Revenus à Richmond, je repris mes occupations de ménage. Les nouvelles de France paraissaient moins mauvaises. Mon mari projetait même de m'y envoyer pour quelques jours, munie d'un passeport anglais, qui n'aurait pas été tout à fait faux, puisque je l'aurais signé de mon nom, Lucy Dillon. À ce moment, on apprit que deux émigrés, MM. d'Oilliamson[116] et d'Ammécourt, rentrés en fraude, avaient été pris et fusillés. Cela se fit sans aucune forme de procès, et je crois que le fait n'a été mentionné dans aucun des nombreux mémoires écrits depuis. J'avais rencontré autrefois M. d'Oilliamson dans des bals et j'avais même dansé avec lui. Sa mort me frappa beaucoup plus que celle de son compagnon d'infortune, M. d'Ammécourt, conseiller au Parlement.
Ce funeste événement nous détermina à renoncer à ma course en France. La nouvelle nous en parvint le jour même où je devais partir. Personnellement je fus ravie de ne pas entreprendre ce voyage, qui me coûtait extrêmement, non pas que je fusse effrayée du danger, mais quitter mon mari et mes enfants me causait un chagrin mortel. Aussi je me promis bien de ne plus chercher à rentrer sans eux.
Ma vie à Richmond était fort monotone. Je ne voyais plus du tout Mme Dillon depuis que nous lui avions arraché quelque argent, à la suite de correspondances assez vives échangées entre M. de La Tour du Pin et son homme d'affaires. MM. de Fitz-James et de La Touche s'abstenaient de venir chez nous à Richmond. Quand j'allais à Londres, ce qui ne m'arriva qu'une fois ou deux, je ne voyais que lady Jerningham ou lord Kenmare, qui me donnait six louis par mois depuis un an.
Une fois la semaine, je faisais une visite à Mme de Duras, à Teddington, où je me rendais, soit seule à pied, soit avec M. de Poix, en voiture.
Après la naissance de sa seconde fille, Clara, Mme de Duras, en compagnie de son mari, fit un voyage à Hambourg. Le roi Louis XVIII était toujours à Mittau et les grandes charges de la couronne ou de la maison se rendaient dans cette ville, quand arrivait leur temps de service. Les premiers gentilshommes de la chambre venaient de résider auprès du roi pendant leur année.
Le tour de service de M. de Duras étant arrivé, il témoigna le désir d'emmener sa femme avec lui à Mittau. Ils confièrent leurs enfants à Mme de Thuisy. Le père de Mme de Duras, M. de Kersaint, avait siégé à la Convention[117] pendant le procès du roi. Dans la crainte que cette tache, que la mort même de son père pouvait bien ne pas avoir effacée, l'empêchât d'être reçue à Mittau, Mme de Duras donna comme prétexte de son départ la nécessité d'aller s'occuper de certaines affaires de sa mère, partie pour la Martinique dans le but de vendre l'habitation qu'elle possédait là-bas. Quoi qu'il en soit, j'ai eu lieu de croire que, lorsque M. de Duras arriva à Hambourg, il y trouva le duc de Fleury venu pour lui déclarer de la part du roi, que sa femme ne serait pas reçue. Là s'arrêta donc le voyage de Mme de Duras, mais j'ai oublié si M. de Duras alla de sa personne à Mittau. En tout cas, ils revinrent à Teddington peu de temps après.
Le ménage s'accordait moins que jamais. M. de Duras avait une attitude de plus en plus mauvaise à l'égard de sa femme. Elle en pleurait jour et nuit, et adoptait malheureusement des airs déplorables qui ennuyaient son mari à périr. Il le laissait voir avec un sans-gêne blessant, que je lui reprochais souvent. À quoi il répondait que l'amour ne se commandait pas et qu'il détestait les scènes.
Le mari sermonné, je consolai la femme. Je tâchais de lui inspirer un peu d'indépendance, de la convaincre que sa jalousie et ses reproches, en rendant leur intérieur insupportable, éloignaient d'elle son mari. Les journées se passaient tant bien que mal: ils avaient sans discontinuer du monde; il n'en était pas de même des soirées, quand ils étaient seuls. Un vieil officier des gardes du corps, M. de La Sipière, rompait presque toujours par sa présence le tête-tête. Souvent Amédée de Duras profitait de son arrivée pour s'en aller à Londres. C'étaient alors des pleurs et des récriminations sans fin de la part de sa femme. La pauvre Claire ne pensait qu'à faire du roman, avec un mari qui était le moins romantique de tous les hommes! Certes, il aurait joui de son intérieur, si on le lui eût rendu agréable. Mais, sous les apparences de la passion, se dissimulait mal, chez Mme de Duras une arrogance et un empire qui depuis se sont développés encore. Avec beaucoup d'esprit, elle a fait le malheur des siens et d'elle-même.
Vers la fin de l'hiver, miss White quitta Richmond. Ce me fut un chagrin, non pas que nous eussions contracté une amitié durable, mais elle avait été si aimable pour moi que je trouvais très agréable son séjour dans notre voisinage.
Ma santé, depuis quelque temps, laissait à désirer. Je me sentais fort languissante sans savoir précisément d'où je souffrais. Je ne pouvais avoir de voiture. D'un autre côté, notre maison était située dans un quartier assez éloigné, le Green[118]. J'avais donc renoncé à sortir après souper et je consacrais mes soirées à la lecture des livres que Mlle White, dont la bibliothèque était bien garnie, m'envoyait en grande quantité. Les abonnements étant chers en Angleterre, je n'aurais pu m'accorder la jouissance d'en prendre un. Aussi quelle ne fut pas ma joie, lorsqu'un jour je reçus une boîte sur laquelle mon nom était écrit, et dont le commissionnaire me remit la clef. Je l'ouvris, et j'y trouvai dix volumes de la bibliothèque d'Ookam, de Londres—Ookam's circulating library[119]—avec un catalogue des vingt mille volumes de toutes espèces, anglais et français, dont cette bibliothèque se composait. Un reçu, à mon nom, de l'abonnement pour un an, était joint à l'envoi, avec l'avis qu'en remettant la boîte fermée au stage[120] de 7 heures du matin, celui du soir la rapporterait contenant les livres demandés. Jamais rien ne m'a été plus agréable que cette attention. Je l'attribuai à miss White. Lui ayant écrit pour la remercier, elle ne me répondit pas, d'où je présume qu'elle n'avait pas voulu être devinée.
L'été de 1799 améliora un peu ma santé. Notre maison, sur le Green[121], était mur mitoyen avec celle d'un riche alderman de Londres. Une petite grille s'élevait, comme c'est l'usage en Angleterre, à huit ou dix pieds de nos fenêtres du rez-de-chaussée, pour empêcher qu'on pût en approcher. La maison de l'alderman avait une jolie cour en gazon, entourée comme la nôtre, d'une grille dont le retour était mitoyen. Mon fils avait arrangé en plate-bande ce très petit espace, qu'il nommait son jardin. Il y pénétrait par la fenêtre de notre salon, fenêtre très basse et devant laquelle je me tenais toujours assise à travailler. Sa soeur Charlotte l'accompagnait souvent dans son jardin. Comme nous habitions une promenade écartée, il ne passait jamais personne près de notre maison.
Un jour, j'entendis mon fils en conversation avec l'alderman, arrivé depuis peu pour passer l'été dans sa belle maison proche de la nôtre. Quelques instants plus tard Humbert vint me demander la permission d'aller voir le monsieur, qui l'en avait prié. Y ayant consenti, il se rendit chez notre voisin, dont je n'ai pas su le nom, et qui le questionna sur nous, sur ma solitude, sur mes goûts, etc. Cette conversation fut accompagnée d'un bon luncheon[122] de gâteaux et de fruits. Depuis lors, le bienveillant alderman, personnellement je ne l'ai jamais vu, nous envoyait sans cesse une petite corbeille des plus beaux fruits de ses serres, tantôt for the young gentleman[123], tantôt for the young lady[124]. Puis il fit aménager, dans la partie de sa cour qui longeait la grille mitoyenne, un support en gradins sur lequel on disposa et entretint des pots contenant les fleurs les plus odorantes. Cette galanterie anonyme et mystérieuse dura tout l'été. Humbert ne manqua pas de retourner souvent chez l'aimable voisin. Il se promenait dans son jardin, dans ses serres, visitait sa bibliothèque. Mais jamais cet original ne vint me voir, jamais il ne tourna les yeux de mon côté quand il traversait sa cour, et je n'ai jamais connu de lui que l'odeur de ses tubéreuses, de ses violettes et de son réséda.
Durant cet été, je courus un grand danger. M. de Duras vint à Richmond un matin, pour me dire que disposant du tilbury de son oncle, M. de Poix, il m'emmènerait pour dîner à Teddington. Lorsqu'il arriva, à 4 heures, je constatai qu'un nouveau cheval était attelé à la voiture de M. de Poix. Amédée m'apprit que ce cheval avait été acheté deux jours auparavant par son oncle, qui en était fort entiché, et que d'ailleurs la bête se montrait très pacifique. Comme je menais très bien, je montai la première, et pris les rênes. Au moment où M. de Duras posait le pied sur le marchepied, le vilain animal mit la tête entre les jambes, puis s'élança d'un bond au galop. M. de Duras tomba à la renverse. Le cheval enfila une petite rue—Kew lane—très étroite et fort longue, ce qui me donna le temps de réfléchir à ce que je ferais pour éviter la mort. Je ne perdis pas la tête. Je me levai, sans lâcher les rênes, et je me rendis encore assez maîtresse du cheval pour l'empêcher d'accrocher. À l'extrémité de la rue, il y avait un tournant à angle droit où je prévoyais bien que mon sort se déciderait. En effet, le cheval, subitement atteint de vertigo, alla se frapper le front contre un mur en planches qui entourait un potager. La secousse fut si violente que je fus projetée, comme une balle par une raquette, dans un carré de choux, où le jardinier me ramassa un peu étourdie, mais sans aucun mal. Cela n'empêcha pas le brave homme de me répéter que j'étais morte. Le tilbury de M. de Poix fut brisé en mille morceaux, et quand Amédée me rejoignit, persuadé, comme le jardinier, que j'avais cessé de vivre, il me trouva au contraire disposée à m'en aller à pied avec lui à Teddington. Mon mari s'y trouvait depuis le matin et m'attendait. Heureusement le bruit de ma chute, qui avait attiré une foule nombreuse, ne me précéda pas à Teddington. Cette promenade, en me remettant le sang en mouvement, me fit beaucoup de bien.
Nous fûmes distraits de l'émotion que cet accident avait provoquée par la fureur de M. de Poix. La perte de son tilbury le fâchait bien moins que la pensée d'avoir été amené à acheter et à payer cher un cheval qui avait le vertigo. Ce bon prince était en vérité l'homme le plus personnel que j'aie connu. La naïveté avec laquelle il déployait, en toute occasion, cette passion pour lui-même, et dont il se gardait bien d'avoir honte, était certes la chose du monde la plus plaisante.
I. Retour à Cossey.—Nouvelle du 18 Brumaire.—Projets de rentrée en France.—L'attente à Yarmouth.—La traversée.—Un débarquement précipité à Cuxhaven.—Maladie heureusement conjurée.—II. Dans le nord de l'Allemagne.—À Wildeshausen.—Mme de La Tour du Pin accouche de sa fille Cécile.—Menace d'expulsion changée en bienveillant accueil.—III. En route pour la Hollande.—À Utrecht.—Le passeport délivré par M. de Semonville.—Rencontre inopinée de Mme d'Hénin.—Arrivée à Paris.—Incident à l'hôtel Grange-Batelière.—Installation rue de Miromesnil.—Mme Bonaparte.—Les traîneuses.—M. de Beauharnais le plus beau danseur de Paris.—IV. La morale de M. de Talleyrand.—Une visite à Mme Bonaparte.—Le général Sheldon.—Le prince de Galles et Mme Fitzherbert.—Les certificats de résidence.—La commission des émigrés.—V. Les serins.—À la Malmaison.—La galerie de Mme Bonaparte.—Froideur avec laquelle est accueillie la nouvelle de la victoire de Marengo.—Mme de Staël et Bonaparte.
L'été de 1799 s'écoula sans rien de remarquable, Lady Jerningham venait de s'installer à Cossey, où elle m'engageait de nouveau à la rejoindre pour passer auprès d'elle les six mois de son séjour à la campagne. Le loyer de notre maison à Richmond, qu'elle avait pris à sa charge, était sur le point d'expirer, et il eût été peu délicat de notre part de lui demander de le renouveler dans le but de ne pas accepter l'hospitalité qu'elle nous offrait. Ma tante était seule à Cossey. Sa nièce, Fanny Dillon, ma cousine germaine, qu'elle avait élevée, venait d'épouser sir Thomas Webb, baronnet catholique, assez médiocre sujet, quoique très bien né. Son fils aîné, Georges Jerningham, s'était aussi marié avec une demoiselle Sulyarde, d'une beauté remarquable et appartenant à une ancienne et noble famille catholique. William Jerningham se trouvait en Allemagne. Son cher Edward ne l'avait pas quittée, et cela lui suffisait. Dans ces conditions, c'eût été la disgrâce la plus marquée de ne pas aller à Cossey. Nous nous préparions donc à nous mettre en route lorsqu'arriva la nouvelle du retour inopiné d'Égypte du général Bonaparte, débarqué à Fréjus.
En apprenant cet événement, nous partîmes aussitôt pour Cossey, avec l'espoir de pouvoir même bientôt passer sur le continent et peut-être de rentrer en France. C'est pendant notre séjour là-bas que l'heureuse nouvelle de la chute du Directoire et de la révolution du 18 brumaire nous atteignit. Quelque temps après, des lettres de M. de Brouquens et de notre beau frère, le marquis de Lameth, nous engagèrent à revenir en France avec des passeports allemands et en passant par la Hollande.
Lady Jerningham proposa que mon mari partît seul. Cela eût peut être mieux valu, car j'étais grosse de six mois passés, et de cette façon j'aurais fait mes couches à Cossey. Mais aucune considération ne put me déterminer à me séparer de mon mari pour un temps indéterminé. Les communications entre l'Angleterre et la France, en temps de guerre, pouvaient être tout à fait interrompues. Les nouvelles que l'on recevait par Hambourg avaient souvent un mois de date. Enfin, je repoussai toutes les propositions de lady Jerningham. Une des principales raisons qui me confirmèrent dans ma décision fut une parole malheureuse de ma tante: elle dit un jour que l'enfant attendu serait le sien et qu'elle le garderait. Jamais je n'aurais consenti à cet abandon. D'un autre côté, j'envisageais avec peu de confiance cette rentrée en France. Je me disais: «Mon mari peut être chassé une fois encore, comme il l'a déjà été, et si à ce moment il se trouve au Bouilh, il ira en Espagne. Comment l'y rejoindre, seule avec trois enfants, si on ne peut traverser la France? Puis, ayant une maison à Paris, on ne pourra jamais, en mon absence, tenter aucune démarche pour chercher à la vendre.» En résumé, je ne voulais pas quitter mon mari, et je résistai à tous les raisonnements.
On nous envoya de Londres, pour mon mari, moi et mes enfants, un passeport danois. Nous partîmes pour Yarmouth, afin de prendre passage sur un paquebot de la marine royale. Dans ce temps-là, il n'y avait pas de bateaux à vapeur. Notre attente à Yarmouth se prolongea pendant tout le mois de décembre. Nous n'osions pas retourner à Cossey, quoique la distance ne fût que de dix-huit milles, le capitaine nous ayant déclaré que dès que le vent deviendrait favorable, c'est-à-dire soufflerait du sud-est, il mettrait sur l'heure à la voile. C'est tout au plus s'il consentait à nous laisser à terre, tant il avait hâte de partir dès que ce serait possible. Chaque courrier apportait des dépêches du gouvernement.
Jamais les jours ne me parurent plus tristes que pendant ce mois passé à Yarmouth. Nous étions installés dans un mauvais petit lodging[125] de deux chambres, où l'on nous nourrissait, et dont nous ne pouvions sortir, car le temps était affreux. Le vent contraire soufflait avec furie. Tous les jours on parlait de vaisseaux échoués ou qui avaient péri. On ne peut s'imaginer combien de tels récits sont de nature à déprimer les personnes appelées à s'embarquer d'un moment à l'autre. Je voyais avec effroi le temps s'écouler et le terme de ma grossesse s'approcher. La crainte d'accoucher en route ne me quittait pas, et c'est ce qui arriva, en effet. Dix fois par jour, mon fils[126] allait sur le port pour consulter la girouette. Le vent, toujours au nord-est, nous était absolument contraire.
Enfin, un matin on vint nous chercher pour monter sur le bateau, où se trouvaient nos effets depuis longtemps déjà. À peine avions-nous mis le pied sur le pont qu'on leva l'ancre.
Je me réfugiai aussitôt dans un lit. Comme il y avait beaucoup de passagers, il était prudent de ne pas tarder à se procurer un gîte assuré. D'ailleurs, dans mon état, le roulement de ce packet[127], une vraie coquille de noix, aurait pu m'être funeste. Je me couchai toute habillée. Ma couchette se trouvait dans la chambre commune à tous les passagers. Au nombre de quatorze, ils comprenaient des hommes de toutes les nationalités et de toutes les catégories: Français, Russes, Allemands, courriers, etc.. les uns atteints du mal de mer avec toutes ses suites, les autres buvant du punch, de l'eau-de-vie, du vin. Tout ce monde était réuni dans une petite chambre, où l'air n'arrivait que par la porte. On avait, en effet, fermé l'écoutille, tellement la mer était grosse. Une lampe infecte servait d'éclairage de jour comme de nuit et augmentait encore la masse de dégoûts de toutes sortes dont on était accablé dans cet horrible trou. Je ne pense pas avoir jamais autant souffert que pendant les quarante-huit heures que dura la traversée.
Mon mari et ma bonne[128], accablés du mal de mer, étaient étendus comme morts dans leurs lits. Couchée près de moi se trouvait ma fille[129], effrayée par la vue des hommes qui nous entouraient. Mon fils seul, avec ses dix ans, restait debout et suppléait à tout. Il avait lié connaissance avec les passagers, parlait anglais avec l'équipage, et le capitaine l'appelait my brave little fellow[130]. Vers le milieu de la seconde nuit de notre voyage, nous eûmes pendant quelques heures la cruelle inquiétude d'être laissés à Héligoland, petite île à l'embouchure de l'Elbe, au cas où le fleuve ne serait pas dégagé de glaces. Le capitaine déclara ensuite qu'en raison du gros temps, si le vent tournait à aucun point du nord, il se trouverait contraint, pour éviter les atterrissages, de retourner en Angleterre sans chercher à débarquer. Heureusement, nous échappâmes à ces deux éventualités. Après avoir passé devant l'île d'Héligoland sans nous y arrêter, nous pénétrâmes dans l'Elbe pour aller mouiller au large du petit port de Cuxhaven, dans lequel nous n'entrâmes pas.
Le capitaine avait hâte de se débarrasser de ses passagers. On jeta dans une chaloupe les effets pêle-mêle. Mon mari et ma bonne partirent avec mon fils. Quant à moi, le capitaine, compatissant à mon état, m'embarqua, ainsi que ma fille dans un canot particulier, et donna l'ordre aux deux matelots qui le montaient de me mettre à terre le plus près possible de la ville. Cette recommandation faillit m'être fatale. La marée étant basse, lorsque nous accostâmes la jetée, j'éprouvai beaucoup de peine à monter, les deux matelots me saisirent alors par les poignets; malgré le balancement du canot, ils ne me lâchèrent plus, et cela bien heureusement, car je serais certainement tombée dans la mer; puis ils me hissèrent sur la jetée, de telle sorte que pendant quelques instants je fus suspendue par les bras: ils me quittèrent ensuite en me laissant seule avec ma petite Charlotte. Je sentis que je m'étais fait beaucoup de mal. Je dus néanmoins me mettre en route pour retrouver mon mari, que j'apercevais au loin monté sur une charrette, qui portait également la bonne et nos effets. Ce ne fut pas sans peine que je le rejoignis. Je ressentais une violente douleur au côté droit, et depuis j'ai toujours été persuadée que je m'étais fait une lésion interne dans la région du foie. Les médecins n'ont jamais voulu reconnaître ce mal, mais il n'en est pas moins vrai que je n'ai pas cessé d'en souffrir à dater de ce jour et qu'à soixante-treize ans que j'ai aujourd'hui, j'en souffre encore.
Nous allâmes frapper à la porte de deux ou trois auberges sans pouvoir trouver de logement, tant il y avait d'émigrés partant pour l'Angleterre ou en venant.
Enfin, dans l'une d'entre elles cependant, quand on s'aperçut que je souffrais, on m'apporta, par charité, une paillasse et des draps avec lesquels on me fit un lit par terre. Marguerite me déshabilla, ce qui ne m'était pas arrivé depuis trois jours, et je pus me coucher. Quelques instants après, je fus prise d'une fièvre violente, jointe à un transport au cerveau, qui dura toute la nuit. M. de La Tour du Pin, très inquiet, craignait une fausse couche ou une maladie grave. Il envoya chercher un médecin. Après bien des recherches on en ramena un qui ne parlait pas un mot de français. Je parvins, aidée toutefois d'un interprète, à lui faire comprendre que j'attribuais ma douleur au côté, au fait d'avoir été tenue suspendue par les bras au moment où les matelots m'enlevèrent du canot pour me mettre sur la jetée. Il m'appliqua sur le point malade un grand cataplasme composé d'avoine bouillie dans du vin rouge, et m'ordonna une drogue si calmante que je dormis vingt-quatre heures de suite. À mon réveil, j'étais tout à fait rétablie.
Pendant que je reposais, mon mari avait acheté, pour 200 francs, une vieille petite calèche, assez spacieuse pour nous contenir tous. Après un second jour de repos, nous nous mîmes en route dans cette voiture ouverte, au mois de janvier, dans le nord de l'Allemagne. Heureusement le temps favorisa les premiers jours de notre voyage. Une pluie torrentielle ne cessa de tomber pendant la quatrième journée. Marguerite et moi étions à peu près à couvert dans le fond de la calèche; mais M. de La Tour du Pin et Humbert, malgré un parapluie, furent mouillés jusqu'aux os. Nous restâmes deux jours à Brême pour sécher leurs habits et leurs manteaux, auprès de ces beaux grands poêles qu'on trouve dans les maisons allemandes, et aussi pour nous reposer. Puis le temps étant redevenu beau, nous nous mîmes de nouveau en route. Il était tombé beaucoup de neige, et la route se distinguait à peine dans les plaines de bruyères que nous traversions. Quoique marchant continuellement au pas, nous n'en versâmes pas moins trois fois dans la journée sans nous faire de mal ou sans croire sur le moment nous en être fait.
Vers le soir, nous arrivâmes dans une petite ville, Wildeshausen, où nous devions coucher. Elle était située dans l'électorat de Hanovre et avait par conséquent une garnison hanovrienne. Les officiers, ce jour-là, donnaient un grand bal à un autre régiment de passage. Toutes les chambres de l'unique auberge de l'endroit étaient occupées. Nous avions cherché un refuge dans le vestibule, près du poêle, et nous nous tenions là fort attristés par la perspective de passer la nuit sur des bancs de bois, lorsqu'un officier pimpant et vêtu pour la soirée dansante vint galamment me dire en anglais que, prévoyant qu'il passerait toute la nuit au bal, il mettait sa chambre à ma disposition. Nous y entrâmes pour souper. Le repas servi, mon mari, remarquant que je ne mangeai pas, me demanda si je souffrais. Je ne pus lui cacher davantage l'impossibilité où je me trouvais d'aller plus loin, et que je sentais proche le moment de mon accouchement. À ces paroles, son désespoir ne saurait se peindre. Ce fut à mon tour de le consoler en lui disant que les enfants naissaient partout et que tout se passerait bien. Mais il fallait sortir de la chambre du capitaine.
Le maître d'hôtel, mis au courant, par signes, de la situation, envoya réveiller au bout de la ville un vieux perruquier, Français d'origine, établi à Wildeshausen depuis la guerre de Sept Ans. Il arriva très promptement, car les toilettes du bal l'avaient empêché de se coucher. Son premier soin fut de courir à la recherche du médecin de la localité. Celui-ci, un élégant jeune homme, arriva ganté de blanc. Il sortait du bal et était encore tout essoufflé de sa dernière valse. Sa connaissance du français se réduisait à quelques phrases de la grammaire et toutes médicales. Comme j'étais étendue sur le lit, enveloppée dans mon manteau, il ne put, par la rondeur de ma taille, pronostiquer le genre de maladie dont je souffrais. «La fièvre?» dit-il.—«Mais non», répondis-je.—«Alors?» reprit-il d'un ton interrogateur. Le vieux perruquier Denis, qui avait déserté pendant la guerre de Sept Ans, intervint heureusement à ce moment pour lui expliquer la nature de ma maladie. Il demanda si je pouvais être transportée sans inconvénient dans deux chambres qu'il savait être à louer au bout de la petite ville. Le médecin y consentit, puis retourna au bal. Denis courut réveiller le propriétaire de ces deux chambres, et avant le jour j'y étais installée.
La maison, comme toutes celles des gros paysans de cette partie de l'Allemagne, avait une grande porte cochère par laquelle on pénétrait dans une large remise qui occupait toute la profondeur de la maison. Sur le devant, à droite et à gauche de cette remise, au rez-de-chaussée, se trouvaient deux bonnes chambres bien propres et convenablement meublées. Marguerite et mes deux enfants, Humbert et Charlotte, se mirent dans l'une. La plus grande me fut affectée, et mon mari s'installa dans un cabinet attenant.
Nous avions heureusement avec nous le linge et tout ce qui pouvait être nécessaire au petit être qui allait venir au monde. Ne souffrant pas encore beaucoup, j'eus le temps de vaquer à tous nos petits arrangements, et c'est le lendemain matin seulement, 13 février 1800, que je donnai le jour à une petite fille[131] d'une extrême délicatesse, née à sept mois et demi. J'osais à peine concevoir l'espoir de la conserver, tant elle était maigre et chétive. Hélas! je l'ai gardée dix-sept ans, pour me la voir ravie ornée de tous les dons de la beauté, du caractère, de l'esprit et douée d'agréments de tous genres… Dieu me l'a reprise: Sa sainte volonté soit faite!
Elle se nommait Cécile, nom chéri qu'a porté, en la remplaçant, celle[132] qui parcourt peut-être ces lignes. Qu'elle y lise aussi ma reconnaissance pour tout le bonheur qu'elle a répandu sur ma vieillesse.
Le lendemain du jour où j'étais accouchée, le bailli de la localité, qui avait une première fois déjà envoyé chercher nos passeports, dépêcha un de ses gardes de ville pour lui amener M. de La Tour du Pin. Il dit à mon mari en bon français: «Monsieur, votre passeport danois est sous un faux nom. Vous êtes Français et émigré, et dans l'électorat de Hanovre où vous vous trouvez, il est défendu de laisser séjourner les émigrés français plus de deux fois vingt-quatre heures.» M. de La Tour du Pin fut terrifié par ce discours. Il allégua que je ne pouvais être transportée, étant accouchée seulement depuis quelques heures. Mais le bailli fut inflexible quant au départ de mon mari et déclara qu'avant la fin de la journée il devait, à son choix, partir pour Hanovre ou retourner à Brême. Puis il ajouta: «Monsieur, puisque vous avouez votre qualité de Français, faites-moi connaître votre vrai nom.»—«La Tour du Pin.»—«Ah! mon Dieu, s'écria le bailli, seriez-vous l'ancien ministre de France à La Haye?»—«Précisément.»—«Eh! bien, monsieur, s'il en est ainsi, restez ici tout le temps qu'il vous plaira. Mon neveu, M. Hinuber, un très jeune homme, était ministre de Hanovre à La Haye. Il allait souvent chez vous, vous aviez mille bontés pour Lui, etc.» Et voilà ce brave homme qui énumère les soupers, les tasses de thé, les verres de punch que son neveu avait mangés ou bus chez nous, les contredanses qu'il avait dansées dans nos salons. À partir de ce moment, il se mit à notre disposition avec un zèle qui ne se démentit pas. Je ne serais pas surprise, en vérité, qu'il eût fait publier que tous les habitants devaient être à nos ordres. Jamais on n'a offert une hospitalité aussi franche, des soins aussi recherchés que ceux dont, dès lors, nous fûmes l'objet dans cette petite ville.
Le ministre luthérien avait des pensionnaires et des enfants, parlant anglais, de l'âge de mon fils. Il venait le chercher tous les jours à l'heure de la récréation, qui se passait sur la neige, dont il y avait encore deux pieds. Les chasseurs m'apportaient du gibier. De bonnes dames, dont je n'ai jamais su le nom, m'envoyaient des confitures, des gâteaux, des livres anglais ou français. Quant au médecin, je recevais sa visite tous les jours… mais c'était pour que je lui donnasse une leçon de français.
Je fus rétablie en quinze jours, et le vingt et unième nous partîmes, non sans avoir été prendre le thé chez le bailli, le bourgmestre, le curé, etc. Wildeshausen avait une église catholique. Ma toute petite fille y fut baptisée et tenue sur les fonts par le vieux perruquier et sa femme qui, depuis quarante ans qu'elle l'avait épousé, n'avait pas appris un mot de français. J'allai faire mes relevailles dans la même église.
Nous prîmes la route de Lingen pour entrer en Hollande. Un certain nombre de jeunes gens nous accompagnèrent pendant plusieurs lieues. Ils nous quittèrent dans une auberge où nous nous étions arrêtés pour faire déjeuner les enfants. Avant de se séparer de nous, ils voulurent à toute force me décider à boire une tasse d'un mélange allemand dont ils avaient préparé les ingrédients. Je pensais que ce serait détestable, et néanmoins, après en avoir goûté, je trouvai le breuvage excellent. Il se composait de vin de Bordeaux chaud, dans lequel on mettait des jaunes d'oeufs et des épices. Le médecin se trouvait parmi ceux qui me reconduisaient. Ce fut par son ordonnance que j'avalai ce mélange qui me grisa un peu.
Les braves gens de mon escorte nous quittèrent alors en nous souhaitant avec ferveur un bon voyage. Leurs voeux nous portèrent bonheur car il ne nous arriva rien de fâcheux, et ma petite fille supporta étonnamment bien la route, pour une enfant qui n'avait pas un mois. Elle ne quittait pas, il est vrai, mon sein le jour comme la nuit, et j'eus grand soin de ne pas lui laisser respirer une seule fois l'air glacial de ces plaines du Nord. Sans les soins minutieux dont elle fut entourée par Marguerite et par moi, elle aurait pu difficilement résister à un voyage si long et si pénible au mois de mars.
Nous arrivâmes enfin à Utrecht, et mon mari alla aussitôt à La Haye pour se faire délivrer un passeport en règle par l'ambassadeur de la République française auprès de la République batave, M. de Semonville. Celui-ci, tournant toujours au vent qui soufflait, avait déjà su plaire au nouveau gouvernement, dont Bonaparte était le chef. M. de La Tour du Pin connaissait très intimement, depuis longtemps, M. de Semonville. Aussi fut-il reçu à bras ouverts, et on lui fabriqua un superbe passeport attestant qu'il n'était pas sorti d'Utrecht depuis le 18 fructidor.
Pendant la courte absence de M. de La Tour du Pin, Mme d'Hénin, par le plus grand des hasards, passa à Utrecht, et mon mari fut fort surpris de trouver sa tante au retour du voyage qu'il venait de faire à La Haye.
Mme d'Hénin s'en allait, je crois, chez M. de La Fayette, établi depuis sa sortie de prison, après le traité de Campo-Formio, à Vianen, près d'Utrecht. Je ne puis me rappeler si elle venait de France ou d'Angleterre. Elle possédait toujours deux ou trois passeports différents, et changeait de nom et de route à tous moments.
Nous restâmes deux jours avec elle; puis, profitant d'une voiture que l'on dirigeait sur Paris, et que nous nous chargeâmes de remettre à destination, nous partîmes.
En arrivant à Paris, nous étions descendus à l'hôtel Grange-Batelière. Mon mari y fut réveillé, au milieu de la nuit, d'une façon singulière. Le garçon d'auberge avait entendu prononcer plusieurs fois, pendant notre souper, le nom de mon fils: Humbert. Or, il se trouva qu'on recherchait pour l'arrêter, j'ai oublié pour quel motif, un certain général Humbert, logé comme nous dans l'hôtel. Les gendarmes chargés de l'arrestation furent, quand ils se présentèrent, conduits dans la chambre de mon mari par ce même garçon d'auberge, qui affirmait que nous avions souvent répété le nom d'Humbert pendant la soirée. Le quiproquo fut bientôt expliqué. Les gendarmes, de fort mauvaise humeur contre le garçon qui les avait induits en erreur, s'en plaignirent au maître de la maison. Ce dernier n'était autre que l'ancien tailleur Pujol. Il avait, à cette époque, fait fortune, et sa jolie fille a épousé plus tard le peintre célèbre, Horace Vernet.
Mon beau-frère Lameth et notre ami Brouquens se trouvaient à Paris. M. de Lameth nous logea dans une charmante petite maison toute meublée, rue de Miromesnil, occupée jusque-là par deux de ses amis qui venaient de la quitter pour s'en aller passer à la campagne tout l'été. Nous étions prédestinés à habiter des maisons de filles. Celle de Richmond appartenait à une actrice. Celle-ci avait été arrangée pour Mlle Michelot, ancienne maîtresse de M. le duc de Bourbon. Tous les murs étaient ornés de glaces, et cela avec une telle prodigalité que je fus obligée de tendre de la mousseline pour en dissimuler la plus grande partie, tant j'étais ennuyée de ne pouvoir bouger sans rencontrer ma figure reflétée de la tête aux pieds.
Je trouvai à Paris, déjà revenues de l'émigration, beaucoup de personnes de ma connaissance. Tous les jeunes gens tournaient, dès ce moment, les yeux, vers le soleil levant, Mme Bonaparte, installée aux Tuileries, dont les appartements avaient été remis à neuf comme par enchantement. Elle avait déjà des airs de reine, mais de la reine la plus gracieuse, la plus aimable, la plus prévenante. Quoique n'ayant pas beaucoup d'esprit, elle avait bien compris cependant les projets de son mari. Le premier consul avait donné à sa femme la mission de ramener à lui la haute société. Joséphine lui avait persuadé, en effet, qu'elle en avait fait partie, ce qui n'était pas exact. Avait-elle été présentée à la cour, allait-elle à Versailles? Je l'ignore, mais grâce au nom de son premier mari, M. de Beauharnais, la chose eût été certainement possible. Quoi qu'il en soit, en admettant même sa présentation, elle aurait été comprise alors dans la catégorie de ces dames qui, après avoir été présentées, ne revenaient faire leur cour qu'au jour de l'an. Nous les appelions insolemment les traîneuses. On les reconnaissait à la gêne que leur causaient leurs paniers et le bas de leurs robes, dans lequel elles embarrassaient leurs jambes ou celles de leurs voisines, et aussi parce qu'elles levaient les pieds en marchant dans la galerie de Versailles. Dans cette galerie, dont le parquet était uni comme une glace, nous autres, élégantes habituées, nous glissions nos petits souliers blancs comme en patinant. Ne pas se soumettre à cette dernière absurdité de la mode était la raison la plus péremptoire pour acquérir le titre de traîneuse.
Je rencontrais M. de Beauharnais tous les jours dans le monde, de 1787 à 1791. Comme il avait également beaucoup vu M. de La Tour du Pin, quand mon mari était aide de camp de M. de Bouillé, pendant la guerre d'Amérique, M. de Beauharnais lui dit un jour: «Viens donc me voir, pour que je te présente à ma femme.» M. de La Tour du Pin se rendit une fois chez eux, mais n'y retourna plus ensuite. La société qui se réunissait dans leur salon n'était pas la nôtre. M. de Beauharnais, toutefois, allait partout, car il s'était lié pendant la guerre avec plusieurs sommités de la grande société. Il avait une charmante figure, et, dans ces temps où la danse était un art, il passait à juste titre pour le plus beau danseur de Paris. J'avais beaucoup dansé avec lui; aussi quand j'appris sa mort sur l'échafaud, j'en éprouvai un sentiment des plus pénibles. Mon souvenir ne me le représentait que dans une contredanse… Quel terrible et frappant contraste!
Je revis M. de Talleyrand toujours animé des mêmes sentiments à mon égard: aimable sans être réellement utile. Pendant les deux dernières années, il avait travaillé à sa fortune d'une manière si efficace que je le retrouvai établi dans une belle maison, sa propriété personnelle, de la rue d'Anjou, riant sous cape de la disposition de se rattacher au gouvernement où il voyait tous ceux qui rentraient en France. Il me dit: «Que fait Gouvernet? Veut-il quelque chose?»—«Non, répondis-je, nous comptons aller nous installer au Bouilh.»—«Tant pis, s'écria-t-il, c'est une bêtise.»—«Mais, repris-je, nous ne sommes pas en état de rester à Paris.»—«Bah! dit-il, on a toujours de l'argent quand on veut.» Voilà l'homme!
Dès que Mme Bonaparte connut, par Mme de Valence et Mme de Montesson, ma présence à Paris, elle désira que je vinsse chez elle. Attirer à soi une femme, jeune encore, ancienne dame de la cour, très à la mode, voilà une conquête, si j'ose le dire, dont elle était très impatiente de se vanter au premier consul. Aussi me fis-je un peu prier, pour donner du prix à ma condescendance; puis, un matin, je me rendis chez Mme Bonaparte avec Mme de Valence. Je trouvai dans le salon un cercle de femmes et un groupe de jeunes gens, tous de ma connaissance. Mme Bonaparte vint à moi en s'écriant: «Ah! la voilà!» Elle m'assit à côté d'elle, me dit mille choses gracieuses en répétant: «Comme elle a l'air anglais!»—ce qui cessa d'être une éloge quelque temps après. Elle m'examina de la tête aux pieds, et son attention se porta surtout sur une grosse tresse de cheveux blonds qui entouraient ma tête et dont ses yeux ne pouvaient se détacher. Comme nous nous levions pour partir, elle ne put s'empêcher de demander tout bas à Mme de Valence si cette tresse était bien faite avec mes propres cheveux.
Mme Bonaparte me parla de Mme Dillon, ma belle-mère, avec beaucoup de bienveillance; exprima un vif désir de faire la connaissance de ma soeur Fanny, qui était en même temps sa nièce—la mère de Mme Dillon et celle de Joséphine étaient soeurs.—Puis elle continua en disant que tous les émigrés allaient rentrer, qu'elle en était charmée, qu'on avait assez souffert, que le général Bonaparte souhaitait avant toute autre chose amener la fin des maux de la Révolution, etc., enfin toute une suite de propos rassurants. Elle demanda aussi des nouvelles de M. de La Tour du Pin et témoigna le désir de le voir. Elle partait pour la Malmaison et m'invita à y venir. De toutes façons elle fut fort aimable, et je vis clairement que le premier consul lui avait donné le département des dames de la cour et confié le soin de leur conquête quand elle en rencontrerait. La tâche n'a guère été difficile, car toutes se sont précipitées vers le pouvoir naissant, et je ne connais que moi qui aie refusé d'être dame du palais de l'Impératrice Joséphine.
Je retrouvai à Paris le général Sheldon. Nous avions été élevés ensemble et il avait pour moi l'amitié d'un frère. Le malheureux homme fut à un moment atteint d'une affreuse maladie qui mit fin à sa carrière militaire, pleine de brillantes promesses. Après avoir pris part à toutes les campagnes à la suite desquelles on l'avait promu général de brigade, il fut frappé de fréquentes attaques d'épilepsie. On lui avait donné le commandement de la petite place de Draguignan et de quelques troupes sur la frontière. Il vint à Paris pour tâcher d'obtenir quelque chose de mieux par l'entremise du général Clarke, depuis duc de Feltre, son compagnon d'armes dans le régiment de Dillon. Personnellement sans fortune, il avait commis la très grande sottise d'épouser par amour la fille d'un notaire de Draguignan, riche seulement de sa très jolie figure. Ce pauvre Sheldon a accumulé maladresse sur maladresse pendant toute sa vie. Notre oncle commun, l'archevêque de Narbonne, après l'avoir élevé, le confia tout jeune à mon père, qui l'incorpora dans son régiment. Ce fut Sheldon[133] qui apporta les drapeaux conquis à la prise de Grenade. Cette victoire, due à la vaillance des grenadiers du régiment de Dillon, qui étaient montés à l'assaut commandés par Sheldon, âgé de vingt-deux ans seulement, lui valut le brevet de colonel. Ce fut pour le brave garçon une mauvaise chance, car dès lors il devint impossible de l'employer dans son grade. À la paix, il fut mis à la suite de la légion des hussards de Lauzun. Il n'en tira d'autre avantage que l'obligation d'acheter un uniforme dont le prix dépassait de beaucoup une année d'appointements. Puis il passa en Angleterre, sur l'invitation du beau et célèbre colonel Saint-Léger, ami intime du prince de Galles. Par cette longue digression, je me suis proposé d'arriver à une circonstance remarquable dans laquelle mon cousin a joué un rôle qui mérite d'être rappelé. Logé chez le prince et comblé de ses bontés, c'est lui, en sa qualité d'Anglais catholique, qui fut témoin du mariage du prince de Galles avec Mme Fitzherbert. On a beaucoup nié la célébration de ce mariage. Comme Mme Fitzherbert était catholique, et que ce fut un prêtre catholique qui bénit le mariage, il est très plausible de supposer que les dispenses nécessaires avaient été accordées. Ceci explique comment les dames catholiques les plus rigides, et, entre autres, ma tante lady Jerningham, continuèrent à la voir, malgré la publicité de son union avec le prince de Galles[134].
M. de La Tour du Pin et moi, nous n'avions jamais été inscrits—je ne m'explique pas pourquoi—sur la liste des émigrés. Il nous fallut donc prendre un certificat de résidence en France, signé de neuf témoins, formalité indispensable, dont personne n'était dupe cependant. Dans ce but, je me rendis à la municipalité du quartier avec mon escouade de témoins. Lorsque le certificat fut signé et revêtu de tous les mensonges nécessaires, le maire, en m'en remettant très poliment une expédition, me dit tout bas: «Cela n'empêche pas que toutes les pièces de votre habillement n'arrivent de Londres.» Puis il se mit à rire. Quelle comédie!
L'endroit de Paris où, pendant cet été, se réunissait la meilleure compagnie se trouvait sous la voûte d'une maison de la place Vendôme: celle qui forme le pan coupé de la place, à droite en allant vers la rue Saint-Honoré et du côté de cette rue. C'était là que siégeait la Commission des émigrés, tribunal assez facile à se concilier quand on n'y arrivait pas les mains vides. Dans la foule qui se pressait sur ce point, on rencontrait les plus grands personnages mêlés à des agents d'affaires de toutes catégories. Dominant le bruit des conversations les plus variées, ces phrases surtout se faisaient entendre: «Êtes-vous rayé?»—«Allez-vous l'être?» Et tel, muni d'une suite respectable et non interrompue de certificats de résidence en France attestant combien il avait été injuste d'inscrire son nom sur la fatale liste, s'entretenait ouvertement, sur le seuil de la maison, de ses faits, gestes et paroles à Coblentz, à Hambourg ou à Londres.
Les Français s'amusent de tout. La Commission des émigrés était devenue un lieu de réunion. On s'y donnait rendez-vous. On y allait pour rencontrer d'anciennes connaissances, pour causer de ses projets, du choix de sa résidence, etc. Beaucoup de ceux qui revenaient considéraient l'endroit comme un bureau de placement. Les pères se demandaient si leurs fils entreraient au service militaire. On commençait aussi à parler du pays, dont on s'embarrassait si peu quelques mois auparavant. Les plus beaux noms de France coudoyaient, sous la porte, les représentants des familles nobles de province. Quel dommage qu'il n'y eût pas à l'entrée une balance ou un pont à bascule semblable à ceux qui pèsent les voitures sur les chemins de fer. Combien de bons et loyaux gentilshommes de province qui, en rentrant d'exil, ne trouvaient plus que les quatre murs nus de leurs habitations, souvent même sans un toit pour les abriter eux et leur famille, auraient pesé d'un plus grand poids que tel duc au nom retentissant!…
Nous n'avions pas affaire à la commission, puisque nous ne figurions pas sur la liste des émigrés. Il fut pourtant nécessaire de faire rayer de cette liste le nom de ma belle-mère. Quoique établie depuis trente ans au couvent des dames anglaises de la rue des Fossés-Saint-Victor, qu'elle n'avait jamais quitté, on l'y avait inscrite. La vente de tout le mobilier de son château de Tesson et de deux métairies avait été la conséquence de cette inscription non justifiée.
Bonaparte, avant son départ pour le fameux passage du Grand-Saint-Bernard, eut l'idée de créer, avec de jeunes volontaires, un régiment de hussards. Dans le cadre des officiers de ce corps étaient bientôt entrés les jeunes gens les moins avancés en âge de la haute société. Parmi eux se trouvait notre neveu, Alfred de Lameth. Il avait dix-huit ans seulement. Comme l'uniforme en était jaune clair, le peuple de Paris nomma ce nouveau corps les serins. L'occasion d'acheter de beaux chevaux, de faire de la dépense eut bien vite tenté les jeunes gens. Mais, quand ils virent que le peuple se moquait d'eux, ils se fondirent peu à peu dans l'armée.
Je me rendis un matin à la Malmaison. C'était après la bataille de Marengo. Mme Bonaparte me reçut à merveille, et, après le déjeuner, qui eut lieu dans une délicieuse salle à manger, elle me fit visiter sa galerie. Nous étions seules. Elle en profita pour me faire des contes à dormir debout sur l'origine des chefs-d'oeuvre et des admirables petits tableaux de chevalet que la galerie contenait. Ce beau tableau de l'Albane, le pape l'avait contrainte à l'accepter. La Danseuse et l'Hébé, elle les tenait de Canova. La ville de Milan lui avait offert ceci et cela. Je n'eus garde de ne pas prendre ces dires au sérieux. Mais ayant une grande admiration pour le vainqueur de Marengo, j'aurais estimé davantage Mme Bonaparte si elle m'eût simplement dit que tous ces chefs-d'oeuvre avaient été conquis à la pointe de son épée. La bonne femme était essentiellement menteuse. Lors même que la simple vérité aurait été plus intéressante ou plus piquante que le mensonge, elle eût préféré mentir.
Le pauvre Adrien de Mun, alors un brillant jeune homme, m'accompagnait dans cette visite. Je trouvai à la Malmaison les de L'Aigle, les La Grange, Juste de Noailles, et tutti quanti[135], se faisant déjà prendre la mesure, en imagination, des habits de chambellan dont je les ai vus revêtus depuis.
Une chose nous avait beaucoup frappés, mon mari et moi: c'est la froideur avec laquelle le peuple de Paris, si aisément enthousiaste, reçut la nouvelle de la bataille de Marengo. Nous allâmes, en compagnie de M. de Poix, nous promener au Champ de Mars, le jour anniversaire du 14 Juillet. Après la revue de la garde nationale et de la garnison, un petit bataillon carré d'une centaine d'hommes revêtus d'effets sales et déchirés, les uns le bras en écharpe, d'autres la tête entourée de bandages, et portant les étendards et les drapeaux autrichiens pris à Marengo, entra dans l'enceinte. Je m'attendais à des applaudissements forcenés et bien motivés. À l'encontre de mes prévisions, pas un cri, et très peu de signes de joie. Nous en fûmes aussi surpris qu'indignés, et même, depuis, en y réfléchissant à loisir, la cause de cette froideur nous a toujours paru inexplicable. Ces braves soldats étaient arrivés en poste, nous dit-on, pour paraître ce jour-là à la revue devant le public.
Mme de Staël avait quitté ma maison. Son mari était mort[136], à ce qu'il me semble ou retourné en Suède. Après s'être installée dans un petit appartement, elle se préparait à aller rejoindre son père à Coppet. Bonaparte ne pouvait la souffrir, quoiqu'elle eût fait mille avances pour lui plaire. Je crois même qu'elle n'allait pas chez Mme Bonaparte. Un jour, cependant, je rencontrai Joseph Bonaparte dans son salon. Elle recevait des gens de tous les régimes. Les émigrés revenus en France abondaient chez elle, mêlés aux anciens partisans du Directoire.
I. Vente de la maison de Paris.—Départ pour le Bouilh.—Les récits de la Vendéenne.—Un accident de voiture: dévouement de Marguerite.—La vie au Bouilh.—Mme de Bar et ses enfants.—Grande influence exercée par Mme de La Tour du Pin sur la destinée du jeune de Bar.—II. Mme de Maurville.—L'éducation de Mlle de Lally.—Préoccupations d'avenir.—Le concordat et ses effets.—L'archevêque de Bordeaux, d'Aviau de Sanzai.—L'établissement de l'Empire.—Un oui qui préoccupe beaucoup.—Mme d'Hénin et M. de Lally.—III. Séjour au Bouilh de Mme de Duras et de ses enfants.—Sa nouvelle attitude dans le monde.—Elle cherche à consoler M. d'Angosse.—Mme de Lally et M. Henri d'Aux.—Les cent mille francs de M. de Lally.—Mort de Marguerite.—IV. M. de La Tour du Pin refuse de solliciter un emploi.—Arrangement avec M. Malouet pour l'avenir d'Humbert.—Naissance d'Aymar, le seul des enfants de Mme de La Tour du Pin qui lui ait survécu.—M. Marbotin de Couteneuil, oncle de M. Henri d'Aux.—Mariage de Mlle de Lally et de M. Henri d'Aux.—Mort brillante du lieutenant Alexandre de Maurville.
Enfin, vers le mois de septembre, nous nous décidâmes à partir pour le Bouilh. Nous avions vendu notre maison[137] à Paris assez mal. Elle était située dans un vilain quartier, la rue du Bac. Je ne me souviens plus de l'affectation donnée par mon mari aux fonds provenant de cette vente. Il trouva à son retour un si grand désordre dans les affaires de son père et dans les siennes propres, tant de malheur s'attachait à tout ce qu'il entreprenait que, malgré son intelligence et sa capacité, rien ne lui réussissait. Assurément, tous ses actes étaient uniquement inspirés par le seul désir d'améliorer la fortune de ses enfants! Paix et respect donc à sa mémoire.
Nous emmenâmes de Paris un instituteur pour mon fils, c'était un prêtre qui avait émigré en Italie et qui en avait étudié la langue à fond. Il se nommait M. de Calonne. Comme société, sa présence offrait peu de ressource. Mais, quoiqu'il fût dans une position fort précaire, on nous donna de très bonnes recommandations sur son compte et sur sa moralité. Cela nous détermina à le prendre. Mon mari s'en alla seul par Tesson, et je pris un voiturier qui nous mena à petites journées dans un grand carrosse, où prirent place, en plus de moi, M. de Calonne, mon fils[138], mes deux filles[139], ma bonne Marguerite et une fille de la nourrice d'Humbert, dont nous avions fait notre femme de chambre. Humbert s'assit à coté du cocher. À Tours, nous rencontrâmes une femme qui s'en allait à Bordeaux dans une petite charrette chargée de toiles et de mouchoirs de Cholet. Appelée à voyager seule, elle fut bien aise de se joindre à nous, comme moyen de protection, car les routes étaient peu sûres. Humbert, ayant lié conversation avec notre compagne de route, vint me demander la permission de monter dans sa charrette. Il y resta jusqu'au Bouilh.
Cette femme était Vendéenne. Elle avait fait la guerre, assisté à toutes les affaires, passé et repassé la Loire. Elle racontait tous les événements auxquels elle avait pris part à Humbert, qui ne se lassait pas d'écouter ses récits. Puis il me les répétait, et ce fut ainsi que j'appris l'histoire de cette intéressante et admirable guerre, dont j'avais à peine entendu parler pendant les cinq mois que nous passâmes à Paris, tant le gouvernement prenait de soin pour que les détails n'en fussent pas publiés. Plus tard j'acquis la certitude, comme je le dirai par la suite, que Bonaparte lui-même ignora tous les détails de cette noble lutte, jusqu'au jour où il lut les mémoires manuscrits de Mme de La Rochejaquelein[140].
Nous eûmes un affreux accident en arrivant au Bouilh. Les chemins étaient affreux, presque impraticables. J'avais suspendu au milieu de la voiture une barcelonnettte dans laquelle ma petite Cécile, si délicate, se trouvait couchée. En sortant d'un village, la voiture donna dans une ornière profonde. La cheville ouvrière cassa et nous versâmes. La glace était levée du côté de la tête de l'enfant, côté précisément vers lequel nous tombions, assez doucement d'ailleurs, puisque nous allions au pas. Mon excellente Marguerite vit que la tête de la petite était sur le point de heurter la glace qui venait de se briser en éclats. Elle n'hésita pas, allongea le bras qui, jeté contre les débris de verre, reçut une coupure affreuse jusqu'à l'os, et s'écria: «La petite n'a rien.» Mais l'enfant ayant été en un instant couverte du sang de la pauvre bonne, j'éprouvai tout d'abord une mortelle frayeur. Un chirurgien de la localité fut appelé pour panser la blessée. Quant à la femme de chambre, elle avait le bras démis, et je fus obligée de la laisser pendant quelques jours dans le village.
Enfin, nous arrivâmes au Bouilh, où je fus heureuse de me retrouver. J'avais grand besoin de repos. Une excellente fille que j'y avais laissée avait pris soin de tout, malgré l'apparence de séquestre que l'on avait remis sur le château. Mon mari arriva peu de jours après, et nous nous trouvâmes enfin tous réunis chez nous.
M. de La Tour du Pin se consacra à l'agriculture et à l'éducation de son fils, à laquelle je contribuais pour ma part, afin qu'il n'oubliât pas l'anglais. Humbert était âgé de dix ans et demi, Charlotte allait en avoir quatre, et Cécile avait six mois. Mon excellente bonne, Marguerite, se dévouait avec plus d'attention et de tendresse aux chers enfants que je ne le faisais moi-même.
Je revis avec plaisir notre bonne et spirituelle voisine, Mme de Bar. Sa fille, alors dans sa vingtième année, me témoignait beaucoup d'amitié. Elle avait aussi un fils, âgé de dix-sept ans. J'ai exercé une grande influence sur sa destinée, sans qu'il s'en soit peut-être jamais rendu compte. Aussi son souvenir m'est-il resté cher et douloureux.
Mme de Bar, femme de prodigieusement d'esprit, se trouvait veuve d'un officier du génie très distingué, ami intime de mon beau-père. Il mourut au commencement de la Révolution, et sa femme se retira à la campagne sans autre fortune qu'une propriété en vignes qu'elle faisait valoir. Malgré son esprit, ses bons sentiments, sa distinction, et quoiqu'elle aimât passionnément son fils, âgé de dix ans seulement lorsqu'il perdit son père, elle avait complètement négligé son éducation. M. de La Tour du Pin le lui reprocha vivement. À quoi elle répondit qu'il ne voulait rien faire, qu'il avait horreur des livres et ne témoignait de goût pour aucune carrière. Elle lui reconnaissait cependant de l'esprit naturel. Comme je n'ajoutai pas foi à ces excuses d'un amour maternel mal entendu, elle me pria de parler à son fils. Je m'y prêtai volontiers. Un matin donc que j'étais seule à arranger les livres dans la bibliothèque, il vint me trouver. Je lui demandai de m'aider. Il y mit un zèle et une intelligence qui me surprirent. L'occasion était propice pour lui faire un peu de honte de son ignorance, puis je lui fis promettre de s'arracher à sa paresse, d'étudier, de lire. Je lui donnai des livres à emporter, en lui demandant de me faire de ces ouvrages des extraits que je corrigerais, sans en parler, même à sa mère. Il fut transporté de reconnaissance. Quinze jours plus tard, Mme de Bar me dit que j'avais fait un miracle: son fils passait maintenant les jours et les nuits à écrire. Il m'apporta ses premiers essais, je les corrigeai, et au bout de deux mois, son esprit très supérieur s'était développé au point que je dus reconnaître mon insuffisance à être plus longtemps son institutrice. Le désir d'entrer dans la marine lui vint, et comme je connaissais beaucoup le commissaire général de la marine à Bordeaux, M. Bergevin, j'obtins son admission à l'École de marine, à titre d'élève aspirant. Au moment de partir, le pauvre enfant fut désespéré. Il me demanda la permission de m'écrire ses progrès, et je lui promis de lui répondre exactement. Cette âme si ardente et ce coeur si pénétré, hélas! d'un sentiment dont il ne se doutait pas, avaient besoin de croire que ses progrès m'intéressaient. Mais n'interrompons pas ce triste récit; je veux le continuer tout de suite.
Le jeune de Bar alla à Bordeaux, où ses études se firent avec une distinction si extraordinaire, qu'au bout d'un an, après les examens du célèbre Monge, il fut envoyé à Brest avec le grade d'aspirant de deuxième classe. Quand, revêtu de son uniforme, et en route pour rejoindre une grande école d'où il sortirait officier, il vint me voir, rien ne peut peindre les sentiments de bonheur, d'orgueil, de gloire dont il était animé. Quand il entra dans le salon, je ne le reconnus tout d'abord pas. Il avait grandi, sa figure s'était développée. Je lui parlai avec intérêt du succès de ses études. Il répondit les larmes aux yeux: «C'est votre ouvrage.» Pauvre enfant! À Brest, il eut les mêmes succès, au premier examen. On le mit sur les rangs pour être aspirant de première classe, et on l'embarqua sur un vaisseau de guerre. Mais il fallait beaucoup travailler. Il y consacrait ses nuits. Pour ne rien coûter à sa mère, il se nourrissait mal. La maladie vint; son sang, brûlé par l'étude et par les veilles, s'alluma. En quelques jours, le mal l'emporta, et la cruelle mission de l'apprendre à sa pauvre mère m'incomba. Il ne revint de lui qu'un petit étui de mathématiques. Son père l'avait donné à mon beau-père, et je lui en avais fait cadeau.
Après mes propres douleurs, la mort de ce charmant jeune homme représente le plus triste de mes souvenirs. Le sentiment que j'avais fait naître en lui avait été le flambeau qui l'avait éclairé, mais en le dévorant. Sa mort me causa presque un remords, puisque sans mon intervention dans sa vie il aurait vécu paisiblement, dans son ignorance, il est vrai, mais enfin, il aurait vécu. Sa mère, tout en le pleurant, ne m'en a pas voulu pourtant d'avoir développé des facultés qu'elle laissait endormies. Que serait-il devenu sans moi? Sa vie eût-elle répondu à ce qu'elle promettait d'être par moi?
Mais revenons au Bouilh. Peu de temps après notre installation, une cousine de mon mari, Mme de Maurville, vint nous y retrouver. Elle avait été dépouillée des biens qu'elle possédait en France, et sa principale ressource consistait en une pension de 40 livres sterling que lui faisait l'Angleterre. On la lui avait accordée comme veuve d'un officier général de la marine française qui avait pris un grade en Angleterre, chose, on peut le dire en passant, assez vilaine. Elle avait une soeur dont le mari, M. de Villedon, servait la République de corps et d'âme. M. de Villedon avait le malheur d'être gentilhomme et sa femme était très bien née. Ils crurent devoir donner des arrhes, comme on disait alors, à la Révolution, et, dans ce but, achetèrent la terre de Mme de Maurville, avec tout son mobilier. À son retour en France, Mme de Maurville croyait encore que M. de Villedon avait racheté sa terre pour la lui restituer. Mais elle fut bientôt détrompée, et retrouva de ses biens moins que rien: 500 à 600 francs de rente, et pas un toit pour s'abriter. Le nôtre lui fut offert. Elle l'accepta avec cette simplicité de coeur qui caractérise la véritable noblesse. Quoique douée de peu d'esprit, elle avait l'âme très élevée, un excellent caractère, dénué de ces petits inconvénients qui troublent souvent un intérieur plus que de véritables défauts, quand pour dissimuler ceux-ci on possède assez d'empire sur soi. Mme de Maurville aimait tendrement M. de La Tour du Pin. Plus âgée que lui de quatre ans, elle le connaissait depuis son enfance. Elle se trouva très heureuse chez nous. Son unique fils[141] avait été élevé à l'école fondée par le célèbre Burke pour les jeunes émigrés. Revenu d'Angleterre à dix-huit ans sans aucune fortune, il s'engagea dans un régiment de chasseurs à cheval, comme simple chasseur, sous la protection du colonel, M. de La Tour Maubourg. Cette protection lui fut acquise sur l'initiative de Mme d'Hénin, et grâce à l'entremise de M. de La Fayette.
Mme d'Hénin vint au Bouilh à différentes reprises pendant les huit ans que nous y avons habité. Lors de son premier séjour, qui dura plusieurs mois, elle m'amena la fille[142] de M. de Lally, qui sortait de chez Mme Campan, en me priant d'achever son éducation. Mlle de Lally avait près de quinze ans. Je l'accueillis avec plaisir. Elle était douce, bonne enfant, savait assez bien l'orthographe, la musique et la danse. Quant à la culture de l'esprit, elle avait été complètement négligée. J'envisageai la mission que l'on me confiait comme une grande charge et comme une responsabilité un peu lourde à porter. Mon mari m'engagea à l'accepter néanmoins, et son désir était pour moi une loi contre laquelle la pensée ne me vint même pas de résister. Comme nous étions trop peu fortunés pour augmenter sans inconvénient nos dépenses, ma tante voulut que M. de Lally nous remît pour la pension de sa fille une somme équivalente à celle qu'il payait pour elle chez Mme Campan. Accepter une telle condition me parut déchoir un peu; nous nous y soumîmes cependant. M. de Lally, en outre, conservait le soin de l'entretien personnel de sa fille. Elle n'a pas eu à se plaindre de ces arrangements, et, de mon côté, je puis dire que nous n'avons pas eu à les regretter. Je fis, en m'occupant de Mlle de Lally, la répétition de l'éducation que plus tard je devais donner à mes filles. Mon mari se chargea de lui apprendre l'histoire, la géographie. L'enseignement de l'anglais, dont elle avait déjà quelques notions, me revint, et l'instituteur de mon fils lui donna des leçons d'italien. Nos lectures à haute voix, en commun, lui profitèrent également. Elle aima beaucoup mes enfants, surtout Cécile, dont elle commença l'éducation première. Très bonne enfant, d'un caractère sûr, quoique un peu sournois, elle s'arrangeait fort bien avec Mme de Maurville, n'ayant pas plus d'esprit l'une que l'autre. Je ne suis pas éloignée de penser que toutes deux éprouvaient pour moi un sentiment plus rapproché du respect et de la crainte que de l'affection. Quoi qu'on ait pu dire, je ne suis pas dominante. Jamais je n'ai demandé à ceux avec qui j'ai vécu plus que ce qu'ils pouvaient donner. Ce qu'on nomme la querelle de sentiments m'a toujours paru la chose la plus absurde du monde, quand elle n'est pas fondée sur celui dont dépend le destin de la vie.
Nous songions, mon mari et moi, à l'avenir de nos enfants, et cette préoccupation n'était pas la moindre des inquiétudes que le mauvais état de nos affaires nous causait. La terre du Bouilh, réduite à sa seule valeur territoriale, représentait peu de chose. La guerre avec l'Angleterre avait mis à rien le prix des vins, surtout des vins blancs, déjà de peu de valeur, de tout temps, dans nos contrées. On les achetait au prix de 4 à 5 francs la barrique. Mon mari installa une brûlerie à eau-de-vie, et engagea de fortes dépenses pour la mettre en état de fonctionner convenablement. Mais les profits de cette sorte de commerce nous permettaient tout au plus de vivre, et bientôt il faudrait songer à l'avenir de mon fils[143]. C'était notre unique et dévorante pensée.
Ma tante et M. de Lally nous écrivaient de Paris que toutes les personnes que nous avions connues autrefois se ralliaient au gouvernement. On venait de publier le concordat, et le rétablissement de la religion eut un effet prodigieux dans nos provinces. Jusqu'à ce moment, on n'assistait à l'office divin que dans les chambres, sinon tout à fait en secret, du moins assez silencieusement pour ne pas compromettre l'officiant, presque toujours un prêtre émigré rentré. Aussi quand on vit arriver un respectable archevêque, M. d'aviau de Sanzai, à Bordeaux, et que l'intrus disparut sans que j'aie jamais su ce qu'il était devenu, ce fut une joie qui tenait du délire. Nous eûmes l'honneur de le posséder au Bouilh pendant les deux premiers jours qui suivirent son entrée dans le diocèse. Nous réunîmes pour le recevoir tous les bons curés de notre ancien domaine, qui comprenait dix-neuf paroisses. La plupart, nommés récemment, revenaient des pays étrangers. D'autres avaient vécu cachés chez leurs paroissiens ou dans des maisons particulières. Notre saint archevêque se fit adorer de tous. Son entrée à Bordeaux fut un triomphe. La reconnaissance qu'on éprouvait s'en allait au grand homme qui tenait les rênes du gouvernement. Quand il se déclara consul à vie, elle se traduisit par une approbation presque unanime de ceux appelés à voter sur cette proposition.
Un peu plus tard, enfin, parurent dans les communes les listes où l'on devait inscrire son nom et répondre par oui ou par non à la question de savoir si le consul à vie devait se proclamer empereur.
M. de La Tour du Pin fut dans une agitation extraordinaire avant de se décider à mettre oui sur la liste de Saint-André-de-Cubzac. Je le vis se promener seul dans les allées du jardin, mais je ne me permis pas de pénétrer dans ses incertitudes. Enfin, un soir il rentra, et j'appris avec plaisir qu'il venait d'écrire un oui comme résultat de ses réflexions.
On se sera aperçu que je brouille un peu les époques. Assurément je ne suis pas dans leur ordre les événements qui ont rempli les huit ans que nous avons passés au Bouilh. Six mois de ce temps me parurent très agréables. Ce furent ceux du séjour de Mme de Duras et de ses enfants[144].
Ma tante ne se trouvait pas alors avec nous, ce dont nous nous consolâmes aisément. Malgré son esprit, sa bonté, l'amitié qu'elle avait pour son neveu—car, pour moi, elle ne m'a jamais aimée que par reflet—l'existence avec elle était une fatigue. L'emportement de son caractère bannissait toute facilité dans la vie journalière. Il fallait partager sa manière de voir sur tous les sujets. Nous étions parfaitement soumis à ses volontés comme à ses fantaisies, mais cela même ne suffisait pas à assurer la paix. Quand elle se trouvait au Bouilh avec M. de Lally, son caractère dominateur le prenait pour victime, ce qui nous donnait un peu de repos. Elle le menait, comme on dit très vulgairement, à la baguette. Quoiqu'elle lui ait fait un très grand bien, en substituant son propre grand caractère à celui qu'aurait dû avoir ce gros homme qui n'était qu'un composé de paroles, elle ne le rendait pas moins malheureux. Elle le contrariait sur tout, le forçait à travailler à des choses sérieuses, quand son penchant le portait à ne s'occuper que de niaiseries. Au fond, c'était là son goût. Jamais il n'y eut un esprit si petit dans une aussi grosse personne.