sa mémoire l'image de son ami Tony le matelot, ni le temps, ni l'absence, ni la mort elle-même. Voilà une amante modèle, et comme je vous souhaite d'en rencontrer une, ô lecteur!
Cependant Tony le matelot l'avait trompée, car il n'était pas matelot et ne s'appelait point Tony. C'était un jeune seigneur de la cour, le comte de Salisbury, rien que cela! qui, voyageant en Irlande, avait imaginé de prendre momentanément la veste courte et le chapeau goudronné pour se rapprocher d'elle et endormir sa défiance. Mais ce qui n'avait été d'abord à ses yeux qu'un passe-temps devint bientôt, les charmes et la vertu de Géraldine y aidant, un amour véritable, et par conséquent honnête. Le faux matelot feignit d'être rappelé à bord, et fit ses adieux à Géraldine, qui pleura beaucoup, lui fit promettre de revenir, et lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, l'anneau de sa mère, comme un témoin irrécusable de l'engagement qu'elle prenait de n'être jamais qu'à lui.
A Londres, le comte ne tarda pas à voir Géraldine; mais c'était, je vous l'ai dit, un vertueux jeune homme, incapable de tromper plus long-temps celle qu'il aimait, incapable surtout de tendre des pièges à sa naïve confiance. Le roi lui imposait un riche et noble mariage, sous peine de disgrâce. Il tenait à la faveur, et il lui sacrifia son amour. Combien de courtisans, à sa place, se seraient montrés moins scrupuleux, et n'auraient renoncé ni à l'amour ni à la faveur!
«Va, dit-il à son page Fulby, va trouver Géraldine, et sans me nommer, dis-lui seulement que tu es chargé de lui remettre cette bague de la part d'un matelot nommé Tony. Ne lui dis pas que je ne l'aime plus, d'abord parce que cela n'est pas vrai, et puis je serais trop malheureux si elle me croyait parjure. Dis-lui seulement que Tony est mort, et qu'en mourant il l'aimait.»
Le page fait la commission, et se retire, tout surpris du calme stoïque avec lequel Géraldine a écouté la fatale nouvelle. Ce page est un enfant sans expérience, et qui ne comprend rien aux grandes passions. Géraldine est calme parce que sa résolution est prise; une résolution péremptoire, qui coupe court à toute douleur, et qui dispense les gens les plus malheureux de s'affliger. Tout auprès d'elle est un puits,--car la cruelle confidence lui a été faite au milieu de la place publique;--elle ne ressemblait pas au joueur, qui dit:
J'ai cent moyens tout prêts pour sortir de la vie,
La rivière, le feu, le poison et le fer,
et qui continue à vivre. Elle n'a qu'une seule pièce, dans son arsenal, mais elle n'hésite pas un seul instant à s'en servir. Elle monte sur la margelle d'un pas ferme et s'élance dans le gouffre béant le plus héroïquement du monde.
Ce puits avait été, une fois déjà, le théâtre d'une semblable aventure, et c'est pour cela qu'on l'appelait dans le quartier le Puits d'Amour. Mais la date de ce fait célèbre se perdait dans la nuit des temps, et depuis il s'était opéré dans les profondeurs du vieux monument des révolutions importantes, dont je ne puis me dispenser de vous raconter l'histoire.
Ce puits s'ouvrait dans le voisinage du palais des rois d'Angleterre. Or, le prédécesseur du roi actuel avait été un très-mauvais roi. Les mauvais rois sont assez naturellement défiants et poltrons. Il leur faut des cachettes et des portes de derrière. Le monarque dont je vous parle avait donc fait construire en secret un appartement au fond de sa cave, et avait pris le Puits d'Amour pour porte de derrière et pour escalier dérobé. Il suffisait de s'asseoir dans un fauteuil qui se trouvait là, et de presser une détente: brrrr! la machine se mettait en mouvement, le fauteuil s'élevait peu à peu jusqu'au niveau du sol, et vous arriviez hors du palais et au milieu de la place publique sans que personne en sût rien. Pour rentrer, la manoeuvre n'était pas plus difficile. Edouard, le roi actuel, trouvant les choses si bien disposées, avait tiré un grand parti de la machine et de l'appartement souterrain. De concert avec quelques familiers, il s'y livrait en secret, l'hypocrite! à des plaisirs que le décorum de la majesté royale ne lui eût pas permis de goûter autrement.
Lors donc que Géraldine se précipite dans le Puits d'Amour, au lieu de tomber dans l'eau, comme elle s'y attendait, elle rencontre la machine que j'ai décrite, qui se trouvait là tout à point, et qui l'apporte au milieu de là bande joyeuse et avinée. Figurez-vous un agneau qui tomberait au milieu des loups.
L'agneau ne voit pas d'abord tout son danger. Les loups vont venir, mais ils ne sont pas encore venus. Le seul présent est le moins redoutable de tous: c'est Salisbury, accompagné de Fulby, son page, Géraldine le reconnaît et n'éprouve aucune surprise.--Cela vous étonne? On voit bien que vous ne vous êtes jamais jeté dans un puits! Imaginez-vous donc qu'on prenne une pareille résolution, et qu'on fasse un pareil saut sans que la cervelle en soit un peu ébranlée! Géraldine a voulu mourir, elle a cru mourir, elle se croit morte, et pense que c'est seulement l'ombre de son amant qui lui parle, et qui presse de l'ombre de ses lèvres l'ombre blanche et délicate de sa jolie main. Le judicieux Salisbury se garde bien de la détromper: mais, au plus fort de ses transports amoureux «Vite! vite! cachez-vous, s'écrie le page qui faisait sentinelle: voici le roi!»
Salisbury pousse Géraldine dans un cabinet. Mais je vous ai dit que la jeune Irlandaise était une virtuose. Que trouve-t-elle dans ce cabinet? Une harpe. Or, tout harpiste est comme les tambours, qui ne sauraient voir leur instrument devant eux sans frapper dessus. Géraldine risque d'abord quelques arpèges; puis l'inspiration lui vient; le son de sa voix se marie bientôt comme de lui-même aux sons des cordes harmonieuses, et le roi dit: Qu'est-ce que cela?
Or, vous savez que le roi est peu scrupuleux quand il est dans ses petits appartements. Il fait boire à la pauvrette un vin perfide qui l'assoupit, puis il renvoie tout le monde, et...--Vous rougissez, madame? Rassurez-vous. Dieu protège la vertu en général, et Géraldine en particulier. Dieu, qui tient dans sa main le coeur des rois, envoie tout à coup à Edouard un irrésistible accès de mélomanie. Au lieu de mettre à profit ce moment si favorable, il prend le ton de l'orchestre, et se met en mesure, et chante si bien son bonheur qu'il oublie de le goûter. Ce que c'est que d'aimer la musique! le temps fuit, et l'occasion perdue ne revient pas. La police, introduite par Salisbury, s'empare du monarque, qu'elle ne connaissait pas, apparemment. Edouard se voit successivement arrêté par le shériff, malmené par les constables, berné par Salisbury, bafoué par Géraldine; et, après avoir été dupe de tout le monde,--inévitable et triste sort des rois!--il est obligé d'unir lui-même à son rival celle qu'il avait espérée pour maîtresse.
Voilà l'histoire de Géraldine et du Puits d'Amour. Elle n'est pas très-vraisemblable, il faut bien l'avouer. Est-elle du moins amusante? Cette question est délicate, et vous la déciderez mieux que moi.
J'aime mieux vous dire quelques mots de la musique de M. Balfe.
M. Balfe est ce compositeur anglais, ou plutôt irlandais, dont je vous ai annoncé l'apparition il y a quelques semaines. M. Balfe a beaucoup d'amis, amis très-zélés et très-bruyants. Mais, quelque bruit qu'aient fait ces messieurs, avant, pendant et après, ils n'ont pas empêché néanmoins qu'on entendit la partition de M. Balfe, et c'est là de leur part une insigne maladresse; pour M. Balfe, c'est un malheur. Sans cela on aurait pu du moins l'admirer de confiance.
Théâtre de l'Opéra-Comique--Le Puits d'Amour.--Audran,
rôle du comte de Salisbury; madame Thillon, rôle de Géraldine;
mademoiselle Darrier, rôle du page.
Avant la première représentation,--cette solennité musicale, comme le disait M. Balfe lui-même dans des réclames écrites de sa propre main,--l'auteur du Puits d'Amour était un athlète formidable qui allait tout écraser, un soleil étincelant, dont l'apparition sur l'horizon de l'Opéra-Comique allait plonger dans l'ombre les pâles étoiles qui se disputent un coin de ce ciel étroit et nébuleux. Aujourd'hui M. Balfe n'est plus qu'un compositeur comme il y en a tant, écrivant correctement la langue, sachant honnêtement son métier, et arrangeant assez proprement des idées qu'il a ramassées partout, dans le cour? de ses voyages.