Du moment qu'il fut constaté pour moi qu'il y avait une place qu'il ne refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-être même il finirait par les solliciter. Je dis à ma mère que nous ne devions plus chercher à exercer une influence qui ne ferait que gêner mon père; elle fut d'autant plus facile à persuader qu'elle-même n'avait pas de répugnance pour une grande ambassade.
Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la décision de mon père; il avait une haute estime pour ses talents, sa probité, sa sagacité, et il désirait vivement lui voir prendre de l'influence. Leurs âges étaient semblables; le cardinal n'admettait pas que ce fût celui où l'ambition se devait arrêter, et lui-même fournissait la preuve de l'utilité qu'une saine judiciaire pouvait exercer, car, dans ces premiers moments, il arrêta toutes les extravagances longuement méditées par le clergé resté à l'étranger. Il venait fréquemment chez moi sans y être constamment établi comme à son dernier séjour; les affaires le réclamaient.
Je n'ai rien à rabattre de l'opinion que je m'étais formée de sa capacité et de sa sagesse. Quelque temps après, il se rendit à Londres, pendant le séjour que les souverains alliés faisaient dans cette capitale; et, grâce à l'esprit de convenance qui dirigeait ses actions, il réussit à y conserver toute la dignité de sa position et de son caractère, sans choquer les habitudes du pays où le peuple conservait encore des préventions extrêmement hostiles au papisme.
Séance royale. Nomination de pairs. — Mon père accepte l'ambassade de Turin. — Motifs qui le décident. — Madame et mademoiselle de Staël. — Monsieur de La Bédoyère. — Maladie de Monsieur. — Le chevalier de Puységur. — Le pavillon de Marsan. — Maintien des dames anglaises. — La comtesse de Nesselrode. — La princesse Wolkonski. — Mon frère obtient un grade. — La comtesse de Châtenay.
Après avoir livré au public la déclaration de Saint-Ouen, il s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les réflexions fussent venues, soit qu'on eût adopté celles qui avaient été suggérées, on commençait à trouver les concessions bien larges.
Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment que les barrières étaient des appuis; la Cour craignait qu'elles ne fussent des obstacles. En supposant qu'il fût sage de ne pas inonder de trop de liberté un pays tenu depuis longtemps sous une sévère contrainte, c'était en tout cas une grande faute de nommer, pour rédiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur répugnance pour un gouvernement représentatif: le chancelier Dambray, monsieur Ferrand et l'abbé de Montesquiou.
Ils se sont vantés alors et ont avoué depuis qu'elle n'était, à leurs yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver à l'ancien régime ou plutôt à la monarchie absolue. Car les institutions créées par le temps, les usages et les mœurs, qui formaient des obstacles insurmontables à l'arbitraire, avaient été emportées dans la tourmente révolutionnaire. Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France prit leur œuvre au sérieux, et elle l'a bien prouvé.
Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages redevenus nouveaux par une longue désuétude.
Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix imposante, par les mots de mon chancelier vous dira le reste, un sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime. Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet avec un ton si parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne pus m'empêcher de dire à mes voisins:
«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul, dégagés de la reconnaissance.»
On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le comte Charles de Damas, déjà nommé commandant d'une des compagnies rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la comtesse Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la plus forcenée, me disait-elle:
«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant d'hésitation.»
Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri de haro.
La charte promulguée, les souverains étrangers partirent.
Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur la liste du Moniteur, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était, il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une pareille liste.
Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens auxquels il serait possible de confier des pouvoirs larges et véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions, monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père.
Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition.
Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement à Londres, attendu que monsieur de la Châtre était incapable de s'y maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que Turin, étant regardé comme ambassade de famille, assurait de droit le cordon bleu. Or, mon père a toujours désiré cette décoration par-dessus toute chose, tant les idées conçues au début de la vie laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingués! Être chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde. Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait été ministre, à la première promotion il y aurait été compris.
Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les impressions de jeunesse restent gravées dans l'esprit. Mon père avait été nommé commissaire français pour régler les limites après le traité de paix. Cette besogne était peu agréable; il le sentait vivement. Ses collègues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient des formes charmantes; le baron de Humboldt et sir Charles Stewart déguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de ces transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est toujours un terrain très pénible pour le plus faible. Mon père s'en tira aussi bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit plusieurs fois et lui témoigna sa satisfaction.
Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout droit. Ma mère était furieuse, moi très désolée, mon frère contrarié; enfin mon père se décida à céder à nos vœux. Il alla chez le Roi et lui représenta qu'ayant refusé l'ambassade de Vienne il serait trop inconséquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui répondit que cela était bien différent, qu'il comprenait sa résistance pour Vienne mais que le roi de Sardaigne était son beau-frère; et ce singulier argument parut concluant à mon père. Le Roi, qui tenait à le décider, lui ayant dit qu'il était disposé à lui accorder ce qui pouvait lui être agréable comme grâce et marque de contentement et de satisfaction, mon père inventa de lui demander l'entrée du cabinet, ce qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de réception dans une salle plutôt que dans une autre.
C'est nanti de ces deux résultats d'une longue conférence que mon père revint, très enchanté, nous dire qu'il n'avait pu résister plus longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et après qu'il eut accepté, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour Londres et le cordon bleu.
Je ne puis assez répéter que mon père est l'homme du sens le plus droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie jamais rencontré, et pourtant il cédait là à des séductions qui n'auraient exercé aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq ans de moins. Quant à moi, je marchais d'étonnement en étonnement sans faire de progrès dans l'art du courtisan.
Cette nomination nous ramena de la campagne où nous avions été nous reposer d'un hiver et d'un printemps si agités. Ma mère avait fait une chute qui l'empêchait de remuer, de sorte que tous les embarras des préparatifs de départ tombèrent sur moi. Ces soins matériels, joints au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbèrent tellement que je ne m'occupai guère des affaires publiques et qu'elles se présentent moins nettement à ma mémoire. Mais je retrouve encore quelques faits particuliers dans mes souvenirs.
Madame de Staël arriva peu après le Roi. Son bonheur de se retrouver à Paris était encore accru par la joie qu'elle éprouvait à se parer de la jeune beauté de sa charmante fille.
Malgré des cheveux d'une couleur un peu hasardée et quelques taches de rousseur, Albertine de Staël était une des plus ravissantes personnes que j'aie jamais rencontrées, et sa figure avait quelque chose d'angélique, de pur et d'idéal que je n'ai vu qu'à elle. Sa mère en était heureuse et fière; elle pensait à la marier; les prétendants ne tardèrent pas à se présenter.
Madame de Staël avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle saurait bien forcer sa fille à faire un mariage d'inclination; et je crois bien qu'elle a employé l'empire qu'elle avait sur elle à diriger son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore par des qualités plus personnelles que le duc de Broglie a justifié la préférence qui lui fut accordée; au reste, j'anticipe sur les événements, car ce mariage n'eut lieu que l'année suivante.
La haine qu'elle portait à Bonaparte avait rendu madame de Staël très royaliste; elle s'émerveillait elle-même de n'être pas dans l'opposition. Toutefois, la supériorité de son esprit ne lui permettait pas de tomber dans notre absurde intolérance. Je la voyais souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon cœur; mais, chez elle, j'étais souvent scandalisée des propos de son cercle. Elle admettait toutes les opinions et tous les langages, quitte à se battre à outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais elle finissait toujours par une passe à armes courtoises, ne voulant priver son salon d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait y apporter de la variété.
Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre expression de coterie, que c'était par trop fort.
Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin. Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée, malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire. Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.
Monsieur tomba dangereusement malade et son état causa l'inquiétude la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la partageai très sincèrement. Il fut rendu à nos vœux; hélas! ce n'était ni pour son bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa convalescence à Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire notre cour; il fut très gracieux et très causant; il nous montrait les élégances de Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant qu'on ne pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le mobilier. La longue privation de ces magnificences royales les lui faisait apprécier davantage.
Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid, guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après, qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon.
Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur d'autres routes, il en trouverait davantage, mais le chevalier nous arrêta tout court:
«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas verte.
«—Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?
«—Elle est brune.
«—Quand elle est brûlée du soleil.
«—Non, toujours.»
Je ne pus m'empêcher de rire et de dire:
«Voilà un singulier renseignement donné à un étranger par un français.»
Le chevalier reprit aigrement:
«Je ne suis pas français, madame, je suis du pavillon de Marsan.»
Hélas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes, de tous ses malheurs.
Le chevalier de Puységur est l'homme que j'ai vu le plus complètement affecté du regret d'avoir perdu les avantages d'une très agréable figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je sache, ne l'a portée à ce point. Il était devenu complètement insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses bonnes façons, son esprit et sa grâce en recherchaient vainement quelque trace. Son âpreté était devenue extrême; il aurait voulu accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gré à Monsieur d'avoir supporté ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincère dévouement.
Nota.—Bien des années plus tard, et au delà de l'époque où je compte arrêter ces écrits, en avril 1832, pendant le plus fort de la désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai un matin chez la duchesse de Laval; le duc de Luxembourg, son frère, et le duc de Duras s'y trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron Pasquier, qui y avait assisté, le récit de la mort de monsieur Cuvier, tombé victime du fléau qui décimait la capitale. Il avait témoigné à cet instant suprême de toute la hauteur de son immense distinction intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et m'avait fait partager son impression.
J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je répétai les détails que je venais d'apprendre. Les deux ducs écoutaient négligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur de Duras lui demanda à mi-voix:
«Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier?
«—C'est un de ces monsieur du jardin du Roi», reprit l'autre.
L'illustre Cuvier est un des monsieur du jardin du Roi! Je demeurai confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg! L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.—
Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui venaient de s'écouler, sans aucune communication avec le continent, leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans leurs propres colonies.
Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine tradition de l'urbanité de mœurs des femmes françaises et s'étaient persuadées qu'elle était accompagnée de façons libres. Or, c'est ce qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui nous étonnait fort.
Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la Révolution, lorsque les mœurs étaient beaucoup moins bonnes, les formes extérieures étaient encore plus rigoureuses.
Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie femme, qui affichait dès lors ses prétentions au cœur du duc de Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à un groupe formé exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite console, y poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y rester assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne couvraient guère plus bas que les genoux.
Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement réservées.
Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode; celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.
La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef. Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.
Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. Cette princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui parla de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce qui était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle regrettait que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui empêchait d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne manquerait pas de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une tendresse excessive.
Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet, peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays. Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.
Mon père était tellement blessé de cette folie qu'il n'avait pas voulu solliciter pour son fils. Ma mère n'entra pas dans cette idée gouvernementale. Mon frère fut enchanté d'obtenir un grade et moi de le lui voir.
La répugnance de Madame à parler de ses parents me rappelle une circonstance assez bizarre. La comtesse de Châtenay avait été souvent menée par sa mère, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque toutes deux étaient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita avec une familière bonté; elle la reçut plusieurs fois en particulier. Un matin elle lui dit:
«Votre père est mort jeune?
«—Oui, Madame.
«—Où l'avez-vous perdu?»
Madame de Châtenay hésita un moment puis reprit:
«Hélas! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.»
Madame fit un mouvement en arrière, comme si elle avait marché sur un aspic; un instant après, elle congédia madame de Châtenay; et, à dater de ce jour, non seulement elle ne lui a pas conservé ses anciennes bontés mais elle la traitait plus mal que personne et évitait de lui parler toutes les fois que cela était possible. Je ne cherche pas à expliquer le sentiment qui lui dictait cette conduite, car je ne le devine pas; je me borne à être fidèle narrateur.
Madame la duchesse douairière d'Orléans. — Monsieur de Follemont. — Monsieur le duc d'Orléans. — Mademoiselle. — Madame la duchesse d'Orléans. — Scène à Hartwell. — Monsieur le duc d'Orléans refuse une place à mon frère. — Monsieur de Talleyrand part pour le congrès de Vienne. — Madame de Talleyrand. — La princesse de Carignan. — Les deux princes de Carignan.
Aussitôt après la Restauration, madame la duchesse d'Orléans douairière quitta Barcelone et s'établit à Paris. Elle accueillit mes parents avec ses anciennes et familières bontés. Nous y allions souvent; son âge ne laissait aucune place au scandale dont son entourage aurait pu faire naître la pensée.
Elle était totalement subjuguée par un nommé Rozet, ancien conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait accompagnée en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les manières et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il était tellement le maître chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard, nous vîmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il était l'époux depuis trente ans.
Quoi qu'il en soit, la princesse était complètement sous sa tutelle. Elle n'avait d'autre volonté que la sienne et le comblait de soins exagérés et puérils jusqu'au ridicule. Il était excessivement gourmand et elle s'inquiétait, tout à travers la table, de lui faire renvoyer la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait elle-même son café, s'occupait de préparer sa partie et de le faire asseoir du côté où il ne venait aucun vent, «c'est la place de monsieur de Follemont», disait-elle, et elle faisait lever quiconque s'y serait placé. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour rendre ostensibles des attentions poussées jusqu'à la niaiserie. Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de Follemont lui avait rendus au péril de ses jours, circonstance fort contestée par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse croyait sincèrement.
Tout ce qui composais la Maison honorifique était bien forcé de se plier à la suprématie de monsieur de Follemont, mais c'était en clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dépensant beaucoup d'argent, il tenait l'établissement sur le pied le plus bourgeois et le moins agréable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il volât madame la duchesse d'Orléans. Il administrait mal parce qu'il n'avait aucune idée de conduire un pareil revenu et ne savait pas tenir, ce qui aurait dû être, un grand état. Mais il n'avait pas d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orléans comme son propre patrimoine et ne songeait pas à en rien soustraire. Il n'a laissé aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que monsieur le duc d'Orléans lui a continuée après la mort de sa mère:
On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orléans n'attirait pas beaucoup la foule: il était pénible pour les personnes attachées de cœur à cette princesse et à sa maison. Mes parents étaient de ce nombre. Mon père persista longtemps à y aller souvent, mais, petit à petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on eût pour la princesse, ce rôle n'était pas admissible.
Je fus présentée à madame la duchesse de Bourbon. Je ne saurais dire par quel hasard je n'y suis jamais retournée depuis cette première visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait tous les jours et avait une maison très agréable.
Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque, rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans, de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était grosse du duc de Nemours.
Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier, aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang.
Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta était parti d'une batterie commandée par son frère, officier d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à l'autre.
Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles s'étaient réfugiées dans un couvent.
Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit, l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle, l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en Hongrie où elles séjournèrent quelque temps.
Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus quittée.
On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment été destinée à monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de se conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit avec ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une des demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries inconvenantes et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la jeune princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit une lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue plusieurs fois.
Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone.
Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après, les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans installait sa famille au Palais-Royal.
Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque jour, en lui voyant exercer toutes les vertus, ornées de toute les grâces qui peuvent les décorer.
Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide, grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que, pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à l'influence de ce regard.
Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance qu'elle éprouvait pour le frère et la sœur.
J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses appartements.
Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné, embarrassé, resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler, il lui parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir de repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à monsieur le duc d'Orléans de ces palpitations auxquelles elle était sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner.
Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part ni d'autre.
La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans. Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, ma vraie cousine.
Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent; elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce n'était pas tout à fait la vérité. La voici:
Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou trois personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin de chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison de gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il avait le coup d'œil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais affirmer.
Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans, sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.
Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route.
S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château, il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains justifiaient celle du ministre des affaires étrangères.
J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux.
Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de fauteuils, faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande beauté décoraient sa bêtise d'assez de dignité.
Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui peint cette courtisane devenue si grande dame.
Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention. La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à ses autres avantages.
Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ, Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été inventé, et avec moins d'innocence, naked and not ashamed. Le souper s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour l'Égypte. Ceci se passait en 1787.
En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me dit-il, entre cette visite et celle que j'ai faite précédemment à madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous raconter ma dernière et ma seule entrevue avec elle.»
Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle placé derrière ma chaise:
«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!»
Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait été impossible de conserver notre sérieux.
Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires à des boucles d'oreilles de perle:
«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!»
Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme.
J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le rendez-vous avait été donné dans une maison de campagne aux environs de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment.
Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour, elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été expulsée de sa maison.
Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.
Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne, mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.
Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La princesse de Lamballe, sa sœur, en avait été désolée, courroucée, et la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.
La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé secrètement un monsieur de Montléard dont elle avait plusieurs enfants qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en 1812, une grande belle fille de quinze ans, très simple, très naturelle, très bonne enfant. Le fils, dont l'enfance avait été négligée jusqu'à l'abandon, après avoir polissonné à Paris avec tous les petits garçons du quartier, était depuis quelques mois dans une pension à Genève où le roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour l'établir à Turin. Il était devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et son frère étant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait héritier présomptif de la Couronne.
Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.
La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un embarras continuel pour son fils et pour la France qui se déclarait en sa faveur.
L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui, à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage disproportionné du comte de Villefranche.
Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à l'ennui qui m'attendait à Turin.
Nous partîmes au commencement d'octobre.
I
Note du marquis d'Osmond, pour être remise à l'archevêque de Sens, en mai 1788.
J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de scélérats et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés. Ils en convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable et en étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de 1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée.
Je fais transcrire ici[1] une note toute entière de la main de mon père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du XVIIIe siècle était esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document, il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.