La lampe de fer, accrochée sous la saillie du cintre de l'antique ergastule, éclairait ses abords et les groupes de Franks, qui mangeaient, riaient, buvaient au dehors; cette lampe éclairant aussi l'entrée du souterrain, fermé par des barreaux de fer, jetait sa rougeâtre et vacillante lumière sur les prisonniers gaulois, réunis non loin de l'ouverture de cette prison, dont la profondeur restait pleine de ténèbres.

Près de la grille de l'ergastule, la petite Odille, couchée sur la terre, les mains croisées sur son sein de quinze ans, comme une morte que l'on va ensevelir, avait aussi la pâleur d'une morte; assise près d'elle, l'évêchesse, toujours belle, quoique pâlie et amaigrie, soutenait, sur ses genoux, la tête de l'enfant, et la contemplait avec des yeux de mère... Ronan, les jambes enveloppées de chiffons, les mains chargées de menottes de fer, incapable de se tenir debout ou agenouillé, est assis non loin des deux femmes, le dos appuyé aux parois du souterrain; il jette sur Odille un regard non moins appitoyé que celui de l'évêchesse; l'ermite laboureur, garrotté comme son frère, dont il a partagé la torture, se tient assis près de lui, et semble ému des soins que prodigue l'évêchesse à la petite esclave, qui semble expirante.

--Meurs, petite Odille!--disait Ronan,--meurs, mon enfant... tu serais brûlée vive, mieux vaut mourir de la blessure que tu t'es faite d'une vaillante mais trop faible main, lorsqu'il y a un mois tu m'as cru tué!

--Pauvre petite! l'émotion de cette journée a épuisé ses forces... Voyez, Loysik, voyez, Ronan, son visage devient, hélas! de plus en plus livide!

--Bénissons cette pâleur livide, belle évêchesse; elle annonce une mort prochaine... cette mort sauvera la pauvre enfant des douleurs du supplice; sa blessure ne l'a-t-elle pas déjà sauvée des nouvelles brutalités du comte et de la torture d'aujourd'hui?... Meurs, meurs donc, petite Odille, nous revivrons ailleurs! Libre, j'aurais fait de toi, pour toujours, ma femme en Vagrerie, si tu l'avais voulu; car déjà je t'aimais tendrement pour ta douceur, pour ta beauté, pour le malheur et la honte qui t'avaient frappée si jeune, enfant innocente encore après ton déshonneur!... Meurs donc, petite Odille... Aussi vrai que moi et mon frère Loysik nous serons suppliciés demain, je redoute moins ce supplice que de te voir brûlée vive, puisque je serai mis à mort le dernier!... Oh! si je n'avais les jambes en lambeaux, je me traînerais jusqu'à toi; oh! si je n'avais les mains enchaînées, je t'étoufferais d'une main prévoyante, de même que nos mères, les viriles Gauloises d'autrefois, tuaient leurs enfants pour les soustraire à l'esclavage! Belle évêchesse! toi dont les bras sont libres, ne pourrais-tu étrangler doucement cette chère enfant? Le léger souffle de vie qui la soutient à peine serait si vite éteint!

--J'y ai déjà songé... Ronan, et je n'ose...

--Mais si par hasard elle survit, son sort sera le tien... Écoutez bien: vous serez d'abord mises nues devant cette bande de Franks! et par eux fouettées de houssines!

--Tais-toi... Ronan... tais-toi, le rouge me monte au front!... Pour moi, femme, là est le pire du supplice...

--Ton mari l'évêque le savait... comme il savait que la torture d'aujourd'hui te ferait perdre une partie de tes forces nécessaires pour endurer le supplice de demain; aussi t'a-t-il benoîtement épargnée tantôt... vous serez ensuite mises chacune sur un pal aigu. C'est encore ton mari l'évêque qui doit avoir imaginé ceci... lui, qui jadis inventa d'enfermer un vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction... Ah! j'oubliais... avant le supplice du pal, on vous arrachera le bout des seins avec des tenailles ardentes; ce raffinement sent son roi Chram d'une lieue. Enfin, vous serez jetées dans le bûcher encore un peu vivantes... La torture est, tu le vois, finement graduée! et tu ne veux pas, toi qui le peux, y soustraire cette douce enfant?... Ah! tu te décides enfin!... tes mains s'approchent du cou de la petite Odille... Allons, pas de faiblesse! souviens-toi de nos mères... mettant à mort les enfants qu'elles chérissaient... Mais quoi! tu hésites!... tes mains retombent!... tu pleures!...

--Je n'ose pas... je n'ose pas...

--Lâche coeur!!!

--Moi! lâche?... non... si elle était ma fille... je la tuerais...

--C'est juste, Odille est pour toi une étrangère... tu ne peux l'aimer assez pour te résoudre à la tuer; il faut, n'est-ce pas, Loysik, pardonner à l'évêchesse ce manque de tendresse?... Après tout, elle n'est pas la mère de cette enfant!

À ce moment la petite esclave fait un mouvement, pousse un léger soupir, sa tête se soulève à demi, ses yeux s'ouvrent, cherchent tout, d'abord Ronan... s'arrêtent sur lui, et au bout de quelques instants elle dit d'une voix faible:

--Ronan... la nuit est-elle déjà passée, que voici le jour?

--Ce n'est pas le jour, mon enfant, c'est la clarté de la lampe qui brûle au dehors; tes forces semblent épuisées? tu t'étais assoupie?

--Je faisais un rêve doux et triste... ma mère me berçait sur ses genoux en me chantant le bardit d'Hêna; et puis elle me disait en pleurant: «Odille, c'est toi, c'est toi que l'on va brûler...» Alors je me suis éveillée, j'ai cru que c'était déjà le jour... Ah! Ronan! que c'est long, d'ici à demain! et ce supplice! ce supplice! comme il durera... à moins que la douleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite...

--Et tu ne regretteras pas la vie?

--Ronan, j'ai voulu me tuer quand je vous ai cru mort... vous êtes condamné comme nous, je n'ai plus ni père ni mère! qui regretterais-je ici? Puisque l'on va revivre ailleurs auprès de ceux que l'on a aimés, nous nous retrouverons bientôt tous ensemble, vous et ma famille.

--Et quelle haine! dis, petite Odille? quelle haine contre ceux qui t'ont condamnée à mourir ainsi?

--Oui, Ronan... je les hais parce qu'ils sont injustes et méchants; ils me font mourir... et je n'ai, moi, jamais fait de mal à personne...

--Et si cela était en votre pouvoir, mon enfant, leur rendriez-vous le mal qu'ils vous font?

--Seulement pour me venger?... si j'étais par hasard délivrée? frère Loysik?

--Oui, seulement pour vous venger!

--Non... je ne me sens pas de méchanceté au coeur...

--Et si l'on vous disait: la torture et la mort seront subies par eux ou par vous... choisissez...

--Que voulez-vous, frère Loysik... ils sont méchants et injustes, je préférerais ma vie à la leur; mais si l'on me disait: «--Odille, voici Ronan, voici dame Fulvie... voici frère Loysik, qui n'ont eu pour toi que de douces paroles, que de tendres soins, il faut que toi ou eux soient suppliciés, choisis.»--Oh! comme je répondrais vite: Prenez-moi... prenez-moi, et qu'ils soient sauvés! ils ont été si doux pour moi! ils sont si bons au pauvre monde!

--Petite Odille, si l'on te disait: Chéris ces méchantes gens qui vont te faire mourir... oui, que tes dernières paroles pour eux soient tendres comme l'adieu que tu aurais fait à ta mère adorée?

--Vous vous moquez, Ronan! Aimer comme ma mère, ces Franks qui ont fait tant de mal à moi et aux autres! je ne saurais... je ne pourrais ainsi aimer injustement...

--Et si l'on te disait: Chaque torture que tu vas ressentir te sera payée là-haut en éternelle félicité.

--Où? là-haut?... Par qui payée, Ronan?

--Par un Dieu... par un Dieu tout-puissant, qui peut ce qu'il veut... et qui met la félicité éternelle au prix des souffrances de ses créatures!

--Si ce Dieu peut ce qu'il veut, Ronan, pourquoi n'empêche-t-il pas mon supplice puisque je ne l'ai pas mérité? S'il peut ce qu'il veut, pourquoi met-il au prix de cruelles souffrances cette éternelle félicité que je ne recherchais pas, ne demandant qu'à vivre dans la paix et l'innocence?...

--Oh! naïve et douce enfant! à qui ne saurait mourir, tu l'apprendrais,--s'écria l'ermite laboureur.--Tu hais justement les méchants qui te condamnent, tu ne leur accordes pas un pardon inique et imbécile; mais libre... tu ne leur rendrais pas le mal pour le mal! tu préférerais ton innocente vie à leur vie souillée de crimes; mais tu saurais mourir pour ceux qui t'ont aimée!... tu ne vois pas dans la mort par le supplice je ne sais quel marché avec un Dieu tout-puissant, qui, pour quelques heures de torture que des barbares t'imposent, te donnerait une éternité de bonheur! tu prévois la douleur parce que tu t'attends à souffrir dans ta chair! mais l'approche du supplice ne t'inspire pas une lâche épouvante! Non, non; dans ta grandeur naïve tu te résignes doucement, attendant l'heure d'aller revivre auprès de ceux qui t'aimaient.

--Cette enfant a plus de raison et plus de courage que moi qui serais sa mère! Loysik dit vrai, j'apprendrai d'elle à mourir.

--Foi de Vagre! qu'est-ce que la mort, belle évêchesse? changer de vêtements et de logis. Le supplice? deux ou trois heures de souffrance, dont le terme plus ou moins rapproché est du moins certain... Sais-tu, Loysik, ce qui seulement me chagrine à cette heure? c'est de quitter ce monde-ci, laissant notre Gaule bien-aimée... à jamais soumise aux Franks et aux évêques!

--Notre Gaule bien-aimée, à jamais soumise aux Franks et aux évêques! non, non, frère... les siècles sont des siècles pour l'homme... ils sont à peine des heures pour l'humanité dans sa marche éternelle!... Ce monde où nous vivons nous semble grand... Qu'est-il? roulant confondu parmi ces milliers de mondes étoiles, qui, à cette heure de la nuit, brillent à nos yeux dans l'immensité des cieux! mondes mystérieux où nous allons successivement revivre, âme et corps, jusqu'à l'infini!... Tiens, mon frère, lors de la conquête de César, nos aïeux esclaves, enchaînés il y a des siècles dans cet ergastule où nous sommes, ont peut-être aussi dit comme toi avec désespoir:--«Notre Gaule bien-aimée est à jamais soumise à la conquête étrangère...» Et pourtant...

--Et pourtant deux siècles et demi ne s'étaient pas écoulés qu'à force d'héroïques insurrections contre les Romains, la Gaule avait pas à pas, au prix du sang de nos pères, reconquis ses droits, ses libertés, son indépendance! lors de l'ère glorieuse de Victoria la Grande! Tu dis vrai, Loysik, tu dis vrai.

--Et la vision prophétique de cette femme auguste? cette vision que nous a transmise dans ses récits notre aïeul Scanvoch, et que notre père nous a si souvent racontée? te la rappelles-tu?

--Oui, dans cette vision, Victoria voyait la Gaule esclave, épuisée, saignante, à genoux, écrasée de fardeau, se traînant sous le fouet des rois franks et des évêques!

--Mais la fin? la fin de cette vision de Victoria la Grande?

--Oh... splendide! rayonnante! la Gaule libre, fière, glorieuse, foulant d'un pied superbe son collier d'esclavage, la couronne des rois et celle des papes de Rome, la Gaule tenait d'une main une gerbe de fruits et de fleurs, de l'autre un étendard surmonté du coq gaulois!

--Eh! que crains-tu donc alors? songe au passé! vois-y la Gaule, courbée d'abord sous la conquête romaine, se relever, par le courage de ses enfants, libre et redoutable!... Que le passé te donne foi dans l'avenir!... Cet avenir est lointain peut-être! que nous importe le temps à nous, qui, en ce moment suprême, n'avons plus à mesurer d'ici à demain que les dernières heures de notre vie... Oh! mon frère, j'ai une foi profonde... invincible dans le réveil et l'affranchissement de la Gaule!... Je te l'ai dit, les siècles sont des siècles pour l'homme; ils sont à peine des heures, des instants, pour l'humanité dans sa marche éternelle!

--Loysik... tu me rassures... tu raffermis ma croyance... oui, je quitterai ce monde les yeux fixés sur cette vision radieuse de la Gaule renaissante!... Un dernier chagrin me reste... l'incertitude où nous sommes du sort de notre père!

--S'il survit, puisse-t-il ignorer notre fin, Ronan! il nous aimait tendrement... c'était un grand coeur! En temps de guerre nationale, à la tête d'une province soulevée en armes, il eût peut-être été un héros comme le chef des cent vallées, son idole!... À la tête d'une bande de révoltés... notre père n'a pu être qu'un intrépide chef de Bagaudes ou de Vagres... Tu sais, mon frère, mon éloignement pour ces terribles représailles... si légitimes qu'elles soient... elles ne laissent après elles que ruines et désastres... Mais du moins notre père a toujours vengé les opprimés... les souffrants, et jamais sa vengeance n'a atteint que les méchants...

--Va, Loysik, en ces temps d'épouvantable iniquité la Vagrerie accomplit une mission divine!... Les puissants du monde écrasent les faibles!... la Vagrerie frappe les puissants... Qui donc les punirait sans nous, ces puissants? Leurs remords! ils payent, et le clergé les absout de leurs crimes! Leurs victimes! elles n'osent dans leur hébêtement catholique se rebeller contre leurs bourreaux! Non, non, il faut par des exemples terrifier nos maîtres!... Insensibles à la prière, ils céderont à l'épouvante! Oh! mes Vagres! mes bons Vagres, où êtes-vous! où êtes-vous! pour cent Vagres tués... la Vagrerie, je le sais, n'est pas morte... mais où sont-ils, mes braves compagnons! où sont-ils!

--S'ils vous savaient ici, Ronan, ils tenteraient tout pour vous délivrer... ils vous aiment tant...

--Quelques-uns d'entre eux peut-être, petite Odille, ont survécu au combat des gorges d'Allange; si, comme on le disait, on nous avait conduits à Clermont, nous aurions eu, soit en route, soit dans la ville, quelque chance d'être délivrés par mes compagnons; mais ici dans ce burg, il ne faut pas rêver délivrance, chère enfant... je dis rêver, car voici tes paupières qui de nouveau s'appesantissent...

--C'est vrai, Ronan... est-ce faiblesse... ou sommeil... je ne sais, mes yeux se ferment malgré moi... Oh! je voudrais dormir jusqu'à demain...

--Berce-la sur tes genoux, belle évêchesse, berce-la... comme sa mère la berçait autrefois... et qu'elle s'endorme pour ne plus se réveiller!...

--Dors, pauvre petite... dors sur mes genoux... En te voyant souffrir si douce et si jeune... toi, d'un âge à être ma fille... j'ai compris les douleurs maternelles... Ah! moi aussi, j'aurais été, si le sort l'avait voulu, mère vaillante, épouse dévouée...

Et après un long silence pendant lequel la petite esclave s'endormit tout à fait, Fulvie ajouta:

--Et vous ne savez pas, Ronan... si le veneur a été tué?

--Le dernier moment où je l'ai vu, belle évêchesse, il ajustait du haut d'un chêne... quelque leude à la portée de sa flèche... Est-il à cette heure mort ou vivant? je l'ignore...

--Ah! si j'avais longtemps à vivre, je regretterais toujours que le combat nous ait empêchés, le veneur et moi, de mourir ensemble, selon notre promesse échangée durant cette nuit de folle ivresse... Quand je pense à cette nuit... c'est pour moi comme le souvenir d'un songe à la fois brûlant et honteux... vous devez me mépriser beaucoup... Loysik! et je vous l'avoue, si résolue que je sois à la mort... il me sera cruel d'emporter vos mépris.

--Fulvie! libre aujourd'hui, retrouvant le veneur libre aussi... et vous disant: sois ma femme devant Dieu! que répondriez-vous en toute sincérité?

--Je répondrais: Je serai épouse dévouée, mère vaillante!... oh! oui... croyez-moi, Loysik... j'agirais comme je dis... je le sais... je le sens... Cet homme à qui je me suis donnée dans cette nuit d'incendie et d'épouvante, après qu'il m'eut arrachée aux flammes, cet homme, je l'aimais déjà pour sa grâce et sa beauté, ainsi que je l'ai aimé ensuite pour son courage et son généreux coeur.

--Je vous crois, Fulvie... Comment alors, en ce moment suprême, pourrais-je vous mépriser?... ne répareriez-vous pas, si vous le pouviez, votre égarement d'un jour par toute une vie honnête et dévouée?

--Mais, Loysik, cet homme a été mon amant...

--Si votre mari l'évêque s'était autrefois montré pour vous plein de tendresse, et plus tard rempli de fraternelle affection, eussiez-vous cédé à l'entraînement que vous regrettez?

--Jamais!

--Et pourtant de cet homme si méchant, si dédaigneux à votre égard, vous avez eu pitié! oui, lorsqu'il était au pouvoir des Vagres, vous avez été pour lui compatissante; allez, Fulvie, Jésus de Nazareth, dans sa tendre et sage miséricorde, a remis leurs péchés à la femme adultère et à Madeleine, parce qu'elles se repentaient et avaient beaucoup aimé... Comment, moi, vous mépriserais-je?

--Merci, Loysik, de me parler ainsi... Maintenant je ne craindrai plus de rencontrer vos yeux, et si demain mon courage défaille... c'est à votre regard affectueux et serein que je demanderai force et vaillance!

--Frère,--dit Ronan,--ils sont bien gais là-bas! dans le burg!... Entends-tu leurs clameurs lointaines? Ah! par les os de notre aïeul Sylvest, ils étaient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs romains qui, couronnés de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au balcon doré du cirque, pendant que leurs esclaves, voués aux bêtes féroces, attendaient la mort sous les sombres voûtes de l'amphithéâtre, comme cette nuit nous attendons la mort dans ce souterrain... Oui... ils étaient aussi fort gais, ces seigneurs romains! mais du fond de leurs ténèbres les esclaves gaulois, secouant leurs chaînes en cadence, chantaient ces paroles prophétiques:

--Coule, coule, sang du captif!--tombe, tombe, rosée sanglante!--germe, grandis, moisson vengeresse!...--A toi, faucheur, à toi, la voilà mûre!--aiguise ta faux! aiguise, aiguise ta faux!...


Neroweg fêtait de son mieux Chram, son royal hôte; il avait d'abord hésité à sortir de ses coffres sa vaisselle d'or et d'argent, fruit de ses rapines; il craignait d'exciter la convoitise de Chram et de ses favoris, redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la part de leur maître, quelque demande cupide; mais cédant à sa vanité de barbare, le comte ne put résister au désir d'étaler ses richesses aux yeux de ses hôtes; il exhuma donc de ses coffres ses grandes amphores, ses vases à boire, ses bassins profonds et ses larges plats, le tout en or ou en argent massif, et de formes grecque, romaine ou gauloise, formes variées comme les pilleries dont provenait cette vaisselle. Il y avait encore des coupes de jaspe, de porphyre et d'onyx, enrichies de pierreries; des patères, sortes de cuvettes en bois rare, ornées de cercles d'or, incrustées d'escarboucles. Mais de ces objets précieux les hôtes du comte ne devaient point se servir; ces trésors, entassés sans ordre et comme un tas de butin au milieu de la table immense, devaient seulement réjouir ou faire étinceler d'envie les regards des invités qui ne pouvaient d'ailleurs, vu la distance où ils se trouvaient de ces belles choses, rien dérober. Seuls, le roi Chram et l'évêque Cautin, devant lesquels le comte avait fait étaler en guise de nappe un morceau d'étoffe pourpre, brochée d'or et d'argent, pareil à celui dont étaient momentanément recouverts leurs sièges; seuls, le roi Chram et l'évêque se servaient chacun pour boire d'une grande coupe de jaspe, enrichie de pierreries, ils mangeaient dans un large plat d'or massif, où on leur servait les mets; les autres convives avaient devant eux des plats et des pots à boire, en bois, en étain, en terre ou en cuivre étamé. Le comte, pour faire par son costume honneur au fils de ce roi qu'il songeait à trahir, avait endossé par-dessus son buffle gras et ses chausses crasseuses, une ancienne dalmatique de drap d'argent, brodée d'abeilles d'or, présent fait à son père par le glorieux roi Clovis. Il faut le dire, le vif désir de s'approprier cette superbe dalmatique, tombée lors du partage de la succession paternelle dans le lot d'Ursio, frère de Neroweg, avait quelque peu poussé le comte à ce fratricide expié moyennant de riches donations à l'Église et à l'évêque Cautin. Neroweg portait en outre deux lourds et longs colliers d'or, auxquels il avait ingénieusement ajusté, de maille en maille, des boucles d'oreilles de femme, ruisselantes de pierreries; un paon n'eût pas été plus fier de son plumage que l'était, sous sa dalmatique et ses bijoux volés, ce seigneur frank, au menton rose, aux longues moustaches rousses et à la chevelure fauve retroussée et rattachée au sommet de la tête par un bracelet d'or couvert de rubis (autre invention de parure du seigneur comte), d'où cette rude et inculte crinière retombait derrière son cou comme la queue d'un cheval rouge.

L'aspect de la salle était à l'avenant, mélange de luxe, de barbarie et de malpropreté sordide; autour de cette table de bois grossier, seulement recouverte d'un morceau de riche étoffe à la place occupée par Chram et par l'évêque, et ornée en son milieu d'un monceau de vaisselle précieuse; autour de cette table, circulaient des esclaves en guenilles, sous la surveillance du sénéchal, du majordome, du sommelier et autres principaux serviteurs du comte, vêtus de casaques de peau de bête, en toute saison, et sales autant que barbus, hérissés et dépenaillés. Le nombre d'esclaves, portant des flambeaux de cire destinés à éclairer le festin, avait été doublé, et aussi doublé, triplé, quadruplé, le nombre des tonneaux dressés dans les encoignures de la salle; à chaque angle, on voyait trois ou quatre grosses tonnes superposées, l'on eût dit autant de colonnes trapues; les sommeliers pour mettre en perce le tonneau le plus élevé, et y remplir les pots à boire se servaient d'une échelle, mais depuis longtemps les tonnes supérieures étaient vides; le vieux vin de Clermont, qu'elles avaient contenu, égayait et échauffait de plus en plus les convives.

L'évêque Cautin, cédant à son penchant naturel pour la buvaille et la ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l'ermite laboureur et la belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne se sentait point d'aise, il buvait et rebuvait, chafriolait et discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compère qui, avant le repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle; le saint homme n'osait, malgré son aversion pour Chram, s'attaquer à lui, moins encore au Lion de Poitiers; le Gaulois renégat rancuneux en diable à l'endroit du miracle matinal, avait plus tard dit à l'homme de Dieu, en lui lançant de véritables regards de lion courroucé: «Tu m'as forcé de descendre de cheval et de m'agenouiller devant toi, je me vengerai, j'attends mon heure.» La victime des railleries sardoniques de l'évêque était Neroweg, assez habituellement stupide et sans réplique.

--Comte,--lui disait Cautin,--ton hospitalité part du coeur, j'en suis certain; mais ton repas est exécrable en son abondance... ce ne sont que viandes et poissons bouillis ou grillés, servis à profusion et sans recherche... vrai festin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse et de sa pêche; on ne trouve ici aucun accommodement délicat et sollicitant la faim; on est repu, voilà tout, c'est pitoyable! j'en prends à témoin sa gloire le roi Chram.

--Notre hôte et ami Neroweg fait de son mieux,--dit Chram, qui, pour ses projets déjà dérangés par la torture de Ronan le Vagre, voulait se ménager le comte.--Devant la cordiale hospitalité de Neroweg je songe peu au festin.

--Moi, j'y songe, glorieux roi, parce que j'ai déjà festiné ici et que je compte y festiner encore,--reprit l'évêque.--Cent fois je l'ai dit au comte; il a de détestables cuisiniers... il est avaricieux... et ne sait point mettre le prix aux choses... Voyons, Neroweg, combien t'a coûté l'esclave chef de tes cuisiniers?

--Il ne m'a rien coûté du tout... mes leudes, en revenant de Clermont, l'ont trouvé sur la route; ils l'ont pris et amené ici garrotté! mais hier il a eu les pieds brûlés par l'épreuve du jugement de Dieu, et ensuite la langue coupée pour ses blasphèmes; il a dû s'en ressentir aujourd'hui et se faire aider par d'autres esclaves moins habiles que lui pour préparer ce festin.

--Je comprends, à la rigueur, qu'ayant eu la langue coupée, il n'ait pu goûter ses sauces, mais ce n'en est pas moins un pitoyable cuisinier... cela ne m'étonne pas, un cuisinier ramassé par hasard sur le grand chemin... qu'attendre d'un pareil rebut! quand je pense que le mien, qui n'est point parfait, m'a coûté cent sous d'or... c'est vraiment une peste que de mauvais cuisiniers; ils gâtent les meilleures choses... ainsi par exemple: voici des grues... des grues! gibier succulent, esculent par excellence lorsqu'il est congrûment accommodé... or, comment cet âne de cuisinier nous les sert-il, ces grues? bouillies à l'eau! des grues bouillies à l'eau!

--Allons, patron, calme-toi, une autre fois on les fera rôtir...

--Rôtir!... mais malheureux comte, c'est encore plus criminel! des grues rôties!...

--Ni bouillies, ni rôties, comment donc faire alors?...

--Veux-tu le savoir?

--Oui...

--Écoutez ici, majordome, et vous donnerez cette recette au cuisinier, si tant est qu'il soit capable et digne de l'exécuter...

--Oh! saint évêque! le fouet aidant... il faudra bien que le cuisinier exécute la recette.

--Or donc, majordome, cette recette, la voici; je déclare humblement et véridiquement que je ne suis point l'auteur de cette manière d'accommoder les grues; je l'ai lue et apprise dans les écrits d'Apicius, célèbre gourmet romain, mort, hélas! il y a de longues années, mais son génie vivra tant que vivront les grues!...

--Voyons, patron... voyons ta recette...

--Or donc: vous lavez et parez votre grue, et la mettez dans une marmite de terre avec de l'eau, du sel et de l'anet...

--Eh bien! c'est ce qu'a fait le cuisinier; il a fait bouillir la grue avec de l'eau et du sel...

--Mais laisse-moi donc achever! barbare, et tu verras que cet âne paresseux s'est arrêté au commencement du chemin, au lieu de le poursuivre jusqu'au bout... Donc, vous laissez réduire de moitié l'eau où a commencé de cuire votre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue) dans un chaudron avec de l'huile d'olive, du bouillon, un bouquet d'origan et de coriandre; quand votre grue sera sur le point d'être cuite, ajoutez-y du vin, mélangé de miel et de livèche, quelque peu de cumin, un scrupule de benjoin, un atome de rüe et un peu de carvi broyé dans le vinaigre; usez ensuite d'amidon pour épaissir honnêtement votre sauce; elle doit être alors d'un joli brun doré; vous la versez sur votre grue après avoir gracieusement placé le volatile au milieu d'un grand plat, le col gentiment arrondi et tenant dans son bec un bouquet de fenouil vertAA. Maintenant je le demande à sa gloire le roi Chram; je le demande à nos clarissimes convives... y a-t-il le moindre rapport entre une grue ainsi accommodée et cette chose sans forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noyée dans ce bassin d'eau grasse?

--Si Dieu le Père avait besoin d'un cuisinier il te choisirait, sensuel évêque,--dit le Lion de Poitiers,--tu ne dérogerais pas à cuisiner au paradis.

À cette impiété le saint homme fît la grimace, se souvenant sans doute d'avoir cuisiné, non point en paradis, mais en Vagrerie; il remplit la coupe et la vida d'un trait, en regardant de travers le favori du roi Chram.

--Allons, comte Neroweg,--dit Spatachair,--à tout péché miséricorde, une autre fois tu nous donneras un festin plus délicat... et ta femme, dont tu ne seras pas toujours jaloux, et pour cause, présidera le banquet.

--Et foi de Lion de Poitiers, je ne lui serrerai pas trop fort les genoux sous la table.

--Lors de ce festin-là, Neroweg,--ajouta Imnachair, malgré les vains coups d'oeil de Chram pour mettre un terme à l'insolence de ses favoris,--lors de ce festin-là tu ne nous feras pas comme aujourd'hui manger et boire dans le cuivre et dans l'étain, tandis que tu étales à nos yeux éblouis ta vaisselle d'or et d'argent au milieu de la table... hors de notre portée... ne dirait-on pas que tu nous prends pour des larrons?

--Neroweg offre l'hospitalité comme il lui convient,--reprit d'un air sourdement courroucé Sigefrid, un des leudes du comte;--ceux qui mangent la viande et boivent le vin d'ici... sont mal venus à se plaindre des pots et des plats...

--Nous reproche-t-on, à nous hommes du roi, ce que nous buvons et mangeons dans ce burg?

--Ce serait un audacieux reproche, car j'étais rassasié, moi, avant d'avoir touché à ces grossières montagnes de victuailles!

--Et de plus ce serait une insulte,--s'écria un autre des convives.--Or d'insulte, nous n'en souffrirons pas... nous sommes ce que nous sommes... nous autres de la truste royale!

--Vous croyez-vous donc au-dessus de nous, parce que nous sommes leudes d'un comte? Nous pourrions alors mesurer la distance qui nous sépare... en mesurant la longueur de nos épées.

--Ce ne sont pas les épées qu'il faut mesurer... c'est le coeur...

--Ainsi, nous, fidèles de Neroweg, nous avons le coeur moins grand que le vôtre... Est-ce un défi?

--Défi, si vous voulez, épais rustiques...

--L'épais rustique vaut mieux que le guerrier de cour efféminé! Vous allez le voir tout à l'heure si vous voulez...

--Donc, nous verrons cela... Six contre six... ou plus, s'il vous convient...

--Cela nous convient!...

Cette altercation, commencée à l'un des bouts de la table, entre ces Franks avinés, n'avait pas débuté sur un ton très-élevé; mais elle finit avec un tel éclat d'emportement, que Chram, l'évêque et le comte s'empressèrent de s'interposer, afin de ramener la paix entre les convives; ceux-ci, fort animés par le vin, l'orgueil et l'envie, s'apaisèrent d'assez mauvaise grâce, en échangeant des coups d'oeil encore provocants et farouches.

Karadeuk et son ours, précédés du majordome, se trouvaient au seuil de la salle du festin lors de cette dispute promptement calmée. Le majordome, s'étant approché de son maître, lui dit:

--Seigneur comte?

--Que veux-tu?

--Le bateleur, son ours et son singe sont là.

--Quoi, comte, tu as ici des ours?

--Chram, c'est un bateleur voyageant avec ses bêtes... J'ai pensé que peut-être ce divertissement te plairait après le festin, j'ai ordonné d'amener cet homme.

--Qu'il vienne, comte, qu'il vienne... Tu nous donnes un régal vraiment royal!

La nouvelle de ce divertissement, accueillie avec joie par tous les Franks, leur fit oublier leur querelle et leurs défis échangés: les uns se levèrent, d'autres montèrent sur leurs bancs pour voir des premiers entrer l'homme, l'ours et le singe. Lorsque Karadeuk parut enfin, des éclats de rire germaniques retentirent d'une force à ébranler la salle, non que l'aspect du vieux Vagre fût réjouissant; mais rien ne se pouvait imaginer de plus grotesque que l'amant de l'évêchesse sous la peau de l'ours; il s'avançait pesamment, vêtu de sa casaque à capuchon rabattu, et semblait ébloui de la lumière des torches, quoique ces vingt flambeaux ne jetassent qu'une clarté vacillante et douteuse dans cette salle immense. Grâce à cette lumière peu éclatante, et à l'ample casaque dont le Vagre était à demi enveloppé, son apparence ursine était parfaite. De plus, afin d'éloigner les curieux, Karadeuk, raccourcissant dès son entrée la chaîne dont il conduisait l'animal, s'écria:

--Seigneurs, n'approchez pas à la portée de la dent de cet ours, il est sournois et féroce...

--Bateleur, veille sur ta bête; si elle avait le malheur de blesser quelqu'un ici, je la ferais couper en quatre quartiers, et tu recevrais pour ta part cinquante coups de fouet sur l'échine!

--Seigneur comte, ayez pitié de moi, pauvre vieux homme, je n'ai que mes animaux pour gagner ma vie... j'ai supplié vos nobles et nobilissimes hôtes de ne point trop s'approcher de mon ours...

--Avance, avance, que je le voie de près, ce plaisant compagnon; il n'osera point, je suppose, me griffer, moi, le fils du roi Clotaire...

--Oh! très-glorieux prince!--dit Karadeuk du ton le plus respectueux,--ces malheureux animaux privés d'intelligence ne peuvent point distinguer entre les seigneurs du monde et les humbles!

--Avance, avance, plus près encore...

--Très-glorieux roi, prenez garde... il y aurait moins de danger à considérer de près le singe... je peux le tirer de sa cage.

--Oh! des singes... je suis peu curieux de cette maligne engeance, puisque j'ai des pages... Ah! ah! ah! le réjouissant compère, avec sa casaque... vois donc, Imnachair, comme il a l'air pantois et grognon... il ressemble au Lion de Poitiers en robe du matin, lorsque ce digne ami a passé une nuit sans s'enivrer ou sans violenter de femme...

--Que veux-tu, Chram? je regarde comme perdues toutes les nuits que je n'emploie pas... à ton exemple.

--Lion, tu es injuste... je suis devenu tempérant et chaste.

--Par épuisement... ô roi pudique! ô roi sobre!

--Plains-moi donc alors, au lieu de m'accuser... Ah çà, bateleur, que fait ton ours? est-il savant?

--Si vous l'ordonnez, glorieux roi, cet animal va se mettre à cheval sur mon bâton, et moi le tenant toujours à la chaîne, il fera ainsi, galopant avec grâce, le tour de la salle.

--Voyons d'abord ceci...

--Attention, Mont-Dore!

--Comment l'appelles-tu?

--Mont-Dore, glorieux roi... je l'ai ainsi nommé, parce que je l'ai pris tout jeune sur l'un des pics du Mont-Dore...

--Je ne m'étonne plus si ton ours est féroce; il est né dans l'un des plus fameux repaires de ces Vagres maudits! de ces hommes errants, loups, têtes de loups, qui ne hantent que les rochers, les bois et les cavernes! Mais, aussi vrai que nous avons fait torturer ce matin un de ces Vagres, nous les exterminerons tous comme Neroweg a exterminé l'autre jour cette bande réfugiée dans les gorges d'Allange!

--Des Vagres, glorieux roi! que le Tout-Puissant nous délivre de ces maudits! qu'il me fasse la grâce de n'en jamais rencontrer que cloués à un gibet, comme le seul et le dernier que j'ai vu, je l'espère, car c'est là une terrible vision!...

--Et où l'as-tu vu, ce Vagre, au gibet?

--Vers les frontières du Limousin; on avait écrit sur la potence: «Celui-ci est Karadeuk le Vagre... Ainsi seront traités ses pareils!»

--Karadeuk! ce vieux bandit... qui, avec sa bande endiablée, a si longtemps ravagé l'Auvergne et le Limousin!...

--Pillant les burgs et les maisons épiscopales! massacrant les Franks! soulevant les esclaves!...

--Digne exemple, suivi par la bande de Ronan, cet autre chien enragé qui sera supplicié demain...

--On serait ainsi enfin délivré de ce Karadeuk; on le croyait courant ailleurs la Vagrerie; mais on redoutait son retour.

--O glorieux roi! il ne reviendra pas... à moins que ce scélérat ne descende de son gibet... et c'est peu probable; car lorsque je l'y ai vu accroché, son cadavre était à demi déchiqueté par les corbeaux, et il avait les mains et les pieds coupés...

--Es-tu certain d'avoir lu le nom de Karadeuk sur la potence?... Ce serait véritablement une grande délivrance pour le pays...

--Glorieux roi, ce nom, qui n'est pas un nom de nos contrées, m'a frappé; voilà pourquoi je l'ai retenu.

--C'est un nom breton,--dit l'évêque Cautin,--un nom de ce pays hérétique et damné qui, à cette heure, s'opiniâtre à braver l'autorité, les ordres de nos conciles. Ah! Chram, les rois franks n'auront-ils donc jamais le pouvoir ou la volonté de réduire à l'obéissance cette sauvage Armorique? ce foyer d'idolâtrie druidique, la seule province de la Gaule qui ait, jusqu'aujourd'hui, pu résister aux armes du pieux roi Clovis, ton aïeul, et de ses dignes fils et petits fils.

--Évêque, tu en parles fort à ton aise... Plusieurs fois Clovis et les rois franks, mes ancêtres, ont envoyé leurs meilleurs guerriers à la conquête de cette terre maudite, et toujours nos troupes ont été anéanties au milieu des marais, des rochers et des forêts de l'Armorique... Non, ce ne sont pas des hommes, ces Bretons indomptables!... ce sont des démons!... Ah! si toutes les Gaules avaient été peuplées de cette race infernale, rebelle à l'Église catholique, à cette heure, la plus grande partie de la Gaule ne serait pas en notre pouvoir! Mais, qu'as-tu donc, bateleur?

--Moi, glorieux roi?

--Une larme a coulé sur ta barbe grise...

--S'il n'en a coulé qu'une, c'est que les yeux des vieillards sont avares de larmes...

--Et pourquoi aurais-tu pleuré davantage?

--O roi! j'aurais pleuré toutes les larmes de mon corps sur ces Bretons, Gaulois comme moi, que leur détestable idolâtrie druidique voue aux flammes éternelles, comme le disait le saint évêque: malheureux aveugles, qui ferment les yeux à la divine lumière de la foi! malheureux rebelles, qui osent tourner leurs armes contre nos bons seigneurs et maîtres, les rois franks, à qui nos bienheureux évêques nous ordonnent d'obéir au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... O prince! je vous le répète, si les yeux d'un vieillard étaient moins avares de larmes, elles couleraient à flots sur l'égarement de ces malheureux!...

--Bateleur! tu es un pieux homme,--dit Cautin,--agenouille-toi et baise ma main...

--Saint évêque! bénie soit la précieuse faveur que vous m'accordez... que je la rebaise encore, cette main sacrée.

--Relève-toi et aie confiance dans le Seigneur et dans la sainte Trinité; ces damnés Bretons, idolâtres et rebelles, ne sauraient longtemps échapper aux châtiments célestes et terrestres qui les attendent.

--Oh non! et aussi vrai que les ciseaux n'ont jamais touché ma chevelure, moi, Chram, fils de Clotaire, roi de France... je n'aurai ni cesse ni trêve tant que ces démons armoricains ne seront pas écrasés dans leur sang! depuis trop longtemps ils bravent nos armes!...

--Que le Tout-Puissant entende tes voeux, grand prince! et qu'il m'accorde, à moi pauvre vieux homme, assez de jours pour assister à la soumission de cette Bretagne si longtemps indomptée!

--Et maintenant, bateleur, à ton ours, car nous l'oublions trop, ce compère, né dans l'un des repaires de ces Vagres maudits!...

--Quoi d'étonnant? Glorieux roi, ces maudits ne sont-ils pas loups? ours et loups n'ont-ils pas la même tanière?... Allons, Mont-Dore, debout, debout, mon garçon, montrez votre savoir-faire au saint évêque, ici présent, à l'illustre roi Chram, au clarissime comte et à la noble assistance... Prenez ce bâton... ce sera votre monture, donc à cheval et galopez autour de cette table de votre meilleure grâce... et de votre air le moins lourdaud... Allons, Mont-Dore... à cheval... ce coursier-là ne vous emportera point malgré vous... place... place, s'il vous plaît, nobles seigneurs!... et surtout ne vous approchez pas trop... allons, Mont-Dore, au galop, mon hardi cavalier!

L'amant de la belle évêchesse se mit à califourchon sur le bâton qu'il prit entre ses pattes de devant, et, toujours conduit à la chaîne par Karadeuk, il commença de chevaucher avec une grotesque lourdeur autour de la salle, au milieu des rires bruyants de l'assistance.

Le vieux Vagre le guidait, se disant:

--Tout à l'heure j'ai failli me trahir en entendant ce roi frank parler du courage de notre race bretonne, mon coeur battait d'orgueil à briser ma poitrine... et puis je pensais à mon bon vieux aïeul Araïm, qui jadis m'appelait son favori! Je pensais à mon père Jocelyn, à ma mère Madalèn... morts sans doute au pays que j'ai quitté depuis quarante ans et plus... et où vivent peut-être encore mon frère Kervan et ma tant douce soeur Roselyk... Alors, malgré moi les larmes me sont venues aux yeux... Ô mes fils! ô Ronan! Loysik! me voici près de vous... Mais comment faire pour vous sauver! Hésus! Hésus! inspire-moi!...

Le veneur chevauchait toujours à califourchon sur son bâton; encouragé par le joyeux accueil des Franks; se souvenant de ses succès d'autrefois lors des nuits des kalendes de janvier, il se livrait à de monstrueuses gambades qui délectaient ces épais Teutons et portaient leur hilarité jusqu'à la pamoison; le comte surtout, les deux mains sur son ventre, riait, riait à faire crever sa belle dalmatique de drap d'argent. Soudain, sans s'interrompre de rire, il dit à Chram:

--Roi, veux-tu te divertir davantage encore? Hi... hi...

--Achève, comte... Te voilà rouge à étouffer... tu souffles comme un boeuf...

--C'est que... mon projet... hi... hi...

--Quel projet?

--J'ai, pour chasser le loup et le sanglier, des limiers énormes et très-féroces... Nous allons enchaîner l'ours à l'un des poteaux de cette salle... hi... hi...

--Et lancer contre lui quelques-uns de tes chiens?...

--Oui, Chram... hi... hi...

--Vive le comte Neroweg! Si je suis fils de roi, il est, lui, le roi des idées plaisantes... vite, vite, des chiens! plus ils seront mordants et féroces, plus le divertissement sera complet.

--Oui, oui,--crièrent les Franks avec des trépignements joyeux,--les chiens... les chiens...

--Eh! mon veneur Gondulf! vite, mon veneur Gondulf!...

--Seigneur comte, me voici...

--Amène ici Mirff et Morff... s'ils laissent à l'ours un lambeau de peau et de chair sur les os, je veux, hi... hi... que cette coupe de vin me serve de poison.

--Seigneur, je cours au chenil; je reviens à l'instant avec Mirff et avec Morff.

En entendant la proposition du comte, universellement reçue avec acclamations, l'amant de l'évêchesse, qui, fidèle à son rôle, s'en allait toujours chevauchant sur son bâton autour de la table, avait soudain interrompu ses gambades, tout prêt à exprimer par des gestes compromettants son refus de s'offrir aux crocs de Mirff et de Morff; heureusement Karadeuk, grâce à une légère secousse donnée à la chaîne, rappela le Vagre à la prudence, et celui-ci continua ses gambades de l'air le plus indifférent du monde; mais bientôt son conducteur, le tenant toujours enchaîné, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg, lui disant:

--Seigneur comte, clarissime seigneur!...

--Que veux-tu?

--Mon ours est mon gagne-pain... vous allez le faire étrangler...

--Et moi, hi... hi... est-ce que je ne m'expose pas à voir... les deux meilleurs chiens de ma meute déchirés... à coups de griffes... puisque tu dis ton ours féroce?

--Seigneur, vos chiens ne vous font pas vivre! et mon ours est mon gagne-pain...

--Oserais-tu résister à ma volonté?

--Ô grand prince!--reprit Karadeuk toujours agenouillé en se tournant vers Chram,--un pauvre vieillard s'adresse à votre gloire; un mot de vous à ce clarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi, et il renonce à son projet... Je vous le jure par mon salut! les autres tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage que ce combat sanglant qui va me priver de mon gagne-pain...

--Allons, relève-toi... je ne t'empêcherai pas de gagner ton pain...

--Grâces vous soient rendues, grand roi! mon ours est sauvé.

Les paroles de Chram soulevèrent de violents murmures parmi les leudes du comte; non-seulement ils se voyaient privés d'un spectacle réjouissant pour eux, mais ils se croyaient de nouveau rabaissés dans la personne de leur patron.

--Chram n'est pas roi dans ce burg, dis-lui donc cela, Neroweg,--s'écria Sigefrid, l'un des provocateurs de la dispute à peine étouffée au moment de l'entrée de Karadeuk et de son ours.--Non, le roi Chram ne peut, par caprice, nous priver d'un divertissement qu'il te plaît de nous donner, Neroweg, et dont il nous plaît de jouir.

--Non, non,--ajoutèrent à haute voix les autres guerriers du comte,--nous voulons voir étrangler l'ours... Les chiens! les chiens!... Neroweg seul ordonne ici...

--Oui, et au diable le roi!--s'écria Sigefrid,--au diable Chram, s'il s'oppose à nos plaisirs!

--Il n'y a que des brutes campagnardes qui envoient au diable leur hôte... lorsqu'il est fils de leur roi,--reprit le Lion de Poitiers d'un air menaçant.--Sont-ce là les exemples de courtoisie que tu donnes à tes hommes? Neroweg, je le crois en voyant ton majordome se hâter à cette heure, à peine le festin terminé, d'emporter ta vaisselle d'or et d'argent, de peur sans doute que nous la dérobions?

--Mes fils! mes chers fils en Christ! allez-vous recommencer à quereller? La paix, mes fils... au nom du ciel paix entre vous!

--Évêque, tu as raison de prêcher la paix; mais ces braves leudes, qui me croient opposé à leur divertissement, ne m'ont pas compris; je t'ai dit, bateleur, que je ne voulais pas te priver de ton gagne-pain.

--Grâces donc vous soient rendues, roi.

--Un instant, combien vaut ton ours?

--Il est pour moi sans prix.

--Quel que soit son prix, je te le payerai s'il est étranglé.

Cet accommodement, accueilli par les acclamations des Franks, apaisa la nouvelle querelle près de s'engager entre eux; mais Karadeuk, toujours à genoux, s'écria:

--Grand roi, aucun prix ne remplacerait pour moi mon ours; de grâce renoncez à votre projet.

--Les chiens... ah! voici les chiens...

--De ma vie je n'ai vu pareils molosses!--dit Chram.--Comte, si toute ta meute est ainsi appareillée, elle peut rivaliser avec la mienne, que je croyais, foi de roi, sans égale!

--Quels reins! quelles pattes énormes! Hein, Chram? ah! si tu entendais leur voix! les beuglements d'un taureau sont comme le chant du rossignol auprès de leurs aboiements quand ils sont aux trousses d'un loup ou d'un sanglier!

--Je gage que l'un d'eux suffit à étrangler l'ours, aussi vrai que je m'appelle Spatachair.

--Allons, l'ours à un poteau, bateleur! et commençons... je te l'ai dit, si ta bête est étranglée, je la paye.

--Illustre roi, ayez pitié d'un pauvre homme.

--Assez, assez... enchaînez l'ours au poteau, et finissons...

--Seigneur évêque, au nom de votre main bénie, que vous m'avez donnée à baiser, soyez charitable envers ce pauvre animal...

--Est-il donc un chrétien pour que je lui sois charitable? Ah! bateleur! bateleur! si tu ne t'étais montré un pieux homme, je prendrais cette prière pour un outrage...

Insister plus longtemps, c'était tout perdre. Karadeuk le comprit, et s'adressant de nouveau à Chram:

--Glorieux roi, que votre volonté soit faite; permettez-moi seulement un dernier mot.

--Hâte-toi...

--Ce spectacle ne sera qu'une boucherie, mon ours étant enchaîné ne pourra se défendre.

--Veux-tu pas, vieil idiot, qu'on le déchaîne pour qu'il nous dévore...

--Non, roi, mais si vous désirez un divertissement qui dure quelque temps, du moins égalisez les forces; permettez-moi d'armer mon ours de ce bâton!

--N'a-t-il pas ses ongles?

--Pour plus de prudence, je les lui ai limés... Voyez plutôt comme ils sont émoussés...

--Je te crois sur parole... Soit, il aura pour arme un bâton... et tu crois qu'il saura s'en servir?

--Hélas! la peur d'être dévoré le forcera bien de se défendre comme il pourra, et de votre vie vous n'aurez vu pareil spectacle...

--Et toi, Neroweg?--dit Sigefrid, plus qu'aucun autre leude chatouilleux sur la dignité du comte,--accordes-tu que l'ours ait un bâton? car enfin, seul, tu as le droit de dire ici: Je veux.

--Oui, oui, j'accorde le bâton... je trouve, hi, hi, hi... que cet ours bâtonnant contre des chiens sera un spectacle réjouissant... pourtant j'aurais fort aimé, hi, hi, hi, à voir étrangler l'animal par Mirff et par Morff; mais cela aurait fini trop tôt. Allons, esclaves sonneurs de trompe; et vous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez à tout rompre, ou je ferai tambouriner sur votre échine! et vous, esclaves porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l'on va former! Haut vos torches, afin d'éclairer le combat... Allons, battez, tambours! sonnez, trompes de chasse! pour exciter les chiens.

--Au poteau, l'ours, au poteau!

Karadeuk conduisit l'amant de l'évêchesse à l'une des extrémités de la salle, l'enchaîna à l'une des poutres de la colonnade, et lui remettant le gros bâton noueux sur lequel il avait chevauché, il lui dit:

--Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage, défends-toi de ton mieux, puisque tel est le divertissement de ces nobles seigneurs.

Un grand cercle se forma, éclairé par les esclaves porte-flambeaux. Au premier rang se trouvaient le roi Chram et ses favoris, le comte, l'évêque et plusieurs leudes; les autres assistants montèrent sur la table... Au centre du cercle, le Vagre-ours, revêtu de sa casaque, qu'on lui avait heureusement laissée, conservait un sang-froid intrépide; il s'était naïvement assis sur son train de derrière, comme un ours qui ne s'attend point à mal, tenant nonchalamment son bâton entre ses pattes de devant, et le quittant parfois pour se gratter prestement avec des mouvements d'un gracieux et naturel abandon. Soudain les trompes de chasse, les tambours redoublèrent leur vacarme assourdissant; Gondulf, le veneur du comte, entra dans le cercle, tenant en laisse deux limiers monstrueux; de leur cou énorme tombait, jusque sur leur large poitrail, un fanon pareil à celui des taureaux; leurs yeux, caves, sanglants, étaient à demi cachés par leurs longues oreilles pendantes; le noir, le fauve et le blanc nuançaient leur poil rude, qui se hérissa droit sur leur dos lorsqu'ils aperçurent l'ours; faisant entendre alors des aboiements formidables, d'un élan furieux ils brisèrent la laisse que Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils se précipitèrent sur l'amant de l'évêchesse.

--Hardi, Mirff! hardi, Morff!--cria le comte en battant des mains,--hardi! à la curée, mes farouches! ne lui laissez pas un morceau de chair sur les os!...

--À moins d'un prodige de force et d'adresse, mon compagnon va être mis en pièces, notre ruse découverte, et la dernière chance de salut pour mes fils perdue... Alors je poignarde le comte et le roi!--se dit Karadeuk, et en pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de son poignard, et le tint serré dans sa main, prêt à agir.

Le Vagre-ours, à l'aspect des chiens, continua son rôle avec présence d'esprit, bravoure et dextérité; il fit un mouvement de surprise; puis s'acculant au poteau, il s'apprêta, le bâton haut, à repousser l'attaque des chiens: au moment où Mirff s'élançait le premier pour le saisir au ventre, le Veneur lui asséna sur la tête un si furieux coup de bâton, qu'il se brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroyé en poussant un hurlement terrible.

--Malédiction!--s'écria le comte,--un limier qui m'avait coûté trois sous d'or (BB)! Oh là! que l'on m'éventre cet ours enragé à coups d'épieu!

Les imprécations du comte furent couvertes par les acclamations frénétiques des assistants, qui, plus désintéressés que Neroweg dans le combat, applaudissaient la vaillance de l'ours, et attendaient avec une curieuse anxiété l'issue de la lutte. Le Vagre-ours, désarmé, était aux prises, corps à corps, avec l'autre molosse, qui, au moment où le bâton s'était brisé, avait, de ses crocs formidables, saisi son adversaire à la cuisse, le renversant sous ce choc impétueux. Le sang du compagnon de Karadeuk coulait avec abondance et rougissait le sol et la feuillée dont il était jonché. L'ours et le chien roulèrent deux fois sur eux-mêmes; alors, pesant de tout le poids de son corps sur son ennemi, qui, comme Deber-Trud, ne démordait pas, le Vagre l'étouffa d'abord à demi, puis l'acheva en lui serrant si violemment la gorge entre ses mains vigoureuses, qu'il l'étrangla. Pendant cette lutte doublement terrible, car non-seulement la morsure du molosse avait traversé la cuisse du Vagre et lui causait une douleur atroce, mais il risquait d'être massacré, ainsi que Karadeuk, s'il se trahissait, l'amant de l'évêchesse, fidèle à son rôle ursin, ne poussa d'autre cri que quelques sourds grognements; puis, le combat terminé, le digne animal s'accroupit au pied du poteau, entre les cadavres des deux chiens et ramassé sur lui-même, la tête entre ses pattes, il parut lécher sa plaie saignante, tandis que Chram, ses favoris et plusieurs leudes du comte acclamaient à grands cris le triomphe de l'ours.

--Hélas! hélas!--murmurait le vieux Karadeuk en se rapprochant de son compagnon,--mon ours est blessé mortellement peut-être... J'ai perdu mon gagne-pain.

--Des épieux! des haches!--criait le comte écumant de fureur,--que l'on achève ce féroce animal, qui vient de tuer Mirff et Morff, les deux meilleurs chiens de ma meute... Par l'aigle terrible! mon aïeul, que cet ours damné soit mis en morceaux à l'instant même... M'entends-tu, Gondulf?--ajouta-t-il en s'adressant à son veneur en trépignant de rage;--prends un de ces épieux de chasse accrochés à la muraille... et à mort l'ours, à mort!...

Gondulf courut s'armer d'un épieu, tandis que Karadeuk, tendant les mains vers Chram, s'écriait:

--Grand roi! mon seul espoir est en toi... Je te demande merci, je me mets sous ta protection et sous celle de ta suite royale, redoutable et invincible à la guerre! Oh! valeureux guerriers! aussi terribles au combat que généreux après la victoire, vous ne voudrez pas la mort de ce pauvre animal, qui, vainqueur, mais blessé dans la lutte, s'est battu sans traîtrise... Non, non, à l'exemple de votre glorieux roi, votre honneur courtois et raffiné s'indignerait d'une brutale lâcheté, même commise à l'égard d'un pauvre animal... Oh! guerriers, non moins brillants par l'armure et la grâce militaire que foudroyants par la valeur... je me mets à merci sous la protection de votre roi... il demandera la vie de l'ours au seigneur comte, qui ne peut rien refuser à de si nobles hôtes que vous!

Le Frank est vaniteux; son orgueil se plaît aux louanges les plus exagérées. Karadeuk le savait, il espérait aussi en s'adressant seulement à la truste royale raviver entre elle et les leudes du comte les dernières querelles à peine calmées. Ses paroles furent favorablement accueillies par les guerriers de Chram; et celui-ci, s'approchant de Neroweg, lui dit:

--Comte, nous tous ici, tes hôtes, nous te demandons la grâce de ce courageux animal, et cela au nom de notre vieille coutume germanique, selon laquelle, tu le sais, la demande d'un hôte est toujours accordée.

--Roi, quoi qu'en dise la coutume, je vengerai la mort de Mirff et de Morff, qui à eux deux me coûtaient six sous d'or... Gondulf, des épieux, des haches, que cet ours soit mis en quartiers sur l'heure!...

--Comte, ce pauvre bateleur s'est mis à ma merci... je ne peux l'abandonner.

--Chram, que tu protèges ou non ce vieux bandit, je vengerai la mort de Mirff et de Morff...

--Écoute, Neroweg, j'ai une meute qui vaut la tienne... tu l'as vue chasser dans la forêt de Margevol... tu enverras ton veneur à ma villa; il choisira six de mes plus beaux chiens pour remplacer ceux que tu regrettes...

--Je n'ai que faire de tes chiens... j'ai dit que je vengerais la mort de Mirff et de Morff!--s'écria le comte en grinçant des dents de fureur;--je vengerai la mort de Mirff et de Morff! Gondulf, aux épieux! aux épieux!...

--Sauvage campagnard! tu manques à tous les devoirs de l'hospitalité en refusant la demande du fils de ton roi,--dit le Lion de Poitiers à Neroweg,--de même que tu nous as outragés, nous, tes hôtes, en empêchant ta femme d'assister au festin et en faisant enlever ta vaisselle avant la fin du repas... Tu es donc plus ours que cet ours, que tu ne tueras pas... je te le défends... car le bateleur s'est mis sous la protection de Chram et de nous autres, ses hommes...

--Compagnons!--s'écria Sigefrid,--laisserons-nous insulter plus longtemps celui dont nous sommes les compagnons et les fidèles?

--Les entendez-vous, ces brutes rustiques?--dit l'un des guerriers de Chram.--Les voici encore à aboyer sans oser mordre.

--Moi, Neroweg, roi dans mon burg, comme le roi dans son royaume, je tuerai cet ours! et si tu dis un mot de plus, toi qu'on appelle Lion, je t'abats à mes pieds, effronté renard de palais!...

--Une injure! à moi... sanglier boueux!--s'écria le Gaulois renégat, pâle de colère, en tirant son épée d'une main et de l'autre saisissant le comte au collet de sa dalmatique.--Tu veux donc que ta gorge serve de fourreau à cette lame?...

--Ah! double larron! tu veux m'arracher mes colliers d'or!--s'écria Neroweg, ne pensant qu'à défendre ses bijoux, et croyant, au geste de son adversaire, que celui-ci le voulait voler.--J'ai donc eu raison de mettre ma vaisselle à l'abri de vos griffes à tous...

--Ainsi, nous sommes tous des larrons... Aux épées! hommes de la truste royale! aux armes! vengeons notre honneur! écharpons ces rustauds!...

--Ah! chiens bâtards!--cria Neroweg, séparé du Lion de Poitiers par Sigefrid, qui s'était jeté entre eux,--vous parlez d'épées... en voici une, et de bonne trempe; tu vas l'éprouver, luxurieux blasphémateur, toi qui n'as du lion que le nom... À moi, mes leudes! on a porté la main sur votre compagnon de guerre!...

--Neroweg!--s'écria Chram en s'interposant encore; car son favori, débarrassé de Sigefrid, revenait l'épée haute vers le comte.--Êtes-vous fous de vous quereller ainsi?... Lion, je t'ordonne de rengaîner cette épée...

--Oh! béni sois-tu, grand Saint-Martin! de me donner l'occasion de châtier ce sacrilège, qui a eu l'audace de lever sa houssine sur mon saint patron l'évêque, et qui, depuis son entrée dans le burg, ne cesse de me railler!--s'écria le comte, sourd aux paroles de Chram, et tâchant de rejoindre son adversaire dont il venait encore d'être séparé au milieu du tumulte croissant.

--Enfants! défendons Neroweg!--s'écria Sigefrid;--l'occasion est bonne pour montrer enfin à ces fanfarons que nos vieilles épées rouillées valent mieux que leurs épées de parade. Aux armes! aux armes!...

--Et nous aussi, aux armes! Finissons-en avec ces dogues de basse-cour!

--Ils se croient forts parce qu'ils sont dans leur niche.

--Défendons le favori du roi Chram, notre roi!

--Mes chers fils en Dieu!--criait l'évêque, tâchant de dominer le tumulte et le vacarme croissant à chaque instant,--je vous ordonne de remettre vos glaives dans le fourreau! c'est affliger le Seigneur que de combattre pour de futiles querelles...

--Mes amis!--criait de son côté Chram, sans pouvoir être entendu,--c'est folie, stupidité, de s'entr'égorger ainsi... Imnachair! Spatachair! mettez donc le holà... apaisez nos hommes... et toi, Neroweg, calme les tiens au lieu de les exciter.

Vaines paroles... Et d'ailleurs Neroweg ne les pouvait entendre... Un flot de la foule tumultueuse l'avait éloigné de nouveau du Lion de Poitiers, qu'il appelait et cherchait avec des cris de rage. Les guerriers de Chram et ceux du comte, après s'être injuriés, provoqués, menacés, de la voix et du geste, se rapprochant de plus en plus les uns des autres, se joignirent... Au premier coup porté, la mêlée s'engagea insensée, furieuse, ivre, et d'autant plus terrible, que les esclaves, porteurs des flambeaux, qui seuls éclairaient la salle, craignant d'être tués dans la bagarre, se sauvèrent au moment du combat, les uns, jetant à leurs pieds leurs torches, qui s'éteignirent sur le sol; les autres, fuyant au dehors, éperdus, tenant à la main leurs flambeaux allumés... Au bout de peu d'instants, la salle du festin étant privée de ces vivants luminaires, la lutte continua au milieu des ténèbres avec un aveugle acharnement.

Et Karadeuk? et l'amant de la belle évêchesse? étaient-ils donc restés au milieu de cette tuerie, eux? Oh! non point! mieux avisé l'on est en Vagrerie... Le vieux Karadeuk, après avoir habilement jeté son brandon de discorde entre la truste royale et les leudes du comte, vit bientôt se rallumer la rivalité courroucée de ces barbares, déjà deux fois à peine apaisée; de sorte qu'ils l'oublièrent bientôt, lui et son ours. Aussi, lorsque tous les coeurs furent enflammés de fureur, le tumulte arrivant à son comble, le vieux Vagre dit tout bas à son compagnon:

--Ta blessure t'empêche-t-elle de marcher et d'agir?

--Non.

--As-tu ton poignard?

--Oui, dans un pli de ma casaque.

--Ne me quitte pas de l'oeil et imite-moi.

A ce moment la mêlée s'engageait... Déjà plusieurs des porte-flambeaux laissaient, par leur fuite ou par l'abandon de leurs torches, la salle du festin dans une obscurité presque complète. Karadeuk, suivi du Veneur, se jeta sous la table massive ébranlée, mais non renversée durant le combat, car elle était, contre l'usage habituel des Franks, fixée dans le sol. Ainsi, un moment à l'abri, le vieux Vagre déboucla le collier de l'amant de l'évêchesse; puis, tous deux, continuant de ramper sous la table, guidés par la dernière lueur de quelques torches à demi éteintes sur le sol, se dirigèrent vers une des portes de la salle du festin, porte que le flot des combattants laissait libre, et s'élancèrent au dehors. Presque aussitôt ils se trouvèrent en face de deux esclaves, qui, ayant fui par une autre issue, couraient éperdus, leurs torches à la main. Chacun des Vagres prend un esclave à la gorge et lui met un poignard sur la poitrine.

--Éteins ta torche,--dit Karadeuk,--et conduis-moi à l'ergastule, ou tu es mort...

--Donne-moi ta torche,--dit l'amant de l'évêchesse,--et conduis-moi aux granges, ou tu es mort...

Les esclaves obéissent, les deux Vagres se séparent: l'un court aux granges, l'autre à l'ergastule.


Les prisonniers de l'ergastule se sont, autant que possible, rapprochés des barreaux; la petite Odille, endormie sur les genoux de l'évêchesse, s'est en sursaut réveillée, disant:

--Ronan, qu'y a-t-il donc? vient-on déjà nous chercher pour le supplice?

--Non, petite Odille; nous sommes à peine à la moitié de la nuit. Mais je ne sais ce qui se passe au burg; tous les Franks qui nous gardaient ont abandonné les dehors de notre prison pour accompagner un des leurs, qui est venu les chercher; puis, tous sont partis en courant et en agitant leurs armes.

--Ronan, mon frère, prête l'oreille dans la direction de la maison seigneuriale... il me semble entendre un bruit étrange...

--Silence! faisons silence...

--Ce sont des cris tumultueux... l'on dirait qu'on entend le choc des armes...

--Loysik! les débris de ma troupe, joints à d'autres Vagres, attaqueraient-ils le burg?... Ô mon frère! délivrance!... liberté!... vengeance!...

--Voyez-vous, Ronan, je ne me trompais pas... vos Vagres, qui vous aiment tant, viennent vous délivrer.

--Folle espérance, comme en ont seuls les prisonniers, pauvre enfant! Et puis, il faudrait donc que ces braves compagnons m'emportassent, moi et mon frère, sur leurs épaules... nous ne saurions faire un pas.

--Le feu! le feu!...

--Le feu est au burg!

--Voyez-vous cette grande lueur? elle monte vers le ciel!

--Incendie et bataille! ce sont mes Vagres!

--Le feu! encore le feu! là-bas... plus loin!...

--L'incendie doit être aux deux bouts des bâtiments.

--Le tumulte augmente... Entendez-vous crier: au feu!... au feu!...

--L'embrasement grandit... voyez, voyez... devant notre souterrain; il fait maintenant clair comme en plein jour...

--Quelles flammes!... elles s'élancent maintenant par-dessus les arbres...

--Un homme accourt...

--Mon père!...

--Loysik! Ronan! ô mes fils!

--Vous, mon père... ici...

--Cette grille, comment s'ouvre-t-elle?

--De votre côté... une grosse serrure...

--La clef, la clef!...

--Les Franks l'auront emportée...

--Malheur! cette grille est énorme!... Ronan, Loysik! vous tous qui êtes là, joignez-vous à moi pour forcer ces barreaux...

--Nous ne pouvons bouger, mon père... la torture nous a brisés!

--Oh! des forces! des forces!... Voir là mes deux fils!... il faut les sauver pourtant...

--Mon père, tu n'ébranleras jamais cette grille!... donne-nous ta main à travers les barreaux, que nous la baisions, et ne songe plus qu'à fuir... du moins nous t'aurons revu...

--Quelqu'un accourt!

--Un ours!

--À moi, Veneur! à moi, mon hardi garçon!... délivrons mes fils!...

--Ma belle évêchesse, es-tu là? voici ma tête à bas... me reconnais-tu?

--Mon Vagre, c'est toi! oh! tu m'aimes!...

--Un baiser à travers la grille? il doublera mes forces, mon adorée.

--Tiens... tiens... et sauve cette enfant! sauve-nous!...

--Tes lèvres ont pressé les miennes... Maintenant, mon évêchesse, je porterais le monde sur mes épaules... À nous deux, Karadeuk... renversons cette grille!

--Veneur, vous êtes tous deux seuls ici, toi et mon père?

--Tous deux seuls, Ronan...

Et joignant ses efforts à ceux du vieux Vagre pour renverser la grille, le veneur ajouta:

--J'ai mis le feu aux quatre coins du burg: étables, écuries, granges, tout flambe à plaisir!... La maison du comte, pleine de Franks qui s'égorgent, et bâtie en charpente, commence à brûler au milieu de cet incendie, comme un fagot dans un four ardent... Malédiction! impossible d'ébranler cette grille!... Il faudrait des leviers...

--Sauve-toi, mon Vagre! je mourrai avec la douce pensée de ton amour... Oh! dites, Loysik, d'un pareil amour ai-je encore à rougir?

--Fuyez, mon père!

--Sauve-toi, brave Veneur... tu t'es montré bon Vagre jusqu'à la fin... Moi, Ronan, je te le dis: Sauve-toi...

--Ô mes fils! avant de tomber sous la hache des Franks, je mourrai de rage de ne pouvoir vous délivrer...

--Mon Vagre, tu veux donc que les Franks te massacrent là devant moi!...

--Belle évêchesse, je te serrerai dans mes bras à travers la grille, et je ne saurai pas seulement si ces Franks me tuent...

--Dis, mon Vagre, en ce moment suprême, tu me prends pour ta femme devant Dieu?

--Oui, devant Dieu, devant les hommes, devant les débris du monde et du ciel... s'ils écroulaient! je mourrai là, à tes pieds, radieux de mourir là!...

--Loysik, vous l'entendez?

--Fulvie, cet amour est maintenant sacré...

--Ô Loysik! merci de vos paroles... je suis heureuse!

--Mais cette clef, cette clef... elle est cachée quelque part peut-être... Ô mes fils!...

--Foi de Veneur, cela brûle comme un feu de paille... Oh! si de loin nos bons Vagres pouvaient voir à temps cet incendie, notre signal convenu...

--Vous n'êtes pas seuls?

--Une douzaine des nôtres, bien armés, doivent être à la lisière de la forêt, ou rôder, en vrais loups, autour des fossés.

--Malheur! ces fossés sont infranchissables!

--Allons, un dernier effort, vieux Karadeuk; les Franks qui gardaient l'ergastule ne pensent maintenant qu'à éteindre le feu, creusons la terre sous la grille avec nos poignards, avec nos ongles.

--Les Franks!... les voilà... ils reviennent, ils accourent...

--On voit là-bas briller leurs armes aux lueurs du feu.

--Mon père, plus d'espoir! vous êtes perdu!

--Sang et mort! perdu... et nous là, brisés, incapables de vous défendre!