Oui, les voilà ces Franks appelés à la curée de la Gaule par leurs complices, nos saints évêques!... les voilà, ces conquérants patronés, choyés, caressés, flattés, bénis par les prêtres du jeune homme de Nazareth, par tes prêtres, ô divin Christ! toi qui n'avais que des paroles de tendre et adorable miséricorde, même pour la femme adultère... même pour la courtisane repentie!...

Mais, bah! renions la vieille Gaule! renions les mâles et douces vertus de nos mères!... Vivent nos conquérants! vivent leurs adultères, vive leur concubinage! vive leur ivrognerie! vive leur rapine! vivent leurs meurtres et surtout vivent nos évêques!... Et comme le dit le début de la loi des Franks saliens, nos conquérants:

«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur puissance, qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il protège l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ!»

Et moi, foi de Vagre converti, j'ajouterai à cette pieuse antienne franque cette antienne non moins catholique, apostolique et romaine:

«--Ô seigneur Dieu! grâces vous soient rendues d'avoir, dans votre toute-puissante volonté, dans votre paternelle mansuétude, envoyé de tels conquérants en Gaule! Quelle rare et sainte fortune pour notre salut, qui ne se peut faire qu'à force de honte, de lâcheté, de bassesse, d'esclavage, de misère, de larmes et de sang! Ô Dieu bon, trois fois, cent fois, mille fois bon, et toujours bon. Amen.»


Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous!... Cette nuit qui finit, au lieu de la passer entre les bras d'une de vos esclaves, vous l'avez passée, de peur du diable, à genoux près de votre clerc et répétant, d'une lèvre hébêtée, les prières que disait le saint homme, tombant de sommeil; car après boire il eût préféré son lit. Rassuré par les premières clartés de l'aube, heure close pour les démons, vous vous êtes endormi sur votre couche, garnie de peaux d'ours, trophées de votre chasse... Seigneur comte Neroweg, réveillez-vous donc!... Voici votre roi, ou plutôt l'un des cinq fils de votre bon roi Clotaire, vous savez? ce doux prince qui tue les petits enfants à coups de couteau sous l'aisselle?... Ce grand Clotaire est aujourd'hui seul roi de toute la Gaule; les autres fils et petits-fils du pieux Clovis, qui saintement repose dans la basilique des saints apôtres, à Paris, sont tous morts! Voici donc Chram le Bâtard, mais qu'importe! Chram, l'un des cinq fils de Clotaire, et gouverneur de l'Auvergne pour son père... Il vient, faveur insigne, il vient avec ses trois favoris et bon nombre de leudes et d'antrustions, ainsi que fièrement s'appellent ces protégés du roiN... Réveillez-vous donc, seigneur comte! voici le roi Chram qui vous vient visiter... La chevauchée est brillante et nombreuse! Les trois plus chers amis de Chram, encore plus chers amis du pillage, du viol et du meurtre, accompagnent le royal personnage; ils s'appellent Imnachair, Spactachair et le Lion de PoitiersO, ce Gaulois renégat qui, comme tant d'autres de sa trempe, se sont, ainsi que les évêques, ralliés aux Franks conquérants. Le Lion de Poitiers est nommé de la sorte parce que, de même que le lion carnassier, il aime la rapine et le carnage.

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous donc!... Éveillez aussi votre femme Godégisèle qui, toute la nuit, éplorée, frémissante, a, lorsque ses yeux rougis de larmes se sont appesantis, rêvé de femmes étranglées!... Vite, vite, que Godégisèle se pare des plus beaux bijoux et des plus belles robes de votre quatrième épouse Wisigarde, dont vous avez payé si grassement le meurtre à l'évêque Cautin, votre bon patron!... Vite, vite, seigneur comte, que Godégisèle se pare de ses plus riches atours! Chram peut la trouver à son gré ou au gré de ses favoris... Gracieux roi! serviable roi! il n'est point d'entremetteur plus accommodant: une fille ou une femme plaît-elle, libre ou esclave, à quelqu'un de ses amis, aussitôt il leur donne un diplôme royal de par lequel ils traînent la belle dans leur litP.

Vite, vite, seigneur comte, faites monter vos leudes à cheval et armer vos gens de pied, et vous, à la tête de la bande, seigneur comte, revêtu de votre armure de parade larronnée par vous lors du ravage du pays de Touraine, portant à votre côté votre magnifique épée d'Espagne à poignée d'or ciselé, larronnée par vous lors du pieux ravage du pays des Visigoths, damnés Ariens, maudits hérétiques contre lesquels les évêques catholiques vous ont lancés, torche en main, fer au poing, de même que vous lancez votre meute contre les bêtes fauves des bois... Vite, vite, enfourchez votre grand cheval rouan, harnaché de sa selle et de sa bride de cuir rouge, à frein, à chanfrein et à étriers d'argent, larronnée par vous lors de la conquête de l'Auvergne!... Vite, courez au-devant de votre glorieux roi Chram, à la tête de vos cavaliers et de vos gens de pied! Déjà votre royal hôte et sa suite, annoncés par l'un de ses serviteurs, n'est plus qu'à une petite distance de votre burg... Seigneur comte, hâtez-vous de le conduire à votre maison seigneuriale! hâtez-vous donc, seigneur comte! car point ne vous attendez à cette dernière et heureuse nouvelle: Votre bon patron, le bienheureux évêque Cautin, accompagne le roi Chram.

--Maudite soit la venue de ce Chram!...--disait Neroweg.--Pour peu que lui et ses hommes demeurent quelques jours en mon burg, ils vont boire mon vin, manger toutes mes provisions et peut-être me dérober quelque pièce de ma vaisselle, qu'il me faudra, pour ce gala royal, sortir de mes coffres. Ni moi ni mes compagnons nous n'aimons point ces leudes de cour, qui ont toujours l'air de nous narguer, nous autres campagnards, parce qu'ils hantent les palais et les villes.

Ainsi disait le comte Neroweg allant, suivi de ses guerriers, à la rencontre du roi Chram, qui n'était plus, ainsi que sa chevauchée, qu'à deux portées de trait du fossé dont était ceint le burg.

Combien c'est beau, noble, glorieux, lumineux, un roi chevelu! surtout quand il a des cheveux, une longue chevelure que le ciseau n'a jamais touchée, étant l'un des attributs des races royales franques. Malheureusement, quoique jeune encore, le roi Chram, épuisé par l'ivrognerie et la débauche, était presque chauveQ, ce roi chevelu!... Sa nuque et ses tempes étaient seules garnies de mèches aussi claires que longues, car elles tombaient jusqu'au milieu de sa poitrine et de son dos voûté; sa longue dalmatique d'étoffe pourpre, fendue sur le côté, à la hauteur du genou, cachait à demi l'encolure et la croupe de son cheval noir; des bandelettes de cuir doré, partant de la chaussure, se croisaient sur ses chausses étroites et montaient jusqu'à ses genoux; il appuyait ses souliers éperonnés sur des étriers dorés; sa longue épée à poignée d'or et à fourreau de toile blancheR, était suspendue à son baudrier, superbement brodé; en guise de houssine il tenait à la main une canne de bois précieux, à pomme d'or ciselé, sur laquelle, lorsqu'il marchait, ce luxurieux épuisé s'appuyait; il avait l'air sinistre; il devait ressembler à son royal père, le tueur d'enfants. À sa droite, cavalcadant aussi hardiment qu'un homme de guerre, se tenait l'évêque Cautin; il regardait de temps à autre Chram en sournois, d'un air craintif et haineux, car s'il détestait Chram, celui-ci n'abhorrait pas moins le saint homme. À la gauche du prince venait le Lion de Poitiers, ce scélérat endurci, qui, avec Imnachair et Spatachair, marchant tous deux au second rang, formaient cette trinité de perdition qui eût perdu Chram s'il n'eût été, ainsi que disent les prêtres, damné dans le ventre de sa mère. Insolence et luxure, dédain railleur et froide cruauté, étaient si profondément empreints sur les traits du Lion de Poitiers, le Gaulois renégat, que sur les os de sa face, cent ans après sa mort, on devra lire encore: luxure, insolence et cruauté.

Ces trois seigneurs portaient, selon la mode franque, de riches tuniques à manches courtes par-dessus leur justaucorps; des chausses étroites et des bottines de cuir préparé, avec le poil en dessus. Derrière Chram et ses amis venaient son sénéchal, le comte de ses écuries, son majordome, son bouteillier et autres premiers officiers, car il avait une maison royale. Après ces personnages s'avançait sa truste, formée de ses leudes et antrustions armés en guerre; leurs casques ornés de panaches, leurs cuirasses, leurs jambards brillants et polis étincelaient aux rayons du soleil; leurs chevaux fringants piaffaient sous leurs riches caparaçons; les banderolles de leurs lances flottaient au vent, et leurs boucliers peints et dorés se balançaient, suspendus à l'arçon de leur selle. Autant cette suite royale était fringante, autant la troupe des leudes du comte était misérable, grotesque et piètrement armée; un assez grand nombre de ses hommes portait des armures, mais incomplètes et rouillées; d'autres, seulement vêtus de casaques de peaux de bêtes, coiffaient militairement un casque bossué; d'autres, possesseurs d'une cuirasse, avaient la tête couverte d'un bonnet de laine; les épées, non moins rouillées que les cuirasses, étaient, pour la plupart, veuves de leur fourreau; souvent cet étui guerrier était raccommodé avec des ficelles, et plus d'un bois de lance tortu sortait brut du taillis avec son écorce; la plupart des chevaux valaient, pour l'apparence, leurs cavaliers. Le temps des labours n'étant pas encore venu, bon nombre des compagnons de Neroweg, faute de chevaux de guerre, enfourchaient des traîneurs de charrue, bridés avec des cordes. Aussi, foi de Vagre, rien de plus réjouissant que de voir déjà quels regards envieux et farouches les leudes du comte jetaient sur la brillante suite de Chram et quels regards insolents et moqueurs cette fière truste royale jetait sur la troupe du comte, troupe sauvage et dépenaillée. Derrière les gens de guerre du prince venaient les pages, les serviteurs et les esclaves à pied, conduisant des chariots attelés de boeufs ou des chevaux lourdement chargés, chevaux et chariots que les habitants du pays traversé par le roi et sa truste, étaient forcés de fournir gratuitementS.

Le comte Neroweg s'avança seul, à cheval, vers son royal hôte, qui, arrêtant aussi sa monture, dit à Neroweg:

--Comte, en allant de Clermont à Poitiers j'ai voulu m'arrêter un ou deux jours dans ton burg.

--Que ta gloireT soit la bienvenue dans mon domaine... Il est en partie composé de terres saliques: je les tiens de mon père, qui les tenait autant de son épée que de la générosité de ton aïeul Clovis... C'est ton droit de loger, en voyage, chez les comtes et bénéficiers du roi; c'est pour eux un plaisir de t'accueillir.

--Comte,--dit insolemment le Lion de Poitiers,--ta femme vaut-elle la peine qu'on la courtise?

--Mon favori qui te demande, à sa manière, si ta femme est belle,--dit Chram en faisant signe au Gaulois renégat de se modérer,--mon favori, le Lion de Poitiers est de sa nature fort plaisant.

--Alors, je répondrai au Lion de Poitiers qu'il ne pourra, non plus que toi, juger si ma femme est belle ou laide, car elle est enceinte et malade et ne sortira point de chez elle...

--Si ta femme est enceinte,--reprit le lion,--de qui est l'enfant?...

--Comte, ne te fâche pas de ces railleries... Je te l'ai dit, mon ami est d'un naturel plaisant.

--Chram, je ne m'offenserai donc pas des railleries de ton favori... Allons au burg.

--Marchons, comte.

L'on s'avance vers le burg et l'on cause.

--Comte, avoue à notre royal maître Chram qu'en tenant ta femme renfermée tu caches ton trésor de crainte qu'on te le prenne!...

--Mon favori Spatachair, qui te parle de la sorte, Neroweg, est aussi d'un joyeux esprit.

--Roi, tu choisis des amis très-gais, ce me semble.

--Neroweg, tu nous caches ta femme... c'est ton droit... Nous la dénicherons... c'est le nôtre... Pour un bon larron, il n'y a pas de cachette.

--Chram, celui-ci est encore un de tes joyeux amis, sans doute?

--Oui, comte, et des plus joyeux... il se nomme Imnachair.

--Et moi, qui me nomme Neroweg, je demanderai au seigneur Imnachair ce que fait le larron lorsqu'il a déniché la cachette qu'il cherche?

--Neroweg, ta femme te contera la chose quand nous aurons déniché cette belle, car nous la dénicherons, aussi vrai que je suis le Lion de Poitiers!

--Et moi, aussi vrai que je suis comte du roi en ce pays d'Auvergne,--s'écria Neroweg,--je tuerais un lion comme un renardeau, comme un chien, si le Lion se voulait donner dans ma demeure des airs de lion!...

--Oh! oh! comte, tu parles résolument! est-ce cette brillante armée qui est sur tes talons qui te donne cette audace?--répondit le favori du roi en montrant du geste les leudes dépenaillés de Neroweg.--Si cette bande vaut ce qu'elle paraît, nous sommes perdus!

Deux ou trois des leudes du comte qui s'étaient peu à peu rapprochés, ayant entendu les insolentes railleries des favoris de Chram, murmurèrent tout haut d'un air farouche:

--Nous n'aimons pas que l'on raille Neroweg!

--Les leudes d'un comte valent bien les leudes royaux!

--Le poli de l'acier ne fait pas sa trempe!

L'un des hommes de Chram se retourna vers ses compagnons, et leur dit en riant, montrant du bout de sa lance les gens du comte en faisant allusion à leur grossier équipement:

--Sont-ce là des esclaves de charrue déguisés en guerriers? ou des guerriers déguisés en esclaves de charrue?

La truste royale répondit à cette plaisanterie par de grands éclats de rire; déjà de côté et d'autre on se regardait d'un air de défi, lorsque l'évêque Cautin s'écria:

--Mes chers fils en Christ, moi, votre évêque et père spirituel, je vous engage au calme et à la paix...

--Comte,--dit gaiement Chram à Neroweg,--défie-toi de ce luxurieux et hypocrite évêque... Ne le laisse pas, ce bon apôtre, donner seul à seul les eulogies à ta femme; il lui donnerait les eulogies de la Vénus des païens, tout saint homme qu'il est!

--Chram, je suis le serviteur du fils de notre glorieux roi Clotaire; mais comme évêque, j'ai droit à ton respect.

--Tu as raison, puisque aujourd'hui vous autres évêques vous êtes presque aussi rois et surtout aussi riches que nous autres rois.

--Chram, tu parles de la puissance et de la richesse des évêques en Gaule... Oublies-tu donc que notre puissance est celle du seigneur Dieu, et nos richesses le bien des pauvres?...

--Par la peau flasque de toutes les bourses que tu as dégonflées, grosse belette qui suces le jaune des oeufs et ne laisses aux sots que la coquille! tu dis cette fois la vérité... Oui, vos richesses sont le bien des pauvres, ce bien vous l'avez mis dans votre sac!

--Glorieux roi, je t'ai accompagné jusqu'au burg de mon fils en Christ, le comte Neroweg, pour accomplir l'acte de haute justice que tu sais, mais non pour laisser railler imprudemment, en ma personne, notre sainte religion catholique et apostolique.

--Et moi je maintiens que de jour en jour votre puissance et vos richesses augmentent! J'ai deux filles de ma race, peut-être verront-elles le pouvoir royal s'amoindrir encore par vos usurpations, vous évêques, avec qui nous avons partagé notre conquête; vous que nous avons enrichis, vous de qui nous avons été les hommes d'armes!

--Nos hommes d'armes, à nous, hommes de paix! Tu te trompes, ô roi! nos seules armes sont nos prédications!...

--Et quand les peuples se moquent de vos prédications, comme ont fait les Visigoths, ces ariens de Provence et du Languedoc, vous nous envoyez extirper leur hérésie par le fer et par le feu!

--Et de cela gloire à Dieu!... Les pieux rois franks, dans ces guerres contre les hérétiques, ont gagné un immense butin, fait triompher l'orthodoxie et arraché des âmes aux flammes éternelles, en les ramenant au giron de la sainte Église.

Celui qui eût assisté à ce souper de la villa épiscopale, où l'évêque avait convié Neroweg, n'aurait pas reconnu Cautin. Ce saint homme, tête à tête avec le comte, stupide, brutal et aveugle croyant, ne recherchait point la dignité dans son langage; mais en présence de Chram, effronté railleur qu'il détestait, il sentait le besoin d'imposer, par ses paroles et par son attitude, le respect et la crainte, sinon au prince et à ses favoris, aussi impudents que lui, du moins à leur suite, beaucoup plus dévotieuse; puis, autre grave appréhension pour Cautin et pour sa bourse, il craignait fort que l'audacieux exemple de Chram et de ses amis ne vînt altérer la naïve et fructueuse crédulité de Neroweg, dont Cautin tirait un parti si profitable en cultivant et exploitant la peur du diable dont était possédé son fils en Dieu. Du coin de l'oeil l'évêque voyait le comte sournoisement écouter, d'un air à la fois satisfait et effrayé, les insolentes railleries de Chram, se demandant sans doute si lui, Neroweg, n'était pas bien sot de croire à la puissance miraculeuse de l'évêque et de payer si cher les absolutions de ce patron. Cautin, en homme habile, voulut frapper un grand coup. Habitué à observer les signes précurseurs des orages, si fréquents et si subits dans les pays de montagnes, il se servait, ainsi que tant d'autres prêtres, de ses connaissances atmosphériques pour épouvanter les simplesU; le prélat remarquait donc depuis quelque temps une nuée noire, qui d'abord à peine visible et formée sur la cime d'un pic à l'extrême horizon, s'approchant rapidement, devait bientôt s'étendre et obscurcir le ciel et le soleil, encore radieux; aussi Cautin, à une nouvelle insolence de Chram sur les fourberies épiscopales, répondit en tâchant de calculer et de mesurer la longueur de sa réplique sur la marche de l'orageuse nuée qui s'avançait:

--Ce n'est point à un serviteur indigne, à un humble ver de terre comme moi de défendre en ce moment l'Église du seigneur Dieu; il a sa grâce et ses miracles pour convaincre les incrédules, ses châtiments célestes pour punir les impies; aussi, malheur à qui oserait ici, à la face de ce soleil qui brille en ce moment sur nos têtes d'un si vif éclat,--ajouta l'évêque d'une voix de plus en plus retentissante,--malheur à qui oserait, à la face du Tout-Puissant qui nous voit, nous entend, nous juge et nous châtie; malheur à qui oserait insulter à sa Divinité dans la personne sacrée de ses évêques! oui, y a-t-il ici quelqu'un qui l'ose?--continua Cautin d'une voix menaçante;--y a-t-il ici quelqu'un, roi, seigneur, guerrier ou esclave, qui ose outrager la majesté divine?

--Il y a ici moi, le Lion de Poitiers, qui te dis ceci à toi, Cautin, évêque de Clermont: Tu vois bien cette houssine? je le la casserai sur le dos, saint homme, si tu ne cesses de parler avec tant d'insolence.

Foi de Vagre, ce Lion de Poitiers, ce Gaulois renégat, avait parfois du bon; mais ses hardies paroles firent frémir l'assistance, la truste royale comme les leudes du comte... Il paraissait monstrueux à ces bons catholiques de casser une houssine sur le dos d'un évêque, eût-il, à l'instar de Cautin, enfermé son prochain tout vivant dans le sépulcre d'un mort. Une stupeur profonde succéda à la menace du Lion de Poitiers; Chram lui-même parut effrayé de l'audace de son favori... Cautin, d'un coup d'oeil, vit tout cela; aussi s'écria-t-il, feignant une sainte horreur en s'adressant au Lion, qui, d'un air de défi, brandissait toujours sa houssine:

--Malheureux impie, aie pitié de toi-même... le Seigneur Dieu a entendu ton blasphème... Vois, le ciel s'obscurcit, le soleil se couvre de ténèbres! vois ces signes précurseurs du courroux céleste!... À genoux, chers fils! à genoux! votre père en Dieu vous l'ordonne... Priez pour apaiser le courroux de l'Éternel soulevé par un épouvantable blasphème!...

Et Cautin descendit précipitamment de cheval; mais il ne s'agenouilla pas: debout et les mains levées vers le ciel, comme un prêtre officiant à l'autel, il semblait conjurer la colère céleste.

À la voix de l'évêque, les esclaves et les serviteurs de Chram, effrayés des approches de cet orage inattendu, se jetèrent à genoux; la plupart des hommes de sa truste sautèrent à bas de leurs montures, et s'agenouillèrent aussi, non moins épouvantés que les autres, à la vue du soleil presque subitement obscurci au moment où le Lion de Poitiers avait menacé l'évêque de sa houssine... Neroweg, l'un des premiers à genoux, se frappait la poitrine; mais Chram, ses favoris et quelques-uns de ses antrustions restèrent à cheval, semblant hésiter, par orgueil, à obéir aux ordres de l'évêque... Alors celui-ci, d'un geste impérieux et d'un accent menaçant, s'écria:

--À genoux! ô roi! Le roi n'est pas plus que l'esclave devant l'oeil du Tout-Puissant... le roi, comme l'esclave, doit courber le front devant l'Éternel pour apaiser son courroux... À genoux donc, ô roi! à genoux, toi et tes favoris!...

--Oses-tu me commander, à moi?--s'écria Chram le visage pâle de rage, voyant la pieuse soumission de ses hommes aux ordres de l'évêque.--Qui, de toi ou de moi fils de roi, est ici le maître, prêtre insolent?...

Un superbe éclat de tonnerre ferma la bouche de Chram et servit à souhait la fourberie de Cautin, qui reprit:

--À genoux, roi!... n'entends-tu pas la foudre du ciel, cette voix grondante du Tout-Puissant irrité?... Veux-tu attirer sur nous tous une pluie de feu? Ô Seigneur Dieu, ayez pitié de nous! éloignez de nous ces cataractes de lave ardente que, dans votre colère contre les impies, vous allez faire pleuvoir sur eux, et peut-être aussi sur nous, pauvres pécheurs... car les plus purs ne peuvent se dire irréprochables devant votre majesté, ô Seigneur! mais du moins nous sommes humbles et repentants... Ayez pitié de nous, ô Tout-Puissant!...

Plusieurs nouveaux coups de tonnerre, accompagnés d'éclairs éblouissants, portèrent à son comble l'épouvante de la suite de Chram; lui-même, malgré son audace et sa superbe, ressentit quelque crainte; cependant son orgueil répugnait encore à se soumettre aux ordres de l'évêque, lorsque des murmures, d'abord sourds, puis menaçants, s'élevèrent parmi sa truste et ses esclaves.

--À genoux, notre roi... à genoux!...

--Nous ne voulons pas, si petits que nous sommes, être brûlés par le feu du ciel à cause de ton impiété et de celle de tes favoris.

--À genoux, notre roi... à genoux!... Obéis à la parole du saint évêque... c'est le Seigneur qui nous parle par sa bouche...

--À genoux, roi... à genoux!...

Chram céda... il craignit l'irritation de son entourage, et surtout de donner un exemple public de rébellion contre les évêques, dont la toute-puissance abrutissante venait si bien en aide à la conquête. Chram, maugréant et blasphémant entre ses dents, descendit donc de cheval, faisant signe à ses deux favoris, Imnachair et Spatachair, qui lui obéirent, de l'imiter et de se mettre, comme lui, à genoux.

Seul, à cheval, et dominant cette foule craintive agenouillée, le Lion de Poitiers, le front intrépide, la lèvre sardonique, bravait les roulements du tonnerre qui redoublait de fracas.

--À genoux!--crièrent les voix de plus en plus irritées,--à genoux, le Lion de Poitiers!...

--Notre roi Chram s'agenouille, et cet impie, cause de tout le mal par ses menaces sacriléges à l'égard du saint évêque, refuse seul d'obéir...

--Ce blasphémateur va attirer sur nous un déluge de bitume et de feu...

--Mes fils, mes chers fils!--s'écria Cautin, seul debout, comme le Lion de Poitiers était seul à cheval,--préparons-nous à la mort! un seul grain d'ivraie suffit à corrompre un muid de froment... un seul pécheur endurci va peut-être causer notre mort, à nous autres justes... Résignons-nous, mes chers fils... que la volonté de Dieu soit faite... peut-être nous ouvrira-t-il son saint paradis!

La foule épouvantée fit entendre des cris de plus en plus courroucés contre le Lion de Poitiers; et Neroweg, qui gardait rancune à cet insolent de ses impudiques plaisanteries sur Godégisèle, se leva à demi, tira son épée, et s'écria:

--À mort l'impie! son sang apaisera la colère de l'Éternel!...

--Oui, oui... à mort!--crièrent une foule de voix furieuses, à peine dominées par les retentissements de la foudre, rendus plus formidables encore par l'écho des montagnes.

Le ciel semblait véritablement en feu, tant les éclairs se succédaient, rapides, enflammés, éblouissants... Les plus braves tremblaient, le roi Chram lui-même regrettait d'avoir raillé l'évêque... Aussi, voyant le Lion de Poitiers, toujours imperturbable, répondre par un geste de dédain aux menaces de Neroweg et aux cris furieux de la foule, il dit à son favori:

--Descends de cheval et agenouille-toi... sinon, je te laisse massacrer... Jamais je n'ai vu pareil orage!... Tu as eu tort de menacer l'évêque de ta houssine, et moi de le railler... le feu du ciel va peut-être tomber sur nous...

Le Lion de Poitiers rugit de rage; mais, prévoyant le sort qu'une plus longue résistance lui devait attirer, il céda, en grinçant des dents, aux ordres de Chram, descendit de cheval après une dernière hésitation, et tomba à genoux en montrant le poing à Cautin... Alors l'évêque, jusque-là toujours debout au-dessus de cette foule frappée de terreur et de respect, jeta un regard de triomphant orgueil sur Chram, ses favoris, ses leudes, ses serviteurs, ses esclaves, tous agenouillés, et se dit, savourant sa victoire:

--Oui, roi, les évêques sont plus rois que toi! car te voici à mes pieds, le front dans la poussière...

Puis il s'agenouilla lentement en s'écriant d'une voix éclatante:

--Gloire à toi. Seigneur! gloire à toi!... L'impie rebelle, saisi d'une sainte terreur, abaisse son front superbe... Le lion dévorant est devenu, devant ta majesté divine, plus craintif que l'agneau... Apaise ta juste colère, ô Seigneur! aie pitié de nous tous, agenouillés ici devant toi... dissipe les ténèbres qui obscurcissent le ciel... éloigne la nuée de feu que l'endurcissement d'un pécheur avait attirée sur nos têtes... daigne ainsi manifester, ô Tout-Puissant! que la voix de ton serviteur indigne, l'évêque Cautin, est montée jusqu'à toi... jusqu'à toi, qui, grâce à un ineffable miracle, as dernièrement permis à ton oint de contempler ta face éblouissante au milieu de tes séraphins et de tes anges et archanges!...

Le prélat dit encore beaucoup d'admirables choses, mesurant et graduant ses actions de grâces et de merci sur l'apaisement progressif de l'orage, de même qu'à son approche il avait gradué ses paroles menaçantes; aussi l'habile homme termina-t-il son discours aux sourds roulements d'un tonnerre lointain: derniers grondements, disait-il, de la voix courroucée de l'Éternel enfin calmé dans sa colère... Après quoi, le ciel s'éclaircit, les nuages se dissipèrent, le soleil de juin rayonna de tout son éclat, et la truste royale, aussi rassérénée que le ciel, se mit en marche vers le burg, chantant à pleine poitrine:

«--Gloire! gloire éternelle au Seigneur!...

»--Gloire! gloire à notre bienheureux évêque!...

»--Il a détourné de nous, par un miracle, le feu du ciel...

»--L'impie a courbé son front rebelle...

»--Gloire! gloire au Seigneur!...»


Pendant que les esclaves de Chram conduisaient les chevaux à l'écurie, que d'autres plaçaient, sous une vaste grange à demi remplie de fourrage, les chariots et les bâts, encore chargés de leurs fardeaux, ses leudes buvaient et mangeaient en hommes qui voyagent depuis l'aube. Chram ayant, ainsi que ses favoris, fait honneur au repas du comte, lui dit:

--Mène-moi dans un endroit où nous puissions parler en secret. Tu dois avoir une chambre où tu gardes tes trésors? allons-y...

Neroweg se gratta l'oreille sans répondre; se souciant peu sans doute d'introduire dans ce sanctuaire le fils de son roi. Chram, voyant l'hésitation du comte, reprit:

--S'il y a dans ton burg un endroit plus retiré que ta chambre aux trésors, peu m'importe... Allons chez ta femme si tu veux.

--Non... non... viens dans ma chambre aux trésors... Permets seulement que je donne quelques ordres afin que tes gens ne manquent de rien.

Neroweg, tirant alors à l'écart l'un de ses leudes, lui dit:

--Bertefred et toi, Ansowald, bien armés tous deux, vous resterez à la porte du réduit où je vais entrer avec ce Chram... Tenez-vous prêts à accourir à mon premier appel.

--Que crains-tu?

--La race du glorieux Clovis a beaucoup de goût pour le bien d'autrui, et quoique mes coffres soient fermés à triple serrure et bardés de fer, j'aime autant à vous savoir, toi et Bertefred, derrière la porte.

--Nous y serons.

--Dis, de plus, à Rigomer et à Bertéchram de se tenir, armés aussi, à la porte du gynécée; qu'ils frappent sans merci ceux qui tenteraient de s'introduire auprès de Godégisèle, et appellent à l'aide... Je me défie du Lion de Poitiers, audacieux sacrilége qui ce matin a osé braver le feu du ciel, attiré sur nous par ses impiétés... Les deux autres favoris de Chram ne me semblent ni moins païens ni moins luxurieux que ce lion farouche; je les crois, à eux trois, capables de tout... comme leur royal maître... As-tu compté le nombre des gens armés qui accompagnent ce Chram?

--Il n'a amené ici que la moitié de ses leudes... de ses antrustions, comme s'appellent ces hautains qui semblent nous dédaigner, nous autres, parce qu'ils sont les fidèles du fils d'un roi... Ne les valons-nous pas?... quoique leur peau soit tarifée à six cents sous d'or de Wirgelt et la nôtre à deux cents sous seulementV.

--Tout à l'heure,--ajouta Bertéchram,--ils avaient l'air de manger du bout des dents et de regarder au fond des pots, pour s'assurer s'ils étaient propres... Ils se moquaient de notre vaisselle de terre et d'étain...

--Oui, oui... pour que je sorte ma vaisselle d'or et d'argent, afin de m'en dérober quelque pièce.

--Tiens, Neroweg, il pourra couler du sang d'ici à ce soir, si ces insolents nous continuent leurs dédains.

--Heureusement nous tes leudes, les hommes de pied et les esclaves que l'on pourrait armer, nous sommes aussi nombreux que les hommes de Chram.

--Allons, allons, mes bons compagnons, ne vous échauffez pas, chers amis... Si l'on se querelle à table on cassera la vaisselle, et il me faudra la remplacer.

--Neroweg, l'honneur passe avant la vaisselle.

--Certainement; mais il est inutile de provoquer les disputes... Tenez-vous seulement sur vos gardes, et que l'on veille à la porte du gynécée.

--Ce que tu demandes sera fait.

Quelques instants après, le roi Chram et le comte se trouvaient seuls dans la chambre des trésors.

--Comte, quelle est la valeur des richesses renfermées dans ces coffres?

--Oh! ils contiennent peu de chose, très-peu de chose... Ils sont fort grands, parce que, ainsi que nous disons en Germanie: «Il est toujours bon de se précautionner d'un grand pot et d'un grand coffre...» mais ils sont presque vides...

--Tant pis, comte... Je voulais doubler, tripler, quadrupler peut-être la valeur qu'ils renferment.

--Tu veux railler?

--Comte, je désire augmenter au delà de tes espérances ta puissance et tes richesses... Je te le jure par l'indivisible Trinité!

--Alors je te crois, car après le miracle de ce matin tu n'oserais, en te jouant d'un serment si redoutable, risquer d'attirer sur ma maison le feu du ciel... Mais pourquoi désires-tu me rendre si puissant et si riche?...

--Parce qu'à cela, moi, j'ai intérêt.

--Tu me persuades.

--Veux-tu avoir des domaines égaux à ceux du fils du roi?

--Je le voudrais.

--Veux-tu avoir, au lieu de ces coffres à moitié vides, dis-tu, cent coffres regorgeant d'or, de pierreries, de vases, de coupes, de patères, de bassins, d'armures, d'étoffes précieuses?

--Je le voudrais, certes, oh! je le voudrais!

--Au lieu d'être comte d'une ville de l'Auvergne, veux-tu gouverner toute une province, être enfin aussi riche et aussi puissant que tu peux le désirer?

--Tu me jures, par l'indivisible Trinité, que tu parles sérieusement?

--Je te le jure!

--Tu me le jures aussi par le grand Saint-Martin, à qui j'ai une dévotion particulière?

--Je te jure, aussi, comte, par le grand Saint-Martin, que mes offres sont très-sérieuses.

--Alors, explique-toi.

--Mon père Clotaire, à cette heure, guerroie hors de la Gaule contre les Saxons... Je veux profiter de cela pour me faire roi à la place de mon père... Plusieurs ducs et comtes des contrées voisines sont entrés dans mon projet... Seras-tu pour ou contre moi?

--Et tes frères Charibert, Gontran, Chilperik et Sigibert? ils ne te laisseront pas le royaume de ton père à toi tout seul?

--Je ferai tuer mes frères...

--Par qui?

--Tu le sauras plus tard.

--Chram, ce sont là, vois-tu, de ces choses qu'il faut accomplir soi-même... pour être assuré qu'elles réussissent...

--Tu dis cela, comte, à cause de ton frère Ursio tué de ta main...

--Notre grand roi Clovis, ton aïeul, et ses fils ne se sont-ils pas toujours ainsi eux-mêmes, et selon leur besoin, défaits de leurs plus proches parents? D'ailleurs je peux parler sans crainte du meurtre d'Ursio... moi, j'en suis absous... j'ai payé...

--Tu as gardé l'héritage?

--J'en ai abandonné au moins un quart à l'Église et à mon patron, l'évêque Cautin, pour racheter le meurtre...

--Tu y gagnes toujours les trois quarts de l'héritage.

--Tiens! si je n'avais pas dû gagner à la mort d'Ursio, je ne l'aurais pas tué... je ne lui en voulais pas...

--Et moi, je n'en veux pas non plus à mes frères... seulement je désire être seul roi de toute la Gaule... Ainsi, comte, réponds, veux-tu t'engager, par serment sacré, à combattre pour moi à la tête de tes hommes? je m'engagerais, par un serment pareil, à te faire duc d'une province à ton choix et à t'abandonner les biens, les trésors, les esclaves, les domaines du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...

--Enfin, roi, tu veux que je te promette, en mon nom et en celui de mes leudes et de mes hommes, que nous obéirons à ta bouche, ainsi que nous disons en Germanie?

--Oui, telle est ma demande.

--Mais ton père? mais ton père?...

--Déjà sa truste, avant la guerre contre les Saxons, a failli le massacrer... sais-tu cela?

--Le bruit en est venu jusqu'ici.

--Mon projet est donc de faire tuer mes frères, de dire que mon père est mort pendant sa guerre contre les Saxons, et de me faire roi de la Gaule à sa placeX...

--Mais lorsqu'il reviendra de Saxe avec son armée?

--Je le combattrai, et je le tuerai si je peux... N'a-t-il pas tué ses neveux et pillé les trésors de son frère Clodomir?...

--Je ne te blâme point en ceci... je pense à ce qui peut m'advenir, à moi...

--À toi, comte?

--Si dans ta guerre contre ton père tu as le dessous, et que je m'en sois mêlé, de cette guerre... il m'arrivera malheur... Je serai dépouillé comme traître des terres que je tiens à bénéfices; il ne me restera que mes terres SALIQUES...

--Voudrais-tu gagner sans risquer d'enjeu?

--Je préférerais cela de beaucoup... Mais écoute, Chram; que les comtes et ducs du Poitou, du Limousin, de l'Anjou, prennent parti avec toi contre ton père, alors moi et mes hommes nous obéirons à ta bouche... mais je ne me déclarerai pour ta cause que lorsque les autres se seront ouvertement déclarés en armes les premiers...

--Tu veux jouer à coup sûr?

--Oui, je veux risquer peu pour gagner beaucoup...

--Soit... alors échangeons nos serments.

--Attends, roi...

--Que vas-tu faire? pourquoi ouvrir ce coffre?... Laisse donc du moins le couvercle relevé, que je voie tes trésors...

--Je t'assure qu'il n'y a presque rien là dedans, et le peu qu'il y a craint fort la poussière.

--Par ma chevelure royale! je n'ai de ma vie vu plus magnifique boîte à Évangile que celle que tu viens de tirer de ce coffre... ce n'est qu'or, rubis, perles et escarboucles... Où as-tu pillé cela?

--Dans une villa de Touraine: le cahier d'Évangile qui est dedans est tout écrit en lettres d'or...

--C'est la boîte qui est superbe... j'en suis ébloui...

--Roi, nous allons nous engager par serment sur cet Évangile à tenir nos promesses...

--J'y consens... Or donc, sur les saints Évangiles que voici, moi, Chram, fils de Clotaire, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du grand Saint-Martin, je jure, selon la formule consacrée en Germanie, «que si toi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, toi et tes leudes, qui regardiez autrefois du côté du roi mon père, vous voulez maintenant vous tourner vers moi, Chram, me proposant de m'établir roi sur vous, et que je m'y établisse, je te ferai duc d'une grande province à ton choix, et te donnerai les domaines, maisons, esclaves et trésors du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...»

«--Et moi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, je jure sur les Évangiles que voici, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du grand Saint-Martin, que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin et de l'Anjou, au lieu de regarder comme autrefois du côté de ton père, se tournent ouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t'établir roi sur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes, pour que tu t'établisses roi sur nous. Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Neroweg, si je manque à mon serment!...»

--Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Chram, si je manque à mon serment!...

--C'est juré...

--C'est juré...

--Maintenant, comte, laisse-moi examiner de plus près cette magnifique boîte à Évangile...

--Excuse-moi... cette boîte craint terriblement la poussière...

--Comte, je n'ai vu personne de comparable à toi pour ouvrir et fermer prestement un coffre...

--C'est toujours afin que la poussière n'y entre point.

--À cette heure, autre chose... Notre serment nous lie, je peux te parler sans détour... Il faut d'abord que je fasse mourir mes quatre frères, Gontran, Sigibert, Chilperik et Charibert.

--Le glorieux Clovis, ton aïeul, procédait toujours de cette façon lorsqu'il jugeait bon de joindre à ses possessions un royaume ou un héritage; il préférait tuer d'abord... et prendre ensuite.

--Mon père Clotaire aussi professait cette opinion; il commençait par tuer les enfants de son frère Clodomir, afin de s'emparer ensuite de leur héritage.

--D'autres, comme ton oncle Théodorik, prenaient d'abord et tuaient ensuite... C'était mal avisé... on dépouille plus facilement un mort qu'un vivant...

--Comte, tu as la sagesse de Salomon; mais moi, je ne peux pas tuer mes frères moi-même...

--Tu ne peux pas... et pourquoi ne peux-tu pas?

--Deux d'entre eux sont très-vigoureux; moi, je suis faible et usé; et puis ils ne me feraient pas l'occasion de bonne grâce; ils se défient de moi.

--Il est vrai que mon frère Ursio n'avait pas de moi la moindre défiance... Il était si jeune encore!

--J'ai déjà trois hommes déterminés à ces meurtres: ce sont des hommes sur qui je peux compter... il m'en faut un quatrième.

--Où le trouver?

--Ici...

--Dans mon burg?

--Oui, peut-être...

--Explique-toi...

--Sais-tu pourquoi l'évêque Cautin, qui ne m'aime guère, m'accompagne?

--Je l'ignore...

--C'est que l'évêque a grand'hâte de juger, de condamner et de voir supplicier les Vagres et leurs complices, qui sont prisonniers dans l'ergastule de ce burg... et de voir surtout rôtir l'évêchesse comme sorcière...

--Je ne te comprends pas, Chram. Ces scélérats et les deux femmes, leurs complices, doivent être, lorsqu'ils seront guéris, et ils le sont, conduits à Clermont pour y être jugés par la curie.

--D'après des bruits très croyables, qui nous sont parvenus, l'évêque craint, non sans raison, que la populace de Clermont ne se soulève pour délivrer ces bandits lorsqu'ils arriveront dans la cité; les noms de l'ermite laboureur et de Ronan le Vagre sont chers à la race esclave et vagabonde; elle se pourrait révolter pour arracher ces maudits au supplice... tandis qu'ici, dans le burg, il n'y a rien à craindre de pareil.

--Cette rebellion peut être à redouter, en effet, de la populace de Clermont.

--J'ai donc promis à l'évêque Cautin que si tu y consentais, moi, Chram, roi pour mon père en Auvergne (en attendant que je sois roi par moi-même de toute la Gaule), j'ordonnerais que ces criminels soient jugés, condamnés et suppliciés ici dans ton burg, devant ton mâhl justicier...

--Si mon bon patron l'évêque Cautin est de cet avis, je le partage... Autant que lui je me promets de jouir de ce supplice... et je donnerais, je crois, vingt sous d'or, plutôt que de voir ces scélérats échapper à la mort, ce qui pourrait arriver, si la vile populace de Clermont se soulevait en leur faveur... Mais quel rapport ceci a-t-il avec le meurtre de tes frères?

--Tu m'as dit que ce Ronan le Vagre était guéri de ses blessures?

--Oui.

--C'est un homme résolu?

--Un démon... Le diable prend souvent la figure de ce Vagre, m'a dit mon patron.

--Crois-tu que si l'on disait à ce démon, après qu'il aura été condamné à un supplice terrible: «Tu auras ta grâce, à la condition d'aller tuer ensuite quelqu'un... et le meurtre accompli, vingt sous d'or de profit...» il refuserait cette offre? Dis, quel Vagre la refuserait?...

--Chram, cet endiablé Ronan et sa bande ont tué neuf de mes plus vaillants leudes; ils ont pillé, incendié la villa de l'évêque, et il faut que je la reconstruise à mes frais, selon que l'a dit l'Éternel de sa propre bouche... Or, aussi vrai que le grand Saint-Martin est au paradis, ce Vagre n'échappera pas au supplice dû à ses crimes!...

--Qui te dit le contraire?

--Tu parles de lui faire grâce pour...

--Mais, peu clairvoyant Neroweg, le meurtre accompli, au lieu de compter au Vagre vingt sous d'or... on lui compte cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi on l'écartelle ou on le coupe en quartiers... Ah! cela te fait rire...

--Hi... hi!... oui, cela me rappelle les baudriers et les colliers de faux or, dont ton aïeul, le grand Clovis, paya un jour ses complices, hi... hi... lors du meurtre des deux Ragnacaire, hi, hi... Ce Vagre croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra cent coups de barre de fer... hi! hi!...

--Les hommes déterminés sont rares; si ce Vagre mène l'affaire à bonne fin pour sa part, avant huit jours mes quatre frères sont tués... et leur mort assure la réussite de mes projets... Ton intérêt comme le mien est de nous servir de ce Vagre...

--Mais l'évêque, qui exprès vient ici pour jouir du supplice de ce bandit; l'évêque, qui ne sait pas nos projets, ne consentira pas à accorder la grâce de ce Ronan.

--Cautin se consolera de la fuite du Vagre en voyant rôtir l'évêchesse, et supplicier l'ermite laboureur, qu'il exècre non moins que le Vagre...

--Et si le Vagre promet de tuer et qu'il ne tue pas?

--Et les vingt sous d'or qu'il croira recevoir après le meurtre?...

--C'est juste... mais sa fuite, comment la favoriser?

--Tu peux assembler ton mâhl dans deux heures?

--Oui.

--Le jugement et la condamnation aujourd'hui, le supplice demain... d'ici à demain il nous reste la nuit... Pendant le sommeil de l'évêque tu feras sortir le Vagre de l'ergastule; on le conduira près de Spatachair, mon favori... le reste me regarde... et demain nous dirons à l'évêque: Le Vagre s'est enfui...

--Hi... hi!...

--De quoi ris-tu?

--Ce Vagre, qui croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra... hi! hi!... cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi il sera écartelé... hi! hi! hi!...

--Tu le vois, comte, ta vengeance n'y perdra rien, et nos projets seront assurés; car si je ne trouvais pas au plus tôt un quatrième homme déterminé comme ce Vagre, il me resterait toujours un frère, et un frère, aussi bien que quatre, peut prétendre au royaume de mon père... Réponds, sommes-nous d'accord pour la fuite du Vagre?

--Oui, oui... et puis cette idée des cent coups de barre de fer... hi! hi! hi!...

--Ainsi ton mâhl sera dans deux heures assemblé?

--Dans deux heures il le sera.

--Adieu, Neroweg, comte de la ville de Clermont... mais au revoir, duc de Touraine ou d'Anjou et l'un des plus riches, des plus puissants parmi les seigneurs franks, fait tel par l'amitié de Chram, roi de toute la Gaule!...


Le soleil baisse, la nuit s'approche: un homme à barbe et à cheveux gris, âgé de cinquante-huit à soixante ans, mais aussi alerte et vigoureux que dans la maturité de l'âge, portant la saie gauloise, un bissac sur ses épaules, bonnet de fourrure et chaussures poudreuses, vient de la forêt; il s'avance sur la route qui conduit au burg du comte Neroweg. Cet homme à barbe grise semble être un de ces bateleurs qui, dans les villes et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a une cage où est enfermé un singe, et, au moyen d'une longue et forte chaîne de fer, il conduit un ours de belle taille, qui paraît d'ailleurs un paisible compagnon de route; il suit son maître aussi docilement qu'un chien. Le bateleur s'arrête un instant au sommet de ce chemin montueux, d'où l'on découvre la plaine et la colline où est bâti le burg; à ce moment, deux esclaves à tête rasée, courbés sous le poids d'un lourd fardeau, suspendu à une rame de bateau, dont chaque extrémité repose sur l'une de leurs épaules, s'avancent par un sentier, qui, à quelques pas de là, coupe et rejoint la route suivie par le bateleur; il hâte alors le pas afin de rejoindre les esclaves; mais ceux-ci, peu rassurés sans doute à la vue de l'ours qui suit son maître, s'arrêtent court.

--Mes amis, n'ayez pas peur, mon ours n'est point méchant; il est fort apprivoisé.

L'appelant alors tout en raccourcissant sa chaîne:

--Viens ici près de moi, Mont-Dore!

À cet ordre, l'ours répondit en s'approchant et s'asseyant modestement sur son train de derrière; puis il leva d'un air soumis la tête vers son maître, qui, debout devant lui, le cachait à demi aux esclaves... Ceux-ci, rassurés, reprirent leur marche et firent quelques pas au devant du bateleur, demeurant cependant, par prudence, à une certaine distance de lui et de son ours.

--Mes amis, quelle est cette grande demeure que l'on voit là-bas, enceinte d'un fossé?

--C'est le burg du comte Neroweg, notre maître.

--Est-il au burg, aujourd'hui?

--Il y est en grande et royale compagnie.

--En royale compagnie?

--Chram, le fils du roi des Franks, y est arrivé ce matin avec sa truste; nous venons de l'étang pêcher cette charge de poissons pour le souper de ce soir.

--Aussi vrai que j'ai la barbe grise, voilà une bonne aubaine pour un pauvre homme comme moi... je pourrai divertir ces nobles seigneurs en leur montrant mon ours et mon singe... Croyez-vous, mes enfants, qu'on me laissera entrer au burg?

--Oh! nous ne savons... aucun étranger ne passe ordinairement le fossé du burg sans l'ordre du seigneur comte; il est très-défiant, et le pont gardé durant le jour est retiré chaque soir.

--Cependant, cet hiver, il est aussi venu un montreur de bêtes, et le seigneur comte s'est amusé à les voir.

--Alors, il ne refusera pas ce soir d'offrir un pareil divertissement à son royal hôte...

--Il se peut... En ce cas l'amusement de ce soir aidera ces seigneurs à attendre l'amusement de demain.

--Lequel?

--Le supplice des quatre condamnés d'aujourd'hui: Ronan le Vagre, l'ermite laboureur, moine renégat en Vagrerie; une petite esclave, leur complice, et l'évêchesse, une damnée sorcière, autrefois la femme de notre bienheureux évêque Cautin.

--Ah! l'on a pris des Vagres par ici, mes amis?... Et ils ont été condamnés aujourd'hui?

--Le mâhl s'est assemblé tantôt, le fils du roi et notre saint évêque y assistaient... Ronan le Vagre et l'ermite ont été d'abord mis à la torture...

--Ils refusaient donc d'avouer qu'ils avaient couru la Vagrerie?

--Non... Ronan le maudit s'en vantait, au contraire.

--Alors, pourquoi la torture?

--C'est ce que disait le fils du roi; il ne voulait pas la torture pour Ronan le Vagre; il s'y opposait de toutes ses forces.

--Mais notre saint évêque a prétendu qu'une vérité arrachée par la torture était plus certaine, puisque c'était comme le jugement de Dieu... Alors personne n'a osé aller contre la volonté du saint homme.

--Aussi l'on a plongé, par son ordre, les pieds du Vagre et de l'ermite dans l'huile bouillante... et ils ont avoué une seconde fois.

--Puis on a été obligé de les porter dans l'ergastule, car ils ne pouvaient plus marcher.

--Et demain on les transportera sur le lieu du supplice, qui sera, dit-on, terrible!... mais jamais assez terrible pour expier les crimes de Ronan le Vagre...

--Qu'a-t-il donc fait, mes amis?

--N'a-t-il pas, le sacrilége! à la tête de sa bande, incendié, pillé la villa épiscopale de notre bienheureux évêque Cautin...

--Comment, mes amis, Ronan le Vagre... cet impie aurait osé commettre un pareil crime? Et les femmes, est-ce qu'on les a aussi mises à la torture?

--La petite esclave Vagredine est encore quasi mourante d'une blessure qu'elle s'est faite en voulant se tuer, lorsqu'elle a vu les Vagres exterminés.

--Quant à l'évêchesse, on allait commencer sa torture, lorsque notre saint évêque a dit: «Il faut se donner garde d'affaiblir la sorcière, peut-être elle ne résisterait pas à la douleur, et il vaut mieux qu'elle reste en pleine santé, afin qu'elle ne perde rien des tourments de demain.»

--Votre évêque est très-judicieux, mes amis... et où ces scélérats attendent-ils la mort?

--Dans le souterrain du burg.

--Toute fuite leur est, j'espère, impossible, à ces damnés?

--D'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur seraient libres, qu'ils ne pourraient faire un pas à cause des suites de leur torture.

--J'oubliais cela, mes amis.

--Et puis, l'ergastule est construit en briques et en ciment romain aussi dur que roche; cette cave est fermée par une grille de fer à barreaux gros comme le bras, et toujours gardée par une troupe d'hommes armés.

--Grâce à Dieu, il n'est pas possible, mes amis, que ces maudits échappent à leur supplice... Je vois que vous n'êtes pas de ces mauvais esclaves, assez nombreux, dit-on, qui prennent parti pour les Vagres.

--Les Vagres sont des démons, nous voudrions les voir torturer jusqu'au dernier; ce sont les ennemis des évêques, nos bons pères, et des Franks, nos seigneurs.

--Votre maître est donc humain pour vous?

--Il est d'autant meilleur maître, nous a dit son clerc, qu'il nous fait plus souffrir, puisque la souffrance ici-bas nous assure le paradis...

--Vous ne pouvez, mes enfants, manquer de faire ainsi votre salut... J'espère que tous vos compagnons du burg sont, comme vous, résignés à leur sort?

--Il est des impies partout... Plusieurs d'entre nous iraient, s'ils pouvaient, courir la Vagrerie; ils ne respectent pas nos saints évêques, haïssent nos seigneurs les Franks, et se révoltent d'être en esclavage; mais nous les dénonçons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons, nous les faisons cruellement châtier, en attendant pour eux l'enfer éternel!...

--Vous êtes, je le vois, des compagnons vraiment chrétiens, et ces mauvais esclaves-là ne sont pas, je l'espère, en grand nombre parmi vous, au burg?

--Oh! non... ils sont quinze ou vingt peut-être, sur cent que nous sommes pour le service de la maison; car le comte, notre seigneur, a plus de quatre mille colons et esclaves laboureurs sur ses domaines.

--Allons, mes enfants, il me semble que cela me porterait bonheur, à moi, pauvre homme, de passer quelques heures dans une maison ainsi peuplée d'esclaves selon Dieu... Et puisque vous me précédez au burg, annoncez ma venue au majordome du comte... Si ce noble seigneur veut se divertir de mon ours, il fera donner des ordres pour que je puisse pénétrer dans l'enceinte.

--Nous allons annoncer ta venue, bateleur... le majordome décidera...

Et les esclaves qui, ruisselants de sueur, avaient un instant déposé leur filet de pêche, rempli de gros poissons d'étang que l'on voyait frétiller encore à travers les mailles, reprirent leur pesant fardeau et se dirigèrent vers le burg. Lorsqu'ils eurent disparu, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière, jeta sa tête à ses pieds, et s'écria:

--Sang et massacre! ils brûleront demain ma belle évêchesse!... Et Ronan! notre brave Ronan! supplicié aussi!... Souffrirons-nous cela, vieux Karadeuk?

--Je vengerai mes fils... ou je mourrai près d'eux!... Ô Loysik! ô Ronan! torturés... torturés!... et demain, la mort!...

--Aussi vrai que le souvenir de l'évêchesse me brûle le coeur! la torture d'aujourd'hui, le supplice de demain, l'arrivée de ce Chram avec ses gens de guerre!... tout cela bouleverse nos projets... Au lieu d'être conduits et jugés à Clermont dans quelques jours, Ronan et l'évêchesse seront mis à mort demain matin dans ce burg... au lieu d'être ingambes et guéris de leurs blessures, Ronan et son frère sont impotents; les leudes de Chram, réunis à ceux du comte et à ses gens de pied, forment une garnison de plus de trois cents hommes de guerre, ils occupent ce burg... et pour enlever Ronan et Loysik, incapables de marcher, la petite esclave, quasi mourante, et ma belle évêchesse, combien sommes-nous? toi et moi... Tiens, vieux Karadeuk, si je sais comment nous sortirons de ce guêpier, je veux devenir véritablement ours, et non plus ours des kalendes de janvierY, ainsi que je le suis à cette heure... Ah! celui-là qui m'eût dit, lorsque déguisé, comme tant d'autres, en bestial, je fêtais les saturnales de la nuit de janvier... celui-là qui m'eût dit: Mon joyeux garçon, tu fêteras les kalendes d'hiver en plein été, j'aurais répondu: Va, bonhomme, ce jour-là il fera chaud... et j'aurais dit vrai... car je serais plus au frais dans un four brûlant que sous cette peau!... La rage et la chaleur me mettent en eau... Tu restes muet, mon vieux Vagre... à quoi penses-tu?

--À mes fils... Que faire... que faire?...

--Meilleur je suis pour l'action que pour le conseil, en ce moment surtout, car la fureur me rend fou! Pauvre et vaillante femme! demain, brûlée!... Ah! pourquoi faut-il que j'aie été séparé d'elle dans les gorges d'Allange durant ce combat, engagé par nos archers du haut des chênes, contre les gens du comte... Pauvre... pauvre femme! je l'ai crue morte ou prisonnière... Notre déroute était complète, impossible à moi de m'assurer du sort de ma maîtresse, trop heureux de pouvoir, avec quelques-uns des nôtres, échappés au massacre, m'enfoncer au plus profond de la forêt, nous donnant rendez-vous dans les rochers du pic du Mont-Dore, un de nos anciens repaires... Enfin, nous nous sommes, au bout de quelques jours, retrouvés là une douzaine de notre bande, et bientôt nous t'avons vu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves fuyards; toi, mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois ans... Alors, tu nous a renseignés sur le sort de tes fils, de la petite esclave et de l'évêchesse... C'est étrange, ce que je ressens pour cette vaillante femme! son souvenir ne me quitte pas... mon coeur se brise de chagrin en la sachant aux mains du comte et de l'évêque; il n'est pas en Vagrerie de Vagre plus Vagre que moi pour la vie d'aventure, et pourtant je ne sais quel hasard nous jetterait, l'évêchesse et moi, dans un coin de terre ignoré, que là, je vivrais, je crois, près d'elle, dix ans, vingt ans, cent ans!... Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk? ou mieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et je m'hébête!... Au diable le chagrin! il faut agir!...

--Oh! mes fils! mes fils!...

--S'il ne fallait pour les sauver, eux et l'évêchesse, que donner ma peau... pas celle-ci, la vraie, je la donnerais, foi de Vagre! car, tu le sais, lorsque tu nous as conté ton projet, et que le personnage de l'ours a été proposé à un garçon de bon vouloir, je me suis offert, vous disant qu'autrefois, à Beziers, j'étais d'autant plus forcené pour les déguisements des kalendes, que les prêtres les défendaientZ, et que dans ces saturnales je figurais surtout l'ours à s'y méprendre; je fus tout d'une voix acclamé ours en Vagrerie, et... mais tu trouves peut-être que je parle beaucoup?... Que veux-tu? cela m'étourdit... car lorsque je reste muet et songeur... mon coeur se navre, et je deviens stupide!...

--Loysik! Ronan! suppliciés demain... non, non... ciel et terre! non!...

--Quoi qu'il faille faire pour sauver tes fils, la petite Odille et l'évêchesse, je te suivrai jusqu'au bout. Donc, lorsqu'il fut convenu que tu serais le bateleur et moi l'ours, il fallut trouver un ours de belle taille, assez obligeant pour me prêter sa tête, son justaucorps et ses chausses. J'ai emporté ma hache, mon couteau, et j'ai gravi les cimes du Mont-Dore... À bon veneur, bonne chance; presque aussitôt je rencontre un compère de ma taille; me prenant sûrement pour un ami, il accourt à moi les bras ouverts... et la gueule aussi. Craignant de gâter son bel habit à coups de hache, je lui plante mon couteau sous l'aisselle, au bon endroit que savait trouver le roi Clotaire lorsqu'il tuait ses petits-neveux... Après quoi, j'ai soigneusement déshabillé mon obligeant ami; son justaucorps et ses chausses semblaient, foi de Vagre, taillés pour moi; je vous ai rejoints dans notre repaire, et nous voici redescendus dans le plat pays, déterminés à tout pour sauver tes deux fils, la petite esclave et mon évêchesse... Résumons-nous donc, car le calme me revient... Que faire? Nous avions songé à nous introduire dans la ville de Clermont pendant la nuit qui devait précéder le jour du supplice, presque certains de soulever une partie des esclaves et du peuple ami des Vagres... À ce projet, il faut renoncer, ainsi qu'à l'idée de nous embusquer sur la route pour attaquer l'escorte qui aurait conduit les prisonniers à Clermont... C'était pour tâcher de nous renseigner sur le moment de leur départ et sur leur route, que nous devions tenter de nous introduire dans le burg, toi et moi, sous notre déguisement, tandis que dix de nos compagnons nous attendraient cachés à la lisière de la forêt; ils y sont, prêts à se rendre avec nous à Clermont ou sur la route, ou même à s'approcher cette nuit des fossés du burg, si nous donnons à ces bons Vagres le signal convenu... Ce qui s'est passé aujourd'hui, le supplice de demain, le grand nombre d'hommes de guerre rassemblés au burg ruinent tous nos projets... que faire?... Voici longtemps que tu réfléchis, mon vieux Vagre... as-tu décidé quelque chose?

--Oui, viens...

--Au burg? mais il fait jour encore...

--La nuit sera noire avant notre arrivée.

--Quel est ton projet?

--Je te le dirai en route; le temps presse; viens, viens...

--Marchons... Ah! j'oubliais... et la casaque?

--Quelle casaque?

--Celle que par semblant de bouffonnerie je dois endosser... La mesure est prudente; le capuchon rabattu dissimulera ce qu'il y a de défectueux dans la jointure de la fourrure de mon cou à celle de ma tête; ce capuchon cachera aussi à demi ma figure d'ours, car ces Franks seront peut-être plus clairvoyants que ces deux esclaves hébêtés...

Pendant que l'amant de l'évêchesse parlait ainsi, Karadeuk avait tiré de son bissac une casaque roulée: le faux ours l'endossa; elle traînait jusqu'aux pattes de derrière, et le capuchon, à demi rabattu sur les yeux, ne laissait voir que le museau; les larges manches tombaient presque jusqu'au bout des pattes griffues; la noire fourrure du corps et des cuisses, découverte par l'écartement des deux pans du vêtement, paraissait tout entière. Rien de plus grotesque que cet ours ainsi costumé; il devait, foi de Vagre, donner fort à rire, après boire, aux hôtes du comte Neroweg.

--Laisse-moi maintenant, Karadeuk, cacher mon poignard dans un des plis de la casaque... et tiens, c'est justement ce couteau saxon qu'en fuyant des gorges d'Allange j'ai ramassé sur le champ de bataille... Vois, sur la garde de cette arme, ces deux mots gaulois gravés sur le fer: Amitié, communauté... Amitié, c'est un bon présage... L'amitié, comme l'amour, me conduit au burg... Sang et massacre! délivrer du même coup son ami, sa maîtresse!...

--Viens, viens... Ô Ronan! Loysik! je vous sauverai tous deux... ou nous mourrons tous trois!...


Lorsqu'il y a cinq siècles et plus, les Romains possédaient la Gaule conquise, mais non soumise, ils construisaient solidement les ergastules, où la nuit ils renfermaient les esclaves gaulois enchaînés; voyez plutôt ce souterrain, antique dépendance du camp romain; la brique et le ciment sont encore tellement liés entre eux, qu'ils forment un seul corps plus dur que le marbre: des hommes munis de leviers, de masses, de ciseaux de fer, et travaillant de l'aube au soir, parviendraient à peine à pratiquer une ouverture dans les parois de cette prison; la voûte, basse et cintrée, est fermée par d'énormes barreaux de fer... Au dehors veillent un assez grand nombre de Franks armés de haches: les uns debout, les autres assis ou couchés sur la terre; de temps à autre ils jettent un regard d'envie du côté du burg, situé à cinq cents pas de là; mais le bâtiment principal est caché à la vue des Franks par la saillie des granges et des écuries, bâties en retour du logis seigneurial, où ces constructions s'appuient.

Pourquoi ces gardiens des prisonniers jettent-ils, du côté du burg, des regards d'envie? parce que arrivent jusqu'à eux, à travers les fenêtres ouvertes, les cris des buveurs avinés, et, par intervalle, le bruit des tambours et des cornets de chasse; car l'on festoie chez le comte Neroweg, qui ce soir-là, de son mieux, fête Chram, son royal hôte.

Une lampe de fer, abritée par la saillie du cintre de l'antique ergastule, éclaire les abords du souterrain et en dedans son entrée.

Des pas se font entendre... un leude paraît suivi de plusieurs esclaves, portant des paniers et des craches.

--Enfants! voilà de la cervoise, du vin, de la venaison, du pain de pur froment. Mangez, buvez, tous doivent être ici, aujourd'hui, en liesse... le fils du roi visite notre burg!

--Vive Sigefrid! vive le vin, la cervoise et la venaison qu'il apporte!...

--Mais veillez sur les prisonniers... que pas un de vous ne bouge d'ici!...

--Oh! ces chiens ne remuent pas plus là dedans que s'ils étaient endormis pour jamais sous la terre froide, où ils seront demain... Ne crains donc rien, Sigefrid.

--Hormis le seigneur roi, le seigneur évêque ou Neroweg, quiconque approcherait de cette grille pour parler aux condamnés...

--Tomberait sous nos haches, Sigefrid; elles sont pesantes et tranchantes...

--Au moindre événement, qu'un son de trompe donne l'alarme au burg... et en un instant nous sommes ici.

--Bonnes précautions, Sigefrid, mais inutiles. Le pont est retiré, de plus, la bourbe des fossés est si profonde, qu'un homme qui tenterait le passage disparaîtrait dans la vase... Enfin, il n'y a pas d'étrangers dans le burg; nous sommes ici, en comptant la truste du roi, plus de trois cents hommes armés... qui donc tenterait de délivrer ces chiens de prisonniers? ne sont-ils pas, d'ailleurs, aussi incapables de marcher qu'un lièvre à qui on a cassé les quatre pattes?... Encore une fois, Sigefrid, les précautions sont bonnes à prendre, nous les prendrons, mais elles seront vaines...

--Veillez toujours soigneusement jusqu'à demain, jour du supplice de ces maudits; ce n'est pour vous qu'une nuit à passer.

--Et nous la passerons joyeusement à boire et à chanter!

--Ainsi, l'on est gai dans la salle du festin, Sigefrid?

--Le soleil de mai pompe moins avidement la rosée que nos buveurs les tonneaux pleins; des montagnes de victuailles disparaissent dans les abîmes des ventres... déjà l'on ne parle plus, l'on crie; tout à l'heure on ne criera plus, on hurlera! Les leudes de Chram faisaient d'abord la petite bouche, mais à cette heure ils l'ouvrent jusqu'aux oreilles pour rire, boire et manger... Ce sont, après tout, de bons et gais compagnons; un peu de jalousie de notre part nous avait irrités contre eux; cette rivalité s'est noyée dans le vin, et tout à l'heure, dans son ivresse, le vieux Bertefred, poussant de monstrueux hoquets, embrassait, en pleurant comme un veau, un des brillants et jeunes guerriers de la suite royale, et l'appelait son fils mignon.

--Ah! ah! ah!... la bonne scène...

--Enfin, pour compléter la fête, on dit qu'on vient d'introduire dans le burg un bateleur qui montre un ours et un singe. Neroweg a proposé ce divertissement au roi Chram, et le majordome vient de donner l'ordre de faire entrer l'homme et les bêtes dans la salle du festin; on est allé les quérir, aux trépignements de joie des convives. Je me hâte de retourner à la maison pour avoir ma part de l'amusement...

--Heureux Sigefrid! il va voir l'ours et le singe!

--Enfants, je vous le promets, lorsque le roi se sera diverti de ce bateleur, je demanderai au comte qu'on vous envoie de ce côté l'homme et ses bêtes...

--Sigefrid, tu es un bon compagnon!

--Et surtout... veillez bien sur les prisonniers!...

--Sois tranquille, et bois tranquille... Maintenant, à nous le vin, la cervoise, la venaison! En attendant l'homme, l'ours et le singe, vidons les pots à la santé du bon roi Chram et de Neroweg!