Le maréchal lui répondit que sa position était changée, que ses camarades étaient chargés d'une communication à laquelle il s'associait entièrement et que tout ce qui s'était passé entre eux jusque-là devait être regardé comme nul et non avenu. Le prince de Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils entrèrent ensemble dans le salon, à l'étonnement des autres maréchaux. Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulagé par cette explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Régence. Il n'y avait pas grand mérite car, assurément, c'était bien leur propre cause que les maréchaux plaidaient en ce moment.
À cette conférence impérialiste, l'empereur Alexandre en fit succéder une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les Bonaparte dans la première et contre les Bourbons dans la seconde, se persuadant qu'il agissait avec grande impartialité. Après le conseil, qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer les envoyés de Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses alliés, et les remit à neuf heures du matin pour obtenir une réponse. On a prétendu qu'il avait déjà connaissance du mouvement d'Essonnes; cela paraît impossible. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'en donna aucun avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prêtés à lui et aux autres maréchaux vis-à-vis de Marmont sont complètement faux.
Les maréchaux se rendirent chez le maréchal Ney pour y attendre l'heure fixée par l'Empereur. Ils y déjeunaient lorsqu'on vint avertir le maréchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra pâle comme la mort; le maréchal Macdonald lui demanda ce qu'il y avait:
«C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les généraux veulent mettre mon corps d'armée en mouvement; mais ils ont promis de m'attendre et j'y cours pour tout arrêter.»
Pendant ces rapides paroles, il rattachait son sabre et prenait son chapeau. L'aide de camp était Fabvier: il racontait qu'à peine les maréchaux avaient quitté Essonnes, l'empereur Napoléon avait fait demander Marmont; un second, puis un troisième message l'avaient mandé à Fontainebleau, ce dernier portait l'ordre au général commandant de se rendre chez l'Empereur si le maréchal était encore absent.
Les généraux, inquiets de leur position, se persuadèrent que l'Empereur avait eu connaissance des paroles échangées avec l'ennemi. La crainte s'était emparée d'eux et ils avaient cherché leur salut personnel dans l'exécution du mouvement que Marmont avait formellement défendu en partant pour Paris. Le maréchal se jeta dans une calèche qui se trouvait tout attelée dans la cour du maréchal Ney. À la barrière, on lui refusa le passage; il fallut retourner à l'état-major de la place; on le renvoya au gouverneur de la ville. Bref, il perdit assez de temps à se procurer un passeport pour qu'il arrivât un second aide de camp, le colonel Denis. Il annonça que, malgré la parole donnée à Fabvier de l'attendre, les chefs avaient mis la troupe en route dès qu'il avait été parti, que lui, Denis, l'avait accompagnée jusqu'à la Belle-Épine, qu'elle y avait pris la route de Versailles où elle devait être près d'arriver, le mal était fait et irréparable.
Le maréchal Marmont resta à Paris; il y apprit la fureur de son corps d'armée lorsqu'il avait su pour quelle cause il se trouvait à Versailles. Il s'y rendit immédiatement; la troupe en était déjà partie, en pleine révolte pour retourner à Fontainebleau. Il courut après elle, l'arrêta, la harangua, la persuada et la ramena à Versailles, ayant fait en cette circonstance une des actions les plus énergiques, les plus difficiles et les plus hardies qui se puissent tenter.
Voilà la vérité exacte que j'ai pu recueillir en constatant tous les faits sur la défection de Marmont. On voit qu'elle se borne à avoir entamé des négociations à l'insu de l'Empereur.
Pour être complètement impartiale, j'avouerai qu'il a eu d'autres torts. Le maréchal Marmont est le type du soldat français; bon, généreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de s'enthousiasmer et le moins conséquent des hommes. Il agit toujours suivant l'impulsion du moment, sans réfléchir sur le passé, sans songer à l'avenir. Il se trouva placé sur un terrain où tout ce qui l'entourait applaudissait à l'action dont on le supposait l'auteur et lui en vantait l'importance. Partout il était salué du nom de Monk; on lui affirmait, en outre, que la résolution de ne transiger d'aucune sorte avec l'Empire était prise dès le premier jour, que la proclamation du 30 en faisait foi, que la démarche des maréchaux ne pouvait donc avoir de succès. Lui, d'une autre part, se disait que ses généraux n'avaient fait qu'exécuter ce qu'il leur avait proposé dans des circonstances restées les mêmes, puisque la Régence avait été refusée, qu'ainsi il serait peu généreux de les désavouer, etc. Enfin, à force de raisons, bonnes ou mauvaises, il en vint à se persuader qu'il devait assumer la responsabilité sur sa tête.
La convention avec le prince de Schwarzenberg fut rédigée le lendemain matin, signée, antidatée et envoyée au Moniteur. Non content de cela, le maréchal reçut une députation de la Ville de Paris qui le remerciait du service qu'il avait rendu. Il l'accueillit, et la harangue aussi bien que la réponse furent mises au Moniteur. Enfin il se donna, avec grand soin, toutes les apparences d'une trahison qu'il n'avait pas commise et à laquelle sa présence au milieu des maréchaux ajoutait un caractère de perfidie.
Il ne lui resterait aucune preuve de la vérité du récit que je viens de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses papiers, après la révolution de 1830, son aide de camp, monsieur de Guise, le même qui rédigea, en 1814, la convention antidatée avec le prince de Schwarzenberg, trouvât derrière un tiroir de secrétaire une vieille lettre toute chiffonnée. C'était celle par laquelle le général Bordesoulle lui annonçait le départ des troupes d'Essonnes, en lui demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait donnés, et lui expliquant que les appels trois fois réitérés de l'Empereur l'y avaient décidé.
Quoique le maréchal Marmont ait cruellement souffert des calomnies répandues sur son compte, une fois que l'enivrement où on le tenait fut cessé, il n'avait plus pensé à cette lettre et il en avait complètement oublié l'existence. Cela seul suffit à le peindre. Probablement ce document sera publié; je l'ai lu bien des fois.
Les maréchaux, chargés des propositions de Fontainebleau, se présentèrent à neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de Napoléon. Il fit valoir la défection qui commençait à s'établir dans l'armée française comme un argument péremptoire. Les maréchaux, qui en étaient restés sur la première nouvelle apportée par Fabvier, protestèrent de la fidélité de l'armée. L'Empereur sourit et leur dit que le corps de Marmont était en pleine marche pour se rendre à Versailles. Les maréchaux partirent sans avoir revu leur camarade Marmont. Ils ne trouvèrent plus trace de son corps d'armée sur la route de Fontainebleau.
Je me suis étendue sur ce récit, d'abord parce que les faits en ont été dénaturés par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai déjà indiquée, j'ai réuni tous les témoignages et tous les documents, et j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient coïncider entre eux pour ne rien avancer qui pût être disputé avec quelque ombre de fondement. Peut-être ai-je une connaissance plus nette et plus claire de cette affaire que le maréchal lui-même qui a commencé par la croire sincèrement un sujet d'éloge et ne s'est aperçu de son erreur que lorsqu'il a été assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort de trop les mépriser.
Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur à Fontainebleau, voyant le torrent de l'opinion populaire retourner en faveur du grand homme dont les malheurs rappelaient le génie, cherchèrent à cacher leur action derrière celle du duc de Raguse. L'amour-propre national préféra crier à la trahison plutôt que d'avouer des défaites, et il fut très promptement établi dans l'esprit du peuple que le duc de Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l'Empereur. L'un était aussi faux que l'autre.
Les maréchaux, de retour à Fontainebleau, arrachèrent par la violence l'abdication de l'Empereur; le maréchal Ney s'empressa d'en donner avis aux Alliés, et, au retour des envoyés de Fontainebleau à Paris, le maréchal Macdonald m'a raconté que les autres furent très étonnés d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son importante communication.
Il est temps de revenir à ce qui se passait de notre côté. Le lundi, je ne vis personne d'instruit des événements, mais, le mardi matin, on vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journée de la veille avait été bien hasardeuse. L'Empereur était entouré de gens qui commençaient à s'effrayer de la situation d'une armée dans une ville comme Paris. Les rapports des provinces occupées n'étaient point rassurants. Les populations, opprimées par les malheurs inhérents à la guerre, étaient prêtes à se soulever. Tout ce qui était autrichien n'avait d'oreille que pour écouter ces récits et de langue que pour les répéter.
Le prince de Schwarzenberg commençait à se reprocher la proclamation dont Pozzo lui avait escamoté la signature; évidemment il ne voulait pas prendre la responsabilité du séjour prolongé à Paris. Il s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse était, au su de tout le monde, complètement soumis à la volonté d'Alexandre; c'était donc d'elle seule que dépendaient de si grandes résolutions. On ne peut s'étonner qu'il fût agité ni blâmer ses hésitations. Elles furent telles que Pozzo crut la partie perdue pendant la fin du jour et la moitié de la nuit.
Le duc de Vicence, qui avait jusque-là vainement sollicité une audience, en obtint une fort longue. Celle des maréchaux ne le fut pas moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir à l'Empereur qu'on ne s'était autant compromis que sur un engagement signé de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne traiter, ni avec Napoléon, ni avec sa famille, le sort de tous les gens qui s'étaient confiés à sa parole devenait l'exil ou l'échafaud. Cette question de générosité personnelle eut beaucoup de prise sur lui.
Il était, a-t-il dit depuis, déjà décidé lorsqu'il renvoya les maréchaux à neuf heures du matin pour donner une réponse; il le laissa deviner à Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-être même à monsieur de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de s'être donné l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg.
Le mardi matin, toute hésitation avait disparu et nous l'apprîmes en même temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers étaient réels et personnels, car, à la façon dont nous étions compromis, nous n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre à la suite des bagages russes si les Alliés avaient remis le gouvernement entre les mains des bonapartistes. La Régence n'aurait été, au fond, qu'une transition pour revenir promptement au régime impérial.
Mes gens de Châtenay accoururent tout éplorés me dire qu'ils ne savaient plus que devenir: le maire était en fuite, l'adjoint caché dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait été occupée par un état-major qui, ayant trouvé la cave bonne, avait emporté tout le vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laissée complètement à sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivés de bonne humeur. Les détachements de toute arme, de toute nation s'y succédaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils avaient déjà appris à leurs dépens que les bavarois et les wurtembourgeois étaient les plus redoutables.
Mes relations russes me procurèrent facilement des sauvegardes. Le prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les établir à Châtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-même avec eux; ma calèche se trouvait ainsi escortée par ces habitants des steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais l'assistance qu'ils prêtaient à leurs petits chevaux en montant les côtes: ils appuyaient leur longue lance à terre, la plaçaient sous leur aisselle ou la tenaient à deux mains, comme un aviron, et poussaient dessus, la replaçant en avant à mesure qu'ils avançaient, à peu près comme on se sert en bateau d'un aviron.
Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopté la cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui longeait la route de Choisy à Versailles. Mais, ce matin-là même, cette décoration avait pensé les faire sabrer par des troupes françaises; c'était le corps de Marmont se rendant à Versailles. Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratégiques, je ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des troupes alliées. Cela me parut étrange et ne me fut expliqué qu'à mon retour à Paris.
Mes petits cosaques étaient munis d'une pancarte couverte de cachets et de signatures à l'aide de laquelle ils exorcisaient tous les démons qui, sous cinquante uniformes différents, se présentaient à nos portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres l'appuyaient en russe qu'il prodiguaient avec un degré de loquacité qui semblait étonner les soldats allemands presque autant que moi. Mais la pancarte décidait toujours la discussion en leur faveur; je les vis fonctionner plusieurs fois pendant le séjour de quelques heures que je fis à Châtenay.
J'y appris qu'en outre du vin mes hôtes avaient emporté toutes les couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs blessés et tous les lits de plumes, c'est-à-dire ils les avaient éventrés, en avaient secoué les plumes et, se trouvant ainsi possesseurs de grands sacs de coutil, ils étaient entrés en foule dans la pièce d'eau et les avaient remplis à la main du poisson qu'elle contenait.
Ce singulier genre de pêche m'a paru assez drôle pour être rapporté. Il est juste de dire qu'on a pillé seulement les maisons abandonnées par leurs gardiens et qu'on a incendié que celles où l'on a tenté une puérile résistance.
J'établis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le premier soir, tandis qu'elle préparait leur souper, son enfant encore au berceau se réveilla et se mit à crier; les cosaques parlèrent entre eux, l'un d'eux s'avança vers l'enfant, la pauvre mère tremblait, il le tira du lit, l'établit sur ses genoux devant le feu, lui réchauffa les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des discours, l'enfant leur sourit, et dès ce moment ils s'établirent ses bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient:
«Madame Marie, bon femme.»
Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle voulait vaquer aux soins du ménage.
Ils joignaient au goût pour les maillots celui des fleurs. Ils se promenaient des heures entières devant la serre, regardant à travers les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais ils ne touchaient à rien. Leur protection s'étendait sur tout le village, et, dès qu'un détachement s'en approchait, le cri de cosaques passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils étaient prêts à y répondre, aussi n'y eut-il aucune déprédation arrivée à Châtenay depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu à la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dénonciation de quelques-uns de mes voisins.
Mon père, je le dois avouer, ne souffrait peut-être pas assez de voir la cocarde tricolore abaissée mais, dès qu'il s'agissait du drapeau blanc, tout son patriotisme se réveillait avec exaltation. L'idée de voir monsieur le comte d'Artois faire son entrée dans Paris, uniquement entouré d'étrangers, le révoltait; il conçut la pensée de former une espèce de garde nationale à cheval, composée de nos jeunes gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de son impérial maître. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle était déjà en train.
Mon frère fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de Noailles. Mon père l'avait indiqué à lui et à ses camarades comme le plus convenable pour être leur capitaine; Charles de Noailles en fut enchanté et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent remercier mon père avec effusion. Mais, dès le lendemain, la guerre était au camp. Nous n'étions pas encore émancipés et déjà les ambitions de place se déployaient, et déjà les intrigues des courtisans agitaient leur esprit.
Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnèrent le signal. Quoique intimement liés avec les Noailles, ils s'élevèrent hautement contre le choix fait de Charles de Noailles, recherchèrent avec zèle tous les méfaits de son père, le prince de Poix, au commencement de la Révolution et cabalèrent pour empêcher qu'on ne se fît inscrire chez lui. Cela ralentit un peu le zèle; mais pourtant on finit par réunir cent cinquante jeunes gens qui s'équipèrent, s'armèrent, se montèrent en quatre jours de temps et furent prêts avant l'entrée de Monsieur.
À dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus été occupés que de leurs intérêts de fortune et d'avancement, que de faire dominer leurs prétentions sur celles des autres; et ils ont été un des grands obstacles à la dynastie qu'ils voulaient consacrer.
N'établissons pas que ces sentiments soient exclusifs à cette classe; ils appartiennent probablement à tous les hommes qui touchent au pouvoir. J'ai vu une seconde révolution faite par la bourgeoisie et, ainsi que dans celle dont le récit m'occupe en cet instant, dès le cinquième jour tous les sentiments généreux et patriotiques étaient absorbés par l'ambition et les intérêts personnels. Si nous savions au juste ce qu'il en a coûté à la volonté puissante de l'Empereur pour dominer les prétentions militaires après le dix-huit Brumaire, il est probable que nous retrouverions le même esprit d'intrigue et d'égoïsme.
Te Deum russe. — Mission à Hartwell. — Entrée de Monsieur. — On prend la cocarde blanche. — Le lieutenant général du royaume. — Le duc de Vicence. — Le général Owarow. — L'empereur Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. — Première réception de Monsieur. — Représentation à l'Opéra. — Attitude du parti émigré.
Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la place Louis XV pour y chanter un Te Deum. Je vis ce spectacle de chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours avant par les qui-vive des sentinelles, vibra de nouveau dans mon cœur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et, dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers.
J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres.
Ce jour-là, monsieur de Talleyrand pressa fort mon père de se rendre à Hartwell et d'y être porteur des paroles du gouvernement provisoire. Il refusa péremptoirement; cela me parut tout simple. J'étais si fort imbue de l'idée qu'il ne voudrait rien accepter; je lui avais si souvent entendu répéter que, lorsqu'on avait été vingt-cinq ans éloigné des affaires, on n'était plus propre à les faire que je ne formais aucun doute sur sa volonté d'en rester éloigné. Aussi, lorsque, dans les premières semaines, on le désignait comme devant être ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure qu'il repousserait toute offre quelconque.
Charles de Noailles fut envoyé, sur son refus. Je ne sais s'il crut l'avoir emporté sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais procédé, mais, depuis lors, il n'a plus été à son aise, ni familièrement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de duc de Mouchy.
Lorsque, depuis, mon père a consenti à rentrer dans les affaires, j'ai regretté qu'il n'eût pas accepté cette commission. Un homme sage, modéré, raisonnable et bon citoyen y aurait été plus propre qu'un homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon père n'était pas de l'étoffe dont on fait les favoris; son crédit, s'il en avait eu, aurait été de peu de durée, et il n'aurait pu rien faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la déclaration de Saint-Ouen. Elle était déjà bien nécessaire, lorsqu'elle parut, pour réparer le mal causé par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours été le fléau de sa famille et de son pays.
Je n'ai pas cherché à dissimuler le peu de considération que tout ce que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donné pour son caractère; cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son entrée à Paris, j'en éprouvai toute l'influence. Mon cœur battait, mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive, l'émotion la plus profonde.
Monsieur possédait à perfection l'extérieur et les paroles propres à inspirer de l'exaltation; gracieux, élégant, débonnaire, obligeant, désireux de plaire, il savait joindre la bonhomie à la dignité. Je n'ai vu personne avoir plus complètement l'attitude, les formes, le maintien, le langage de Cour désirables pour un prince. Ajoutez à cela une grande urbanité de mœurs qui le rendait charmant dans son intérieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il était susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde.
Peut-être faut-il en excepter monsieur de Rivière. Encore, lorsqu'il eut ouvertement affiché la dévotion et qu'il n'eut plus à s'épancher exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'être aussi tendre, jusqu'au moment où la nomination de monsieur de Rivière à la place de gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'était derechef dans un but de dévotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir de la Congrégation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci appartient à une autre époque.
Monsieur avait couché, la veille de son entrée à Livry, dans une petite maison appartenant au comte de Damas. C'est là que la garde nationale à cheval, nouvellement improvisée, alla l'attendre. Il employa toutes ses grâces à la séduire, et il n'en fallait pas tant dans la disposition où elle était, et lui distribua quelques pièces de ruban blanc qu'elle porta passé à la boutonnière. C'est l'origine de cet ordre du Lis que la prodigalité avec laquelle on l'a donné a promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonné de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charmé nos jeunes gens qui, en ramenant leur prince au milieu de leur petit escadron, étaient ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui.
Monsieur, de son côté, avait tant de bonheur peint sur la figure, il paraissait si plein du moment présent et si complètement dépouillé de tout souvenir hostile ou pénible, que son aspect devait inspirer confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqué pour lui dans le récit donné par le Moniteur:
«Rien n'est changé, il n'y a qu'un français de plus.»
Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'armée garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la cocarde blanche. Le duc de Raguse réclamait avec chaleur la parole, à lui donnée, qu'elle conserverait le drapeau consacré par vingt années de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les idées généreuses, appuyait cette demande. Elle était activement combattue de tous ceux qui, par intérêt ou par passion, voulaient une contre-révolution; le choix de la cocarde était le signal du retour des anciens privilèges ou de la conservation des intérêts créés par la Révolution.
Monsieur de Talleyrand, trop homme d'état pour ne pas apprécier l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait été libre de la juger, décidé en faveur des couleurs nouvelles. Mais il connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils tenaient aux objets extérieurs. Il était trop fin courtisan pour vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix à conquérir leur bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il était redevenu l'homme de l'Œil de Bœuf. Il amusa le duc de Raguse par de bonnes paroles, de fausses espérances. Pendant ce temps, il décida le vieux maréchal Jourdan à faire prendre la cocarde blanche à Rouen, sur l'assertion que les soldats de Marmont la portaient. Une fois adoptée par un corps d'armée, la question était tranchée.
Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui allèrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui a jamais pardonné. Cette démonstration, qui ne lui ramena pas les bonapartistes, lui aliéna la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi, et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers étaient sans aucune cocarde, la majorité portait la cocarde blanche.
Au commencement de la matinée, presque toute la garde nationale, qui bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit à petit elles disparurent et, au moment où Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait guère plus de tricolores.
Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empêcher de rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey où j'avais été voir passer le cortège, nous aperçûmes monsieur Alexandre de Girardin se rendant à la barrière avec une cocarde blanche large comme une assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin même, il l'avait rencontré sur la route d'Essonnes. Tous deux étaient à cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une diatribe si violente contre la lâcheté des Parisiens, la trahison des officiers; sa fureur contre les alliés, sa haine contre les Bourbons s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arrivé près des postes étrangers, monsieur Ferrey avait arrêté son cheval et lui avait signifié l'intention de se séparer de lui, ce qu'il avait jusque-là vainement essayé en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en croyait pas ses yeux en le voyant trois heures après affublé de cette énorme cocarde blanche.
L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par Monsieur dans ces jours où, lieutenant général du royaume, il envenima toutes les haines, excita tous les mécontentements, et surtout, montra un manque de patriotisme qui scandalisa même les étrangers.
Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour où il s'était montré si libéral à céder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut obligé de l'arrêter dans ses générosités antifrançaises. Pozzo poussait de gros soupirs, et s'écriait de temps en temps:
«Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la besogne qui ne durera guère.»
L'empereur Alexandre se mit en tête de raccommoder le duc de Vicence, qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion, à tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc d'Enghien le rendait odieux à nos princes. Monsieur refusa de l'admettre chez lui. L'Empereur, offensé de cette résistance, voulut le forcer à le rencontrer: il pria Monsieur à dîner. Non seulement le duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et affecta de le rapprocher de Monsieur.
Le dîner fut froid et solennel; Monsieur se sentait blessé; il se retira en sortant de table fort mécontent et laissant l'Empereur furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant qu'ils ménageaient le leur et qui ne savaient pas céder sur une simple question d'étiquette. Quand il se fut calmé, on lui observa que Monsieur était peut-être plus susceptible précisément parce qu'il se trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'était d'ailleurs pas une question d'étiquette mais de sentiment, qu'il croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim:
«Je lui ai dit que non.
«—Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait être d'un grand poids pour Monsieur, mais le public n'était pas encore éclairé et on pouvait excuser sa répugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien était son proche parent.»
L'Empereur hâta sa marche:
«Son parent... son parent... ses répugnances...»
Puis, s'arrêtant tout court et regardant ses interlocuteurs:
«Je dîne bien tous les jours avec Owarow!»
Une bombe tombée au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet. L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il parla d'autre chose. Il venait de révéler le motif de sa colère. On comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours à faire admettre monsieur de Caulaincourt par Monsieur.
Le général Owarow passait pour avoir étranglé l'empereur Paul de ses deux énormes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable, et Alexandre était choqué de voir nos princes refuser de faire céder leurs susceptibilités à la politique, quand lui en avait sacrifié de bien plus poignantes. On conçoit, du reste, que toute discussion cessa à ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois chez le lieutenant général et ne s'y présenta plus.
Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle à l'empereur Alexandre, l'éloigna des Tuileries et le rapprocha des grandeurs bonapartistes. Déjà, avec un empressement qui partait d'un cœur généreux et d'un esprit faux, il avait couru à la Malmaison porter des paroles affectueuses encore plus que protectrices. Après cette scène du dîner, il alla à Saint-Leu et l'accueil qu'il recevait des gens qu'il détrônait le touchait d'autant plus qu'il le comparait à ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite à Compiègne acheva cette impression; nous y arriverons bientôt.
Monsieur reçut les femmes. Tout ce qui voulut s'y présenta, jusqu'à mademoiselle Montansier, vieille directrice de théâtre qui, dans la jeunesse du prince, avait été complaisante pour ses amours; mais la joie sincère de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque d'étiquette.
Les salons des Tuileries virent réunir les personnes séparées jusque-là par les opinions les plus exagérées. Nous fîmes de grands frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blessées de nos avances dans un lieu où elles étaient accoutumées à régner exclusivement et les traitèrent d'impertinences. Dès qu'elles ne se sentirent plus seules, elles se crurent brimées; cette impression était excusable de leur part. De la nôtre pourtant, l'intention était bonne; nous étions trop satisfaites pour n'être pas sincèrement bienveillantes. Mais il y a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'être chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en trouvent souvent choquées; aussi les petitesses et les jalousies bourgeoises se réveillèrent-elles sous les corsages de pierreries.
Monsieur réussit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde, dit à chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour hétéroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses gracieuses façons.
Il y eut une représentation solennelle à l'Opéra, où assistèrent les souverains alliés; ils s'étaient mis tous trois (car l'empereur François était arrivé avant Monsieur) dans une grande loge au fond de la salle. Monsieur occupait celle du Roi où les armes de France remplaçaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire une visite aux souverains étrangers pendant le premier entr'acte; ils la lui rendirent pendant le second.
Il n'y eut de très remarquable ce soir-là que l'admirable convenance du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la scène et s'associa à toutes les actions de la salle. Par exemple, lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut des applaudissements à tout rompre, comme pour les remercier de cet hommage à notre Prince. Le Parisien rassemblé a les impressions singulièrement délicates.
Plus on était avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec impatience. Chaque jour les entours du lieutenant général l'entraînaient de plus en plus à prendre l'attitude de chef d'un parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait été là pour arrêter cette tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action.
Les vieux officiers de l'armée de Condé, les échappés de la Vendée, sortirent de dessous les pavés, persuadés qu'ils étaient conquérants et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prétention était naturelle. Habitués depuis vingt-cinq ans à regarder leur cause comme associée à celle des Bourbons, en voyant se relever leur trône ils se persuadèrent avoir triomphé. D'un autre côté, les serviteurs de l'Empire, accoutumés à dominer, s'accommodaient mal de ces prétentions intempestives.
Un homme qui avait gagné ses épaulettes en assistant au gain de cent batailles était révolté de voir sortir d'un bureau de tabac ou de loterie un autre homme ayant épaulettes pareilles et voulant prendre le haut du pavé sur lui, entrant de préférence dans ces Tuileries, naguère exclusivement à lui et aux siens et, à son tour, interpellé de: mon vieux brave, par la puissance qui l'habitait.
Il aurait fallu être très habile et très impartial pour ménager ces transitions, et Monsieur n'était ni l'un ni l'autre. Au surplus, il était presque impossible de satisfaire à des exigences si naturelles et si disparates.
Le Roi part d'Angleterre. — Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne. — Son mécontentement. — Monsieur de Talleyrand est mal reçu. — Costume étranger de madame la duchesse d'Angoulême. — Déclaration de Saint-Ouen. — Son succès. — Entrée du Roi. — Attitude de la vieille garde. — Maintien des princes. — Encore l'Opéra.
Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage à travers l'Angleterre fut accompagné de toutes les fêtes imaginables; le prince Régent le reçut à Londres avec une magnificence extrême. Pozzo fut envoyé par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le trouva à bord du yacht anglais où le Roi l'accueillit comme un homme auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'à Compiègne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission à l'Empereur.
Celui-ci partit aussitôt pour faire visite à Louis XVIII, avec l'intention de passer vingt-quatre heures à Compiègne. Il y fut reçu avec une froide étiquette. Le Roi avait recherché, dans sa vaste mémoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des souverains étrangers avec les rois de France, pour y être fidèle.
L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialité, au lieu de rester à causer en famille comme il le comptait, demanda au bout de peu d'instants à se retirer dans ses appartements. On lui en fit traverser trois ou quatre magnifiquement meublés et faisant partie du plain-pied du château. On les lui désignait comme destinés à Monsieur, à monsieur le duc d'Angoulême, à monsieur le duc de Berry, tous absents; puis, lui faisant faire un véritable voyage à travers des corridors et des escaliers dérobés, on s'arrêta à une petite porte qui donnait entrée dans un logement fort modeste: c'était celui du gouverneur du château, tout à fait en dehors des grands appartements. On le lui avait destiné.
Pozzo, qui suivait son impérial maître, était au supplice; il voyait à chaque tournant de corridor accroître son juste mécontentement. Toutefois, l'Empereur ne fit aucune réflexion, seulement il dit d'un ton bref:
«Je retournerai ce soir à Paris; que mes voitures soient prêtes en sortant de table.»
Pozzo parvint à amener la conversation sur ce singulier logement et à l'attribuer à l'impotence du Roi.
L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulême avait assez l'air d'une House-keeper pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice, que Pozzo fit valoir, le dérida et il reprit la route du salon un peu moins mécontent; mais le dîner ne répara pas le tort du logement.
Lorsqu'on avertit le Roi qu'il était servi, il dit à l'Empereur de donner la main à sa nièce et passa devant de ce pas dandinant et si lent que la goutte lui imposait. Arrivé dans la salle à manger, un seul fauteuil était placé à la table, c'était celui du Roi. Il se fit servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une espèce de familiarité, de bonté paternelle. L'empereur Alexandre la qualifia lui-même en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne.
À peine le dîner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il y était seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla d'autre chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette étrange réception. Il n'avait été aucunement question d'affaires, et pas un mot de remerciement ou de confiance n'était sorti des lèvres du Roi ni de celles de Madame. Il n'avait pas même recueilli une phrase d'obligeance. Aussi, dès lors, les rapports d'affection auxquels il était disposé furent rompus.
L'Empereur fit et rendit des visites d'étiquette, intima des ordres par ses ministres; mais toutes les marques d'amitié, toutes les formes d'intimité, furent exclusivement réservées pour la famille Bonaparte.
Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribué à amener le retour de l'empereur Napoléon l'année suivante. Beaucoup de gens crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses œuvres et s'était rattaché à la dynastie nouvelle. Il se plaisait à répéter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient prodigué leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois trônes, sans qu'aucuns d'eux y eût risqué une égratignure.
Cette visite à Compiègne, sur les détails de laquelle je ne puis avoir aucune espèce de doute, prouve à quel point le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidité, grand plaisir à s'écouter parler et le don des mots heureux. Comment n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans sa position, vis-à-vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de l'expliquer. Quant à Madame, elle n'avait pas assez de distinction dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la réception la plus affectueuse était la plus digne.
Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de l'étiquette pour la première fois. Ils avaient un zèle de néophytes et, malgré leurs noms féodaux, toute la morgue et l'insolence de parvenus.
L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mécontente de sa visite à Compiègne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait le trône, fut froidement reçu par lui, tout à fait mal par Madame, et le Roi évita de lui parler d'affaires avec une telle affectation qu'après un séjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan ayant fait sa cour à Versailles; fort embarrassé de n'avoir, en sa qualité de ministre et de chef de parti, aucune parole à rapporter à ses collègues et à ses associés.
Les maréchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le moyen de placer à propos quelques mots par lesquels il montrait savoir les occasions où ils s'étaient particulièrement illustrés, et indiqua qu'il ne séparait pas ses intérêts de ceux de la France: ceci était bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles femmes de l'ancienne Cour qui coururent à Compiègne. Malgré leur âge, elles furent effarouchées du costume de Madame; elle était mise à l'anglaise.
La longue séparation entre les îles Britanniques et le continent avait établi une grande différence dans les vêtements. Avec beaucoup de peine elles décidèrent Madame à renoncer à ce costume étranger pour le jour de son entrée à Paris. Elle s'obstina à le garder jusque-là et l'a longtemps conservé lorsqu'elle n'était pas en représentation. C'est encore une de ses fiertés mal entendues. La pauvre princesse a tant de dignité dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques erreurs dans la prospérité. Nous fûmes appelées, ma mère et moi, au conseil féminin sur la toilette qu'on lui expédia à Saint-Ouen.
Le Roi y séjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent. Mon père fut du nombre et très bien reçu par le Roi. Madame, malgré l'intime bonté avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa mère, n'eut pas l'air de le reconnaître.
Mon père revint personnellement content de sa visite, mais fâché de la nuée d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les uns établissaient leurs prétentions sur ce qu'ils avaient tout fait, les autres sur ce qu'ils n'avaient rien fait depuis vingt-cinq ans.
Je n'ai aucune notion particulière sur la manière dont s'élabora ce qu'on a appelé la déclaration de Saint-Ouen, si différente de celle d'Hartwell, dont nous avions toujours nié l'authenticité mais qui n'était que trop réelle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de Vitrolles la rédigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais réaliser ma chimère, mon pays allait jouir d'un gouvernement représentatif vraiment libéral, et la légitimité y posait le sceau de la durée et de la sécurité. Je l'ai dit, j'étais plus libérale que bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgré les accès d'enthousiasme épidémiques auxquels je m'étais livrée depuis quelque temps, la déclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre aloi.
Bien des gens s'agitèrent immédiatement pour faire modifier cette déclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce fût dans des idées rétrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse à la trouver trop large en ce moment. Peut-être les concessions du pouvoir allaient-elles au delà du besoin actuel du pays. Son éducation constitutionnelle n'était pas encore faite; il était accoutumé à sentir constamment la main du gouvernement qui l'administrait. En lui lâchant trop promptement la bride, on pouvait craindre que ce coursier, encore mal dressé, ne s'emportât. L'expérience m'a appris à apprécier les inquiétudes de cette nature; mais, à l'époque de la déclaration de Saint-Ouen, j'étais trop jeune pour les concevoir et ma satisfaction était pleine de confiance.
Nous allâmes voir l'entrée du Roi d'une maison dans la rue Saint-Denis. La foule était considérable. La plupart des fenêtres étaient ornées de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de drapeaux blancs.
Les étrangers avaient eu la bonne grâce, ainsi que le jour de l'entrée de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville était livrée à la garde nationale. Elle commençait dès lors cette honorable carrière de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait déjà acquis l'estime des Alliés et la confiance de ses concitoyens. Les yeux étaient reposés par l'absence des uniformes étrangers. Le général Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la ville. Il y était assez aimé, et on sentait qu'il veillait au maintien des ordres donnés à ses propres troupes.
Le cortège avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect était imposant mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne, pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des cœurs envers ceux qui arrivaient. Les cris de Vive le Roi! se taisaient à son passage; on poussait de loin en loin ceux de Vive la garde, la vieille garde! mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les prendre en dérision. À mesure qu'elle défilait, le silence s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit monotone de son pas accéléré, frappant sur le cœur. La consternation gagnait et la tristesse contagieuse de ces vieux guerriers donnait à cette cérémonie l'apparence des funérailles de l'Empereur bien plus que l'avènement du Roi.
Il était temps que cela finît. Le groupe des princes parut. Son passage avait été mal préparé; cependant il fut reçu assez chaudement mais sans l'enthousiasme qui avait accompagné l'entrée de Monsieur.
Les impressions étaient-elles déjà usées? Était-on mécontent de la courte administration du lieutenant général, ou bien l'aspect de la garde avait-il seul amené ce refroidissement? Je ne sais, mais il était marqué.
Monsieur était à cheval, entouré des maréchaux, des officiers généraux de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi était dans une calèche, toute ouverte, Madame à ses côtés; sur le devant, monsieur le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon.
Madame était coiffée de la toque à plume et habillée de la robe lamée d'argent qu'on lui avait expédiées à Saint-Ouen, mais elle avait trouvé moyen de donner à ce costume parisien l'aspect étranger. Le Roi, vêtu d'un habit bleu, uni, avec de très grosses épaulettes, portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une belle figure, sans aucune expression quand il voulait être gracieux. Il montrait Madame au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle ne prenait aucune part à ces démonstrations, restait impassible et, dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impériale. Toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher.
Le prince de Condé, déjà presque en enfance, et son fils, ne prenaient aucune part apparente à ce qui se passait et ne figuraient que comme images dans cette cérémonie. Monsieur, seul, y était tout à fait à son avantage. Il portait une physionomie ouverte, contente, s'identifiait avec la population, saluait amicalement et familièrement comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des siens. Le cortège se terminait par un autre bataillon de la garde qui renouvelait l'impression produite précédemment, par ses camarades.
Je dois avouer que, pour moi, la matinée avait été pénible de tous points et que les habitants de la calèche n'avaient pas répondu aux espérances que je m'étais formées. On m'a dit que Madame, en arrivant à Notre-Dame, s'était effondrée sur son prie-Dieu d'une façon si gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de résignation et de reconnaissance tout à la fois dans cette action qu'elle avait fait couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi qu'en débarquant aux Tuileries, elle avait été aussi froide, aussi gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle et noble à l'église.
À cette époque, Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne de la famille royale dont le souvenir existât en France.
La jeune génération ignorait ce qui concernait nos princes. Je me rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-là si monsieur le duc d'Angoulême était le fils de Louis XVIII et combien il avait d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame Élisabeth avaient péri sur l'échafaud. Pour tout le monde, Madame était l'orpheline du Temple et sur sa tête se réunissait l'intérêt acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang répandu la baptisait fille du pays.
Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les témoignages qu'avec sécheresse. Madame, pleine de vertus, de bonté, princesse française dans le cœur, a trouvé le secret de se faire croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se sont crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour. Elle ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est l'effet d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit grain d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du pays et le palladium de sa race.
Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait Œdipe. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la duchesse d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux allusions fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de comédie et, quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus que sur le théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès; elles semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le moins possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de beaux diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin, sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect.
Première réception du Roi et de Madame. — Costume et étiquette de la Cour pendant la Restauration. — Arrivée de monsieur le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. — Bal chez sir Charles Stewart. — Le duc de Wellington. — Le grand-duc Constantin. — Dispositions de monsieur le duc de Berry. — Préventions contre monsieur de Talleyrand. — Jalousie du comte de Blacas. — Mon père refuse l'ambassade de Vienne. — Sagesse du cardinal Consalvi.
Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière, m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.
En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec:
«Mais c'est Adèle.»
Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied.
C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa cour, Madame l'appela Aglaé. La maréchale en fut excessivement choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme de chambre de la Reine, elle avait été admise auprès de Madame. Je suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu l'intention de lui témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi lorsqu'elle me désignait sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de son ton, son parler bref, son geste brusque, son regard froid, tout s'opposait à ce que ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques personnes m'ont dit que, dans son intimité, ces façons maussades disparaissaient; je n'ai jamais eu l'honneur d'y être admise.
Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la position.
Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le paraphernalia de l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements, Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette.
Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et ceci était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit les honneurs de la salle du Trône pour remplacer les honneurs du Louvre. Monsieur de Duras, plus duc que feu monsieur de Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux.
La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la Paix et leur passait sur le corps. C'était une fureur constamment renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire.
Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses, aux personnes titrées, ainsi que cela se disait exclusivement d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec son service autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la goutte le rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous entrions en procession, tournant tout court à droite, longeant le trône et arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une grande révérence.
Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous suivions la route tracée par nos devancières.
À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée, était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on passait chez monsieur le duc d'Angoulême.
On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son disgracieux embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La gaucherie de ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait souffrir ceux qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce prince avait succédé directement à son oncle, il est bien probable que la Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de parler de lui.
À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car, alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près. Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au confort des personnes appelées à en user.
Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité, mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste, je ne puis bien juger de sa manière de prince, car il a toujours eu avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient rapporté d'Angleterre l'usage du shake-hand. Monsieur le duc de Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois que Monsieur n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le trône. Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette distinction devenue rare.
À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y attendre une heure à voir passer les duchesses, comme nous disions, se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et, comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas.
Les personnes chargées des cérémonies de Cour devraient mettre quelque soin à les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en sont jamais occupés. On a voulu renouveler les anciennes traditions, sans penser au changement de local et à celui des usages.
Par exemple, une femme à Versailles était toujours suivie de deux laquais, souvent de trois, et d'une chaise à porteurs qui la menait jusque dans les antichambres. Certainement les difficultés de communication n'étaient pas les mêmes pour elle avec de pareilles habitudes. Nos mères ne manquaient jamais de nous le rappeler, après avoir fait une diatribe sur la façon dont les duchesses leur passaient sur le corps, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne pouvaient s'y résigner; elles nous racontaient qu'à Versailles on ne s'apercevait jamais des privilèges des titrées. Les duchesses n'avaient d'autre prérogative que de pouvoir s'asseoir au dîner du Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors, assister à tout le repas et qu'il était plus commode de ne faire que passer.
À la vérité elles étaient assises au grand couvert, mais les dames non titrées n'y allaient pas, de sorte que la différence du traitement n'était jamais marquée. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les voitures des duchesses entraient dans une cour réservée, que leurs chaises à porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre, et autres prérogatives de cette importance qui ressemblaient fort à celle d'attendre l'arrivée du Roi dans la salle de réception mais que l'habitude rendait moins désagréables à nos mères. La seule chose que j'aie jamais enviée aux dames de la salle du Trône était l'avantage d'expédier plus promptement l'ennuyeuse corvée de ces réceptions. Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne recevaient qu'une fois par mois.
Je reviens à 1814. Sir Charles Stewart, frère de lord Castlereagh et commissaire anglais près l'armée des Alliés, donna un magnifique bal. Les souverains y assistèrent. L'Empereur et le roi de Prusse y dansèrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser.
On tient une femme par la main et on se promène au pas cadencé quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement ce sont les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici c'étaient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire politesse à plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient constamment à leur dame; et, comme l'empereur Alexandre était fort grand et très sourd, quand la femme était petite il se tenait courbé, ce qui était plus obligeant que gracieux.
C'est au milieu de ce bal que parut pour la première fois à Paris le duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nièces, lady Burgersh et miss Pole, pendues à ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que pour lui, et, dans ce bal, pavé de grandeurs, toutes s'éclipsèrent pour faire place à la gloire militaire. Celle du duc de Wellington était brillante, pure et accrue de tout l'intérêt qu'on portait depuis longtemps à la cause de la nation espagnole.
Ce fut à ce même bal que le grand-duc Constantin, après le départ de l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commençait à la danser lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de jouer une anglaise désirée par lady Burgersh aux pieds de laquelle il était enchaîné.
Le chef d'orchestre hésita, regarda le grand-duc et continua la valse.
«Qui a osé insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles.
«—C'est moi, répondit le grand-duc.
«—Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.»
Le grand-duc se retira fort courroucé et fut suivi de tous les russes. Cela fit grand bruit et il fallut que les autorités s'en mêlassent pour raccommoder cette sottise. C'est, je crois, le début des impertinences dont sir Charles a semé le monde sous le nom de lord Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry.
Les deux princes, neveux du Roi, étaient arrivés successivement à Paris au milieu de tant d'événements sans que cela fît grand effet. Monsieur le duc de Berry avait alors le désir de vivre sociablement. Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs soirées avec de la musique; il s'y amusait de très bonne grâce et montrait naïvement et spirituellement sa joie de la situation où il se trouvait replacé.
Toutefois, le manque de convenance, inhérent à sa nature, se faisait sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parlé une fois pour Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous l'Empereur, et qui souhaitait lui être attaché; il m'écoutait avec intérêt et bienveillance, puis, tout à coup élevant la voix:
«Est-il gentilhomme?
«—Certainement, monseigneur.
«—En ce cas je n'en veux pas; je déteste les gentilshommes.»
Il faut convenir que c'était une bizarre assertion au milieu d'un salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'était pas vrai. Il s'était dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas être exclusif et qu'il était appelé à être le prince populaire de sa famille; et, avec son irréflexion habituelle, il avait ainsi choisi le terrain d'une profession de foi, mal rédigée en tous lieux. Je le connaissais assez pour ne pas répliquer; il aurait amplifié sur le texte si je l'avais relevé.
Monsieur le prince de Condé ouvrit sa maison; on s'y rendit avec empressement. Ce vieux guerrier parlait à toutes les imaginations. Il avait perdu la mémoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois, assez plaisantes, et dont la malignité des spectateurs tirait parti. On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais je ne le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les honneurs du palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apporté toute sa timide gaucherie d'émigration. Il présentait alors madame de Reuilly comme sa fille et réclamait de toutes les femmes qu'il connaissait leurs bontés pour elle. C'était sa phrase banale et que je lui ai entendue répéter à vingt personnes dans la même soirée. On était au reste fort disposé à les accorder, ces bontés, car madame de Reuilly était parfaitement aimable et elle avait le maintien, les formes et la conduite d'une femme de la meilleure compagnie.
Nous nous aperçûmes promptement que les grands services rendus par monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage à cet empire. Les préventions de la famille royale, peut-être justifiées par la conduite précédente du prince de Talleyrand, mais que les événements récents auraient dû effacer, ne servaient que trop bien les vues du favori. Tout le monde vit bientôt ce que Monsieur de Talleyrand lui-même avait reconnu dès sa visite à Compiègne. Des obligations, trop publiques pour être niées, gênaient le Roi, et il n'avait de crédit et de force à espérer qu'en les puisant au dehors des Tuileries. Il ne chercha pas à se faire l'homme de la France, car, elle aussi, avait de trop grandes préventions contre lui, mais il essaya de se rendre indispensablement nécessaire par son influence sur les étrangers.
Dans son désir de s'émanciper du contrôle de monsieur de Talleyrand, monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientèle des gens un peu distingués du pays. Plus modéré, moins exclusif que les autres émigrés rentrés avec le Roi, loin de faire à mon père un tort de n'avoir pas adopté les passions de l'émigration, il sentait tout le prix d'un royaliste dévoué, sage, connaissant et jugeant sainement l'état des esprits en France où il était revenu depuis dix ans. Il aurait fort voulu l'attacher à sa fortune, mais mon père, incapable d'entrer dans aucune cabale, était sincèrement rallié à monsieur de Talleyrand depuis sa conduite à l'entrée des Alliés, et reçut froidement les avances de monsieur de Blacas.
C'était pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que chaque jour on m'annonçait la nomination de mon père à quelque ministère; je ne m'en inquiétais guère, persuadée qu'aucune place ne le ferait consentir à perdre sa liberté. Je ne puis dire l'étonnement que j'éprouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons pour l'accepter. Cependant il nous trouva si récalcitrantes, ma mère et moi, qu'il se rabattit à nous dire que la seule ambassade qu'il ne refuserait pas était celle de Londres.