ÉVENTAIL DE PAULINE BORGHÈSE, EN IVOIRE SCULPTÉ, ENVOYÉ EN SOUVENIR D'ELLE À LA SIGNORA TRADITI, FEMME DU MAIRE DE PORTO-FERRAIO.
Au premier étage d'une maison à l'escalier de pierre et dont les fenêtres étroites donnaient sur l'admirable baie aux flots bleus et aux tartanes vertes où je devais me rembarquer le lendemain, dans une grande pièce nue et carrelée, il y avait en effet un vieil aveugle. Il était assis sur un canapé de style Empire, en acajou paillé, et dans les rosaces duquel des cygnes sculptés enchâssaient des lyres. Encore un débris contemporain du passé, et réfugié là.
«Signor mon padre, monsieur mon père», me dit l'abbé.
Le vieux bonhomme n'avait pas paru nous avoir entendus, car il était également à peu près sourd. Enveloppé dans un manteau jeté sur ses épaules et dont les manches pendaient, il chauffait ses mains osseuses à un petit pot de terre jaune, où quelques braises allumées se consumaient sous la cendre, et que recouvrait un grillage de fil de fer, afin qu'il ne s'y brûlât pas. Cette sorte de brasero, tout primitif, était posé devant lui, sur un escabeau, et il l'enserrait de ses jambes glacées par l'âge. Ses yeux blancs, levés, regardaient le plafond, le ciel sans doute, car pour l'aveugle, il n'y a rien entre soi et sa pensée.
L'abbé lui toucha l'épaule, et lui dit très fort, dans l'oreille: «Le Signor francese!»
Alors je le vis se lever lentement (c'était rapidement pour sa faiblesse) et ses bras se remuer vers moi dans le vide. J'allai vers lui, je lui pris la main, et il demanda: «Est-ce lui?» Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, il m'enserra tout à coup d'une vive étreinte, et je l'entendis qui se répétait en lui-même: «Français! L'Empereur! Mon père! Waterloo!» Puis il se mit à parler avec volubilité:
LE LIT DE Mme MÈRE QU'ELLE S'ÉTAIT FAIT ENVOYER DE PARIS À L'ÎLE D'ELBE.
«Je suis le fils, Monsieur, d'un soldat de Waterloo. Napoléon! mon père l'a connu quand il était roi de l'île d'Elbe. Vive éternellement Napoléon! Je suis fier parce que mon père l'a connu! Il était sergent de sa garde-mobile et il l'accompagnait partout. L'Empereur l'aimait bien, et souvent il lui causait; il causait de même à tous, sans orgueil. Mon père venait de se marier, et l'Empereur lui avait promis, quand mon père aurait un fils, de le tenir dans l'église pour le baptême. Mais je devais naître seulement plus tard, quand l'Empereur n'était plus là. Il était parti un jour, tout à coup, et mon père s'était embarqué avec lui sur son bateau. Mon père disait: «Je l'aurais suivi jusqu'au bout de la terre, et ici tous les autres comme moi, parce qu'il était le grand Empereur!» Il l'a suivi jusqu'à Waterloo. Puis, après, il est revenu ici. Il a fallu qu'il revienne à pied, depuis là-bas, jusqu'à Piombino, sans ressources, à travers toute l'Allemagne, les Alpes et l'Italie. Cela fait plus de 400 lieues! Il me racontait cela quand j'étais petit, comment l'Empereur était habillé, ce qu'il disait, puis comment il a été vaincu. Maintenant, l'Empereur est mort, mon père aussi, et je suis vieux à mon tour, et j'ai oublié beaucoup de ces choses. Mais si l'Empereur revenait, je partirais avec lui, comme a fait mon père. Vive l'Empereur!»
Le vieil aveugle s'était, en parlant, transfiguré; son enfance semblait remonter en lui et tout le brouillard des souvenirs de l'impériale épopée, qu'en le faisant sauter sur ses genoux, lui avait contée son père, revenu à pied de Waterloo, tout balafré par la mitraille de Wellington et tout noirci par la fumée des canons du mont Saint-Jean.
Et c'était pour moi, je l'avoue, un des plus curieux sentiments qu'il fût possible d'éprouver que de me voir mêlé là soudain à cette page d'histoire, si connue par les livres, déjà si lointaine de nous en idée, de me trouver en face d'elle encore vivante, de la toucher du doigt en quelque sorte. Je me retrouvais, avec ce vieux qui s'en illuminait tout entier, devant cette même fascination légendaire que l'homme au petit chapeau exerçait sur tous ceux qui l'approchaient, et qui lui ralliait tous les cœurs, en dépit d'eux. Et je comprenais par cet exemple comment les hommes et les peuples se grisent de gloire et de paroles, et, se livrant à ceux qui savent les prendre, se précipitent à leur suite, comme moutons à l'abattoir, vers la folle tuerie des batailles. Moi-même, dont toutes les idées cependant allaient à l'encontre, j'en étais remué malgré moi.
LE VIEIL AVEUGLE SOLDANI, FILS D'UN SOLDAT DE WATERLOO, CHAUFFAIT, À UN PETIT BRASERO DE TERRE JAUNE, SES MAINS OSSEUSES.
Le vieil aveugle s'était rassis, comme épuisé; des larmes roulaient dans ses yeux morts. Je m'étais rapproché de lui, et j'aurais voulu qu'il parlât davantage, lui faire préciser quelqu'une de ses ressouvenances. L'abbé lui transmit mon désir, et alors il se mit à rire:
«C'était un malin l'Empereur! et il n'était pas facile de le tromper. Il y avait dans une rue proche de la nôtre, je me souviens, car mon père me l'a raconté bien souvent, une petite vieille nommée Battini. Elle habitait une chambre au rez-de-chaussée, où elle travaillait toute la journée avec son métier à tisser. On la voyait sans cesse, par sa fenêtre, faire aller et venir le battant de bois et les fils. L'Empereur, quand il passait dans cette rue, ne manquait jamais de la regarder. Un jour, il s'était arrêté pour lui causer; il était très généreux l'Empereur, et il avait toujours dans son gilet des pièces d'or pour donner aux pauvres gens. Alors il s'était avancé avec tous ses généraux, et il lui avait dit: «Bonne femme, combien gagnez-vous par jour?» La petite vieille (elle se doutait bien de son dessein) avait voulu se faire plus pauvre qu'elle n'était, afin d'avoir une plus grosse aumône. Elle avait pris un air contrit, et lui avait répondu: «Hélas! Majesté, quatre ou cinq sous par jour!» Elle mentait, la Battini! car elle en gagnait bien davantage. Mais l'Empereur savait le prix des choses! Il fronça le sourcil: «Si peu que cela, vraiment! Voilà qui prouve que vous ne travaillez guère.» Il lui tourna le dos, et plus jamais il ne l'avait regardée. Elle n'eut rien du tout. C'était bien fait. Personne ne pouvait tromper l'Empereur.»
Puis le vieux s'agita à nouveau sur son siège et dit quelques mots à l'abbé, qui alla vers un secrétaire placé au fond de la chambre, et en rapporta un coffret qu'il lui remit.
Il l'ouvrit à tâtons et y prit d'abord une clef d'or, puis un flacon de cristal ciselé, et un écrin dont il poussa le bouton et qui contenait une médaille: «Ceci, me dit-il, c'est la médaille de Sainte-Hélène. L'Empereur en a légué une, par testament, à chacun de ses compagnons de gloire de la bataille de Waterloo. Celle-ci est celle de mon père; son nom est gravé là, à côté de celui de l'Empereur. Je ne peux plus le lire parce que je suis aveugle, mais je le sens toujours avec mes doigts. La clef d'or et le flacon de cristal, c'est l'Empereur aussi qui les lui a donnés, quand il était à Elbe, pour qu'il les garde en souvenir de lui. Mon père les a toujours gardés, et moi aussi; je ne voudrais pas les donner pour un trésor! Il y avait aussi une lampe de cuivre que ma mère a conservée pendant bien longtemps. Elle lui servait à mettre sur sa fenêtre lorsque l'Empereur rentrait tard en ville, et qu'il faisait nuit. Quand on entendait s'approcher dans la campagne le galopement des chevaux, chacun, dans la rue où il devait passer pour rentrer aux Mulini, ne manquait pas d'en allumer sur sa fenêtre une semblable, qu'il tenait toujours prête; car la rue était très en pente, et le sabot des chevaux glissait souvent sur les mauvaises dalles qui la pavaient; il aurait pu arriver malheur à l'Empereur! La lampe, depuis, s'est usée, et je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais ma mère me la montrait quand j'étais jeune.»
Le vieux se tut. Je lui demandai encore s'il n'avait rien d'autre à me dire, mais il secoua la tête, et je vis que tout recommençait à se brouiller dans son cerveau las de la vie. Il avait remis dans leur boîte, après les avoir embrassées, les petites reliques qu'il m'avait confiées, et, retenant mes mains qui les lui rendaient, il les porta aussi à ses lèvres et les baisa doucement, passionnément. Puis, avec cette hyperbole coutumière au langage de l'Italie: «Il me charge de vous dire, me transmit son fils, qu'avoir vu un compatriote de son Empereur sera la joie de sa vieillesse.»
Il tenait toujours ma main serrée contre ses lèvres et s'était remis à pleurer. Une de ses larmes y glissa, brûlante. Il semblait ne pas vouloir me lâcher et craindre de laisser s'envoler avec moi ce passé lointain que j'avais réveillé en lui. Presque de force je me dégageai de son étreinte, et il rentra dans la nuit. On le réinstalla sur le canapé d'acajou aux cygnes sculptés, il ramena sur lui son manteau et reprit entre ses jambes le petit brasero grillagé sur lequel s'allongèrent à nouveau ses mains grelottantes. Une dernière fois, en sortant, je me retournai vers lui; il s'était remis à fixer le ciel.
Le lendemain je regagnai le continent, sur cette impression enfin trouvée de sentir un peu parler l'âme des hommes, comme j'avais, livres en main, fait parler l'âme des choses. Car si ma défiance avait plus d'une fois percé à travers l'enthousiasme de mes cicerones l'influence probable du bon pourboire, il ne pouvait plus y avoir ici aucun doute sur la sincérité de ce bonhomme épique, qui semblait descendu d'un cadre de Charlet ou de Raffet, et qui n'attendait rien de moi que «de me baiser les mains».
Et revenu depuis à Paris, repris comme tous par le flot dévorant de nos vies, je n'ai jamais resongé sans étonnement au vieil aveugle elbois, qui en est toujours demeuré au temps de Béranger et qui attend paisiblement la mort en rêvant du «Grand Empereur» alors que pour nous les disparus d'un an sont déjà vieux, ceux de vingt ans, entrés dans l'histoire, et ceux d'il y a un siècle à peine, presque aussi lointains que les Césars romains et les Pharaons d'Égypte.
Mars-avril 1902 et mai 1904. Paul Gruyer.
L'ENTRÉE DU GOULET DE PORTO-FERRAIO PAR OÙ SORTIT LA FLOTTILLE IMPÉRIALE, LE 26 FÉVRIER 1815.
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