Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait naturellement les occasions sans les chercher. Son cœur était excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était épuisée, il se privait de tout jusqu'au moment où elle devait se remplir de nouveau.
Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire partageait son indignation.
Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure chez nous:
«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux vous embrasser ce matin en signe de joie.»
Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en chantant:
«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi dire, nous sommes seuls ici!...»
On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un succès hostile à tous ses intérêts personnels. Monsieur le duc de Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet amour de la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il cultivait avec assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête homme. Je crois qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais pourtant il était de toute sa famille le plus capable de générosité. J'ai répugnance à le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je ne le conçois pas, car cette qualité semblait faite exprès pour lui, et il lui échappait sans cesse des expressions et des sentiments que n'aurait pas désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse, ce qui n'est guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la déplorable éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins distingué que lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette triste fatalité.
Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse. Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale.
Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur du pays. Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier. Madame de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un prêtre pour dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne pût avoir prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur étant qu'il mangeât avec ses valets de chambre.
Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit:
«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi. Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.»
On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur le pied convenu.
La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua, retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière accourut.
Mais l'abbé Latil n'avait pas perdu son temps; il s'était emparé de la confiance de la duchesse, et la dominait entièrement. Monsieur de Rivière ne fut admis qu'à partager la conversion opérée dans l'esprit de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renonça à ceux qui pouvaient lui déplaire, et fut le premier à adopter cette vie de dévotion puérile et mesquine qui est devenue le type de la petite Cour de monsieur le comte d'Artois.
Madame de Guiche, assistée de l'abbé Latil, fit une fin exemplaire. Madame de Polastron, témoin de la mort de sa cousine, en fut profondément touchée et dès lors remit son cœur et sa conscience entre les mains de l'abbé Latil; c'était encore secrètement. Monsieur le comte d'Artois n'était pas dans cette confidence et même, tout en regrettant la duchesse de Guiche, il se moquait des momeries, disait-il, qui avaient accompagné sa fin et des patenôtres de Rivière.
Tel était l'intérieur du prince lorsqu'il arriva à Londres. L'état de madame de Polastron, attaquée de la poitrine, empira. Elle se livra à toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie. Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur le comte d'Artois, inventa une façon d'augmenter les fonds. Il arrivait fréquemment des émissaires de France. On choisissait un des projets les plus spécieux; on annonçait un mouvement prochain, en Vendée ou en Bretagne, à l'aide duquel on obtenait quelques milliers de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou trois cents à un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la côte, et les fantaisies de madame de Polastron dévoraient le reste. Je ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins, il les tolérait et n'a pu les ignorer, car cette manœuvre s'étant répétée jusqu'à trois fois en peu de mois, monsieur Windham la découvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur Windham lui-même que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce n'était pas un secret. Les émigrés, en Angleterre, s'étaient accoutumés à regarder l'argent anglais comme de légitime prise, par tous les moyens.
Madame de Polastron s'éteignait graduellement. Monsieur le comte d'Artois passait sa journée seul avec elle. Les maisons de location à Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger ensemble, mais ils habitaient la même rue. Chaque jour, à midi, son capitaine des gardes l'accompagnait jusqu'à la porte de madame de Polastron, frappait et, lorsqu'elle était ouverte, le quittait. Il venait le reprendre à cinq heures et demie pour dîner, le ramenait à sept heures jusqu'à onze. Ces longues matinées et ces longues soirées se passaient en tête à tête. Madame de Polastron, qui ne pouvait parler sans fatigue, se fit faire des lectures pieuses, d'abord par le prince, puis elle le fit soulager dans ce soin par l'abbé Latil.
Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois était trop affligé pour ne pas prêter une attention respectueuse aux paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui prêchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de l'abbé, elle lui dit:
«Mon cher abbé, le voilà. Je vous le donne, gardez-le, je vous le recommande.»
Et puis, s'adressant au prince:
«Mon ami, suivez les instructions de l'abbé pour être aussi tranquille que je le suis au moment où vous viendrez me rejoindre.»
Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scène, entre autres le chevalier de Puységur qui me l'a racontée. Elle fit des adieux affectueux à tout ce monde, prêcha ses valets, ne dit pas un mot du scandale qu'elle avait donné au monde. Elle s'endormit; le prince et l'abbé restèrent seuls avec elle. Peu de temps après, elle s'éveilla, demanda une cuillerée de potion et expira.
L'abbé ne perdit pas un instant, il entraîna monsieur le comte d'Artois à l'église de King-Street, l'y retint plusieurs heures, le fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion. Depuis ce moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement, il le faisait changer de conversation.
Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang. Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la même ferveur.
Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient des manières, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable.
Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit:
«Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela; ça fait la moitié de la besogne.»
C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement, à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince, plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps, et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de Polastron et cela ne se pardonnait guère.
J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui s'y promenaient. Cette manœuvre se renouvelait trois à quatre fois par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même, finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité française me poussait à y donner la préférence sur les grandes assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle.
C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui, depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille de la sœur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari, lord Stanhope, avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes folies avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du village voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter le même sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les honneurs de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec laquelle il s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et, dans ce moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce, restant avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du matin à des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu, assis dans un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il convînt à lady Hester de terminer son supplice.
Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité. Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même.
J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses sœurs. Le comte de Fonchal, ambassadeur de Portugal, lui donnait des fêtes charmantes où tout le monde voulait aller. Non seulement elle était invitée aux concerts, mais à toutes les réunions de société et même de coterie. Actrice excellente, sa méthode de chanter était admirable. Elle a mis à la mode des voix de contralto qui ont à peu près expulsé du théâtre celles de soprano, seules appréciées jusque-là. Le premier grand talent qui se trouvera posséder une voix de cette dernière nature amènera une nouvelle révolution.
Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et était parvenu à une exécution qui tient du prodige.
Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer, mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria:
«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.»
Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son violon sur la table en s'écriant:
«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!»
Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur.
Querelles parmi les évêques. — Les treize. — Mort de la comtesse de Rothe. — Regrets de l'archevêque de Narbonne. — Réponse du comte de Damas. — Pozzo di Borgo. — Sa rivalité avec Bonaparte. — Édouard Dillon. — Calomnies sur la reine Marie-Antoinette. — Duel. — Un mot du comte de Vaudreuil. — Pichegru. — Les Polignac. — Mort de monsieur le duc d'Enghien. — Je quitte l'Angleterre.
La société de l'émigration française fut mise en commotion par les résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes, Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize et s'appelaient fièrement les treize.
Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets, et, pendant qu'ils faisaient leurs paquets, n'en criaient que plus fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait en France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute parole raisonnable, soulevaient des tempêtes.
Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France. Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance intime avec mon père. Il leur était fort attaché.
Je ne puis m'empêcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle était au dernier degré d'une longue et douloureuse maladie dont une complète dissolution du sang était la suite. Elle avait toujours caché ses souffrances à l'archevêque pour ne pas l'inquiéter, et constamment fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentît aucun changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle dit à mon père de venir dîner avec eux. Leurs commensaux ordinaires, des évêques, devaient aller à Wanstead chez monsieur le prince de Condé, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut pour être entendue par l'archevêque, devenu très sourd. On servit des huîtres; elle les aimait. L'archevêque insista pour qu'elle en mangeât; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit à mi-voix à mon père qu'elle tutoyait:
«D'Osmond, empêche-le de beaucoup manger. Je crains que son dîner ne soit troublé.»
Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui pouvaient intéresser l'archevêque, disant un mot de temps en temps. Au dessert, l'archevêque avait l'habitude de passer un instant dans sa chambre. Dès qu'il y fut entré:
«Ah! s'écria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte sur lui, tourne la clef, sonne.
«Un domestique vint:
«Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevêque, et l'occupe de façon à l'empêcher de rentrer ici.»
Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacité; reprenant plus bas et s'adressant à mon père:
«À son âge, les émotions ne valent rien, et cela va finir.
«—Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre médecin?
«—Mon ami, le médecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un prêtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevêque.»
Dix minutes après le moment où elle avait fait fermer la porte sur lui, elle avait cessé de respirer; et l'archevêque est toujours resté persuadé qu'elle était morte de mort subite, se portant à merveille. Je lui ai souvent entendu dire:
«Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni prévu sa fin.»
Voilà un genre de dévouement dont un cœur de femme est seul capable.
L'archevêque aimait madame de Rothe: elle lui était nécessaire, il perdait une habitude de cinquante années; il la regrettait sincèrement. Il vint passer chez nous la journée de l'enterrement. En arrivant, il était très affecté; cependant il se remit, déjeuna de bon appétit. Après le déjeuner, il trouva un volume de Voltaire, traînant sur une table. Il se mit à parler de ses rapports avec lui, de ses brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses ouvrages, de ceux qui avaient fait le plus d'effet à leur apparition. Bref, il nous récita un chant tout entier de la Pucelle, poème dont il avait orné sa mémoire épiscopale. Voilà comment les hommes savent regretter les personnes qui leur ont consacré leur vie tout entière. Cela s'appelle alternativement de la force d'âme ou de la résignation, suivant les circonstances.
Vers cette époque, j'étais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attaché à monsieur le prince de Condé, y fit une diatribe de la dernière violence sur les émigrés qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces impertinences, lui dit fort sèchement:
«Monsieur de Damas, quand on est comme vous élégamment vêtu, qu'on a un cabriolet qui vous attend à ma porte, qu'on est logé, nourri, soigné comme vous à Wanstead, on n'a pas le droit de crier tolle contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils manquent ici.
—Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi a fait pour eux?
—Non, en vérité.
—Mais, madame, il leur a permis de travailler sans déroger.»
Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu.
J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo, chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long séjour à Vienne où il avait accompagné lord Minto, son patron et son ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto, alors sir Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo était son conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très intimes avec mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un régiment irlandais, au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.
Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il s'agissait peu du parti français ou anglais dans le cœur de Pozzo à cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas. Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse, avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de l'autre.
Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur la Patria et les Castagnes qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne ressemblent guère aux principes de la sainte alliance.
Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors. Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie, du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit des plus distingués et de rares talents ont donné une influence que sa situation sociale ne devait pas faire prévoir.
À cette époque, il était constamment chez nous, passant alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours. Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades.
Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois. Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines, s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif, et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il y avait à en tirer.
Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire.
Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille qu'on devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut l'imprudence de poser sa main sur son cœur pour sentir s'il battait. Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte indisposition et avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par la Reine, il était parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les longues souffrances d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces sortes de défaillances lui prenaient quelquefois, surtout quand il était à jeun. La Reine lui fit donner un bouillon, et les courtisans, jaloux de ce léger succès, établirent qu'il était au mieux avec elle.
Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque, le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements plus graves.
Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à travers la table:
«Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots, à quoi sont-ils?»
Édouard, qui causait avec sa voisine, répondit sèchement:
«À l'avoine.
—Je vous renverrai de la paille», reprit l'autre qui ignorait que les petits pots à l'avoine étaient un mets à la mode.
Édouard n'interrompit pas sa causerie; mais, après le souper, le rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce qu'il ne se dérangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva chez lui à l'heure indiquée. Sa toilette n'était pas finie; il lui en fit des excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit:
«Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre côté, je préférerais que nous allassions au bois de Vincennes. Je dîne à Saint-Maur, et je vois que je n'aurai guère que le temps d'arriver.
—Comment, monsieur, vous comptez...
—Indubitablement, monsieur, je compte dîner à Saint-Maur après vous avoir tué, je l'ai promis hier à madame de...»
Cet aplomb de fatuité imposa peut-être au pauvre homme, tant il y a qu'il reçut un bon coup d'épée et que mon oncle alla dîner à Saint-Maur où l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence n'ait assez de grâce.
À l'époque dont je parle, 1803, Édouard avait dépouillé depuis longtemps toutes les prétentions du jeune homme et il était devenu tout à fait naturel et bon garçon. Une anglaise lui ayant demandé ce qu'était devenu le beau Dillon, il répondit avec un sérieux extrême:
«Il a été guillotiné.»
Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre. Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manières. Il avait été attaché à monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la Chambre depuis la première formation de sa maison, et restait dans une assez grande intimité, quoiqu'il ne fût pas son commensal. Le régiment de la brigade irlandaise qu'il avait commandé avait réclamé tous ses soins pendant quelques années. Depuis, il les avait confiés à son frère Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait épousé une créole de la Martinique dont la fortune, considérable alors, lui permettait d'avoir une assez bonne maison à Londres. Monsieur le comte d'Artois y dînait quelquefois, et les autres princes très fréquemment.
Je m'y suis trouvée un jour, en 1804, avec assez de monde dont le comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se déclarer empereur, trompant ainsi les espérances que les émigrés avaient voulu se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il aurait pu être maréchal de France, d'autres, chevalier des ordres, quelques-uns allaient même jusqu'à dire connétable! Enfin, monsieur de Vaudreuil, se levant et se tournant le dos à la cheminée, en retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral:
«Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgré la réputation que nous travaillions à faire à ce Bonaparte, c'est au fond un gredin très maladroit!»
Je me dispense des commentaires.
À la paix d'Amiens, monsieur de Boigne était allé en France et me pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais guère, je croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir éloignée d'un pays destiné à de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y préparait un bouleversement et que Pichegru était à la tête de cette intrigue. Ce n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions; il se conduisait avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs commençaient à s'en occuper, il reparaissait tout à coup ayant fait une course toute simple et qui dénotait le mieux un homme inoccupé.
Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expédition; malheureusement pour lui, il devait être suivi par messieurs de Polignac. Ceux-ci agirent différemment. Ils firent cent visites d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'était pas dans la pensée que leur voyage, d'après cette publicité, parût sans conséquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'était leur façon de conspirer.
La veille de leur départ, je dînai avec eux à la campagne chez Édouard Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou commune. Messieurs de Polignac étaient à cheval; ils firent station sur la commune, et s'amusèrent à arrêter les voitures qui y passèrent pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse ou la vie et s'éloignaient ensuite avec des éclats de rire, disant que c'était un avant-goût du métier qu'ils allaient faire. Le lendemain, cette espièglerie était la nouvelle et la joie de toute leur société. Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être rapportées si elles ne montraient d'avance le caractère de ce Jules de Polignac, si fatal au trône et à lui-même. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de cette conduite lui appartient. Son frère Armand, aussi bête que Jules est sot, a toujours été mené par lui.
Nous ne tardâmes pas à apprendre l'arrestation de ces conspirateurs à liste et, bientôt après, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien. Son père en fut, il faut le dire, atterré; il l'apprit d'une façon horrible. Monsieur le duc de Bourbon était censé habiter Wanstead, très magnifique château que monsieur le prince de Condé avait loué aux environs de Londres; car, tout en se battant très bien à l'armée dite de Condé, Son Altesse n'y avait pas négligé ses affaires pécuniaires et était sans comparaison le plus riche des princes émigrés.
Son fils, ne pouvant s'astreindre à la vie régulière de Wanstead, était habituellement à Londres, dans un petit appartement, avec un seul valet qui lui était attaché depuis son enfance. L'heure de son déjeuner était arrivée et passée. Il sonna Gui, une fois, deux fois. Sans réponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les deux coudes sur la table, la tête dans ses mains, les yeux en larmes, et une gazette devant lui. À l'approche de son maître, il leva la tête et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de son fils.
Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait, contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer.
Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier, l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement, par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours, serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession.
Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi.
Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas été troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard, à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur radiation, et cela acheva de me décider.
Départ d'Angleterre. — Arrivée à Rotterdam. — Monsieur de Sémonville. — Séjour à la Haye. — Camp de Zeist. — Douaniers français. — Anvers. — Monsieur d'Argout. — Monsieur d'Herbouville. — Monsieur Malouet. — Arrivée à Beauregard.
Je m'embarquai à Gravesend, au mois de septembre 1804, à bord d'un bâtiment hollandais frété pour Rotterdam. Il se trouva chargé d'huile de baleine. Nous essuyâmes un orage violent; la mer devint fort grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle arrivait dans ma cabine, après avoir lavé les tonneaux d'huile de poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les horreurs de la traversée. Elle fut longue, car mon patron, très ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous n'arrivâmes à la Brielle que le quatrième jour.
La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir l'occasion d'un bâtiment de commerce. Les paquebots réguliers n'allaient qu'à Husum, sur la côte de Suède. La traversée était rude; et le voyage de terre, très pénible, aurait été presque impraticable pour une jeune femme seule. Les papiers de notre patron portaient son arrivée d'Emden; c'était une fraude convenue, elle ne trompait personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent à bord demander à ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait les papiers:
«Cela vient du Grand-Emden?
«—Oui, monsieur, du Grand-Emden.
«—C'est bon.»
Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; le Grand-Emden, dans leur argot, c'était Londres. Je débarquai sans trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel j'étais adressée et où je devais trouver, avec des lettres de monsieur de Boigne, les passeports nécessaires pour continuer ma route; il n'avait rien reçu.
Me voilà donc tout à fait seule dans un pays étranger, sans appui et sans conseils. J'écrivis à Paris à deux de mes oncles qui devaient s'y trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que devenir; ma situation à Rotterdam avait une apparence aventurière qui me déplaisait fort. Certainement, si les communications avaient été plus faciles, je serais retournée au Grand Emden.
Le banquier me conseilla d'aller à la Haye voir monsieur de Sémonville qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que cet homme répondit aux craintes que je lui exprimais sur l'interruption de toute communication avec l'Angleterre où je laissais des intérêts si chers:
«Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne pourra être que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.»
Malgré sa perspicacité commerciale, il n'avait pas prévu qu'il se trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des années cette machine hydraulique qu'il déclarait impossible pour une semaine. À la vérité, elle a fini par faire explosion.
Aussitôt que ma voiture put être préparée, je me rendis à la Haye. J'écrivis à monsieur de Sémonville pour lui demander un rendez-vous; il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait venir chez moi. Les façons de monsieur de Canouville m'effarouchèrent un peu. Sous prétexte qu'il était mon cousin et peut-être aussi parce que j'étais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de plaisanterie et de légèreté qui, par les mêmes raisons, me déplurent extrêmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de la France révolutionnaire étaient familiers, avantageux, ridicules et impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais sûrement trouver monsieur de Sémonville impérieux, arrogant, insolent et alors toutes mes sages prévoyances de vingt ans seraient accomplies.
Monsieur de Sémonville arriva; il était dans la douleur. La maladie de madame Macdonald avait appelé madame de Sémonville à Paris et, la veille, on avait reçu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur de Sémonville me témoigna le regret de ne pouvoir chercher à me rendre agréable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son pouvoir ne s'étendait pas au delà; il ne pouvait me donner des passeports que jusqu'à Anvers où il me faudrait en attendre de Paris. Il m'engageait à rester à la Haye de préférence, se mettant au reste de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea, il me parla de Monsieur; je pensai qu'il entendait par là Louis XVIII et je répondis que le Roi n'était pas en Angleterre, croyant faire acte de courageuse manifestation de mes principes royalistes.
«Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Sémonville, je parle de son frère, Monsieur.»
Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais inventé d'appeler le comte d'Artois Monsieur, et c'était la première fois que ce nom lui était donné devant moi. Dans la suite de notre entrevue, monsieur de Sémonville me parla de la fin tragique de monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulièrement contraste avec l'incurie que j'avais laissée de l'autre côté du canal. Je commençais à éprouver quelque hésitation dans mes idées si bien arrêtées une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que monsieur de Sémonville était une anomalie avec le reste de ses compatriotes. Quant à moi, je ne sais trop ce que j'étais, anglaise je crois, mais certainement pas française.
J'avais vu à Londres et retrouvé pendant la traversée un monsieur de Navaro, portugais allant en Russie. Il porta à la femme du ministre de Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et lui raconta ma position isolée. Une heure après, la bonne madame de Bezerra vint à mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dîner chez elle, puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me promena partout; dès lors je devins l'objet des prévenances de toute la société de la Haye. Il faudrait savoir à quel point le corps diplomatique s'y ennuyait pour apprécier avec quelle joie il vit tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espèce de distraction.
Le comte de Stackelberg, mélomane enragé, avait bien vite découvert que j'étais bonne musicienne. C'était à qui me ferait chanter; et, me trouvant complètement oiseau de passage à la Haye, je sifflais tant qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succès. J'avais le bon sens de voir que cela tenait au cadre où je me trouvais beaucoup plus qu'à mon mérite; cependant, je compris que je ne devais pas prolonger cette vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement aux adorations des représentants de toute l'Europe pour aller faire une tournée à Amsterdam et dans le reste de la Hollande.
Trois ou quatre des jeunes attachés annoncèrent le projet de m'escorter; je m'y opposai sérieusement, et ma bonne amie Bezerra leur fit comprendre que cela me déplaisait beaucoup. C'est pendant ce séjour à la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une connaissance qui, par la suite, est devenue une véritable amitié.
Je m'arrêtai à Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa d'entendre l'orgue; n'ayant rien à faire j'y consentis. J'entrai dans l'église; j'y étais seule; l'organiste était caché. La musique la plus ravissante commença; l'artiste était habile, l'instrument magnifique; il forme des échos, en chœur, qui se répondent entre eux des divers points de l'église. Je n'étais pas dans l'habitude d'entendre de la musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon âme. Enfin, je ne sais si cela tenait à ma disposition, mais je n'ai guère éprouvé d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont été inscrites sur mon cœur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je conserve un souvenir plus vif que celle passée dans la cathédrale d'Harlem.
Je restai trois jours à Amsterdam; j'allai faire les visites convenues, à Brock, à Zaandam, etc. Monsieur Labouchère me donna à dîner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises. On me montra beaucoup de curiosités. On me parla de bien d'autres, ce qui n'empêcha pas que je ne fusse charmée de quitter cette ville. Malgré son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste. Je m'arrêtai à Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir l'établissement morave et le camp que le général Marmont commandait dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frères si heureux dans le conte de madame de Genlis, dont ma mémoire gardait un souvenir d'enfance, avaient l'air pâles, tristes et ennuyés. J'achetai quelques babioles, et il s'éleva une querelle entre eux. L'un affirmait que les objets de son travail avaient une supériorité que l'autre lui contestait. Je partis peu édifiée. En revanche, je le fus beaucoup de l'aspect du camp français. Je venais d'en visiter en Angleterre, et ils étaient loin de présenter un spectacle aussi brillant et aussi animé; cependant les soldats français avaient moins bonne mine individuellement et n'étaient pas si bien vêtus.
Je vis passer la calèche du général Marmont où était sa femme très parée, coiffée en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des vestes couvertes de galons d'or; la calèche était dorée, mais malpropre et mal attelée. Tout cela me parut en total un équipage fort ridicule, y compris madame la générale. Je m'en amusai; c'était bien comme je l'avais prévu.
Après une absence de dix jours, je revins à la Haye; j'y trouvai des lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calculé le moment de mon arrivée, était parti pour la Savoie. On m'annonçait que je trouverais mes passeports à Anvers. Je passai une soirée chez madame de Bezerra pour prendre congé de la société de la Haye; monsieur de Sémonville y vint ainsi que toutes les autorités hollandaises et, le lendemain, je partis.
On m'avait fait peur de la sévérité des douaniers, et j'étais d'autant plus effrayée d'avoir affaire à des commis français que mes rapports avec ceux de l'Allien-Office, au moment de mon départ d'Angleterre, m'avaient paru fort désagréables. Or, si les anglais étaient malhonnêtes, qu'avais-je à attendre de commis français? Monsieur de Sémonville m'avait bien donné une lettre de recommandation, mais cependant le cœur me battait en arrivant au premier poste français.
On me pria très poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par mes femmes. Ma voiture était censée venir de Berlin. Comme anglaise, elle aurait été confisquée; mais, en qualité d'allemande, elle passait en payant un droit considérable. Pendant que je l'acquittais, les jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui était très jolie:
«C'est une voiture de Berlin, dit le chef.
«—Oui, monsieur, regardez plutôt, c'est écrit sur tous les ressorts.»
Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant imprimé sur le fer: Patent London. Ils se prirent à sourire, et je payai la somme convenue pour ma voiture allemande. Pendant que le chef enregistrait et me délivrait les certificats, un autre s'occupait de mon passeport et me faisait un signalement très obligeant mais qui me tenait assez mal à mon aise. Le chef s'en aperçut, et, levant à moitié les yeux de dessus son papier:
«Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas tant madame.»
Un employé subalterne avait à moitié ouvert une des bâches de la voiture, sans même la descendre; je lui glissai deux louis dans la main; un des commis rentra un instant après et me les remit en me disant avec la plus grande politesse:
«Madame, voilà deux louis que vous avez laissé tomber par mégarde.»
Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait terminé à ma plus grande satisfaction lorsqu'ils s'avisèrent que le fouet de mon courrier était anglais. Ils me montrèrent London écrit sur le bout d'argent dont il était orné; sans doute je l'avais acheté dans quelque endroit où les marchandises anglaises étaient admises, mais, en France, elles étaient prohibées et leur devoir ne leur permettait d'en laisser passer aucune. Nous gardâmes tous notre sérieux à cette dernière scène du proverbe. Ils me souhaitèrent un bon voyage et je partis très étonnée d'avoir trouvé une si obligeante et si spirituelle urbanité là où je ne m'attendais qu'à des procédés grossiers jusqu'à la brutalité. Je suis entrée dans ces détails pour montrer jusqu'à quel point les émigrés, qui avaient le droit de se croire les plus raisonnables, étaient encore absurdes dans leurs idées sur la France et, au fond, lui étaient hostiles.
Arrivée à Anvers, je trouvai à l'auberge un billet de monsieur d'Herbouville, alors préfet, qui m'annonçait avoir mes passeports. J'étais proche parente de sa femme; il avait donné l'ordre de le prévenir du moment où je serais à Anvers. J'étais à peine établie dans ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds dix pouces répétant au plus pointu d'une voix de fausset bien aiguë:
«Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire,» et faisant à coudes ouverts des révérences jusqu'à terre.
Je fus quelques instants à reconnaître le jeune d'Argout que j'avais beaucoup vu quelques année avant à Londres où son oncle (qui était aussi le mien, ayant épousé une sœur de mon père) s'occupait de son éducation avec un soin auquel il a répondu. C'est lui qui, depuis, s'est élevé par un mérite incontestable accompagné d'une disgrâce et d'une gaucherie qu'il déployait alors dans toute leur naïveté. Il m'en donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il m'accompagna à la cathédrale d'Anvers et, malgré toutes mes supplications, il monta jusqu'au haut du clocher toujours à reculons, en me donnant la main, ce qui n'était pas plus commode pour moi que pour lui. Il exerçait alors une petite place dans les droits réunis dont il faisait vivre sa mère. Depuis, il est devenu préfet, pair, enfin ministre. Il est homme de talent, de cœur et très honnête; mais son esprit est presque aussi gauche que ses manières.
Monsieur d'Herbouville vint après; je le trouvai froid et emprunté; il avait récemment été fort compromis par la reconnaissance bavarde de quelques émigrés auxquels il avait rendu service, et se tenait sur la réserve. Il m'engagea à dîner.
La meilleure de mes visites fut celle de monsieur Malouet, vieil ami de mon père et préfet maritime à Anvers. Monsieur Malouet, qui avait été un constitutionnel de 89, terme de réprobation, s'il en fut, dans l'émigration, n'en était pas moins resté fort lié avec mon père et je le voyais perpétuellement chez lui. Il n'y avait pas bien longtemps qu'il avait quitté Londres et il ne savait pas trop comment je verrais un préfet de la République ou plutôt du Consulat. Rassuré à cet égard par la joie que j'éprouvai à trouver un visage de connaissance pour la première fois depuis un mois, il me fit signe de me taire, alla ouvrir toutes les portes, examina bien s'il n'y avait personne aux écoutes, les referma soigneusement, m'avança une chaise au milieu de la chambre, en prit une à côté de moi et puis me demanda à voix bien basse des nouvelles de mon excellent père, ajoutant:
«Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas se compromettre.»
Il me posa une règle de conduite sur ce que je ne devais point faire, point dire à Paris, toujours pour ne pas me compromettre, qui avait fini par me mettre la terreur dans le cœur, après avoir commencé par me donner envie de rire, d'autant que ses préceptes étaient appuyés d'exemples les plus alarmants:
«Mais ce pays est donc tout à fait inhabitable, ne pus-je m'empêcher de m'écrier?
«—Chut, chut, voilà une affreuse imprudence.»
Il retourna examiner les portes, mais ne voulut plus s'exposer à pareille incartade. Il prit congé de moi en me disant qu'il était plus prudent de ne pas me revoir, que d'Herbouville l'avait engagé à dîner mais qu'il ne voulait pas courir le risque de se laisser aller à me faire quelque question imprudente. Il n'y avait pas grand danger, c'était plutôt mes paroles que les siennes qu'il avait à craindre; toujours est-il qu'il me laissa fort troublée. On n'échappe pas à son sort. Quelques années plus tard, monsieur Malouet, devenu conseiller d'État, se trouva, malgré ses prudentes précautions, compromis par ses relations avec le baron Louis et fut exilé par l'Empereur.
Je trouvai, chez monsieur d'Herbouville, sa famille et quelques commensaux. Ils étaient de beaucoup meilleure composition que je ne m'y attendais d'après les discours de monsieur Malouet. Il avait pourtant réussi à me mettre mal à mon aise; je craignais un peu pour moi et beaucoup pour les autres à qui ma présence pouvait être si dangereuse. Cependant, je dois dire que même monsieur Malouet et surtout les d'Herbouville avaient trouvé le moyen de parler en termes de regret, de douleur, de réprobation de cette mort de monsieur le duc d'Enghien, si bien oubliée par l'émigration. Partout, dans toutes les classes et principalement parmi les gens attachés au gouvernement, je l'ai trouvée une plaie encore toute saignante à mon retour en France.
J'arrivai sans autre incident au château de Beauregard, ayant tourné Paris. Monsieur de Boigne n'était pas encore de retour de Savoie; je m'y installai comme seule maîtresse de ce beau lieu. J'y pleurai bien à mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des Morts, par un brouillard froid et pénétrant qui ne permettait pas de voir à trois pieds devant soi. Je me trouvai le soir enfermée dans une pièce dont mes mains, accoutumées aux serrures anglaises, ne savaient pas ouvrir les portes, et sans sonnettes. Elles avaient été proscrites comme aristocrates pendant la Révolution, et monsieur de Boigne n'avait pas songé à en faire remettre. J'éprouvai un sentiment d'abandon et de désolation qui me glaça jusqu'au fond de l'âme, et je ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur les bords de la Colombia.
Le lendemain matin, j'envoyai chercher un serrurier. Il m'assura qu'il allait arranger provisoirement une sonnette en attendant qu'elle pût être organisée définitivement. Quel diantre de pays est donc cela où les serruriers parlent la langue de l'Athénée et où les chevaux sont attelés avec des ficelles? Ma pauvre cervelle de vingt ans, livrée pour la première fois à ses propres forces, était toute renversée par la diversité des impressions que je recevais; aussi, j'ai conservé une multitude de souvenirs très vifs de ce voyage.
Mes opinions. — La duchesse de Châtillon. — La duchesse de Laval, le duc de Laval. — La famille de Rohan. — La princesse Berthe de Rohan. — La princesse Charles de Rochefort. — La princesse Herminie de Rohan. — Scène pénible. — Mon premier bal à Paris. — L'amiral de Bruix, sa mort. — Paroles de l'Empereur. — La princesse Serge Galitzin. — La duchesse de Sagan. — Monsieur de Caulaincourt. — Scène entre la princesse de la Trémoille et monsieur d'Aubusson. — La duchesse de Chevreuse.
Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul. J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de tranquilliseur des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui si j'avais vécu dans une autre atmosphère.
À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant si mal penser; elle prétendait que je montais la tête de mon frère pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le Premier Consul de loin, tous mes vœux étaient pour lui; la mort du duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive en moi qu'en ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul point de la politique, nous étions à peu près d'accord.
Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent, et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé. D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment.
Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.
La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant et finissant toujours ses sermons par ces mots:
«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.»
Ce qui voulait dire en bon français:
«Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître la parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée.
Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée, suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire vœu de n'y plus retourner, vœu que j'aurais infailliblement accompli si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des compliments à madame de Châtillon.
Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière, rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies, était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux noms éteints.
La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans la cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les pratiques d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait tout ce qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait tellement de cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa sur l'épaule pour lui payer sa chaise:
«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est pas moi, c'est cette autre dame».
Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours touchée.
Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz, payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses enfants.
Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays, plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né. Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son rang dans les lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on appelle une bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de rente en fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en terres. Il était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût rencontrer; la décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute l'Europe sur un coup douteux.
Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup d'œil militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des princes où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son second fils, Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé. Lors du licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son corps avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne, et lui mérita la plus haute estime.
Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir point remarquée, et lui disait le soir:
«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité si on ouvrait la portière.»
Il y en aurait mille à citer de cette force; ses enfants l'aimaient pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de visites; c'était chez lui un système de conduite; il prétendait que c'était le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de vous, qu'on ménage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant qu'on en parle.
Tous les ana sont remplis de ses coq-à-l'âne; par une singulière disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tête la véritable acception des mots. Il ne péchait pas par l'idée, mais par l'expression. Ainsi il parlait d'être fouetté aux quatre coins de la cour ovale; il était monté à cheval pour arriver currente calamo; il recevait une lettre anonyme, signée de tous les officiers de son régiment, et tant d'autres bévues rapportées partout. Voici une de ses plus jolies erreurs et des moins connues. On discutait à quel point Zeuxis et Apelle étaient contemporains; le duc de Laval, assis à souper à côté du duc de Lauzun, lui dit:
«Lauzun, qu'est-ce que c'est que ça, contemporain?
«—Des gens qui vivent en même temps: toi et moi, nous sommes contemporains.
«—Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?»
Dans la société intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les histoires du duc de Laval avec lequel il était très lié. Un jour, il voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui répondit:
«Tu te fâches, Laval, hé bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu verras ce que tu y perdras.»
Il avait raison, car les mots du duc de Laval lui donnaient une sorte de célébrité. On a comparé son esprit à une lanterne sourde qui n'éclairait qu'en dedans; cela est assez ingénieux car, s'il a dit beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise.
Son fils aîné, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de bonne compagnie. Son nom, plus que son mérite, l'a poussé pendant la Restauration à des emplois où il n'a pas montré suffisamment de capacité, mais il est pourtant fort au-dessus de la réputation de nullité qu'on a voulu lui faire. Le désir de prolonger les goûts de la jeunesse au delà du terme raisonnable l'a exposé à quelques ridicules. Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette branche de Montmorency-Laval. Son frère Eugène est le plus désagréable personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une dévotion puérile et intolérante l'égoïsme le plus déhonté.
J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire «nous autres jolies femmes», mais il était réservé à Eugène de Montmorency, je crois, d'inventer l'expression de «nous autres saints», et je l'ai entendu s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dévotion toute différente; j'aurai occasion d'en parler plus tard.
La princesse de Guéméné avait quatre enfants, le duc de Montbazon, marié à mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a été le premier des nombreux maris de l'aînée des filles du duc de Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus changer de nom aussi souvent que d'époux), le prince Victor de Rohan, et la princesse Charles de Rohan-Rochefort.
Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de Montbazon; elle était revenue en France avec sa mère pour soigner les derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique déjà mariée à son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour fille. Elle était très aimable, spirituelle, bonne, agréable sans être jolie; elle me plaisait extrêmement et probablement notre liaison serait devenue de l'amitié sans son départ pour la Bohême où elle s'est établie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort, proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnête femme. Mais il était réservé à la nièce de l'accomplir et la pauvre princesse Charles, au contraire, est tombée dans tous les désordres imaginables. Si d'avoir été la femme d'un misérable est une excuse, elle lui est complètement acquise; le prince Charles est fort au delà d'un mauvais sujet.
Je rencontrais souvent chez la princesse de Guéméné la princesse Charles avec ses filles. L'aînée était affreusement laide et commune, mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des embarras où sa mère se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible à la princesse de Guéméné. Je me rappelle une petite circonstance à laquelle je ne pense jamais sans éprouver une sorte de frisson.