J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait à me parler: «C'est bon, je la verrai en sortant»; une demi-heure se passe. En traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur une banquette, avec de gros souliers tout crottés et une espèce de servante à côté d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai à la renverse; je l'entraînai dans ma chambre et me confondis en excuses. Hélas! elle était plus confuse que moi: elle était pâle et tremblante, sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que sa mère avait joué la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle avait emprunté cinq louis à mes gens, que le désir de les rendre tout de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait dû leur demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait d'être caution, aimant mieux me les devoir qu'à des valets. N'osant pas me faire ce récit, elle en avait chargé la pauvre Herminie qui en était dans un état digne de pitié. On peut croire que la mienne ne lui manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que cette petite somme me serait promptement remboursée; et, en parlant bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite à sa grand'mère; en la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y déposer un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours restée dans l'esprit comme une des plus pénibles qu'un cœur haut placé puisse éprouver; le sien semblait fait pour la sentir dans toute son amertume. Sa laideur et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le séjour de l'antichambre.
Sa seconde sœur était assez belle, et la troisième, Gasparine, depuis princesse de Reuss, alors enfant, était charmante. Elles avaient aussi deux frères qui sont devenus de bons sujets et se sont établis en Bohême auprès de leurs oncles. Leur famille a cherché, à juste titre, à les éloigner également de père et mère.
Après la mort de madame de Guéméné, la princesse Charles tomba dans un si épouvantable désordre qu'elle même se retira de la société.
La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde, indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise habitude a complètement disparu depuis quelques années; les françaises sont tout aussi soignées que les anglaises dans leur intérieur et parées de meilleur goût dans le monde.
J'étais curieuse devoir madame Récamier. On m'avertit qu'elle était dans un petit salon où se trouvaient cinq ou six autres femmes; j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort remarquable; elle sortit peu d'instants après, je la suivis. On me demanda comment je trouvais madame Récamier:
«Charmante, je la suis pour la voir danser.
«—Celle-là? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Récamier est assise dans la fenêtre, là, avec cette robe grise.»
Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore très intime.
Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire, lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de forcés que ceux qui ont voulu l'être.
Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix. C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu, seul, l'honneur de la marine, pendant toute la Révolution, il passait pour avoir outrageusement volé durant son ministère; toutefois, il est mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs au dix-huit brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à la suite d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire exécuter, malgré l'amiral, une manœuvre où il avait péri beaucoup de monde; celui-ci s'en était plaint très fortement. Mais ce qui l'avait perdu c'est un propos tenu dans une réunion des grands dignitaires qui voulaient élever une statue au nouvel empereur. On discutait sur le costume; l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il écoutait depuis deux heures, s'écria:
«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le derrière.»
On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée, et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard.
L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle, l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec l'air de l'affliction, puis, prenant la parole:
«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la religion?»
Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques cherchèrent à obtenir des fins édifiantes des membres de leur famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la première fois qu'il le revit, il le traita fort bien.
Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan étaient les plus remarquables.
La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive.
La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis de Rohan; elle était belle, avait l'air très distinguée, et les façons de la meilleure compagnie; elle excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et décentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont éminemment grandes dames.
À la fin de ce carnaval, je fus invitée avec toute la terre à un grand bal chez madame Récamier, alors à l'apogée de sa beauté et de sa fortune. La société y était composée des illustrations du nouvel empire, Murat, Eugène Beauharnais, les maréchaux, etc., d'un grand nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'émigrés rentrés, des sommités de la finance et de beaucoup d'étrangers. J'y fus témoin d'un fait singulier dans un monde aussi mêlé. L'orchestre joua une valse; de nombreux couples la commencèrent; monsieur de Caulaincourt s'y joignit avec mademoiselle Charlot, la beauté du jour. À l'instant même, tous les autres valseurs quittèrent la place et ils restèrent seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt était pâle comme la mort. On peut juger par là à quel point le meurtre de monsieur le duc d'Enghien était encore vif dans les esprits et combien les calomnies (et c'en était je crois) étaient généralement accueillies contre monsieur de Caulaincourt.
On me raconta (mais ce n'est qu'un ouï-dire) que, lorsque l'Empereur forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annonça à ses camarades du salon de service qu'il venait d'être nommé grand écuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se taisait.
«Tu ne me dis rien, Lauriston?
—Non.
—Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle?
—Pas pour ce qu'elle coûte.
—Qu'entends-tu par ces paroles?
—Tout ce que tu voudras.»
On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston, jusque-là une espèce de favori, fut éloigné de l'Empereur et ne revint à Paris que longtemps après. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal informé que les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement impérial. Ils m'ont prouvé l'absurdité d'une quantité de choses que j'avais crues pieusement pendant de longues années. Aussi je ne demande confiance que pour ce que je sais positivement.
Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait pour mériter ses rigueurs:
«Je pense que vous le savez, monsieur.
—Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les soldats de mon régiment.»
La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution, elle s'était fait chasser des casernes où elle allait prêcher l'insubordination aux soldats.
Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves, et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un caprice de plus.
Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard.
Je m'habitue à la société de Paris. — Arrivée de mes parents en France. — Madame et mademoiselle Dillon. — Je donne des plumes à l'impératrice Joséphine. — Société de Saint-Germain. — Madame Récamier. — Premiers bains de mer.
Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.
Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité; on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées; car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en résultait plus d'urbanité dans les rapports.
Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent plus communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à l'Empire, et le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. On pouvait dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour. Le nombre en était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient continué quelques mois de plus, il aurait été nul.
Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis.
Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement, on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita, on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique. Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès lors, toute pensée de service fut abandonnée.
Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui confirme ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de l'Inde et me les avait données.
Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et madame Dillon l'expédia.
Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir. Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.
Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice faisait monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me donner. Je la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les plumes avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La parure me serait remise sous peu de jours.
Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui dit:
«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.»
Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions, que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je? demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la nécessité d'une présentation?
Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était passé.
Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était établi à Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et madame Campan.
Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir, elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance était grand à cette époque.
Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.
Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle avait contribué à faire échapper de la prison de Marseille. Elle leur confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à l'étranger sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.
Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval, s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue, elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.
Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.
Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation de son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble n'ont fait que confirmer.
On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes, toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses. Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse. Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son cœur; sa coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle. Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif avec tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez nombreux.
Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son cœur, l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement, la justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame Récamier avait pris de la société où elle vivait une façon de minauderie affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son esprit. Elle y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle était faite pour apprécier. Elle se lia intimement avec madame de Staël, et acquit auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles où elle tient toute la part qui convient à une femme, c'est-à-dire la curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul que rien ne remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve qu'en France, et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les amères douleurs que lui causait son exil.
L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui. Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer quelque chose, car elle cherche à se faire lui autant qu'il est possible.
J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler. Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je dépérissais à vue d'œil.
Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette rapidité de la première jeunesse.
Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère des habitants était affreuse. L'anglais, comme ils l'appelaient, et pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu s'approchant d'un bâtiment.
Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine et à grand frais, malgré la misère, un homme pour mener le cheval jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec moi. Ces préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel point que, lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève. On demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé. J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si téméraire.
On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les formes sans produire aucun étonnement dans le pays.
J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit où on en ait pris.
Le général de Boigne s'établit en Savoie. — Le cardinal Maury. — Madame de Staël. — Séjour à Aix. — Benjamin Constant. — Dîner à Chambéry. — Coppet. — Monsieur Rocca.
Ma vie a été si monotone pendant les dix années de l'Empire et j'ai pris si peu part aux grands événements que je n'ai guère de jalons pour fixer les époques. Je me bornerai à placer pêle-mêle, et sans égard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux personnages de quelque importance, ou qui peindraient les mœurs du monde où je vivais exclusivement.
Monsieur de Boigne avait entrepris de bâtir en Savoie, où il avait acheté une propriété. Il avait commencé par y passer quelques semaines chaque été; bientôt il y resta des mois. Enfin, séduit par l'immense importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il y fixa son séjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait laissé. Il fut mis en vente, acheté par le prince Aldobrandini Borghèse et je transportai mes pénates dans un petit manoir situé dans le village de Châtenay, près de Sceaux. La naissance de Voltaire dans cette maison lui donne prétention à quelque célébrité. Ce déplacement n'eut lieu qu'en 1812.
J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit précéder sa rentrée en France d'une lettre très servile adressée à l'Empereur; celui-ci ne manqua pas de la rendre publique. Cette circonstance donna lieu à un assez joli mot d'une femme d'esprit, ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle.
«Je vous sais bien bon gré, lui dit-il, d'avoir conservé cette vieille gravure.
«—J'y ai toujours été fort attachée, Monseigneur, et j'y tiens d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.»
Dès que nous sûmes le cardinal à Paris, mon père fut le voir et l'engagea à venir dîner à Beauregard. Il accepta avec empressement et, le dimanche suivant, nous vîmes débarquer d'une immense berline italienne sept personnes: c'étaient son frère, ses neveux, ses nièces, un abbate, enfin toute une maisonnée. Il me dit naïvement que, sortant de chez lui, il avait voulu faire l'économie du dîner d'auberge pour tout ce monde. J'avais conservé un souvenir très reconnaissant des bontés dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer à quel point je fus désappointée en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage tout était à l'avenant et aurait choqué dans un caporal d'infanterie. Il faisait des contes d'un goût effroyable.
Je me rappelle que, pendant ce premier dîner, il nous fit le récit d'une aventure arrivée dans son diocèse de Montefiascone. La scène était dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire envoyé pour recueillir les plaintes portées mutuellement, y tinrent un langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figuré aux veillées d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus bien étonnée de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma surprise. Il était tout autre lorsqu'ils l'avaient connu à Rome, quoiqu'il n'eût pas, même alors, les formes de la bonne compagnie. Son frère nous dit qu'à la suite d'une violente maladie le moral avait été atteint.
Tout le monde s'en aperçut bientôt. Sa gourmandise et son avarice en firent le plastron des plaisanteries de société, et il a mené à Paris une vie honteuse et bafouée. Cette sordide avarice était poussée à un tel point que, lorsqu'il quitta son logement loué pour entrer à l'archevêché, il resta trois heures à grelotter dans sa chambre, attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez refroidies pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il, laisser ce profit au propriétaire.
Un jour, il sortait de chez lui avec mon père; à moitié de l'escalier, il lui dit:
«Remontons; vous m'avez distrait et j'ai négligé ma précaution accoutumée.»
Ils entrèrent dans sa chambre; mon père lui vit ôter une petite marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit la clef:
«Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces gredins-là seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de l'eau.»
Je cite ces traits parce que mon père a été témoin de tous les deux, mais toute sa vie en était remplie. Il était constaté que, lorsqu'il n'était pas prié à dîner, il faisait son repas de petits gâteaux qu'on servait dans les soirées. Mais aussi, lorsqu'il était assis à la table d'un autre, il mangeait avec autant d'avidité que de malpropreté. Il est triste de penser qu'un homme, qui a joué un rôle important et qui avait eu un esprit remarquable, ait pu être amené, par des vices aussi bas, à un tel état d'indignité.
Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait entrepris de rallier mon père au gouvernement, et quelquefois ils causaient ensemble sur les avantages et les inconvénients du régime impérial. Le jour où le décret sur les prisons d'État parut dans le Moniteur, mon père lui disait que de pareilles lois méritaient d'être discutées publiquement:
«Ah bien oui, s'écria le cardinal, qu'il laisse parler et écrire, il ne sera pas là dans trois mois.
«—C'est ce que je pensais et n'osais pas dire», reprit mon père.
Il y avait assez de monde; le cardinal fut très embarrassé et inquiet de s'être compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi, et bientôt plus du tout. Il y avait quelques années que je ne l'avais vu lors de la Restauration.
J'allais souvent en Savoie. À mon premier voyage je m'arrêtai à Lyon. Monsieur d'Herbouville en était préfet et c'était un motif pour y séjourner. Je logeai à l'hôtel de l'Europe où j'arrivai tard. Le lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Staël était dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir:
«Assurément, j'en serai enchantée, mais je la préviendrai».
Cinq minutes après, elle entra dans ma chambre escortée de Camille Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel, d'Elzéar de Sabran et de Talma. J'étais fort jeune; cette grande célébrité et ce singulier cortège m'imposèrent d'abord. Madame de Staël m'eut bientôt mise parfaitement à mon aise. Je devais aller faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela était tout à fait inutile, que Lyon était une très vilaine ville entre deux très belles rivières, qu'en sachant cela j'étais aussi habile que si j'avais passé huit jours à la parcourir. Elle resta toute la matinée dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante conversation. J'oubliai préfet et préfecture. Je dînai avec elle. Le soir, nous allâmes voir Talma dans Manlius, il jouait pour elle plus que pour le public, et il en était récompensé par les transports qu'elle éprouvait et qu'elle rendait communicatifs.
En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner à Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en pouvait arriver de désagréable, pour venir assister à une représentation de Talma.
C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés; point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement bonne, aimable et charmante pour moi.
Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement.
Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame de Staël et Benjamin Constant. Madame de Staël conservait le goût le plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, Benjamin voulait se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus fortement que jamais et, après des scènes affreuses, ils se raccommodaient.
C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué d'être toujours nécessaire et jamais suffisant. Il avait conservé longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait, obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de Staël.
Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël qu'une personne chapitrable ne dédaignait pas son alliance fut pour beaucoup dans le consentement qu'il y donna.
Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.
Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et madame de Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame Récamier. Les matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, en imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux. Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le lendemain les fureurs de la veille.
Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël écrirait à madame Constant, reconnaissant ainsi le mariage; mais il ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette concession du cœur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.
Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion de rappeler tous ses traits.
Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque. Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près de Chambéry. Il avait réuni ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville, y compris le préfet; nous étions une trentaine. Madame de Staël était à côté du maître de la maison, le préfet vis-à-vis, à côté de moi. Elle lui demanda à travers la table ce qu'était devenu un homme qu'elle avait connu sous-préfet, il lui répondit qu'il était préfet et très considéré.
«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste, ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette classe d'employés».
Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon cœur battre jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était pas son projet.
J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser, elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les adressait.
Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette proposition de manière à m'embarrasser cruellement.
Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été désolée si elle s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments très éloquents et très spécieux, il faut en convenir.
Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie permettait des écarts inexcusables aux simples mortels.
Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus d'ennemis qu'elle n'en méritait.
Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme d'esprit.
On lui apporta une lettre très pressée; il la lut et la mit dans sa poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle change d'opinion sur les employés de ma classe.»
Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de ne fournir de chevaux que pour la route directe. Elle avait eu quelque velléité d'une course à Milan.
Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche, était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient, dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances extérieures.
Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage de la femme la plus médiocre.
J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement, d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de cœur.
Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de s'amuser dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit quelque part que la supériorité s'exerçait bien mieux par l'approbation que par la critique, et elle mettait cette maxime en action. Il n'y avait si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti (du moins en passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car elle tenait éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et surtout les génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se donnait pas la peine d'être impertinente, mais les tenait pour non-avenus.
Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre de distinction à Genève.
La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns et des autres étaient ouvertes.
Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle n'avait rien de mieux à faire; le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle aimait à jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à réunir du monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer.
Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu bouleverser le monde.
Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues, la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie des littératures de toute l'Europe.
Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise, très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet. Auguste, moins distingué que sa sœur, ajoutait à ses occupations littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que madame de Staël avait elle-même qualifié de Lovelace d'auberge, dessinait très bien, mais il faisait tache, dans le monde où il vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en 1813.
Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.
«Qu'avez-vous donc, Albertine?
«—Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le cœur.»
Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant, que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir, madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.
C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot talent devenu si usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de son talent et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans la nature de votre talent.—Ceci répond à mon talent.—Vous devriez y consacrer votre talent.—J'y essaierai mon talent, etc., etc.», étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la conversation.
La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position était devenue bien fausse. Après avoir donné à la ville de Genève le spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle s'était crue pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était renfermée à Coppet où elle était dans la douleur de son départ.
Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne; madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre, s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent embarrassée.
Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille, traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son ton traînant et nasillard:
«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix, elle va à l'âame.»
Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. Madame de Staël était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant le bras:
«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»
Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme d'esprit qui aime un sot.
Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement qui s'y était passé.
Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.
Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit Rocca.
Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est tombée.
Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout, dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.
Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement; jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était selon elle, privée ou douée d'avantages extérieurs. C'était la locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle, qu'une personne était laide sans lui causer une impression désagréable.
Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société. Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le naturel semblait seul y dominer.
Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas les laisser souffrir. Avec les apparences d'un grand abandon dans ses habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.
L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir, sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par l'appellation de faubourg Saint-Germain. J'ai connu plusieurs des personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes, de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à cette époque.
Plaisirs à Coppet. — Exil de Mathieu de Montmorency et de madame Récamier. — Madame de Chevreuse. — Sa conduite à la Cour impériale. — Son exil. — Sa mort. — Madame de Balbi. — Le comte de Romanzow. — Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de Bade. — Costume de l'Empereur. — Singulière conversation. — Formes de la Cour impériale. — Bal à l'occasion de la naissance du roi de Rome. — L'impératrice Marie-Louise. — L'Empereur veut être gracieux.
J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.
Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.
Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu de Montmorency. Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, même dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer cette bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été précédent par la tranquillité de celui qui commençait.
Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle finissait par cette phrase:
«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le cœur en me prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de repoussement.»
Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui l'envoyait à Valence.
Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, sans se compromettre, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle arriva chez elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir:
«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez vite en voiture.
«—Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue.
«—Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste pour cinq heures du matin.»
Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes.
Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert. Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations journalières.
Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que je l'ai raconté plus haut.
Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en Italie où elle était encore à la chute de l'Empire.
L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la société de l'ancien régime. L'Empereur n'admettait aucune notabilité qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût sénateur et rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude indépendante de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne pas oublier le précédent.
Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner. Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort impertinente.
Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis d'un buste de Louis XVI placé sur une console et entouré de candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et dangereuses, je le lui dis:
«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait toujours le grand Napoléon) me victime, je me venge comme je peux.»
Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil en fut la conséquence.
Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée. Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.
Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit combien elle regrettait que les difficultés qui entouraient les déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir voir. Je lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette route qui me faisait faire quarante lieues de plus en quittant Chambéry. Je prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la vieille duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de Chevreuse était tellement malade qu'il lui était impossible de me venir voir, ni même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande joie le lendemain matin.
Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche, très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au valet d'auberge qui c'était, il me dit: