--Les Franks respectent les biens de l'Église et les oints du Seigneur,--s'écria l'évêque Cautin,--ces biens, ces oints sacrés, sur lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies.

--Continue,--dit Ronan à la petite esclave,--continue, pauvre enfant!

--Nous sommes arrivés au burg; le comte m'a fait conduire dans sa chambre; il s'est jeté sur moi, j'ai voulu lui résister, il m'a donné des coups de poings sur la figure, j'étais toute en sangM; la douleur et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abusé de moi; depuis, j'ai été enfermée avec les autres esclaves dans l'appartement de sa femme Godigisèle, bien douce femme pour un si méchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a emportée sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais l'esclave du seigneur évêque.

--Cela t'effraye, pauvre enfant, d'être esclave du seigneur évêque?

--Ma mère et mes parents ont été tués; je suis esclave, je suis avilie... tout m'est égal... J'ai essayé de m'étrangler avec mes cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir.

--Elle a quinze ans... évêque... et tu l'entends?

--Bénis le Seigneur, chère fille, bénis-le; plus tu souffriras ici-bas, plus tu te féliciteras là-haut! C'est moi, ton père en Dieu, qui t'en donne l'assurance.

--Bien dit, évêque. Donc, je le mettrai sur l'heure à même de pouvoir te singulièrement féliciter là-haut,--reprit Ronan; puis s'adressant à l'esclave dont il ne pouvait détacher ses yeux attendris:

--Assieds-toi là, sur les marches de l'autel, petite Odille... Tu n'as ici que des amis; ne désespère pas encore.

L'enfant contempla le Vagre d'un air grandement surpris; il lui parlait d'une voix douce; elle alla s'asseoir sur les marches de l'autel, et ne regarda plus que Ronan, n'écouta plus que les paroles de Ronan.

--Eh! le Veneur! le Veneur!--cria l'un de ces gais compagnons debout près d'une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la villa,--où vas-tu donc ainsi sous la feuillée, ta belle évêchesse au bras? ne viendra-t-elle pas voir son honnête mari... ce renard pris au piège, avant d'être pendu?

--Mes bons seigneurs les Vagres,--dit la voix de l'évêchesse dont on distinguait à peine la forme svelte et blanche dans le pénombre de l'arceau de la porte,--longtemps j'ai maudit, longtemps j'ai haï celui-là qui fut mon mari... Je ne le hais plus, je ne le maudis plus; le bonheur rend indulgente... Faites-lui grâce comme je lui pardonne. Lui-même l'a dit: je n'étais plus sa femme... nos liens charnels ont été brisés... Il me gardait près de lui pour jouir de mes biens... Qu'il en jouisse... J'aurai du moins mon jour d'amour et de liberté... Viens, mon beau Vagre... et vive l'amour en Vagrerie!

--Scélérate impudique! j'avais épousé une Olla... une Oliba... une Messaline!

Mais Cautin criait, menaçait en vain; l'évêchesse continuait avec son Vagre sa promenade sous la feuillée des grands arbres de la villa, tandis que Ronan disait au saint homme:

--Tu vas être jugé par ceux que tu as jugés. Pauvres esclaves de l'Église, que ferons-nous de ce méchant et luxurieux papelard qui enterre les vivants avec les morts?

--Qu'il soit pendu!

--Oui, oui! qu'il soit pendu!

--Il ne mourra qu'une fois; et notre vie à nous était un long supplice.

--Sa vie à lui une longue jouissance!

--Qu'il soit pendu!

--Que penses-tu de l'idée de ces bonnes gens? À moi, Ronan, elle me paraît sensée...

--Et moi, mes frères, je vous dirai, au nom de Jésus de Nazareth, l'ami des affligés: pardon pour le coupable si sa repentance est sincère.

Qui parlait ainsi? L'ermite laboureur, jusqu'alors caché dans l'ombre d'un des arceaux de la chapelle; soudain il parut aux yeux des Vagres et des esclaves courroucés contre l'évêque.

--L'ermite laboureur!--s'écrièrent les esclaves avec un touchant respect,--l'ami des pauvres!

--Le consolateur de ceux qui pleurent!

--Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d'un de nos compagnons, épuisé de fatigue, achevant ainsi la tâche du captif, pour lui épargner les coups de fouet du gardien!

--Un jour, pendant que je paissais les brebis de l'évêque, deux s'étaient égarées. L'ermite laboureur a tant cherché, tant cherché, qu'il me les a ramenées; sans lui, j'étais roué de coups au retour.

--Et nos petits enfants, si chétifs, si tristes, hélas! à cet âge où l'on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l'ermite laboureur.

--Oh! dès qu'ils l'aperçoivent, ils courent se pendre à sa robe!

--Aussi malheureux que nous, il aime à faire aux enfants de petits présents... doux présents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne quelques fruits des bois... un rayon de miel sauvage... un oiseau tombé de son nid...

--Aimez-vous... aimez-vous en frères, pauvres déshérités,--nous dit-il sans cesse;--l'amour rend le travail moins rude.

--Espérez!--nous dit-il encore;--espérez! le règne des oppresseurs passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l'heure d'un châtiment terrible... alors les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.

--Jésus, l'ami des affligés, l'a dit: les fers des esclaves seront brisés... Espoir! pauvres opprimés! Espoir!

--Unissez-vous... aimez-vous... soutenez-vous... fils d'un même Dieu, enfants d'une même patrie!... Désunis, vous ne pourrez rien; unis, vous pourrez tout... Le jour de la délivrance n'est peut-être pas éloigné... Amour, union, patience! attendez l'heure de l'affranchissement comme l'attendaient nos pères.

--Oui, voilà ce que chaque jour l'ermite nous dit...

--Et de mes paroles, frères, il faut vous souvenir en ce moment,--reprit le moine laboureur.--Jésus l'a dit: malheur aux âmes endurcies! miséricorde à qui se repent! Votre évêque peut se repentir du mal qu'il a fait.

--Moine insolent! tu oses m'accuser!

--Ce n'est pas moi qui t'accuse... c'est ta vie passée... expie-la par le repentir, tu obtiendras miséricorde...

--Je me repens d'une chose, infâme renégat! c'est de ne pouvoir t'assommer sur l'heure...

--Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme... tu vois sa repentance... qu'en faisons-nous, mes Vagres?

--À mort! celui qui enterre des vivants avec des cadavres! à mort!

--Mes frères, vous m'aimez...

--Nous t'aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l'évêque Cautin...

--Accordez-moi sa vie...

--Non, non...

--Tu l'as dit, ermite: malheur aux âmes endurcies...

--Vois comme il se repent... à mort... à mort!

Et, furieux, ils se précipitèrent sur le prélat qui, dans son épouvante, appela le moine à son aide; mais celui-ci, avant cet appel, avait couvert l'évêque de son corps en s'écriant:

--Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon coeur et vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi qui ai pour vous plus de pitié que de blâme! Vagres errants au fond des bois! car la juste haine de l'oppression franque, les terribles iniquités du temps vous ont poussés à la révolte... et si vous prenez aux riches, c'est du moins pour donner aux pauvres... Non, non, vous ne tuerez pas cet homme, vous n'êtes pas des bourreaux! vous m'accorderez sa vie!

--L'évêque nous a trop fait souffrir. Oeil pour oeil, dent pour dent.

--Une lâche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passées? Quoi! vous, dont les aïeux étonnaient le monde par leur bravoure généreuse... vous allez massacrer de sang-froid un homme sans défense? Seriez-vous devenus lâches? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passés?

Vagres et esclaves restèrent silencieux, et ne menacèrent plus l'évêque.

--Ermite, tu es l'ami des pauvres gens. Nous t'accordons la vie de cet homme... mais il faut qu'il nous suive en Vagrerie.

--Bien dit, Ronan! et dans nos repos, il nous fera la cuisine; il est gourmand comme un évêque, foi de Dent-de-Loup! nous dînerons en prélats.

--Évêque, choisis! cuisinier ou pendu?

--Sacriléges! avoir pillé, incendié ma villa épiscopale, et me forcer d'être leur cuisinier! abomination de la désolation!... Moine, tu les entends, hélas! hélas!... et tu n'as pour eux ni malédiction ni anathème... Est-ce ainsi que tu me défends?... Ne m'as-tu sauvé la vie que pour jouir de mon abjection!

--Tais-toi! Jésus de Nazareth, dont la vie avait été aussi pure que la tienne a été coupable; Jésus, dans le prétoire romain, au milieu des soldats qui l'accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait seulement: Pardonnez-leur, mon Dieu; ils ne savent ce qu'ils font...

--Mais ils savent ce qu'ils font, ces impies, en me prenant pour cuisinier... Et tu oses me conseiller de pardonner cette énormité sacrilége...

--Songe à ta vie passée... au lieu de te plaindre, tu remercieras le ciel...

--Allons, mes Vagres,--dit Ronan,--allons, voici l'aube; emportons notre butin dans les chariots de l'évêque, et en route! Quel beau jour pour les bonnes gens du voisinage! Mais, avant notre départ, deux mots à cette enfant.

Et s'avançant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de l'autel, avait écouté tout ceci fort étonnée, presque sans quitter Ronan des yeux, celui-ci lui dit avec bonté:

--Pauvre enfant, sans père ni mère, viens avec nous; ne crains rien... la Vagrerie, c'est, vois-tu, le monde renversé: l'esclave et le pauvre sont sacrés pour nous; notre haine est pour le riche conquérant... Cette vie d'aventures et de dangers te fait-elle peur? l'ermite, notre ami, quoiqu'il ait le grand défaut d'empêcher les évêques Cautin d'être pendus, l'ermite, notre ami, te conduira chez une bonne âme dans quelque ville, seul endroit où l'on trouve aujourd'hui, en Gaule, un peu de sécurité, lorsque toutefois la ville n'est pas mise à feu, à sang et à sac par l'un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux Clovis, qui leur a laissé la Gaule en héritage, et qui sont autant qu'il l'était, curieux de se piller et de s'égorger entre frères et parents...

--Je te suivrai, Ronan... D'abord, tu m'as fait peur; mais quand tu m'as parlé, ton regard est devenu doux comme ta voix; je suis esclave et orpheline,--ajouta-t-elle en pleurant;--que veux-tu que je fasse? où veux-tu que j'aille, sinon avec le premier qui doucement me dit: Viens...

--Viens donc, et sèche tes larmes, petite Odille; on ne pleure guère en Vagrerie... Tu monteras sur l'un des chariots de la villa, dans lequel nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui qui est resté en dehors de la chapelle... Allons, prends mon bras, et marchons, pauvre enfant...

Et voyant l'ermite s'approcher:

--Adieu, notre ami; tu as la vie d'un méchant évêque sur la conscience... que le Cautin te soit léger!

--Ronan, je t'accompagne.

--Tu viens avec nous courir la Vagrerie?

--Oui.

--Toi, ermite? toi, véritablement saint homme? toi, avec nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups, diables de Vagres que nous sommes?

--Jésus l'a dit: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de médecins...»

--Tu veux nous guérir de notre manie de pendre les méchants évêques?

--J'ai déjà commencé.

--Une fois n'est pas coutume.

--Nous verrons... vous avez encore d'autres plaies que je veux guérir, j'espère vous voir faire mieux que des ruines...

--Moine, dis-tu vrai?--reprit Cautin à demi-voix.--Tu ne m'abandonneras pas? tu me protégeras contre ces Philistins, contre ces Moabites?

--C'est mon devoir de rendre ces gens meilleurs.

--Meilleurs! ces scélérats?

--J'y tâcherai...

--Meilleurs!... ces sacriléges, qui ont pillé ma villa, mes belles coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent... Hélas! hélas! j'en mourrai de désespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais des agneaux...

--L'Écriture n'a-t-elle pas dit: «L'épée homicide sera changée en serpe pour émonder la vigne en fleurs; la terre pacifique et féconde produira ses fruits pour tous les hommes; le lion dormira près du chevreau; le loup, près de la brebis; et un petit enfant les conduira tous.» Ne blasphème pas! le Créateur a fait la créature à son image; il l'a faite bonne pour qu'elle soit heureuse: aveugles, misérables ou ignorants sont les méchants... Guérissons leur ignorance, leur misère et leur aveuglement... Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les autres.

--Bons? les hommes!--s'écria l'évêque avec emportement,--et les femmes sans doute aussi sont bonnes! celle qui fut la mienne entre autres? vois-la plutôt là-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange et ses bas rouges brodés d'argent... la vois-tu au bras de ce grand bandit à cheveux noirs? L'infâme! la scélérate!

--Tais-toi! Jésus n'avait que des paroles de miséricorde pour Madeleine la courtisane et pour la femme adultère, oserais-tu jeter la première pierre à cette femme qui fut la tienne?... Allons, viens... Tes genoux tremblent... tu me fais pitié... appuie-toi sur mon bras... tu vas défaillir...

--Hélas! où vont-ils me conduire, ces Vagres damnés?

--Peu t'importe! amende-toi... repens-toi!...

--Mon Dieu! mon Dieu! et pas d'espoir d'être délivré en route! elles sont si désertes maintenant... personne ne voyage de peur des Vagres, ou de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres, piller les villes, enlever des esclaves! Ah! nous vivons dans de terribles temps.

--Et ces temps! qui nous les a faits? sinon vous tous? nouveaux princes des prêtres! Ah! nos pères ont vu pendant des siècles la Gaule paisible et florissante; mais elle était libre alors!--reprit amèrement l'ermite.--La conquête, inique et sanglante, appelée par vous, évêques gaulois, légitime ces déplorables représailles.

--Nos pères étaient de malheureux idolâtres! et à cette heure ils grincent des dents pour l'éternité!--s'écria Cautin,--tandis que nous avons la vraie foi... aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il d'épouvantables châtiments pour les misérables qui osent insulter ses prêtres, ravir les biens de son Église... Tiens, moine, vois, vois si ce n'est pas un spectacle à fendre le coeur!

Ce spectacle, qui fendait le coeur du saint homme, réjouissait fort le coeur des Vagres... Le jour était venu: quatre grands chariots de la villa, attelés chacun de deux paires de boeufs, s'éloignaient lentement des ruines fumantes de la maison épiscopale, chargés de butin de toutes sortes: vases d'or et d'argent, rideaux et tentures, matelas de plume et sacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pièces d'étoffe de lin, filées par les esclaves filandières, coussins moelleux, chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de cuivre, pots d'étain, si chers à l'oeil des ménagères; il y avait de tout dans ces chariots: les Vagres suivaient, chantant comme des merles au lever de ce gai soleil de juin... À l'avant de l'un des chariots, assise sur un coussin, la petite Odille, que l'évêchesse, tendrement appitoyée, avait soigneusement revêtue d'une de ses belles robes, il faut le dire, un peu trop longue pour l'enfant; la petite Odille, non plus craintive, mais très-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux bleus, et, pour la première fois depuis longtemps, respirait en liberté ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes, d'où elle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu'à ce jour dans le burg du comte; Ronan, de temps à autre, s'approche du char:

--Prends courage, Odille, tu t'habitueras avec nous; tu le verras, les Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.

Sur l'autre char, l'évêchesse, pimpante sous ses colliers d'or et ses plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvés de l'incendie, tantôt lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d'oeil sur un petit miroir de poche; tantôt attife son écharpe, tantôt gazouille, folle comme une linotte sortant de cage. De ce jour d'amour et de liberté tant rêvé, elle jouit enfin, après avoir, dix ans et plus, vécu presque prisonnière; elle semble émerveillée de ce voyage matinal à travers ces belles montagnes de l'Auvergne, ombragées de sapins immenses, et d'où bondissent des cascades bouillonnantes; elle parle, rit, chante, et chante encore, lorgnant du coin de son oeil noir, l'amoureux Vagre, lorsque, leste, et triomphant, il passe près du chariot. Soudain, regardant au loin, elle paraît émue de pitié, avise une amphore entourée de jonc, placée près d'elle par la prévoyance du Veneur, la prend, et se tournant vers l'arrière du char, où se trouvaient entassées plusieurs femmes et filles esclaves, voulant de bon coeur, comme leur belle maîtresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit à l'une d'elles:

--Porte cette bouteille de vin épicé à mon frère l'évêque; le pauvre homme aime à boire ce qu'il appelle son coup du réveil; mais ne lui dis pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-être.

La jeune fille répond à l'évêchesse par un signe d'intelligence, saute à bas du char, et se met en quête de Cautin. La plupart des esclaves ecclésiastiques, lors de l'incendie et du pillage de la villa, ont fui dans les champs, craignant le feu du ciel s'ils se joignaient aux Vagres; mais les autres, moins timorés, accompagnent résolument la troupe de ces joyeux compères... Il faut les voir alertes, dispos comme s'ils s'éveillaient après une paisible nuit passée sous la feuillée, le jarret nerveux, malgré l'orgie nocturne, aller, venir, sautiller, babiller, donner çà et là des baisers aux femmes ou aux outres pleines, mordre à belles dents un morceau de venaison épiscopale ou un gâteau de fleur de froment.

--Qu'il fait bon en Vagrerie!

Derrière le dernier chariot, surveillé par Dent-de-Loup et quelques compagnons fermant la marche, Cautin, évêque et cuisinier en Vagrerie, habitué à se prélasser sur sa mule de voyage, ou à courir la forêt sur son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse, poudreuse et montueuse; il sue, il souffle, il tousse, il gémit, et maugréant, traîne sa lourde panse.

--Seigneur évêque,--lui dit la jeune fille, porteuse de l'amphore envoyée par l'évêchesse,--voici de bon vin épicé; buvez, cela vous donnera des forces pour la route.

--Donne, donne, ma fille!--s'écria Cautin en tendant ses mains avides,--Dieu te saura gré de ton attachement pour ton malheureux père en Christ, obligé de boire à la dérobée le vin de son propre cellier...

Et s'abouchant à l'amphore, il la pompa d'un trait; puis, la jetant vide à ses pieds, il s'écria, regardant la jeune fille d'un oeil courroucé:

--Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse?

--Oui, seigneur évêque: j'ai vingt ans, et voici le premier jour de ma vie où je peux dire: Je m'appartiens... je peux aller, venir, courir, sauter, chanter, danser à mon gré...

--Tu t'appartiens, effrontée! c'est à moi que tu appartiens; mais, Dieu merci, tu seras reprise, soit par l'Église, soit par quelque chef frank... et tu tomberas, je l'espère, en pire esclavage!

--J'aurai du moins connu la liberté...

Et la jeune fille de s'élancer, sautant et chantant, à la poursuite d'un papillon voletant sur la route.

La troupe des Vagres arriva près de quelques huttes d'esclaves, dépendantes des terres de l'Église, situées au bord de la route: de petits enfants hâves, chétifs, et complétement nus, faute de vêtements, se traînaient dans la poudre du chemin; leurs pères travaillaient aux champs depuis l'aube; les mères, aussi maigres, aussi hâves que leurs enfants, à peine couvertes de quelques lambeaux de toile, étaient au seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit de l'évêque, accroupies sur une paille infecte; leurs longs cheveux hérissés, emmêlés, tombant sur leur front et sur leurs épaules osseuses; leurs yeux caves, leurs joues creuses et tannées, leurs haillons sordides, leur donnaient un aspect à la fois si repoussant, si douloureux, que l'ermite laboureur, les montrant de loin à l'évêque, lui dit:

--À voir ces infortunées, croirait-on que ce sont là des créatures de Dieu?

--Résignation, misère et douleur ici-bas, récompenses éternelles là-haut... sinon, peines effrayantes et éternelles,--s'écrie Cautin,--c'est la loi de l'Église, c'est la loi de Dieu!

--Tais-toi, blasphémateur, tu parles comme ces médecins imposteurs qui disent l'homme né pour la fièvre, la peste, les ulcères, et non pour la santé!

Les femmes et les enfants esclaves, à la vue de la troupe nombreuse et bien armée, avaient eu peur et s'étaient d'abord réfugiés au fond de leurs huttes, mais Ronan s'avançant cria:

--Pauvres femmes! pauvres enfants! ne craignez rien... nous sommes de bons Vagres!

La Vagrerie faisait trembler les Franks et les évêques, mais souvent les pauvres gens la bénissaient; aussi femmes et enfants, d'abord réfugiés, craintifs au fond des tanières, en sortirent, et l'une des esclaves dit à Ronan:

--Est-ce votre chemin que vous cherchez? nous vous servirons de guides.

--Craignez-vous les leudes des seigneurs?--dit une autre.--Il n'en est point passé par ici depuis longtemps; vous pouvez marcher tranquilles.

--Femmes,--reprit Ronan,--vos enfants sont nus; vous et vos maris, travaillant de l'aube au soir, vous êtes à peine couverts de haillons, vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de fèves pourries et d'eau saumâtre.

--Hélas! c'est la vérité... bien misérable est notre vie.

--Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis: voilà du linge, des étoffes, des vêtements, des couvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres... donne, petite Odille, à ces bonnes gens... donne, belle évêchesse en Vagrerie... donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants... donnez encore, donnez toujours!

--Prenez... prenez, mes soeurs,--disait l'évêchesse les yeux pleins de douces larmes en aidant les Vagres à distribuer ce butin pris dans sa maison et qu'elle ne regrettait pas.--Prenez, mes soeurs! Esclave comme vous, plus que vous peut-être, j'ai, sous ces rideaux, rêvé d'amour et de liberté; libre et amoureuse, je suis aujourd'hui! prenez mes soeurs... prenez encore...

--Tenez... prenez, chères femmes, et que vos petits enfants ne vous soient jamais ravis!--disait Odille aidant aussi à distribuer le butin. Et elle essuyait ses yeux en disant:--Comme il est bon, Ronan le Vagre, comme il est bon au pauvre monde!

--Soyez bénis... soyez bénis,--s'écriaient ces pauvres créatures pleurant de joie;--vaut mieux rencontrer un Vagre qu'un comte ou qu'un évêque.

Et c'était plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons, perchés sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu'ils avaient pris au méchant et cupide évêque; c'était plaisir de voir les figures toujours tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunées, s'épanouir si surprises, si heureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles regardaient ébahies, ravies, cet amoncellement d'objets de toutes sortes jusqu'alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants, plus impatients, s'attelaient gaiement deux, trois, quatre à un matelas pour le transporter dans une des masures, ou bien enlaçant leurs petits bras amaigris, s'opiniâtraient à soulever un gros rouleau d'étoffe de lin; mais voilà que soudain une voix courroucée, menaçante, véritable trouble-fête, épouvante et glace ces pauvres gens.

--Malheur à vous! damnation sur vous! si vous osez toucher d'une main sacrilége aux biens de l'Église... tremblez... tremblez! c'est péché mortel... vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongés dans les flammes de l'enfer durant l'éternité...

C'était l'évêque Cautin accourant tout gâter malgré les remontrances de l'ermite laboureur.

--Oh! nous ne toucherons à rien de ce que l'on nous donne, notre évêque,--répondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant de tous leurs membres,--nous ne toucherons point, hélas! à ces biens de l'Église.

--Mes Vagres,--dit Ronan,--pendez-moi l'évêque... nous trouverons ailleurs un cuisinier...

Déjà l'on s'emparait du saint homme, alors plus pâle, plus tremblant que les plus pâles et les plus tremblantes des pauvres femmes naguère si joyeuses, lorsque le moine s'interposa et de nouveau délivra Cautin.

--L'ermite!--s'écrièrent les esclaves,--l'ermite laboureur...

--Béni sois-tu, l'ami des affligés...

--Béni sois-tu, notre ami à nous autres petits enfants qui t'aimons tant, car tu nous aimes...

Et toutes ces mains enfantines s'attachèrent à la robe de l'ermite, qui disait de sa voix douce et pénétrante:

--Chères femmes, chers petits enfants, prenez ce qu'on vous donne, prenez sans crainte... Jésus l'a dit: «Malheur au riche, s'il ne partage son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid.» Votre évêque voulait vous éprouver: ces biens, il vous les donne...

--Béni sois-tu, saint évêque!--dirent les femmes en levant leurs mains reconnaissantes vers Cautin,--béni sois-tu, bon père, pour tes généreux dons!

--Je ne donne rien!--s'écria Cautin;--on me contraint, on me larronne, et vous brûlerez éternellement en enfer, si vous écoutez cet ermite apostat!...

La plupart des femmes regardèrent, indécises, Ronan, l'évêque et l'ermite; tour à tour elles approchaient et retiraient leurs mains de ces objets si précieux à leur misère; deux ou trois vieilles s'éloignèrent cependant tout à fait de ces biens de l'Église, et se jetèrent à genoux en murmurant dans leur effroi:

--Saint évêque Cautin! pardonne-nous d'avoir eu seulement la pensée d'un si grand péché...

--Ne craignez rien, mes soeurs,--reprit l'ermite,--votre évêque, encore une fois, vous éprouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frère; il sait que le Seigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que celles-ci soient nues et frissonnantes... celles-là, suant sous le poids inutile de vingt habits... celles-ci, affamées... celles-là, repues... Ne redoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid... voyez, sa robe est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi; que lui faut-il davantage?... À lui seul pourrait-il vêtir tous ces habits? à lui seul vider toutes ces outres de vin? à lui seul, manger toutes ces provisions?... Non, non... prenez, mes soeurs, prenez, chers petits enfants... votre évêque partage avec vous...

--Ne l'écoutez pas!--s'écria Cautin,--car moi je vous dis...

--Toi, tu ne dis rien!--reprit Ronan en lui lançant un regard terrible.--Si tu parles, je fais, malgré toi, ton salut en te martyrisant sur l'heure...

Plusieurs des femmes, persuadées par les paroles de l'ermite, et aussi par l'âpreté de leur misère, commencèrent à emporter diligemment dans leurs cabanes, à l'aide de leurs enfants, les biens de l'Église: les trois vieilles n'osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant la poitrine.

--Chères filles, persévérez dans votre sainte horreur du sacrilège!--s'écria l'évêque, malgré les menaces de Ronan,--et vous irez en paradis entendre à perpétuité les Séraphins jouer du théorbe devant le Seigneur, en chantant ses louanges!

--Et moi, foi de Dent-de-Loup, je me ferais damner, rien que pour échapper à ces sempiternels théorbes!

--Tais-toi, païen! et vous, persévérez, mes filles!--s'écria Cautin d'une voix plus éclatante encore.--Cet ermite, suppôt du diable, vous pousse à une pillerie sacrilége, qui vous mène droit aux enfers...

--Mes Vagres,--dit Ronan,--une corde, et que l'on accroche ce bavard haut et court, puisque décidément il veut être pendu...

L'ermite arrêta d'un geste la colère des Vagres, et dit:

--Évêque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jésus de Nazareth?

--Apostat! Pharaon! tu te dévoiles à cette heure! tu avais endossé la peau d'agneau... tu n'es qu'un loup ravisseur comme les autres... Je te défends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

--Jésus de Nazareth a dit ceci,--reprit l'ermite: «--Si l'on vous prend votre manteau, courez après celui qui vous l'a pris, et donnez-lui encore votre tunique.»--Que voulait dire Jésus par ces paroles? sinon que trop souvent le vol avait pour cause la misère, et que de cette misère il fallait avoir pitié?... Abandonne donc volontairement ces biens superflus, toi qui as fait serment de pauvreté, de charité!

--Tais-toi, méchant ermite, qui oses contredire notre évêque. Nous ne pouvons toucher du doigt aux biens de l'Église,--s'écria une des trois vieilles;--nous serions damnées...

--Oui, oui,--reprirent les deux autres.--Tais-toi, ermite.

--Pauvres créatures! plongées à dessein dans l'ignorance et l'aveuglement,--leur dit Ronan.--Tenez-vous beaucoup à la vie de votre évêque?

--Pour lui nous souffririons mille morts!--répondirent les trois vieilles,--oui, mille morts!...

--Oh! pieuses femmes!--s'écria Cautin jubilant.--Quelle superbe part de paradis vous aurez... Aussi, en attendant le jour de la vie éternelle, je vous absous de tous vos péchés et vous bénis!

--O notre évêque,--reprirent les vieilles, se frappant la poitrine,--saint, trois fois saint parmi les saints!... grâces te soient rendues!...

--Écoutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le pasteur,--leur dit Ronan.--Si à l'instant vous ne profitez pas de ces dons, nous pendons, à vos yeux, votre évêque à cet arbre.

--Voici une corde,--dit Dent-de-Loup.

Et il la passa au cou de Cautin.

--Chères filles, emportez tout! prenez tout!--s'écria le prélat en se débattant.--Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre père en Christ, d'emporter ce butin sur l'heure!

Une des vieilles obéit promptement; les deux autres restèrent agenouillées en disant:

--Tu veux nous éprouver, grand évêque!

--Mais ces païens vont me pendre...

--Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre.

--Non, mes filles, je ne le crains pas... mais je me sens encore indispensable au salut de mon troupeau... Emportez donc ce butin, vous dis-je, sinon je vous damne! je vous excommunie, maudites vieilles! vous répondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement!...

--Saint évêque, tu veux nous éprouver jusqu'à ta fin; tu nous a dit: Toucher aux biens de l'Église, c'est péché mortel... Voudrais-tu nous commander un péché mortel?

--Non, non,--reprit l'autre vieille en se frappant à grands coups la poitrine,--tu ne veux pas nous commander un péché mortel... c'est le martyre que tu veux...

--Et de là-haut tu nous béniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin! glorieux martyr!

--Évêque, tu entends ces pauvres vieilles? tu as semé, tu récoltes... Allons, mes Vagres, haut la corde!

L'ermite s'interposait encore, afin de protéger le prélat, lorsque quelques Vagres, montés sur les chariots, et regardant au loin, s'écrièrent:

--Des leudes! des guerriers franks!...

--Ils sont sept ou huit à cheval, et conduisent plusieurs hommes garrottés, des esclaves sans doute... Allons, mes Vagres, mort aux leudes! liberté aux esclaves!...

--Mort aux leudes! liberté aux esclaves!...--crièrent les Vagres en courant aux armes.

--Les Franks! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du comte,--s'écria la petite Odille toute tremblante.--Ronan, ayez pitié de moi!

--Les leudes, te prendre, pauvre enfant! il n'en restera pas un seul pour t'emporter.

--Ronan, pas d'imprudence,--reprit l'ermite;--ces cavaliers peuvent être les éclaireurs d'une troupe plus nombreuse. Détache éclaireurs contre éclaireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranché derrière les chariots.

--Moine, tu as raison... Tu as donc fait la guerre?

--Un peu... de çà, de là, dans l'occasion, pour défendre les faibles contre les forts...

--Des guerriers franks!--s'écria Cautin en joignant les mains d'un air triomphant,--des amis! des alliés! je suis sauvé... À moi, chers frères en Christ! à moi, mes fils en Dieu!... délivrez-moi des mains des Philistins! à moi, mes...

Ronan ayant soudain tiré la corde restée pendante au cou du saint homme, l'interrompit net en serrant le noeud coulant.

--Évêque, pas de cris inutiles,--dit l'ermite;--et toi, Ronan, pas de violence, je t'en prie... ôte cette corde du cou de cet homme.

--Soit; mais ce sera pour lui lier les mains, et s'il me rompt davantage les oreilles, je l'assomme...

--Les cavaliers franks s'arrêtent à la vue des chariots,--s'écria un Vagre;--ils semblent se consulter.

--Notre conseil à nous ne sera point long. Ces Franks sont sept à cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout à l'heure en Gaule sept conquérants de moins!

--Nous voilà six... marche.

Parmi les six Vagres était le Veneur... L'évêchesse, le voyant examiner la monture de sa hache, sauta du chariot à terre, et, l'oeil brillant, les narines gonflées, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa robe de soie, elle mit ainsi à nu, jusqu'à l'épaule, son beau bras, aussi blanc que nerveux, et s'écria:

--Une épée! une épée!...

--Qu'en feras-tu, belle évêchesse en Vagrerie?

--Je me battrai près de mon Vagre! je me battrai... comme nos mères des temps passés!

--Marchons, ma Vagredine! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la guerre que pour l'amour, malheur aux Franks!

Et l'évêchesse, prenant virilement une épée, comme une Gauloise des siècles passés, courut gaiement à l'ennemi au bras de son Vagre. En passant devant l'évêque elle lui dit:

--Pendant douze ans tu m'as fait maudire la vie... je vais peut-être mourir... je te pardonne...

--Tu me pardonnes, scélérate impudique! lorsque c'est toi qui devrais, le front dans la poussière, me demander grâce pour tes énormités!

Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre étaient déjà loin.

--Petite Odille, attends-moi; ces Franks tués, je reviens,--dit Ronan à la jeune fille, qui, toute pâle, le retenant de ses deux mains, le regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes.--Ne tremble pas ainsi... pauvre enfant!

--Ronan,--murmura-t-elle en étreignant plus vivement encore le bras du Vagre,--je n'ai plus ni père ni mère; tu m'as délivrée du comte et de l'évêque, tu as bon coeur, tu es plein de compassion pour le pauvre monde, tu me traites avec une douceur de frère; cette nuit, je t'ai vu pour la première fois, et pourtant il me semble qu'il y a déjà longtemps, longtemps que je te connais...

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas, les lèvres palpitantes:

--Et ces Franks, s'ils te tuaient?...

--S'ils me tuaient, petite Odille?...

Se retournant alors vers l'ermite, qu'il désigna du regard à la jeune fille, il ajouta:

--Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.

--Je te le promets, mon enfant; je te protégerai.

--Petite Odille,--reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant d'ordinaire aussi timide... qu'on l'est en Vagrerie,--un baiser sur ton front... ce sera le premier et le dernier peut-être...

L'enfant pleurait en silence; elle tendit son front de quinze ans à Ronan; il y posa ses lèvres, et, l'épée haute, partit en courant... À peine fut-il éloigné des chariots, que l'on entendit les cris des Vagres attaquant les leudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue, dans les bras de l'ermite, cachant sa figure dans son sein, et s'écria:

--Ils vont le tuer... ils vont le tuer...

--Courage, Franks... courage, mes fils en Dieu!--hurlait Cautin garrotté à la roue d'un chariot;--exterminez ces Moabites... et surtout exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique à robe orange, à écharpe bleue et aux bas rouges brodés d'argent... je vous la signale... pas de merci pour cette Olliba! coupez-la en morceaux si vous pouvez!

--Évêque, évêque... tes paroles sont inhumaines... Rappelle-toi donc toujours la miséricorde de Jésus envers Madeleine et la femme adultère,--dit l'ermite, tandis qu'Odille, la figure toujours cachée dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait:

--Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer...

--Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tué, petite Odille, et les gens qu'ils emmenaient sont délivrés.

Qui parlait ainsi? c'était Ronan. Quoi? déjà de retour? oui, les Vagres font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

--J'en ai tué un... il allait tuer mon Vagre!--s'écria l'évêchesse aussi revenant... Et, jetant là son épée sanglante, le regard étincelant, le sein demi-couvert par ses longues tresses noires, désordonnées comme ses vêtements par l'action du combat, elle dit au Veneur:

--Es-tu content?

--Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma Vagredine!--répondit le joyeux garçon.--Maintenant, un coup à boire de ta belle main!

--Boire à ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette femme effrontée qui fut la mienne!--murmura l'évêque,--voilà qui est monstrueux! voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables qui se répandront sur la terre...

Trois des Vagres avaient été blessés: l'ermite les pansait avec tant de dextérité, qu'on pouvait le croire médecin; il se relevait pour aller de l'un à l'autre des blessés, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens que les leudes emmenaient, et qui venaient d'être délivrés par les hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers, étaient couverts de haillons; mais la joie de la délivrance brillait sur leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire et à manger pour réparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittèrent au mieux de ce soin, grâce aux provisions de la villa épiscopale. Pendant qu'ils dégonflaient les outres et faisaient disparaître le pain et le jambon, le moine dit à l'un d'eux, homme encore robuste, malgré sa barbe et ses cheveux gris:

--Frères, qui êtes-vous? d'où venez-vous?

--Nous sommes colons et esclaves, autrefois propriétaires et laboureurs des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutées en bénéficesN aux terres saliques ou terres militairesO que le comte frank Neroweg tenait déjà de son père par le droit de la conquête.

--Ainsi le comte vous a dépouillés de vos champs?

--Plût au ciel! bon ermite.

--Comment?

--Le comte nous les a laissés, au contraire; il y a même ajouté deux cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant à mon voisin Féréol, qui s'était enfui de peur des Franks.

--On double ton bien, frère et tu te plains?

--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: «--Mon glorieux roi m'a fait comte en ce pays, et m'a donné de plus à bénéfice, qui deviendra, je l'espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci, avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai même de nouveaux guérets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes; vous leur fournirez, ainsi qu'à moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maçons et charpentiers à la bâtisse d'un nouveau burg que je veux à la mode germanique: vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d'un ancien camp romain que j'ai remarqué; vos chevaux et vos boeufs, devenus les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être portées à dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en présent au roi lorsque chaque année j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or! m'écriai-je; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?»--À cela le comte m'a répondu en me menaçant de son bâton:--«J'aurai mes cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les mains par mes leudes...»

--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as consenti à ce servage?

--Que faire? comment résister au comte et à ses leudes? je n'avais autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l'épée haute, nous viennent dire: «Les champs de vos pères, fécondés par leur travail et le vôtre, sont à nous... et pour nous vous les cultiverez?» Oui, que faire? résister? impossible... fuir? c'était aller au-devant de l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je tenais à ce pays, à ces champs où j'étais né; il me semblait horrible de les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce! labeur incessant! telle fut notre vie... Je parvenais, à force de travail, de privations, à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d'or par année... Deux fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possédais pas un denier au delà de ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa cruauté...

--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu à l'idée de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de massacrer le comte et ses leudes?

--Mais, encore une fois, et les prêtres? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se révolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes compagnons d'esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervés par la misère... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mère, accablée de chagrin, était très maladive; enfin, cette année, la pauvre créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes: eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons fui ses domaines... Nous étions allés nous réfugier sur les terres de l'évêque d'Issoire: c'était quitter un servage pour un autre; mais nous espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d'années durant fait rendre à nos terres, et à son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire. Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils sont venus nous réclamer à l'évêque d'Issoire; celui-ci nous a rendus, ses gens nous ont garrottés... Les leudes nous ramenaient pour nous forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et nous ont délivrés... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger! vous nous verrez à l'oeuvre contre les Franks et les évêques...

--Oui, oui!--crièrent ses compagnons,--mieux vaut à cette heure, en Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le bâton d'un comte frank et de ses leudes.

--Évêque, évêque!--dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci,--voilà ce que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si féconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du massacre! je le jure! viendra l'heure où prélats et seigneurs ne régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis... Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en joie, l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage... En route, petite Odille, en route, belle évêchesse! pillons les seigneurs, et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dôme des vieux chênes!... En route! nous avons un évêque pour cuisinier, nous festoierons en princes... et demain, la dernière outre vidée, en chasse, mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et une maison épiscopale!...

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque, au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été distribué sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et d'argent pour boire le vin de l'évêque, et des provisions suffisantes pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots devaient être le rôti de ce festin gigantesque; car sur sa route la troupe des Vagres s'était encore recrutée d'esclaves, d'artisans, de laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la Vagrerie!