CHAPITRE XV

I. La société d'Amiens.—La préfecture.—Nos relations dans le voisinage.—Les talents de Cécile.—Les réquisitions, les levées d'hommes et les gardes d'honneur.—Le général Dupont.—Apparition des Cosaques.—Merlin de Thionville et l'enrôlement des prisonniers.—II. Course à Mouchy.—Les démêlés de Mme de Duras et de son gendre Léopold de Talmond.—«Un homme qui n'avait pas un défaut quoiqu'il eut bien des vices».—Conversation avec M. de Talleyrand.—Sa haine contre Napoléon.—III. L'auditeur au Conseil d'État de Beaumont.—Ses intrigues à Amiens et son expulsion du département.—La fuite d'Humbert de Sens.—Dans l'antichambre de M. de Talleyrand.—«Vive le roi!»—La distribution des cocardes blanches.—La Révolution biffée de l'histoire.—Préparatifs de réception du roi.—M. de Blacas.—Les meuniers d'Amiens.—Le Te Deum.—Le roi sensible à la bonté du dîner.—IV. Procédés peu aimables de la duchesse d'Angoulême.—Le dévouement de Mme de Maussion.—Une fête chez le prince de Schwarzenberg.—M. de la Tour du Pin rentre dans la diplomatie.—Humbert est nommé lieutenant des mousquetaires noirs.

I

Ce fut au mois d'avril 1813 que nous arrivâmes à Amiens, où nous étions destinés à voir se dérouler des événements auxquels nous étions loin de nous attendre. Nous y trouvâmes notre beau-frère, le marquis de Lameth, dont l'amitié nous avait déjà ménagé une réception très favorable de la part de la noblesse et des gens en vue de la ville, jusqu'alors fort mécontents de leurs préfets.

Les autorités étaient assez mal composées. Au chef-lieu, l'un des hauts fonctionnaires, le receveur général, un régicide, venait de se suicider. On l'avait remplacé par son gendre, M. d'Haubersaert. Un magistrat, M. de La Mardelle, procureur général, ancien officier de hussards, se comportait comme s'il n'avait pas changé d'état. Les présidents étaient tout à fait communs. Leurs femmes se faisaient remarquer par des tournures grotesques, des manières ridicules. Elles appelaient en public leurs maris ma poule ou mon rat. Comme général commandant la division nous avions M. d'Aigremont. Sa femme était jolie et assez bonne enfant. Un tel milieu ne pouvait convenir ni à Charlotte, ni à moi, et dès le début de mon séjour, je m'arrangeai pour ne composer ma société que des gens considérables de l'endroit. Le dépôt du régiment des chasseurs de la garde tenait garnison à Amiens. Le major, M. Le Termelier, homme très agréable et de la meilleure compagnie, le commandait. La famille de Bray, négociants très considérés d'Amiens, firent aussi partie de nos relations, ainsi que plusieurs autres personnes dont j'ai malheureusement oublié les noms.

La maison affectée à la préfecture était charmante. Elle venait d'être remeublée à neuf, avec élégance et avec luxe. Le rez-de-chaussée comprenait un appartement complet, où je me logeai avec mon mari. À côté se trouvait aussi le cabinet du préfet, communiquant avec les bureaux. Le tout donnant sur un magnifique jardin de sept à huit arpents, bien planté. Cela nous procurait presque le plaisir d'être à la campagne.

Les premiers jours de l'été se passèrent très agréablement. Nous allions souvent dîner dans les environs, chez des voisins qui y résidaient pendant la belle saison: Mme d'Hauberville, les Rougé, un M. de Vismes, le marquis de Lameth. Ma fille Cécile, âgée à cette époque de treize ans, possédait déjà un talent distingué en musique, en même temps qu'une voix charmante et très étendue. Je lui avais donné, pendant les cinq ans que nous avions passés à Bruxelles, un excellent maître d'italien. Originaire de Rome et ne sachant pas le français, il avait habitué ma fille à parler le bel idiome romain. Elle s'exprimait dans cette langue avec facilité. Charlotte et elle faisaient en outre des lectures non seulement en italien, mais également en anglais. Nous nous trouvions très bien établis à Amiens, quand nous commençâmes à entendre gronder l'orage. On était si confiant dans la fortune de Napoléon, que l'idée ne venait à personne d'admettre qu'il eût d'autre ennemi à craindre que les frimas qui lui avaient été si fatals pendant la campagne de Russie.

Cependant, après la bataille de Leipzig, commencèrent les réquisitions, les levées d'hommes et l'organisation des gardes d'honneur. Cette dernière mesure jeta la désolation dans les familles.

M. de La Tour du Pin eut besoin, dans cette circonstance, de toute sa fermeté. Il servait le gouvernement de bonne foi, et la pensée de la restauration n'avait pas encore surgi dans son esprit. Il ne la prévoyait ni ne la désirait. Toutes les fautes et tous les vices, causes de la première Révolution, lui étaient encore trop présents à la mémoire pour qu'il pût écarter la crainte de voir la famille royale exilée ramener avec elle, par faiblesse, des abus de tous genres. Le mot si bien justifié: «Ils n'ont rien oublié, ni rien appris!» revenait souvent à sa pensée. Cependant il tâchait, autant que possible, d'apporter des adoucissements dans l'application de l'organisation des gardes d'honneur. C'était parmi les gens riches qu'on trouvait le plus de résistance à certaines mesures, et je lui ai souvent entendu répéter: «Ils donnent plus volontiers leurs enfants que leur argent.» Dans une ville de fabriques de laines, comme Amiens, les réquisitions étaient très pesantes, et mon mari redoutait surtout l'avidité et la friponnerie des réquisitionnaires.

Le canon de Laon, que nous entendîmes à Amiens, nous donna la première pensée de l'envahissement du territoire. Quelques jours plus tard, M. d'Houdetot, le préfet de Bruxelles, fuyant devant l'invasion, entra un soir dans notre salon au moment même où le receveur général, M. d'Haubersaert, qui voyait tout en beau, nous disait qu'il venait de recevoir une lettre de Bruxelles, et que la Belgique était à l'abri d'un coup de main.

Bientôt après, on signala l'apparition d'un corps de Cosaques, commandé par le général Geismar, dans les plaines aux environs de la ville. C'est à cette époque que passa à Amiens le général Dupont, sous l'escorte de gendarmes. Il avait d'abord été transféré du château de Joux, où Napoléon l'avait fait enfermer après la capitulation de Baylen, à la citadelle de Doullens. On le conduisait maintenant à Tours, afin qu'il ne fût pas délivré par les alliés. Il n'alla pas plus loin que Paris, et la sévérité dont il avait été l'objet fit sa fortune.

Les Cosaques s'approchèrent si près d'Amiens qu'on les voyait du clocher de la cathédrale. L'escadron de chasseurs en garnison dans la ville, commandé par notre aimable major, se porta au-devant d'eux, et leur en imposa si bien qu'ils ne reparurent plus.

Ma fille Charlotte attendait le moment de ses couches, et nous n'osâmes pas hasarder de la laisser à la préfecture, dans la pensée que si la ville était prise, la maison du préfet serait une des premières livrées au pillage. Nous l'établîmes dans un appartement, obligeamment mis à notre disposition, avec sa soeur Cécile et toi-même, mon cher fils[204]. On y transporta également la plus grande partie des effets que nous avions à la préfecture, où je restai avec mon mari.

Un soir, un homme qui nous était inconnu arriva de Paris. C'était Merlin de Thionville. Il avait reçu la mission, disait-il, de former un corps franc, et possédait un ordre du ministre de la police, Rovigo, pour enrôler dans les prisons tous les individus qui n'y étaient pas détenus pour crime capital. Il emmena tous ces vauriens, dont on n'entendit plus parler.

II

Ma tante, Mme d'Hénin, était installée pour l'automne au château de Mouchy, près de Beauvais, chez son amie la princesse de Poix. Mme de Duras s'y trouvait également avec ses filles, et on m'invita à y venir passer quelques jours. M. de La Tour du Pin m'engagea à accepter, et me demanda de passer par Paris en revenant, pour voir M. de Talleyrand et recueillir quelques nouvelles. M. de Talleyrand lui avait fait remettre un billet par Merlin de Thionville. Mais ce billet était si amphigourique, la réputation du porteur était si mauvaise, que mon mari, éloigné de toute intrigue, se souciait peu d'être entraîné, malgré lui, dans quelque aventure par M. de Talleyrand qui ne répugnait à rien, et qui mettait volontiers en avant les gens, quitte à les abandonner ensuite pour se sauver lui-même.

Je partis donc pour Mouchy, où je demeurai trois jours. J'y arrivai deux heures avant dîner, et après avoir été voir la bonne princesse de Poix et ma tante, je montai chez Mme de Duras. Je la trouvai de très mauvaise humeur, et déjà brouillée avec son gendre, Léopold de Talmond[205], à la suite de plusieurs scènes ridicules. Ils en étaient arrivés à s'écrire des lettres d'explications de quatre pages, from my own apartment[206], comme dit le Spectateur. Elle entama le détail de ses griefs, puis me montra une lettre de Léopold, du matin même, dont la lecture me convainquit qu'il avait raison d'un bout à l'autre. Je le lui dis avec la franchise d'une amitié tendre et sincère. Sa colère se tourna alors contre moi, et les deux jours de mon séjour à Mouchy, je les employai à lui faire entendre raison, ce à quoi je ne réussis pas. Mme de Poix, fort ennuyée des scènes que faisait Mme de Duras dans le salon, à table et devant les domestiques, perdit l'espoir de les voir cesser quand je lui avouai que mon crédit y avait échoué.

Je partis un matin, après déjeuner, pour retourner à Amiens, en passant par Paris. Ne voulant pas y coucher, je descendis dans l'appartement de M. de Lally, qui était à Mouchy.

Après le temps nécessaire pour faire une légère toilette, j'allai chez M. de Talleyrand, que je trouvai dans sa chambre, et seul. Il me reçut, comme toujours, avec cette grâce familière et aimable dont il ne s'est jamais départi à mon égard. On a dit de lui beaucoup de mal—il en méritait peut-être davantage, quoiqu'on ne soit pas toujours tombé juste,—et on aurait pu lui appliquer le mot de Montesquieu sur César: «Cet homme qui n'avait pas un défaut, quoiqu'il eût bien des vices[207].» Eh! bien, malgré tout, il possédait un charme que je n'ai rencontré chez aucun autre homme. On avait beau s'être armé de toutes pièces contre son immoralité, sa conduite, sa vie, contre tout ce qu'on lui reprochait, enfin, il vous séduisait quand même, comme l'oiseau qui est fasciné par le regard du serpent.

Notre conversation, ce jour-là, n'eut rien de particulièrement remarquable. Seulement je trouvai qu'il répétait avec une certaine affectation que M. de La Tour du Pin était bien, très bien, à Amiens. Je lui fis part de mon intention de partir le lendemain matin. Il me dit de n'en rien faire. L'Empereur était attendu précisément dans la journée du lendemain, il le verrait, viendrait me trouver en sortant de chez lui, et me laisserait savoir pour quelle heure je pourrais commander mes chevaux de poste, ce qui ne serait certainement pas avant 10 heures du soir.

Je rentrai chez moi fort ennuyée d'être retenue encore vingt-quatre heures à Paris. Après avoir écrit à mon mari pour l'informer de ce retard, je tâchai d'occuper ma journée du lendemain en allant déjeuner chez ma bonne amie Mme de Maurville, et en faisant quelques visites. Paris m'avait paru morne, mais avant qu'il fît nuit, j'entendis quelques coups de canon qui annonçaient l'arrivée de l'Empereur. Le grand homme rentrait dans sa capitale, mais il y était suivi par l'ennemi!

À 10 heures, mes chevaux étaient attelés et attendaient à ma porte. Le postillon commençait à s'impatienter, moi aussi, lorsqu'à 11 heures arriva M. de Talleyrand: «Quelle folie de partir par ce froid, dit-il, et en calèche encore! Mais où êtes-vous donc ici?»—«Chez Lally.» Prenant alors une bougie sur la table, il se mit à regarder les gravures pendues dans de beaux cadres autour de la chambre: «Ah! Charles II[208], Jacques II[209], c'est cela!» Et il remit le flambeau sur la table. «Mon Dieu! m'écriai-je, il est bien question de Charles II, de Jacques II! Vous avez vu l'Empereur. Comment est-il? que fait-il? que dit-il après une défaite?»:—«Oh! laissez-moi donc tranquille avec votre Empereur. C'est un homme fini.»—«Comment fini? fis-je. Que voulez-vous dire?»—«Je veux dire, répondit-il, que c'est un homme qui se cachera sous son lit!» Cette expression, sur le moment, ne me surprit pas autant qu'après la suite de notre conversation. Je connaissais, en effet, la haine et la rancune de M. de Talleyrand contre Napoléon, mais jamais je ne l'avais encore entendu s'exprimer avec une telle amertume. Je lui fis mille questions auxquelles il répondit par ces seuls mots: «Il a perdu tout son matériel… Il est à bout. Voilà tout.» Puis, fouillant dans sa poche, il en tira un papier imprimé en anglais et, tout en mettant deux bûches dans le feu, ajouta: «Brûlons encore un peu du bois de ce pauvre Lally. Tenez, comme voue savez l'anglais, lisez-moi ce passage-là.» En même temps, il m'indiqua un assez long article marqué au crayon, à la marge. Je prends le papier et je lis:

Dîner donné par le prince régent[210] à Mme la duchesse d'Angoulême.

Je m'arrête, je lève les yeux sur lui, il a sa mine impassible: «Mais lisez donc, dit-il, votre postillon s'impatiente.» Je reprends ma lecture. L'article donnait la description de la salle à manger, drapé en satin bleu de ciel avec des bouquets de lis, du surtout de table tout orné de cette même fleur royale, du service de Sèvres représentant des vues de Paris, etc… Arrivée au bout, je m'arrête, je le regarde stupéfaite. Il reprend le papier, le plie lentement, le remet dans sa vaste poche et dit, avec ce sourire fin et malin que seul il possédait: «Ah! que vous êtes bête! À présent partez, mais ne vous enrhumez pas.» Et, sonnant, il dit à mon valet de chambre: «Faites avancer la voiture de madame.» Il me quitte alors et me crie en mettant son manteau: «Vous ferez mille amitiés à Gouvernet de ma part. Je lui envoie cela pour son déjeuner. Vous arriverez à temps.»

J'atteignis de si bonne heure Amiens que M. de La Tour du Pin n'était pas encore levé. Sans perdre un instant, je lui raconte la conversation ci-dessus, qui m'avait préoccupée toute la nuit au point de m'empêcher de dormir. Il y trouva l'explication de certaines phrases embarrassées de Merlin de Thionville, et me recommanda de garder le secret le plus absolu sur ce que j'avais appris, car si c'était par de pareils moyens, dit-il, que les Bourbons prétendaient monter sur le trône, ils n'y resteraient pas longtemps.

III

Depuis quelques jours, un auditeur au Conseil d'État en mission extraordinaire était arrivé à Amiens pour accélérer, déclarait-il, la levée des gardes d'honneur. C'était un jeune homme de la plus charmante figure et de manières élégantes. Il se nommait M. de Beaumont. Peu à peu, on le vit déployer des prétentions exorbitantes. Quoiqu'on ne trouvât rien à reprendre ni à blâmer ouvertement à sa manière d'être, M. de La Tour du Pin le faisait cependant observer de près, et apprit bientôt qu'il avait des conciliabules avec tous les gens les plus mauvais de la ville. Notre fils Humbert avait amené de Florence un jeune Italien, dont il s'était séparé à Sens, à la suite d'une scabreuse affaire de femme. M. de La Tour du Pin le nomma à un emploi dans les bureaux de la préfecture, et il donnait des leçons d'italien à mes filles. Son intelligence était prodigieuse. On le chargea de suivre les faits et gestes de M. de Beaumont. Il ne fut pas long à découvrir ses menées contre mon mari et ses liaisons avec tous les anciens terroristes de la ville, ainsi que ses relations avec André Dumont, sous-préfet d'Abbeville.

M. de La Tour du Pin résolut de se débarrasser de lui. Il le fit mander dans son cabinet. Une fois en sa présence, il lui déclara que sa conduite était connue; que la tranquillité de la ville était compromise; que, comme préfet, il en avait la responsabilité; qu'il entendait que dans une heure il eût quitté Amiens, et que dans deux heures il fût hors du département. Il ajouta que s'il ne se soumettait pas de bonne grâce, deux gendarmes convoqués dans son antichambre allaient s'assurer de sa personne. Notre homme fut si surpris de cette déclaration, qu'il n'osa pas résister.

En même temps, mon mari prescrivait à Humbert de partir pour Paris, afin de recueillir des nouvelles. Mon fils était à Amiens depuis quinze jours. Chassé de sa sous-préfecture par les Wurtembergeois, il s'était réfugié auprès de nous pour prendre quelque soin de sa santé, compromise à la suite d'une pleurésie contractée à Sens et dont il était fort malade quand l'ennemi s'approcha de cette ville. Voulant, à tout prix, éviter d'être fait prisonnier, il avait au dernier moment quitté Sens au milieu de la nuit, suivi de deux soldats malades qu'il avait recueillis et soignés à la sous-préfecture. Il se fit hisser sur un cheval, un des soldats monta en croupe pour le soutenir, et il partit ainsi par la route de Melun, où il arriva presque mourant. Les deux militaires lui prodiguèrent tant de soins, qu'au bout de deux jours ils purent le mettre dans une voiture et le transporter à Paris, chez Mme d'Hénin, où il acheva de se guérir. De là, il vint à Amiens nous rejoindre. Pour récompenser ses deux sauveurs, il les fit entrer dans la garde. Il devait plus tard les retrouver à Gand.

Humbert arriva à Paris, chez M. de Talleyrand, au moment où celui-ci recevait comme hôte l'empereur Alexandre. Il passa la nuit sur une banquette que M. de Talleyrand lui avait désignée, en lui enjoignant de n'en pas bouger, afin de le trouver sous sa main quand il jugerait à propos de le faire repartir pour Amiens. À 6 heures du matin, M. de Talleyrand lui frappa sur l'épaule. Humbert le vit coiffé et habillé: «Partez, lui dit-il, avec une cocarde blanche, et criez: Vive le roi!»

Humbert n'était pas bien sûr d'être éveillé. Se secouant, il partit néanmoins, et arriva à Amiens, où la nouvelle des événements avait déjà pénétré, et où M. de La Tour du Pin ne savait trop s'il convenait de l'accueillir ou de la repousser. Mais la voix publique ne tarda pas à se faire entendre. Les réquisitions, les gardes d'honneur, etc., avaient exaspéré toutes les classes. La crainte de l'étranger portait le trouble à son comble. Dans un moment, comme par une commotion électrique, les cris de: «Vive le roi!» sortirent de toutes les bouches. On se précipita dans la cour de la préfecture pour réclamer des cocardes blanches, dont Humbert, en quittant Paris, avait rempli tous les coffres de sa calèche. La provision en fut bientôt épuisée. J'en réservai néanmoins suffisamment pour le corps d'officiers, qui vint avec Le Termelier, leur brave major, en tête, les recevoir de ma main. Leurs physionomies, néanmoins, démentaient la sincérité de cette démarche, qu'ils faisaient à contre-coeur. Un seul d'entre eux, âgé, avec la moustache blanche, me dit tout bas: «Je la reprends avec plaisir.» Les plus jeunes étaient mornes et tristes. Il leur semblait que la gloire leur échappait.

Dans la journée, quand le bruit de l'arrivée de Louis XVIII se répandit, on commença à nous courtiser, M. de La Tour du Pin et moi. Quelques jours après, lorsqu'on apprit que le préfet partait pour Boulogne pour aller au-devant du roi, que Sa Majesté s'arrêterait à Amiens et qu'elle coucherait à la préfecture, un grand nombre de personnes vinrent m'offrir des objets de toute nature susceptibles d'orner ou d'embellir la maison: qui des pendules, qui des vases, des tableaux, des fleurs, des orangers.

M. de Duras, entrant d'année[211], avait traversé la ville pour aller au-devant du roi à Boulogne. Malgré tant de bouleversements, il avait conservé tous les préjugés, toutes les haines, toutes les petitesses, toutes les rancunes d'autrefois, comme s'il n'y avait pas eu de révolution, et répétait certainement dans son for intérieur ce propos que nous lui avions entendu tenir dans sa jeunesse, quoiqu'il l'ait désavoué depuis: «Il faut que la canaille sue.»

M. de Poix s'était aussi mis en route pour Boulogne, mais il s'arrêta à Amiens, fort préoccupé de la réception que lui ferait le roi, à cause de Juste de Noailles, son fils, chambellan de l'Empereur, et de sa belle-fille, dame du palais de l'Impératrice. J'eus beau lui dire que, comme dans tant d'autres familles, il avait payé une terrible dette à la Révolution, dont son père et sa mère avaient été les victimes, cela ne le rassurait pas. Mais le temps me manquait pour relever son courage, et je confiai à ma fille[212] le soin de le sermonner, tandis que j'ordonnais l'arrangement de la table de vingt-cinq couverts que le roi devait honorer de sa présence. Je me trouvai dans la salle à manger, lorsqu'un monsieur y entra et dit quelques mots à mon valet de chambre sur un ton qui me déplut. M'étant approchée, je lui demandai sans façon de quoi il se mêlait. Il voulut m'en imposer, en déclarant qu'il appartenait à la suite du roi. Sa surprise fut grande quand il dut constater que j'étais décidée à rester maîtresse chez moi et peu disposée à l'y laisser commander. Il s'en alla en grommelant. C'était M. de Blacas.

Un mot de M. de La Tour du Pin m'avait annoncé que le roi l'avait reçu avec beaucoup de bonté, et qu'il logerait à la préfecture avec Mme la duchesse d'Angoulême. Tout était prêt à l'heure dite. Douze jeunes demoiselles de la ville, à la tête desquelles se trouvait ma fille Cécile, avec sa délicieuse figure de quatorze ans, attendaient pour présenter des bouquets à Madame.

La voiture dans laquelle avaient pris place le roi et Madame fut traînée par la compagnie des meuniers d'Amiens, qui revendiquèrent cet ancien privilège. Ces braves gens, au nombre de cinquante à soixante, tous vêtus de neuf, à leurs frais, en drap gris blanc, avec de grands chapeaux de feutre blanc, menèrent d'abord la voiture royale à la cathédrale, où l'évêque entonna le Te Deum. On avait tenu fermées les portes de l'église, et on ne les ouvrit que lorsque le roi fut assis dans son fauteuil au pied de l'autel. Alors on entendit comme le bruit d'une inondation, et dans moins d'une minute, cette église immense fut remplie au point qu'un grain de poussière ne serait pas tombé à terre.

En pensant, à l'heure actuelle, à la masse de sottises qui ont précipité son frère[213] du trône, je ressens presque de la honte de l'émotion que me causa la vue de ce vieillard remerciant Dieu de l'avoir ramené sur le trône de ses pères. Madame se prosterna au pied de l'autel en fondant en larmes, et tout mon coeur s'unit aux sentiments qu'elle devait éprouver. Hélas! cette illusion ne dura pas vingt-quatre heures.

Les fariniers ramenèrent ensuite le roi à la préfecture, où il reçut les corps constitués et toute la ville, hommes et femmes, avant le dîner, avec cette grâce, cette présence d'esprit, ce charme spirituel qui le distinguaient éminemment. À 7 heures, on se mit à table. Le dîner était excellent, les vins parfaits, ce à quoi le roi fut singulièrement sensible, et ce qui me valut beaucoup de compliments aimables. M. de Blacas découvrit alors seulement que cette femme de préfet, avec qui il avait cru pouvoir prendre, lui simple gentilhomme provençal, un ton léger, se trouvait être une dame de l'ancienne cour. Il fut fort confus de sa maladresse et m'entoura de mille cajoleries pour me faire oublier son attitude première, sans néanmoins y réussir.

IV

Mon cousin Edward Jerningham et sa charmante femme[214] avaient accompagné, d'Angleterre en France, le roi, qui proclamait avec beaucoup de grâce qu'Edward avait servi sa cause dans les journaux anglais par des écrits qui avaient eu le plus grand succès. Edward pressentait, ainsi que sa femme, combien le costume purement anglais de Madame déplairait à la cour de Napoléon, réunie à Compiègne pour attendre le nouveau souverain. Tous deux se rendaient compte de la nécessité de ne pas heurter les sympathies au premier coup d'oeil. À leur instigation, j'en parlai à Mlle de Choisy, depuis Mme d'Agoult, dame d'honneur de Madame, et à M. de Blacas, qui en entretint le roi. Mais rien ne put vaincre l'obstination de cette princesse.

Hélas! ce ne fut pas le seul reproche qu'on eût pu lui adresser pendant son court séjour à Amiens.

Le matin de son départ, elle reçut quelques dames que je lui présentai. Parmi elles, se trouvait Mme de Maussion, née de Fougerai, femme du recteur de l'université, à Amiens, aussi recommandable par ses vertus et sa conduite que digne des plus grands respects. Ce dernier terme n'est pas exagéré, comme on peut en juger par l'anecdote suivante que je racontai à Mlle de Choisy: Enfermée à la Conciergerie en même temps que la reine, Mme de Maussion eut l'occasion de s'échapper par suite d'une circonstance que je ne puis me rappeler. Elle trouva le moyen de faire proposer à la malheureuse princesse de changer de vêtement avec elle et de prendre sa place dans son lit, tandis que la reine sortirait de la prison. Ce dévouement, admirable de la part d'une jeune femme, âgée alors de dix-huit ans, méritait assurément un accueil au moins obligeant. Elle ne l'obtint pas: Madame ne lui dit pas un mot. Je ne sais quel sentiment l'emporta en moi, de la surprise ou de l'indignation. En tout cas, je n'ai jamais oublié cet incident, et lorsque, après trente ans, j'en évoque le souvenir, il me semble que tout ce qui est arrivé depuis est justifié.

Mon gendre[215] cessait d'être Français pour devenir sujet du nouveau roi[216] des Pays-Bas, ce même prince d'Orange que j'avais revu en Angleterre dans une fortune si peu assurée. Il retourna avec ma fille à Bruxelles, dans sa famille, et cette séparation me fut cruelle. Je revins à Paris, et nous nous établîmes, mon mari et moi, dans un joli appartement, rue de Varenne, n° 6, où notre fils Humbert s'installa également.

Le soir même de mon arrivée, j'allai, avec Mme de Duras, à une fête que donnait le prince Schwarzenberg, généralissime des troupes autrichiennes. Là, je vis tous les vainqueurs, je fus témoin de toutes les bassesses dont ils étaient entourés, on pourrait dire accablés.

Quel spectacle curieux pour un esprit philosophique! Tout rappelait Napoléon: les meubles, le souper, les gens. La pensée me venait que, parmi tous ceux qui étaient là réunis, les uns, quand ils avaient été battus, tremblaient devant l'Empereur, que les autres briguaient autrefois sa faveur ou seulement son sourire, et que pas un ne me semblait digne d'être son vainqueur. Ah! certes, la situation était intéressante, quoique profondément triste. Mme de Duras n'y voyait que le bonheur d'être femme du premier gentilhomme de la chambre d'année[217]. La chute du grand homme, l'envahissement du pays, l'humiliation d'être l'hôte du vainqueur, ne paraissaient pas la troubler. Pour moi, j'en éprouvais un sentiment de honte, qui n'était probablement partagé par personne.

M. de La Tour du Pin prévoyait que la carrière administrative, tout en convenant à ses goûts, allait tomber dans une classe inférieure à celle où il avait le droit de se placer. Il désira reprendre son rang dans la carrière diplomatique, où la Révolution l'avait trouvé. M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères, lui proposa la mission de La Haye. Le nouveau roi de Hollande le désirait, et M. de La Tour du Pin accepta volontiers ce poste, quoiqu'il eût pu prétendre à une mission plus élevée. Mais un mot de M. de Talleyrand: «Prenez toujours celle-là,» lui fit deviner que l'on avait dessein de l'employer autrement.

Mon fils Humbert fut séduit, hélas! par l'agrément d'entrer dans la maison militaire du roi. Le général Dupont était ministre de la Guerre. Ancien aide de camp de mon père, il professait pour moi un grand attachement. Humbert, désireux de se marier, préférait rester à Paris plutôt que de s'en aller comme préfet dans quelque petite ville éloignée de la France. Sa charmante figure, son esprit, ses manières, son instruction, lui ouvraient les portes des meilleures maisons de Paris, de tous les mondes. On le nomma lieutenant des mousquetaires noirs—nom provenant de la couleur de leurs chevaux.—Cela lui donnait le grade de chef d'escadrons dans l'armée.

CHAPITRE XVI

I. M. de La Tour du Pin envoyé au congrès de Vienne.—Sa femme l'accompagne jusqu'à Bruxelles et revient par Tournai et Amiens.—La châsse de Saint-Éleuthère.—M. Alexandre de Lameth, préfet d'Amiens.—La vie à Paris.—M. de Liedekerke décoré de la Légion d'honneur.—Le ministre de l'Intérieur, abbé de Montesquiou.—II. André Dumont et sa haine contre M. de La Tour du Pin.—Un libelle diffamatoire.—Les bonnets brodés de Mme Bertrand.—La Cour et les menées bonapartistes.—Mort de la petite-fille de Mme de Liedekerke. Celle-ci part pour Vienne avec son mari.—Maladie d'Aymar.—Guérison inespérée.—Origine de sa vocation artistique.—III. À la cour de Louis XVIII.—Les honneurs et les entrées.—Le grand couvert de la Saint-Louis.—Deux bals chez le duc du Berri.—Albertine de Staël.—Wellington et l'abbé de Pradt.—IV. Confiance présomptueuse de M. de Blacas.—Un déjeuner au Jardin Turc.—Nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan.—Mme de La Tour du Pin prend la décision de partir pour Bruxelles.—Chez M. Louis, ministre des finances.—Une nuit d'impatience.—V. À Bruxelles.—Visite au roi de Hollande.—Le duc de Berri dévalisé.—Séparation du congrès de Vienne.—Mission de M. de La Tour du Pin auprès du duc d'Angoulême.

I

À l'époque où le congrès de Vienne fut décidé, je me trouvais un matin dans le cabinet de M. de Talleyrand. M. de La Tour du Pin était allé à Bruxelles pour assister au couronnement du nouveau roi[218] et remettre ses lettres de créance. Il devait revenir dans un jour ou deux.

Je me préparais à quitter le cabinet du ministre des affaires étrangères, et j'avais déjà la main sur le bouton de la porte pour l'ouvrir, lorsqu'en regardant M. de Talleyrand, j'aperçus sur son visage cette expression que je lui connaissais quand il voulait jouer quelque bon tour de son métier: «Quand revient Gouvernet?» demanda-t-il.—«Mais, demain,» répondis-je.—«Oh! dit-il, pressez son retour, parce qu'il doit partir pour Vienne.»—«Pour Vienne, répliquai-je, et pourquoi?»—«Vous ne comprenez donc rien. Il va ministre à Vienne, en attendant le congrès, où il sera l'un des ambassadeurs.» Je m'écriai, mais il ajouta: «C'est un secret. N'en parlez pas, et envoyez-le-moi dès qu'il descendra de voiture.»

Je l'attendis impatiemment, gardant le secret de la bonne nouvelle, excepté pour mon fils Humbert.

Cette nomination suscita beaucoup d'envieux à mon mari. Mme de Duras fut outrée. Elle aurait voulu que M. de Chateaubriand, pour qui elle était alors dans toute l'effervescence de sa passion, obtînt ce poste. Adrien de Laval ne se consola même pas par la promesse de l'ambassade d'Espagne, et tous de crier à l'abus, parce que mon mari conservait en outre sa place de La Haye.

Nous décidâmes en famille, quoique j'éprouvasse un très vif chagrin, que M. de La Tour du Pin partirait seul pour Vienne, et que je resterais à Paris pour m'occuper du mariage d'Humbert. M. de La Tour du Pin écrivit à Auguste, notre gendre, disposé déjà à embrasser la carrière diplomatique dans son pays, pour l'engager à le suivre à Vienne en qualité de secrétaire particulier ou simplement de voyageur, puisque, redevenu sujet des Pays-Bas, il n'était plus Français. Nous pensâmes que si, après le congrès, M. de La Tour du Pin restait à Vienne, nous n'aurions pas de peine d'obtenir du roi des Pays-Bas d'attacher Auguste à la légation de Vienne. Nous aurions alors été retrouver nos maris, Charlotte et moi. Ces projets, comme beaucoup d'autres, furent bouleversés par les événements publics et particuliers. Il fut toutefois convenu que j'accompagnerais mon mari jusqu'à Bruxelles. Là, il prendrait son gendre, et je ramènerais ma fille avec son enfant[219] à Paris. Ce qui fut fait.

Avant de quitter Paris, où restait Humbert, je mis Aymar en pension chez un maître, M. Guillemin, dans la rue Notre-Dame-des-Champs, établissement sur lequel je possédais les meilleures attestations. De plus, j'avais recommandé mon fils à la dame de la maison. Tout me permettait de supposer qu'il serait bien soigné. On verra plus bas comment ces gens répondirent à ma confiance.

Notre voyage de retour, de Bruxelles à Paris, se passa fort agréablement, quoique je me sentisse fort triste et contrariée de n'avoir pas accompagné M. de La Tour du Pin à Vienne. Rien cependant ne me laissait prévoir que son absence dût être aussi longue qu'elle le fut en réalité. De plus, l'assurance qu'on m'avait donnée que deux courriers extraordinaires partiraient par semaine des Affaires étrangères, me permettait d'espérer que je recevrais régulièrement des nouvelles aussi fraîches que possible de mon mari.

Nous passâmes par Tournai, où nous visitâmes en détail les deux belles fabriques de tapis et de porcelaines, ainsi que la cathédrale. Nous vîmes là la superbe châsse de saint Éleuthère, qui venait d'être déterrée du lieu—un jardin—où elle avait été cachée dès la toute première invasion des Français. Notre voyage se continua par Amiens. Nous restâmes deux jours dans cette ville pour régler quelques affaires de mobilier avec M. Alexandre de Lameth, qui venait d'être nommé préfet pour succéder à M. de La Tour du Pin. Ma fille Charlotte était douée d'un esprit vif et pénétrant. Elle découvrait vite le côté faible de ceux qui l'entouraient, et avait un talent tout particulier pour mettre en lumière les prétentions et les ridicules des gens. Elle encouragea méchamment Alexandre de Lameth à manifester la très haute opinion qu'il avait de lui-même, ce qui nous procura le spectacle d'une véritable comédie pendant les deux jours que nous passâmes à Amiens.

À notre arrivée à Paris, nous y trouvâmes des nouvelles de nos voyageurs. Je m'installai dans mon appartement, et Charlotte prit possession des chambres précédemment occupées par son père.

Je la menais chez les personnes de ma connaissance. Chaque jour nous allions ensemble faire des visites aux filles de Mme de Duras—c'était le but de nos promenades du matin—ou passer nos soirées chez elles. L'une, Félicie, avait épousé le jeune Léopold de Talmond; l'autre, Clara, logeait aux Tuileries avec sa mère. Ma fille Cécile était trop jeune encore—elle n'avait pas quinze ans—pour aller dans le monde. Toutes ses matinées étaient consacrées à des leçons, et elle ne sortait le soir que pour nous accompagner soit chez Mme d'Hénin, notre tante, soit chez Mme de Duras, quand elle n'avait pas de soirée.

Le général Dupont, fort dévoué à mes intérêts, à titre d'ancien aide de camp de mon père, fit donner la croix de la Légion d'honneur à Auguste, en récompense de ses bons services comme sous-préfet d'Amiens, au moment de la Restauration. Je la lui envoyai à Vienne, ce qui lui causa un grand plaisir.

Régulièrement, il eût dû obtenir cette distinction sur la proposition de l'abbé de Montesquiou, alors ministre de l'Intérieur. Mais je n'étais nullement en faveur auprès de lui, et il m'aurait donc été désagréable d'avoir recours à son intervention. Je n'avais d'ailleurs aucune raison personnelle de le faire, car ni mon mari dans la diplomatie, ni mon fils dans l'armée, ne dépendaient de son ministère. M. de Montesquiou avait repris, avec l'habit, le maintien ecclésiastique; mais je ne pouvais oublier que je l'avais vu au spectacle, vêtu d'un gilet rose, riant de tout son coeur des farces de Brunet[220], et son attitude nouvelle me paraissait ridicule et affectée. De plus, à la suite d'une circonstance que je vais conter, nous étions assez mal ensemble.

II

J'ai déjà dit que lorsque le roi arriva d'Angleterre, M. de La Tour du Pin avait été au-devant de lui à Boulogne. À son passage à Abbeville, une des sous-préfectures de son département, il crut devoir déclarer au sous-préfet, André Dumont, qu'il jugeait impossible, en raison des antécédents malheureusement trop célèbres de sa vie passée, qu'il le présentât au roi. Son rôle à la Convention, sa conduite comme représentant du peuple en mission, paraissaient, aux yeux du préfet, constituer un obstacle insurmontable à sa présentation au nouveau souverain. M. de La Tour du Pin lui demanda donc—s'il ne s'exécutait pas de bonne grâce, il le lui ordonnait—de s'éloigner d'Abbeville, sous un prétexte quelconque, au moment où le roi passerait. Un des conseillers de préfecture le remplacerait temporairement.

André Dumont, de sanguinaire mémoire, accepta cet arrêt, appelé, d'un commun accord, à rester secret entre lui et M. de La Tour du Pin. Le roi lui-même ignora ce qui s'était passé. Malgré cela, le régicide en conçut une grande rancune contre son préfet. Aussitôt après le départ de M. de La Tour du Pin pour Vienne, il fît imprimer une brochure dans laquelle, s'appuyant sur la longanimité avec laquelle on avait traité d'autres régicides, il se présenta comme la victime du mauvais vouloir de mon mari, qu'il accusait d'injustice, d'abus de pouvoir et même de malversation, etc.

On m'écrivit d'Amiens que ce libelle était envoyé à Paris pour y être distribué par les soins de M. Benoît, secrétaire en chef du département de l'Intérieur et ami de Dumont. Mon fils Humbert alla trouver M. Benoît, qui le reçut assez mal. Il essaya, sinon de justifier Dumont, ce qui n'eût pas été possible, mais de démontrer que la sévérité de mon mari avait été excessive.

De mon côté, je me rendis chez M. Beugnot, ministre de la police, pour lui signaler cette publication, qu'il aurait pu peut-être empêcher. C'eût été très opportun, car elle était de nature à porter préjudice à M. de La Tour du Pin dans sa nouvelle situation. Il fallait prévoir que ceux qui voulaient lui nuire chercheraient à en tirer parti.

M. Beugnot se montra très obligeant et fort aimable, comme il l'était toujours. La conversation se continua ensuite sur d'autres sujets, en particulier sur les menées bonapartistes, qu'il était de bon air de nier à la cour et dans les salons royalistes, mais dont se préoccupait beaucoup le ministre de la police. Après une longue causerie en tête à tête, il finit par me demander: «Voyez-vous Mme Dillon, votre belle-mère?»—«Assurément,» lui répondis-je.—«Eh! bien, reprit-il, rendez-lui un service. «Déclarez-lui que Mme Bertrand n'a pas besoin de bonnets brodés.» J'aurais voulu en savoir davantage, mais il prétendit que cela suffisait, et je le quittai.

Le lendemain, j'allai, avec mes filles, faire une visite à ma belle-mère. Elle souffrait déjà de la maladie qui devait l'emporter trois ans plus tard. Après avoir causé de choses indifférentes, en me levant je lui dis à voix basse: «Ma soeur n'a pas besoin de bonnets brodés.» Elle poussa une grande exclamation, et s'écria: «Lucie, au nom du ciel, qui vous a dit cela.»—«M. Beugnot,» répondis-je. En entendant ce nom, elle se renversa dans son fauteuil, et dit à voix basse: «Ah! tout est perdu!»

Hélas! non, rien n'était perdu pour les conspirateurs, car on s'entêtait à ne pas croire à la conspiration. Aux Tuileries, chez les ministres, chez Mme de Duras, chez la duchesse d'Escars, c'était à qui, parmi les royalistes, tournerait le plus en ridicule les trembleurs, qui voyaient Napoléon partout. On faisait de la musique, on dansait, on s'amusait comme des écoliers en vacances. À cette époque, un soir, chez Mme de Duras, se trouvaient deux ou trois généraux, en compagnie de leurs femmes, toutes fort parées, entre autres le maréchal Soult et la maréchale. M. de Caraman se pencha derrière moi, et me dit: «Voilà les yeux de Notre-Dame-del-Pilar qui vous regardent.» Le bruit courait, en effet, que les deux énormes diamants qui pendaient aux oreilles de la maréchale avaient été enlevés à l'image miraculeuse de la vierge de ce nom, si vénérée en Espagne. La riche parure n'empêchait pas cette dame fort laide d'avoir l'air d'une vivandière.

Ma pauvre Charlotte, dont la petite fille[221] avait été sevrée à huit mois, eut le malheur de la perdre. La dentition nous l'enleva en deux jours. Elle mourut sur mes genoux, et je la pleurai comme si elle eût été mon propre enfant. La douleur de sa mère contribuait à augmenter encore mon chagrin. Je cherchai à distraire ma pauvre Charlotte en l'emmenant le lendemain passer toute la journée chez Mme d'Hénin, pendant qu'Humbert s'occupait des tristes devoirs de l'inhumation de l'infortunée et jolie enfant que nous regrettions tous.

Au moment même où Humbert venait de nous rejoindre chez Mme d'Hénin, ma femme de chambre accourut, fort troublée, pour lui dire de revenir à la maison, où quelqu'un l'attendait. Charlotte entendit, quoique la femme de chambre eût parlé tout bas, qu'il s'agissait de M. de Liedekerke, arrivé de Vienne en courrier. Le frère comme la soeur, frappés l'un et l'autre de la même crainte qu'il ne fût arrivé quelque chose à leur père, se précipitèrent dans la cour, et, montant dans le cabriolet d'Humbert, s'éloignèrent avant que j'eusse pu me douter de ce qui s'était passé.

Grâce à Dieu, leurs pressentiments furent démentis. Mon mari se portait bien, et notre gendre Auguste, chargé de dépêches, avait simplement été envoyé pour faire le service du courrier extraordinaire qu'on expédiait de Vienne chaque semaine. Tenu de repartir le surlendemain, il s'empressait de venir embrasser sa femme. Le désespoir éprouvé par Charlotte de la perte de son enfant me suggéra la pensée de l'envoyer à Vienne avec son mari. Comme son père l'aimait tendrement, sa présence là-bas serait, pour lui aussi, un bonheur inexprimable. Je possédais une excellente calèche de voyage. Je me chargeai de l'achat et de l'emballage de tous les détails des élégantes toilettes destinées à être portées par ma fille dans les fêtes du prochain congrès. De plus, je mis à sa disposition ma femme de chambre, personne fort habile. Rien ne manqua à son équipement. Grâce à mon activité habituelle, les résolutions une fois prises, le surlendemain ma fille était prête à se mettre en route. Le même jour, elle partait pour Vienne avec son mari, porteur des dépêches de M. de Talleyrand, qui n'avait pas encore quitté Paris.

Je restai seule avec ma jeune Cécile, alors âgée de quinze ans, et mes deux fils, Humbert et Aymar. Ce dernier faillit, peu de temps après, m'être enlevé par une pleurésie causée par la négligence de son maître de pension. J'allais voir Aymar deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi. Un de ces jours, vers la fin de novembre, à mon arrivée, on m'annonça qu'il était enrhumé. Je commençai tout d'abord à m'inquiéter, quand on me conduisit à l'infirmerie. Elle se composait d'une mauvaise chambre située au rez-de-chaussée sur la cour et exposée au nord. Mais je fus terrifiée d'en voir la fenêtre et la portes ouvertes, sous le prétexte, me dit-on, «que la cheminée fumait». Je trouvai mon fils avec une forte fièvre et des symptômes qui m'alarmèrent extrêmement. Je demandai le médecin de rétablissement. Il ne devait venir que le lendemain. À cette réponse, sans hésiter, je remontai en voiture et j'allai chercher Auvity, mon médecin. Il logeait rue Duphot, ce qui était bien loin de la rue de Notre-Dame-des-Champs. Heureusement, je le rencontrai, et, quoiqu'il fût lui-même bien tourmenté de l'état de sa jeune femme, il se décida à m'accompagner.

Plus de deux heures s'étaient écoulées avant que nous ne fussions de retour à la pension. L'état d'Aymar s'était encore aggravé. Auvity, outré de le trouver dans une si mauvaise chambre, me dit: «Madame, si vous voulez conserver votre enfant, il faut l'emporter d'ici.» Là-dessus, le roulant lui-même dans ses couvertures, il le porta dans la voiture, où je montai avec eux, et nous le ramenâmes chez moi. Pendant plusieurs jours, le mal alla en empirant. Auvity venait trois fois dans la journée. Le sixième jour, il demanda une consultation de son père[222] et de M. Hallé[223], grand médecin d'alors. Ils dirent à mon fils Humbert qu'il fallait me préparer à la perte de son frère et «qu'il ne passerait pas la nuit». Puis, s'étant fait remettre chacun un napoléon pour cet arrêt, ils s'en furent pour ne plus revenir.

Auvity cependant ne se découragea pas. Il envoya chercher un gilet de cantharides chez un pharmacien, le seul à Paris qui en préparât. On l'appliqua sur le petit corps de huit ans, déjà si maigri, de mon enfant, et il en fut enveloppé entièrement, à l'exception des bras. Des sinapismes aux pieds furent renouvelés tous les quarts d'heure. En même temps une boisson rafraîchissante et nourrissante était donnée toutes les deux minutes dans une cuiller à café. Le lendemain matin, le corps du pauvre petit n'était qu'une plaie; mais la fièvre avait disparu, et Auvity prononça ces paroles si douces aux oreilles d'une mère: «Il est sauvé!»

La convalescence fut longue. Le jour où le médecin conseilla le grand air et l'exercice, la saison était devenue si mauvaise que je ne pouvais conduire le petit malade dehors. La pensée me vint alors de demander une carte d'artiste pour le mener au musée. C'était comme un pressentiment du goût d'Aymar pour les arts. Par M. de Duras, j'eus la permission de l'y conduire tous les jours avec sa bonne. Là, il pouvait courir tout à son aise. Au bout de six semaines, quand le temps devint assez beau pour permettre, sans danger, de le promener aux Tuileries, mon fils regrettait le musée et les tableaux, dont il connaissait et les sujets et les auteurs. Je ne doute pas que ces longues heures passées au musée n'aient beaucoup contribué à développer le penchant d'Aymar pour les arts et à assurer sa première éducation artistique.

III

Cet hiver, quand je fus débarrassée de toute inquiétude au sujet de la santé de mon fils, j'allai beaucoup dans le monde. Je tâchais de ramasser des nouvelles, des on-dit, souvent même des caquets pour en faire la matière des lettres que j'écrivais régulièrement à M. de La Tour du Pin, deux fois la semaine, par les courriers des affaires étrangères. Logeant tout près de ce ministère, je fermais seulement mes lettres lorsque M. Rheinhardt, chargé de cette partie de l'expédition des courriers, m'envoyait un garçon de bureau pour les prendre. Si, depuis, cette correspondance n'avait été brûlée, comme je le dirai par la suite, elle servirait à rendre ces mémoires plus piquants et plus intéressants. Maintenant que tant de jours ont passé sur ma tête, que la vieillesse est venue, et que ma mémoire est plus ou moins altérée, je sens que beaucoup de faits et de détails m'échappent.

Comment mon temps se passait-il depuis cette restauration de la monarchie? J'allais d'abord aux Tuileries, quand le roi recevait les dames, à peu près une fois ou deux par semaine. En qualité d'ancienne dame du palais de la reine, j'avais les honneurs. C'est-à-dire qu'au lieu de me mêler à la foule des femmes qui se pressaient les unes sur les autres dans le premier salon, dit de Diane, en attendant que le roi eût été roulé dans la salle du Trône,—car il ne pouvait pas marcher,—je prenais place directement, ainsi que les autres femmes qui jouissaient du même privilège, sur les banquettes qui garnissaient cette salle. Là, nous trouvions beaucoup d'hommes qui avaient, eux aussi, les entrées, et, installées fort à notre aise, nous causions jusqu'au moment où la parole sacramentelle: «Le roi!» nous faisait dresser sur nos jambes et prendre un maintien plus ou moins convenable et respectueux. Puis on défilait une à une devant le fauteuil royal.

Le roi avait toujours une chose drôle ou aimable à me dire. Ainsi, le jour de la saint Louis, il y eut grand couvert dans la galerie de Diane. Une barrière posée en long dans la plus grande partie de la galerie donnait passage à toutes les personnes qui voulaient voir la table en fer à cheval, autour de laquelle était assise la famille royale. Le roi occupait seul le fond de la table, faisant face aux curieux; sur un des petits côtés se trouvaient M. le duc d'Angoulême et sa femme; en face, M. le duc de Berry, et peut-être le duc d'Orléans; mais, pour ce qui concerne ce dernier, je ne saurais l'affirmer. Derrière le roi se tenaient les grandes charges debout et les femmes sur des gradins. Ce jour-là, j'avais préféré rester peuple, afin de passer le long de la barrière avec mes filles[224]. Le roi m'aperçut dans la foule qui défilait, et me cria: «C'est comme à Amiens!» Cela m'attira une grande considération parmi le bon peuple.

M. le duc de Berry donna, ce même hiver, deux bals, où il invita toutes les notabilités bonapartistes: les duchesses de Rovigo, de Bassano, etc… Elles ne dansèrent pas et avaient l'air d'une humeur massacrante, malgré les avances et les soins du prince et de ses aides de camp. Mme de Duras et moi, nous menâmes à ces bals Albertine de Staël. Nous l'avions métamorphosée, après avoir fini par obtenir de sa mère, toujours vêtue elle-même comme une danseuse de corde, malgré ses cinquante ans, qu'elle nous permît de l'habiller à notre goût. Cela n'avait pas été sans peine, car il avait fallu refaire tout ce qu'elle portait sur le corps, jusqu'à sa chemise. Tout le monde la trouva si changée à son avantage, qu'à dater de ce jour elle abandonna toutes ses habitudes passées de toilette anglaise. Le duc de Broglie en était fort amoureux, et si je ne me trompe, ce fut à l'un de ces bals qu'il se décida à la demander en mariage à sa mère.

Puisque j'ai nommé Mme de Staël, c'est le moment de dire que j'avais renouvelé, lors de son retour à Paris, peu après la Restauration, mon ancienne liaison avec elle. Je l'avais déjà revue cependant, en 1800, quand j'arrivais d'Angleterre, un peu, avant le temps où Napoléon l'obligea à quitter Paris, puis à différentes autres époques. Au 18 fructidor, elle s'était montrée très révolutionnaire, entraînée par sa liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant. Sa dernière transformation venait de s'accomplir en Angleterre, d'où elle revenait royaliste. Elle accueillait avec esprit et amabilité les notabilités de tous les pays d'Europe, qui abondaient à Paris pendant l'hiver de 1814 à 1815.

Je me trouvais dans son salon le soir du jour où le duc de Wellington arriva à Paris. Cent autres personnes, également curieuses de voir ce personnage déjà célèbre, étaient là réunies. Mes relations avec le duc remontaient au temps de mon enfance. Nos âges différaient peu, et lady Mornington, sa mère, était fort liée avec ma grand'mère, Mme de Rothe. Nous avions passé, le jeune Arthur Wellesley, sa soeur lady Anne et moi, bien des soirées ensemble. Je retrouvai plus tard lady Anne en Angleterre, à Hampton-Court, quand j'y fus pour voir le vieux stathouder prince d'Orange. Je me fis reconnaître du duc comme une ancienne amie. Aussi, dans ce salon où tant d'yeux étaient fixés sur lui, mais où il ne connaissait personne, fut-il bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui répondre, s'il questionnait.

Parmi les personnes présentes se trouvait un homme qui brûlait du désir de lier conversation avec le héros du jour. C'était M. de Pradt, le ci-devant archevêque de Malines. Mme de Staël les mit en rapport. M. de Pradt s'étant assuré que le duc parlait parfaitement français, commença à lui expliquer l'Europe et la France. Une demi-heure durant, il parla sans s'arrêter. Quant au duc, à peine put-il placer quelques exclamations que l'archevêque prenait pour de l'admiration. Le prodigieux amour-propre de M. de Pradt l'emportait souvent au delà des bornes permises. Ainsi, en parlant de l'Empereur, poussa-t-il l'audace jusqu'à prononcer ces paroles: «Enfin, mylord, Napoléon a dit un jour: «Il n'y a qu'un homme qui m'empêchera d'être maître de l'Europe.» Chacun s'imagina que la suite de son discours allait être: «Et cet homme, mylord, c'est vous!» Mais point du tout; il poursuivit ainsi: «Et cet homme, c'est moi!» Le duc de Wellington s'écria: «Oh! oh!» et ne put s'empêcher de lui rire au nez, ce dont l'archevêque ne se déconcerta nullement.

Pendant le séjour que fit le duc à Paris, avant de se rendre au Congrès de Vienne, je le rencontrai presque tous les jours. Je lui présentai mon fils Humbert, pour qui il eut beaucoup de bontés. Humbert parlait l'anglais dans la perfection. En Amérique et en Angleterre, il s'était familiarisé avec cette langue. Il avait également une bonne connaissance de l'italien. Dans cet hiver, où Paris était rempli d'étrangers, on le prenait souvent pour un Anglais ou pour un Italien. En quittant Paris, le duc de Wellington partit pour le congrès, où se trouvait déjà M. de Talleyrand.

IV

M. de Blacas tenait un grand état. Son outrecuidance ne lui permettait pas de concevoir le plus léger soupçon de conspiration. Il levait les épaules, se mettait à rire et se moquait de ceux enclins à penser que Napoléon était terriblement près de nous.

Un jour Humbert rentra très préoccupé. Il avait rencontré, en revenant du quartier des mousquetaires, deux généraux—je ne puis me souvenir de leurs noms, l'un était mulâtre—qu'il avait connus à Sens assez intimement. Ils l'engagèrent à venir déjeuner avec eux au Jardin Turc. Humbert accepta. Après les huîtres et le vin de Champagne, ces messieurs commencèrent à le tâter sur la marche du gouvernement, sur le mécontentement général, sur les regrets qu'ils éprouvaient de ne plus servir l'Empereur. Puis, le vin de Champagne aidant, ils en vinrent à des indiscrétions dont Humbert fut fort frappé et qui lui inspirèrent beaucoup d'inquiétude. Il était loin de prévoir, cependant, l'audace avec laquelle Napoléon oserait débarquer sur la côte de France; mais la conversation de ses deux compagnons de table lui laissa clairement comprendre qu'un enrôlement se préparait. Les deux généraux en question étaient des gens assez obscurs, mais Humbert remonta facilement, par la pensée, jusqu'aux chefs de la conspiration, et surtout à la reine Hortense, chez qui se réunissait le comité directeur bonapartiste. Ayant raconté à Mme de Duras le déjeuner et la conversation auxquels il avait assisté, elle en conçut également des inquiétudes et en fit part à son mari. Celui-ci en parla au roi; mais M. de Blacas était là pour tout atténuer et pour tourner en ridicule les gens qui croyaient à un retour de l'Empereur.

Un soir des premiers jours de mars, je me trouvais chez Mme de Duras, aux Tuileries. Il y avait du monde, entre autres le général Dulauloy et sa femme. Je surpris entre eux deux ou trois signes imperceptibles qui excitèrent vivement ma curiosité. Ils semblaient dire: «Non, ils ne savent rien.» Mme Dulauloy paraissait, en outre, craindre quelque chose et témoignait d'une grande envie de s'en aller, surtout lorsque M. de Duras traversa le salon, venant du coucher du roi. À ce moment elle rougit, se leva et sortit en emmenant son mari. Je restai la dernière et j'attendis que Mme de Duras revînt de la chambre de son mari, où elle l'avait suivi. Je la vis très troublée, et elle me dit: «Il y a quelque chose de terrible, mais Amédée ne veut pas me le dire.» Je rentrai alors chez moi en compagnie d'Humbert et nous fîmes, comme cela arrive toujours, toutes les conjectures imaginables, excepté la véritable. Le lendemain matin, la nouvelle du débarquement au golfe Juan se répandit dans Paris. Elle fut apportée par lord Lucan. Parti la veille au soir pour l'Italie, il rencontra à quelques postes de Paris le courrier qui arrivait de Lyon avec la nouvelle. Il revint aussitôt sur ses pas et rentra à Paris, où il la fit connaître.

Les conséquences de cet événement rentrent dans le domaine de l'histoire. Je me contenterai donc de rapporter ici ce qui m'est personnel.

Je connaissais trop bien d'une part la cour, d'autre part la force du parti de Napoléon, pour conserver des doutes un moment sur l'efficacité des mesures que l'on allait adopter.

M. de La Tour du Pin, quoiqu'un des quatre ambassadeurs de la France au congrès de Vienne et employé par intérim aux affaires diplomatiques françaises en Autriche, n'en était pas moins toujours resté titulaire du poste de ministre de France en Hollande. J'estimai que je ne pouvais demeurer à Paris quand Napoléon allait y arriver, et que je devais me rendre à Bruxelles ou à La Haye. Mes projets furent soumis au roi par M. de Jaucourt, ministre des Affaires étrangères par intérim. Il approuva ma détermination, et je me préparai donc à partir.

Humbert, dès que le départ du roi fut résolu, ne put quitter le quartier des mousquetaires. Je me trouvai, par conséquent, absolument seule pour faire face à tous les arrangements du voyage que j'allais entreprendre avec ma fille Cécile, âgée de seize ans, et mon fils Aymar, qui en avait huit.

J'ai souvenir de beaucoup de petits embarras dont je me tirai avec mon sang-froid ordinaire. Après tant d'années écoulées, ils n'offrent plus guère d'intérêt. Je conterai cependant le fait suivant. Je m'étais rendue chez le ministre des Finances dans la soirée pour toucher le montant des appointements de M. de La Tour du Pin, que je désirais emporter. Le même soir, le roi devait partir à minuit. En entrant dans le cabinet du ministre, M. Louis, avec qui j'étais assez liée depuis longtemps, je le trouvai dans une colère épouvantable: «Regardez,» me dit-il en me montrant une centaine de petits barils semblables à ceux dans lesquels on vend des anchois, «j'ai fait préparer ces barils, qui contiennent chacun 10.000 ou 15.000 francs en or. Je voulais en confier un à chaque garde du corps appelé à accompagner le roi, et ces messieurs refusent de s'en charger sous prétexte qu'ils ne sont pas faits pour cela.» Tout en disant ces mots, il signa mon récépissé, dont j'allai aussitôt toucher le montant. Je portai ensuite la somme chez mon homme d'affaires pour qu'il me la changeât en or. J'avais bien demandé à M. Louis de me remettre un des barils d'or réunis dans son cabinet, mais il s'y était absolument refusé. Quand je quittai mon homme d'affaires, 9 heures avaient déjà sonné, et il me dit de revenir à 11 heures et qu'il me remettrait alors l'or qu'il se serait procuré.

Je passai chez ma tante, Mme d'Hénin, décidée elle aussi à partir, afin de lui faire mes adieux. Je la trouvai en compagnie de M. de Lally, dans un trouble inexprimable, emballant, gesticulant, pressant son gros ami, qui ne finissait rien. En me voyant, elle s'écria: «Mais vous ne partez donc pas, que vous avez l'air si tranquille?»

Je la quittai, la laissant au milieu de ses paquets et en proie à ses accès de colère contre le pauvre M. de Lally, pour aller prendre congé de M. de Jaucourt, mon ministre, lui faire viser mon passeport et réclamer un ordre pour les chevaux de poste, chose bien nécessaire, car il n'y en aurait peut-être plus un seul à avoir à minuit. Enfin, à 11 heures sonnant, je retournai chez mon homme d'affaires, rue Sainte-Anne. Il me remit 12.000 francs en rouleaux de napoléons. J'avais un cabriolet de louage à l'heure. En remontant dans la voiture, je dis au cocher: «Chez moi.» Je logeais rue de Varenne, n° 6. Nous voulons prendre par le Carrousel; mais, à cause du départ du roi, on n'y passait pas. Mon cocher longe alors la rue de Rivoli. Au moment de s'engager sur le pont Louis XVI, il entend sonner minuit. S'arrêtant tout court, il me déclare que pour rien au monde il ne fera un pas de plus. Il loge, dit-il, à Chaillot, les portes doivent être fermées à minuit; il demande à être payé et m'invite à continuer mon chemin à pied.

J'eus beau faire appel à toute mon éloquence, lui promettre un pourboire superbe pour me mener seulement jusqu'à un fiacre. Il refuse. Force m'est de descendre, quoique saisie d'une frayeur mortelle. Heureusement, au même moment, j'entends le bruit d'une voiture. C'était un fiacre, et vide, grâce à Dieu! Je m'y précipite en offrant au cocher une généreuse gratification pour me ramener chez moi.

Aussitôt rentrée, j'envoie chercher les chevaux de poste. Malgré mon service extraordinaire, malgré la signature du ministre, j'attends jusqu'à 6 heures les deux misérables chevaux destinés à être attelés à une petite calèche, dans laquelle je prends place avec Aymar, ma chère Cécile, et une petite femme de chambre belge que j'avais gardée à mon service après l'avoir élevée.

Toutes ces longues heures d'attente, je les passai à la fenêtre, à écouter si les chevaux venaient. Jamais je n'ai ressenti plus d'impatience. Un silence profond régnait dans Paris. Toutefois, à tous moments, des hommes passaient sous la fenêtre, tous suivant uniformément la même direction. Soldats pour la plupart, on les reconnaissait, aux lueurs des réverbères, à la toile cirée qui recouvrait leurs shakos. Bien que le temps fût beau, tous les militaires, pour dissimuler la cocarde blanche, avaient arboré ce signe de ralliement avec le bouquet de violettes.

V

Notre voyage ne fut marqué par aucun accident. Seulement, vers Péronne ou Ham, nous vîmes déboucher au grand trot, par un chemin de traverse croisant la grande route, un régiment de cuirassiers à la débandade. En passant près de nous, ils crièrent: «Vive l'Empereur!»

Nous arrivâmes sains et saufs à Bruxelles, où je pris un tout petit logement, rue de Namur, chez un M. Huart, avocat. Il doit avoir été depuis, je crois, ministre du roi Léopold[225]. J'étais très impatiente de recevoir des nouvelles de Vienne. L'envoi des courriers expédiés habituellement aux affaires étrangères, et par lesquels mon mari et ma fille Charlotte m'écrivaient, avait sans doute été interrompu. Quoique je leur eusse annoncé à tous deux mon départ pour Bruxelles, bien des raisons m'amenaient à craindre de demeurer longtemps sans nouvelles. C'est ce qui arriva, en effet.

Je trouvai à Bruxelles toutes les personnes de ma connaissance, tant en Belges qu'en Français. Tout le monde me fit bon accueil, à l'exception des bonapartistes, tels que les Trazegnies et les Mercy, entre autres.

Le roi de Hollande[226] était à Bruxelles. Je me présentai à lui, et il me reçut parfaitement. Nous étions assis, sur un canapé dans l'ancien cabinet de M. de La Tour du Pin. Se tournant vers moi, il me dit: «Dans ce salon, je tâche de m'inspirer du moyen de me faire aimer comme l'était votre mari.» Hélas! le pauvre prince n'a pas réussi. Je lui parlai avec insistance des intérêts de mon gendre, devenu alors son sujet. Probablement est-ce cette conversation qui lui a ouvert la carrière diplomatique. Je souhaite qu'il s'en souvienne.

Mme de Duras était aussi venue à Bruxelles avec sa fille Clara et sa mère, Mme de Kersaint. Quelques jours après notre arrivée, cette dernière fut frappée d'une attaque d'apoplexie foudroyante, le soir, en prenant le thé. La pauvre femme radotait complètement. On ne la regretta guère. Sa fille se comportait cependant très bien à son égard, mais elle était fort à charge à son gendre.

Avant ce triste événement, nous passions un jour la soirée ensemble, Mme de Duras et moi, quand on vint nous annoncer qu'un monsieur de notre connaissance désirait nous parler. On ajoutait qu'il n'osait se présenter dans notre salon parce qu'il n'était pas habillé. À cette époque, on s'attendait toujours à quelque chose de singulier. Nous sortîmes donc sur le palier, à l'hôtel de France. Devant nous, nous voyons un valet de chambre fort crotté, que Mme de Duras reconnut à l'instant. Il nous ouvre la porte d'une chambre et nous nous trouvons en présence de M. le duc de Berry. Il nous raconta que le colonel d'un corps franc, c'est-à-dire d'un rassemblement de brigands, nommé Latapie, l'avait dévalisé, pillé ses équipages et lui avait pris jusqu'à ses chemises. Comme je connaissais très bien Bruxelles, il me chargea de lui procurer tout un nouveau trousseau. Je le mis aussitôt en rapport avec la bonne Mme Brunelle, à qui je fus bien aise d'apporter cette bonne aubaine. Plus tard, j'aurais encore à parler de ce Latapie, dont je viens de citer le nom.

Ma chère fille Charlotte arriva quelque temps après toute seule de Vienne, accompagnée de sa femme de chambre et du valet de chambre de son père. Elle m'apprit que le congrès s'était dissous à la nouvelle de la descente de Napoléon à Cannes. Chacun avait couru au plus pressé, et les puissances, toutes prêtes à devenir ennemies, s'étaient réconciliées devant l'imminence du danger commun. On ne songea plus qu'à faire payer cher à la France l'accueil fait au héros qui, en la rendant si puissante et si glorieuse, lui avait suscité tant d'ennemis.

M. le Dauphin[227], dans les provinces méridionales, avait rassemblé une sorte de parti qui aurait pu prendre de l'importance sous un autre chef. On cherchait quelqu'un qui porterait à ce prince l'assurance de l'union des puissances pour anéantir Napoléon. M. de La Tour du Pin, toujours dévoué, accepta de se rendre à Marseille et de joindre M. le Dauphin. Il partit. Son gendre le suivit jusqu'à Gênes et me rapporta de là des nouvelles de mon mari à Bruxelles. Le jeune de Liedekerke retrouva dans cette ville sa femme, et je pus lui annoncer, à son arrivée, que j'avais assuré sa position auprès du roi[228] son maître.

FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE.