V

Je fus présentée à l'Empereur à Saint-Cloud, par Mme de Bassano. Dès 8 heures du matin, il me fallut être rendue chez elle, en habit de cour et en toque à plumes. Il m'accueillit de la façon la plus gracieuse, me fit des questions sur Bruxelles, sur la société, la haute société, avec un sourire qui voulait dire: «Vous n'aimez que celle-là.» Puis il rit de m'avoir fait lever si matin, et se moqua un peu de Mme de Bassano à ce sujet, moquerie qu'elle prit d'un petit air boudeur qui lui allait à merveille. Il s'occupait fort d'elle alors, comme depuis elle me l'a conté.

Je vous vois sourire, mon fils[173], quand vous lirez que, comme j'arrangeais le salon pour la signature du contrat et que je voulus mettre sur la table une écritoire avec du papier et des plumes, je ne trouvai pas un meuble semblable dans tout l'appartement de ma belle-mère et de sa fille. Bien m'en prit d'y avoir songé. Heureusement le beau marchand de papier d'alors, d'Expilly, demeurait tout près. J'envoyai mon domestique chercher tout ce que la circonstance exigeait, et ma belle-mère fut agréablement surprise de ma présence d'esprit.

Les grands de la terre arrivèrent avec l'époux. On lut les clauses du contrat, dont je n'ai pas conservé le souvenir. Je pense qu'elles étaient favorables à ma soeur. Fanny, fort à son avantage ce jour-là, avait un excellent maintien. Parmi les assistants se trouvaient trois ou quatre Bertrand venus de Châteauroux. Le nom de l'un d'entre eux nous fit échanger un sourire avec M. de Talleyrand. Il était inspecteur des forêts et se nommait Bertrand de Boislarge. Sa femme, très jeune, extrêmement jolie, n'était jamais sortie de son endroit, ce qui la rendait d'une timidité à faire pitié. Je la soignai beaucoup à Saint-Leu, où nous allâmes coucher le lendemain.

La soirée qui précéda le jour du mariage s'écoula d'une façon assez insipide. On fit de la musique. Le déjeuner du lendemain ne fut pas plus amusant. Le mariage devait avoir lieu à 3 heures et demie. Tous les archi arrivèrent: des maréchaux, des généraux, etc. On marcha en cortège à la chapelle. L'abbé d'Osmond, évêque de Nancy, et depuis archevêque de Florence, donna la bénédiction nuptiale. On servit ensuite le dîner, et après dîner on dansa. Il était venu beaucoup de jeunesse de Paris. La reine Hortense, qui aimait la danse et y excellait, se montra cependant de mauvaise humeur à la suite d'un petit incident assez amusant. L'Empereur n'avait pas paru, mais il avait laissé savoir à la reine Hortense qu'après avoir examiné la parure d'émeraudes entourées de diamants que l'Impératrice avait donnée à Fanny, il ne la trouvait pas suffisante. Comme il lui en connaissait une semblable, il la priait de l'ajouter à celle offerte par sa mère pour la compléter. Elle ne s'attendait à rien de ce genre, et cela lui déplut fort. Mais il fallait se soumettre.

CHAPITRE XIII

I. La saison d'hiver à Bruxelles.—L'ennui de la reine Hortense.—Les familles de Solre et du Croy.—Arrivée de Marie-Louise à Compiègne.—Impatience conjugale des nouveaux époux.—Une complaisante permission de l'archevêque de Vienne.—II. Ralliement de la haute société de Bruxelles au gouvernement impérial.—La garde d'honneur.—Napoléon et Marie-Louise à Bruxelles.—La présentation et la partie de whist.—Le dîner avec l'Empereur.—Ses plaisanteries au roi Jérôme.—Bal à l'Hôtel de Ville.—Départ de l'Empereur.—Le descendant d'un connétable du temps de saint Louis.—III. L'été à Bruxelles.—Visite aux chantiers de construction d'Anvers.—L'examen d'Humbert au Conseil d'État.—M. de La Tour du Pin subit une douloureuse opération.—M. Dupuytren et Mlle Boyer.—IV. Entreprise des Anglais sur Flessingue et sur Anvers.—Le plan de campagne de l'archevêque de Malines.—L'hôpital improvisé de la Cambre.—Intrigues contre M. de La Tour du Pin.—Irritation de l'Empereur calmée par le sous-lieutenant Loiseau.—M. Casimir de Montrond prisonnier à Ham.—V. Humbert part pour la sous-préfecture de Florence.—Un congé au général Bertrand.—Les 300 livres sterling de M. de Lally.—M. de Chateaubriand et son trio d'adoratrices.—Son premier livre.—Les mémoires de Mme de La Rochejaquelein annotés par l'Empereur.—L'Avocat Patelin aux Tuileries.—VI. Premiers symptômes d'accouchement de Marie-Louise.—Un congé équivoque.—Naissance du Roi de Rome.—Victor Sambuy à la poursuite de 10.000 francs de rente.—L'ondoiement.—Les vieux grognards.—Un enfant qui n'a pas l'air d'être né le matin de ce même jour.

I

Je retournai à Bruxelles après quelques grands dîners de noce très ennuyeux, en particulier chez les quatre témoins, MM. de Talleyrand, de Bassano, Lebrun; j'ai oublié le nom du quatrième. Je partis avec joie pour retrouver mon mari et mes enfants. L'automne et l'hiver s'écoulèrent fort agréablement à Bruxelles. Je donnai deux ou trois beaux bals. Mme de Duras vint passer quinze jours auprès de nous avec ses filles[174]. Je les fis danser et les menai au spectacle, dans une excellente loge de la préfecture. Elles s'amusèrent beaucoup.

La reine Hortense avait traversé Bruxelles au cours du dernier voyage qu'elle fit pour rejoindre son mari pendant quelques jours à Amsterdam. Je la vis à son passage. Elle affectait un ennui sans exemple de la nécessité d'aller remplir ses devoirs de reine.

Je ne me souviens plus si ce fut cette année-là qu'elle reçut à Aix-la-Chapelle la nouvelle de l'accouchement de sa belle-soeur[175], survenu à Milan à 9 heures du matin. On le savait à midi à Paris, à 1 h 30 à Bruxelles, et, par un courrier de la poste à cheval, à 8 heures du soir à Aix-la-Chapelle. Le télégraphe, la vapeur et les chemins de fer ont changé le monde!

C'est vers ce même temps, me semble-t-il, que la fille unique du prince de Solre épousa Fernand de Croy, son cousin. Fernand de Croy était le second fils du duc de Croy, frère aîné du prince de Solre. Le mariage fut célébré au château du Roeulx en grande pompe et avec une splendeur toute aristocratique. Cette belle habitation est située dans les environs de Mons, et hors des confins du département de la Dyle. M. de Solre, que j'avais connu tout jeune, ainsi que ses frères, dans mon enfance, venait souvent à Bruxelles. Aucun membre de la famille ne s'était rapproché du régime impérial. Le duc de Croy, père du nouveau marié, habitait en Westphalie, la petite principauté de Dülmen, où il était souverain. Le duc d'Havré, père de la princesse de Solre et oncle du prince, se trouvait en Angleterre auprès de Louis XVIII. Toute cette famille déplaisait à l'Empereur. Il voulut ou crut les intimider en les persécutant. La noce, célébrée au Roeulx, lui en fournit le prétexte. M. de Solre et tous les siens furent exilés au Roeulx. Cela touchait presque au ridicule, car aucun d'eux n'avait l'intention de s'en absenter. Le duc de Montmorency s'en tira en faisant entrer son fils au service et en acceptant que sa femme devînt dame du palais de la nouvelle Impératrice. M. de Vérac fut fait chambellan. On envoya M. de Caraman en exil en Piémont, où il resta enfermé à Ivrée pendant quelque temps.

N'ayant pas la prétention d'écrire l'histoire, je ne dirai rien du mariage de l'empereur Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise. Je rapporterai seulement ce que ma soeur me raconta de l'arrivée de cette princesse à Compiègne. Elle en avait été témoin oculaire, et pouvait d'ailleurs par son mari, Bertrand, savoir certaines choses que d'autres ignoraient.

L'Empereur se trouvait donc à Compiègne avec les nouvelles dames de l'Impératrice, et dans une impatience sans bornes de voir sa nouvelle épouse. Une petite calèche attendait tout attelée dans la cour du château pour le conduire au-devant d'elle. Lorsque l'avant-courrier parut, Napoléon se précipita dans la calèche et partit à la rencontre de la berline qui contenait cette épouse tant désirée. Les voitures s'arrêtèrent. On ouvrit la portière et Marie-Louise s'apprêtait à descendre, mais son époux ne lui en donna pas le temps. Il monta dans la berline, embrassa sa femme et, ayant repoussé sans façon sa soeur, la reine de Naples, sur le devant de la voiture, il s'assit à côté de Marie-Louise. En arrivant au château, il descendit le premier, lui offrit son bras et la mena dans le salon de service, où toutes les personnes invitées étaient rassemblées. Il faisait déjà nuit. L'Empereur présenta, l'une après l'autre, toutes les dames de la maison, puis les hommes. Cette présentation terminée, il prit l'Impératrice par la main et la conduisit dans son appartement. Chacun crut que la souveraine procédait à sa toilette. On attendit une heure, et l'on commençait à avoir grande envie de souper, lorsque le grand chambellan vint annoncer que leurs Majestés étaient retirées.—Bertrand dit à l'oreille de sa femme: «Ils sont couchés.» La surprise fut grande, mais personne n'en laissa rien voir, et on alla souper.

Ma soeur apprit le lendemain par son mari que Marie-Louise avait présenté à l'Empereur une permission ou déclaration signée de l'archevêque de Vienne, attestant «que le mariage par procureur était suffisant pour que l'on pût se livrer à la consommation sans plus de cérémonie».

Comme mon beau-frère était l'homme le plus véridique, je ne doute pas un moment de l'authenticité de cette particularité.

II

À Bruxelles, on célébra par de grandes réjouissances ce mariage avec une archiduchesse. Les souvenirs de la domination autrichienne étaient loin d'être effacés. La noblesse de Bruxelles, jusqu'alors peu rapprochée du nouveau gouvernement, attirée maintenant par les bonnes façons d'un préfet de la classe aristocratique, trouva le moment favorable pour renoncer à ses anciennes répugnances, qui commençaient à lui peser.

M. de La Tour du Pin forma une garde d'honneur pour faire le service du château de Laeken, lorsqu'il apprit que l'Empereur allait amener la jeune Impératrice dans la capitale des anciennes possessions de son père[176] en Belgique. Cette garde fut uniquement composée de Belges, à l'exclusion de tout employé français. Le marquis de Trazegnies en prit le commandement. On lui adjoignit le marquis d'Assche comme commandant en second. Beaucoup de membres des premières familles de Bruxelles figurèrent dans ses rangs. Les jeunes gens qui se destinaient à une carrière, soit dans l'administration, soit dans le militaire, profitèrent de cette occasion pour se faire connaître. Parmi eux se trouvait le jeune de Liedekerke[177], ainsi que notre pauvre fils Humbert. L'uniforme était fort simple: habit vert avec pantalon amaranthe. C'était un corps à cheval et très bien monté. Ma soeur vint à Bruxelles et logea à la préfecture. Elle assista à un grand dîner que nous donnâmes en l'honneur de cette garde et où les femmes parurent avec des rubans aux couleurs de l'uniforme.

Rien n'est fastidieux comme la description des fêtes. Je laisserai donc de côté le récit du détail des illuminations, des transparents, etc., etc., dont j'aurais d'ailleurs peine moi-même à me souvenir.

L'Empereur arriva pour dîner à Laeken. Le lendemain, il reçut la garde d'honneur et toutes les administrations. Le maire, le duc d'Ursel, lui présenta la municipalité. Le soir, il y eut cercle, et je présentai les dames, que je connaissais presque toutes. Marie-Louise n'adressa à aucune d'elles un mot personnel. Le nom le plus illustre—celui de la duchesse d'Arenberg ou de la comtesse de Mérode, née princesse de Grimberghe, par exemple—ne frappa pas plus son oreille que celui de Mme P…, femme du receveur général.

Après le cercle, on m'appela à l'honneur de jouer avec Sa Majesté. Je crois que ce fut au whist. Le duc d'Ursel me nommait les cartes qu'il fallait jeter sur la table et me prévenait lorsque c'était à moi à donner. Cette espèce de comédie dura une demi-heure. Il me semble que le comte de Mérode était mon partner et M. de Trazegnies celui de l'Impératrice. Après quoi, l'Empereur s'étant retiré dans son cabinet, on se sépara, et je fus charmée de retourner chez moi.

Le lendemain devait avoir lieu un grand bal à l'Hôtel de Ville. Aussi fus-je un peu contrariée lorsqu'on me pria à dîner à Laeken, car je ne voyais pas trop comment je trouverais le moment de changer de toilette ou au moins de robe entre le dîner et le bal. Toutefois le plaisir de voir et d'entendre l'Empereur pendant deux heures était trop grand pour que je ne sentisse pas tout le prix d'une telle invitation. Le duc d'Ursel m'accompagna, et comme il devait ensuite se trouver à l'Hôtel de Ville pour recevoir l'Empereur, je donnai ordre que ma femme de chambre s'y trouvât avec une autre toilette toute prête.

Ce dîner a été une des choses de ma vie dont j'ai conservé le souvenir le plus agréable. Voici quelles étaient les places occupées par les convives, au nombre de huit: l'Empereur: à sa droite, la reine de Westphalie puis le maréchal Berthier, le roi de Westphalie, l'Impératrice, le duc d'Ursel, Mme de Bouillé, enfin moi, à la gauche de l'Empereur. Il me parla, presque tout le temps, sur les fabriques, les dentelles, le prix des journées, la vie des dentellières, puis des monuments, des antiquités, des établissements de charité, du béguinage[178], des moeurs du peuple. Par bonheur, j'étais au courant de tout cela. «Combien gagne une dentellière?» dit-il au duc d'Ursel. Le pauvre homme s'embarrassa un peu en cherchant à exprimer le chiffre en centimes. L'Empereur vit son hésitation, et, s'adressant à moi: «Comment se nomme la monnaie du pays?»—«Un escalin ou soixante-trois centimes,» dis-je.—«Ah! c'est bien,» fit-il.

On ne resta pas plus de trois quarts d'heure à table. En rentrant dans le salon, l'Empereur prit une grande tasse de café et recommença à causer. D'abord sûr la toilette de l'Impératrice, qu'il trouva bien. Puis, s'interrompant, il me demanda si je me trouvais convenablement logée. «Pas mal, lui répondis-je, dans l'appartement de Votre Majesté.»—«Ah! vraiment, dit-il, il a coûté assez cher pour cela. C'est ce coquin de…»—le nom m'échappe—«le secrétaire de M. Pontécoulant, qui l'a fait arranger. Mais la moitié de la dépense a passé dans sa poche, n'en déplaise à mon frère,» ajouta-t-il en se tournant vers le roi de Westphalie, «qui l'a pris à son service, car il aime les fripons.» Et il leva les épaules. Jérôme se préparait à répondre, lorsqu'il s'aperçut que l'Empereur avait déjà abordé un tout autre sujet de conversation. Il avait sauté au duc de Bourgogne[179] et à Louis XI, d'où il descendit assez brusquement à Louis XIV, en disant qu'il n'avait été vraiment grand que dans ses dernières années. Constatant avec quel intérêt je l'écoutais, et surtout que je le comprenais, il retourna à Louis XI, et s'exprima ainsi: «J'ai mon avis sur celui-là, et je sais bien que ce n'est pas l'avis de tout le monde.» Après quelques mots sur les hontes du règne de Louis XV, il prononça le nom de Louis XVI, sur quoi, s'arrêtant avec un air respectueux et triste, il dit: «Ce malheureux prince

Puis il parla d'autre chose, se moqua de son frère, qui accueillait en Westphalie le rebut de la population française, et Dieu sait le nombre de mauvaises plaisanteries que Jérôme aurait emboursées si, à ce moment, quelqu'un n'avait dit qu'il faudrait partir pour le bal.

M. d'Ursel et moi, nous nous précipitâmes en voiture, et ses chevaux d'un temps de galop, nous menèrent à l'Hôtel de Ville. Je montai quatre à quatre. Une toilette toute prête m'attendait; je la revêtis, et je pus être rendue dans la salle de bal, ayant changé entièrement de costume, quand l'Empereur arriva.

Il me fit compliment sur ma promptitude et me demanda si je comptais danser. Je répliquai que non, parce que j'avais quarante ans. À quoi il se mit à rire, en disant: «Il y en a bien d'autres qui dansent et qui ne dévoilent pas leur âge comme cela.» Le bal fut beau. Il se prolongea après le souper, où l'on but à la santé de l'Impératrice, avec l'arrière-pensée qu'elle pourrait bien avoir des raisons pour n'avoir pas dansé.

L'Empereur et sa jeune épouse partirent le lendemain matin. Un yacht très orné les transporta jusqu'au bout du canal de Bruxelles, où ils trouvèrent des voitures qui les menèrent à Anvers. En entrant dans le yacht, M. de Le Tour du Pin aperçut le marquis de Trazegnies, commandant de la garde d'honneur. Craignant que l'Empereur ne l'invitât pas à prendre place dans le yacht, où il ne pouvait tenir que peu de monde, il le nomma en ajoutant: «Son ancêtre connétable sous saint Louis.» Ces mots produisirent un effet magique sur l'Empereur, qui appela aussitôt le marquis de Trazegnies et causa longuement avec lui. Peu de temps après, sa femme fut nommée dame du palais. Elle fit semblant d'être fâchée de cette nomination, quoique au fond elle en fût ravie. Mme de Trazegnies est née Maldeghem et sa mère était une demoiselle d'Argenteau.

III

Après ce voyage de l'Empereur, nous reprîmes notre train de vie ordinaire à Bruxelles. L'été se passa à visiter les différentes maisons de campagne où l'on nous invitait à dîner. Nous allâmes à Anvers pour assister au lancement d'un gros vaisseau de soixante-quatorze, l'un des neuf en ce moment sur le chantier. Notre excellent ami, M. Malouet, était à la tête des travaux en sa qualité de préfet maritime. Tous les détails de ces constructions m'intéressaient au dernier point, et ma fille Charlotte, dont l'intelligence précoce et la perspicacité étaient si remarquables, acquérait une foule d'idées et de connaissances nouvelles dont, hélas! elle n'a pas joui longtemps.

Notre fils Humbert se rendit à Paris pour passer son examen. C'était une chose bien imposante pour un jeune homme de vingt ans que de répondre à toute la série de questions que l'on posait. Mais ce l'était bien plus encore lorsque l'Empereur, assis dans un fauteuil et devant qui le patient se tenait debout, prenait la parole et vous demandait des choses tout à fait inattendues. Humbert entendit l'examinateur dire à l'oreille de Napoléon, en le désignant: «C'est un des plus distingués,» et cette bonne parole le réconforta. L'Empereur lui demanda s'il connaissait quelque langue étrangère. À quoi il répondit: «L'anglais et l'italien, comme le français.» Ce fut cette facilité avec laquelle il parlait italien qui décida sa nomination à la sous-préfecture de Florence. Afin d'augmenter le nombre de places disponibles pour les auditeurs, on en envoyait comme sous-préfets dans les chefs-lieux, où les préfets les avaient jusqu'alors suppléés.

Quoique le temps qui s'est écoulé depuis l'époque dont je vais entreprendre le récit ait un peu brouillé mes souvenirs, il me semble que c'est dans l'été de l'année 1809[180] qu'eut lieu la ridicule entreprise des Anglais sur Flessingue et sur Anvers.

M. de la Tour du Pin venait de subir la douloureuse, opération de l'extirpation d'un ganglion qui s'était formé sous la cheville du pied. Depuis bien des années, toutes les fois qu'il heurtait cette petite tumeur, pas plus grosse qu'un pois, il ressentait une vive douleur. Dans les derniers mois, elle avait un peu grossi, ce qui l'exposait par conséquent davantage à en souffrir par le contact avec quelque corps dur. Ayant consulté un mauvais chirurgien de Bruxelles, celui-ci lui ordonna d'appliquer un caustique sur la partie malade, afin de détruire la peau et de rendre ainsi plus facile l'extirpation de la tumeur. Mon mari suivit malheureusement ce conseil. Quelques heures après l'application du caustique, il fut pris de douleurs atroces et une vive inflammation envahit tout le pied. Cela m'inquiétait, et j'envoyai une consultation, écrite par mon excellent médecin, M. Brandner, à ma tante à Paris. Elle la porta elle-même chez M. Boyer, qui la lut avec attention et écrivit en bas, avec une brutale franchise: «Si M. de La Tour du Pin n'est pas opéré d'ici quatre jours, dans huit il faudra lui couper la jambe.»

Cet arrêt terrifia Mme d'Hénin et la décida à expédier à Bruxelles M. Dupuytren, premier élève de M. Boyer. Il arriva à 5 heures du matin, et alla au bain avant de venir à la préfecture. Peu d'instants auparavant, j'avais reçu la lettre de ma tante, m'annonçant l'arrivée du chirurgien et me communiquant la déclaration de M. Boyer.

M. Dupuytren entra, visita la plaie, et comme mon mari lui demandait quand aurait lieu l'opération, il répondit: «Tout de suite.» Puis, après avoir parlé un moment à son aide, il me pria de me retirer, ajoutant que la chose serait bientôt faite. J'allai dans la pièce voisine, et les vingt minutes que dura l'opération me parurent vingt heures. Lorsque M. Dupuytren sortit, il me dit qu'il n'avait jamais fait une opération plus difficile. La sueur ruisselait de son front. Il se retira dans la chambre préparée à son intention et se coucha. Je trouvai mon pauvre mari fort pâle, et notre fils Humbert, qui était resté auprès de son père, plus pâle encore. Cependant le malade ne souffrait pas et s'endormit bientôt paisiblement. Il n'avait pas fermé l'oeil depuis dix jours.

Le soir, je comptai cent louis à M. Dupuytren plus les frais de poste de son voyage, et dix louis à son aide. Je lui donnai, de plus, un joli voile de dentelle, en le priant de l'offrir de ma part à Mlle Boyer, qu'il devait, disait-il, épouser dans quelques jours. Mais le mariage n'eut pas lieu. M. Dupuytren se brouilla avec M. Boyer, son maître et son bienfaiteur, n'épousa pas sa fille et garda mon voile.

IV

M. de La Tour du Pin se remettait à peine de l'opération qu'il venait de subir. Il ne marchait même pas encore, lorsqu'un matin, ou, pour mieux dire, une nuit, un exprès de M. Malouet apporta la nouvelle de l'entrée dans l'Escaut de la flotte anglaise, forte de plusieurs vaisseaux de haut bord et d'une multitude de bâtiments de transport. À la pointe du jour, le télégraphe l'avait apprise à Paris, d'où Napoléon était absent. L'archichancelier Cambacérès mit une grande activité à réunir des troupes. Tous les détachements furent transportés en poste. Il en résulta une activité et un mouvement prodigieux. Les Anglais, au lieu de prendre Anvers et détruire nos arsenaux et nos chantiers, comme cela leur eût été facile, s'amusèrent à assiéger Flessingue. Ils laissèrent ainsi le temps à Bernadotte de rassembler une armée composée de gardes nationales et des garnisons de quelques places. On peut lire les détails de cette ridicule tentative des Anglais dans tous les mémoires du temps. M. de La Tour du Pin n'avait rien à faire avec le militaire. Il réunit cependant toute la garde nationale du département de la Dyle, mais on l'accusa dans la suite d'y avoir mis de la lenteur, comme on le verra plus loin.

Je rapporterai ici une petite anecdote personnelle assez singulière.

Nous étions si animés par l'intérêt qu'inspirait cette expédition, que nous allions presque tous les jours à Anvers. À cette époque, le chemin de fer n'existait pas. Nous avions donc échelonné sur la route, comme relais, trois chevaux de tilbury. L'un d'eux se trouvait à Malines. Nous partions de Bruxelles à 5 heures du matin. À 8 heures nous arrivions à Anvers, où nous déjeunions avec M. Malouet, et à midi nous étions de retour à Bruxelles pour le courrier. Un jour, pendant le trajet, nous prenions une tasse de café chez l'archevêque de Malines, de Pradt, et dans la conversation, qui avait pour objet cette fameuse expédition des Anglais, l'archevêque nous dit: «Ce lord Chatham n'est qu'une bête. Au lieu d'entrer dans l'Escaut, d'où il ne sait plus comment sortir, il aurait dû descendre à Breskens et débarquer ses troupes là où nous n'avions pas un homme à leur opposer. Il aurait alors mis une partie de la Belgique à contribution: à Bruges, à Gand, à Bruxelles, etc.» M. de Pradt n'oublia aucun détail de ce plan de campagne. Il traça la route qu'on aurait dû suivre, stipula les sommes, les argenteries qu'on aurait prises, les églises, les caisses que l'on aurait pu piller, et termina en s'écriant: «Et qu'aurait-il fait, lui, là-bas, au fond de l'Allemagne?» Tout cela, dit sur un ton cavalier et décidé, peu en harmonie avec l'habit ecclésiastique, me parut si comique, qu'en rentrant à Bruxelles je me mis à l'écrire à ma tante, à ce moment à Mouchy, auprès de Mme de Poix. Ma lettre n'arriva pas à destination, et je dirai plus bas ce qu'elle devint.

Les gardes nationales des Vosges et des départements de l'Est, arrivées en poste de leurs montagnes, furent envoyées dans l'île de Walcheren, où bientôt la fièvre les attaqua plus vivement que les Anglais. Au bout de huit jours, les hôpitaux d'Anvers, de Malines, de Bruxelles, regorgèrent de malades. M. de La Tour du Pin en installa un dans le nouveau dépôt de mendicité, qu'on venait d'établir près de Bruxelles, dans l'abbaye de la Cambre. La popularité dont il jouissait dans toutes les classes se montra, en réponse à un appel personnel qu'il adressa au public pour l'engager à contribuer par des dons à l'installation de l'hôpital. En vingt-quatre heures, 300 matelas, 400 paires de draps, etc., furent déposés à la préfecture et transportés de là à la Cambre. Je visitai, quelques jours après, l'hôpital ainsi improvisé. Les malades étaient tous de jeunes conscrits. Dans une salle de cent lits, on ne voyait pas un visage qui eût plus de vingt ans. Le spectacle était affligeant.

Les ennemis de mon mari ne manqueront pas, le général Chambarlhac en tête, de tâcher de le desservir, au retour de l'Empereur, en prétendant que la garde nationale de Bruxelles n'avait pas marché à Anvers par la faute du préfet. M. Malouet venait d'être nommé conseiller d'État, et l'avertit des intrigues que l'on fomentait, contre lui. Le duc de Rovigo, entre autres, poussait au déplacement de M. de La Tour du Pin pour une raison personnelle. Il avait envoyé à Bruxelles Mme Hamelin, célèbre intrigante et femme perdue de moeurs, pour engager M. de La Tour du Pin à négocier le mariage de son beau-frère, M. de Faudoas, avec Mlle de Spangen, depuis Mme Werner de Mérode. Mon mari s'y refusa absolument et mit ainsi obstacle à l'union de cette jeune personne avec un très mauvais sujet. Elle lui en a conservé une vive et durable reconnaissance.

L'Empereur fit une course en Belgique, mais il passa quelques heures seulement à Laeken. Mon mari s'y rendit et demanda une audience particulière. Avant qu'elle n'eût lieu, on annonça le corps de ville et l'état-major de la garde nationale. Napoléon, sur les rapports qui lui avaient été faits, les traita très durement. Le chef de la garde nationale, dont j'ai oublié le nom, chercha à se justifier en attaquant le préfet. Alors un jeune sous-lieutenant de la garde, sortant du groupe des officiers, dit hardiment: «Je demande la permission à Votre Majesté de démentir tout ce que Monsieur vient de dire.» Puis, entrant en matière, il expliqua tout ce qui s'était passé avec une hardiesse et une lucidité dont l'Empereur fut charmé. Il l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre. Quand il eut fini, il le frappa sur l'épaule et dit: «Vous êtes un brave petit homme. Qui êtes-vous?—«Chef du bureau de la garde nationale à la préfecture.»—«Votre nom?»—«Loiseau.» L'Empereur, se retournant alors vers les accusateurs, prononça ces paroles: «Tout ce qu'il a dit est la vérité.» En rentrant dans son cabinet, il fit appeler M. de La Tour du Pin, et l'écouta avec bienveillance, d'irrité qu'il était auparavant.

Le soir même, Loiseau recevait un brevet de sous-lieutenant dans un régiment, et se mettait en route le lendemain pour rejoindre son corps. Le pauvre garçon a pris part depuis à toutes les campagnes. À la dernière, il eut la figure fracassée. Je crois qu'il en est mort.

Je connaissais depuis ma première jeunesse Casimir de Montrond, dont on a tant parlé et si diversement. Sa mère était amie de couvent de ma tante, Mme d'Hénin, et quoique leurs existences fussent bien différentes, elles avaient conservé de l'amitié l'une pour l'autre. M. de La Tour du Pin avait en outre fort protégé le jeune Casimir au moment de son entrée au service. Nos relations avec lui revêtaient donc le caractère d'une véritable cordialité, lorsque nous nous rencontrions de loin en loin. Il venait d'aller à Aix-la-Chapelle pour retrouver la princesse Borghèse avec qui il paraissait être très bien. À son retour, il trouva à Anvers ni plus ni moins que Napoléon. Je ne sais pas ce qui se passa, mais le lendemain, comme nous déjeunions, on me remit un billet de M. de Montrond, ainsi conçu: «Excusez-moi de ne pas venir vous demander une tasse de thé, à cause de deux gendarmes qui veulent bien me conduire au château de Ham.» Mon mari se rendit aussitôt à l'hôtel de Bellevue, où on le gardait étroitement, et le vit monter en voiture pour Ham. On le retint là prisonnier, je crois, près de deux ans. Son ami intime, M. de Talleyrand, ne s'en embarrassa guère.

V

Vers la fin de l'hiver de 1810 à 1811, nous allâmes, M. de La Tour du Pin et moi, passer deux mois à Paris pour y accompagner notre fils Humbert, qui partait pour Florence. Ma soeur Fanny était à Paris avec ses deux enfants, dont le dernier, la petite Hortense, n'avait que trois mois. C'est au retour d'un long voyage fait en Allemagne en compagnie de son mari, le général Bertrand, et au cours duquel elle versa plusieurs fois, qu'elle accoucha. Peu de temps avant ses couches, elle avait passé quelques jours à Bruxelles avec moi. Le général Bertrand accompagnait l'Empereur dans une visite des abords d'Anvers. À un moment donné, il roula avec son cheval au bas d'une digue. L'Empereur lui cria du haut du talus: «Avez-vous la jambe cassée?»—«Non, Sire.»—«Eh! bien, allez chez votre belle-soeur, à Bruxelles. Vous me rejoindrez à Paris.» Ils restèrent chez nous, l'un et l'autre, jusqu'au jour où Fanny, étant déjà dans le neuvième mois de sa grossesse, se décida à partir pour aller accoucher à Paris.

Nous avions laissé à Bruxelles Mme d'Hénin, mes filles[181] et M. de Lally, qui passait pour un prisonnier anglais. Il était très intéressé à ne pas perdre cette qualité, afin de conserver une pension de 300 livres sterling que lui payait, à ce titre, le gouvernement anglais, je n'ai jamais su pourquoi.

Je retrouvai à Paris Mme de Bérenger. Elle logeait dans la maison même où nous avions un appartement. Je la voyais tous les jours, à Bruxelles, lorsqu'elle se trouvait chez son père, le comte de Lannoy. Ce dernier était sénateur. Quand il allait siéger à Paris, sa fille l'accompagnait. Mme de Bérenger, Mme de Levis et Mme de Duras étaient les trois prêtresses du temple où l'on déifiait M. de Chateaubriand. Il se laissait flatter, aimer, admirer etc., par ces trois femmes avec une exagération dont le spectacle me paraissait véritablement burlesque. Également jalouses l'une de l'autre, sous les apparences d'une intime amitié, elles ne perdaient pas une occasion de se déprécier réciproquement aux yeux du dieu qui avalait leur encens avec une rare complaisance.

Mon séjour à Paris donna à deux d'entre elles, Mmes de Duras et de Bérenger, l'espoir que j'accepterais de les éclairer mutuellement sur la dose de soins que le grand homme accordait à l'autre. Mais elles n'obtinrent rien de ma discrétion.

Mme de Duras me trouva un matin lisant un volume que M. de Narbonne m'avait prêté. C'était le tout premier ouvrage[182] de M. de Chateaubriand, écrit à son retour d'Amérique, dans des idées révolutionnaires et irréligieuses très accentuées. Il l'avait publié en Angleterre à très peu d'exemplaires et avait ensuite fait tout son possible pour les retrouver et les brûler. On ne connaissait pas l'ouvrage à Paris, et l'exemplaire que je lisais était peut-être le seul qui y fût parvenu. Mme de Duras, en apprenant ce que je lisais, se jeta sur moi comme une lionne pour m'arracher le livre. Je m'assis dessus, et elle ne put parvenir à s'en emparer par la force. Ma pauvre amie se mit alors à mes genoux et me conjura, en versant des larmes, de lui donner le volume. Je résistai à ses instances, et elle me quitta furieuse et désespérée. On aurait dit une vraie scène de mélodrame.

Une autre de mes lectures fut aussi bien curieuse et intéressante. C'était celle des Mémoires[183] de Mme de La Rochejaquelein. Elle avait confié son manuscrit à M. de Talleyrand pour le remettre à Napoléon, qui désirait le lire. Par une sorte de défiance du duc de Rovigo, alors ministre de la police, M. de Talleyrand ne voulut pas se dessaisir du manuscrit original et en dicta lui-même le texte à un secrétaire, et c'est cette copie remise à l'Empereur, et annotée par celui-ci au crayon, qu'il me prêta[184]. On y voyait tantôt des phrases soulignées, tantôt des points d'exclamation à la marge, des: «Bien!… beau!… superbe!… oh! oh!… héros de l'Arioste!… etc.» On s'imaginait volontiers que le vers: «Si je n'étais César…[185]» était venu à la pensée du souverain. Je ne saurais dire l'intérêt que cette lecture eut pour moi.

Mon cher Humbert partit pour Florence. Ce départ, prologue d'une longue absence, me fut bien sensible. Vous possédez, cher Aymar[186], les trois cent cinquante lettres qu'il m'a écrites dans sa trop courte vie. J'étais son amie autant que sa mère. Son éloignement me causa une douleur que chacune de ses lettres renouvelait. Aussi désirais-je vivement retourner tout de suite à Bruxelles. Mais mon mari trouvait convenable de ne pas quitter Paris avant les couches de l'Impératrice, attendues d'un moment à l'autre.

Un soir, on me pria au spectacle donné aux Tuileries, dans une petite galerie où avait été construit un théâtre. On se réunissait dans le salon de l'Impératrice. L'Empereur vint droit à moi. Avec une extrême bienveillance, il me parla d'abord de mon fils[187], puis s'écria sur la simplicité de ma robe, sur mon bon goût, sur mon air si distingué, et cela à la grande surprise de quelques dames couvertes de diamants, qui se demandaient quelle pouvait bien être cette nouvelle venue. En entrant dans la galerie, on me plaça sur une banquette très rapprochée de l'Empereur. Des acteurs admirables jouèrent L'Avocat Patelin[188]. La pièce, très comique, amusa singulièrement Napoléon. Il riait aux éclats. La présence du grand homme ne m'empêcha pas d'en faire autant. Cela lui plut beaucoup, comme il le dit après, en se raillant des dames qui avaient cru devoir garder leur sérieux.

On considérait comme une grande faveur d'être invité à ce spectacle.
Cinquante femmes au plus y assistaient.

VI

Enfin, l'Impératrice commença à souffrir dans la soirée du 19 mars. Mme de Trazegnies, à ce moment à Paris, se rendit aux Tuileries et y passa la nuit avec tout le service, les grands dignitaires, etc. Le lendemain, vers 8 ou 9 heures, je courus chez elle, rue de Grenelle, à quatre portes de nous. Nous causions, M. de. La Tour du Pin et moi, avec M. de Trazegnies, qui avait été aux nouvelles aux Tuileries, quand arriva sa femme, aussitôt assaillie par nos questions. Grosse elle-même elle était harassée. Elle nous raconta que l'Empereur était entré dans le salon de service où elle se trouvait avec ses compagnes, et leur avait dit: «Mesdames, vous pouvez aller chez vous deux ou trois heures. Le travail de l'Impératrice est suspendu. Elle s'est endormie, et Dubois[189] annonce qu'elle accouchera vers midi seulement.» Sur cela chacun s'en fut de son côté. Mme de Trazegnies venait déjà de détacher son manteau—car on était en habit de cour—lorsque le premier coup de canon des Invalides se fit entendre. Aussitôt elle redescendit au plus vite et remonta dans sa voiture. Nous allâmes dans la rue. Les voitures étaient arrêtées. Les marchands sur le seuil de leurs boutiques, les habitants aux fenêtres, comptaient les coups. On entendait ces mots à demi-voix: «Trois, quatre, cinq, etc.» Une minute à peu près s'écoulait entre chaque coup. Après le vingtième, il y eut un silence profond. Mais, au vingt et unième, des cris spontanés et très naturels de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent. Quelques instants plus lard, nous fûmes témoin de l'accident arrivé à Victor Sambuy, dont le cheval s'abattit en tournant dans la rue Hillerin-Bertin. Il était premier page, et chargé de porter au Sénat la nouvelle de la naissance du roi de Rome, mission qui devait lui valoir 10,000 francs de rente. Comme il descendait le pont Royal, voyant la rue du Bac embarrassée, il crut bien faire en prenant le plus long. Sa chute lui donna une terrible secousse; mais il ne perdit pas connaissance et put dire: «Remettez-moi à cheval.» Puis il but un verre d'eau-de-vie et se remit au galop à la poursuite de ses 10,000 francs.

Le soir, je dînai chez ma soeur[190], où l'on vint nous dire que le nouveau-né serait ondoyé à 9 heures et que les dames présentées pouvaient assister à la cérémonie.

Nous y allâmes, Mme Dillon, ma soeur et moi. On nous fit entrer par le pavillon de Flore et traverser tout l'appartement jusqu'à la salle des Maréchaux. Les salons étaient pleins de tout le monde de l'Empire, hommes et femmes. On se pressa pour tâcher d'être sur le bord du passage, maintenu libre par des huissiers, où devait défiler le cortège pour descendre à la chapelle. Nous avions savamment manoeuvré pour nous trouver sur le palier de l'escalier et pouvoir nous mettre à la suite du nouveau-né. Nous jouissions, de ce point, du spectacle incomparable donné par les vieux grognards de la vieille garde, rangés en faction un sur chaque marche et tous la poitrine décorée de la croix. Tout mouvement leur était interdit, mais une vive émotion se peignait sur leurs mâles visages, et je vis des larmes de joie couler de leurs yeux. L'Empereur parut à coté de Mme de Montesquiou, qui portait l'enfant[191] à visage découvert, sur un coussin de satin blanc couvert de dentelles. J'eus le temps de le bien voir, et la conviction m'est toujours restée que cet enfant-là n'était pas né le matin. C'est un mystère bien inutile à éclaircir, puisque celui qui en est l'objet a fourni une aussi courte carrière. Mais j'en fus troublée et préoccupée, sans assurément en faire part à personne, si ce n'est à mon mari.

CHAPITRE XIV

I. Louis Napoléon abandonne le trône de Hollande. L'administration de M. de Celles.—Le conseiller d'État Réal offusqué par le salon de Mme de La Tour du Pin.—Marie-Louise à Laeken.—Grande animosité de M. de Pradt.—Le commissaire de police Bellemare.—Les prêtres non concordataires.—II. Débuts de la campagne de Russie. Mouvements de troupes et réquisitions.—La précaution du géographe Lapic.—Les deux Robiano.—Mlle Charlotte de La Tour du Pin.—M. de Liedekerke fait demander sa main.—Humbert est nommé sons-préfet de Sens.—III. Destitution du préfet de Bruxelles.—Mme de La Tour du Pin part pour Paris.—La demande d'audience.—Conversation avec l'Empereur.—Surprise de M. de Montalivet.—M. de La Tour du Pin nommé préfet d'Amiens.—Au cercle de la cour.—L'amabilité de Napoléon.—IV. Les derniers jours passés à Bruxelles.—Regrets de la population.—Mariage de Mlle Charlotte de La Tour du Pin.—Un beau trait de M. de Chambeau.

I

Peu de jours après, nous retournâmes à Bruxelles, où l'Empereur s'annonça pour le printemps. Son frère Louis avait déserté le trône de Hollande, où la main de fer de Napoléon l'empêchait de faire le bien qu'il entrait dans ses intentions de réaliser. Il a laissé dans ce pays, comme je le tiens du roi Guillaume[192] lui-même, un souvenir très honorable. On appréciait tout autrement l'administration de M. de Celles, gendre de Mme de Valence, dont la mémoire là-bas est restée en horreur. L'Empereur le plaça comme préfet à Amsterdam, où il fit tout le mal dont un homme, joignant l'esprit à la méchanceté, est capable quand il est sans principes.

Ce fut vers le printemps de cette année 1811, autant que je m'en souviens, que nous eûmes la visite, toujours redoutée des préfets, d'un conseiller d'État en mission, espèce d'espion d'une catégorie relevée, décidé à trouver des torts même chez ceux qu'il ne pouvait s'empêcher d'estimer. M. Réal tomba en partage à M. de La Tour du Pin, qui reconnut, dès sa première visite, qu'il tâcherait de lui faire tout le mal possible. Nous lui donnâmes, pendant son séjour, un dîner suivi d'une réception. J'avais dit aux dames qui me témoignaient de la bienveillance qu'elles me feraient plaisir en venant passer la soirée chez nous. En rentrant après le dîner, dans le grand salon, nous y trouvâmes réunies les personnes les plus distinguées—femmes et hommes—de la société de Bruxelles. M. Réal fut stupéfait des noms, des manières, des parures. Il ne put se contenir et dit à M. de La Tour du Pin:—«Monsieur, voilà un salon qui m'offusque terriblement.» À quoi mon mari répondit: «J'en suis fâché; mais heureusement il ne fait pas le même effet à l'Empereur.»

Napoléon vint en Belgique vers la fin de l'été avec l'Impératrice. Il ne s'arrêta pas à Bruxelles. Mais, comme Marie-Louise continuait à être très souffrante depuis ses couches, il la laissa au château de Laeken[193]. On nous invita à y venir tous les jours passer la soirée et jouer au loto. Cela dura environ une semaine, et fut très ennuyeux. L'Impératrice se montra d'une insipidité dont elle ne se départit pas. Chaque jour, elle me disait la même chose, en me donnants son pouls à tâter: «Croyez-vous que j'aie la fièvre?» Je lui répondais invariablement: «Madame, je ne m'y connais pas.» Quelques hommes se trouvaient là pour causer un peu pendant qu'on prenait le thé, entre autre le maréchal Mortier, M. de Béarn. Le duc d'Ursel, en sa qualité de maire, était chargé de proposer les promenades du matin, selon le temps. Marie-Louise, un jour qu'elle visitait le musée, avait eu l'air de remarquer un beau portait de son illustre grandmère Marie-Thérèse. Le duc d'Ursel lui proposa de le placer à Laeken, dans son salon. Mais elle répondait: «Ah! pour cela, non; le cadre est trop vieux.» Une autre fois, il lui indiqua, comme but de promenade intéressante, la partie de la forêt de Soignes connue sous le nom de pèlerinage de l'archiduchesse Isabelle, dont la sainteté et la bonté sont restées dans le coeur du peuple. Elle répliqua qu'elle n'aimait pas les bois. En somme, cette femme insignifiante, si indigne du grand homme dont elle partageait la destinée, semblait prendre à tâche de désobliger, autant qu'il était en son pouvoir, ces Belges dont les coeurs étaient si disposés à l'aimer. Je ne l'ai plus revue que détrônée, mais toujours aussi dépourvue d'esprit.

M. de Talleyrand vint, dans l'été de 1811, présider le collège électoral appelé à élire un sénateur et deux députés au Corps législatif. Du moins, il me semble que c'était cela, car je brouille un peu dans ma tête les diverses constitutions. Il arriva avec un grand train de maison et donna plusieurs dîners dans le bel appartement de l'hôtel d'Arenberg, mis à sa disposition par le duc, l'aveugle. On le retrouva, dans cette occasion, avec toutes ses grandes et charmantes manières. Elles contrastaient d'une façon bien comique avec celles de l'archevêque de Malines, qui avait l'air de Scapin en soutane violette.

L'Empereur, à son dernier passage à Malines, avait interpellé devant tout le monde M. de Pradt sur le plan de campagne qu'il avait imaginé pour remplacer celui de lord Chatham. Cela confirma M. de Pradt dans la pensée que j'étais coupable de l'avoir dénoncé à la suite du déjeuner[184] qu'il nous offrit chez lui, à Malines, un matin, à mon mari et à moi, pendant l'expédition des Anglais à l'île de Walcheren, déjeuner au cours duquel il nous développa avec détail ce plan.

L'Empereur aimait que chacun fît son métier. Aussi ne manqua-t-il pas de se moquer impitoyablement du projet d'invasion archiépiscopal. M. de Pradt me prit donc en horreur. Il en parla à M. de Talleyrand qui, de son côté, se railla et de lui et de son idée de mon espionnage. Cette plaisanterie dura pendant les quatre jours de la représentation du prince vice-grand Électeur—titre, je crois, des fonctions attribuées à M. de Talleyrand. Cela contribua à exaspérer l'archevêque et acheva de l'aigrir, non pas seulement contre moi, la chose m'eût été assez indifférente, mais également contre mon mari. Aussi mit-il le plus grand acharnement à lui nuire, et je ne pense pas me tromper en attribuant aux efforts de M. de Pradt et à ceux du commissaire général de police Bellemare, la destitution de M. de La Tour du Pin. Quoi qu'il en soit, ils étaient capables l'un et l'autre d'en être la cause. Bellemare, commissaire général de police dans les départements belges limitrophes de celui de la Dyle, n'était jamais parvenu, en dépit de toutes ses instances, à englober ce dernier dans sa juridiction. Il s'entendait parfaitement avec l'archevêque pour faire arrêter les prêtres peu attachés au gouvernement et qui refusaient de reconnaître le concordat. Plusieurs avaient déjà été transférés dans les prisons du château de Ham. On racontait qu'un jour Bellemare réclamait à l'archevêque quelques-uns des prêtres réfugiés dans son diocèse. Celui-ci lui répondit: «Vous en voulez huit? Je vous en donnerai quarante-cinq.» Le chef de ces prêtres, nommé Steevens, leur conseil et leur appui, se cachait dans le département de la Dyle où, il faut en convenir, M. de La Tour du Pin ne le cherchait pas fort activement. Il n'eût pas manqué de le faire cependant, s'il avait estimé que tel était son devoir, mais ces persécutions lui paraissaient de nature à nuire au gouvernement, au lieu de le servir.

II

Vers le milieu du printemps, en 1812, nous commençâmes à voir passer des troupes en route pour l'Allemagne. Plusieurs régiments de la jeune garde vinrent à Bruxelles et y séjournèrent. D'autres ne faisaient que traverser la ville en poste. Des instructions arrivaient prescrivant de rassembler des chariots de fermiers attelés de quatre chevaux. Parfois on recevait l'ordre le matin seulement, et il fallait que le soir même quatre-vingts ou cent chariots fussent rassemblés, pourvus de fourrages pour deux jours. Les gendarmes galopaient dans tous les sens pour avertir les fermiers. Ceux-ci, obligés de quitter leurs charrues, leurs travaux, étaient de fort mauvaise humeur. Mais qui aurait osé résister? La pensée n'en serait venue à personne, depuis Bayonne jusqu'à Hambourg. Nous donnâmes quelques collations solides à des corps d'officiers qui arrivaient à 10 heures du soir pour repartir à minuit. Sans doute, bien peu de ces braves gens seront revenus de cette funeste campagne.

On était peu préparé à la pensée que l'armée française pût aller à Moscou. Aussi, lorsque M. de La Tour du Pin, à son retour d'un voyage de quelques jours à Paris, rapporta une belle carte d'Allemagne, de Pologne et de Russie, nous nous étonnâmes que Lapic eût ajouté sur la marge un petit carré de papier où était Moscou. La carte n'allait pas jusqu'au méridien de cette ville, et lorsque, attachée sur la tenture du salon, on l'examinait, chacun ne manquait pas de prétendre que cette précaution du géographe semblait bien inutile. C'était un pronostic!

Pendant la courte absence de mon mari, j'eus l'occasion d'appliquer une certaine décision subite qui m'a réussi plusieurs fois dans la vie. Un matin, avant déjeuner, je vis entrer, pâle, tout troublé, le conseiller de préfecture remplissant les fonctions de préfet par intérim. Il tenait dans la main trois ou quatre nominations de sous-lieutenants et d'auditeurs. Parmi elles, entre autres, s'en trouvait une pour chacun des deux messieurs de Robiano: pour le cadet, celle de sous-lieutenant dans un régiment partant pour l'année, et pour son frère aîné, celle d'auditeur. Le sous-lieutenant était marié et avait deux jeunes enfants. Quelle désolation dans cette famille. Sans perdre un instant, je pris mon parti. Je courus chez la mère Robiano, je lui apprends cette funeste nouvelle, et je lui dis: «Il est 9 heures; partez à midi pour Paris avec votre belle-fille. Allez trouver M. de La Tour du Pin. Que votre fils aîné vous accompagne; qu'il accepte la nomination de sous-lieutenant pour que son frère reste.» La pauvre femme n'avait pas bougé de Bruxelles depuis quarante ans. La jeune Mme de Robiano se rangea de mon avis, et à midi toutes deux se mettaient en route. Elles obtinrent que le jeune père de deux garçons resterait dans sa famille. Combien ces pauvres femmes m'ont souvent remerciée depuis de la détermination que je les avais amenées à prendre.

Pendant les derniers mois de cette même année, le jeune de Liedekerke[195] faisait une cour assidue à ma fille aînée Charlotte. Âgée, à cette époque, de seize ans, elle était très grande, et, sans être jolie, avait l'air éminemment distingué. C'était une noble demoiselle dans toute l'acception du terme. Son esprit à la fois vif et raisonnable, sa compréhension, sa mémoire, avaient été au-devant du maternel intérêt avec lequel je m'étais consacrée à son éducation. Quoique déjà fort instruite, sa passion d'apprendre la dominait à un tel point qu'il fallait lui ôter ses livres et lui enlever le moyen d'avoir de la lumière la nuit, sans quoi elle aurait lu ou écrit jusqu'au jour. Cependant on ne pouvait lui reprocher aucune pédanterie, aucune prétention. Elle était gaie, originale sans être moqueuse. Les qualités de son coeur surpassaient encore celles de son esprit. Charitable par religion, serviable pour tous, elle ne laissait échapper aucune occasion d'être utile. Ses manières, étaient si aimables et si séduisantes qu'on ne lui en voulait pas de sa supériorité.

Le jeune Liedekerke, inspiré par un entraînement du coeur associé à un certain esprit de calcul, comprit que Mlle de La Tour du Pin, avec ses agréments personnels, son nom et ses alliances, quoique sans fortune, convenait mieux à sa propre aisance que quelque bonne Belge bien riche et bien obscure. Il déclara à ses parents qu'il n'aurait jamais d'autre femme que ma fille. Son père[196] souleva quelques objections. Mais sa mère, dans l'espoir que la carrière politique de son fils serait favorisée par un mariage qui le sortirait de son pays, obtint le consentement de son mari. Le premier de l'an 1813, à 10 heures du matin, on m'annonça Mme de Liedekerke[197]. Elle me demanda ma fille pour son fils. J'étais préparée à cette demande, que je reçus et que j'accordai avec bonheur. Mme de Liedekerke voulut voir ma fille, qu'elle embrassa, et il fut convenu que dans six semaines le mariage se ferait. Nous ne donnâmes que 2.000 francs de rente à Charlotte, et ma tante, Mme d'Hénin, pourvut au trousseau.

Ma fille Cécile se trouvait au couvent des dames de Berlaimont depuis six mois pour faire sa première communion. Je lui promis de la reprendre le jour du mariage de sa soeur, et dans le même temps nous reçûmes la nouvelle qu'Humbert, alors sous-préfet à Florence, venait d'être nommé sous-préfet de Sens, département de l'Yonne. Cette nouvelle mit le comble à notre satisfaction. Nous ne nous attendions guère à la catastrophe qui nous allait atteindre.

III

M. de La Tour du Pin était allé à Nivelles assister au tirage de la conscription ou, pour mieux dire, à une nouvelle levée d'hommes nécessitée par la continuation de la guerre que l'Empereur avait entreprise. Je me trouvais seule chez moi avant le déjeuner, lorsque je vis entrer le secrétaire général de la préfecture, la figure renversée, qui m'apprit que le courrier de Paris venait d'apporter la destitution de mon mari et son remplacement par M. d'Houdetot, préfet de Gand.

Cette nouvelle m'atteignit comme un coup de foudre, car j'y vis, dans le premier moment, une cause de rupture pour le mariage de ma fille. Cependant, je résolus de ne pas céder sans combattre, et me décidai, sans attendre M. de La Tour du Pin, à qui j'envoyai un courrier, de partir sur l'heure pour Paris. Je dois à M. de Liedekerke[198] de déclarer qu'il monta chez moi avec un empressement, et une chaleur qui doivent le surprendre maintenant, s'il se rappelle cette circonstance, pour me conjurer, de ne rien changer à nos projets.

Je laissai ma tante et Mme de Maurville emballer tout ce qui nous appartenait dans la préfecture, et à 4 heures je me mettais en route pour Paris. J'avais eu tant de choses à faire et à régler, en deux heures, que j'étais déjà fatiguée lorsque je partis. La nuit passée dans une mauvaise chaise de poste et l'anxiété causée par notre nouvelle position, me causèrent une fièvre assez forte, avec laquelle j'arrivai à Paris à 10 heures du soir, le lendemain. Je descendis chez Mme de Duras, que je trouvai sortie. Ses filles venaient de se coucher. Elles se levèrent et envoyèrent chercher leur mère. Celle-ci, en rentrant, me trouva couchée sur son canapé, exténuée de fatigue. La place lui faisait défaut pour me loger. Mais elle avait les clefs de l'appartement du chevalier de Thuisy, notre ami commun. Ma femme de chambre et le domestique qui m'avaient suivie, allèrent m'y préparer un lit, dans lequel je me réfugiai aussitôt, sans y trouver le repos dont j'avais un grand besoin. Mme de Duras vint le lendemain de bonne heure avec Auvity[199], qu'elle avait envoyé chercher. Il me trouva encore beaucoup de fièvre. Mais je lui déclarai qu'il fallait me remettre sur pied coûte que coûte et que je devais être en état de me rendre Versailles avant le soir. Il me donna alors une potion calmante qui me fit dormir jusqu'à 5 heures. Je ne sais dans quel état de santé je me trouvais. En tout cas, je ne m'en occupai guère.

Je fis venir une voiture de remise, et, vêtue d'une toilette fort élégante, j'allai chercher Mme de Duras. Nous partîmes ensemble pour Versailles. L'Empereur était à Trianon. Nous descendîmes dans une auberge, rue de l'Orangerie, où on nous installa ensemble dans un appartement. J'ouvris aussitôt mon écritoire. Mme de Duras, à qui j'avais confié seulement mon désir d'avoir une audience de Sa Majesté, me voyant prendre une belle grande feuille de papier, puis copier un brouillon que j'avais retiré de mon portefeuille, me dit: «À qui écrivez-vous donc?»—«À qui? répliquai-je, mais à l'Empereur apparemment. Je n'aime pas les petits moyens.»

La lettre écrite et cachetée, nous remontâmes en voiture pour aller la porter à Trianon. Là, je demandai le chambellan de service. J'avais pris la précaution de préparer pour lui un petit billet. Le bonheur voulut que ce fût Adrien de Mun, qui était fort de mes amis. Il s'approcha de la voiture et me promit qu'à 10 heures, quand l'Empereur viendrait au thé de l'Impératrice, il lui remettrait ma lettre. Il tint sa promesse, et fut aussi satisfait que surpris quand, en regardant l'adresse, Napoléon dit, se parlant à lui-même: «Mme de La Tour du Pin écrit fort bien. Ce n'est pas la première fois que je vois son écriture.» Ces paroles confirmèrent mes soupçons que certaine lettre, écrite à Mme d'Hénin, qui ne la reçut jamais, et dans laquelle je lui racontais, assez plaisamment, le plan de campagne imaginé par l'archevêque de Malines pour remplacer celui de lord Chatham, avait été saisie avant d'arriver à destination[200].

Après notre course à Trianon, nous revînmes à notre hôtel. Vers 10 heures du soir, comme nous étions, Claire et moi, à discuter si j'aurais mon audience oui ou non, le garçon de l'auberge, qui jusqu'alors nous considérait comme de simples mortelles, ouvrit la porte tout effaré et s'écria:

«—De la part de l'Empereur!»

Au même moment, un homme fort galonné entrait en disant:

«—Sa Majesté attend Mme de La Tour du Pin demain à 10 heures du matin.»

Cette heureuse nouvelle ne troubla pas mon sommeil, et le lendemain matin, après avoir avalé un grand bol de café que Claire avait fabriqué de ses propres mains, pour me réveiller l'esprit, disait-elle, je partis pour Trianon. On me fit attendre dix minutes dans le salon qui précédait celui où Napoléon recevait. Personne ne s'y trouvait, ce dont je fus bien aise, car j'avais besoin de ce moment de solitude pour fixer le cours de mes pensées. C'était un événement assez important dans la vie qu'une conversation en tête à tête avec cet homme extraordinaire, et cependant je déclare ici dans toute la vérité de mon coeur, peut-être avec orgueil, que je ne me sentais pas le moindre embarras.

La porte s'ouvrit; l'huissier, par un geste, me fit signe d'entrer, puis en referma les deux battants sur moi. Je me trouvai en présence de Napoléon. Il s'avança à ma rencontre et dit d'un air assez gracieux:

«—Madame, je crains que vous ne soyez bien mécontente de moi.»

Je m'inclinai en signe d'assentiment, et la conversation commença. Je ne saurais au bout de tant d'années, ayant perdu la relation que j'avais écrite de cette longue audience, qui dura cinquante-neuf minutes à la pendule, me souvenir de tous les détails de l'entretien. L'Empereur chercha, en résumé, à me prouver qu'il avait agir comme il l'avait fait. Alors, je lui peignis en peu de mots l'état de la société de Bruxelles, la considération que mon mari y avait acquise, à l'encontre de tous les préfets précédents, la visite de Réal, la sottise du général Chambarlhac et de sa femme, religieuse défroquée, etc… Tout cela fut débité rapidement, et, comme j'étais encouragée par des airs d'approbation, je finis par annoncer à l'Empereur que ma fille allait épouser un des plus grands seigneurs de Bruxelles. Sur ce, il m'interrompit, posa sa belle main sur mon bras, et me dit:

«—J'espère que cela ne fera pas manquer le mariage, et, dans ce cas, vous ne devriez pas le regretter.»

Puis tout en parcourant de long en large ce grand salon où je le suivais en marchant à ses côtés, il prononça ces paroles—c'est la seule fois peut-être qu'il les ait proférées dans sa vie, et le privilège m'était réservé de les entendre:

«—J'ai eu tort. Mais comment faire?»

Je répliquai:

«—Votre Majesté peut le réparer.»

Alors il passa la main sur son front, et dit:

«—Ah! il y a un travail sur les préfectures; le Ministre de l'Intérieur vient ce soir.»

Il nomma ensuite quatre ou cinq noms de départements, et ajouta:

«—Il y a Amiens. Cela vous conviendrait-il?»

Je répondis sans hésiter:

«—Parfaitement, Sire.»

«—Dans ce cas, c'est fait, dit-il. Vous pouvez aller l'apprendre à
Montalivet.»

Et avec ce charmant sourire dont on a tant parlé:

«—À présent, m'avez-vous pardonné?»

Je lui répondis de mon meilleur air:

«—J'ai besoin aussi que Votre Majesté me pardonne de lui avoir parlé si librement.»

«—Oh! vous avez très bien fait.»

Je lui fis la révérence, et il s'approcha de la porte pour me l'ouvrir lui-même.

Je retrouvai, en sortant, Adrien de Mun et Juste de Noailles, qui me demandèrent si j'avais arrangé mes affaires. Je leur répondis seulement que l'Empereur avait été très aimable pour moi. Sans perdre de temps, je remontai en voiture, et prenant Mme de Duras qui, ne pouvant maîtriser son impatience, était venue m'attendre dans l'allée de Trianon, nous retournâmes à Paris.

Après avoir déposé Mme de Duras à sa porte, j'allai chez M. de Montalivet, où j'arrivai vers 2 heures et demie. Il me reçut avec amitié, d'un air fort triste, en me disant: «Ah! je n'ai rien pu empêcher. L'Empereur est très monté contre votre mari. On lui a fait mille contes. On prétend que l'on va chez vous comme à la cour.» Dans le but de m'amuser un peu de lui, je répondis: «Mais ne serait-il pas possible de replacer mon mari?»—«Oh! fit-il, je n'oserais jamais proposer une chose semblable à l'Empereur. Quand il est indisposé, justement ou injustement, contre quelqu'un, on a de la peine à le faire revenir.»—«Eh! bien,» répliquai-je d'un air un peu cafard, «il faut baisser la tête. Cependant, lorsque vous irez ce soir à Trianon pour présenter à signer les quatre nominations de préfet…»—«Mais, d'où savez-vous cela?» s'écria-t-il avec emportement. Sans avoir l'air de le comprendre, j'ajoutai: «Vous proposerez M. de La Tour du Pin pour la préfecture d'Amiens.» Il me regarda avec stupéfaction, et je repris tout simplement: «L'Empereur m'a chargée de vous le dire.» M. de Montalivet poussa un cri, me prit les mains avec beaucoup d'amitié et d'intérêt, et en même temps, me regardant des pieds à la tête: «Vraiment, dit-il, j'aurais dû deviner que cette jolie toilette-là, le matin, ne m'était pas destinée.»

La nomination de M. de La Tour du Pin parut le soir même dans le Moniteur, et je reçus les compliments des gens de ma connaissance, qu'avait affligés la nouvelle de sa disgrâce. Dans le fait, cette destitution fut un bonheur pour mon mari, comme on le verra plus tard.

Je restai quelques jours à Paris, où j'attendis le comte de Liedekerke et M. de La Tour du Pin, qui vinrent m'y retrouver pour la signature du contrat de mariage de nos enfants. À cette époque, il y eut un cercle à la cour, et j'y allai avec Mme de Mun. J'étais mise fort simplement, sans un seul bijou, contrairement aux habitudes des dames de l'Empire, qui en étaient couvertes, et je me trouvai placée au rang de derrière, dans la salle du Trône, dépassant de la tête deux petites femmes qui se mirent, sans compliment, devant moi. L'Empereur entra, il parcourut des yeux ces trois rangs de dames, parla à quelques-unes d'un air assez distrait, puis, m'ayant aperçue, il sourit de ce sourire que tous les historiens ont tâché de décrire et qui était véritablement remarquable par le contraste qu'il présentait avec l'expression toujours sérieuse et parfois même dure de la physionomie. Mais la surprise de mes voisines fut grande quand Napoléon, tout en souriant, m'adressa ces mots: «Êtes-vous contente de moi, Madame?» Les personnes qui m'entouraient s'écartèrent alors à droite et à gauche, et je me trouvai, sans savoir comment, sur le rang de devant. Je remerciai l'Empereur avec un accent très sincèrement reconnaissant. Après quelques mots fort aimables, il s'éloigna. C'est la dernière fois que j'ai vu ce grand homme.

IV

Je repartis pour Bruxelles, où je désirais vivement retrouver mes enfants et où j'avais d'ailleurs mille choses à faire. M. de La Tour du Pin passa par Amiens pour préparer notre installation. Il vint ensuite me rejoindre, avec mon cher Humbert, de retour de Florence, et qui avait reçu à Paris sa nomination à la sous-préfecture de Sens. Qui aurait prévu, à ce moment, que dix mois plus tard, il en serait chassé par les Wurtembergeois.

Lorsque M. de La Tour du Pin arriva de Bruxelles, dans les derniers jours de mars, il me trouva établie avec mes enfants chez le marquis de Trazegnies, qui nous avait offert une bonne et cordiale hospitalité. M. d'Houdetot avait annoncé, sans délicatesse, qu'il prendrait possession de la préfecture le surlendemain même du jour de mon retour à Bruxelles. Je désirais qu'il ne trouvât aucun vestige de notre séjour de cinq ans dans la maison qu'il allait habiter. Tout ce qui nous appartenait était emballé et parti. Quant au mobilier de la préfecture, chaque objet avait été remis à la place désignée par l'inventaire. Rien ne manquait. M. d'Houdetot prit de l'humeur de cette exactitude, et fut plus sensible encore aux regrets que toutes les classes exprimaient hautement du déplacement de M. de La Tour du Pin. Il chercha un prétexte pour retourner à Gand et y demeurer jusqu'après notre départ, fixé au 2 avril. Ma fille devait se marier le 1er[201]. Mon mari pouvait dire, comme Guzman[202]:

J'étais maître en ces lieux, seul j'y commande encore.

Il fit donc venir le chef de la police, M. Malaise, et l'engagea à empêcher qu'il n'y eût quelque manifestation trop prononcée de la part du peuple lors du mariage de notre fille. Le maire, le duc d'Ursel, fixa dans le même but une heure avancée de la soirée, 10 heures et demie, pour le mariage à la municipalité. Cela n'empêcha pas le peuple de se porter en foule dans toutes les rues où nous devions passer et à l'Hôtel de Ville, brillamment illuminé. On n'entendait que des phrases de regret et de bienveillance à l'adresse de M. de La Tour du Pin. Lorsque nous revînmes, après le mariage à l'Hôtel de Ville, chez Mme de Trazegnies, nous trouvâmes tous les salons du rez-de-chaussée éclairés, et établie dans la rue, sous les fenêtres, pour nous donner une sérénade, une troupe nombreuse composée de tous les musiciens de la ville. Mon mari fut, comme de raison, fort sensible à ces manifestations de la bienveillance publique.

Le lendemain, ma fille se maria dans la chapelle particulière du duc d'Ursel. Après un beau déjeuner de parents et d'amis, elle partit avec son mari pour Noisy[203], où son beau-père l'avait précédée de quelques heures. Je la conduisis jusqu'à Tirlemont. Ce fut une cruelle séparation. Il fallait cependant que je parusse heureuse!… J'étais bien loin de l'être!… Mon gendre, peu de temps auparavant, avait été nommé sous-préfet du chef-lieu, à Amiens. Nous ne devions donc pas, grâce au ciel, être longtemps loin l'une de l'autre, Charlotte et moi.

Jusqu'ici, je n'ai plus parlé de M. de Chambeau, notre ami et notre compagnon d'infortune pendant notre émigration en Amérique. Il était rentré en possession de quelque peu de la fortune qui devait lui revenir et avait passé à Bruxelles la plus grande partie de ses jours de loisirs. Ses affaires, en effet, l'obligeaient à faire de longs séjours dans le midi de la France. Depuis un an, il occupait à Anvers un emploi temporaire, il est vrai, mais qui lui assurait de l'avancement. Quand il apprit la catastrophe qui nous éloignait si précipitamment de Bruxelles, il arriva aussitôt, connaissant le mauvais état de nos affaires, chez M. de La Tour du Pin et lui dit: «Vous mariez votre fille et vous perdez votre place. J'ai 60.000 francs en valeurs, je vous les apporte. Usez-en comme des vôtres.» Il assista au mariage de Charlotte, dont il était le parrain.

Au moment où j'écris ces lignes, à Pise, au commencement de 1845, je ne sais plus rien de cet excellent homme. Je l'ai revu il y a dix ans à Paris. À cette époque, installé dans une petite maison de campagne à Épinay, il était tout entier subjugué par deux jeunes servantes qui avaient acquis un fâcheux empire sur sa vieillesse. Elles ont pris soin d'empêcher qu'il ne se rapprochât de nous. Notre pauvre ami n'existe probablement plus.