Derniers temps de l'Empire. — Gardes d'honneur. — Situation des esprits. — Illusions de parti — Désorganisation des armées. — Les Alliés s'approchent. — Les autorités quittent Paris. — Bataille de Paris. — Capitulation. — Retraite des troupes françaises.
Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire, mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai avec la même exactitude que les anecdotes de société.
La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse? Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette incurie des gens de parti, nous nous réjouissions.
Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres.
L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de marier les filles; la mesure des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des familles aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient se croire libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la carrière militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où tout y appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une calamité imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient l'ordre de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait mal disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez clairement que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain nombre d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une idée renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes, des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement.
Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814 et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que, malgré l'ardeur belliqueuse si promptement développée dans ces jeunes gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus qu'aucune autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout lieu contre Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles hardies.
Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi. Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus fréquenter une société si imprudente.
Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage. Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était le sens commun.
Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles d'opposition.
Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner l'œuvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous raconter la façon dont il avait été traqué dans toute l'Italie et la peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de France. Elle ne put y tenir plus longtemps, et leur dit avec une extrême vivacité:
«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement content de ce qui se passe de tous les côtés.»
Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.
S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas démordre.
Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même, assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de grandes froideurs, comme un homme suspect!
Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si déraisonnables, cela me rend bien indulgente pour les illusions et les exigences des gens de parti. Je suis seulement étonnée qu'à force de les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne s'en corrige pas un petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans ceux qui, comme nous, ont traversé une série de révolutions.
Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous étions contraints à deviner la vérité à travers les relations officielles qui, presque toujours, la déguisaient.
L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique.
Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la redouter, nous l'accueillions de tous nos vœux. La désorganisation du gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits remplissaient les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ils périssaient d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer dans nos maisons pour les reposer et les nourrir. Avant que le désordre en vînt là, ils étaient reçus, habillés et dirigés sur l'armée en vingt-quatre heures. Ces pauvres enfants y arrivaient pour y périr sans savoir se défendre.
J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, au milieu du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:
«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas?
«—Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je savais charger mon fusil.»
Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir en rendre.
À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée depuis dans l'adoration du libéralisme de l'Empereur, mais, à ce moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos était devenu le premier besoin de tous.
Abbiamo la pancia piena di liberta, me disait un jour un postillon de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en 1814, aurait volontiers dit à son tour: Abbiamo la pancia piena di gloria, et elle n'en voulait plus.
Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour rassurer les Parisiens.
Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un magnifique régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils allaient rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers trois heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée.
Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le contraste avec leur apparence de la veille serrait le cœur.
Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas; les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide à voir de si près.
Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre; nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de l'Impératrice; personne n'y voulait croire.
Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une nouvelle sûre qui détruisait celle tout aussi sûre qu'un autre venait d'apporter.
Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial.
Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y envoyait.
Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre séjour.
Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick, n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine, du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage, arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient pas que le calme ne fût rétabli.
Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu prendre bien des villes. Il disait que les plus faibles obstacles suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la crainte de se voir interdire le pillage par ses chefs.
On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était.
Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les Tuileries chez sa sœur, madame Bertrand; il vint le matin me supplier de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après, nous apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées pour une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux devant ma mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui permettre de faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce n'était pas le moment de partir puisque le danger était conjuré.
«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en supplie, partez.»
Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa mère et sa sœur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait savoir un secret qui devait entraîner des calamités.
Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée. Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un bruit attira notre attention, c'était un très petit chien qui mangeait un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le silence était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés, se répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que j'avais un cœur français; j'éprouvai un sentiment très pénible; mais nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de l'Empereur pour qu'il pût être durable.
Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant, huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui avaient défendu Paris.
L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les fastes militaires.
Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis m'engager à davantage.
Mes opinions en 1814. — Dispositions du parti royaliste. — Arrivée du premier officier russe. — Message du comte de Nesselrode. — Prise de la cocarde blanche. — Aspect du boulevard. — Entrée des Alliés. — Dîner chez moi. — Déclaration des Alliés. — Conseil chez le prince de Talleyrand. — Le marquis de Vérac. — Réunion chez monsieur de Morfontaine. — Attitude des officiers russes. — Bivouac des cosaques aux Champs-Élysées.
Il serait assurément fort peu intéressant pour un autre de connaître mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-même aux différentes époques de ma vie et d'observer les variations qui les ont marquées.
J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'étais redevenue française, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme je l'ai dit déjà, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus affectée que le bruit de leur canon. J'avais éprouvé un mouvement très patriotique, mais fugitif. J'étais de position, de tradition, de souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et légitimiste. Mais j'étais bien plus antibonapartiste que je n'étais bourbonienne; je détestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer.
Je considérais peu ceux de nos princes que j'avais vus de près. On m'assurait que Louis XVIII était dans d'autres principes. L'extrême animosité qui existait entre sa petite Cour et celle de monsieur le comte d'Artois pouvait le faire espérer. J'avais quitté l'Angleterre avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amené, et je me prêtais volontiers à écouter les éloges que ma mère faisait du Roi, malgré le tort qu'il avait, à ses yeux, d'être un constitutionnel de 1789.
C'était sur ce tort même que se fondaient mes espérances; car, en me recherchant bien, je me retrouve toujours aussi libérale que le permettent les préjugés aristocratiques qui m'accompagneront, je crains, jusqu'au tombeau.
Les combinaisons de la société politique en Angleterre n'ont jamais cessé de me paraître ce qu'il y a de plus parfait dans le monde. L'égalité complète et réelle devant la loi qui, en assurant à chaque homme son indépendance, lui inspire le respect de soi-même, d'une part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui créent des défenseurs aux libertés publiques et font de ces patriciens les chefs naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reçoit en protection, voilà ce que j'aurais désiré pour mon pays; car je ne conçois la liberté, sans licence, qu'avec une forte aristocratie. C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'égalité chez nous est une maladie de la vanité. Sous prétexte de cette égalité, chacun prétend à s'élever et à dominer, sans vouloir reconnaître que, pour conserver des inférieurs, il faut consentir à admettre, sans regret, des supérieurs.
Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, dès sept heures du matin, monsieur de Glandevèse était chez nous. Il venait consulter mon père sur la convenance de prendre la cocarde blanche. Un immense nombre de personnes, disait-il, y étaient disposées. Mon père l'engagea à calmer leur zèle pendant quelques heures; il ne fallait pas qu'une pareille tentative échouât. Il était donc prudent d'attendre le moment où les Alliés feraient leur entrée, c'est-à-dire jusqu'à midi.
Monsieur de Glandevèse et mon frère allèrent porter ces paroles aux différentes réunions. Mon père, de son côté, apprit bientôt que le maréchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, était parti dans la nuit après avoir fait appeler le duc de Montmorency, commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorité. Mon père se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait décider son cousin à se déclarer pour la cause que nous voulions voir triompher.
Il était dix heures, à peu près. Nous étions, ma mère et moi, à une fenêtre d'entresol, lorsque nous vîmes venir de loin un officier russe, suivi de quelques cosaques. Arrivé tout près de nous, il demanda où demeurait madame de Boigne; en même temps, il leva la tête et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes connaissances. Il me vit en même temps, sauta à bas de son cheval, entra dans la maison; son escorte s'établit dans la cour, et deux cosaques se placèrent en vedette en avant de la porte cochère qui resta ouverte. J'ai toujours considéré comme une marque de la frayeur qu'inspirait encore au peuple le gouvernement impérial qu'elle eût pu vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance.
Malgré la curiosité que devaient inspirer ces cosaques (les premiers que l'on eût vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement devant la porte, mais les passants ne s'arrêtèrent pas un instant. Et, s'ils avaient été plus religieux, ils se seraient volontiers signés pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu un spectacle qui leur semblait compromettant.
Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions, lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme.
«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans opposition!»
Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à Wolkonski, lui dit:
«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion.
«—Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la confirmation».
Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin.
Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement de madame Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier conservait sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions à un premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la plus étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit promettre de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation d'opinion et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer l'attention. Il pensait que ces ménagements étaient dus à l'hospitalité et aux sentiments très modérés de monsieur Récamier.
Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi. Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle.
Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet, tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les molestait en aucune façon.
Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous. Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes pour que mon patriotisme trouvât place dans mon cœur, et j'avoue que je n'éprouvai que du soulagement.
À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la population pour une manifestation bourbonienne.
Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées.
Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort? avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors, notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le danger personnel.
Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons tout de suite la justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin qu'ils se refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne trouva pour l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres aventuriers de cette espèce.
J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là. J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs; mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de Noailles.
Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir. C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était arrivé. Il l'avait commencée par ces mots:
«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou rappeler les Bourbons.
«—L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le dernier qu'il a indiqué. Tout puissant qu'il est, il ne l'est pas assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment, se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère des peuples.
«—Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que céder aux vœux exprimés du pays.
«—Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de se faire entendre.»
Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants au conseil.
Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne dirai pas avec, il est trop diplomate, mais devant lui, qu'il n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.
Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et me dit tout bas, et d'un ton de voix émue:
«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il est?»
Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui répondis également tout bas:
«Il loge chez monsieur de Talleyrand».
Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le plaisant c'est qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de quel Empereur il s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai exercée contre la chambellanerie impériale.
Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole.
Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses vœux. Je me rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé; toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie. Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce charivari d'absurdités.
Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient; et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements, d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien que les étrangers.
Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes dans cette circonstance; ils n'étaient occupés qu'à nous combler de prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos propres yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration pour notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et sans qu'il parût leur coûter.
C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de la Russie et les rend le fléau du monde.
À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés, et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées.
C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs mœurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils raccommodaient leurs hardes, en taillaient et en préparaient de neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux ou façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents. C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers.
Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient positivement sur leurs épaules.
J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées. Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un mot qui, probablement, répondait à Au large, de nos sentinelles. Il est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.
Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de leurs chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un pas. Dès qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval. Pour circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller faire les affaires de leur petit ménage.
Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement, monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans le faisceau et reprendre son travail.
Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste que curieux.
Billet du prince de Talleyrand. — Craintes des Alliés. — Représentation à l'Opéra. — Représentation aux Français. — Fautes du parti royaliste. — Visite du général Pozzo di Borgo. — L'empereur Alexandre. — Sa noble conduite. — Brochure de monsieur de Chateaubriand. — Son effet. — Sa réception par l'empereur Alexandre. — Récit fait par monsieur de Lescour. — Il se dément.
Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:
«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la marche sur Paris?
«—Assurément.
«—Tenez, les voilà».
Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le remettra.»
Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que la retraite était plus facile, pour quitter la France, par la Flandre que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à se soulever contre eux.
Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils appréciaient la futilité sur bien des points.
Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre. Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa à celles de la Seine.
Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus la chose publique que celle dont on n'avait point de relation exacte et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant travaillé à établir que c'était ses affaires et non les nôtres qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans en excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas donné à un homme d'en supporter le poids.
Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:
«Quand il disait: Tout pour la France, je servais avec enthousiasme; quand il a dit: la France et moi j'ai servi avec zèle; quand il a dit: Moi et la France, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a dit: Moi sans la France, j'ai senti la nécessité de me séparer de lui.»
Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour, la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un sentiment de souffrance.
Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en campagne pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous en étions coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la cocarde blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la rougeur sur le front de devoir raconter comme française l'attitude que nous eûmes à ce spectacle.
D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne date.
Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des jeunes gens français, des nôtres, étaient venus voiler d'un mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait, sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour présumé de nos princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas assez clair.
Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre, un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et, en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même, prenait un engagement formel.
On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'Henry IV dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout au moins une grande faute.
Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont tout le monde. Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de gaieté de cœur affronter les sentiments honorables du pays et blesser cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui, peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments antinationaux.
Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais, assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle qui s'est élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois français. Des intérêts communs froissés ont établi des affinités entre les classes et brisé les nationalités.
Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita en valsant tout autour de la table et chantant:
«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»
Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère s'écria:
«Ah! c'est Pozzo.»
C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté, intérêt, discrétion, et il se plaisait à sfoggursi, comme il disait, auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai toujours aimé à faire de la politique en amateur.
Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.
Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration des fleurs de lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait accrédité auprès du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui communiquer les ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette circonstance par les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver devant eux leur causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur eux le grand nom de Napoléon.
En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait. Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans la capitale de la France.
La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée, généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte et presque seul, avait achevé de lui gagner les cœurs. Il était adoré de ses sujets.
Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au spectacle au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était gardée par deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les mettait en cet état:
«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»
Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.
La brochure de monsieur de Chateaubriand, Bonaparte et les Bourbons, imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.
Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la portée de cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en tint pour offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de l'homme si violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait déjà un homme d'État; mais personne que lui ne s'en était encore avisé. Il mit un grand prix à obtenir une audience particulière d'Alexandre.
Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint. L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'œil peu conciliateur à Étienne et sortit furieux.
Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue. Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de ses admirateurs les plus dévoués.
Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur, monsieur de Girardin lui avait dit:
«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»
Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale commission, s'était remis, et avait répondu:
«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»
Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop. On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé, présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du côté des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain; j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il me parut un homme fort simple et fort véridique.
Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces, s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui reprocha de s'être vendu à l'ennemi. On l'entoura, on le pressa; on voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait, mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi me raconter ce qu'il avait fait.
«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail, et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.
Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que monsieur de Lescour était un misérable aventurier qui avait inventé toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.
Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à l'intérêt des autres.
Le maréchal Marmont. — Bataille de Paris. — Séjour à Essonnes. — Mot du général Drouot. — Le maréchal Marmont entre en pourparlers avec les Alliés. — Arrivée des maréchaux à Essonnes. — Ils viennent à Paris. — Conférence chez l'empereur Alexandre. — Le maréchal Marmont apprend que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. — Son chagrin. — Intrépidité de sa conduite à Versailles. — Erreur de sa conduite. — Lettre du général Bordesoulle. — Réponse donnée aux maréchaux. — Conduite du maréchal Ney. — Dangers courus à notre insu. — Sauvegarde envoyée chez moi. — Pêche russe. — Bonhomie des cosaques. — Formation d'une garde d'honneur. — Intrigues qui en résultent.
J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été passé.
J'ai eu lieu de m'occuper des détails de cette affaire; j'ai été chargée d'en faire rédiger une relation, et j'ai cherché la vérité avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pût l'opposer à aucun des faits qui seraient rapportés. Ces documents ont été réunis et remis, en 1831, à monsieur Arago qui disait vouloir les publier. Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqué pour s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois, voici ce qui est resté démontré pour moi, comme la plus exacte vérité, sur cet événement.
L'empereur Napoléon vint visiter l'armée de Marmont campée à Essonnes; il donna de grands éloges à toute sa conduite dans l'affaire de Paris où il avait encore tenu l'ennemi en échec quatre heures après avoir reçu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps d'armée les récompenses et les grades demandés par le maréchal. Ensuite il entra avec lui dans les détails de ses plans, sur ce qu'il y avait à faire ultérieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les hauteurs de Belleville:
«Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en état de marcher.»
L'Empereur passa à autre chose, puis, un instant après, revint à parler des dix mille hommes. Le maréchal répéta qu'il n'en avait pas quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre, en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes existaient ailleurs que dans sa volonté.
Ce n'était pas tout à fait une aberration; il avait adopté cette tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait réussi. Il n'aurait pas osé demander à des corps aussi faibles qu'ils l'étaient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant l'air d'y compter, il les obtenait. Après qu'il eut achevé de développer son plan à Marmont, celui-ci lui demanda où et comment il passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front:
«Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer à un autre moyen d'entourer Paris. Pensez-y de votre côté; avertissez-moi de tout ce que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.»
L'Empereur retourna à Fontainebleau. Le maréchal Marmont resta confondu de l'idée d'entourer Paris, gardé par deux cent mille étrangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres, avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur pouvait, disposer. Il prévoyait l'anéantissement des restes de cette pauvre armée et peut-être la destruction de la capitale, si, comme l'Empereur l'espérait, il réussissait à y faire éclater quelques démonstrations hostiles à l'armée alliée. Ce n'était pas la première fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionnés, jusqu'à la folie, avec les moyens qui lui restaient.
Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un morceau à mesure qu'il arrivait. Ils étaient encore cinq ou six à table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le général Drouot.
L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de situation dans laquelle il établissait qu'il était plus près des bords de l'Elbe que les Alliés de ceux de la Seine. Il s'aperçut du peu de sympathie que ses paroles trouvaient parmi les maréchaux; chacun regardait dans son assiette sans lever les yeux.
Alors, s'approchant du général Drouot, et lui frappant sur l'épaule:
«Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous!
«—Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.»
Cette noble réponse coupa court au plan de campagne.
Le duc de Raguse était sous le poids de ses souvenirs et de bien pénibles impressions, lorsque arriva près de lui monsieur de Montessuis. Il avait été son aide de camp et était resté dans sa familiarité, quoique devenu très exalté royaliste. Il lui apportait les documents et proclamations publiés dans Paris: la déchéance de l'Empereur par le Sénat, les ordres du gouvernement provisoire et enfin des lettres de plusieurs personnes ralliées à ce gouvernement qui engageaient le maréchal à suivre leur exemple: le général Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait l'honneur et la probité, étaient du nombre. On lui faisait valoir l'importance de donner sur-le-champ une force armée quelconque au gouvernement provisoire, afin qu'il pût siéger au conseil des étrangers d'une façon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que cette même force permettrait de faire des conditions à la famille que le sort semblait rappeler au trône de ses ancêtres.
Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rôle de sauveur de la Patrie. Il montrait au maréchal la France le bénissant des institutions qu'elle lui devrait et l'armée le reconnaissant pour son protecteur. De l'autre côté, il se rappela les paroles extravagantes de l'Empereur, il conçut la funeste pensée de le sauver malgré lui et eut la faiblesse de s'en laisser séduire.
Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force de son armée ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on lui faisait, et la position où ils se trouvaient. Tous, à l'exception du général Lussot, opinèrent pour se soumettre au gouvernement nouveau. Monsieur de Montessuis fut chargé d'établir des communications avec le quartier général du prince de Schwarzenberg. Il y eut des projets proposés des deux côtés, mais rien d'écrit.
Tel était l'état des choses lorsque les maréchaux envoyés de Fontainebleau pour demander la Régence, arrivèrent à Essonnes. Je tiens le reste des détails du maréchal Macdonald qui, après me les avoir racontés, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'était chargé.
Les maréchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de l'Empereur de s'associer le maréchal Marmont. Ils s'arrêtèrent chez lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au quartier général des Alliés, alors établi au château de Chilly, au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontèrent le motif de leur voyage à Paris. Marmont leur confia dans tous ses détails sa position vis-à-vis du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir à chaque instant l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit à ses collègues qu'il se désistait de toute démarche personnelle jusqu'à ce que le sort de celle qu'ils allaient tenter fût décidé. Ils convinrent qu'il irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu'à leur retour, qu'alors, et suivant leur succès, ils décideraient entre eux ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun.
Le maréchal Ney remarqua que peut-être ce commencement de négociation avec un des maréchaux, en donnant l'espoir de désunir les chefs des différents corps, éloignerait l'acceptation de la Régence qu'ils allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le maréchal Marmont les accompagnât pour prouver leur accord. Les autres adoptèrent cet avis, et le duc de Raguse ne fit aucune difficulté de les suivre.
Avant de partir et devant eux, il donna jusqu'à trois fois l'ordre aux chefs de corps qu'il laissait à Essonnes de ne pas bouger avant son retour; il le promettait pour la matinée du lendemain. Le laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les maréchaux impatients du retard se présentèrent aux avant-postes et se firent mener au quartier général de l'avant-garde, à Petit-Bourg, où ils espéraient se faire donner une escorte. Ils entrèrent dans le château; le duc de Raguse, qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes, apprenant par des subalternes qu'il était là, l'envoya prier de descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses propositions avaient été envoyées à Paris et qu'elles étaient acceptées.