The Project Gutenberg eBook of Le Tour du Monde; Île d'Elbe

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Title: Le Tour du Monde; Île d'Elbe

Author: Various

Editor: Édouard Charton


Release date: July 29, 2009 [eBook #29537]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/29537

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LE TOUR DU MONDE

PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20

NOUVELLE SÉRIE — 11e ANNÉE 2e SEMESTRE

LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS

Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TABLE DES MATIÈRES

L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL

I. De Paris à Srinagar. — Un guide pratique. — De Bombay à Lahore. — Premiers préparatifs. — En tonga de Rawal-Pindi à Srinagar. — Les Kachmiris et les maîtres du Kachmir. — Retour à la vie nomade. 1

II. La «Vallée heureuse» en dounga. — Bateliers et batelières. — De Baramoula à Srinagar. — La capitale du Kachmir. — Un peu d'économie politique. — En amont de Srinagar. 13

III. Sous la tente. — Les petites vallées du Sud-Est. — Histoires de voleurs et contes de fées. — Les ruines de Martand. — De Brahmanes en Moullas. 25

IV. Le pèlerinage d'Amarnath. — La vallée du Lidar. — Les pèlerins de l'Inde. — Vers les cimes. — La grotte sacrée. — En dholi. — Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37

V. Le pèlerinage de l'Haramouk. — Alpinisme funèbre et hydrothérapie religieuse. — Les temples de Vangâth. — Frissons d'automne. — Les adieux à Srinagar. 49

SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE
Par le docteur LAMY
Médecin-major des troupes coloniales.

I. Voyage dans la brousse. — En file indienne. — Motéso. — La route dans un ruisseau. — Denguéra. — Kodioso. — Villes et villages abandonnés. — Où est donc Bettié? — Arrivée à Dioubasso. 61

II. Dans le territoire de Mopé. — Coutumes du pays. — La mort d'un prince héritier. — L'épreuve du poison. — De Mopé à Bettié. — Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. — Retour à Petit-Alépé. 73

III. Rapports et résultats de la mission. — Valeur économique de la côte d'Ivoire. — Richesse de la flore. — Supériorité de la faune. 85

IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. — Deuils nombreux. — Retour en France. 90

L'ÎLE D'ELBE
Par M. PAUL GRUYER

I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. — Deux mots d'histoire. — Débarquement à Porto-Ferraio. — Une ville d'opéra. — La «teste di Napoleone» et le Palais impérial. — La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. — Offre à Napoléon III, après Sedan. — La bibliothèque de l'Empereur. — Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. — Un enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules blanches. Dans la paix des limbes. — Les différentes routes de l'île. 97

II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. — Soir tempétueux et morne tristesse. — L'ascension du Monte Giove. — Un village dans les nuées. — L'Ermitage de la Madone et la «Sedia di Napoleone». — Le vieux gardien de l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. — La côte orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. — La gorge de Monserrat. — Rio 1 Marina et le monde du fer. 109

III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. — Installation aux Mulini. — L'Empereur à la gorge de Monserrat. — San Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et le miroir de la Vérité. — L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte Giove. — Elbe perdue pour la France. — L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. — Où il faut chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de la signorina Squarci. — L'église de l'archiconfrérie du Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. — Le vieil aveugle de Porto-Ferraio. 121

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par M. VICTOR CHAPOT
membre de l'École française d'Athènes.

I. — Alexandrette et la montée de Beïlan. — Antioche et l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. — La route d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. — Premier aperçu d'Alep. 133

II. — Ma caravane. — Village d'Yazides. — Nisib. — Première rencontre avec l'Euphrate. — Biredjik. — Souvenirs des Hétéens. — Excursion à Resapha. — Comment atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? — Enfin à Orfa! 145

III. — Séjour à Orfa. — Samosate. — Vallée accidentée de l'Euphrate. — Roum-Kaleh et Aïntab. — Court repos à Alep. — Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. — Huit jours trappiste! — Conclusion pessimiste. 157

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par M. RAYMOND BEL

À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou Australie? Le condominium anglo-français de 1887. — L'œuvre de M. Higginson. — Situation actuelle des îles. — L'influence anglo-australienne. — Les ressources des Nouvelles-Hébrides. — Leur avenir. 169

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par M. ALBERT THOMAS

I. — Moscou. — Une déception. — Le Kreml, acropole sacrée. — Les églises, les palais: deux époques. 182

II. — Moscou, la ville et les faubourgs. — La bourgeoisie moscovite. — Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et la ville. 193

III. — La foire de Nijni: marchandises et marchands. — L'œuvre du commerce. — Sur la Volga. — À bord du Sviatoslav. — Une visite à Kazan. — La «sainte mère Volga». 205

IV. — De Samara à Tomsk. — La vie du train. — Les passagers et l'équipage: les soirées. — Dans le steppe: l'effort des hommes. — Les émigrants. 217

V. — Tomsk. — La mêlée des races. — Anciens et nouveaux fonctionnaires. — L'Université de Tomsk. — Le rôle de l'État dans l'œuvre de colonisation. 229

VI. — Heures de retour. — Dans l'Oural. — La Grande-Russie. — Conclusion. 241

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par M. GERSPACH

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. — Un peu d'histoire et de géographie. — La cathédrale de Saint-Laurent. — L'église Sainte-Marie-des-Anges. — Lugano, la ville des fresques. — L'œuvre du Luini. — Procédés employés pour le transfert des fresques. 253

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par M. ÉMILE DESCHAMPS

I. — Woo-Sung. — Au débarcadère. — La Concession française. — La Cité chinoise. — Retour à notre concession. — La police municipale et la prison. — La cangue et le bambou. — Les exécutions. — Le corps de volontaires. — Émeutes. — Les conseils municipaux. 265

II. — L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. — Pharmacie chinoise. — Le camp de Kou-ka-za. — La fumerie d'opium. — Le charnier des enfants trouvés. — Le fournisseur des ombres. — La concession internationale. — Jardin chinois. — Le Bund. — La pagode de Long-hoa. — Fou-tchéou-road. — Statistique. 277

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par M. BARGY

Le problème de la civilisation des nègres. — L'Institut Hampton, en Virginie. — La vie de Booker T. Washington. — L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. — Conciliateurs et agitateurs. — Le vote des nègres et la casuistique de la Constitution. 289

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par le Major PERCY MOLESWORTH SYKES
Consul général de S. M. Britannique au Khorassan.

I. — Arrivée à Astrabad. — Ancienne importance de la ville. — Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les Collines Noires. — Le Khorassan. — Mechhed: sa mosquée; son commerce. — Le désert de Lout. — Sur la route de Kirman. 301

II. — La province de Kirman. — Géographie: la flore, la faune; l'administration, l'armée. — Histoire: invasions et dévastations. — La ville de Kirman, capitale de la province. — Une saison sur le plateau de Sardou. 313

III. — En Baloutchistan. — Le Makran: la côte du golfe Arabique. — Histoire et géographie du Makran. — Le Sarhad. 325

IV. — Délimitation à la frontière perso-baloutche. — De Kirman à la ville-frontière de Kouak. — La Commission de délimitation. — Question de préséance. — L'œuvre de la Commission. — De Kouak à Kélat. 337

V. — Le Seistan: son histoire. — Le delta du Helmand. — Comparaison du Seistan et de l'Égypte. — Excursions dans le Helmand. — Retour par Yezd à Kirman. 349

AUX RUINES D'ANGKOR
Par M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES

De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. — À la rame sur le Grand-Lac. — Les charrettes cambodgiennes. — Siem-Réap. — Le temple d'Angkor. — Angkor-Tom — Décadence de la civilisation khmer. — Rencontre du second roi du Cambodge. — Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. — Le palais de Norodom à Pnôm-penh. — Pourquoi la France ne devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361

EN ROUMANIE
Par M. Th. HEBBELYNCK

I. — De Budapest à Petrozeny. — Un mot d'histoire. — La vallée du Jiul. — Les Boyards et les Tziganes. — Le marché de Targu Jiul. — Le monastère de Tismana. 373

II. — Le monastère d'Horezu. — Excursion à Bistritza. — Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. — De Curtea de Arges à Campolung. — Défilé de Dimboviciora. 385

III. — Bucarest, aspect de la ville. — Les mines de sel de Slanic. — Les sources de pétrole de Doftana. — Sinaïa, promenade dans la forêt. — Busteni et le domaine de la Couronne. 397

CROQUIS HOLLANDAIS
Par M. Lud. GEORGES HAMÖN
Photographies de l'auteur.

I. — Une ville hollandaise. — Middelburg. — Les nuages. — Les boerin. — La maison. — L'éclusier. — Le marché. — Le village hollandais. — Zoutelande. — Les bons aubergistes. — Une soirée locale. — Les sabots des petits enfants. — La kermesse. — La piété du Hollandais. 410

II. — Rencontre sur la route. — Le beau cavalier. — Un déjeuner décevant. — Le père Kick. 421

III. — La terre hollandaise. — L'eau. — Les moulins. — La culture. — Les polders. — Les digues. — Origine de la Hollande. — Une nuit à Veere. — Wemeldingen. — Les cinq jeunes filles. — Flirt muet. — Le pochard. — La vie sur l'eau. 423

IV. — Le pêcheur hollandais. — Volendam. — La lessive. — Les marmots. — Les canards. — La pêche au hareng. — Le fils du pêcheur. — Une île singulière: Marken. — Au milieu des eaux. — Les maisons. — Les mœurs. — Les jeunes filles. — Perspective. — La tourbe et les tourbières. — Produit national. — Les tourbières hautes et basses. — Houille locale. 433

ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par M. E. AMELINEAU

Légende d'Osiris. — Histoire d'Abydos à travers les dynasties, à l'époque chrétienne. — Ses monuments et leur spoliation. — Ses habitants actuels et leurs mœurs. 445

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par M. JULES BROCHEREL

I. — De Tachkent à Prjevalsk. — La ville de Tachkent. — En tarentass. — Tchimkent. — Aoulié-Ata. — Tokmak. — Les gorges de Bouam. — Le lac Issik-Koul. — Prjevalsk. — Un chef kirghize. 457

II. — La vallée de Tomghent. — Un aoul kirghize. — La traversée du col de Tomghent. — Chevaux alpinistes. — Une vallée déserte. — Le Kizil-tao. — Le Saridjass. — Troupeaux de chevaux. — La vallée de Kachkateur. — En vue du Khan-Tengri. 469

III. — Sur le col de Tuz. — Rencontre d'antilopes. — La vallée d'Inghiltchik. — Le «tchiou mouz». — Un chef kirghize. — Les gorges d'Attiaïlo. — L'aoul d'Oustchiar. — Arrêtés par les rochers. 481

IV. — Vers l'aiguille d'Oustchiar. — L'aoul de Kaënde. — En vue du Khan-Tengri. — Le glacier de Kaënde. — Bloqués par la neige. — Nous songeons au retour. — Dans la vallée de l'Irtach. — Chez le kaltchè. — Cuisine de Kirghize. — Fin des travaux topographiques. — Un enterrement kirghize. 493

V. — L'heure du retour. — La vallée d'Irtach. — Nous retrouvons la douane. — Arrivée à Prjevalsk. — La dispersion. 505

VI. — Les Khirghizes. — L'origine de la race. — Kazaks et Khirghizes. — Le classement des Bourouts. — Le costume khirghize. — La yourte. — Mœurs et coutumes khirghizes. — Mariages khirghizes. — Conclusion. 507

L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par Mlle ANNA SEE

Première escale: Trangisvaag. — Thorshavn, capitale de l'Archipel; le port, la ville. — Un peu d'histoire. — La vie végétative des Feroïens. — La pêche aux dauphins. — La pêche aux baleines. — Excursions diverses à travers l'Archipel. 517

PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par M. G. VERSCHUUR

Accès difficile de Pondichéry par mer. — Ville blanche et ville indienne. — Le palais du Gouvernement. — Les hôtels de nos colonies. — Enclaves anglaises. — La population; les enfants. — Architecture et religion. — Commerce. — L'avenir de Pondichéry. — Le marché. — Les écoles. — La fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE
LES TANALA DE L'IKONGO
Par M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ

I. — Géographie et histoire de l'Ikongo. — Les Tanala. — Organisation sociale. Tribu, clan, famille. — Les lois. 541

II. — Religion et superstitions. — Culte des morts. — Devins et sorciers. — Le Sikidy. — La science. — Astrologie. — L'écriture. — L'art. — Le vêtement et la parure. — L'habitation. — La danse. — La musique. — La poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par M. Ch. MAUMENÉ

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. — Maharess. — Lella Mazouna. — La forêt de gommiers. — La source des Trois Palmiers. — Le Bou Hedma. — Un groupe mégalithique. — Renseignements indigènes. — L'oued Hadedj et ses sources chaudes. — La plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. — Bir Saad. — Manoubia. — Khrangat Touninn. — Sakket. — Sened. — Ogla Zagoufta. — La plaine et le village de Mech. — Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE
Par Mme JANE DIEULAFOY

I. — L'aspect de la Castille. — Les troupeaux en transhumance. — La Mesta. — Le Tage et ses poètes. — La Cuesta del Carmel. — Le Cristo de la Luz. — La machine hydraulique de Jualino Turriano. — Le Zocodover. — Vieux palais et anciennes synagogues. — Les Juifs de Tolède. — Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. — Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. — Les pupilles de l'évêque Siliceo. — Santo Tomé et l'œuvre du Greco. — La mosquée de Tolède et la reine Constance. — Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. — Ses transformations et adjonctions. — Souvenirs de las Navas. — Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique est son exécutrice testamentaire. — Ximénès. — Le rite mozarabe. — Alvaro de Luda. — Le porte-bannière d'Isabelle à la bataille de Toro. 589

III. — Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les chroniques. — San Juan de los Reyes. — L'hôpital de Santa Cruz. — Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. — Les portraits fameux de l'Université. — L'ange et la peste. — Sainte-Léocadie. — El Cristo de la Vega. — Le soleil couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. — Les «cigarrales». — Le pont San Martino et son architecte. — Dévouement conjugal. — L'inscription de l'Hôtel de Ville. — Cordoue, l'Athènes de l'Occident. — Sa mosquée. — Ses fils les plus illustres. — Gonzalve de Cordoue. — Les comptes du Gran Capitan. — Juan de Mena. — Doña Maria de Parèdes. — L'industrie des cuirs repoussés et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.—9e LIV. No 9.—4 Mars 1905.

L'ÎLE D'ELBE SE DÉCOUPE SUR L'HORIZON, ABRUPTE, MONTAGNEUSE ET VIOLÂTRE.

L'ÎLE D'ELBE[1]
Par M. PAUL GRUYER.
Illustrations d'après les photographies de l'auteur.

I. — L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. — Deux mots d'histoire. — Débarquement à Porto-Ferraio. — Une ville d'opéra. — La «Teste di Napoleone» et le Palais impérial. — La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. — Offre à Napoléon III après Sedan. — La bibliothèque de l'Empereur. — Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. — Un enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules blanches. Dans la paix des Limbes. — Les différentes routes de l'île.

UNE JEUNE FILLE ELBOISE, AU REGARD ÉNERGIQUE, À LA PEAU D'UNE BLANCHEUR DE LAIT ET AUX BEAUX CHEVEUX NOIRS.

L'Isola d'Elba, en français l'île d'Elbe, est située dans la mer Méditerranée, entre la Corse et l'Italie, et fait partie avec les autres îles de Pianosa, Gorgona et Monte-Christo, de l'archipel tyrrhénien. Elle est aujourd'hui, en express, à un jour et demi de Paris, par Modane, Turin, Gênes et Pise, et seulement à une demi-journée de Rome.

Du chemin de fer de Pise à Rome se détache, à mi-route, parmi les vastes plaines marécageuses des Maremmes, un petit embranchement qui va de Campiglia, point de bifurcation, à Piombino, port d'embarquement.

Piombino est le type de la vieille petite place-forte italienne, aux rues étroites et entassées, aux arches et aux tours de pierre brûlées par le soleil; elle n'offre pas grande ressource, et l'on fera bien de ne pas lui demander l'hospitalité de la nuit. Du côté de la mer, ses maisons et ses remparts tombent à pic dans les flots; en face, Elbe se découpe sur l'horizon, violâtre, montagneuse, abrupte, et coiffée presque toujours d'un chapeau de nuées. Deux fois par jour, un bon vapeur fait le service postal et celui des passagers, en une heure et quart; l'on est obligé malheureusement de le gagner en barque, car le peu de fond de la mer, semée de récifs et d'écueils, empêche qu'il ne s'approche de terre, et, lorsqu'il y a houle ou gros temps, on danse ferme dans le «canal» ou détroit de Piombino. Il arrive même parfois que le navire ne peut tenir sur ses ancres, ni la barque quitter le rivage pour aller le rejoindre avec son entassement de passagers et de colis. Il faut alors aller embarquer plus loin, au petit port de Porto-Vecchio. Un autre service part de Livourne, mais la traversée est quatre ou cinq fois plus longue.

Le voyage est, en somme, peu compliqué. Personne ne va à l'île d'Elbe cependant. D'Italie même on y vient peu; quoique ce sol, beau et sain, soit assez proche de Rome, il ne s'y trouve que quelques grandes propriétés rurales; quant aux touristes étrangers, en Italie encore plus qu'ailleurs, c'est le troupeau de Panurge qui suit les itinéraires tout tracés. Et puis n'est-ce pas le sort commun de toutes les îles d'être plus ou moins délaissées? Il faut y aller exprès, et, quand on y est, un vague malaise pousse à en sortir, comme si l'on craignait d'y rester toujours prisonnier.

Peuplée jadis par les Étrusques, bien avant que Rome existât, Elbe a vu passer sur son territoire Phocéens venus de Grèce, Carthaginois et Romains, Goths, Wisigoths et Lombards. Puis ce sont les Génois qui la disputent aux Pisans, et les Espagnols qui on chassent les Génois. Bientôt les Français apparaissent à leur tour. La guerre ayant éclaté entre François Ier et Charles-Quint, le sultan Soliman, allié du roi de France, envoie de Constantinople, contre l'Italie et ses îles, la flotte ottomane, sous les ordres du fameux corsaire Barberousse, ancien matelot devenu grand-amiral, par son audace heureuse et sa férocité. Non content de faire pleuvoir sur toutes les côtes ses grenades enflammées, il aborde et parcourt l'intérieur de l'île en massacrant hommes, femmes et enfants, en arrachant les arbres, en brûlant la terre. Cette dévastation, telle que les Turcs savent la faire, fut si épouvantable qu'il fallut, après son départ, envoyer d'Italie des colons dans l'île, les rares habitants qui avaient survécu, cachés dans des trous de rochers, étant impuissants à relever seuls tant de désastres.

LES RUES DE PORTO-FERRAIO SONT TOUTES EN ESCALIER (page 100).

En 1548, Cosme de Médicis, duc de Florence, réunit l'île d'Elbe à la Seigneurie de Piombino, et fonde Porto-Ferraio, qu'il fortifie et qu'il appelle Cosmopolis, nom qui lui resta jusqu'au seuil du XIXe siècle. Mais les malheurs de l'île ne s'arrêtent point pour cela. Italiens, Espagnols, Turcs et Français continuent à se disputer ce lambeau de sol, sans compter les corsaires d'Alger qui se contentaient de passer et de piller, et les Anglais qui commencent à se montrer, avides de s'approprier un point d'observation menaçant sur la côte d'Italie et sur la Corse.

Mais Elbe commence à se lasser aussi de son sort misérable et songe à se délivrer de tout le monde, une bonne fois. En 1799, la France, prenant prétexte d'une rupture avec la Toscane, avait débarqué de nouveau ses troupes, et occupé Porto-Ferraio; les Elbois s'étaient soumis en apparence, mais pour préparer dans l'ombre une révolte formidable et sauvage. La maison de tout Français avait été marquée par l'ange exterminateur, et le massacre fut simultané partout. En ces nouvelles Vêpres Siciliennes, on libéra jusqu'aux galériens des bagnes, afin de faire la chasse aux survivants, traqués comme des bêtes fauves, à travers les maquis, les ravins et les antres des montagnes où ils s'étaient réfugiés. Les cadavres furent coupés en morceaux et promenés ainsi, triomphalement.

En 1801 cependant, Porto-Ferraio fut rebloqué par la flotte française, bombardé en 1802, et, cette même année, le traité d'Amiens avait officiellement donné Elbe à la France. L'île envoya alors à Paris des députés qui furent reçus par le premier Consul (il ne se doutait guère de l'avenir), et qui l'assurèrent de la fidélité de leurs concitoyens, lesquels désormais se considéraient comme vrais Français et demandaient en retour protection contre tout autre envahisseur. Peu après, en effet, les Anglais ayant reparu furent repousses par une coopération commune des troupes françaises et des troupes elboises. L'île fut reperdue pour nous après Waterloo. Elle redevint alors italienne, et l'est encore aujourd'hui.

PORTO-FERRAIO: À L'ENTRÉE DU PORT, UNE VIEILLE TOUR GÉNOISE, TRAPUE, BIZARRE DE FORME, SE MIRE DANS LES FLOTS.

Que l'on vienne de Livourne ou de Piombino, c'est à Porto-Ferraio que l'on débarque, sa ville principale et sa sous-préfecture actuelle.

Figurez-vous une sorte de lac suisse, plus beau, avec le ciel de l'Orient, une de ces baies méditerranéennes âpres et harmonieuses à la fois dont celle de Naples est un des principaux types connus. Sur un promontoire escarpé s'avançant dans ses flots et se repliant en croissant, une ville, dont le seul aspect évoque toute une poésie de passé, se superpose, serrée, avec des toits plats qui semblent s'escalader les uns les autres; ses longues murailles qui l'enveloppent font grimper leurs lignes de pierre à tous les escarpements du rocher, et, à tous leurs angles, une petite tourelle s'accroche, pour le veilleur, quelque hallebardier levantin que l'on s'attend à voir surgir dans le décor. Dans un port fermé par une jetée couverte elle-même de maisons et terminée par une vieille tour génoise, rouge, trapue, bizarre de forme, dorment sur l'eau, si bleue qu'elle en est noire, de grandes tartanes peintes en vert ardent, avec leurs voiles enroulées autour des mâts semblables à des antennes de scarabées. Un éblouissement de couleur, un craquèlement de clarté.

Ainsi Porto-Ferraio se présente à mes yeux, tandis que le vapeur qui m'amène se range lentement le long du quai, parmi les hurlements des facchini et leurs vastes gestes à l'adresse des passagers et de leurs bagages.

Je me hâte de me faire conduire ainsi que mes colis à l'albergo de l'APE ELBANA, HÔTEL DE L'ABEILLE ELBOISE, en souvenir de l'Abeille napoléonienne. J'y trouvai bon service, bonne nourriture et bon gîte, le tout en propreté parfaite. Je remarque seulement que l'on m'apporte, en guise de dessert, des petits pois crus dans leur cosse et des haricots verts, non moins crus, élégamment rangés sur une feuille de vigne. Les autres convives me paraissent se faire de ces verdures un régal que je croyais jusqu'ici réservé aux lapins; mais la cuisine, comme bien des choses ici-bas, n'est qu'habitude et préjugé.

Je m'informe ensuite des personnes près de qui j'ai une lettre d'introduction et qui m'aideront à me débrouiller, chose si précieuse en pays étranger. Ce furent: Signor Emmanuel Camera de Asarta, qui remplissait alors dans l'île les fonctions du sous-préfet absent, et qui mit à ma disposition tout son crédit; Signor Tonietti, agent consulaire de France, qui m'accompagna en personne toutes les fois que sa présence put m'être utile; Signor Bigeschi, syndic de Porto-Ferraio. C'est enfin l'excellent abbé Soldani. Je ne veux pas oublier non plus un mot de remerciement pour Signor del Buono, le propriétaire actuel de San Martino. Bien d'autres aussi ont droit à ma gratitude, qu'il serait trop long d'énumérer ici. Il est peu de pays dont j'aie rapporté autant de souvenirs d'affabilité et d'empressement à m'être utile, chacun selon son pouvoir.

Je m'aperçois tout de suite avec plaisir que, de ci de là, je trouve à me faire comprendre; les gens y mettent beaucoup de bonne volonté; il y a sympathie pour le Francese qui déambule à travers les rues de Porto-Ferraio.

Quelle ville extraordinaire, avec des rues tout entières en larges escaliers, des voûtes, des casemates, des tunnels, des remparts vertigineux où s'accrochent les feuilles en lame de sabre des aloès et les raquettes des cactus! C'est ainsi que notre esprit se plaît à imaginer Carthage. La litière de Salammbô ne va-t-elle pas paraître sur ces marches, à ce carrefour aveuglé de soleil, et là-haut, entre ces créneaux découpant sur le ciel, d'un bleu sombre comme la mer, leur profil anguleux et cuivré, n'est-ce pas la silhouette velue d'un mercenaire graissant son arc et fourbissant son casse-tête?

Cependant un bonhomme, qui n'a rien de carthaginois, est accouru vers moi et m'entoure de ses grands saluts: «Signor! la teste di Napoleone! Venez voir, Signor! la teste avec son cercueil!»

Il me prend pour un imbécile, pensai-je, et s'imagine que j'ignore si l'Empereur est mort à Elbe ou à Sainte-Hélène. Je me contentai de faire un signe de dénégation et me mis à marcher afin de me dérober à ses «nobilissime signor» et à ses gestes de moulin à vent.

Mais le cicérone italien ne lâche pas ainsi sa proie, et l'homme me suivait en répétant: «Si! si! la teste! L'empereur Napoleone! la teste!» Et comme nous passions devant une église, il redoubla ses cris en me montrant la porte du doigt: «Ici, Signor, ici!»

PORTO-FERRAIO: LA PORTE DE TERRE PAR LAQUELLE SORTAIT NAPOLÉON POUR SE RENDRE À SA MAISON DE CAMPAGNE DE SAN MARTINO.

Intrigué tout de même, et pensant en tous cas me soustraire dans le lieu saint à son obsession, j'entre dans l'église. Mais déjà notre homme avait couru en face, chez le bedeau, et, revenant avec une clef, il m'ouvrait la sacristie. Il y avait là un cercueil, en effet, un cercueil somptueux en ébène, noir et luisant, avec des poignées d'or et une N d'or couronnée. Aux quatre angles, quatre cierges dans leurs flambeaux de bois argenté. Je me demandais ce que cela signifiait, quand, le bedeau ayant soulevé le haut du couvercle qui était à charnière, la tête de l'Empereur apparut soudain, rigide, immobile, et les yeux clos.... Une télé en bronze, toutefois, comme mon cicérone s'empressa de me le prouver, en la cognant légèrement. L'impression n'en avait pas moins été saisissante, car j'étais loin de m'attendre à voir paraître ainsi, dans ce tombeau entr'ouvert, ce masque tragique, reproduction de celui-là même qui, lorsque l'Empereur eut rendu l'âme, fut moulé sur sa face, à Sainte-Hélène, par le docteur Antommarchi. Au milieu du silence sonore de l'église où nous étions seuls, le bronze rendit sous le choc du doigt un bruit sourd comme un long sanglot, que la résonance des voûtes se rejeta tour à tour, et qui s'éteignit ensuite, lentement. Je ne tardai pas à apprendre que, ne pouvant se consoler de n'avoir pas la tombe de son roi d'un jour, Elbe rendait à ce cercueil les mêmes honneurs que s'il était réel; chaque année, à la date anniversaire de la mort du grand Empereur, on le dresse sur un haut catafalque, les cierges s'allument, la foule emplit l'Église, et, en présence des autorités officielles, une messe solennelle est dite. Et cette impression si singulière et si imprévue de l'homme de bronze couché là, immobile et présent, qui me sautait ainsi aux yeux, brusquement, une heure après mon arrivée, chaque jour, à chaque pas, allait se marquer davantage. Tandis que pour ceux qui vont sans voir, tout est mort des lieux qu'ils traversent, partout où j'irais, j'allais retrouver l'Empereur et revivre dans le passé.

Reprenons cependant notre exploration.

Je me suis débarrassé de mon cicérone par un pourboire, en somme mérité, et je continue à errer au hasard entre les murs blancs et les volets clos (car la chaleur est torride), à descendre et à monter des escaliers.

J'admire, chemin faisant, la propreté des rues. Les larges dalles de pierre dont elles sont pavées, comme de marbre, ne sont souillées d'aucune immondice, d'aucune ordure, et l'on se ferait presque scrupule d'y jeter un papier ou une pelure d'orange. C'est, dans cette ville du Midi, une propreté toute hollandaise. Du matin au soir, quatre ou cinq balayeurs ne cessent de circuler, chacun avec une charrette, qui a l'air d'un petit corbillard, et qui est traînée par un tout petit âne; ils y ramassent et recueillent sans trêve tout ce qu'ils rencontrent, et vont le vider ensuite hors de la ville; puis ils reviennent et recommencent leurs tournées, qu'ils continuent sans s'arrêter, jusqu'à la nuit. Ils passent partout et, par d'interminables détours, se hissent d'étage en étage, jusqu'aux quartiers supérieurs.

PORTO-FERRAIO: LA PORTE DE MER OÙ ABORDA NAPOLÉON.

Mais voici là-haut, au bout de cette rue à pic, une maison carrée aux tuiles rouges et aux persiennes vertes; elle domine la ville: c'est la Casa di Napoleone, le «Palais impérial».

D'aspect, elle ressemble à l'une de ces villas italiennes, comme on en voit sur la côte de Gènes à Bordighera, à l'une des moins ornées et des plus simples. L'administration militaire l'occupe aujourd'hui en partie, et des trophées de boulets on surmontent la porte, comme il convient à l'ancienne demeure d'un conquérant. Ce n'est pas pourtant le dieu de la guerre dont l'esprit semble régner ici. Quelle vision soudaine, au contraire, de paix heureuse et rayonnante, dès que l'on est entré et que l'on découvre, tout à coup, à travers les myrtes du jardin et les buissons de fleurs, l'immense et radieux horizon de la mer Tyrrhénienne! Tout est blanc et bleu comme en un paysage de conte de fées et de paradis; les grands caps de L'ÎLE se profilent dans une buée d'or; une paix resplendissante plane sur les choses. Et comme l'on est très haut, très à pic au-dessus de tout cela, il semble vraiment que l'on a laissé bien loin derrière soi tout le monde humain, et qu'en demeurant longtemps ici l'on finirait soi-même par devenir une âme. Il est impossible qu'après tant de luttes subies, tant d'écroulements entassés sur son front parmi les steppes neigeux de la Russie, tant d'angoisses dans l'abdication, le formidable vaincu qui vint un jour s'asseoir là, devant ce même horizon, n'ait pas senti, lui aussi, cette ineffable sérénité monter en lui. Il est certain (tous les cœurs humains sont semblables au fond, et les mêmes sentiments s'y retrouvent, identiques malgré leurs aspects divers) qu'il y eut ici des jours, des heures du moins, où son cerveau de fer se détendit, où la vision du repos, qu'il n'avait encore jamais connue, passa devant ses yeux, rapide et insaisissable toutefois, comme quelque chose qu'il ne pouvait arrêter, car il était «une force qui va», car il devait, bon gré, mal gré, se relever pour de nouvelles batailles et un nouvel écroulement.

Maintenant les murs vides semblent l'attendre encore. Une partie de la maison, demeurée inutile depuis, est inhabitée. Dans une grande salle, qui fut la salle du trône, et sur les plâtres de laquelle sont restées les hâtives peintures murales dont on la décora alors, il n'y a plus que les bustes de marbre des ducs de Toscane, Ferdinand III et Léopold II, mélancoliques et seuls sur leurs socles; le mobilier a été, un jour, vendu à l'encan; les flambeaux sont chez un habitant, deux fauteuils chez un autre, un coussin brode chez un troisième. Les volets des six fenêtres qui commencent à se disjoindre, et à travers lesquels filtrent des rais de lumière, sont clos; par terre, sur le plancher poussiéreux, des grains de maïs qui sèchent; dans les coins, les araignées tissent leurs toile. Le locataire est-il parti il y a un an ou il y a un siècle, on ne sait. Je tourne l'espagnolette dorée et grinçante d'une des fenêtres, je pousse les volets, et le petit jardin, étoile de milliers de marguerites épanouies, apparaît, et l'éblouissante vision de la mer Tyrrhénienne emplit la chambre, comme à son réveil, le matin, la voyait l'Empereur. C'est l'abandon même des choses qui a empêché le souvenir de s'enfuir. Ailleurs, il y aurait un gardien à tricorne, un tourniquet des pancartes explicatives, un parquet ciré, des écriteaux portant DÉFENSE DE TOUCHER aux objets rapportés, restaurés et revenus; ici rien que l'âme éparse du passé. Voici bientôt cent ans que l'appartement est à louer. En bas, sur le ciment d'une allée, un fer à cheval est marqué; c'est, dit-on, celui du cheval impérial, qui s'y imprima quand la pâte était humide encore. Et ceci, c'est déjà la légende; le cheval de Napoléon entre dans la mythologie à côté de celui du paladin Roland, dont on nous montre aussi, un peu partout en Europe, le fer empreint sur une marche écroulée ou sur un rocher.

Voici la journée, cependant, qui tire à sa fin, et je redescends dans Porto-Ferraio. C'est le moment où chez les peuples du Midi, avec le soleil qui baisse, la vie s'éveille et se ranime, et Porto-Ferraio semble s'en acquitter en conscience. Au-dessus de la petite ville, si muette tout à l'heure, et à travers laquelle le roulement de nulle voiture ne résonne (ses rues en escaliers ne lui en permettant à peu près aucune), monte un indescriptible brouhaha de voix et de paroles. Sur la petite place qui avoisine le port, les gens vont et viennent, de long en large, à grands pas, se donnant des poignées de main, et le verbe sonore; c'est le forum antique des villes italiennes, où l'on se rencontre ainsi sur le déclin du jour, où l'on traite et discute, au grand air, des affaires publiques et privées. On s'écrase dans les boutiques, où je lis parmi les enseignes: Andrea Borgia, biscuits doux; Dante, savetier, et plus loin: Oreste père et fils, épicerie et macaroni. Une vieille, plus décrépite que Saturne, vend, sous une arcade, des fèves et des amandes grillées. Des femmes vont aux fontaines chercher de l'eau dans leurs cruches de cuivre martelé.

Maintenant, toute la soirée, le bruit ira croissant; les gens parlent pour s'entendre parler, les enfants crient pour s'écouter crier, on se croirait à Paris un soir de Quatorze Juillet. Les guitares, les flûtes et les accordéons ne tardent pas à se mettre de la partie. Tout le monde chante. Le cri même des gamins n'a rien de la note acide des enfants; il est musical et rythmé. La brise du soir m'apporte, jusqu'à ma fenêtre, tous ces sons, en les mêlant dans une sorte d'universelle et joyeuse psalmodie des plus bizarres; c'est, dans ce décor d'opéra, comme un opéra qui se chante. Mon Dieu! que ces gens sont gais et qu'ils ont l'air heureux de vivre!

LA «TESTE» DE NAPOLÉON (page 100).

Cela dure ainsi jusqu'à onze heures ou minuit. Alors le bruit se tait peu à peu, et, sous la nuit ruisselante d'étoiles, tout redevient silence. La lune décroissante et tardive se lève, semblable à une grosse boule lumineuse qui commence à se défoncer, blanchissant la pierre des grands escaliers et l'escarpement cyclopéen des murailles sur les terrasses desquelles reparaît le nébuleux fantôme de Salammbô qui danse et se prosterne....

Je me remets, le lendemain, à parcourir Porto-Ferraio en tous sens et dans tous ses coins et recoins; c'est à chaque pas un aspect pittoresque, nouveau et inattendu. L'abbé Soldani, qui m'accompagne, ne cesse, tout en marchant, de me frapper amicalement sur l'épaule et de brandir en l'air son chapeau en criant: «Vive la glorieuse France! Vive le glorieux empereur Napoléon!»

Je visite l'hôtel de ville. On y conserve la bannière napoléonienne, le grand drapeau blanc coupé d'une bande orange avec trois abeilles, que le roi de l'île d'Elbe fit flotter sur la ville dès le soir de son arrivée, et que salua le canon, quand, le jour suivant, il mit pied à terre. Un vieux brave homme, ancien soldat de Solférino, me la déploie avec amour et respect; elle est en forte étoffe de toile et intacte. Au premier étage, dans la salle du Conseil, le portrait de l'Empereur, entre ceux de Cosme de Médicis et du dernier grand-duc de Toscane, le représente, d'après le tableau de Gérard, avec le sceptre en main, le manteau d'hermine sur les épaules et le laurier d'or au front. Sur le tapis vert de la table, selon un antique et patriarcal usage, chaque conseiller a devant soi une petite sébile avec des haricots blancs ou rouges, que, pour voter Oui ou Non, il dépose dans l'urne.