«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous les jours.»

Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante prospérité.

En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et ordonna qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il n'en restât aucune trace.

Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager. Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de Chevreuse avait des qualités, le cœur très haut placé, et des locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort aimable quand elle le voulait.

C'est la seule personne qui ait été forcée d'entrer à la Cour impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et suppliantes.

Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le faire finir.

On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là:

«Comment n'êtes-vous pas exilée?

«—Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en ai pas peur.»

En effet, ma maison était une de celles où on parlait le plus librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, j'étais polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas aigrement professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des conspirateurs subalternes, agents soldés de trouble et de désordre, pour lesquels mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué.

Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna exclusivement à la Cour impériale.

Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow, chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès, tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions déjà fait pour la famille impériale.

Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon. L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le prince Alphonse Pignatelli, cadet de la maison d'Egmont. Je ne sais si ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le prétendu. Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du prince Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de Medina-Sidonia; elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de Neufchâtel. Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait entretenue de la crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de Saxe-Cobourg qu'elle trouvait un peu trop tudesque.

Au milieu de l'été, sa sœur, madame de Fitz-James, expira dans mes bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois, lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée; l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que l'Empereur lui destinait.

La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par degré, elle arriva à lui dire:

«Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!»

Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit sèchement:

«Assez, Fanny», et sortit de l'appartement.

L'Impératrice s'engagea à tâcher de le ramener à d'autres idées; elle-même trouvait Bertrand trop peu important pour épouser une parente qu'elle protégeait spécialement. Elle lui promit une réponse pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans les larmes. Elle retourna à Saint-Cloud, se disant décidée à refuser le Bertrand, coûte que coûte; sa mère l'y encourageait fort. Elle revint l'ayant accepté, et toute réconciliée avec son sort.

L'Impératrice lui avait montré de grandes places en perspective et le nom de Bertrand caché sous un duché. Le soir, elle n'était plus occupée qu'à chercher le titre qui sonnerait le mieux à l'oreille et que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pensé que c'était une taquinerie de l'Empereur en souvenance du singe du Pape.

L'entrevue eut lieu à Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y assister et j'en eus la charge. Jamais une fiancée plus maussade, plus mal attifée ne s'est présentée à un futur époux. Le général n'en fut pas rebuté; et, un mois, jour pour jour, après la mort de madame de Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille à l'autel avec une répugnance qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Le mariage civil eut lieu chez moi, à Paris, et la noce à Saint-Leu, chez la reine de Hollande. J'y fus invitée, mais je trouvai un prétexte pour m'en dispenser.

Il faut rendre justice à Bertrand; c'était un homme fort borné, mais très honnête. Il a été bon mari et bon gendre; nous avons toujours conservé les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la capacité dans son arme. L'Empereur était bon juge et le distinguait, mais je crois que son vrai mérite était un dévouement aveugle et sans bornes d'aucune espèce.

Les courses de Fanny Dillon à Saint-Cloud se faisaient avec mes chevaux et mes gens. Un jour, où un fourrier du palais les faisait ranger, mon cocher lui dit:

«Mon Dieu, je me mettrai où vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne venons jamais ici pour notre compte.»

Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous charma.

Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques années après, dans un moment où la Cour impériale était encombrée de souverains. Le fonctionnaire, s'adressant à un cocher de remise arrêté dans la cour des Tuileries, lui cria:

«Holà, ôte-toi! Si ton maître n'est pas roi, tu ne peux pas stationner là.»

L'Empereur n'avait pas répugnance à cette histoire, car, parmi ces rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de vrais.

J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture, mais seulement deux fois dans un appartement.

La ville de Paris donna un bal à l'occasion du mariage de la princesse de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir sans avoir assisté à celui de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y rendre.

On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le public y était parqué suivant la couleur des billets; le mien me fixa dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet, l'Empereur en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a promptement renoncé), la veste, la culotte en satin blanc, les souliers blancs à rosettes d'or, un habit de velours rouge fait droit à la François Ier et brodé en or sur toutes les coutures, le glaive, éclatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des plaques, aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour relevée par une ganse de diamants. Ce costume pouvait être beau dessiné, mais, pour lui qui était petit, gros et emprunté dans ses mouvements, il était disgracieux. Peut-être y avait-il prévention; l'Empereur me parut affreux, il avait l'air du roi de carreau.

Je me trouvais placée entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il demanda son nom à la première, elle lui répondit qu'elle était la fille à Foacier.

«Ah!» fit-il, et il passa.

Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis:

«Vous habitez à Beauregard?

«—Oui, Sire.

«—C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un service qu'il rend au pays et je lui en sais gré; j'ai de la reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a été au service anglais?»

Je trouvai plus court de répondre que oui, mais il reprit:

«C'est-à-dire pas tout à fait. Il est savoyard, n'est-ce pas?

«—Oui, Sire.

«—Mais vous, vous êtes française, tout à fait française; nous vous réclamons, vous n'êtes pas de ces droits auxquels on renonce facilement.»

Je m'inclinai.

«Quel âge avez-vous?»

Je le lui dis.

«Et franche par-dessus le marché! vous avez l'air bien plus jeune.»

Je m'inclinai encore; il s'éloigna d'un demi-pas, puis revenant à moi, parlant plus bas et d'un ton de confidence:

«Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute, mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne un bon conseil!»

Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez gracieusement, et passa à ma voisine.

«Votre nom?

«—La fille à Foacier.

«—Encore une fille à Foacier!» et il continua sa promenade.

Je ne puis exprimer l'excès de dédain aristocratique avec lequel cet: Encore une fille à Foacier, sortit des lèvres impériales. Le nom qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais représenté à moi depuis, est resté gravé dans mon souvenir avec l'inflexion de cette voix que j'entendais pour la première et la dernière fois.

Après avoir fait sa tournée, l'Empereur se rapprocha de l'Impératrice et toute la troupe dorée s'en alla sans se mêler le moins du monde à la plèbe. À neuf heures du soir, tout était fini; les invités pouvaient rester et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son exemple, singulièrement frappée des façons impériales. J'avais vu d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public.

Plusieurs années après, j'assistai comme beyeuse à un bal donné à l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non présentées obtenaient des billets pour les loges. Nous y étions allées une douzaine de femmes de l'opposition et nous étions forcées de convenir que le coup d'œil était magnifique. C'était la seule fois que j'aie vu une fête où les hommes fussent en habit à la française. Les uniformes étaient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air emprunté, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut, rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes étaient élégamment et magnifiquement parées.

L'Empereur, suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour se rendre à l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impératrice, était obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre genre.

Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant, et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.

L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer à sa Cour eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'œil obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre, évidemment avec intention. Au reste, il avait déjà trop de notre monde pour devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.

CHAPITRE VI

La duchesse de Courlande. — La comtesse Edmond de Périgord. — Monsieur de Talleyrand. — Le cardinal Consalvi. — Fêtes du mariage de l'Empereur. — Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé archevêque de Florence. — Triste résultat de cette nomination. — Résistance d'Alexis de Noailles. — Brevets de sous-lieutenant. — Madame du Cayla. — Jules de Polignac.

Quoique, pendant les années qui s'étaient écoulées entre ces fêtes dont je viens de parler, les deux sociétés de l'ancien et du nouveau régime fussent habituellement séparées, elles se rencontraient chez les ambassadeurs et chez les étrangers. Je me rappelle avoir vu toute la Cour impériale à un très magnifique bal donné par la duchesse de Courlande. Elle s'était établie à Paris à l'occasion du mariage de sa fille cadette avec le comte Edmond de Périgord. Je ne sais si la passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a précédé ou suivi cette union.

Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de duchesse de Dino, était, à peine au sortir de l'enfance, excessivement jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le naturel; malgré l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse, elle me plaisait beaucoup. Sa mère, toute occupée de ses propres aventures, avait laissé le soin de son éducation à un vieux professeur jésuite qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit.

Le ciel l'avait créée jolie femme et spirituelle, mais la partie morale, l'éducation pratique et d'exemple avaient manqué, ou plutôt ce qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir autour d'elle n'était pas de nature à lui donner des idées bien saines sur les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être aurait-elle échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la hauteur de sa propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et l'honorer. Cela était impossible; la distance était trop grande entre eux.

J'insiste sur ces réflexions parce que je suis persuadée que, quelque supériorité qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est presque toujours le résultat des circonstances environnantes. Telle femme qui a beaucoup fait parler d'elle eût été, autrement placée, chaste épouse et bonne mère de famille. Je crois à l'éducation du manteau de la cheminée. Lorsqu'on a passé son enfance à entendre les principes d'une saine morale, simplement professés, et à les voir sans cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un réseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui devient comme une seconde nature. Il faut un rare degré de perversité pour chercher à en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour celles qui sont livrées aux séductions du monde sans être pourvues de cette défense.

Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me hasarderai pas à en parler. Je ne chercherai pas à estomper un caractère qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui pèsera les torts de l'homme privé avec les services de l'homme d'État et fera pencher la balance.

Dans ces barbouillages où je m'amuse à faire repasser devant moi comme des ombres chinoises, sans suite et sans ordre, les différents souvenirs que ma mémoire me retrace, je m'arrête plus volontiers aux petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes pour être restées dans ma pensée et ne sont pas assez importantes pour être rappelées ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon domaine que par leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai recueilli sur eux des détails circonstanciés de la vérité desquels je me tiens assurée. À cette époque, je me trouvais précisément dans la situation du public et du public malveillant, vis-à-vis du prince de Bénévent; plus tard, j'aurai peut-être occasion de parler du prince de Talleyrand. Nous verrons, si j'arrive à ce temps.

Les cardinaux dispersés dans toute la France eurent la permission ou plutôt l'ordre de se réunir à Paris à l'époque du mariage de l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint descendre chez nous et ne nous quitta guère pendant son court séjour. Je fus bien frappée de la lucidité et de la clarté de son esprit en nous expliquant une position que la théologie et la politique rendaient si complexe. Il désirait sincèrement pouvoir, dans l'intérêt de la religion, complaire aux vœux de l'Empereur et pourtant les canons de l'Église s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait arriver.

Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans laquelle le mariage de Joséphine était cassé qui faisait les difficultés mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il était excommunié vitando, ce qui n'empêchait pas qu'il pût recevoir les sacrements ni qu'un prêtre pût les lui administrer pour nécessité, seulement les autres ecclésiastiques ne pouvaient y assister. Aussi les cardinaux étaient-ils prêts à siéger au bal ou à telle autre fête, mais le banc réservé pour eux à la cérémonie où on administrait le sacrement du mariage resta vide.

Je crois que, si cela eût dépendu uniquement du cardinal Consalvi, il eût cherché quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collègues étaient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de tout détenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement spécifiée comme excommunié vitando par les lois de l'Église qu'il n'y avait pas moyen de les éluder dès qu'elles étaient invoquées.

De son côté, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur en voyant inoccupé le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns furent envoyés dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du nombre, obligés de retourner dans les villes fixées pour leur exil. Je ne me rappelle plus si c'est à ce moment où avant qu'ils eurent la défense de porter les bas et la calotte rouge, d'où leur est venue l'appellation de cardinaux noirs qui les a distingués pendant tout le cours de ces querelles dogmatico-politiques.

Le court séjour que le cardinal Consalvi fit à Paris renoua fortement les liens d'amitié qui existaient entre nous et, si mes souvenirs d'enfance avaient été froissés en retrouvant le cardinal Maury, je fus en revanche enchantée de son collègue. Mon opposition au régime impérial était certainement fort entachée d'esprit de parti, cependant j'ai toujours été accessible aux raisonnements qui portaient un caractère d'impartialité. Et j'étais touchée et édifiée de voir le cardinal Consalvi, dans sa position d'homme persécuté, parler avec tant de douceur, se lamenter des violences où il se trouvait entraîné et chercher de si bonne foi les moyens de les éviter.

Il eut plusieurs conférences avec le ministre des cultes; il offrait des tempéraments dont j'ai oublié les détails et qu'il nous racontait heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre à aucun. Le public resta persuadé que l'absence des cardinaux tenait uniquement à ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que c'est une erreur.

Je n'assistai pas plus aux fêtes du mariage que je n'avais fait à celles du couronnement. Je faisais honneur à mes répugnances politiques de ce peu de curiosité, mais j'ai découvert depuis que ma paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le récit des fêtes suffit complètement à ma satisfaction; je le lis le lendemain dans mon fauteuil en me réjouissant d'avoir échappé à la fatigue.

Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes idées ne manquaient guère, eut celle de faire construire en toile le grand arc de l'Étoile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvisé fit un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette sage pensée, adoptée maintenant, d'essayer l'effet des constructions avant de les établir définitivement. L'arc de l'Étoile obtint les suffrages qu'il méritait.

Mon oncle, l'évêque de Nancy, assista au Concile des évêques de France réunis à Paris, à l'effet de statuer sur les différends existants avec le Pape, et qui n'eut aucun résultat. Mon oncle y tint une conduite fort épiscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que l'Empereur en fût très content. Il lui donna une triste marque de sa satisfaction, quelque temps après, en le nommant archevêque de Florence.

Il avait fait beaucoup de bien à Nancy; il y jouissait de la plus haute considération et il s'y plaisait extrêmement. Abandonner une telle résidence, où il était établi régulièrement et canoniquement, pour aller prendre violente possession, malgré le clergé et le Pape, d'un diocèse italien était une lourde calamité et attirait sur sa tête ces haines cléricales qui ne pardonnent jamais.

Il arriva à Paris désespéré; mon père, qui l'aimait tendrement, entra complètement dans sa situation. Ils en causèrent longuement et, après avoir pesé les inconvénients entre déplaire à l'Empereur et rompre avec les gens de sa robe, ils conclurent qu'il ne fallait pas assumer seul cette responsabilité. L'évêque de Nantes, du Voisin, et l'archevêque de Tours, Barral, avaient été promus à des sièges importants en Italie qui se trouvaient dans le même prédicament que celui de Florence. Mon oncle décida que l'acceptation de l'archevêque de Tours ne suffisait pas, mais que celle de l'évêque de Nantes entraînerait la sienne.

Monsieur du Voisin passait pour habile théologien, et il était le prélat le plus considéré de toute l'Église gallicane. Mon père approuva ce parti; mon oncle, après l'avoir annoncé au ministre des cultes, alla faire sa cour à l'Empereur qui le reçut très bien. Les trois prélats désignés se réunirent plusieurs fois. Mon oncle logeait avec nous. Il nous raconta un matin que l'évêque de Nantes venait de partir pour Nantes, après un refus formel; qu'en conséquence, il allait se rendre à Saint-Cloud avec le ministre des cultes pour y porter son propre refus. Monsieur de Barral n'avait encore aucune décision arrêtée.

L'évêque donna l'ordre de charger sa voiture de voyage pour retourner le lendemain à Nancy. Il resta longtemps à causer avec mon père et moi, récapitulant toutes les excellentes raisons qui rendaient le parti qu'il avait pris irrévocable. Il revint tard; à dîner, on parla de chapeaux de paille, l'évêque me dit avec un sourire forcé:

«Ma petite, j'espère que vous me chargerez de vos commissions, je crois que c'est en Toscane qu'on fait les plus beaux.»

Mon père et moi échangeâmes un regard de surprise. L'évêque prit, en effet, le lendemain de grand matin la route de Nancy, mais c'était pour y faire ses paquets et se rendre à Florence. Nous évitâmes de concert toute explication. Quand un homme de talent et de conscience agit ainsi contre son propre jugement et que le parti est pris, il n'y a rien à dire. Je n'en ai jamais su davantage. L'Empereur l'avait-il intimidé ou séduit? Je l'ignore, ni l'un ni l'autre n'étaient faciles avec un homme dont l'esprit était aussi distingué que la haute raison. Le fait s'est passé précisément comme je le raconte.

Au retour de Florence, en 1814, la décision prise avait trop mal réussi pour qu'il fût opportun de revenir sur le passé. Elle a éventuellement causé la mort de mon oncle, car les haines du parti émigré et de l'esprit prêtre se sont réunies dans toute leur âcreté pour semer d'amertume le reste de sa vie. Et, malgré la haute considération dont il jouissait à Nancy où il retourna, elles ont tiré assez de fiel de ce malheureux séjour à Florence pour le tourmenter à un tel point que sa santé y a succombé. S'il était resté à Nancy, aucune des tribulations qu'on lui a suscitées n'aurait pu avoir lieu, et il aurait trouvé dans les papes des protecteurs au lieu d'antagonistes offensés et voulant se venger. Mais résister à la volonté de l'Empereur, quelque bon motif qu'on eût, semblait dans ce temps une espèce de démence; lui-même cherchait à établir cette pensée.

Alexis de Noailles reçut un brevet de sous-lieutenant pour se rendre à l'armée; il déclara que sa volonté était de ne point servir; on insista, il résista. On l'arrêta, on le traîna en prison, il résista encore. L'Empereur avait bonne envie de l'envoyer à Charenton. On obtint à grand'peine qu'il restât à Vincennes. Enfin, ne pouvant vaincre son opposition et craignant peut-être que cette folie ne devînt contagieuse, l'Empereur le fit relâcher en lui ordonnant de quitter l'empire où il ne voulait pas de ce conspirateur de sacristie. Et, content de l'affubler de ce sobriquet ironique, il lui ouvrit les portes de la prison en lui fermant celles de la patrie. C'est la seule personne qui, à ma connaissance, ait résisté à l'Empereur, comme madame de Chevreuse est la seule qui ait été forcée de prendre une place à la Cour impériale.

Alexis de Noailles n'avait pas été le seul à recevoir un brevet de sous-lieutenant; il y en avait eu une douzaine d'envoyés, en même temps, aux jeunes gens dont les familles faisaient le plus de tapage de leur opposition. Ils avaient été expédiés à la suite d'un bal costumé donné par madame du Cayla, où l'on déploya assez de magnificence pour que le bruit en parvînt aux oreilles de l'Empereur. Il voulait bien que les personnes en dehors de son gouvernement végétassent en paix et en tranquillité, mais, dès qu'on cherchait à se faire remarquer en quelque genre que ce fût, il fallait qu'on se rattachât à son gouvernement; il n'admettait aucune distinction qui n'émanât de lui.

Au reste, il jugea bien en cette circonstance car, à l'exception d'Alexis, tous ces sous-lieutenants, violemment improvisés, devinrent de fort zélés soutiens de la couronne impériale. Je ne sais si déjà, à cette époque, madame du Cayla était avec le duc de Rovigo dans les liaisons intimes que la prodigieuse ressemblance de son fils a constatées.

Depuis qu'elle s'est donnée en spectacle au public par ses relations avec Louis XVIII, mille histoires scandaleuses ont surgi sur son compte. Je n'en avais jamais entendu parler; elle était aussi agréable qu'on le peut être avec un teint horriblement gâté, assez spirituelle, fort désireuse de plaire. Elle vivait mal avec un mari plus que bizarre, mais était pleine de tendresse et de soins pour sa belle-mère dont elle était adorée.

Si j'avais été interrogée sur son compte à cette époque, je l'aurais représentée comme une jeune femme d'une très bonne conduite, même un peu prude et affichant une grande piété. Je me souviens qu'une fois où elle avait dansé dans un quadrille le mardi gras, elle se fit remplacer pour le répéter le samedi suivant quoique les sept autres femmes ne fissent aucune difficulté d'y reparaître.

Madame du Cayla soignait extrêmement les vieilles dames de la société de sa belle-mère et les évêques ou gens de la petite Église. Nous croyions qu'elle suivait son goût; elle a prouvé depuis que l'esprit d'intrigue et le besoin de se faire prôner l'inspiraient. Elle ne manquait jamais de faire maigre et de jeûner avec ostentation, ce qui était beaucoup plus remarquable sous l'Empire que sous la Restauration. Peu de gens alors affichaient des pratiques extérieures, et on continuait les bals sans scrupule pendant les deux premières semaines du carême, mais on n'aurait pas passé la mi-carême.

Je me souviens que le comte de Palfy ayant eu la mauvaise pensée de donner un bal le vendredi saint, deux femmes seulement, même de la Cour impériale, s'y rendirent.

Ceci ramène ma pensée à la conversion de Jules de Polignac. Je n'ai jamais pu croire à la sincérité de sa dévotion et voici sur quoi se fonde mon incrédulité.

Il y avait à Lyon une riche héritière dont la mère était sous l'influence des prêtres de la petite Église: on appelait ainsi les opposants au Concordat. Le mariage de cette jeune fille fut arrangé par eux avec Alexis de Noailles, alors le coryphée de cette secte. Il se rendit à Lyon pour le conclure et, en une semaine, réussit à déplaire si complètement à la fille et à la mère que le mariage fut rompu.

Jules de Polignac, retenu à Vincennes par la grâce spéciale de l'Empereur, car il n'avait été condamné qu'à trois années de prison expirées depuis longtemps, se flattait que la clémence impériale se lasserait de cette arbitraire aggravation de peine, et il avait l'espoir de sortir de prison. Adrien de Montmorency soignait fort amicalement les prisonniers de Vincennes.

On parlait un soir chez moi de la rupture du mariage d'Alexis de Noailles:

«Pardi, dit Adrien, je viens de le raconter à Jules. Je lui ai dit que, s'il était aussi bon catholique que royaliste, il serait bien aisé d'arranger ce mariage pour lui. L'auréole de Vincennes déciderait tout de suite en sa faveur.»

Huit jours ne s'étaient pas écoulés que nous apprîmes que Jules tournait à la dévotion de la manière la plus édifiante. Les distractions très peu orthodoxes qu'il avait recherchées jusque-là furent repoussées, ses intimités changées. Enfin il s'établit une révolution si complète dans ses sentiments et dans ses habitudes que le directeur, qu'il avait choisi parmi les prêtres les plus en évidence de la petite Église, put mander à ses coreligionnaires de Lyon que monsieur Jules de Polignac était l'homme suivant leur cœur. Les négociations pour le mariage furent entamées et assez avancées pour faire croire à leur succès dès qu'il sortirait de Vincennes; mais l'Empereur arriva à la traverse et par autorité fit épouser la riche héritière à monsieur de Marbeuf.

Ce fut dans ce temps qu'il lui prit la fantaisie de marier à son choix toutes les filles qui avaient au-dessus de cinquante mille francs de rente. Cette inquisition de famille n'a pas peu contribué à l'impopularité où il a fini par atteindre. Il admettait cependant la résistance. Les d'Aligre en sont un exemple. Monsieur d'Aligre était chambellan; l'Empereur lui fit demander sa fille pour monsieur de Caulaincourt; il feignit d'accepter avec joie. Mais, peu de jours après, il vint dire, avec l'air de l'affliction, que mademoiselle d'Aligre avait une répugnance invincible à la personne du duc de Vicence.

L'Empereur n'insista pas. Monsieur d'Aligre se crut sauvé, mais, apprenant peu de temps après que monsieur de Faudoas, le frère de la duchesse de Rovigo, allait lui être proposé pour gendre, il bâcla en huit jours de temps le mariage de sa fille avec monsieur de Pomereu, sous prétexte qu'elle lui donnait la préférence sur tous les prétendants. L'Empereur bouda un peu monsieur d'Aligre, mais celui-ci, n'ayant rien à en attendre, se sentait plus indépendant que beaucoup d'autres.

Quant à Jules, il conserva son odeur de sainteté qu'il ne put exploiter qu'à la Restauration. Il est resté prisonnier jusqu'en 1814.

CHAPITRE VII

Esprit des émigrés rentrés. — L'Empereur et le roi de Rome. — Les idéalistes. — Monsieur de Chateaubriand. — Les Madames. — La duchesse de Lévis. — La duchesse de Duras. — La duchesse de Châtillon. — Le comte et la comtesse de Ségur.

Je ne puis jamais me rappeler sans honte les vœux antinationaux que nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous faisait accueillir les revers de nos armées. J'ai lu depuis le portrait que Machiavel fait des Fuori inciti, et c'est la rougeur sur le front que j'ai dû en avouer la ressemblance. Les émigrés de tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos sentiments n'étaient pas communs à la majorité du pays, mais je crois que les masses étaient devenues profondément indifférentes aux succès militaires.

Lorsque le canon nous annonçait le gain de quelque brillante bataille, un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus grand s'en réjouissait, mais la population y restait presque insensible. Elle était rassasiée de gloire et elle savait que de nouveaux succès entraînaient de nouveaux efforts. Une bataille gagnée était l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'était que l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg. D'ailleurs, on avait peu de foi à l'exactitude des bulletins, et leur apparition n'excitait guère d'enthousiasme. L'Empereur était toujours accueilli beaucoup plus froidement à Paris que dans toutes les autres villes.

Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire cependant que, le jour où le vingt-sixième coup de canon annonça que l'Impératrice était accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde s'était mis aux fenêtres ou sur les portes; pour compter les vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vingt-sixième amena une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur, et on aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'émotion.

Nous inventâmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut croire supposé. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait passionnément et, dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il préféra son père à tout. Peut-être l'amour paternel l'aurait porté à être plus avare du sang des hommes.

J'ai entendu raconter à monsieur de Fontanes qu'un jour où il assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de la table; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse, l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis l'exprimant tout haut sans s'adresser directement à personne:

«J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une file.»

Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pensée venait d'être distraite par des réflexions dont on suit facilement le cours. Au reste, les mécomptes commençaient pour lui et contribuèrent peut-être à ces retours philanthropiques.

Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu'à travers le prisme de l'opposition, je m'en méfie moi-même. Si ce prisme montrait pourtant les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car j'ai été étonnée de trouver combien les hommes, qui semblaient à nos yeux devoir être aussi grands que les actions auxquelles Napoléon les employait, se sont trouvés médiocres et petits quand il a cessé de les soutenir. Un de ses plus grands talents était de découvrir de son regard d'aigle la spécialité de chacun, de l'y appliquer et, par là, d'en tirer tout le parti possible.

Les seules personnes contre lesquelles il eût une répugnance invincible, c'étaient les véritables libéraux, ceux qu'il appelait les idéalistes. Quand une fois un homme était affublé par lui de ce sobriquet, il n'y avait plus à en revenir; il l'aurait volontiers envoyé à Charenton et le regardait comme un fléau social. Hélas! nous forcera-t-on à convenir que le génie gouvernemental de Bonaparte l'inspirait juste et que ces esprits rêveurs du bonheur des nations, fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne servent qu'à exciter les passions de la multitude en les flattant et à amener la désorganisation de la société? Je ne le pensais pas alors, et la répugnance de l'Empereur pour les idéalistes, dont j'aurais volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort.

Au nombre de ces idéalistes, il rangeait monsieur de Chateaubriand. C'était une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse pour le genre humain; il ne s'est jamais occupé que de lui-même et de se faire un piédestal d'où il puisse dominer sur son siècle. Cette place était difficile à prendre à côté de Napoléon, mais il y a incessamment travaillé. Ses mémoires révèleront au monde à quel point, avec quelle persévérance et quel espoir de succès. Il y a réussi en ce sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a été le soleil. Dès qu'il en sort, il est saisi de l'air extérieur d'une façon si pénible qu'il devient d'une maussaderie insupportable; mais, tant qu'il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J'ai un véritable goût pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux.

S'il s'était borné à être auteur, ainsi que sa nature si éminemment artiste l'y poussait, à part quelques amertumes nées des critiques de ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables tendances. Mais l'ambition d'être un homme d'État l'a entraîné dans d'autres régions où ses prétentions mal accueillies ont développé en lui une foule de mauvaises passions et jeté sur son style des flots de bile qui rendront la plupart de ses écrits inlisibles lorsque le temps lui aura préparé des lecteurs impartiaux.

Monsieur de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien qu'écrivain de parti il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est fort égal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a honni, de honnir ce qu'il a encensé. Il a deux ou trois principes qu'il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela lui est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au génie, n'est gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter. Il n'a foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi c'est un autel devant lequel il est dans une prosternation perpétuelle. En parlant de la Restauration et de la révolution de 1830, si je conduis ces notes jusque-là, j'aurai souvent occasion de le trouver sur mon chemin.

Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de génie et de conscience, persécuté parce qu'il se refusait à encenser le despotisme, et pour avoir donné sa démission de ministre en Valais à l'occasion de la mort du duc d'Enghien.

Le Génie du Christianisme, l'Itinéraire à Jérusalem, le poème des Martyrs, récemment publiés, justifiaient notre admiration. Je trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagéré, mais pourtant je m'y associais jusqu'à un certain point. Je me rappelle une lecture des Abencérages faite chez madame de Ségur. Il lisait de la voix la plus touchante et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour tout ce qui émane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous avions partagé cette vive impression et j'étais véritablement sous le charme. La lecture finie on apporta du thé:

«Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du thé?

«—Je vous en demanderai.»

Aussitôt un écho se répandit dans le salon:

«Ma chère il veut du thé.

«—Il va prendre du thé.

«—Donnez-lui du thé.

«—Il demande du thé!»

Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'était la première fois que j'assistais à pareil spectacle et il me sembla si ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rôle. Aussi, quoique j'aie été dans des relations assez constantes avec monsieur de Chateaubriand, je n'ai point été enrôlée dans la compagnie de ses madames, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis jamais arrivée à l'intimité, car il n'y admet que les véritables adoratrices.

Lorsqu'en 1812 nous quittâmes Beauregard pour nous installer à Châtenay, monsieur et madame de Chateaubriand étaient établis à la Vallée-aux-Loups, à dix minutes de chez moi. L'habitation créée par lui était charmante et il l'aimait extrêmement. Nous voisinions beaucoup; nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table du salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de portefeuille et de secrétaire et, d'un bond, arrivait au-devant de nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe.

Il était alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie à extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a été bien nuisible à son mari, en l'excitant sans cesse à l'irritation et en lui rendant son intérieur insupportable. Il a toujours eu de grands égards pour elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu.

J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant (et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est blessé de la réputation littéraire de monsieur de Chateaubriand; il lui semble que c'est déroger; et, pendant la Restauration, elle voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places de Cour pour compenser ces vulgaires succès. Elle affichait hautement la prétention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la gloire de le posséder et qui ne se fait pas gouverner par lui est un pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de l'Apocalypse dont elle a fait l'étude la plus approfondie, il lui pardonne le dédain pour son mérite en faveur du dévouement à ses prétentions.

Ce que ce ménage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence d'un état, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvénients du désordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-même que rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel qu'il soit.

Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées pour se désennuyer, car, au bout du compte, c'est là le but et le grand secret de sa vie.

Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe, sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y tienne longtemps.

Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont, quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir folle sans lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti à tracer un article bien froid dans une gazette pour honorer les cendres de madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que pour lui.

Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son cœur est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z...... L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux mœurs qui existaient avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on aurait voulu nous faire regretter.

Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries, malgré la gravité des événements à cette époque.

Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X.... émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les personnes renfermées avec elle.

Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier vœu fut d'aller rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour le plus tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant, à force de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter par un bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari.

C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y prolongèrent, enfin il s'y établit.

Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait, ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur:

«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où je me verrais débarrassé de ses doléances.»

Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de jours après C... de X... partit laissant monsieur du L... passer tout seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée, les longues journées de l'hiver.

Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit. Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X..., réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi et lui apporta en preuve sa correspondance.

Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle. Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa vie.

Madame de X..., l'imagination salie et le cœur froissé par la conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active. Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots:

«Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi honteux par leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans un tel désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut presque une réhabilitation.

Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le rôle de consolateur à celui d'adorateur.

Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X.... Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.

La publication de l'Itinéraire donna un nouveau lustre au talent populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur de Chateaubriand. Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en rapport avec elle, elle plaisait par son propre mérite.

Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt, elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre de duchesse de Z....

On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler, il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée.

Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blessée, toute désillusionnée aux désordres de Paris pendant le temps du Directoire, peut-être n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu de penser que son mari a plus d'une fois regretté sa propre conduite, et le sacrifice qu'il avait fait à ce faux dieu de la galanterie qui régnait encore à l'époque où il est entré dans le monde. Il n'a pu se dissimuler qu'il était le premier auteur des torts de sa femme. Monsieur de Chateaubriand avait certainement conçu la pensée de la relever à ses propres yeux et à ceux du monde. Mais il est incapable de s'occuper avec persévérance du sort d'un autre; il est trop absorbé par la préoccupation de lui-même.

C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma décidément le corps des madames. Les principales étaient les duchesses de Duras, de Lévis, et madame de Bérenger; le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Ces trois dames avaient chacune leur heure; monsieur de Chateaubriand était reçu à huis clos, et Dieu sait quelle vie on lui faisait quand il donnait à l'une d'elles quelques-unes des minutes destinées à l'autre.

Elles étaient tellement enorgueillies de leur succès que leur portier avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'était l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne était souvent prolongée pour se donner meilleur air. Ces dames se faisaient entre elles des scènes qui servaient à divertir la galerie; mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en allaient faire la cour la plus assidue à madame de Chateaubriand qu'elles comblaient de soins et de prévenances.

Un jour où elle était un peu enrhumée, elle prétendait avoir reçu cinq bouillons pectoraux dans la même matinée, accompagnés des plus charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces dames très drôlement, mais, au fond, sans aucun mécontentement, car ces hommages de fort grandes dames ne lui déplaisaient pas.

On dit que madame de Lévis obtint des succès assez complets; madame de Duras en périssait de jalousie; madame de Bérenger en prit son parti en s'entourant d'autres illustrations. Les madames du second ordre ne portaient pas leurs prétentions si haut. Les personnes admises à la familiarité de madame de Lévis la trouvaient aimable et jolie: elle était laide et maussade vue à une distance que je ne me suis jamais sentie tentée de franchir.

Madame de Duras était fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel. Sa mère et elle avaient passé dans leur habitation de la Martinique les années de la tourmente révolutionnaire. En amenant à Londres une grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva son mariage à peu près convenu d'avance avec le duc de Duras, réduit à un état de pénurie qui le mettait dans la dépendance, assez durement imposée, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de Kersaint, sans être très considérable, se trouvait fort à la convenance de monsieur de Duras. À peine débarquée il l'épousa, et elle l'adora pendant longtemps.

Monsieur de Duras était premier gentilhomme de la chambre du Roi; le service se faisait par années et, pendant les commencements de l'émigration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre à leur poste. Monsieur de Duras avait déjà fait son service une fois près de Louis XVIII; son année revenait peu de temps après son mariage. Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre à Mitau. Arrivé à Hambourg, il y reçut un avis officiel portant que le Roi consentait à recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge, malgré son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait s'attendre à être admise auprès de madame la duchesse d'Angoulême. Madame de Duras était formellement exclue de Mitau. Malgré quelques ridicules, monsieur de Duras est homme d'honneur: il n'hésita pas à reconduire sa femme à Londres et à y rester auprès d'elle.

Madame de Duras se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiment qui a honoré son caractère dans la suite. Après un séjour de quelques années en Angleterre, le ménage Duras revint en France où il ramena deux petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus.

Madame de Duras s'aperçut enfin de la supériorité qu'elle avait sur son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction à ses ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun agrément, mais elle avait beaucoup d'esprit, le cœur haut placé et une véritable distinction de caractère. Plus le théâtre où elle a été placée s'est élevé, plus sa valeur réelle a été révélée. Je l'avais devinée depuis longtemps.

Madame de Bérenger avait épousé, étant mademoiselle de Lannois, le duc de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement. Il était à Yarmouth, prêt à s'embarquer sur un paquebot; le vent changea, il dut attendre. Le capitaine de la frégate la Blanche, apprenant qu'un duc de Montmorency était à l'auberge, lui offrit un passage sur sa frégate. Elle allait porter l'argent des subsides à Hambourg; la Blanche se perdit corps et biens à l'entrée de l'Elbe; le duc de Châtillon fut noyé. Sa veuve jouit quelque temps de sa liberté. Pour faire une fin, elle épousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond de Bérenger. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en avais grand'peur.

Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se trouvait, mais sans prétention sur son cœur, madame Octave de Ségur.

Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est si romanesque que je veux la raconter.

Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit à Soissons.

Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son cœur passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane, «cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre».

Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons. On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle. Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de Boulogne et portant ces mots:

«Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins agité que ce cœur qui ne battra jamais que pour vous.»

Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui portait: Friendship, esteem and eternal love.

Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur, il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la main d'Octave.

Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée, madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la plus éclairée.

Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France en 1814.

Sa femme fut désolée de ce retour qui rompait une liaison à laquelle elle tenait depuis plusieurs années. Soit qu'Octave en fût averti à son arrivée, soit qu'il se craignît lui-même, il voulut rester avec sa femme sur le pied de la simple amitié, réservant pour ses fils la chaleur de son cœur. Il la traitait avec une politesse grave qui ne se démentait jamais. Madame Octave, piquée au jeu par ces procédés, sentit se rallumer une passion que son mari éprouvait en secret. Elle employa vis-à-vis de lui toutes les ressources de la coquetterie:

«Prenez garde, Félicité, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que vous jouez.»

Enfin, il se laissa séduire et se livra à un sentiment qui avait toujours régné exclusivement dans son cœur. Quelques mois de bonheur le dédommagèrent de longues années de souffrances. Madame Octave suivit son mari et son fils aîné dans la garnison où tous deux servaient dans le même régiment. Malheureusement, il s'y trouvait aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mère. Octave s'en offusqua, à trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint de changer de régiment, et voulut que madame Octave quittât la garnison. Sous prétexte que son fils y restait, elle voulut y passer l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scène assez vive entre eux. Pour la première fois et la seule fois, il lui adressa quelques reproches fondés sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener à elle.

Il revint seul à Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir lui convenir le mieux, s'occupa à l'arranger avec les soins les plus conformes à ses goûts. Il l'engagea plusieurs fois à s'y rendre; elle s'y refusa constamment. Enfin il lui écrivit que, si elle n'était pas à Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie. Elle n'arriva pas, et, à neuf heures, Octave se précipita dans la Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait parfaitement, mais, décidé à périr, la volonté l'avait emporté sur l'instinct qui porte à se sauver.

Madame Octave fut abîmée de douleur et de remords; elle se retira dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; elle y était fort touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgré leur tendresse excessive pour leur père, lui sont restés tout dévoués, l'ont ramenée dans le monde où elle mène une vie assez retirée. Mais elle y est moins bien encadrée pour l'imagination que dans la cellule de son couvent.

Dans un siècle où il y a si peu de passions désintéressées, celle d'Octave mérite certainement d'être remarquée. Il était d'une figure charmante et très aimable quand il pouvait vaincre la timidité et l'embarras que sa première aventure, déjà bizarre, lui causait toujours. Sa femme, sans être très jolie, était parfaitement séduisante; elle était aussi très attachante, car, malgré les cruels événements de sa triste vie, elle a conservé des amies dévouées parmi les femmes de la conduite la plus exemplaire.