Poggio Bracciolini, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les services les plus signalés. Il naquit en 1380 401, d'une famille pauvre 402, au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo. Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années, mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé à Boniface IX, son premier protecteur, Poggio trouva la même faveur auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à Leonardo Bruni, qui avait été à Florence le compagnon des études et des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se séparèrent sans se désunir. Leonardo resta auprès du pape; Poggio alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au concile, y mourut. Poggio composa son épitaphe 403, et prononça son oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.

Note 401: (retour) Giamb. Recanati, dans sa Vie de Poggio, en tête de l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'Histoire de Florence de cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi, ub. supr.; M. William Shepher; Life of Poggio Bracciolini, etc. Ce dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4., et qui n'a pas été traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de Poggio telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de Filelfo qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la littérature italienne proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.
Note 402: (retour) Son père se nommait Guccio Bracciolini; ce prénom est un diminutif, à la manière florentine, de Arrigo, Henri; Arrigo, Arrighetto, ou Arriguccio, Guccio.
Note 403: (retour) Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par Hody, De Græc. ill., p. 23.
Hic est Emanuel situs,
Sermonis decus Attici:
Qui dum quarere opem patriæ
Afflictæ studeret, huc iit.
Res belle cecidit fuis
Votis, Italia; hic tibi
Linguæ restituit decus
Atticæ, ante recondite.
Res belle cecidit tuis
Votis, Emanuel; solo
Consecutus in Italo
Æternum decus es, tibi
Quale Græcia non dedit,
Bella perdita Græcia
.

Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus; Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de Luctance 404; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien, tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression de Poggio lui-même 405, voulu jeter des criminels condamnés à mort. «Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance qu'on leur doit.

Note 404: (retour) De utroque homine, ou de opificio hominis.
Note 405: (retour) Lettre publiée par Muratori, Script. Rer. ital., vol. XX, p. 160.

Encouragé par ses illustres amis, Leonardo Bruni, Ambrogio Traversari, Niccolo Niccoli, Francesco Barbaro, noble vénitien, l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux aux lettres, Poggio continua de voyager en Allemagne et en France, recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres, chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain Nicolas de Trêves, que Poggio employait à ces recherches dans les lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des douze autres.

La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la manière dont il en rend compte dans une lettre à Leonardo Bruni 406, l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le politique Leonardo, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec plus de réserve 407.

Note 406: (retour) Voyez cette lettre, Poggii Opera, p. 301-305.
Note 407: (retour) Leonardi Aret. Epist., l. IV, ep. 10.

Ce concile fini, Poggio se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre. On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à quelques-uns des dangers que le prudent Leonardo avait craints pour lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé de ses plus intimes amis 408. Il avait sans doute rencontré au concile de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le nom de cardinal Beaufort 409, et qui visita ce concile en allant en pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait les plus magnifiques promesses; mais Poggio fut à peine arrivé à Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.

Note 408: (retour) Poggii Oper., p. 311; The Life of Poggio Bracciolini, by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les circonstances de ce voyage de Poggio en Angleterre.
Note 409: (retour) Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre, et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, ibid., p. 123.

Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que les trois livres de Oratore, le Brutus, ou le Livre des Orateurs célèbres, et celui qui est intitulé Orator, reparaissaient pour la première fois. C'était Gérard Landriani, évêque de Lodi, qui en avait découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer; mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe, un sujet d'allégresse publique. Poggio, dans une terre d'exil, instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre Leonardo Bruni et Niccolo Niccoli, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en Angleterre, aboutir à un mince bénéfice 410, qui eût encore exigé qu'il entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant ses magnifiques promesses. Poggio reçut d'Italie, peu de temps après, deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à Rome pour y prendre possession de son emploi 411.

Note 410: (retour) Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à cette modique somme. (M. Shepherd, ub. supr., p. 136.)
Note 411: (retour) Id. ibid.

Martin V y était revenu 412 après ses aventures de Florence 413. Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations, auxquelles il paraît que Poggio ne prit d'autre part que de l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements. Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice 414, dans lequel il se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit 415. Cette critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une querelle avec ces bons frères 416. Il ne s'en effraya point, et tout ce qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait retrancher des éditions de ses œuvres 417.

Note 412: (retour) Le 22 septembre 1420.
Note 413: (retour) Voy. ci-dessus, p. 296.
Note 414: (retour) De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque concionatoribus. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des Œuvres de Poggio, édition de Bâle, 1538.
Note 415: (retour) Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance, Fratres Observantiœ.
Note 416: (retour) Voy. The Life of Poggio, etc., p. 177 et suiv.
Note 417: (retour) On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé: Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum, imprimé d'abord à Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du Dialogue de Poggio sur l'Hypocrisie, et de celui de Léonardo Bruni sur le même sujet, donnée par Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex typographiâ Anissoniâ, Lugduni, 1679, in-16.

Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence, déguisé en moine 418, Poggio partit pour l'y aller joindre: mais il tomba entre les mains des soldats de Piccinnino, partisan soldé par le duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier, et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de consolation 419, que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur, seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes, autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la haine et à la verve satirique de Filelfo, qui se déchaînait alors avec fureur contre les Médicis. Filelfo l'attaqua, ainsi qu'eux, sans retenue et sans pudeur; Poggio lui répondit de même; et ce ne fut pas le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi violentes 420. On voit avec regret dans ses œuvres plusieurs opuscules sous le titre d'Invectives, qui ne leur convient que trop. En général, les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes. Les querelles de Poggio avec Filelfo se renouvelèrent à plusieurs reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible, Poggio employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. Poggio avait ce droit plus que personne; et il en usa librement 421.

Note 418: (retour) Juin 1433.
Note 419: (retour) Voy. Poggii Opera, etc., p. 312-317.
Note 420: (retour) Il en eut avec George de Trébizonde, Guarino, de Vérone, Laurent Valla, et plusieurs autres.
Note 421: (retour) Voy. Poggii Opera, etc., p. 339-542.

Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui, d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude (ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants seraient désormais exempts de toutes charges publiques 422.

Note 422: (retour) Voy. Apostolo Zeno, Dissert. Voss., t. I, p. 37, 38.

Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors 423 conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse 424. Il se décida enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une jeune fille de dix-huit 425, qui lui apporta pour dot six cents florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour 426. Son mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres son Dialogue sur la Noblesse 427, datent de cette heureuse époque. Il n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. Niccolo Niccoli, Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas Albergati, cardinal de Ste.-Croix, Leonardo Bruni, moururent successivement et à peu d'années de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire par d'éloquentes oraisons funèbres 428.

Note 423: (retour) 1435.
Note 424: (retour) On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze garçons et deux filles.
Note 425: (retour) Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti.
Note 426: (retour) Il était en forme de Dialogue, et intitulé: An senii sit uxor ducenda. Apostolo Zeno en possédait une copie. (Voy. Dissert. Voss., t. I, 48.)
Note 427: (retour) Il le publia en 1440. (Voy. Poggii Opera, etc., p. 64.)
Note 428: (retour) Les trois premières sont imprimées dans les œuvres de Poggio; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de l'édition des lettres de Leonardo Bruni, 1741, 2 vol. in-8.

Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel Poggio conserva son office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un Traité du Malheur des princes 429. À son avènement au trône papal, il lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui dédia un nouveau traité des Vicissitudes de la fortune 430, le plus intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa protection particulière, en publiant son Dialogue sur l'Hypocrisie 431; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui, sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. Poggio remplit largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une longue Invective 432, et ne traita pas moins durement le noble ermite de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence 433. Il entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs. Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.

Note 429: (retour) Ibid., p. 392.
Note 430: (retour) De Varietate fortunæ, imprimé pour la première fois à Paris, en 1723.
Note 431: (retour) Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.
Note 432: (retour) Poggii Opera, etc., p. 155.
Note 433: (retour) The Life of Poggio Bracciolini, ch. 10.

Poggio donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le célèbre livre des Facéties. C'est une preuve sans réplique de la licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un homme alors septuagénaire 434, un secrétaire apostolique, jouissant de l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore. Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le nom de bugiale, dérivé de l'Italien bugia, mensonge, et que Poggio rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges 435. On y rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques, attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle, et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.

Note 434: (retour) C'était en 1450.
Note 435: (retour) Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina quædam. Épilogue ou péroraison, à la fin des Facéties.

Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties 436; c'est le fruit des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont de peu d'intérêt 437; la troisième est toute philologique; il y est question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la langue commune, ou seulement celle des savants. Poggio y défend la première opinion contre Leonardo Bruni, qui dans leurs entretiens avait soutenu la seconde.

Note 436: (retour) Historia disceptative convivalis (et non pas convivialis, comme on le lit dans la Vie de Poggio, par M. William Shepherd, p. 451) Pogii Oper., p. 32.
Note 437: (retour) Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre, celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?

En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante, la réputation de Poggio et l'influence puissante des Médicis fixèrent sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé l'un des Prieurs des arts. Les soins et les occupations de sa place de chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il eut, avec Laurent Valla, une guerre de plume presque aussi violente que celle qu'il avait avec Filelfo. Un fruit plus heureux de ses loisirs fut son Dialogue Sur le malheur de la destinée humaine 438, la traduction de l'Âne de Lucien 439 remplit aussi quelques uns de ses moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.

Note 438: (retour) De miseriâ humanæ conditionis, ibid., p. 86.
Note 439: (retour) Lucii philosophi syri comœdia quæ Asinus intitulatur, è græco in latinum conversus. (Poggii Oper., p. 138.)

L'Histoire de Florence est le dernier, comme le plus grand et le meilleur ouvrage de Poggio. Elle est divisée en huit livres, et comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455. L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet important ouvrage 440. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses enfants 441 obtinrent la permission de suspendre son portrait 442 dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de l'église de Santa Maria del fiore 443. Il mérita tous ces honneurs rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut toujours à cœur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et l'emportement de ses invectives venaient de la même source que l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La liberté de ses mœurs pendant la première partie de sa vie, et la licence de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la force de son jugement et l'enjouement de son esprit 444. Quant au style de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès. On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent bientôt après 445.

Note 440: (retour) L'Histoire de Florence, écrite par lui en latin, fut achevée et traduite en italien par Jacques Bracciolini, l'un de ses fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. Recanuti, avec des notes et une Vie de Poggio, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.
Note 441: (retour) Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille, l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé Jacopo, traducteur de l'Histoire Florentine, étant entré au service du cardinal Riario, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des Pazzi contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se maria, mais ne laissa que des filles.
Note 442: (retour) Il était peint par Antoine Pollajuolo. Voy. Vasari, éd. de Rome, 1759, in-4., t. I, p. 438.
Note 443: (retour) La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François, grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres. (Recanati, Vita Poggii, p. xxxiv.)
Note 444: (retour) The Life of Poggio, etc., p. 486.
Note 445: (retour) Ibid. Les Œuvres de Poggio furent recueillies pour la première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante. On doit les joindre à celles de Coluccio Salutato, de Leonardo Bruni, de Filelfo et d'Ambrogio le Camaldule, pour la connaissance de l'histoire littéraire du quinzième siècle.

Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre Filelfo. Sa vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix 446.

Note 446: (retour) Il a paru récemment en italien une Vie de Filelfo, qui peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée: Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini Raveretano, Milano, 1808, 3 vol. in-8. Je m'en suis servi utilement pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage commun, mais Poggio et Filelfo, à l'exemple du plus vraiment français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.

Francesco Filelfo naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie 447 ont dit que sa famille était honnête; il vaut mieux les en croire que Poggio, qui prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise, en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire, à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec. Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de conseiller. Filelfo avait déjà fait preuve de talent pour les négociations. Le Bailo, ou ambassadeur vénitien auquel il était attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour traiter de la paix entre ce prince et Venise 448, et le traité avait été conclu à la satisfaction de la république.

Note 447: (retour) Cités par M. de' Rosmini, ub. sup., t. I, p. 5.
Note 448: (retour) Lancelot, Mém. sur Philelphe, Académ. des inscr. et bell.-lettr., t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait fait cette ambassade. M. de' Rosmini a redressé cette erreur, d'après une lettre inédite de Filelfo. Voy. ub. supr., p. 12.

Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre, à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. Filelfo s'y rendit à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie 449, une harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une foule immense de spectateurs.

Note 449: (retour) 12 février 1424.

De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. Filelfo, dans l'âge des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus ardent 450, devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427. C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de quitter Venise; Theodora était effrayée; une de ses femmes était morte de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et déjà menacé du besoin.

Note 450: (retour) Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par M. de' Rosmini, t. I, p. 113.
Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
Æstu, quo testes tres mihi bella movent
.

L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui: pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui offrit, aux conditions les plus avantageuses 451, et il accepta une chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta, chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que Filelfo vînt s'y fixer. Niccolo Niccoli; Leonardo Bruni, Ambrogio le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils réussirent à l'un et à l'autre, et Filelfo, après en avoir obtenu la permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il commença aussitôt ses leçons 452.

Note 451: (retour) Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui furent comptés d'avance.
Note 452: (retour) Avril 1429.

Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du jour, expliquer et commenter les Tusculanes de Cicéron, ou une des Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire, ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses leçons des lectures sur la morale 453; et de plus, pour satisfaire de jeunes Florentins 454, admirateurs du Dante, il lisait et commentait son poëme les jours de fête, dans l'église de Santa Maria del Fiore, sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang, suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda comme tels. Il se fit des querelles avec Charles Marsupini d'Arezzo, avec Niccolo Niccoli, ami de Charles, avec Ambrogio le Camaldule, amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère, amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable Poggio, qui se porta pour champion des Médicis.

Note 453: (retour) Ambrosii Traversari Epist., p. 1007 et 1016.
Note 454: (retour) M. de' Rosmini l'affirme, d'après l'assertion positive de Filelfo, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le premier, Monumenti inediti du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: Da niuno castrecto... senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto, cominciai quello poeta pubblicamente legere. Ceci dément Tiraboschi, qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que Filelfo était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce savant les droits de citoyen de Florence, cité par Salvino Salvini, dans la Préface de ses Fasti consolari, p. xviii. Mais Tiraboschi et Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il est bien dit: Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem in civitate Florentiæ, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas spontanément et gratuitement; et l'assertion de Filelfo, énoncée devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour ne laisser aucun doute.

Filelfo, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme emprisonné, mis en danger de la vie et banni. Filelfo, ennemi peu généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires emportées, obscènes et sanglantes 455. Ils revinrent triomphants; il ne jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de Petriolo. Filelfo, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se nommait Philippe, et le fit arrêter.

Note 455: (retour) Les Satires de Filelfo furent imprimées pour la première fois à Milan, sous ce-titre: Philelphi opus Satyrarum seu Hecatostichon Decades X, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502, in-4., et à Paris, 1508, in-4. Cosme y est désigné sous le nom de Munus (traduction latine du nom grec Cosmos); Niccolo Nlccoli, sous celui d'Utis; Charles d'Arezzo est appelé Codrus; Poggio est nommé Bambalio, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et d'obscénités.

On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à une amende de cinq cents livres d'argent. Filelfo, peu satisfait de cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans l'intercession de Filelfo lui-même. Ce ne fut point par un mouvement de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt comme il l'écrivit à Æneas Sylvius, pour que celui qui l'avait voulu assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré, par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa conscience 456.

Note 456: (retour) Philelfi Epist., p. 18.

Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille. De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et Filelfo, qu'il accusa dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni à perpétuité 457. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat, c'est ce que le dernier auteur de la vie de Filelfo ne croit pas, faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier; il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut satisfait 458. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux, et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une réconciliation, la désira le premier; Ambrogio le Camaldule l'entreprit; il y trouva d'abord Filelfo très-rebelle. «Que Médicis emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse bienveillance 459;» mais le bon Ambrogio ne se découragea point, et finit par réussir.

Note 457: (retour) La sentence est rapportée par Fabroni, Vita Cosmi Med., t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.
Note 458: (retour) Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi, come potea, se ne mostrasse contento, etc. Vita di Fr. Filelfo, t. I, p. 98.
Note 459: (retour) Philelphi Epist., l. II, p. 14.

Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, Filelfo remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine des Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines de Plutarque; il y commença même ses livres De exilio, ou ses Méditations florentines 460. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires, d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.

Note 460: (retour) Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, Philelphi Opuscula, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc. (Debure, Bibl. instr., ne cite que cette dernière édition.) Les Meditationes Florentinæ, De exilio, etc., qui ne sont qu'un seul et même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont restés inédits. Vita di Filelfo, p. 88, note 2.

Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais, pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante ducats, salaire magnifique et sans exemple 461, et ils lui tinrent parole. Il reparut donc à Bologne 462 dix ans après qu'il en était parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience naturelle de Filelfo augmentait par les obstacles: enfin, sous des prétextes assez peu spécieux 463, il quitta Bologne avant les six mois expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan, rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre enfants 464; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée à Filelfo mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.

Note 461: (retour) Philelphi Epist., l. II, p. 15.
Note 462: (retour) 16 janvier 1439.
Note 463: (retour) Voy. Vita di Fr. Filelfo, p. 102.
Note 464: (retour) Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants, comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme Apostolo Zeno l'a répété, Dissert. Voss., t. I, p. 283. Voyez Vita di Filelfo, t. II, p. 11. note 2.

Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier Visconti, François Sforce lui ayant succédé 465, Filelfo, bien traité par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres, le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à Milan, Filelfo, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs, nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que Manfredina Doria, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles. Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire cette démarche; mais il permit à Filelfo de députer, en son propre nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en offrant une rançon 466. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.

Note 465: (retour) 25 mars 1450.
Note 466: (retour) Tiraboschi rapporte inexactement ce fait très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. de Rosmini l'a rectifié, Vita di Filelfo, t. II, p. 90, et il a publié le premier le texte grec de la lettre de Filelfo à Mahomet II, avec une traduction italienne, n°. X des Monumenti inediti du même volume, p. 305.