III

Mme de Duras arriva au Bouilh pour y attendre son mari, qui devait venir la prendre pour la mener à Duras, chef-lieu de sa famille, situé entre Bordeaux et Agen. Ils venaient d'acheter Ussé[145], où Mme de Kersaint, mère de Mme de Duras, avait colloqué les fonds provenant de la vente de son habitation à la Martinique. La duchesse de Duras, mère d'Amédée, y avait ajouté 400.000 francs de ses propres biens. Cette belle habitation leur coûta 800.000 francs. C'était un excellent marché.

Lorsque je revis Claire, que j'avais laissée à Teddington en proie à une passion malheureuse pour son mari, je la retrouvai tout autre. Elle était devenue un des coryphées de la société antibonapartiste du Faubourg Saint-Germain. Ne pouvant se distinguer par la beauté du visage, elle avait eu le bon sens de renoncer à y prétendre. Elle visa à briller par l'esprit, chose qui lui était facile, car elle en avait beaucoup, et par la capacité, qualité indispensable pour occuper la première place dans la société où elle vivait à Paris. Il est nécessaire de trancher sur tout, sans quoi on est écrasé: en termes de marine, il faut faire feu supérieur. Son caractère naturellement présomptueux et dominateur la préparait pardessus tout à jouer un tel rôle. J'ignore si elle a jamais écouté le langage d'une coquetterie un peu caractérisée, mais je serais assez portée à le croire. Pendant son séjour au Bouilh, elle avait engagé une correspondance très vive avec M. d'Angosse, dans le but de le consoler de la mort de sa femme, Mlle de Châlons. Les lettres qu'elle recevait de lui, dont elle me montra quelques-unes, me parurent celles d'un homme tout disposé à être consolé. Le lui ayant dit, elle me jugea prude et même un peu provinciale. Je crois qu'en retournant à Paris elle trouva M. d'Angosse revêtu de l'habit rouge de chambellan[146]. Comme tant d'autres, il l'avait pris par prudence. L'Empereur disait: «Je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s'y sont tous précipités.» Ce propos ne peut paraître insolent, puisqu'il était juste et fondé.

Pendant deux mois, les petites de Duras restèrent au Bouilh sans leur mère, qui alla s'occuper de ses affaires avec son mari. Je les aimais comme mes enfants, et elles ont conservé un bon souvenir de ce temps de leur jeunesse, comme elles me l'ont souvent répété depuis. Leur amitié pour mes chères filles, Charlotte et Cécile, a pris naissance alors pour ne cesser qu'à la mort de ces deux gloires de ma vie. L'une et l'autre m'ont conservé des sentiments filiaux dont j'ai reçu le témoignage toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Puissent-elles trouver ici l'expression de ma vive et tendre reconnaissance!

En 1805, j'allai avec Élisa—Mlle de Lally—passer quelque temps à Bordeaux. Un jour, à la messe, Élisa fut remarquée par un jeune homme, le plus distingué de Bordeaux par la naissance, la figure et la fortune: M. Henri d'Aux. Très petite de taille, la tête ornée de superbes cheveux noirs, elle avait un teint éblouissant, d'une fraîcheur de rose, et les plus beaux yeux du monde. Notre ami Brouquens, après des catastrophes de fortune causées par la chute de la compagnie des vivres de l'armée, était revenu s'installer à Bordeaux pour un temps indéfini. Il apprit, par des amis, que M. Henri d'Aux avait parlé à certains de ses camarades de la jeune personne élevée par Mme de La Tour du Pin en termes élogieux. Aucune des demoiselles de Bordeaux, aurait-il déclaré, n'avait ce maintien convenable et décent. Il prit des informations sur nous, sur notre manière de vivre, sur nos moeurs, etc.

Mon mari, qu'on avait nommé président du canton, sans qu'il l'eût sollicité, s'était rendu à Paris pour le couronnement. Je lui écrivis les propos que l'on m'avait rapportés et il en parla à M. de Lally. Celui-ci s'occupait alors de poursuivre le payement d'une assez grosse somme dont il avait obtenu le remboursement, et que l'État lui devait depuis la réhabilitation de la mémoire de son père et la cassation de son arrêt de mort, c'est-à-dire depuis trois ans avant la Révolution. La dette de l'État avait été reconnue valable par le Conseil d'État. Mais, réduite des deux tiers comme tous les fonds, elle ne s'élevait plus qu'à la somme de 100.000 francs. Napoléon, qui désirait rallier M. de Lally à son gouvernement, voulut que sa réclamation eût un plein succès. M. de Lally, quand mon mari lui fit part du contenu de ma lettre, déclara sans hésiter que, s'il touchait cette somme, il la donnerait à sa fille le jour de son mariage. Il tint parole. Nous arrangeâmes d'aller passer le carnaval à Bordeaux pour procurer à M. d'Aux l'occasion de voir Élisa à des bals de la bonne compagnie, qui se donnaient dans les salons de l'ancienne Intendance.

Dans ce même temps, j'eus le cruel chagrin de perdre notre chère bonne Marguerite, que j'aimais comme ma mère. J'en ressentis une vive douleur. Elle conserva sa connaissance jusqu'au dernier moment, et ce fut pour me faire les plus tendres adieux. Ce triste événement causa à Humbert et à Charlotte une véritable peine, et je fus très touchée de leur sensibilité dans cette occasion. L'excellente fille les avait comblés de soins.

IV

Mon mari avait vu à Paris plusieurs personnes de ses connaissances de jadis, et qui toutes alors étaient dans le gouvernement, entre autres M. Maret, depuis duc de Bassano. Elles le pressèrent de tenter quelques démarches pour obtenir un emploi. Sans s'y refuser précisément, il répondit que, si l'Empereur avait envie de le prendre, il saurait bien où le trouver, que le rôle de solliciteur ne lui convenait pas, etc. M. de Talleyrand ne comprenait les répugnances d'aucun genre, mais il sentait pourtant, par son esprit plutôt que par son coeur, qu'il y avait une sorte de distinction à ne pas se mêler à la foule des solliciteurs. Il se contenta de dire, en levant les épaules: «Cela viendra.» Et puis, il n'y pensa plus.

M. de La Tour du Pin revint au Bouilh. Il avait vu M. Malouet, qui venait d'être nommé préfet maritime à Anvers pour y établir le grand chantier de construction auquel il donna une si prodigieuse impulsion. Ces messieurs s'étaient entendus pour qu'Humbert, lorsqu'il aurait dix-sept ans, fût placé dans les bureaux de M. Malouet. L'institution des auditeurs au Conseil d'État n'existait pas encore. On commençait cependant à en parler, et nous fûmes d'avis qu'il serait très utile à un jeune homme qui se destinait aux affaires de travailler pendant un certain temps sous les yeux d'un homme aussi éclairé et aussi habile que l'était M. Malouet. Comme il avait beaucoup d'amitié pour nous, nous pouvions lui confier notre fils en toute sécurité. La pensée de cette séparation, toutefois, pesait cruellement sur mon coeur.

Mon mari revint de Paris, et peu après je m'aperçus, mon cher fils[147], que j'étais grosse de vous. L'année précédente, j'avais fait une fausse couche. Je résolus, pour éviter un nouvel accident, de ne pas faire d'exercice violent pendant tout le temps de ma grossesse, au cours de laquelle je fus toujours plus ou moins souffrante. Mme de Maurville, Élisa, ma tante, M. de Lally se rendirent à Tesson. Je restai au Bouilh avec mes filles. Par une sorte de pressentiment que, de tous mes chers enfants, vous seriez le seul à me fermer les yeux, jamais je ne me soignai autant que pendant cette grossesse.

Le 18 octobre 1806, comme je m'habillais le matin, j'aperçus mon bon docteur Dupouy, établi au Bouilh depuis quelques jours, qui passait sur la terrasse. Je lui demandai en riant d'où il venait si matin. Il me répondit qu'on était venu le chercher pour constater le décès d'une de nos voisines, morte subitement en sortant de son lit. Je connaissais beaucoup cette personne, avec laquelle j'avais précisément causé longtemps la veille. Cet événement me bouleversa au point que je fus prise à l'instant même de douleurs qui vous amenèrent au monde pour le bonheur de mes vieux ans.

Je ne me remis que lentement des suites de mes couches, ayant été atteinte de la fièvre double tierce, pendant laquelle je ne cessai pourtant pas de nourrir.

Nous n'avions pas perdu de vue l'affaire importante du mariage d'Élisa. Sous le prétexte de faire vacciner le nouveau-né, nous allâmes, vers Noël, passer six semaines à Bordeaux, chez notre excellent Brouquens. Cet incomparable ami était parvenu à mettre dans nos intérêts M. de Marbotin de Couteneuil, ancien conseiller au Parlement, le propre oncle de M. d'Aux. Sa femme était soeur de la mère de M. d'Aux. Le jeune homme, après la mort de sa mère, survenue depuis longtemps déjà, avait voué à sa tante une véritable affection filiale. M. de Couteneuil désirait rentrer dans la judicature. M. de Lally passait pour avoir du crédit. Ce fut une raison de plus pour engager M. de Couteneuil à travailler au mariage de son neveu. D'ailleurs, orgueil à part, nous jouissions d'une assez grande considération à Bordeaux pour qu'une personne admise dans notre vie de famille depuis cinq ans en reçut une sorte de relief.

Les jeunes gens se retrouvèrent dans plusieurs bals. Élisa, qui dansait à ravir—dans ce temps on ne valsait pas, et la danse était un art—y brilla de tout son éclat. Ils se revirent dans des promenades, puis à des offices à l'église, où l'on était toujours sûr de rencontrer M. d'Aux. Enfin un jour Mme de Couteneuil se présenta chez moi officiellement pour me demander la main de ma jeune personne pour son neveu. Je lui répondis, en bonne et ancienne diplomate, que j'ignorais les projets de M. de Lally sur sa fille, mais que M. de La Tour du Pin irait lui faire part au Bouilh, où il se trouvait, de la proposition qu'on me transmettait.

Il y alla, en effet, et revint le lendemain avec M. de Lally. Tout fut bientôt arrangé. Puis suivirent les compliments, les dîners, les soirées. Nous reçûmes la visite du vieux père d'Aux. C'était un gentilhomme de la vieille roche, sans le moindre vestige d'esprit ni d'instruction. On racontait qu'il avait fait mourir sa femme d'ennui. Cela ne l'empêchait pas de posséder 60.000 francs de rente et plus.

À la signature du contrat, M. de Lally compta à M. d'Aux, comme il s'y était engagé, cent sacs de 1.000 francs, représentant la dot de sa fille. C'est la seule fois de ma vie que j'ai vu tant d'argent réuni.

La noce se fit au Bouilh, le 1er avril 1807. Il n'y avait encore de fleurs que des petites marguerites doubles, roses et blanches. Mme de Maurville, Charlotte et moi, nous fîmes un charmant surtout pour le dîner: le fond était de mousse, avec les noms d'Henri et d'Élisa écrits en fleurs.

Tous ces préliminaires et le mariage lui-même m'avaient fort dérangée et sortie de mes habitudes tranquilles et régulières. Je fus bien aise de les reprendre pour jouir des derniers mois que mon fils devait encore passer avec nous. Ma tante retourna à Paris. M. de Lally s'en fut aussi. Je demeurai seule avec Mme de Maurville. Elle eut le bonheur de recevoir la visite de son fils pendant un court congé qu'on lui accorda avant de rejoindre son régiment qui allait en Espagne. Ce bon et aimable jeune homme était entré, comme je l'ai déjà dit, six ans auparavant comme simple chasseur dans le 22e de chasseurs à cheval. Il était maintenant lieutenant et avait la croix. Chaque grade, il l'avait conquis par des actions d'éclat, et avait mérité la dernière distinction pour un fait de la plus grande audace au cours de la dernière campagne. Il séduisait autant par le charme de la figure que par l'agrément du caractère. Quand il partit, sa pauvre mère ne croyait certes pas l'embrasser pour la dernière fois! Pour moi, j'en avais le pressentiment, hélas! par trop justifié. Un an après, il fut massacré dans un village, en Espagne, où il entra quarante pas en avant de sa troupe. Pauvre Alexandre!

CHAPITRE XI

I. Humbert part pour Anvers.—Douleur de la séparation.—Ennuis causés pour le logement des officiers et des soldats au Bouilh.—Derniers adieux d'Alfred de Lameth.—Sa mort et la vengeance de son assassinat.—II. Voyage de l'Empereur à Bordeaux.—Son passage de la Dordogne, à Cubzac.—Mme de La Tour du Pin appelée à Bordeaux auprès de l'Impératrice.—Le cercle.—Présentation à l'Empereur.—Mme de Montesquieu s'embrouille.—L'embarras d'un chambellan.—Dans le salon de l'Impératrice.—Son entourage.—La règle stricte de ses journées tracée par l'Empereur.—Un madrigal.—Inquiétudes de Joséphine à propos des bruits qui courent sur son divorce.—Un billet de l'Empereur.—Départ de l'Impératrice.—III. Retour au Bouilh.—M. de La Tour du Pin nommé préfet du département de la Dyle, à Bruxelles.—Mme de La Tour du Pin, dame d'honneur de la reine d'Espagne.—Présentation à la reine.—Le prince de la Paix.—Le concert et la partie du roi.—Départ des souverains espagnols.

I

Vers la fin de l'été, ou, pour mieux dire, en termes d'agriculture, tout de suite après vendanges, il fallut me séparer de mon cher fils[148] pour la première fois. Ah! que cette séparation me fut cruelle! Combien j'eus besoin de toute ma raison, de ma soumission aux volontés de Dieu pour la supporter. Il partit avec son père, qui le conduisit jusqu'à Paris. Quel déchirement en l'embrassant pour une absence d'une durée indéterminée! La douleur de sa soeur aînée[149] fut également très vive. Charlotte avait alors onze ans. Elle était si avancée pour son âge, si raisonnable, que son frère ne la considérait plus comme une enfant. Elle perdait un compagnon de ses études et de ses jeux, un véritable ami. Avec le partant s'en allait la joie de notre intérieur. Quand, un mois plus tard, M. de La Tour en Pin revint sans son fils, notre douleur se raviva.

Le Bouilh était accablé de logements de gens de guerre. Toute l'armée en route pour l'Espagne passait à Saint-André-de-Cubzac. Nous avions souvent à héberger des officiers, chose fort importune, surtout quand j'étais seule, à cause de la nécessité de les recevoir à dîner et dans le salon. Il m'arriva à ce propos une petite aventure pendant l'absence de mon mari, dont je me tirai à mon avantage, mais après laquelle je demandai à loger à l'avenir le double de soldats ou de cavaliers, et pas d'officiers.

On avait envoyé au Bouilh deux officiers, dont un déjà assez âgé. Ce dernier, lorsqu'il vit notre beau château et la jolie chambre où on le logeait, entra dans une de ces fureurs démagogiques digne des plus beaux temps de la Convention. Elle était telle que, me rencontrant dans un corridor, il m'apostropha en jurant, et s'écria «qu'il savait qu'on avait coupé la tête à l'ancien maître de la maison, qu'il aurait souhaité qu'on en fît autant à tous les nobles possesseurs d'aussi belles demeures et qu'il se réjouirait si on mettait le feu au château». À sa mine, je jugeai qu'il était homme à mettre la menace à exécution. Aussi lui répondis-je avec le plus grand sang-froid: «Monsieur, je vous préviens que je vais porter plainte.»

Sur ce, j'écrivis le plus poliment du monde au colonel, logé à Saint-André, pour l'informer des propos tenus par le capitaine, dont j'avais demandé le nom. Une demi-heure après, le colonel intimait au forcené l'ordre de revenir et de se rendre aux arrêts forcés.

À dater de ce jour, on ne nous envoya plus d'officiers. Nous eûmes bien encore quelques tapageurs, mais qui faisaient le train chez le maître valet.

Un soir, une douzaine de ces furibonds étaient abrités dans les écuries. Tout à coup un tapage effroyable se fit entendre dans le vestibule. Nous étions à table. Nous nous levâmes. Le colonel dînait avec nous. C'était Philippe de Ségur[150]. Son apparition, quand ils distinguèrent au milieu de nous leur chef, fut le quos ego…[151]. Jamais on n'a vu des figures si consternées que celles de ces terribles soldats. Ils disparurent dans le grenier à foin, et lorsqu'on se mit à leur recherche, le dîner terminé, ils étaient devenus invisibles.

Un jour de grande fête, j'assistais à la messe à Bordeaux. À un moment donné, j'avais remarqué que, pour une cause quelconque, l'attention de toute la congrégation était attirée vers le fond de la chapelle dans laquelle je me trouvais. Comme je me levais pour sortir, j'aperçus un superbe officier, enveloppé dans un ample manteau blanc, drapé avec grâce et qui, relevé sur le bras qui soutenait le sabre, laissait entrevoir un pantalon amaranthe à la mamelouk. Il se mêla à la foule pour quitter l'église et prit ensuite le chemin de la maison de M. de Brouquens. Il y entra, et comme je le suivais dans la cour, il se retourna et s'écria: «Ah! c'est donc ma tante!» Puis il me sauta au cou.

C'était mon neveu, Alfred de Lameth. Qu'il était beau! On eût dit l'Apollon du Belvédère en uniforme d'aide de camp de Murat! Le pauvre garçon aussi me fit ses derniers adieux. Il avait de tristes pressentiments, car, après avoir causé avec moi pendant deux heures de toutes ses folies de jeunesse, dont il commençait à se lasser, de la guerre où il n'avait pas encore reçu, disait-il, une égratignure, il exprima le désir de me laisser quelque souvenir de lui. En même temps, ouvrant son écritoire, il me donna ce couteau à manche de nacre qu'on a toujours pu voir sur ma table. Puis il m'embrassa tendrement à plusieurs reprises, et comme mes veux se remplissaient de larmes, il me dit: «Oui, chère tante, c'est pour la dernière fois!» L'infortuné garçon fut misérablement assassiné au milieu du quartier général du maréchal Soult, en Espagne, en traversant un petit village pour aller déjeuner chez le maréchal. On ne put découvrir le meurtrier. À titre de représailles, on livra le village à la fureur des soldats, qui en firent une sanglante et brûlante hécatombe.

II

Les affaires d'Espagne occupaient beaucoup à Bordeaux, où quelques réfugiés de ce pays étaient déjà arrivés. Ma tante nous écrivit de Paris que l'Empereur devait se rendre en Espagne, accompagné peut-être par l'Impératrice Joséphine, et que M. de Bassano ferait partie de leur suite. Elle conseillait à son neveu d'aller faire sa cour à l'Empereur, et de voir M. de Bassano, qui lui portait de l'intérêt. M. de La Tour du Pin reçut cette lettre au moment où il partait à cheval pour Tesson. Une affaire de lettre de change réclamait absolument sa présence là-bas. «Je ne serai que deux jours, dit-il, j'ai bien le temps d'y aller,» et il partit. Le lendemain arrivait à la poste l'ordre de préparer les chevaux pour l'Empereur. Cela me désespéra, mais je n'en fus pas moins empressée de voir cet homme extraordinaire.

Mme de Maurville, ma fille Charlotte et moi, nous allâmes à Cubzac, résolues de n'en pas revenir que nous n'eussions vu Napoléon. Nous demandâmes asile à Ribet, le grand commissionnaire du roulage, que nous connaissions, et nous nous installâmes dans une chambre donnant sur le port. Le brigantin destiné au passage de la Dordogne se trouvait déjà là avec ses matelots à leur poste. Toute la population du pays bordait la route. Les paysans, tout en maudissant l'homme qui leur enlevait leurs enfants pour les envoyer à la guerre, voulaient quand même le voir. C'était une folie, une ivresse. Un premier courrier arriva. On voulut le questionner. Le général Drouet d'Erlon, commandant du département, lui demanda quand l'Empereur arriverait. Cet homme était tellement fatigué qu'on ne put en tirer pour toute réponse que le mot: «Passons.» Son bidet sellé, il l'accompagna dans le bateau, puis tomba comme mort au fond de l'embarcation, d'où on le tira pour le remettre à cheval de l'autre côté de la rivière.

Notre impatience devenait fiévreuse depuis le passage du courrier. Pour moi, j'étais absorbée par la fatalité qui retenait mon mari loin du lieu où l'appelaient ses fonctions. La municipalité de Cubzac était présente, et lui, président du canton, dont la place était là, se trouvait absent. C'était une occasion perdue qui ne se représenterait pas. J'en éprouvai une excessive contrariété. Enfin, après une attente qui dura la journée entière, vers le soir, une première voiture arriva, et peu après une berline à huit chevaux, escortée par un piquet de chasseurs, s'arrêta sous la fenêtre où nous nous trouvions. L'Empereur en descendit, revêtu de l'uniforme de chasseur de la garde. Deux chambellans, dont l'un était M. de Barral, et un aide de camp l'accompagnaient. Le maire lui débita un compliment. Il l'écouta avec un air de grand ennui, puis descendit dans le brigantin qui s'éloigna aussitôt.

À cela se borna notre vue du grand homme. Nous retournâmes au Bouilh toutes trois, fatiguées et de mauvaise humeur.

Mon mari arriva le lendemain. Je lui donnai le temps de déjeuner seulement, et le forçai de partir pour Bordeaux, où l'on attendait l'Impératrice le jour suivant. Dès son arrivée, il alla voir M. Maret, qui professait à son égard beaucoup d'amitié et d'intérêt. Il le trouva aimable et obligeant. Mais quel fut son étonnement lorsque celui-ci lui dit: «Vous avez éprouvé beaucoup de contrariété de la nécessité d'aller à Tesson, précisément quand l'Empereur passait chez vous, et vous avez mis une grande diligence à revenir.»—«Vous avez donc vu Brouquens,» répliqua M. de La Tour du Pin.—«Non.»—Mais alors, comment savez-vous cela?»—«C'est l'Empereur qui me l'a dit.» Vous sentez si mon mari fut surpris. «Mme de La Tour du Pin doit venir à Bordeaux,» ajouta M. Maret; «elle restera ici pendant le temps du séjour de l'Impératrice. Il y aura cercle demain; l'Empereur veut qu'elle y soit.»

Mon mari m'envoya une voiture aussitôt, car il n'y avait pas à hésiter. J'avais quelques robes à Bordeaux, faites au moment où je menais Élisa dans les bals et aux soirées données à l'occasion de son mariage. Mais parmi elles il n'y en avait pas de noire, et la cour était en deuil. Le cercle était à huit heures et il en était cinq. Heureusement, j'avisai une jolie robe de satin gris. J'y mis quelques ornements noirs, un bon coiffeur arrangea des rubans noirs dans mes cheveux, et cela me sembla aller fort bien pour une femme de trente-huit ans qui, soit dit sans vanité, n'avait pas l'air d'en avoir trente. On se réunit dans la grande salle à manger du palais. Je ne connaissais presque personne à Bordeaux, excepté Mme de Couteneuil et Mme de Saluces qui précisément étaient absentes. Soixante à quatre-vingts femmes se trouvaient là réunies. On nous rangea selon une liste lue à haute voix par un chambellan, M. de Béarn. Il répéta que personne ne devait se déplacer sous aucun prétexte, sans quoi il ne retrouverait plus les noms pour les appliquer aux personnes, et nous recommanda de nous bien aligner. Cette manoeuvre quasi militaire était à peine achevée, qu'on annonça à haute voix: «l'Empereur!», ce qui me fit battre le coeur. Il commença par un bout et adressait la parole à chaque dame. Comme il s'approchait de l'endroit où je me tenais, le chambellan lui dit un mot à l'oreille. Il fixa les yeux sur moi en souriant de la manière la plus gracieuse, et, mon tour venu, il me dit en riant, sur un ton familier, en me regardant de la tête aux pieds: «Mais vous n'êtes donc pas du tout affligée de la mort du roi de Danemark?» Je répondis: «Pas assez, Sire, pour sacrifier le bonheur d'être présentée à Votre Majesté. Je n'avais pas de robe noire.»—«Oh! voilà une excellente raison, répliqua-t-il, et puis vous étiez à la campagne!» S'adressant ensuite à la femme à côté de moi: «Votre nom, Madame?» Elle balbutia. Il ne comprit pas. Je dis: «Montesquieu.»—«Ah! vraiment, s'écria-t-il; c'est un beau nom à porter. J'ai été ce matin à La Brède voir le cabinet de Montesquieu.» La pauvre femme reprit, croyant avoir trouvé une belle inspiration: «C'était un bon citoyen.» Ce mot de citoyen fit bondir l'Empereur. Il lança à Mme de Montesquieu, de ses yeux d'aigle, un regard qui aurait pu la terrifier si elle l'avait compris, et répondit très brusquement: «Mais non, c'était un grand homme.» Puis, levant les épaules, il me regarda comme voulant dire: «Que cette femme est bête!»

L'Impératrice passait à quelque distance de l'Empereur, et on lui nommait les femmes dans le même ordre. Mais, avant qu'elle arrivât à ma hauteur, un valet de chambre vint me demander de passer dans le salon pour y attendre Sa Majesté. L'infortuné chambellan ne trouvant plus alors à la place qu'elle occupait sa Mme de La Tour du Pin, fit des barbouillages sans fin qui prêtèrent à la plaisanterie pendant toute la soirée.

Lorsque l'Impératrice entra dans le salon, elle se montra extrêmement aimable pour moi et pour mon mari, qu'elle avait également fait appeler. Elle exprima le désir de me voir tous les soirs pendant son séjour à Bordeaux et se mit à jouer au trictrac avec M. de La Tour du Pin. On servit du thé et des glaces. J'espérais toujours revoir l'Empereur. La déception fut cruelle quand j'appris que, sur l'arrivée d'un courrier de Bayonne, il avait aussitôt quitté Bordeaux pour s'y rendre.

L'Impératrice était accompagnée de deux dames du Palais, Mme de Bassano et une autre dame dont je ne puis retrouver le nom: de sa charmante lectrice, devenue depuis la belle Mme Sourdeau, dont l'empereur Alexandre fut amoureux; du vieux général Ordener, de M. de Béarn, etc.

L'empereur, quoique ayant, comme on dit vulgairement, sur les bras toute l'Espagne et toute l'Europe, avait pris le temps de dicter l'ordre des journées de l'Impératrice dans le plus minutieux détail et prévu jusqu'à la toilette qu'elle devait porter. Elle n'aurait ni voulu ni pu en déranger la moindre particularité, à moins d'être malade au lit. J'appris par Mme Maret que l'Empereur avait ordonné que nous viendrions, mon mari et moi, tous les jours passer la soirée, ce que nous fîmes.

On s'amusa beaucoup de l'improvisation d'un galant garde national de la grand'garde, qui avait écrit sur la baraque dressée dans la cour pour le poste:

     Vénus ou Madame Maret,
     C'est bonnet blanc ou blanc bonnet.

Ce distique gascon eut un grand succès.

Cependant la pauvre Impératrice commençait à s'inquiéter cruellement des bruits de divorce qui circulaient déjà. Elle en parla à M. de La Tour du Pin, qui la rassura de son mieux. Il s'efforça ensuite d'arrêter les confidences que l'imprudente et légère Joséphine semblait disposée à lui faire et dont il ne paraissait pas prudent de se charger. Elle en voulait beaucoup à M. de Talleyrand, qu'elle accusait de pousser l'Empereur au divorce. Personne ne s'en trouvait plus persuadé que mon mari, car il lui en avait parlé plusieurs fois pendant son dernier voyage à Paris, mais il se garda bien de dévoiler la chose à Joséphine. Accoutumée à l'adulation des uns, à la fausseté des autres, elle trouvait une grande douceur à causer avec M. de La Tour du Pin et à lui ouvrir son coeur sur un sujet qu'elle n'avait osé aborder avec aucune des personnes de son entourage. Elle mourait d'envie de partir pour Bayonne et demandait tous les jours à Ordener: «Quand partons-nous?» À quoi il répondait avec son accent allemand: «En férité, che né sais pas encore.»

Un soir, j'étais assise à côté de l'Impératrice, auprès de la table à thé. Elle reçut un billet de l'Empereur, de quelques lignes, et se penchant vers moi elle me dit tout bas: «Il écrit comme un chat. Je ne puis pas lire cette dernière phrase.» En même temps, elle me tendit le billet en mettant furtivement un doigt sur ses lèvres en signe de mystère. Je n'eus que le temps de lire des tu et des toi, puis la dernière phrase ainsi conçue: «J'ai ici le père et le fils; cela me donne bien de l'embarras.» Depuis, ce billet a été cité, dans une note, mais fort amplifié. Il était de cinq à six lignes, écrit en travers d'une feuille de papier déchiré et plié en deux. Si on me le montrait, je le reconnaîtrais.

Après le thé, le général Ordener s'approcha de l'Impératrice et lui dit: «Votre Majesté partira demain à midi.» Cet oracle prononcé réjouit tout le monde. Le séjour à Bordeaux avait été une cause de dépense pour moi, qui avais dû, depuis dix jours, être parée chaque soir. Je mourais d'envie de revoir mes enfants. Élisa nourrissait son fils et n'était pas venue, à son grand regret, chez l'Impératrice. Elle avait assisté seulement au cercle, où on lui fit un accueil très flatteur. Son mari s'était mis de la garde d'honneur à cheval, dont faisaient partie tous les jeunes gens distingués de Bordeaux.

III

Nous retournâmes donc au Bouilh, et, malgré la bonne réception des hauts personnages que nous avions vus à Bordeaux, nous n'entretenions que peu ou point d'espérances pour l'avenir. Comment croire, en effet, qu'un homme éloigné de toute intrigue, inconnu pour ainsi dire du pouvoir, puisqu'il n'avait été mêlé à rien de ce qui s'était passé depuis des années, vivant retiré dans son château, en une retraite d'autant plus profonde qu'il était à peu près sans fortune, eût attiré le regard de l'aigle maître des destinées de la France.

M. de La Tour du Pin était resté à Bordeaux pour terminer quelques affaires, et je me trouvais assise auprès de ma lampe, en tête à tête avec une pauvre cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin, que nous accueillions par bonté. À ce moment—9 heures du soir sonnaient—un paysan envoyé exprès de Bordeaux arriva à cette heure indue avec un billet de mon mari, sur lequel étaient tracés ces simples mots: «Je suis préfet de Bruxelles… de Bruxelles à dix lieues d'Anvers!» J'avoue que j'eus un grand mouvement de joie, dans laquelle la pensée de revoir mon fils me touchait surtout.

M. Maret ignorait la vacance de cette préfecture. Le travail du ministre de l'intérieur arriva à Bayonne, tout comme s'il eût été présenté aux Tuileries ou à Saint-Cloud, car rien n'était jamais dérangé dans les habitudes de l'Empereur. Il bouleversait la monarchie espagnole, il envoyait en prison et en exil ses deux rois, père et fils. Cela lui donnait bien de l'embarras, comme je l'avais lu écrit de sa propre main, mais malgré tout, quand le travail d'un ministre arrivait, il lisait, rectifiait, changeait les nominations. Préfecture de la Dyle: un nom était proposé pour ce poste. Il prend la plume, le raie, et écrit au-dessus: La Tour du Pin. Voilà ce que nous apprit par la suite M. Maret, qui ne soulevait jamais une objection, mais ne faisait aussi jamais une proposition. C'était une très honnête machine.

Mon fils se trouvait à Anvers, assis à son bureau de secrétaire de M. Malouet, lorsqu'il aperçut celui-ci traverser la cour en courant. Or, jamais on n'avait vu M. Malouet, le plus grave des hommes, hâter le pas pour quoi que ce fût. Il entra en criant: «Votre père est préfet de Bruxelles!» Cher Humbert, combien sa joie fut grande!

[152] J'ai négligé d'écrire une particularité que je rapporterai ici. Je trouve, mon cher fils[153] qu'il est déjà assez singulier qu'ayant six mois accomplis de ma soixante-quatorzième année, j'aie conservé un aussi fidèle souvenir de toutes les choses qui me sont arrivées! Cependant l'une d'elles m'avait totalement passé de l'esprit. La voici:

Quelques jours avant le départ de M. de La Tour du Pin du Bouilh pour se rendre à Bruxelles, je reçus un courrier, en grande hâte, de notre ami Brouquens, qui m'annonçait l'envoi d'une voiture à Cubzac. Il m'informait en même temps que le roi Charles IV d'Espagne et son indigne femme[154] arrivaient à Bordeaux, au palais, et que l'Empereur avait ordonné que je servirais de dame d'honneur à la reine pendant son séjour à Bordeaux, qui serait de trois ou quatre jours. Heureusement tous mes vêtements de cérémonie se trouvaient encore chez Brouquens. Mon paquet fut donc bientôt fait. Mon mari m'accompagna, et nous partîmes. Aussitôt à Bordeaux, je m'habillai à la hâte et me rendis au palais, où Leurs Majestés espagnoles venaient d'arriver. En entrant dans le salon de service, je trouvai des gens de connaissance, et le cri: «Venez donc, nous vous attendons pour dîner!» me fut très agréable, car je n'avais pris qu'une tasse de thé en partant du Bouilh.

Le roi et la reine s'était retirés dans leur intérieur avec le prince de la Paix. Je trouvai là M. d'Audenarde et M. Dumanoir, l'un écuyer, l'autre chambellan de l'Empereur; le général Reille, M. Iyequerdo, un chapelain, et deux ou trois autres Espagnols, dont j'ai ignoré les noms, qui ne parlaient pas français. Nous nous mîmes à table. Ces messieurs me dirent que deux autres dames d'honneur avaient été nommées—Mme d'Aux (Élisa) et Mme de Piis—et que j'étais chargée de les avertir d'avoir à se rendre au palais le lendemain à midi. On m'informa, en outre, que Leurs Majestés recevraient les autorités le matin et les dames le soir. M. Dumanoir ajouta que personnellement je devais me trouver au palais à 11 heures pour être présentée à la reine, et que moi-même je présenterais ensuite les deux autres dames d'honneur désignées pour être de service auprès de la souveraine.

Pendant le repas, ces messieurs furent très empressés auprès de leur nouvelle camarade. Ils ne cessaient de répéter qu'ils m'emmèneraient jusqu'à Fontainebleau—menace que je pris fort au sérieux, en m'en défendant, et eux de dire: «Cependant, si l'Empereur le voulait, il faudrait bien marcher!»—Après le dîner, nous tâchâmes de trouver le moyen d'amuser le roi pendant les deux soirées qu'il passerait à Bordeaux, chose d'autant plus difficile qu'il ne voulait pas ou ne pouvait pas aller au théâtre, où l'on craignait l'effet que sa présence produirait. Je me souvins d'avoir entendu dire en Espagne qu'il aimait la musique avec passion, et que chaque soir il faisait sa partie dans un quatuor où il jouait ou croyait jouer l'alto. Nous résolûmes donc d'organiser un petit concert instrumental. On chargea de ce soin le préfet, M. Fauchet, qui, soit dit en passant, était de fort mauvaise humeur parce que sa femme n'avait pas été nommée auprès de la reine. Je n'y pouvais rien. Cette faveur m'avait même fort dérangée.

Une fois rentrée chez moi, il me revint encore dans la pensée qu'à Madrid on prétendait que, lorsque le roi faisait de la musique, il y avait toujours à côté de lui un musicien habitué à faire sa partie. En réalité, le substitut exécutait le passage, en donnant au roi l'illusion que c'était lui qui jouait. Je me promis d'user de la même supercherie, sans cependant la divulguer, par respect pour la Majesté royale déjà si éprouvée.

Le lendemain, à 11 heures, je me trouvai au palais, et M. Dumanoir demanda à entrer chez la reine pour me présenter. Se tournant vers moi, avant d'ouvrir la porte, il me dit: «N'allez pas rire!» Cela m'en donna envie, et, en vérité, il y avait de quoi, car je vis le spectacle le plus surprenant et le plus inattendu.

La reine d'Espagne se tenait au milieu de la chambre devant une grande psyché. On la laçait. Elle avait pour tout vêtement une petite jupe de percale très étroite et très courte, et sur la poitrine—la plus sèche, la plus décharnée, la plus noire que l'on pût voir—un mouchoir de gaze. Sur ses cheveux gris était disposée, en guise de coiffure, une guirlande de roses rouges et jaunes. La reine s'avança vers moi, la femme de chambre la laçant toujours, en opérant ces mouvements de corps que l'on fait quand on veut, en termes de toilette, se retirer de son corset. Auprès d'elle se trouvait le roi, accompagné de plusieurs autres hommes que je ne connaissais pas. La reine demanda à M. Dumanoir: «Qui est celle-là?» Il le lui dit. «Quel est son nom?» fit-elle. Il le lui répéta, et la reine adressa alors au roi quelques paroles en espagnol, auxquelles il répondit en disant que j'étais ou que mon nom était très noble. Puis elle acheva sa toilette, tout en racontant que l'Impératrice lui avait donné plusieurs de ses robes, car elle n'avait rien apporté de Madrid. Ce degré d'avilissement me causa une impression pénible. On passa, en effet, à la souveraine une robe de crêpe jaune, doublée de satin de même nuance, que je reconnus pour avoir été portée par l'Impératrice. Toute envie de rire m'avait alors abandonnée; j'étais plutôt prête à pleurer.

Lorsque la reine fut habillée, elle me congédia. J'allai dans le salon, où je trouvai Élisa et Mme de Piis, et nous attendîmes ensemble l'arrivée des autorités, que je devais présenter à Sa Majesté. À ce moment, un gros homme, avec un emplâtre noir sur le front, traversa le salon. Je le reconnus pour le fameux prince de la Paix. Il passa grossièrement devant nous, sans nous saluer, et nous fûmes d'accord pour constater que ni sa figure ni sa tournure ne justifiaient les faveurs que lui attribuait la chronique scandaleuse.

Les salons étant alors remplis, on avertit la reine. Je lui nommai un à un tous les chefs de corps ou d'administration, à commencer par l'archevêque, le seul à qui elle adressa la parole. M. Dumanoir en fit de même pour le roi, qui se montra beaucoup plus gracieux. La tournée finie, on retourna dans le petit salon, où la reine se mit à me parler tout haut, m'exprimant d'abord son inquiétude d'être sans nouvelles de l'arrivée de la Tudo, la maîtresse du prince de la Paix, puis me disant «qu'elle savait que ses deux fils[155] étaient prisonniers…, qu'elle en était bien aise, qu'il ne leur arriverait jamais autant de mal qu'ils en méritaient, que tous deux étaient des monstres et la cause de tous ses malheurs.» Elle criait tout cela d'une voix très forte et sans que le pauvre bonhomme de roi cherchât à la faire taire. J'en frémissais. Enfin, elle nous congédia en disant: «À ce soir.»

Après avoir résisté aux sollicitations de mes compagnons de la cour improvisée, qui me voulaient à dîner, je rentrai chez moi, où je racontai les propos de cette méchante mère à mon mari.

Le soir, il y eut cercle et présentation de beaucoup de femmes que je ne connaissais pas. Mme de Piis me disait leurs noms, que je répétais à la reine. Puis l'on rentra dans le petit salon, où la musique s'établit, le roi criant à tue-tête: «Manuelito!» C'était le nom[156] du prince de la Paix. On donna au roi son violon; il l'accorda lui-même, puis le quatuor commença, le truchement imaginé par moi jouant la partie du roi, dans laquelle se perdait à tous moments le pauvre prince. On passa ensuite des glaces et du chocolat, et nous allâmes nous coucher.

Le lendemain, visite d'un quart d'heure le matin, et même musique le soir. Le jour d'après, à ma grande joie, j'appris le prochain départ des membres de la famille royale espagnole. Le préfet et l'archevêque vinrent prendre congé d'eux. Puis nous montâmes en voiture pour gagner le passage de la rivière, car il n'y avait pas encore de pont. Nous trouvâmes là le brigantin tout prêt, et la traversée effectuée, je pris congé de ces malheureux souverains. L'infortuné roi n'avait pas eu l'air un seul instant de comprendre la tristesse de sa position. Son attitude manquait complètement de dignité et de gravité. Pendant le passage de la rivière, il avait causé tout le temps avec mon domestique, qui se trouvait sur le pont. C'était un bon Allemand, qui ne voulait pas croire que ce fût le roi. Il me disait après: «Mais, Madame, il n'a donc pas de chagrin!»

Voilà l'histoire de mes courtes fonctions à la cour du roi Charles IV et auprès de la reine son horrible femme[157].

CHAPITRE XII

I. Commencement d'une nouvelle vie.—Billet à Mme de Maurville.—Choix judicieux de M. de La Tour du Pin pour la préfecture de Bruxelles.—Les premiers préfets de cette ville: MM. de Pontécoulant et de Chaban.—Une note du poème de la Pitié.—II. Départ du Bouilh. Visite à Ussé.—Mlle Fanny Dillon et le prince Pignatelli.—Un projet de mariage de Mlle Fanny Dillon avec le général Bertrand rencontre des difficultés.—Une mission délicate auprès de l'Impératrice Joséphine.—Chagrin et mort de Mme de Fitz-James.—III. Les femmes des fonctionnaires de Bruxelles.—Mme de Chambarlhac et Mme Betz.—La duchesse douairière d'Arenberg. Ses soupers. Son accueil à M. et Mme de La Tour du Pin.—Étude de la société bruxelloise.—Organisation de la maison.—Le comte de Liedekerke.—IV. Napoléon obtient enfin le consentement de Mlle Fanny Dillon à son mariage avec le général Bertrand.—Huit jours pour se marier.—Intervention opportune de Mme de La Tour du Pin.—Rencontre avec le général Bertrand.—Tous les détails de la célébration du mariage réglés par l'Empereur.—V. Mme de La Tour du Pin est reçue par l'Empereur à Saint-Cloud.—La signature du contrat.—Les Bertrand de Châteauroux.—Le mariage à Saint-Leu.—La parure d'émeraudes de la reine Hortense.

I

Voilà donc une nouvelle vie qui commence! Je vais quitter mon potager, mes poules, mes vaches, mes fleurs, mes occupations régulières et tranquilles, conformes à mes goûts, pour aller mener une tout autre existence. Mais la Providence m'avait douée du désir de toujours chercher à faire pour le mieux dans toutes les situations où j'étais placée. C'est vers 9 heures du soir, comme je l'ai dit, que je reçus, par un messager, le billet de M. de La Tour du Pin m'annonçant sa nomination de préfet à Bruxelles. Toute à mes réflexions, je me sentis bientôt importunée par le bavardage sans portée de ma cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin. Je lui proposai donc d'aller nous coucher. Ce ne fut pas cependant sans avoir écrit à Mme de Maurville pour lui dire que la nomination de mon mari ne changeait rien à nos positions respectives et que j'espérais qu'elle nous accompagnerait à Bruxelles. Elle se trouvait chez des amis à deux lieues. Je donnai ordre qu'on lui portât mon billet à la pointe du jour, désirant ne pas lui laisser le temps de se poser cette triste question: «Que vais-je devenir?» J'aurais pu la laisser au Bouilh, où son ménage ne nous aurait pas été une dépense. Mais pourquoi ne pas la faire participer à la bonne fortune, quand elle avait partagé la mauvaise? D'ailleurs, son tendre attachement devait nous la rendre très utile. Elle était sans aucune instruction, possédait peu d'esprit, mais beaucoup d'observation, ainsi qu'une très grande capacité à démêler les caractères. Son dévouement pour mon mari était entier et elle avait la préoccupation constante de servir ses intérêts. Mes enfants, elle les considérait comme les siens. Grâce à Dieu! je n'ai jamais eu auprès d'eux de gouvernante, mais je savais que je pouvais les laisser avec Mme de Maurville en toute sérénité, quand des devoirs de société, que je tâchais de rendre aussi rares que possible, m'en séparaient momentanément. Je fis plus de réflexions au cours des quelques heures passées à ce moment seule dans ma chambre, qu'en temps habituel je n'en aurais fait pendant six mois. Dans les événements de la vie, ce que l'on n'a pas pensé dans les premières vingt-quatre heures n'est plus que de l'inutilité ou du rabâchage. Quand mon mari arriva le lendemain matin pour déjeuner, il me trouva déjà toute préparée à l'entretenir du changement de notre existence et à lui confier les arrangements et les projets qui, selon moi, devaient en être la conséquence.

Charlotte avait alors onze ans et demi. Très avancée pour son âge, l'envie de tout apprendre la dévorait. Elle se mit à feuilleter tous les dictionnaires géographiques sur la Belgique, à examiner les cartes du pays, et quand son père, qui la connaissait bien, arriva et qu'il la questionna sur le département de la Dyle, elle en savait déjà tous les détails statistiques. Quant à la petite Cécile, déjà bonne musicienne à huit ans, et sachant bien l'italien, sa première question fut de demander si elle aurait un maître de chant à Bruxelles.

Mon mari fit tout de suite les arrangements nécessaires au Bouilh, et mit malheureusement sa confiance dans un homme dont il croyait pouvoir répondre comme de lui-même. On m'abandonna tous les soins de la maison et des emballages.

M. de La Tour du Pin avait reçu l'ordre de se rendre à Paris sans délai, M. de Chaban, son prédécesseur, ayant déjà quitté Bruxelles pour aller organiser les départements de la Toscane, qui venait d'être réunie à l'Empire. Notre ami Brouquens, plus heureux que mon mari lui-même de sa bonne fortune, vint le prendre quelques jours après, et ils s'en furent ensemble à Paris.

La nouvelle de cette nomination avait surpris tous ceux qui sollicitaient depuis longtemps des grâces sans les obtenir. Personne ne voulut croire qu'on fût venu chercher M. de La Tour du Pin à sa charrue, comme Cincinnatus, pour lui donner la plus belle préfecture de France.

Ce choix était pourtant le plus judicieux que la prodigieuse prévision de Napoléon pût faire, et en voici la raison: Bruxelles était une capitale conquise, et aucun effort n'avait encore été tenté pour la rattacher à la nouvelle patrie. Ville de cour et de haute naissance, on ne l'avait jusqu'alors gouvernée que par des instruments obscurs ou méprisables.

M. de Pontécoulant, son premier préfet, était un homme de naissance et de formes aristocratiques assurément. Ancien officier des gardes françaises, sa jeunesse s'était passée à Versailles et à Paris, et il aurait peut-être réussi à Bruxelles sans sa femme, dont j'ai déjà parlé. Elle passait pour lui avoir sauvé la vie pendant la Terreur. Auparavant, elle avait été la maîtresse de Mirabeau, dont Lejai, son mari, était le libraire. On dit qu'elle avait été jolie, ce dont il ne lui restait aucun vestige. Depuis, étant déjà Mme de Pontécoulant, on l'avait vue dans les salons de Barras, ce qui ne constituait pas une recommandation. Emmenée à Bruxelles par son mari, ses antécédents avaient peu attiré la grande et haute société aristocratique qui jadis formait la cour de l'archiduchesse.

Entouré d'intrigants français qui s'étaient jetés sur la Belgique comme sur une proie, M. de Pontécoulant ne se préoccupait guère des soins de l'administration. L'Empereur l'avait rappelé en le nommant au Sénat, et avait envoyé pour le remplacer M. de Chaban. Homme honnête, éclairé, ferme et excellent administrateur, il avait réformé beaucoup d'abus, puni des malversations et destitué leurs auteurs. Tous ses actes avaient été justes et éclairés. Il suffisait de marcher dans ses voies pour bien administrer le pays. Mais il n'avait exercé aucune action sur l'éloignement moral que les hautes classes conservaient pour la domination française. Cette tâche nous incombait, à mon mari et, j'ose le dire, à moi également, puisque la source de toute influence de cette nature se trouvait dans le salon.

M. de Chaban, il est vrai, était marié, mais sa femme, maladive, obscure, choisie, d'après les on-dit, dans les classes peu élevées de la société, ne recevait pas, et personne, par conséquent, ne l'avait jamais vue.

Une sorte de réputation romantique m'avait précédée à Bruxelles. Je la devais à mes aventures en Amérique, ébruitées par une note[158] du poème de la Pitié, de Delille. Cette dame de la cour de Marie-Antoinette, soeur de l'archiduchesse si aimée de tous en Belgique, qui avait été, dans ces pays lointains, traire les vaches et vivre au milieu des bois, se présentait avec quelque chose de piquant qui excitait la curiosité.

II

Après avoir procédé à tous mes arrangements au Bouilh et fait partir par le roulage tout ce que je croyais devoir nous être utile à Bruxelles de façon à diminuer la dépense très grande de l'établissement d'une maison considérable, je partis en poste avec Mme de Maurville, mes filles[159] et mon petit Aymar. Une personne de Bordeaux, M. Meyer, me prêta une voiture que je vendis pour lui à Bruxelles. Nous nous arrêtâmes deux ou trois jours à Ussé pour voir Mme de Duras, à la grande joie de nos filles à l'une et à l'autre. J'admirai ce beau lieu, que ma chère Félicie vient encore d'embellir et que je ne reverrai plus, puis j'arrivai à Paris, où je restai trois ou quatre semaines chez ma tante, alors établie avec M. de Lally dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, qu'elle a vendue depuis.

Mme Dillon était de retour d'Angleterre depuis longtemps. J'allai la voir, car elle avait très bien accueilli M. de La Tour du Pin quand, l'année précédente, il était passé par Paris, avec Humbert. Ma soeur Fanny avait grandi. Elle était alors âgée de vingt-trois ans, et, sans être jolie, avait l'air très distingué. Plusieurs partis s'étaient présentés pour elle, mais, de tous ses prétendants, celui qu'elle avait préféré et qu'elle aurait épousé n'existait plus: c'était le prince Alphonse Pignatelli. Une maladie de poitrine avait emporté cet aimable jeune homme. Il eût souhaité, avant de mourir, épouser Fanny, afin de pouvoir lui laisser sa fortune. Malgré ses instantes pressantes, elle s'y refusa. Les jours de l'infortuné étaient comptés, et elle estima qu'il y aurait de sa part absence de délicatesse envers la famille de M. Pignatelli, en s'unissant à lui, dans ses derniers moments, quoiqu'elle l'aimât beaucoup et qu'elle eût été heureuse, même en le perdant, de porter son nom. Pour moi, cela me désola, car j'aurais préféré que ma soeur s'appelât Pignatelli plutôt que Bertrand.

Et puisque ce nom vulgaire vient au bout de ma plume, c'est le cas de raconter ce qui s'est passé lors du dernier voyage de mon mari à Paris.

L'Empereur avait itérativement témoigné à l'Impératrice et à Fanny elle-même combien il désirait son mariage avec Bertrand[160], amoureux d'elle depuis longtemps. Ma soeur n'y voulait pas consentir et l'Empereur en était contrarié. Quand il connut ses préférences pour Alphonse Pignatelli, il cessa toutefois ses sollicitations. Mais, après la mort du prince, il recommença ses poursuites. Mme Dillon pria M. de La Tour du Pin, précisément à Paris au moment où elle avait promis une réponse définitive, de voir l'Impératrice pour lui faire part du refus formel de ma soeur. La commission était assez délicate. Cependant il s'en chargea. L'Impératrice le reçut dans sa chambre à coucher, dont la profonde alcôve était fermée, dans la journée, par un épais rideau de grosse étoffe très ample, formant comme un mur de damas brodé et maintenu en place par une lourde bordure de crépines d'or. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur un canapé placé contre le rideau. Comme ils étaient en tête à tête, M. de La Tour du Pin fit sans détours à l'Impératrice la commission dont il était chargé, en s'excusant d'apporter une décision contraire aux désirs de l'Empereur. L'Impératrice insistant beaucoup, il exprima dans le cours de la conversation, qui fut assez longue, des sentiments fort aristocratiques qui ne déplurent pas. Enfin, après lui avoir parlé de lui-même, de moi, de nos enfants, de sa fortune, de ses projets, elle le congédia. Mon mari alla aussitôt rendre compte à Mme Dillon de l'entretien qu'il venait d'avoir. Le soir même, chez M. de Talleyrand, celui-ci le prit sous le bras, comme il avait l'habitude quand il voulait causer familièrement dans un coin: «Qu'aviez-vous à faire, dit-il, d'aller refuser le général Bertrand pour votre belle-soeur. Cela vous regardait-il?»—«Mais Fanny l'a voulu, reprit M. de La Tour du Pin, et mon âge me permet de lui servir de père.»—«Enfin, reprit le fin renard, heureusement vous n'avez pas gâté vos affaires avec toute votre aristocratie. On aime cela aux Tuileries maintenant.»—«Qui donc vous a raconté tout cela? demanda mon mari. Vous avez donc vu l'Impératrice?»—«Non pas, répliqua l'autre, mais j'ai vu l'Empereur, qui vous écoutait!» Ce fut peut-être cette conversation entendue derrière un rideau qui fit préfet à Bruxelles M. de La Tour du Pin.

Je trouvai la pauvre Betsy, Mme de Fitz-James[161], à la dernière période de la consomption, à laquelle elle succomba bientôt. Sa délicate et frêle constitution n'avait pu résister au torrent de chagrins dont elle était accablée. Son mari entretenait une maîtresse, avec laquelle on le rencontrait partout, au spectacle, à la promenade, mais jamais on ne le voyait chez la malheureuse femme mourante. Sa mère, Mme Dillon, l'avait recueillie et la logeait. Elle finissait là sa courte et triste vie, emportée par ce que les Anglais appellent a decline[162]. Elle n'avait aucun mal à la poitrine, elle ne souffrait pas. Ses forces, seulement, l'abandonnaient peu à peu. En me voyant, elle me tendit sa petite main décharnée, et, comme je ne pouvais dissimuler mon émotion qui était fort vive, car je l'aimais véritablement, elle me dit: «Il faut rendre grâces à Dieu de me retirer de ce monde, où je n'ai plus rien à espérer.» Et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues pâles. Elle s'éteignit quinze jours après. Sur quatre enfants qu'elle avait eus, il lui en restait trois. L'aîné était un garçon. Elle l'avait perdu pendant sa seconde grossesse. La mort de cet enfant enlevé en quelques heures, la frappa si violemment que celui qu'elle portait en elle fut atteint d'imbécillité. C'était une fille. Mme Dillon la recueillit et la garda toujours auprès d'elle. Après la mort de Mme Dillon, je n'ai pas su ce qu'elle devint. Ses deux autres enfants, des garçons, sont le duc de Fitz-James[163] actuel[164] et son frère Charles[165].

Fanny était très bien traitée par l'Impératrice et par l'Empereur. Comme il désirait qu'elle fût d'un voyage à Fontainebleau, qui venait d'avoir lieu, il lui avait envoyé 30.000 francs pour les frais de sa toilette.

III

Il me serait difficile de raconter mon séjour de Bruxelles avec exactitude. J'y fus reçue avec une extrême bienveillance. On y aime beaucoup le monde, et on était bien aise d'avoir enfin un salon de préfet tenu par une femme qui appartînt à la classe aristocratique. Les femmes des diverses autorités établies dans la ville ne réussissaient pas par leurs manières, et croyaient, très à tort, plaire au gouvernement en ne faisant aucuns frais pour les dames belges. Deux d'entre elles étaient mes supérieures par les places qu'occupaient leurs maris: la femme du général commandant la division dont le chef-lieu était à Bruxelles, et la femme du premier président de la cour impériale, siégeant aussi à Bruxelles.

La première, Mme de Chambarlhac, était une belle Savoyarde, Mlle de Coucy. Elle avait pour neveu M. de Coucy, que nous avons connu depuis. On racontait qu'étant religieuse ou novice, son mari, dans une des campagnes d'Italie, l'avait enlevée et épousée. Quoique âgée de quarante ans, elle était encore assez belle. Accoutumée à vivre avec des militaires de toute espèce, elle avait pris un mauvais ton, entremêlé cependant de certaines lueurs aristocratiques. On comprend que je ne pouvais ni ne voulais me lier avec une semblable personne. Ses antécédents me repoussaient. Je me la représentais toujours en idée avec l'habit de hussard qu'elle avait revêtu, disait-on, pour suivre son mari dans plusieurs campagnes. Quant au général de Chambarlhac, c'était un sot qui, dès le premier jour, entra en hostilité avec mon mari par jalousie.

La seconde femme était celle du premier président, M. Betz, savant allemand de beaucoup d'esprit et de capacité. Elle appartenait à la classe la plus minime de l'échelle sociale. Assez laide à cinquante ans qu'elle avait alors, elle pouvait cependant avoir été belle. On la voyait toujours parée, décolletée, coiffée comme une jeune personne. Je la recevais chez moi, aux grandes soirées, mais je ne me souviens pas d'être jamais entrée chez elle, quoique je ne manquasse pas de lui faire des visites de loin en loin.

La très grande jalousie de ces deux dames provenait de ce qu'elles ne soupaient pas chez la douairière, dont les soupers constituaient la grande distinction et la ligne de démarcation entre les sociétés de Bruxelles.

La douairière: c'est ainsi qu'on désignait la duchesse douairière d'Arenberg, née comtesse de La Marck et la dernière descendante du Sanglier des Ardennes[166]. Elle représentait, comme le disait l'archevêque de Malines, l'abbé de Pradt, l'idéal de la reine-mère. Retirée dans la maison affectée aux veuves de la maison d'Arenberg, elle y avait un état simple, mais noble, et invitait tous les jours à souper un certain nombre de personnes de tout âge, hommes et femmes. Elle dînait toujours seule, sortait en voiture découverte quelque temps qu'il fît, et voyait, dans le cours de la journée, ses enfants, surtout son fils aveugle qu'elle aimait tendrement. Toutes les fois qu'une légère incommodité causée par la goutte empêchait ce dernier de sortir, elle ne manquait pas de se rendre chez lui. À 7 heures, elle recevait des visites jusqu'à neuf. À partir de ce moment, quelqu'un se présentait-il, le suisse demandait si on était invité à souper? Si la réponse était négative, on ne vous admettait pas. Les invités arrivaient alors, et tel était le respect dont on entourait la duchesse, que pas une personne dans Bruxelles ne se serait permis d'arriver à 9 heures et demie. À 10 heures, quand même quelqu'un se serait fait attendre jusqu'à ce moment, elle sonnait, et disait sans impatience: «À présent l'on peut servir.»

Après souper, on jouait au loto jusqu'à minuit. Quand son fils assistait à la soirée, il faisait une partie de whist ou de préférence une partie de tric-trac avec M. de La Tour du Pin, s'il se trouvait là. La réunion ne comprenait jamais plus de quinze ou dix-huit personnes, choisies parmi les plus distinguées de la ville ou parmi les étrangers de marque. Mais la présence d'étrangers était rare, puisque la France, en guerre avec toute l'Europe, ne pouvait être visitée alors comme elle l'a été depuis.

J'avais souvent rencontré Mme la duchesse d'Arenberg à Paris, avant la Révolution, à l'hôtel de Beauvau, où l'on me traitait avec une grande bonté. De plus, je savais avoir été précédée à Bruxelles par des lettres de Mme de Poix et de Mme la maréchale de Beauvau, adressées à la duchesse. Dès le lendemain de mon arrivée j'allai donc, accompagnée de mon mari, voir cette respectable personne. Nous fûmes reçus avec une bienveillance toute particulière et invités à souper pour le lendemain même. La duchesse voulut aussi que je lui présentasse mon fils[167], venu à Bruxelles pour nous recevoir. Ce fut le signal de la considération avec laquelle nous devions être traités. Toute la ville se fit inscrire chez nous. On y vint en personne. Je pris un soin tout particulier de rendre les visites. Je n'en oubliai aucune. J'établis des listes raisonnées de toutes les personnes qui étaient venues chez moi. À la suite du nom, j'inscrivis un extrait des détails que j'avais pu recueillir sur chaque famille dans la conversation ou dans les nobiliaires que je me procurai à la bibliothèque de Bourgogne, qui était et est encore très riche en ouvrages de ce genre. J'avais comme aides dans ce travail, pour le présent, M. de Verseyden de Wareck, secrétaire général de la préfecture, et, pour le passé, un vieux commandeur de Malte, qui venait tous les soirs chez moi, le commandeur de Nieuport. Au bout d'un mois j'étais familiarisée avec le monde de Bruxelles, comme si j'y avais été toute ma vie. Je connaissais les liaisons de tout genre, les animosités, les tracasseries, etc… Ce fut un véritable travail dont je m'occupai avec l'ardeur que j'ai toujours mise à ce qui est nécessaire.

Notre établissement nous coûta beaucoup d'argent. Il me semble que mon mari reçut une certaine somme pour monter sa maison, mais je n'en suis pas sûre. Le personnel de service comprenait deux domestiques en livrée et le garçon de bureau habillé également, un portier, un valet de chambre maître d'hôtel, l'huissier du cabinet, servant aussi les jours de réception, et deux hommes d'écurie. Nous habitions le palais[168] où le roi de Hollande[169] a demeuré depuis. Mon appartement particulier, de plain-pied avec celui des jours de grandes soirées, était agréable et commode. Il comprenait en particulier un joli salon et un billard. Je m'annonçai dès l'abord pour ne jamais recevoir le matin, sous quelque prétexte que ce fût. Les heures de la matinée, en effet, je les consacrais à l'éducation de mes filles, assistant à leurs leçons, ou sortant avec elles pour les promener soit à pied, soit en voiture.

Plusieurs personnes se mirent bientôt dans notre intimité, entre autres M. et Mme de Trazegnies, le prince Auguste d'Arenberg, le commandeur de Nieuport, etc. Mon mari retrouva avec plaisir le comte de Liedekerke[170], un de ses anciens compagnons d'armes, avant la Révolution, dans le régiment de Royal-Comtois, dont M. de La Tour du Pin avait été colonel en second. Le comte de Liedekerke avait épousé Mlle Desandrouin, destinée à être à la tête d'une fortune immense, dont elle possédait déjà une bonne partie. Ils n'avaient qu'un fils[171] et deux filles[172]. Le jeune homme, alors âgé de vingt-deux ans, était auditeur au Conseil d'État. Comme on parlait d'en attacher un à la personne de chaque préfet pour former ces jeunes gens à la connaissance de l'administration et les employer comme secrétaires du cabinet particulier du préfet, M. de Liedekerke pria M. de La Tour du Pin, son ancien colonel, de demander son fils en cette qualité.

Notre fils Humbert quitta Anvers, où M. Malouet avait été pour lui un second père, et revint à Bruxelles pour se livrer à quelques études préparatoires nécessitées par son examen au Conseil d'État, qui devait avoir lieu dans quelques mois.

IV

Au mois de septembre 1808, je reçus une lettre de Mme Dillon, ma belle-mère. Elle m'apprenait que ma soeur s'était enfin décidée, après bien des hésitations et des incertitudes, à épouser le général Bertrand, vaincue par sa constance d'une part, et de l'autre par les instances renouvelées de l'Empereur, à qui on ne pouvait rien refuser, tant il mettait de grâce et de séduction à obtenir ce qu'il désirait. Ma soeur était alors d'une extrême frivolité, d'une frivolité de créole, comme sa mère. Napoléon avait voulu qu'elle accompagnât l'Impératrice Joséphine dans un voyage de Fontainebleau. Pour qu'elle y fût à son avantage, il lui avait envoyé, ainsi que je l'ai dit précédemment, 30.000 francs pour sa toilette pendant les huit jours que dura ce déplacement, au cours duquel il obtint enfin son consentement au projet d'union qu'elle avait écarté si obstinément jusque-là.

Il décida que le mariage se ferait tout de suite, bien que ma soeur alléguât que sa mère venait de perdre sa fille, la pauvre Mme de Fitz-James. L'Empereur, en présence de ces longueurs et jugeant que les deux femmes, abandonnées à elles-mêmes, ne sortiraient jamais de leurs embarras, dit à Fanny: «Faites venir votre soeur, elle arrangera tout. Je pars pour Erfurt dans huit jours. Il faut être mariée alors.»

J'en fus informée par une lettre du duc de Bassano, car ni Mme Dillon, ni Fanny ne surent m'écrire. Quoique la lettre fût très aimable, elle avait si bien l'air d'un ordre, que la pensée de refuser ne me vint pas dans l'esprit. Deux heures après l'avoir reçue, je partais pour Paris. À la pointe du jour, j'arrivai chez Mme d'Hénin, stupéfaite, à son réveil, de me voir auprès de son lit. Elle tenait toujours une chambre à notre disposition dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, où elle habitait alors. Je ne restai auprès de ma tante que le temps de changer de robe et d'envoyer chercher une voiture de remise, et, après avoir pris une tasse de thé, je me fis mener chez Mme Dillon, rue Joubert. Là j'appris que depuis quelques jours elle était à la campagne, non loin de Saint-Cloud, chez Mme de Boigne. Elle n'avait laissé aucun ordre pour moi. Je demandai donc le nom et le chemin de cette maison, et je partis aussitôt pour m'y rendre, ayant auparavant écrit un mot au duc de Bassano pour lui annoncer mon arrivée.

J'arrivai à Beauregard, la maison de Mme de Boigne, au-dessus de la Malmaison, après une heure et demie de route. Onze heures et demie sonnaient quand j'y parvins, et Mme Dillon était encore au lit. Fanny s'écria: «Ah! nous sommes sauvées, voilà ma soeur!» Sa mère, au contraire, fut saisie d'effroi à la pensée du mouvement que mon activité allait lui imprimer. Elle n'avait songé à rien. Je commençai par lui conseiller de se lever, de s'habiller, de déjeuner et de revenir, ainsi que ma soeur, à Paris avec moi. Le général Bertrand arriva à cet instant. Jusque-là, je ne l'avais jamais rencontré, et il savait probablement que mon mari avait été chargé par Mme Dillon de refuser ses propositions de mariage deux ans auparavant. Il se trouva très embarrassé, étant extrêmement timide de son naturel. Pour le mettre à son aise, je lui proposai une promenade dans le parc en attendant le moment où Mme Dillon serait habillée. Pendant cette promenade, qui dura plus d'une heure, nous nous entendîmes si facilement et si bien qu'en rentrant nous avions tout réglé et tout arrangé.

Nous trouvâmes dans le salon Mme de Boigne, que je n'avais pas revue depuis son enfance, et sa mère, Mme d'Osmond, soeur d'Édouard Dillon et de tous les Dillon de Bordeaux. Ni l'une ni l'autre de ces dames ne pouvaient me souffrir. Il fallut pourtant bien, quand on vint annoncer que l'on avait servi, qu'elles me proposassent de déjeuner, ce qui me convenait d'autant mieux que j'en étais encore à la tasse de thé prise à 7 heures du matin chez Mme d'Hénin. Le pauvre général, charmé de trouver enfin quelqu'un qui allait faire cesser les lenteurs de sa future belle-mère, nous vit monter avec bonheur en voiture pour rentrer à Paris, où il promit de nous rejoindre le soir.

Sans entrer dans de plus longs détails, je dirai que le lendemain matin tout était prêt, la signature du contrat décidée et fixée au surlendemain au soir. On afficha à la mairie. Le tribunal s'assembla extraordinairement par ordre. Le grand-juge Régnier fut réveillé à 5 heures du matin pour faire expédier je ne sais quel acte qui devait servir d'extrait de baptême à ma soeur, Mme Dillon ayant perdu celui qu'elle possédait, ou ne l'ayant peut-être jamais eu. Le courrier, même le plus diligent, n'aurait pu aller à Avesnes, en Flandre, où ma soeur était née, et en revenir avant le jour désigné par Napoléon pour le mariage. Il avait, en outre, arrêté que la cérémonie aurait lieu à Saint-Leu, chez la reine Hortense[172]. Ayant annoncé qu'il se pourrait qu'il y assistât, cela rendit ladite reine fort attentive à exécuter de point en point tous les ordres donnés par l'Empereur pour cette solennité. Ainsi, dans un moment où allaient se réunir autour de lui tous les potentats qui étaient alors à ses pieds, le grand homme avait trouvé le temps de régler les plus minutieux détails de la célébration du mariage de son aide de camp favori.