Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil!

Se sera de ses mains ouvert l'affreux cercueil

Où séjourne l'ombre abhorrée,

Hélas! et qu'il aura lui-même dans la mort

De ses jours généreux, encor pleins jusqu'au bord,

Renversé la coupe dorée,


Et que sa mère, pâle et perdant la raison,

Aura vu rapporter au seuil de sa maison,

Sous un suaire aux plis funèbres,

Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,

Maintenant blême et froid, tel que la mort venait

De le faire pour les ténèbres;


Il ne sera pas dit qu'il sera mort ainsi,

Qu'il aura, coeur profond et par l'amour saisi,

Donné sa vie à ma colombe,

Et qu'il l'aura suivie au lieu morne et voilé,

Sans que la voix du père à genoux ait parlé

À cette âme dans cette tombe!


En présence de tant d'amour et de vertu,

Il ne sera pas dit que je me serai tu,

Moi qu'attendent les maux sans nombre!

Que je n'aurai point mis sur sa bière un flambeau,

Et que je n'aurai pas devant son noir tombeau

Fait asseoir une strophe sombre!


N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir.

Sois béni, toi qui, jeune, à l'âge où vient s'offrir

L'espérance joyeuse encore,

Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,

Ayant devant les yeux l'azur de tes vingt ans

Et le sourire de l'aurore,


À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,

Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs

Par qui toute peine est bannie,

À l'avenir, trésor des jours à peine éclos,

À la vie, au soleil, préféras sous les flots

L'étreinte de cette agonie!


Oh! quelle sombre joie à cet être charmant

De se voir embrassée au suprême moment,

Par ton doux désespoir fidèle!

La pauvre âme a souri dans l'angoisse, en sentant

À travers l'eau sinistre et l'effroyable instant

Que tu t'en venais avec elle!


Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.

--Que fais-tu? disait-elle.--Et lui disait:--Tu meurs

Il faut bien aussi que je meure!--

Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,

Ils se sont en allés dans l'ombre; et maintenant,

On entend le fleuve qui pleure.


Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux

Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,

Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille!

Aie à jamais sur toi l'ombre de Dieu penché!

Sois béni sous la pierre où te voilà couché!

Dors, mon fils, auprès de ma fille!


Sois béni! que la brise et que l'oiseau des bois,

Passants mystérieux, de leur plus douce voix

Te parlent dans ta maison sombre!

Que la source te pleure avec sa goutte d'eau!

Que le frais liseron se glisse en ton tombeau

Comme une caresse de l'ombre!


Oh! s'immoler, sortir avec l'ange qui sort,

Suivre ce qu'on aima dans l'horreur de la mort,

Dans le sépulcre ou sur les claies,

Donner ses jours, son sang et ses illusions!...--

Jésus baise en pleurant ces saintes actions

Avec les lèvres de ses plaies.


Rien n'égale ici-bas, rien n'atteint sous les cieux

Ces héros, doucement saignants et radieux,

Amour, qui n'ont que toi pour règle;

Le génie à l'oeil fixe, au vaste élan vainqueur,

Lui-même est dépassé par ces essors du coeur;

L'ange vole plus haut que l'aigle.


Dors!--O mes douloureux et sombres bien-aimés!

Dormez le chaste hymen du sépulcre! dormez!

Dormez au bruit du flot qui gronde,

Tandis que l'homme souffre, et que le vent lointain

Chasse les noirs vivants à travers le destin,

Et les marins à travers l'onde!


Ou plutôt, car la mort n'est pas un lourd sommeil,

Envolez-vous tous deux dans l'abîme vermeil,

Dans les profonds gouffres de joie,

Où le juste qui meurt semble un soleil levant,

Où la mort au front pâle est comme un lys vivant,

Où l'ange frissonnant flamboie!


Fuyez, mes doux oiseaux! évadez-vous tous deux

Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux!

Franchissez l'éther d'un coup d'aile!

Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,

Vers cette radieuse et bleue éternité,

Dont l'âme humaine est l'hirondelle!


O chers êtres absents, on ne vous verra plus

Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,

Disant tout bas de douces choses!

Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,

Vous n'irez plus semant des sourires, hélas!

Vous n'irez plus cueillant des roses!


On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,

Errer, et, comme si vous évitiez les yeux

De l'horizon vaste et superbe,

Chercher l'obscur asile et le taillis profond

Où passent des rayons qui tremblent et qui font

Des taches de soleil sur l'herbe!


Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,

Ne vous entendront plus vous écrier: «Allons,

Le vent est bon, la Seine est belle!»

Comme ces lieux charmants vont être pleins d'ennui!

Les hardis goëlands ne diront plus: C'est lui!

Les fleurs ne diront plus: C'est elle!


Dieu, qui ferme la vie et rouvre l'idéal,

Fait flotter à jamais votre lit nuptial

Sous le grand dôme aux clairs pilastres;

En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs;

Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,

Vous donne les cieux remplis d'astres!


Allez des esprits purs accroître la tribu.

De cette coupe amère où vous n'avez pas bu,

Hélas! nous viderons le reste.

Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,

Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez

Dans l'éblouissement céleste!


Vivez! aimez! ayez les bonheurs infinis.

Oh! les anges pensifs, bénissant et bénis,

Savent seuls, sous les sacrés voiles,

Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu,

Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu

Tout à coup change en deux étoiles!


Jersey, 4 septembre 1852.



LIVRE CINQUIÈME

EN MARCHE



À AUG. V.

Et toi, son frère, sois le frère de mes fils.

Coeur fier, qui du destin relèves les défis,

Suis à côté de moi la voie inexorable.

Que ta mère au front gris soit ma soeur vénérable!

Ton frère dort couché dans le sépulcre noir;

Nous, dans la nuit du sort, dans l'ombre du devoir,

Marchons à la clarté qui sort de cette pierre.

Qu'il dorme, voyant l'aube à travers sa paupière!

Un jour, quand on lira nos temps mystérieux,

Les songeurs attendris promèneront leurs yeux

De toi, le dévouement, à lui, le sacrifice.

Nous habitons du sphinx le lugubre édifice;

Nous sommes, coeurs liés au morne piédestal,

Tous la fatale énigme et tous le mot fatal.

Ah! famille! ah! douleur! ô soeur! ô mère! ô veuve!

O sombres lieux, qu'emplit le murmure du fleuve!

Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert!

Poëte, quand mon sort s'est brusquement ouvert,

Tu n'as pas reculé devant les noires portes,

Et, sans pâlir, avec le flambeau que tu portes,

Tes chants, ton avenir que l'absence interrompt,

Et le frémissement lumineux de ton front,

Trouvant la chute belle et le malheur propice,

Calme, tu t'es jeté dans le grand précipice!

Hélas! c'est par les deuils que nous nous enchaînons.

O frères, que vos noms soient mêlés à nos noms!

Dieu vous fait des rayons de toutes nos ténèbres.

Car vous êtes entrés sous nos voûtes funèbres;

Car vous avez été tous deux vaillants et doux;

Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous

À l'heure où vers nos fronts roulait le gouffre d'ombre,

Accepté notre sort dans ce qu'il a de sombre,

Et suivi, dédaignant l'abîme et le péril,

Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l'exil!


Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.


II

AU FILS D'UN POËTE

Enfant, laisse aux mers inquiètes

Le naufragé, tribun ou roi;

Laisse s'en aller les poëtes!

La poésie est près de toi.


Elle t'échauffe, elle t'inspire,

O cher enfant, doux alcyon,

Car ta mère en est le sourire,

Et ton père en est le rayon.


Les yeux en pleurs, tu me demandes

Où je vais, et pourquoi je pars.

Je n'en sais rien; les mers sont grandes;

L'exil s'ouvre de toutes parts.


Ce que Dieu nous donne, il nous l'ôte.

Adieu, patrie! adieu, Sion!

Le proscrit n'est pas même un hôte,

Enfant, c'est une vision.


Il entre, il s'assied, puis se lève,

Reprend son bâton et s'en va.

Sa vie erre de grève en grève

Sous le souffle de Jéhovah.


Il fuit sur les vagues profondes,

Sans repos, toujours en avant.

Qu'importe ce qu'en font les ondes!

Qu'importe ce qu'en fait le vent


Garde, enfant, dans ta jeune tête

Ce souvenir mystérieux,

Tu l'as vu dans une tempête

Passer comme l'éclair des deux.


Son âme aux chocs habituée

Traversait l'orage et le bruit.

D'où sortait-il? De la nuée.

Où s'enfonçait-il? Dans la nuit.


Paris, juillet 1838.


III

ÉCRIT EN 1846

«... Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre

respectable mère, et nous sommes même un peu

parents, je crois. J'ai applaudi à vos premières

odes, la Vendée, Louis XVII... Dès 1827, dans votre

ode dite À la colonne, vous désertiez les saines doctrines,

vous abjuriez la légitimité; la faction libérale

battait des mains à votre apostasie. J'en gémissais...

Vous êtes aujourd'hui, monsieur, en démagogie

pure, en plein jacobinisme. Votre discours d'anarchiste

sur les affaires de Gallicie est plus digne du

tréteau d'une Convention que de la tribune d'une

chambre des pairs. Vous en êtes à la carmagnole...

Vous vous perdez, je vous le dis. Quelle est donc

votre ambition? Depuis ces beaux jours de votre

adolescence monarchique, qu'avez-vous fait? où

allez-vous?...»


(Le marquis du C. d'E...--Lettre à

Victor Hugo, Paris, 1846.)


I


Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mère.

Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire;

Vous m'apportiez toujours quelque bonbon exquis;

Et nous étions cousins quand on était marquis.

Vous étiez vieux, j'étais enfant; contre vos jambes

Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes

En l'honneur de Coblentz et des rois, vous contiez

Quelque histoire de loups, de peuples châtiés,

D'ogres, de jacobins, authentique et formelle,

Que j'avalais avec vos bonbons, pêle-mêle,

Et que je dévorais de fort bon appétit

Quand j'étais royaliste et quand j'étais petit.


J'étais un doux enfant, le grain d'un honnête homme.

Quand, plein d'illusions, crédule, simple, en somme,

Droit et pur, mes deux yeux sur l'idéal ouverts,

Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers,

Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve,

Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve;

Mais vous disiez: «Pas mal! bien! c'est quelqu'un qui naît!»

Et, souvenir sacré! ma mère rayonnait.


Je me rappelle encor de quel accent ma mère

Vous disait: «Bonjour.» Aube! avril! joie éphémère!

Où donc est ce sourire? où donc est cette voix?

Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois,

O baisers d'une mère! aujourd'hui, mon front sombre,

Le même front, est là, pensif, avec de l'ombre,

Et les baisers de moins et les rides de plus!


Vous aviez de l'esprit, marquis. Flux et reflux,

Heur, malheur, vous avaient laissé l'âme assez nette;

Riche, pauvre, écuyer de Marie-Antoinette,

Émigré, vous aviez, dans ce temps incertain,

Bien supporté le chaud et le froid du destin.

Vous haïssiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire.

Pigault-Lebrun allait à votre goût austère,

Mais Diderot était digne du pilori.

Vous détestiez, c'est vrai, madame Dubarry,

Tout en divinisant Gabrielle d'Estrée.

Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée,

Ne s'étonnait de voir, douce femme rêvant,

Blêmir au clair de lune et trembler dans le vent,

Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,

Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,

Vous ne preniez souci des manants qu'on abat

Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât.

Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire,

Vous portiez votre épée en quart de civadière;

La poudre blanchissait votre dos de velours;

Vous marchiez sur le peuple à pas légers--et lourds.


Quoique les vieux abus n'eussent rien qui vous blesse,

Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse,

Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants,

Avec la royauté des querelles d'amants;

Brouilles, roucoulements; Bérénice avec Tite.

La Révolution vous plut toute petite;

Vous emboîtiez le pas derrière Talleyrand;

Le monstre vous sembla d'abord fort transparent,

Et vous l'aviez tenu sur les fonts de baptême.

Joyeux, vous aviez dit au nouveau-né: Je t'aime!

Ligue ou Fronde, remède au déficit, protêt,

Vous ne saviez pas trop au fond ce que c'était;

Mais vous battiez des mains gaîment, quand Lafayette

Fit à Léviathan sa première layette.

Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau.

Vous vîtes la beauté du tigre Mirabeau.

Vous nous disiez, le soir, près du feu qui pétille,

Paris de sa poitrine arrachant la Bastille,

Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots,

Et ce grand peuple, ainsi qu'un spectre des tombeaux,

Sortant, tout effaré, de son antique opprobre,

Et le vingt juin, le dix août, le six octobre,

Et vous nous récitiez les quatrains que Boufflers,

Mêlait en souriant à ces blêmes éclairs.


Car vous étiez de ceux qui, d'abord, ne comprirent

Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent;

Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents;

Qui, dans l'amas plaintif des siècles rugissants

Et des hommes hagards, ne voyaient qu'une meute;

Qui, légers, à la foule, à la faim, à l'émeute,

Donnaient à deviner l'énigme du salon;

Et qui, quand le ciel noir s'emplissait d'aquilon,

Quand, accroupie au seuil du mystère insondable

La Révolution se dressait formidable,

Sceptiques, sans voir l'ongle et l'oeil fauve qui luit,

Distinguant mal sa face étrange dans la nuit,

Presque prêts à railler l'obscurité difforme,

Jouaient à la charade avec le sphinx énorme.


Vous nous disiez: «Quel deuil! les gueux, les mécontents,

Ont fait rage; on n'a pas su s'arrêter à temps.

Une transaction eût tout sauvé peut-être.

Ne peut-on être libre et le roi rester maître?

Le peuple conservant le trône eût été grand.»

Puis vous deveniez triste et morne; et, murmurant:

«Les plus sages n'ont pu sauver ce bon vieux trône.

Tout est mort; ces grands rois, ce Paris Babylone,

Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr!»

Vous pleuriez.--Et, grand Dieu! pouvaient-ils réussir,

Ces hommes qui voulaient, combinant vingt régimes

La loi qui nous froissa, l'abus dont nous rougîmes,

Vieux codes, vieilles moeurs, droit divin, nation,

Chausser de royauté la Révolution?

La patte du lion creva cette pantoufle!


II


Puis vous m'avez perdu de vue; un vent qui souffle

Disperse nos destins, nos jours, notre raison,

Nos coeurs, aux quatre coins du livide horizon;

Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière.

La seconde âme en nous se greffe à la première;

Toujours la même tige avec une autre fleur.

J'ai connu le combat, le labeur, la douleur,

Les faux amis, ces noeuds qui deviennent couleuvres;

J'ai porté deuils sur deuils; j'ai mis oeuvres sur oeuvres;

Vous ayant oublié, je ne le cache pas,

Marquis; soudain j'entends dans ma maison un pas,

C'est le vôtre, et j'entends une voix, c'est la vôtre,

Qui m'appelle apostat, moi qui me crus apôtre!

Oui, c'est bien vous; ayant peur jusqu'à la fureur,

Fronsac vieux, le marquis happé par la Terreur,

Haranguant à mi-corps dans l'hydre qui l'avale.

L'âge ayant entre nous conservé l'intervalle

Oui fait que l'homme reste enfant pour le vieillard,

Ne me voyant d'ailleurs qu'à travers un brouillard,

Vous criez, l'oeil hagard et vous fâchant tout rouge:

«Ah çà! qu'est-ce que c'est que ce brigand? Il bouge!»

Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aïeux;

Et vous me rappelez ma mère, furieux.

--Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie!--

Et, vous exclamant: «Honte! anarchie! infamie!

Siècle effroyable où nul ne veut se tenir coi!»

Me demandant comment, me demandant pourquoi,

Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre,

Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre,

Vous me dites d'un ton qui n'a plus rien d'urbain:

«Ce gueux est libéral! ce monstre est jacobin!

Sa voix à des chansons de carrefour s'éraille.

Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille?

Où vas-tu? d'où viens-tu? qui te rend si hardi?

Depuis qu'on ne t'a vu, qu'as-tu fait?»


J'ai grandi.


Quoi! parce que je suis né dans un groupe d'hommes

Qui ne voyaient qu'enfers, Gomorrhes et Sodomes,

Hors des anciennes moeurs et des antiques fois;

Quoi! parce que ma mère, en Vendée autrefois,

Sauva dans un seul jour la vie à douze prêtres;

Parce qu'enfant sorti de l'ombre des ancêtres,

Je n'ai su tout d'abord que ce qu'ils m'ont appris,

Qu'oiseau dans le passé comme en un filet pris,

Avant de m'échapper à travers le bocage,

J'ai dû laisser pousser mes plumes dans ma cage;

Parce que j'ai pleuré,--j'en pleure encor, qui sait?--

Sur ce pauvre petit nommé Louis Dix-Sept;

Parce qu'adolescent, âme à faux jour guidée,

J'ai trop peu vu la France et trop vu la Vendée;

Parce que j'ai loué l'héroïsme breton,

Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton,

Que les grands paysans m'ont caché les grands hommes,

Et que j'ai fort mal lu, d'abord, l'ère où nous sommes,

Parce que j'ai vagi des chants de royauté,

Suis-je à toujours rivé dans l'imbécillité?

Dois-je crier: Arrière! à mon siècle;--à l'idée:

Non!--à la vérité: Va-t'en, dévergondée!--

L'arbre doit-il pour moi n'être qu'un goupillon?

Au sein de la nature, immense tourbillon,

Dois-je vivre, portant l'ignorance en écharpe,

Cloîtré dans Loriquet et muré dans Laharpe!

Dois-je exister sans être et regarder sans voir?

Et faut-il qu'à jamais pour moi, quand vient le soir,

Au lieu de s'étoiler le ciel se fleurdelise?


III


Car le roi masque Dieu même dans son église,

L'azur.


IV


Écoutez-moi. J'ai vécu; j'ai songé.

La vie en larmes m'a doucement corrigé.

Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes

Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.

Hélas! j'étais la roue et vous étiez l'essieu.

Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu,

Sur toutes les clartés que la raison nous donne,

Par vous, par vos pareils,--et je vous le pardonne,

Marquis,--j'avais été tout de travers placé.

J'étais en porte-à-faux, je me suis redressé.

La pensée est le droit sévère de la vie.

Dieu prend par la main l'homme enfant, et le convie

A la classe qu'au fond des champs, au sein des bois,

Il fait dans l'ombre à tous les êtres à la fois.

J'ai pensé. J'ai rêvé près des flots, dans les herbes,

Et les premiers courroux de mes odes imberbes

Sont d'eux-mêmes en marchant tombés derrière moi.

La nature devient ma joie et mon effroi;

Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre,

Marquis, je m'échappais et j'apprenais à lire

Dans cet hiéroglyphe énorme: l'univers.

Oui, j'allais feuilleter les champs tout grands ouverts;

Tout enfant, j'essayais d'épeler cette bible

Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible:

Livre écrit dans l'azur, sur l'onde et le chemin,

Avec la fleur, le vent, l'étoile; et qu'en sa main

Tient la création au regard de statue;

Prodigieux poëme où la foudre accentue

La nuit, où l'océan souligne l'infini.

Aux champs, entre les bras du grand chêne béni,

J'étais plus fort, j'étais plus doux, j'étais plus libre;

Je me mettais avec le monde en équilibre;

Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui,

Si c'est Non que dit l'ombre à l'astre qui dit Oui;

Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres

Qu'écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres;

J'ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté;

Et j'ai dit:--Texte: Dieu; contre-sens: royauté.--


La nature est un drame avec des personnages:

J'y vivais: j'écoutais, comme des témoignages,

L'oiseau, le lys, l'eau vive et la nuit qui tombait.

Puis je me suis penché sur l'homme, autre alphabet.


Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste,

Triomphant; je n'avais qu'une soif: être juste;

Comme on arrête un gueux volant sur le chemin,

Justicier indigné, j'ai pris le coeur humain

Au collet, et j'ai dit: Pourquoi le fiel, l'envie,

La haine? Et j'ai vidé les poches de la vie.

Je n'ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui.

J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire: Il m'a nui!

Le vrai boitant; l'erreur haute de cent coudées;

Tous les cailloux jetés à toutes les idées.

Hélas! j'ai vu la nuit reine, et, de fers chargés,

Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb; les préjugés

Sont pareils aux buissons que dans la solitude

On brise pour passer: toute la multitude

Se redresse et vous mord pendant qu'on en courbe un.

Ah! malheur à l'apôtre et malheur au tribun!

On avait eu bien soin de me cacher l'histoire;

J'ai lu; j'ai comparé l'aube avec la nuit noire

Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélemy;

Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi,

Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore,

C'est la lueur de sang qui se mêle à l'aurore.

Les Révolutions, qui viennent tout venger,

Font un bien éternel dans leur mal passager.

Les Révolutions ne sont que la formule

De l'horreur qui, pendant vingt règnes s'accumule.

Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs;

Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l'homme en pleurs

Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age,

Du midi dans le nord formidable engrenage;

Quand l'histoire n'est plus qu'un tas noir de tombeaux,

De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux;

Quand le pied des méchants règne et courbe la tête

Du pauvre partageant dans l'auge avec la bête;

Lorsqu'on voit aux deux bouts de l'affreuse Babel

Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel;

Quand le harem est prince et l'échafaud ministre;

Quand toute chair gémit; quand la lune sinistre

Trouve qu'assez longtemps l'herbe humaine a fléchi,

Et qu'assez d'ossements aux gibets ont blanchi;

Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte,

Depuis dix-huit cents ans, dans l'ombre qui l'écoute;

Quand l'ignorance a même aveuglé l'avenir;

Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,

L'espérance n'est plus que le tronçon de l'homme;

Quand partout le supplice à la fois se consomme,

Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,

Alors, subitement, un jour, debout, debout!

Les réclamations de l'ombre misérable,

La géante douleur, spectre incommensurable,

Sortent du gouffre; un cri s'étend sur les hauteurs;

Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs;

Tout le bagne effrayant des parias se lève;

Et l'on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,

Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,

Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement!

Dieu dit au peuple: Va! l'ardent tocsin qui râle,

Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale

L'église et son clocher, le Louvre et son beffroi;

Luther brise le pape et Mirabeau le roi!

Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent.

Oh! l'heure vient toujours! des flots sourds au loin roulent.

À travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,

L'écume, et les sommets qui deviennent écueils,

Les siècles devant eux poussent, désespérées,

Les révolutions, monstrueuses marées,

Océans faits des pleurs de tout le genre humain.


V


Ce sont les rois qui font les gouffres; mais la main

Qui sema ne veut pas accepter la récolte,

Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte.


Voilà ce que m'apprit l'histoire. Oui, c'est cruel,

Ma raison a tué mon royalisme en duel.

Me voici jacobin. Que veut-on que j'y fasse?

Le revers du louis dont vous aimez la face,

M'a fait peur. En allant librement devant moi,

En marchant, je le sais, j'afflige votre foi,

Votre religion, votre cause éternelle,

Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle,

Et dans vos bons vieux os, faits d'immobilité,

Le rhumatisme antique appelé royauté.


Je n'y puis rien. Malgré menins et majordomes,

Je ne crois plus aux rois, propriétaires d'hommes;

N'y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis.

Marc-Aurèle écrivait: «Je me trompai jadis;

Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage,

Mes erreurs d'autrefois me barrer le passage.»

Je ne suis qu'un atome et je fais comme lui;

Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui,

Qu'une idée en l'esprit: servir la cause humaine.

La vie est une cour d'assises; on amène

Les faibles à la barre accouplés aux pervers.

J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers

Plaidé pour les petits et pour les misérables,

Suppliant les heureux et les inexorables;

J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,

Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,

Le laquais, le forçat et la prostituée;

Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée,

Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or,

Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor.

Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,

Tendre, et j'ai demandé la grâce universelle;

Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi,

Tandis qu'en bas peut-être on me disait: Merci,

J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées,

L'applaudissement fauve et sombre des huées;

J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant;

J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant;

J'allais criant: Science! écriture! parole!

Je voulais résorber le bagne par l'école;

Les coupables pour moi n'étaient que des témoins.

Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins

Que le front de Paris la tiare de Rome.

J'ai vu l'esprit humain libre, et le coeur de l'homme

Esclave; et j'ai voulu l'affranchir à son tour,

Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour.

Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide,

J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide;

Et me voilà; marchant toujours, ayant conquis,

Perdu, lutté, souffert.--Encore un mot, marquis,

Puisque nous sommes là causant entre deux portes.

On peut être appelé renégat de deux sortes:

En se faisant païen, en se faisant chrétien.

L'erreur est d'un aimable et galant entretien.

Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.

La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,

Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revêt,

On la trahit, devient le spectre du chevet.

L'une est la harengère, et l'autre est l'euménide.

Et ne nous fâchons point. Bonjour, Épiménide.


Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient

Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,

Use à tout ressaisir ses ongles noirs; fait rage;

Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,

Vomit sa vieille nuit, crie: À bas! crie: À mort!

Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.

L'avenir souriant lui dit: Passe, bonhomme.


L'immense renégat d'Hier, marquis, se nomme

Demain; mai tourne bride et plante là l'hiver;

Qu'est-ce qu'un papillon? le déserteur du ver;

Falstaff se range? il est l'apostat des ribotes;

Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes;

Ah! le doux renégat des haines, c'est l'amour.

À l'heure où, débordant d'incendie et de jour,

Splendide, il s'évada de leurs cachots funèbres,

Le soleil frémissant renia les ténèbres.


O marquis peu semblable aux anciens barons loups,

O Français renégat du Celte, embrassons-nous.

Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire.


VI


Rien, au fond de mon coeur, puisqu'il faut le redire,

Non, rien n'a varié; je suis toujours celui

Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui,

Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,

Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.

Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.

Seulement, un matin, mon esprit s'envola,

Je vis l'espace large et pur qui nous réclame;

L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme.

Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.

L'histoire m'apparut, et je compris la loi

Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche,

Et montant l'escalier immense marche à marche.

Je restai le même oeil, voyant un autre ciel.

Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel

Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles?

Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles

Dans mon coeur frémissant, à ce cri: Liberté!

L'oeil de cet homme a plus d'aurore et de clarté,

Tant pis! prenez-vous-en à l'aube solennelle.

C'est la faute au soleil et non à la prunelle.

Vous dites: Où vas-tu? Je l'ignore; et j'y vais.

Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais.

J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière;

Et cela me suffit; je brise la barrière.

Je vois, et rien de plus; je crois, et rien de moins.

Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins.

Les hommes du passé, les combattants de l'ombre,

M'assaillent; je tiens tête, et sans compter leur nombre,

À ce choc inégal et parfois hasardeux.

Mais Longwood et Goritz 1 m'en sont témoins tous deux,

Jamais je n'outrageai la proscription sainte.

Le malheur, c'est la nuit; dans cette auguste enceinte,

Les hommes et les cieux paraissent étoilés.

Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés.

Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,

Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe;

J'ai toujours consolé qui s'est évanoui;

Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.

Ma mère aussi le sait! et de plus, avec joie,

Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie;

Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.

Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai;

Aimons! servons! aidons! luttons! souffrons! Ma mère

Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère;

Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,

Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers,

Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure

De ce grand lendemain: l'humanité meilleure!

Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,

Rien de ce but profond ne distraira mon coeur,

Ma volonté, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme!

O saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme!


Oh! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront,

La conscience en moi ne baissera le front;

Elle marche, sereine, indestructible et fière;

Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière,

À travers mon destin, quel que soit le moment,

Quel que soit le désastre ou l'éblouissement,

Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte,

Dans l'aube, dans la nuit, l'oeil de ma mère morte!


Paris, juin 1846.

Note 1: (retour) On n'a rien changé à ces vers, écrits en 1846. Aujourd'hui, l'auteur eût ajouté Claremont.

ÉCRIT EN 1855

J'ajoute un post-scriptum après neuf ans. J'écoute:

Êtes-vous toujours là? Vous êtes mort sans doute,

Marquis; mais d'où je suis on peut parler aux morts.

Ah! votre cercueil s'ouvre:--Où donc es-tu?--Dehors.

Comme vous.--Es-tu mort?--Presque. J'habite l'ombre;

Je suis sur un rocher qu'environne l'eau sombre,

Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé,

Où s'assied, ruisselant, le blême naufragé.

--Eh bien, me dites-vous, après?--La solitude

Autour de moi toujours a la même attitude;

Je ne vois que l'abîme, et la mer, et les cieux,

Et les nuages noirs qui vont silencieux;

Mon toit, la nuit, frissonne, et l'ouragan le mêle

Aux souffles effrénés de l'onde et de la grêle;

Quelqu'un semble clouer un crêpe à l'horizon;

L'insulte bat de loin le seuil de ma maison;

Le roc croule sous moi dès que mon pied s'y pose;

Le vent semble avoir peur de m'approcher, et n'ose

Me dire qu'en baissant la voix et qu'à demi

L'adieu mystérieux que me jette un ami.

La rumeur des vivants s'éteint diminuée.

Tout ce que j'ai rêvé s'est envolé, nuée!

Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul,

Je regarde tomber l'infini, ce linceul.--

Et vous dites:--Après?--Sous un mont qui surplombe,

Près des flots, j'ai marqué la place de ma tombe;

Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu'on entend;

Tout est horreur et nuit.--Après?--Je suis content.


Jersey, janvier 1855.


IV

La source tombait du rocher

Goutte à goutte à la mer affreuse.

L'Océan, fatal au nocher,

Lui dit: «Que me veux-tu, pleureuse?


«Je suis la tempête et l'effroi;

Je finis où le ciel commence.

Est-ce que j'ai besoin de toi,

Petite, moi qui suis l'immense?»


La source dit au gouffre amer:

«Je te donne, sans bruit ni gloire,

Ce qui te manque, ô vaste mer!

Une goutte d'eau qu'on peut boire.»


Avril 1854.


V

À MADEMOISELLE LOUISE B.

Ô vous l'âme profonde! ô vous la sainte lyre!

Vous souvient-il des temps d'extase et de délire,

Et des jeux triomphants,

Et du soir qui tombait des collines prochaines?

Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chênes

Et des petits enfants?


Et vous rappelez-vous les amis et la table,

Et le rire éclatant du père respectable,

Et nos cris querelleurs,

Le pré, l'étang, la barque, et la lune, et la brise,

Et les chants qui sortaient de votre coeur, Louise,

En attendant les pleurs!


Le parc avait des fleurs et n'avait pas de marbres.

Oh! comme il était beau, le vieillard sous les arbres!

Je le voyais parfois

Dès l'aube sur un banc s'asseoir tenant un livre;

Je sentais, j'entendais l'ombre autour de lui vivre

Et chanter dans les bois!


Il lisait, puis dormait au baiser de l'aurore;

Et je le regardais dormir, plus calme encore

Que ce paisible lieu,

Avec son front serein d'où sortait une flamme,

Son livre ouvert devant le soleil, et son âme

Ouverte devant Dieu!


Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'érable,

Les oiseaux admiraient sa tête vénérable,

Et, gais chanteurs tremblants,

Ils guettaient, s'approchaient, et souhaitaient dans l'ombre

D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre,

Un de ses cheveux blancs!


Puis il se réveillait, s'en allait vers la grille,

S'arrêtait pour parler à ma petite fille,

Et ces temps sont passés!

Le vieillard et l'enfant jasaient de mille choses ...

Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses,

Que vous refleurissez!


Avez-vous bien le coeur, ô roses, de renaître

Dans le même bosquet, sous la même fenêtre?

Où sont-ils, ces fronts purs?

N'était-ce pas vos soeurs, ces deux âmes perdues

Qui vivaient, et se sont si vite confondues

Aux éternels azurs!


Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles,

Ô roses, n'allaient pas réjouir vos corolles

Dans l'air silencieux,

Et ne s'ajoutaient pas à vos chastes délices,

Et ne devenaient pas parfums dans vos calices,

Et rayons dans vos cieux?


Ingrates! vous n'avez ni regrets, ni mémoire.

Vous vous réjouissez dans toute votre gloire;

Vous n'avez point pâli.

Ah! je ne suis qu'un homme et qu'un roseau qui ploie

Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d'une joie

Faite de tant d'oubli!


Oh! qu'est-ce que le sort a fait de tout ce rêve?

Où donc a-t-il jeté l'humble coeur qui s'élève,

Le foyer réchauffant,

Ô Louise, et la vierge, et le vieillard prospère,

Et tous ces voeux profonds, de moi pour votre père,

De vous pour mon enfant!


Où sont-ils, les amis de ce temps que j'adore?

Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux qui ne sont pas encore

Tombés au flot sans bords;

Eux, les évanouis, qu'un autre ciel réclame,

Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme,

Mais pas plus que les morts!


Quelquefois, je voyais, de la colline en face,

Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n'efface!

Et j'entendais leurs chants;

Ému, je contemplais ces aubes de moi-même

Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême

Des vallons et des champs!


Ils couraient, s'appelaient dans les fleurs; et les femmes

Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes;

Et tu riais, Armand!

Et, dans l'hymen obscur qui sans fin se consomme,

La nature sentait que ce qui sort de l'homme

Est divin et charmant!


Où sont-ils? Mère, frère, à son tour chacun sombre.

Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs! même ombre!

Ô jours trop tôt décrus!

Ils vont se marier; faites venir un prêtre;

Qu'il revienne! ils sont morts. Et, le temps d'apparaître,

Les voilà disparus!


Nous vivons tous penchés sur un océan triste.

L'onde est sombre. Qui donc survit? qui donc existe?

Ce bruit sourd, c'est le glas.

Chaque flot est une âme; et tout fuit. Rien ne brille.

Un sanglot dit: Mon père! un sanglot dit: Ma fille!

Un sanglot dit: Hélas!


Marine-Terrace, juin 1855.