PORTO-FERRAIO S'ÉCHELONNE AVEC SES TOITS PLATS ET SES FAÇADES SCINTILLANTES DE CLARTÉ (page 99).

En quittant l'île d'Elbe, l'Empereur avait ordonné au grand-maréchal Bertrand d'empaqueter à la hâte et d'emporter toutes les archives ayant trait à l'administration de l'île durant son séjour, et il ne reste plus à l'hôtel de ville qu'un simple paraphe du maître au bas d'un des budgets communaux de Porto-Ferraio.

PORTO-FERRAIO: LES REMPARTS DÉCOUPENT SUR LE CIEL D'UN BLEU SOMBRE LEUR PROFIL ANGULEUX (page 99).

Le syndic qui m'accompagne me sort toutefois d'un de ses tiroirs une autre pièce assez curieuse. Lors de la chute du Second Empire français, le bruit se répandit parmi les Elbois que le vaincu de Sedan songeait à se retirer parmi eux. Désireux de lui prouver leur inaltérable amour pour le sang illustre dont il descendait, les habitants de Porto-Ferraio s'empressèrent de lui faire parvenir, par leur syndic, une adresse officielle, l'assurant du bonheur que cette nouvelle leur causait. Napoléon III répondit par la lettre suivante:

«Wilhemshœhe, 10 mars 1871.

«Monsieur le Syndic,

«J'ai reçu l'adresse par laquelle les habitants de Porto-Ferraio m'offrent l'hospitalité dans leur ville, pensant que j'avais choisi l'île d'Elbe pour y fixer ma résidence; quoique cette nouvelle n'ait jamais eu aucun fondement, je suis heureux du témoignage de sympathie qu'elle a provoqué, et dont j'ai été vivement touché. Veuillez, Monsieur le Syndic, vous faire, auprès de vos concitoyens, l'interprète de mes remerciements et croire à mes sentiments.

«Napoléon.»

LA FAÇADE EXTÉRIEURE DU «PALAIS» DES MULINI OU HABITAIT NAPOLÉON À PORTO-FERRAIO (page 101).

Au rez-de-chaussée se trouve une partie de la bibliothèque impériale. Les titres des livres, qui se reconnaissent à l'initiale dont leur reliure est marquée, sont curieux à parcourir, car ils montrent l'universelle éducation qu'aimait à se faire l'Empereur, s'intéressant à tout et lisant tout, afin de pouvoir parler de tout. À côté des œuvres de Vauban et de Maurice de Saxe, d'ouvrages divers de mécanique, de chimie et de science militaire qui l'intéressaient directement, se remarquent de nombreux livres d'histoire ancienne et moderne, des livres d'archéologie, d'histoire naturelle et de littérature: Montaigne, La Fontaine, Don Quichotte, soixante volumes de Voltaire. Lui-même s'était constitué cette solide bibliothèque par des livres qu'il avait fait venir du continent. Mais ce que l'on est le plus étonné de trouver parmi ces volumes, c'est un nombre relativement considérable d'ouvrages d'imagination, dont le principal est le Cabinet des Fées, quarante tomes où sont réunis les contes et les légendes de l'humanité, de toutes les époques et de tous les pays, depuis les contes des Mille et une Nuits jusqu'à ceux de Fénelon et de Perrault, jusqu'aux fables de l'Inde et de la Chine. C'est qu'en effet, par une réaction morale fréquente en psychologie, Napoléon, force brutale, était aussi un chimérique et un rêveur. Cette idée même de faire de l'Europe entière un seul empire réuni sous son sceptre, avait-elle été autre chose qu'une immense chimère? Nous le verrons ici méditer de bâtir, comme un Louis de Bavière, quelque fantastique palais sur les pics de Volterrajo, s'extasier sur le Monte Giove de l'infini du ciel et des nuées qui l'enveloppent, de ses nuits ruisselantes d'étoiles, et aimer à se perdre sous les ombrages touffus, aux sources murmurantes de la montagne de Marciana. Ossian et sa romantique poésie avaient, on ne l'ignore point, enthousiasmé sa jeunesse, et il conserva en lui, toute sa vie, quelque chose des vieilles superstitions corses qu'il avait sucées avec le lait maternel. Et c'est pourquoi, s'il condamnait officiellement «ces rêveries du passé», il est permis de supposer, en face de ces livres, qu'il ne répugnait pas à lire parfois, pour s'endormir le soir, l'histoire d'Ali-Baba et des Quarante Voleurs ou celle de la Belle aux cheveux d'Or et de l'Oiseau Bleu.

LE JARDIN IMPÉRIAL ET LA TERRASSE DE LA MAISON DES MULINI (page 102).

Mais voici un autre souvenir qui se mêle à celui de l'Empereur, et que nous dit tout au long une plaque de marbre gravée, et clouée au mur, sur la façade du monument. L'inscription est en italien, et nous traduisons:

ICI, DANS PORTO FERRAIO,
EN 1802, FUT APPORTÉ LE TOUT PETIT
VICTOR HUGO.
ICI NAQUIT SA PAROLE
QUI, PLUS TARD, LAVE DE FEU SACRÉ,
DEVAIT COURIR DANS LES VEINES DES PEUPLES,
ET PEUT-ÊTRE TROIS ANNÉES
PASSÉES DANS CET AIR À QUI DONNENT LEURS ATOMES LE FER ET LA MER[2]
RAFFERMISSANT SON CORPS DÉBILE,
CONSERVÈRENT
À LA FRANCE L'ORGUEIL DE SA NAISSANCE,
AU SIÈCLE LA GLOIRE DE SON NOM,
À L'HUMANITÉ
UN APÔTRE ET UN GÉNIE IMMORTEL.

En 1802, en effet, quelques mois après sa naissance, Victor Hugo vint à l'île d'Elbe. Né à Besançon, comme l'on sait, où son père, Joseph Hugo, alors commandant, se trouvait en garnison, il avait déjà dû être transporté à Marseille, six semaines après sa naissance. C'était un terrible voyage pour un enfant de cet âge,

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,

comme il l'a dit lui-même, et si particulièrement faible que le médecin qui l'avait mis au monde avait déclaré qu'il ne vivrait pas. Par surcroît de malheur, il fallut que sa mère l'abandonnât pour venir à Paris solliciter le ministre de la Guerre, en faveur de son mari, lequel réclamait en vain l'avancement en grade qui lui était dû. Le pauvre bambin resta seul avec son père qui le bourrait de bonbons pour le consoler, car depuis le départ de sa mère, il n'arrêtait pas de pleurer. Enfin, cette dernière revint, et tout le résultat de ses démarches fut un ordre d'aller plus loin encore, à l'île d'Elbe, avec le régiment de l'impérial Corse.

Voilà donc toute la famille qui se remet en route à nouveau et s'embarque pour Porto-Ferraio, où elle s'installe.

La santé du petit Victor laissait toujours fort à désirer. Un an après son arrivée dan l'île, il n'était pas encore parvenu à redresser sur ses épaules sa tête «qui, racontent ses admirateurs, comme si elle eût déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que le germe, s'obstinait à tomber sur sa poitrine.» Cependant, on ne tarda pas à remarquer que l'avorton était solidement charpenté, qu'il avait large carrure d'épaules et de poitrine. Bientôt, le grand air de la mer et la salubrité du climat aidant, la vie prit le dessus, et quand l'enfant quitta Elbe, au bout de trois ans de séjour entremêlés de pérégrinations en Corse, il était en train de devenir ce type étonnant de robustesse humaine, qu'il demeura tout le restant de son existence. De Porto-Ferraio, son père s'en alla en Italie avec Joseph Bonaparte, et lui, il vint avec sa mère et ses frères habiter Paris, rue de Clichy, fin de 1805 ou commencement de 1806.

De même que ce fut à l'île d'Elbe que Hugo s'ouvrit à la vie physique et prit le dessus sur la mort, ce fut là aussi qu'il balbutia ses premiers mots, et la tradition nous a conservé la première parole qu'il prononça. Un jour, nous dit Dumas père dans ses Mémoires, s'étant disputé avec sa gouvernante qui voulait le forcer à obéir et le menaçait: «Cattiva! s'écria-t-il, cattiva!» Cattiva signifie «méchante» dans l'italien des îles. Où avait-il entendu ce mot, et comment l'avait-il retenu plus spécialement? on ne le sut jamais. Mais tout le monde connut aussitôt dans la maison que l'avorton avait parlé, et s'en extasia. Ainsi le premier mot prononcé par le poète fut un mot étranger.

LA VIA NAPOLEONE QUI MONTE AU «PALAIS» DES MULINI.

Mais les souvenirs de l'enfant «ne sont point encore éveillés, et rien de cette première halte de l'existence ne devait survivre en son esprit.»

Plus tard, toutefois, on ne manqua pas de voir un rapport de prédestination entre le passage que l'auteur de l'Ode à la Colonne fit dans cette île, et celui de Napoléon, dix ans après; l'hyperbolique Biographie Rabbe imprimera en 1834: «La première nature qui se réfléchit dans la prunelle de Hugo fut cette âpre et sévère physionomie d'un lieu peu remarqué alors, si célèbre par la suite. Cette jeune vie s'harmonisait déjà avec la grande destinée qu'elle devait célébrer un jour; ce frêle écheveau se mêlait déjà à la trame splendide qu'il devait rehausser un jour!»

Tandis que je lis et copie l'inscription du marbre, surpris malgré moi de tous ces ressouvenirs français que je rencontre à chaque pas, je vois soudain venir se planter sous mon nez un bras noir, au bout duquel est une main noire, brandissant une bourse noire. Je me retourne brusquement, n'ayant rien entendu venir, et recule avec un peu d'effroi, je l'avoue, en voyant en face de moi un homme tout noir également—si l'on peut appeler «homme» un grand sac noir, se terminant par un capuchon pointu, percé de deux trous au fond desquels deux yeux luisent comme des chandelles. C'est un Pénitent en tournée de quête, et il me poursuit de son bras noir, de sa main noire et de sa bourse noire, en m'assourdissant d'une sonnette qu'il porte attachée à sa ceinture et qu'il sonne furieusement, jusqu'à ce que je lui aie donné les deux sous qu'il réclame.

Je demandai si c'était l'usage de se promener ainsi, en échappé de drame romantique; l'on me répondit que cela se faisait lorsque quelqu'un de la Confrérie était mort, et que la quête était au profit de la cérémonie funèbre.

LA SALLE DU CONSEIL À PORTO-FERRAIO AVEC LE PORTRAIT DE LA DERNIÈRE GRANDE-DUCHESSE DE TOSCANE ET CELUI DE NAPOLÉON D'APRÈS LE TABLEAU DE GÉRARD.

Or, comme j'étais assis, le soir, sur le seuil de l'Ape Elbana, à respirer avec délices la fraîcheur de la brise de mer qui s'élevait avec la nuit, tandis que, comme la veille, les gamins hululaient partout, que, dans toutes les maisons, les guitares sautillaient et les accordéons soufflaient éperdument, voilà tout à coup les cloches de l'église voisine qui se mettent à sonner le glas. En même temps, de l'autre bout de la ville, des clameurs lamentables retentissent, qui ne tardèrent pas à se rapprocher, faisant fermer en hâte les volets de toutes les boutiques et taire la voix des musiques. Bientôt, par une des rues en escalier qui aboutissaient sur la place, apparut, s'échelonnant de marche en marche, un cortège étrange; une foule de gens vêtus de cagoules noires, comme mon homme de l'après-midi, grands et petits, jusqu'aux plus minuscules bambins, s'avançaient, portant de gros cierges parfumés, et en chantant des psaumes autour d'un cercueil qui ondulait sur les épaules de quatre hommes robustes. Ceux qui marchaient en tête du cortège agitaient des croix, des bannières et des lanternes emmanchées sur de longs bâtons. C'était l'enterrement en question, et, comme je m'étonnais de son heure tardive, le facchino de l'hôtel me répondit que tel était l'usage dans le grand monde, parce que c'était «beaucoup beau» ainsi.

LA GRANDE SALLE DES MULINI AUJOURD'HUI ABANDONNÉE, AVEC SES VOLETS CLOS ET LES PEINTURES DÉCORATIVES QU'Y FIT FAIRE L'EMPEREUR (page 101).

Arrivé devant l'église, le cortège s'arrêta. Le glas se tut. Alors tous nos capucins noirs jetèrent violemment leurs cierges sur le sol, ils en piétinèrent la flamme à coups de talon, ils lancèrent dessus de la terre à pleines poignées, afin de l'éteindre, et entrèrent dans l'église avec, chacun, cinq ou six petites bougies, minces comme des allumettes, qu'on leur remit à la porte. Tandis qu'elles brûlaient, ils se rangèrent à nouveau autour du cercueil et se mirent à hurler une sorte de bêlement bizarre: bai... ai... ai... ai..., quelque chose de traînant et de grave, qui, subitement, s'anime avec rage, et devient aigre à se boucher les oreilles: bai! bai! bai! ai! ai! ai! ai! ai! Il y a là du gémissement de la pleureuse antique et du lamento corse. Cependant les petites bougies tiraient à leur fin, le prêtre officiant avait terminé ses oraisons, le cercueil était rechargé sur quatre épaules, les cierges étaient ramassés sur le parvis de l'église, où ils étaient restés, et rallumés aux petites bougies, et le cortège reformé se mettait en route vers la nécropole, par le chemin qui longe la mer, tandis que les boutiques se rouvraient derrière lui et que guitares et accordéons reprenaient leur mélodie interrompue. Longtemps, je le suivis du regard, à la lueur des cierges se reflétant dans les flots en longues couleuvres lumineuses; et là-bas, pour que le mort ne reste pas seul dans la nuit, on lui laissera, avant de revenir, une petite lanterne allumée, qui le veillera jusqu'au jour.

Cagoules noires, nos gens allaient à la nécropole des «Noirs»; cagoules blanches, elles auraient été à la nécropole des «Blancs»; car les deux Confréries ne veulent avoir entre elles rien de commun sur la terre ni dans l'éternité. À Porto-Ferraio l'on est Noir ou Blanc, comme on était jadis Guelfe ou Gibelin, et si les cagoules ennemies ne se battent plus dans les rues quand elles se rencontrent, du moins n'ont-elles jamais cessé de se regarder d'un mauvais œil. C'est à qui surtout réservera à ses morts, dans chacune des nécropoles rivales, le gîte le plus avouant, la «case» la plus souriante et la plus immaculée. Car ici, sauf de rares exceptions, les morts ne sont pas déposés dans la terre; sous des portiques somptueux, en des catacombes revêtues de marbre blanc et baignées de douces clartés, d'innombrables cases sont taillées dans l'épaisseur des murs, rangées symétriquement comme des alvéoles d'abeilles, les unes vides, les autres occupées déjà, où le cercueil est hermétiquement scellé, ornées d'inscriptions. Les longues galeries ornées de fleurs et de tableaux, où tant de disparus dorment leur dernier sommeil dans un calme pâle et silencieux comme celui des Limbes, n'ont réellement rien de sinistre. Vues du dehors, ces blanches nécropoles, aux larges et hautes fenêtres, rappellent, à travers le feuillage des grands arbres qui les entourent, les palais de Trianon.

De Porto-Ferraio rayonnent toutes les routes de l'île. Chaque matin, quatre ou cinq courriers partent de la ville avec leurs carrioles à deux roues, attelées d'un cheval maigre, à grandes jambes, qui ressemble à une sauterelle. Les brancards, au lieu d'être retenus sur les flancs de la bête comme chez nous, sont fixés sur son dos, et pointent en l'air, si bien que, dès qu'elle prend le galop, vous vous trouvez dans une sorte de panier à salade, qui vous enverrait immédiatement sur la route, si vous ne preniez soin de vous cramponner avec énergie à l'ossature du véhicule. Quant aux bagages, ils sont au préalable ligottés avec des cordes; c'est le seul moyen qu'ils arrivent entiers à destination.

Où vont toutes ces routes? On voit de Porto-Ferraio leurs rubans monter de tous côtés vers les montagnes environnantes, puis disparaître. L'une d'elles s'en va vers l'ouest, du côté de ce mont énorme qui, par là, barre l'horizon, et dont la cime disparaît dans les nuages. C'est la route de Marciana. Elle monte d'abord parmi les aloès et les cultures. Ça et là, une ferme, une métairie. De temps à autre, l'on croise des paysans qui se rendent à la ville, pour leurs affaires ou leur commerce. Ils ont tous un âne pour les porter; la femme se met à califourchon sur le cou du bourriquet, l'homme sur le dos, le fils sur la croupe, et, dans chacun des deux paniers accrochés de chaque côté du bât, il y a la marmaille. L'âne disparaît sous la famille qu'il véhicule; il en est littéralement recouvert. On ne voit que sa tête, sa queue et ses pieds. Il trottine, menu, menu, et, chose incroyable, ne s'effondre pas.

Puis les maisons se font plus rares, et voici commencer le maquis, le maquis corse, avec ses arbousiers, ses lauriers-thyms, ses bruyères arborescentes et ses chênes verts, serré, impénétrable et parfumé d'acres senteurs. À un coude de la route, Porto-Ferraio disparaît, et, sur le faîte du col que le vent balaye, une autre face de l'île apparaît.

(À suivre) Paul Gruyer.

UNE PAYSANNE ELBOISE AVEC SON VASTE CHAPEAU QUI LA PROTÈGE DU SOLEIL.

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—10e LIV. No 10. 11 MARS 1905.

LES MILLE MÈTRES DU MONTE CAPANNA ET DE SON VOISIN, LE MONTE GIOVE, DÉVALENT DANS LES FLOTS DE TOUTE LEUR HAUTEUR.

L'ÎLE D'ELBE[3]
Par M. PAUL GRUYER.
Illustrations d'après les photographies de l'auteur.

II. — Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. — Soir tempétueux et morne tristesse. — L'ascension du Monte Giove. — Un village dans les nuées. — L'Ermitage de la Madone et la «sedia di Napoleone». — Le vieux gardien de l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. — La côte orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. — La gorge de Monserrat. — Rio Marina et le monde du fer.

UN ENFANT ELBOIS.

La mer se recourbe ici en un golfe profond, au cercle large et harmonieux, et dans lequel tombent les mille mètres du Monte Capanna; autour de ce dernier et de son voisin, le Monte Giove, la montagne de Jupiter, tournoient les nuées. En bas, la mer bleue, la grève ensoleillée sur laquelle un pêcheur solitaire, et qui semble moins gros qu'une fourmi, tire sa barque et fait sécher ses filets; en haut, la bataille farouche de l'ouragan noir où gronde la foudre et que zèbrent les éclairs; par moments, à travers un déchirement de nuages, des plaques de neige étincellent. N'est-ce pas là, en effet, l'Olympe redoutable où trônent, au-dessus des mortels, Zeus et les Grands Dieux?

Je demande au cocher s'il n'y a pas lieu de hâter le pas de son coursier et si l'amoncellement fantastique des sombres nuées ne va pas s'abattre sur notre tête avant notre arrivée à Marciana; mais il me fait signe que non, et qu'il n'y a rien à craindre pour le moment. Le soleil, en effet, ne cesse pas de luire pour nous tout le long de la route qui, se rapprochant de la mer, contourne d'abord le golfe (on le nomme golfe de Procchio), puis se relève pour suivre la côte en corniche, jusqu'à ce qu'une dernière descente nous amène à Marciana Marina, à l'Auberge de la Paix, chez Ventura Braschi; bonne cuisine.

Le signor Ventura ne sait pas un mot de français, sa femme non plus, mais ils sont pleins de prévenances et crient très fort pour que je comprenne. Le bruit de mon arrivée s'est heureusement répandu dans le bourg; un garçon qui a voyagé et qui parle correctement français, vient m'offrir obligeamment ses services; il facilite les explications, et en attendant la «bonne cuisine» de l'enseigne, qui se réduira d'ailleurs à du macaroni et à des œufs, je vais errer sur les galets du port, où les tartanes ont été amenées à sec en prévision de la nuit qui menace d'être pluvieuse et pleine de vent.

Les nuées sont descendues le long de la montagne, et le ciel s'est voilé; le soleil a disparu. Il fait gris; la mer houleuse bat le rivage de ses lames courtes; une morne tristesse s'épand sur les choses. Il semble que l'on soit perdu au bout du monde. Porto-Ferraio lui-même paraît loin, très loin. Cette montagne, que l'on ne voit pas et qui n'arrête pas de déverser son brouillard, on la sent peser sur soi de toute sa masse obscure. Les façades craquelées des maisons, qui s'illuminaient tantôt sous le soleil, ont pris un aspect sale et éraillé. Il fait froid.

Comme tout cela a changé d'aspect en quelques heures! Voici la pluie à présent, une pluie fine et pénétrante qui, sous l'obscurité grandissante, donne aux objets des reflets blafards; l'on se croirait sur quelque côte désolée de la Norvège ou du Spitzberg. Et quand, le soir, après dîner, je sortis pour aller gagner ma chambre qui se trouvait dans une autre maison, à quelques pas, je crus être emporté par l'ouragan qui me lapidait de cailloux à travers la nuit; la mer crachait ses embruns jusque dans les rues, et la seule lumière de ce gouffre noir, où pas un être humain n'osait circuler, était, au carrefour voisin, la lueur timide d'une petite veilleuse, brûlant sous un verre, devant une Sainte Vierge engrillagée dans le mur. Je songeais que ce fut près d'ici, par une nuit pareille, que se termina l'amoureuse idylle de l'ancien Roi des Rois et de la blonde comtesse Walewska; ils s'étaient retrouvés sur la montagne de Marciana, où ils revécurent quelques heures fugitives d'amour, et où ils se séparèrent dans la tempête et dans l'ouragan.

Le lendemain matin, un clair soleil me réveilla. J'avais, dans ma journée, à entreprendre l'ascension du Monte Giove et de Marciana Alta (Marciana de la Montagne), dédoublement de Marciana Marina (Marciana de la Mer).

MARCIANA ALTA ET SES RUELLES ÉTROITES.

C'est un vieil usage sur les bords méditerranéens, et que l'on retrouve en France, en Italie, en Corse et en Espagne, que celui de ces doubles villages côtiers. Il avait pour but de mettre leurs populations à l'abri des pirates barbaresques qui, jusqu'à la prise d'Alger par la France, au milieu du XIXe siècle, fondaient à tous moments sur les rivages, où ils pillaient et tuaient tout. Alors, dès que leur approche était signalée par une de ces tours-vigies qui dominaient l'horizon et dont les ruines subsistent encore, sur les pitons des falaises et les pointes des rochers avancés en mer, tout le village du bas ramassait ses effets les plus précieux et s'enfuyait vers le village du haut, lequel était suffisamment crénelé et fortifié pour repousser tous les assauts. Mais il était rare que les pirates se hasardassent jusque-là, car sur ces pentes qu'il leur aurait fallu gravir, il était trop facile de les écraser en faisant dérouler sur eux une avalanche de rocs et de pierres. Le plus souvent ils ne savaient même pas où les habitants étaient passés: ils étaient là-haut, dans les nuages.

Je demande en effet si l'on peut me montrer Marciana Alta. Signor Ventura sort avec moi sur la place et me désigne du doigt la montagne. Ici où nous sommes, le soleil a reparu, l'atmosphère est limpide, la mer sourit, mais la montagne est, comme hier, coupée en deux par l'épais rideau de nuées qui est remonté autour d'elle, et qui en cache la moitié supérieure, de son voile impénétrable. Le bourg de Marciana Alta est là, derrière le rideau; on ne le voit pas. C'est ainsi pendant la moitié de l'année, paraît-il; mais je n'ai qu'à prendre le sentier et à monter jusqu'à ce que j'arrive.

Me voilà donc grimpant, grimpant, grimpant toujours, avec cette persévérance nécessaire dans les montagnes où il semble que l'on marche sans avancer. Il fait une chaleur moite. Devant moi je vois toujours la nuée obscure, dont je me rapproche peu à peu; derrière moi, en me retournant, j'aperçois Marciana Marina s'écraser de plus en plus, et un immense horizon de côtes s'étaler à mes pieds. Mais je ne tarde pas à entrer dans l'ombre de la nuée, où le soleil se voile bientôt si complètement que je me trouve comme transporté tout à coup au milieu de la nuit. Tout disparaît, devant, derrière et autour de moi; il n'y a plus que du brouillard, qui perle en gouttelettes sur mes vêtements et ma barbe, comme sur les plantes et sur les brins d'herbe. La végétation a changé d'aspect, elle aussi; elle est devenue celle des climats du Nord: bruyères courtes, gros châtaigniers au tronc noueux, et qui n'ont encore ni feuilles ni bourgeons, tandis qu'à Porto-Ferraio les myrtes sont en fleurs; puis des fougères et des mousses, parmi lesquelles des sources cristallines bruissent et dégringolent en cascatelles. Le sentier toutefois, pour âpre qu'il soit, se continue, bien tracé, à travers l'opacité du brouillard. J'y croise, fantomatiques silhouettes, une femme et sa mule; sans doute la femme descend à la côte se ravitailler d'épicerie ou de farine, car l'on ne doit pas avoir là-haut grand'chose pour se nourrir. En passant elle me jette le buona sera! (bonsoir!) et paraît tout étonnée de la langue inconnue dans laquelle je lui réponds. Après une demi-heure de montée dans ce brouillard, la forme des objets redevient plus précise, le soleil se devine à nouveau, et voici, au-dessus de ma tête, Marciana Alta surgir des nuées.

Le spectacle en est singulier. En face de moi, à présent, la lumière, une autre région, un soleil du Nord qui luit dans un air vif et froid; par derrière, au contraire, la nuée opaque que j'ai traversée et qui cache maintenant la base de la montagne comme d'en bas elle en cachait le faîte. La terre, la mer, tout le reste de l'île ont disparu; on est comme suspendu sur les noires volutes nébuleuses; on plane au-dessus du vide, on est dans le ciel.

Ce qui paraît plus bizarre encore, c'est qu'il y ait ici des habitants, puisque voilà des maisons et un clocher, ou plutôt de penser qu'il doit y en avoir, car on n'en voit pas. Tout se tait; aucun son ne monte plus d'en bas, et nul bruit ne sort davantage de ce village mystérieux, aux maisons abruptes, serrées les unes contre les autres, entouré d'un rempart de pierre. C'est le village corse, sauvage et sinistre, le nid d'oiseaux de proie.

MARCIANA MARINA AVEC SES MAISONS RANGÉES AUTOUR DU RIVAGE ET SES EMBARCATIONS TIRÉES SUR LA GRÈVE.

Je gravis des escaliers, je passe sous des voûtes, je monte encore des marches et je me trouve au milieu des maisons, sur une place étroite, où aboutissent des rues ou plutôt des ruelles, non moins étroites, au pavé noirâtre et gluant. Il n'y a toujours personne. Les habitants sont sans doute enfermés chez eux. Seule une femme, au profil de vautour, est assise sur le seuil de sa porte, vêtue de noir et coiffée d'un fichu noir; ses yeux brillent dans leurs orbites, ardents et doux cependant, et elle me regarde sans qu'aucun des traits de son visage impassible et régulier trahisse ce qu'elle peut penser en me voyant. Puis en voici une autre, vêtue de noir également, qui tire au bout d'une corde une chèvre noire; puis une troisième, jeune celle-là, mais toujours vêtue de drap de la même couleur, et portant sur sa tête un sac de foin. Mais où sont les hommes?

Sur ma droite, j'aperçois un cabaret à la porte close; je vais pour entrer afin de me reposer un peu de mon escalade et demander un guide pour continuer plus loin. J'entends à travers la porte des bruits de voix. Allons, tant mieux! Il y a quelqu'un. Quelqu'un! Mais tous les hommes du village sont là. Je me demandais ce que l'on pouvait faire dans un pays pareil! C'est simple: on n'y fait rien.

C'est-à-dire que l'on y boit, que l'on y fume, que l'on y joue aux cartes, que l'on y parle surtout, depuis le matin jusqu'au soir, tous les jours et toute l'année. Oui, c'est bien là le village corse, c'est bien l'étonnante existence de ces gens qui, perdus dans leur solitude, sans voir même, six mois sur douze, le reste de la terre dont ils sont séparés, comme aujourd'hui, par les nuages qui les entourent et où ils vivent, passent leur vie à discuter, en face d'un vermouth et d'un journal, les destinées de l'Europe. Parler politique et voter tous les trois ou cinq ans sont les grandes occupations de l'existence. Quelques habitants essayent durant l'été de défricher la montagne et d'en obtenir quelques moissons; un peu plus bas sur ses pentes, ils y plantent même de la vigne, qui y réussit, mais le travail est dur et ils ont peu d'imitateurs. Les autres possèdent des cochons qui se nourrissent, tout seuls, ou à peu près, des chèvres que la femme mène paître, tout en labourant quelques pommes de terre ou en ramassant des châtaignes; quant aux quelques sous qu'ils peuvent trouver à gagner, ils alimentent la pipe et le verre.

À mon entrée, les parties de cartes s'interrompirent, les gouvernements de l'Ancien et du Nouveau Monde, en train de passer un mauvais quart d'heure, eurent un peu de répit, et les calumets se posèrent sur les tables, tandis que l'on me dévisageait et que l'on se disait de l'un à l'autre: «Inglese! Anglais!»

Je m'avançai et demandai à haute voix, selon ma coutume, si quelqu'un parlait français. Quelqu'un se leva aussitôt, qui me tendit la main et me répondit: «Que veut le Signor?» Alors dans les groupes j'entendis répéter: «Francese! Francese! quasi l'Imperatore! Français! Français! comme l'Empereur!»

Je priai mon interlocuteur de s'informer si l'on pouvait me conduire jusqu'au faîte du Monte Giove et jusqu'à l'ermitage de la Madone. Je trouvais plus prudent de me faire accompagner à cause du brouillard qui pouvait monter et dans lequel je risquerais de me perdre.

LES CHÂTAIGNIERS DANS LE BROUILLARD, SUR LE FAITE DU MONTE GIOVE.

Il fit signe de venir à un homme qui était assis sur un banc, au fond du cabaret, en face d'une table vide, mélancolique au milieu des verres et des pipes qui l'environnaient. L'homme se leva et s'approcha. C'était une espèce d'hercule, à la carrure de taureau; de sa chemise ouverte émergeait une poitrine musculeuse et velue; il était pieds nus et tenait à la main un bâton noueux aux allures de massue. Se rencontrer avec lui seul à seul dans le maquis aurait été tout juste rassurant. Et dire que ce colosse, au lieu d'aller s'embaucher quelque part, n'importe où, sa force étant apte à tous les métiers, préférait croupir là, à se croiser les bras, d'un bout à l'autre de l'année, dans la fainéantise et le dénuement presque absolu! Quand il sut de quoi il s'agissait, ses yeux bleus eurent un éclair de joie à l'idée du gain inattendu et facile qui s'offrait à lui, et sur lequel il demanda immédiatement le crédit d'un café qu'il ingurgita avec délices; après quoi il se chargea de mon menu bagage et se déclara prêt à marcher. Cet homme à l'aspect redoutable était le géant bon enfant des contes de fées, qui sert de factotum en échange du droit de s'asseoir à la cuisine et de saucer les plats.

... ET VOICI AU-DESSUS DE MOI MARCIANA ALTA SURGIR DES NUÉES (page 111).

Le chemin qui monte vers l'ermitage est pavé, comme une voie romaine, de blocs de pierre à peine équarris; de place en place des niches de maçonnerie, avec une croix, servent d'abris contre la pluie, le vent, la neige ou le soleil. Nous atteignons des plaques de glace, qui ne sont pas encore fondues dans les creux tournés vers le nord. Dans un mois, m'explique l'homme, en son baragouin que me traduit, tant bien que mal, mon dictionnaire, on rôtira; aujourd'hui en avril, je grelotte malgré la marche.

Ainsi que je l'avais craint cependant, le brouillard, débordant Marciana Alta, avait gagné la cime de la montagne, et quand j'arrivai à la chapelle de la Madone, je recommençais à ne plus rien voir à dix pas devant moi; tout était clos à mes yeux, et il était impossible de dire si l'on se trouvait sur le faîte d'un mont ou au fond d'un puits. Tout ce que j'apercevais, c'étaient les murs de la chapelle, quelques châtaigniers difformes aux branches défeuillées, semblables à des spectres, et une petite maison dont la porte était fermée; elle était habitée pourtant, car mon guide ayant cogné avec son bâton, un vieux bonhomme, à profil de bouc, vint ouvrir. C'est lui l'ermite[4].

Voilà certes quelqu'un que les voisins ne gênent point, et dont le bavardage ne doit pas être le péché coutumier! Il habite ici avec sa femme et une chèvre, aussi perdu qu'un Indien dans la pampa. Marciana Alta est pour lui le centre de la civilisation, et il s'y retire l'hiver; Marciana Marina commence à devenir le but d'un voyage important, et quant à Porto-Ferraio, s'il y va deux fois l'an, c'est beaucoup. Il est, par contre, le roi de l'infini. Parfois même il doit assister dans sa masure à des cataclysmes atmosphériques peu banals. Lorsqu'un orage éclate sur Elbe, avec cette violence particulière aux climats du Midi et plus encore à celui des îles, il doit être littéralement enveloppé de la foudre, et lorsqu'une tourmente, comme celle d'hier, se déchaîne, on se demande comment sa bicoque n'est pas arrachée du sol. Assourdi par la tempête, gelé un jour, calciné un autre, battu par la pluie, noyé de brouillard, de ce brouillard dense et compact qui vous appuie sur les yeux comme une main, ainsi qu'il fait en ce moment, et vous donne l'impression d'un enveloppement de sépulcre, tout cela lui est indifférent, et il rit en vous apercevant, car il possède un registre avec un crayon, et il offre à ceux qui viennent ici après Napoléon d'y inscrire leur nom. C'est là son principal métier, et son seul espoir de faire fortune. Il a aussi les clefs de la chapelle qu'il montre aux visiteurs, ainsi qu'une image d'Épinal représentant l'Empereur. Hélas! étant donné le nombre des passants, il est peu probable qu'il s'enrichisse jamais.

C'est pourtant dans cette maisonnette que logea Napoléon, c'est dans une de ces trois petites chambres qu'il reçut la visite de la comtesse Walewska, le 3 septembre 1814. Un Christ de bois, resté accroché au mur et vieux de plus d'un siècle, a été certainement témoin, et le lit rudimentaire de l'ermite, composé de deux X de fer portant quatre planches et un simple matelas de fougères plat comme une galette, ne doit guère différer du lit sur lequel couchait l'Empereur.

Tout ici vous parle à l'esprit, jusqu'aux murs humides de cette chapelle qui LE connurent, jusqu'aux marches de l'autel sur lesquelles Madame Mère, logée au village de Marciana, venait s'agenouiller dévotement et faire vœu d'un cierge de cire à la Madone, si elle protégeait son fils contre tout malheur. Rien dans les objets ni dans les lieux n'a changé d'aspect; ils sont comme immobilisés sur ce sommet désert. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de pierre tout rongé de lichens et garni de bancs, quatre fontaines jaillissent, emplissant avec leur glouglou régulier leurs vasques sculptées; la façade de la chapelle est ornée de fresques peintes, et une plaque de marbre, posée en 1863, rappelle le passage de l'Empereur, qui séjourna ici, dit-elle, du 23 août au 14 septembre 1814. (Cette date du 14 septembre est erronée; l'Empereur quitta l'ermitage de la Madone le 5 septembre.)

Le brouillard est toujours intense, et je n'ai plus l'espoir de contempler l'admirable panorama qui se déroule, paraît-il, quand le temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne dressant au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il va falloir songer à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je tiens à rentrer coucher à Marciana Marina; la descente sera rude et longue.

LA «SEDIA DI NAPOLEONE» SUR LE MONTE GIOVE OU L'EMPEREUR S'ASSEYAIT POUR DÉCOUVRIR LA CORSE.

Mais le vieux tâche de me faire entendre qu'il faut rester encore et attendre un peu: «Poco! poco, Signor!» Il fait le moulinet avec ses bras pour m'exprimer que le brouillard se dissipera tout à l'heure, et que je verrai «la Corsica», c'est-à-dire la Corse. J'éprouve bien quelques doutes sur les chances qu'une telle brume, qui semble au contraire s'épaissir de plus en plus, se dissipe tout à coup, mais je sais, d'autre part, que sur les montagnes tout l'imprévu est possible, et je rentre dans la maisonnette pour prendre patience et me chauffer. Quant à mon colosse, en dépit de ses pieds nus et de sa chemise entrebâillée, loin d'avoir froid, il préfère se désaltérer à une grosse cruche toute ventrue, pleine de vin blanc, qu'il a aperçue sous la table, et au goulot de laquelle il se met à boire à pleines lampées.

LA BLANCHE CHAPELLE DE MONSERRAT AU CENTRE D'UN AMPHITHÉÂTRE DE ROCHERS ET ENTOURÉES DE SVELTES CYPRÈS (page 117).

Pendant que je suis à sécher l'humidité de mes vêtements, le vieux sort à chaque instant pour examiner le brouillard qui, en effet, passe comme des bouffées de fumée, tantôt plus transparent, tantôt plus intense. Il me le montre du doigt et rit d'un air satisfait. Mais voici soudain que les bruyères se mettent à frissonner, le vent s'élève, les châtaigniers dessinent plus nettement la fine dentelle de leur ramure, et des taches d'azur apparaissent au ciel. «Venite, Signor! venite!» me crie le vieux, et il m'emmène rapidement jusqu'à un roc à demi maçonné, devant lequel on sent le vide, et formant une sorte de trône cyclopéen où s'asseyait l'Empereur.

VOICI RIO MONTAGNE DONT LES MAISONS RÉGULIÈRES ET CUBIQUES ONT L'AIR DE DOMINOS EMPILÉS... (page 118).

Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à travers la brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette d'un enchanteur invisible. Les nuages se mettent à fuir le long de la montagne, les débris du brouillard jaunâtre, encore accrochés comme de fauves oiseaux aux aspérités des rocs, s'illuminent d'une radieuse lumière, l'immensité s'inonde de clarté, et devant moi, à cinquante kilomètres par-dessus la mer, de la poussière d'or de l'occident se dégage peu à peu le long profil, en dents de scie, des montagnes corses, du Monte d'Oro et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de l'île à l'autre bout. C'est quelque chose d'inoubliable et de sublime.

Le vieux rit aux éclats de son triomphe et ses yeux rutilent comme les miens au reflet du soleil qui descend dans le ciel en face de nous et déjà touche presque à l'horizon. Au moment où il commence à y mordre, le profil devient net et tranchant comme un découpage métallique, ombre chinoise sur un globe de feu. Il disparaît, et dans l'infinie pureté de l'atmosphère, pleine de cette clarté douce qui précède le crépuscule, c'est à présent l'incroyable détail des objets. «Bastia!» dit tout à coup le vieux en me prenant par le bras, et j'aperçois en effet de petites taches blanches, carrées, et serrées les unes contre les autres. Ce sont les maisons de la ville corse; avec une longue-vue on en distinguerait assurément les fenêtres.

Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'allument dans le ciel des lueurs violettes, semblables à une gigantesque floraison de lilas dans les jardins d'Eden; leur mirage merveilleux se double dans le miroir de la mer, plate et luisante comme une laine d'épée.

Mais les nuées tournoyantes, un moment entr'ouvertes, se resserrent déjà, le brouillard se referme autour de moi, voilant, comme un rideau qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots, et je me retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque obscurité, avec le vent qui souffle à travers le squelette des gros châtaigniers, tandis que le vieux rentre sur ses larges oreilles son bonnet de fourrure. Il faut se hâter de redescendre, cette fois, si je veux être le soir à Marciana Marina.

J'APERÇOIS POGGIO, UN AUTRE VILLAGE PERDU AUSSI DANS LES NUÉES.

Je revois Marciana Alta et ses ruelles étroites où les noires parois de ses maisons commencent à se trouer de lumières, dans une nouvelle et rapide déchirure de la brume, j'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées, et je ne suis encore qu'à moitié route de mon gîte, lorsque la nuit se fait. Mais le brouillard demeure ramassé sur le faîte de la montagne et j'en suis bientôt complètement sorti; la nuit est lumineuse comme une nuit d'Orient, et c'est sous sa douce clarté que je descends les dernières pentes du sentier et arrive à «l'albergo» du Signor Ventura qui commençait à s'inquiéter de moi. Je retrouve, au carrefour voisin, la petite Vierge engrillagée, à la lampe paisible; de l'ouragan d'hier soir, aucune trace ne subsiste dans l'air tiède et resplendissant. La nature et le pays ont ainsi passé à mes yeux, depuis vingt-quatre heures, par toutes les phases et par tous les aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les flots, se fût promenée, ainsi qu'un immense navire, des mers du sud à celles du nord, et du royaume d'Azur au triste pays des Cimmériens.

L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, de Rio Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite de celle de Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est.

Elle contourne d'abord, en s'élevant par une pente insensible, la baie de Porto-Ferraio, qui se développe dans toute l'ampleur et toute la pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. À l'un des endroits où la vue est la plus belle, des rangées de pierres dépassent d'un champ, des arcades effondrées s'adossent à la pente du sol; ce sont les Romains qui ont passé là. Le cheval ralentit son pas pour gravir la côte plus rude; puis la bête reprend son trot cahoteux. Un bois de pins, un col où l'homme de l'octroi attend, solitaire et patient, le rare voyageur qui passe, une longue descente, et nous sommes sur le versant oriental de l'île.