Sur ces entrefaites arriva à Paris une ambassade turque, et M. de Talleyrand offrit un magnifique déjeuner à l'ambassadeur et à sa suite. On ne se mit pas à table. Mais, sur le côté d'un grand salon, on dressa un buffet en gradins s'élevant à moitié de la hauteur des fenêtres, garni de mets exquis de tous genres entremêlés de vases remplis des fleurs les plus rares. Des canapés occupaient les autres côtés du salon, et l'on apportait de petites tables rondes toutes servies devant les personnes qui s'asseyaient. M. de Talleyrand conduisit l'ambassadeur vers un divan, où il s'accroupit aussitôt à la mode orientale, et l'engagea, par l'intermédiaire d'un interprète, à choisir la dame en la compagnie de laquelle il lui serait agréable de déjeuner. Il n'hésita pas, et me désigna. Je n'en devrais pas tirer grande vanité, car parmi celles qui assistaient à ce déjeuner, aucune ne supportait le grand jour de midi du mois d'août, dont mon teint et mes cheveux blonds ne craignaient pas la clarté. Ma confusion, néanmoins, fut extrême, quand M. de Talleyrand vint me chercher pour m'amener auprès de ce musulman, qui me tendit la main avec beaucoup de grâce. C'était un bel homme de cinquante à soixante ans, bien vêtu, comme les Turcs s'habillaient alors, et coiffé d'un énorme turban de mousseline blanche. Pendant le déjeuner, il fut fort galant, et j'achevai sa conquête en refusant un verre de vin de Malaga. Il me fit tenir mille propos aimables par son interprète grec, M. Angelo, que tout Paris a connu. Entre autres choses, il me demanda si j'aimais les odeurs. Comme je répondis que j'aimais ce qu'on nommait en France les pastilles du sérail, il prit mon mouchoir, l'étendit sur ses genoux, puis, fouillant dans une immense poche de sa pelisse, il remplit ses deux mains de petites pastilles grosses comme des pois, que les Turcs ont coutume de mettre dans leurs pipes, et, les ayant placées dans le mouchoir, il me les donna.
Le lendemain il m'envoya, par M. de Talleyrand, un grand flacon d'essence de roses, ainsi qu'une très belle pièce d'étoffe vert et or de fabrique turque. À cela se borna mon triomphe, dont on parla un jour. Aucune des dames que l'on nommait du Directoire: la duchesse de Brancas, Mme Tallien, Mme Bonaparte, etc., n'avaient été invitées à ce déjeuner.
Vous pensez bien, mon fils[72], que mon premier soin, en arrivant à Paris, fut d'aller voir Mme Tallien, à qui nous devions la vie. Je la trouvai établie dans une petite maison nommée la Chaumière, au bout du cours la Reine. Elle me reçut avec beaucoup d'affection, et voulut aussitôt m'expliquer comme elle s'était trouvée dans l'obligation d'épouser Tallien, dont elle avait un enfant. La vie commune avec ce nouvel époux lui semblait déjà insupportable. Rien n'égalait, paraît-il, son caractère ombrageux et soupçonneux. Elle me conta qu'un soir, étant rentrée à une heure du matin, il eut un accès de jalousie tel qu'il avait été sur le point de la tuer. Le voyant armer un pistolet, elle prit la fuite, et ayant été demander asile et protection à M. Martell, dont elle avait sauvé la vie à Bordeaux, celui-ci avait refusé de la recevoir. Elle pleurait amèrement en me racontant ce trait d'ingratitude. Aussi ma reconnaissance, que je lui témoignai avec chaleur, comme je la sentais, lui sembla douce. Tallien vint un moment dans la chambre de sa femme. Je le remerciai assez froidement, et il me dit de compter sur lui en toute occasion. On verra plus loin de quelle façon il tint parole.
I. Le 18 Fructidor.—Une promenade dans Paris.—Mme de Staël et Benjamin Constant professent des opinions différentes.—Expulsion des émigrés rentrés.—Le dépit de Mme de Pontécoulant.—La situation de M. et de Mme de La Tour du Pin. Conduite de Talleyrand et de Tallien en cette circonstance.—II. Nouvel exil.—Rencontre d'un ami d'Amérique.—Les douaniers anglais.—Aimable accueil de lady Jerningham.—Un ami retrouvé.—Visite de Mme Dillon.—III. Betsy et Alexandre de La Touche.—Mme de La Tour du Pin revoit Mme de Rothe et l'archevêque de Narbonne.—Lord Dillon. Son apostasie et son mariage avec une actrice, Mlle Rogier.—Lord Kenmare et sa fille lady Charlotte Goold.—IV. Caractère dominateur de Mme d'Hénin.—La société des émigrés.—Départ pour Cossey.—Les courses de Newmarket.—L'amabilité de lady Jerningham.—La vie à Cossey.—La table de famille.—V. Installation à Richemond avec Mme d'Hénin.—Affaires litigieuses entre Mme Dillon et M. Combes.—Un héritage difficile à réaliser.—Gêne de Mme de la Tour du Pin.—Situation difficile du ménage en commun avec Mme d'Hénin.
Mon mari travaillait à ses affaires, et avait entrepris des négociations pour racheter une partie de la terre de Hautefontaine, qu'on venait de vendre, lorsqu'un matin, à la pointe du jour, le 18 fructidor—4 septembre 1797—étant assise sur mon lit, occupée à donner le sein à ma fille, je crus entendre sur le boulevard un bruit de voiture d'artillerie. Ma chambre donnant sur la cour, je dis à Marguerite d'aller voir à la fenêtre de la salle à manger ce qui se passait. Elle revint en m'annonçant que de nombreux généraux, des troupes, des canons remplissaient le boulevard. Je me levai au plus vite et j'envoyai réveiller mon mari qui couchait au-dessus de ma chambre. Nous allâmes tous deux à la fenêtre, où bientôt après Mme de Valence nous rejoignit. Augereau était là, donnant des ordres. On barra la rue des Capucines et la rue Neuve-du-Luxembourg. M. de La Tour du Pin se rendit alors chez M. Villaret de Joyeuse, qui demeurait à l'entrée de cette dernière rue, et ne le quitta qu'au moment de son arrestation.
Vers midi, comme personne ne nous apportait de nouvelles, Mme de Valence et moi, poussées par la curiosité d'être renseignées, nous sortîmes, modestement vêtues pour ne pas être remarquées, avec l'intention d'aller chez Mme de Staël. Nous pensions prendre la rue Neuve-du-Luxembourg. Elle était barrée par une pièce de canon. Celle des Capucines de même. La rue de la Paix n'existait pas à cette époque. Nous dûmes remonter jusqu'à la rue de Richelieu pour trouver un passage libre. Toutes les boutiques étaient fermées. Il y avait beaucoup de monde dehors, mais on ne se parlait pas. Parvenues au guichet, nous le trouvâmes encombré d'une quantité de personnes que l'on empêchait de pénétrer sur le quai. À force de pousser et de nous glisser, nous parvînmes enfin à être au premier rang de la foule. Devant nous, des soldats faisaient la haie pour assurer le passage de cinq ou six voitures fortement escortées qui se dirigeaient au petit pas vers le pont Royal. Dans l'une d'elles—la dernière—nous reconnûmes MM. Portalis et Barbé-Marbois. Nous ayant aperçues, ils nous firent un signe d'amitié qui semblait dire: «Nous ne savons pas ce qu'on va faire de nous.» En voyant ce signe, une quantité de ces horribles femmes qu'on ne rencontre qu'aux jours de révolution et de tumulte, se mirent à nous apostropher et à crier: «À bas les royalistes!» La peur me prit, je l'avoue. Heureusement, comme nous nous trouvions immédiatement derrière le cordon des soldats, nous nous faufilâmes entre eux et, passant de l'autre côté, nous arrivâmes chez Mme de Staël.
Elle était avec Benjamin Constant et fort animée contre lui parce qu'il soutenait que le Directoire, en arrêtant les députés, avait fait un coup d'État indispensable. Comme elle exprimait la crainte qu'on ne les fît juger par une commission, il ne repoussa pas cette idée et dit, avec son air hypocrite: «Ce sera fâcheux, mais c'est peut-être nécessaire!» Puis il nous apprit que tous les émigrés rentrés recevraient l'ordre de quitter de nouveau la France, sous peine d'être jugés par des commissions militaires. Cette nouvelle me consterna et j'eus hâte de rentrer chez moi pour l'apprendre à mon mari. Hélas! on criait déjà dans les rues l'ordonnance du Directoire. En arrivant, je trouvai mon mari très perplexe quant au moyen d'avertir de tous ces événements sa tante, qui habitait Saint-Ouen. Les portes de Paris étaient fermées. Personne ne pouvait sortir des barrières sans une permission spéciale.
Par un bonheur singulier, je rencontrai Mme de Pontécoulant, que je connaissais pour l'avoir vue souvent chez Mme de Valence. Je dirai ultérieurement qui elle était. Elle se rendait à Saint-Denis, où se trouvait sa maison de campagne, munie d'un laissez-passer de sa section pour elle et pour sa femme de chambre. Je la priai de me permettre de me substituer à cette dernière, et, avec son obligeance habituelle, elle y consentit. Sur quoi, comme je ne pouvais abandonner ma petite Charlotte que je nourrissais, je lui demandai de m'adopter non pas à titre de femme de chambre, mais à titre de nourrice. La pensée qu'à son âge—elle avait de quarante cinq à cinquante ans—on la croirait, à la barrière, mère d'un enfant de huit mois, lui sourit. Nous partîmes donc ensemble. La pauvre femme fut bien vite désillusionnée. En effet, arrivées à la porte de la ville, les commis et les soldats, au lieu de féliciter la maîtresse, prodiguèrent leurs compliments à la nourrice. Mme de Pontécoulant en conçut de l'humeur, ce qui fut cause qu'au lieu de me mener à Saint-Ouen—ce détour n'aurait pas allongé son chemin de dix minutes—elle me déposa tout uniment sur la route, à l'extrémité d'une avenue très longue, que le poids de ma fille, alors fort grassouillette, me fît paraître plus longue encore à parcourir.
On imaginera aisément avec quelles exclamations je fus reçue par Mme de Poix et par ma tante. Celle-ci se décida à repartir aussitôt pour l'Angleterre. Auprès de ces dames se trouvaient plusieurs anciens émigrés que la nécessité de s'éloigner de nouveau de France désespéra. Cela mettait fin brusquement et d'une façon irrémédiable à tous les arrangements entrepris avec les acquéreurs de biens nationaux, et il est permis d'affirmer, avec raison, que les événements du 18 fructidor ont été aussi funestes aux fortunes des particuliers que la Révolution elle-même, car ils arrêtèrent net toutes les transactions auxquelles étaient, à cette époque, disposés les détenteurs des propriétés qui venaient d'être vendues au profit de la nation.
Le décret ordonnait à tous les émigrés rentrés sur le territoire français de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures et de la France dans les huit jours. Mon avis était de repartir à l'instant même pour le Bouilh. Ayant quitté la France avec un passeport en règle et étant revenus avec ce même passeport dûment visé par les autorités françaises, aux États-Unis et en Espagne, je pensais que le décret ne pouvait s'appliquer à nous qui n'étions pas rentrés furtivement. Pour s'en assurer, mon mari alla trouver M. de Talleyrand. Fort occupé de son propre avenir, il ne s'embarrassait aucunement de celui des autres. Aussi, répondit-il sans hésiter que cela ne le regardait pas, et il nous engagea à soumettre le cas au ministre de la police, Sottin. Je me rendis alors chez Tallien, qui me fit très bon accueil. Il libella la situation dans laquelle nous nous trouvions, sans mentionner nos noms: «Un particulier, parti en 1794, avec passeport, etc., etc.» Les circonstances étaient relatées de la manière la plus favorable. Tallien me promit d'aller, à l'instant même, chez Sottin, pour lui faire apostiller ce papier, sans lequel nous ne pourrions faire viser le passeport de la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, avec lequel nous étions venus à Paris, et dont nous devions être porteurs pour pouvoir sortir des barrières.
Je rentrai chez moi assez inquiète et commençai à faire mes paquets. On venait d'afficher un ordre de police mettant en demeure les propriétaires de dénoncer tout habitant de leurs maisons qui serait à Paris sans papiers en règle. Nous ne voulions pas créer des ennuis à Mme de Montesson, qui nous logeait. Sa propre position l'inquiétait et la préoccupait déjà suffisamment, car, comme depuis plusieurs mois elle recevait et accueillait avec une grande bienveillance les députés déportés, elle craignait d'être fort compromise.
Enfin, après plusieurs heures d'une attente très pénible, Tallien me retourna la demande qu'il avait soumise à l'inspection de Sottin. Ce ministre y avait ajouté, de sa main, et signé, l'annotation suivante: «Ce particulier est dans la loi.» Tallien, dans un billet qu'il m'écrivait en même temps à la troisième personne, s'excusait assez poliment de n'avoir rien pu obtenir, mais la fin de son billet aurait pu se traduire par ces mots: Je vous souhaite un bon voyage.
Il y avait deux partis à prendre. Nous pouvions demander un passeport pour l'Espagne et passer au Bouilh, où je serais restée quelque temps, tandis que mon mari aurait gagné Saint-Sébastien. C'eût été le plus sage. Nous pouvions aussi aller en Angleterre, et, de là, selon les circonstances, retourner en Amérique. Ma tante, Mme d'Hénin, avait beaucoup d'empire sur mon mari. Elle le décida à adopter ce dernier parti. Nous avions très peu d'argent, mais assurés de trouver à Londres ma belle-mère, Mme Dillon, et beaucoup d'autres très proches parents, qui sans doute seraient disposés à nous venir en aide, nous nous décidâmes à partir pour l'Angleterre.
Venus à Paris avec l'intention d'y passer cinq ou six semaines seulement, nous n'avions emporté avec nous que les effets strictement nécessaires. J'avais de plus quelques robes que l'on m'avait faites à Paris. Deux très petites malles continrent ce chétif mobilier, y compris celui de ma bonne Marguerite, bien décidée, cette fois, à ne pas nous quitter. Ce départ devait avoir pour nous les plus fâcheuses conséquences. Nous étions en négociation avec les acquéreurs de Hautefontaine, mais pour nous substituer à eux seulement, car ma grand'mère[73] n'était pas morte. Toutefois comme, par mon contrat de mariage, j'étais instituée sa légataire universelle, je pensais, avec raison, pouvoir, en toute conscience, acquérir ses biens. Cette nouvelle émigration entrava tous les arrangements. La Providence avait décrété que nous finirions, mon mari et moi, notre vie dans la ruine la plus complète. Elle nous condamna, hélas! à des peines autrement cruelles! Mais n'anticipons pas sur les chagrins que j'ai éprouvés. Le récit en viendra assombrir les dernières pages de cette relation.
Les deux ou trois jours qui précédèrent notre départ se passèrent dans la tristesse et l'agitation. Peut-être aurions-nous dû retourner au Bouilh. Le bruit courait que Barras, cédant pour le moment aux exigences de ses collègues, regagnerait bientôt son crédit et reprendrait en même temps ses bonnes dispositions envers les émigrés.
On ne rencontrait que gens désespérés de cette nouvelle émigration. Nous prîmes trois places dans une voiture qui devait nous mener, en trois jours, à Calais. Deux autres places étaient occupées par M. de Beauvau et par un cousin de Mme de Valence, le jeune César Ducrest, aimable jeune homme qui devait périr si misérablement quelques années après.
Les Français sont naturellement gais. Aussi, malgré que nous fussions tous désolés, ruinés, furieux, nous ne trouvâmes pas moins le moyen d'être de bonne humeur et de rire. M. de Beauvau, notre cousin, allait retrouver sa femme, Mlle de Mortemart, et ses trois ou quatre enfants. Elle habitait une maison de campagne à Staines, près de Windsor, en compagnie de son grand-père, le duc d'Harcourt, autrefois gouverneur du premier Dauphin[74], mort à Meudon en 1789. Mme de Beauvau était la cadette des trois petites filles[75] du duc d'Harcourt. Leur mère[76] avait épousé le duc de Mortemart et était morte bien avant la Révolution. M. de Mortemart épousa ensuite Mlle de Brissac[77], dont il eut le duc[78] actuel.
Nous comparûmes devant toutes les municipalités des localités situées sur le chemin, y compris celle de Calais, où nous nous embarquâmes sur un packet[79], le soir à 11 heures.
J'étais assise sur une écoutille fermée du pont, tenant ma fille[80] dans mes bras; Marguerite s'occupait de coucher mon fils[81], et mon mari, depuis qu'il avait mis le pied sur le vaisseau, souffrait du mal de mer, quoiqu'il fît peu de vent et que la nuit fût superbe. À côté de moi se trouvait un monsieur qui, me voyant embarrassée d'un enfant, me proposa, avec un accent anglais, de m'appuyer contre lui. Comme je me retournai pour le remercier, les rayons de la lune éclairèrent mon visage et il s'écria: Good god, is it possible![82]. C'était le jeune Jeffreys, fils du rédacteur de l'Edinburgh Review. Je l'avais vu tous les jours à Boston, chez son oncle, lors du séjour que nous avions fait dans cette ville hospitalière trois ans auparavant. Nous causâmes beaucoup de l'Amérique et des regrets que j'avais de l'avoir quittée, accrus encore par ces nouvelles menaces d'émigration. Je lui laissai entendre que, malgré la présence de toute ma famille en Angleterre, j'y allais exclusivement inspirée par le désir et le projet de retourner à ma ferme, si tout espoir de retour en France s'évanouissait ou, du moins, s'éloignait indéfiniment.
Tout en causant de l'Angleterre avec mon compagnon, la nuit se passa, et les premières lueurs du jour nous montrèrent la blanche Albion, dont un fort vent du sud-est nous avait rapprochés. Lorsque l'ancre tomba sur le sol britannique, on vit sortir de l'écoutille les tristes figures des passagers, plus ou moins pâles et défaits. Ma pauvre bonne, dont la plus longue navigation avait été du Bouilh à Bordeaux, fut charmée de revoir la terre ferme. Nous descendîmes pour nous trouver livrés à la brutalité des douaniers anglais, qui me sembla surpasser de beaucoup celle des douaniers espagnols. À la vue de mon passeport, que je présentai au bureau chargé de les vérifier—alien office[83]—on me demanda si j'étais sujette du roi d'Angleterre, et, sur ma réponse affirmative, on me dit que je devais me réclamer de quelqu'un de connu en Angleterre. Ayant nommé, sans hésiter, mes trois oncles: lord Dillon, lord Kenmare et sir William Jerningham, le ton et les manières des employés changèrent tout aussitôt. Ces détails occupèrent la matinée. Après un déjeuner anglais, ou pour mieux dire, un dîner, nous partîmes de Douvres pour Londres. Nous couchâmes à Cantorbéry ou à Rochester—mes souvenirs ne sont plus bien précis quant au nom de la localité—et le lendemain matin nous arrivions à Londres, dans une des auberges de Piccadilly. Comme j'avais annoncé de Douvres à ma tante, lady Jerningham, notre arrivée, elle avait envoyé son cher et aimable Edward[84] au-devant de nous pour nous amener chez elle, dans Bolton-Row. Son accueil fut tout maternel. Elle nous annonça tout d'abord son départ pour la campagne, à Cossey, où son séjour, disait-elle, serait au moins de six mois. Elle nous engageait à venir les passer auprès d'elle, ce qui nous laisserait toute latitude de réfléchir au parti que nous déciderions d'adopter. Ma bonne tante fut particulièrement aimable pour mon mari, et, aimant beaucoup les enfants, elle prit tout de suite une passion pour Humbert. Il est vrai de dire qu'à sept ans et demi qu'il avait alors, il était d'une intelligence extraordinaire, parlait et lisait couramment le français et l'anglais, et écrivait déjà sous la dictée dans l'une et l'autre langue.
Nous nous établîmes donc dans Bolton-Row comme les enfants de la maison. J'y retrouvai mon excellent et ancien ami, le chevalier Jerningham, frère de sir William, mari de ma tante. La fidèle amitié qu'il m'avait témoignée dès mon enfance me fut aussi douce qu'utile pendant mon séjour en Angleterre.
Je me disposais à aller chez ma belle-mère, Mme Dillon, établie en Angleterre depuis près de deux ans, lorsqu'elle arriva chez ma tante. Elle fut prise d'une douloureuse émotion en me revoyant et quand je lui parlai des derniers temps de la vie de mon pauvre père, avec qui j'avais passé l'hiver de 1792 à 1793.
Mon arrivée à Londres fut un événement dans la famille. Je retrouvai Betsy de La Touche, fille de ma belle-mère. On me l'avait confiée en 1789 et 1790, lorsqu'elle était au couvent de l'Assomption, où j'allais souvent la voir et d'où j'avais seule la permission de la faire sortir de temps en temps. Elle venait d'épouser Edward de Fitz-James et se trouvait grosse de son premier enfant. C'était une douce et aimable jeune femme, digne d'un meilleur sort. Elle se prit à aimer passionnément son mari, qui ne le lui rendait pas, et dont les cruelles et publiques infidélités lui brisèrent le coeur.
Alexandre de La Touche, son frère, était plus jeune qu'elle de trois ans. Joli jeune homme, bien étourdi, bien gai, de peu d'esprit, d'encore moins d'instruction, il avait tous les travers de la jeunesse inoccupée de l'émigration, était dépourvu de tout talent, aimait les chevaux, la mode, les petites intrigues, mais n'ouvrait jamais un livre. Ma belle-mère qui, à ma connaissance, n'en avait jamais eu un sur sa table, ne pouvait lui en avoir donné le goût. Elle-même ne manquait pas d'esprit naturel, avait de bonnes manières et l'usage du monde. Cependant, je me suis souvent demandé pourquoi mon père, doué d'un esprit supérieur, d'une grande instruction, avait épousé une femme plus âgée que lui. Elle était riche, il est vrai, mais ne pouvait pourtant pas passer pour ce que l'on appelait une héritière. Souhaitant par-dessus tout un garçon, il n'eut d'elle que trois filles. Deux moururent dans leur petite enfance, l'aînée, Fanny[85], seule survécut.
Mon oncle l'archevêque et ma grandmère, Mme de Rothe, habitaient Londres. Je ne les avais pas revus depuis mon départ de chez eux, en 1788; il y avait de cela neuf ans. Ma tante, lady Jerningham, pensait que je ferais bien de leur donner un témoignage de respect, et le bon chevalier, son beau-frère, se chargea de leur demander s'ils consentaient à me recevoir. Ma grand'mère, voyant que l'archevêque le désirait, n'osa pas s'y opposer. Toutefois, elle y mit la condition que M. de La Tour du Pin ne m'accompagnerait pas. J'aurais pu prétexter de cette condition pour ne pas aller les voir, mais je feignis de l'ignorer. Mon mari, d'ailleurs, se trouva très heureux d'être dispensé de la visite, car, déjà à cette époque, il me l'avoua plus tard, il savait que ma grand'mère parlait très méchamment de lui depuis qu'elle se trouvait à Londres. Si je l'eusse su alors, je me serais certainement abstenue d'aller chez elle.
Un matin, donc, je me dirigeai vers Thayer-Street avec mon petit Humbert. Ce ne fut pas sans une émotion mélangée de beaucoup de sentiments divers que je frappai à la porte de la modeste maison à cinq fenêtres habitée par mon oncle et ma grand'mère. Cette maison semblait remplacer pour moi, sans transition, le bel hôtel du faubourg Saint-Germain, où j'avais passé mon enfance, entouré du luxe et de la splendeur que peuvent procurer dans la vie 400.000 francs de rentes, revenu dont jouissait alors l'archevêque de Narbonne. Ce qui ne l'empêcha pas, soit dit en passant, de laisser 1.800.000 francs de dettes en sortant de France.
Un vieux domestique m'ouvrit la porte. En me voyant, il fondit en larmes. C'était un homme de Hautefontaine, qui avait assisté à mon mariage. Il me précéda et j'entendis qu'il m'annonçait d'une voix émue, en disant: «Voilà Mme de Gouvernet.» Ma grand'mère se leva et vint à moi. Je lui baisai la main. Sa réception fut très froide et elle m'appela: «Madame.» Au même moment, l'archevêque entra et, me jetant les bras autour du cou, il m'embrassa tendrement. Puis, voyant mon fils, il l'embrassa également à plusieurs reprises. Lui ayant adressé plusieurs questions en anglais et en français, l'enfant répondit avec une hardiesse et une perspicacité qui charmèrent mon oncle. Comme il me demandait de l'emmener avec lui dans une maison, située à peu de distance, où il allait tous les matins se faire électriser pour sa surdité, je craignais un peu qu'Humbert ne voulût pas l'accompagner; mais, au contraire, l'enfant répondit sans hésiter qu'il irait volontiers with the old gentleman[86].
Appelée ainsi à passer une demi-heure de tête-à-tête avec ma grand'mère, je fus prise d'une grande inquiétude. Je redoutais qu'elle n'entamât le chapitre des récriminations. Je frémissais aussi à la pensée qu'elle ne mît la conversation sur mon pauvre père ou sur mon mari. Elle les détestait tous deux également, et je ne me sentais pas assez d'empire sur moi-même pour entendre de sang-froid les attaques que sa haine invétérée pour eux pouvait lui suggérer. Heureusement elle se contint jusqu'au moment où l'archevêque revint, charmé d'Humbert, que la machine électrique n'avait pas le moins du monde effrayé, et qui avait même reçu plusieurs secousses sans sourciller.
Mon oncle m'engagea à venir dîner le lendemain avec les six vieux évêques languedociens qu'il avait pris en pension à sa table. Ils étaient tous pour moi d'anciennes connaissances. Quant à mon mari, il n'en fut pas question. J'annonçai mon projet d'aller passer à Cossey, avec ma tante, tout le temps de son séjour là-bas. L'archevêque s'en montra satisfait, mais ma grand'mère laissa entendre une espèce de grognement que je connaissais comme le signe précurseur de quelque phrase désagréable qu'elle ne pouvait contenir. Aussi me levai-je pour partir et lui baisai la main, sur quoi l'archevêque m'embrassa de nouveau en me faisant des compliments sur ma beauté.
Lady Jerningham, très inquiète du résultat de la visite, fut heureuse qu'elle se fût bien passée. Le lendemain, ma tante me mena chez deux autres oncles.
L'un était lord Dillon, frère aîné de mon père. Il habitait une belle maison dans Portman Square, avec sa seconde femme, deux de ses filles[87] et un jeune fils[88], âgé de huit ou neuf ans et beau comme un ange. Lady Dillon était une demoiselle Rogier, d'origine belge. Elle avait toutes les apparences de ce qu'elle était en réalité, une vieille actrice. Mon oncle l'avait eue pour maîtresse avant d'épouser miss Phipps, fille de lord Mulgrave. De cette liaison naquit un garçon[89] qui, selon la coutume admise en Angleterre parmi les protestants, avait été autorisé à porter le nom de son père. Ainsi que je l'ai déjà dit au début de mes mémoires, lord Dillon, à l'époque où il ne portait encore que le titre d'honorable Charles Dillon, était joueur, dépensier et accablé de dettes. Il abjura la religion de ses pères pour se faire protestant, à l'instigation de son grand oncle maternel, lord Lichfield[90], qui avait mis son héritage de 15.000 livres de rentes et du beau château de Ditchley à ce prix. Assuré de cette belle fortune et voulant avoir un héritier, il épousa une protestante, miss Phipps, et la rendit si malheureuse qu'elle mourut à vingt-cinq ans, lui laissant un garçon[91] et une fille[92].
Mon oncle vécut alors ouvertement avec Mlle Rogier, dont il avait eu deux filles[93] pendant la vie de sa femme, et, comme elle devint de nouveau grosse, quoiqu'elle fût loin d'être jeune, il l'épousa publiquement. Sa soeur, lady Jerningham, en éprouva une peine extrême. Pour l'apaiser, il lui confia, pour l'élever, sa fille légitime[94], et ne garda avec lui que les deux bâtardes[95]. Celles-ci portaient son nom, avec cette différence qu'elles ne mettaient pas sur leurs cartes de visite honorable miss Dillon mais miss Dillon tout court. Toutes deux étaient charmantes, belles et bien élevées. L'une est morte à dix-huit ans. La seconde a épousé lord Frederick Beauclerk, frère du duc de Saint-Albans.
Comme ma tante ne se souciait pas beaucoup de voir lady Dillon, je fus chez elle avec sa fille, ma cousine, lady Bedingfeld, en ce moment à Londres pour quelques jours. Lord Dillon nous reçut de façon convenable, mais en homme du monde, sans le moindre intérêt. Il nous offrit sa loge à l'Opéra pour le soir même et nous l'acceptâmes. C'est le seul bienfait que j'aie reçu de lui. Il faisait une pension de 1.000 livres sterling à son oncle l'archevêque, âgé de quatre-vingts ans. Pour ce qui me concerne, j'eus beau être la fille de son frère, il ne me vint jamais en aide pendant les deux ans et demi que je passai en Angleterre.
Le deuxième oncle que je visitai, cette fois avec lady Jerningham, lord Kenmare, qui portait auparavant le nom de honorable Valentin Browne, me reçut tout autrement, quoique je ne fusse sa nièce que par sa première femme, soeur de mon père et morte depuis de longues années. Il était alors remarié. Du premier lit, il avait eu une fille, ma cousine par conséquent, lady Charlotte Browne. Celle-ci, par son mariage, devint plus tard lady Charlotte Goold.
Lord Kenmare, sa fille et tous les siens m'accueillirent avec une obligeance et une bonté sans pareilles, et l'amitié de lady Charlotte en particulier ne s'est jamais démentie. Elle avait alors dix-huit ans, et on la recherchait beaucoup comme étant un bon parti de 20.000 livres sterling.
J'allai voir, à Richmond, notre tante, Mme d'Hénin. Elle prit beaucoup d'humeur de notre projet de passer quelque temps à Cossey avec lady Jerningham.
Mme d'Hénin était dominante à l'excès, jusqu'à la tyrannie même, et tout ce qui portait le plus léger ombrage à son empire la contrariait plus que de raison. Son autorité s'exerçait principalement sur M. de Lally, quoiqu'elle lui fût, il faut le reconnaître, très utile par sa décision et par sa fermeté. Mais elle ne souffrait pas de rivale, et M. de Lally ayant commis l'imprudence, pendant les trois ou quatre mois que Mme d'Hénin avait passés en France, d'aller à Cossey, où il s'était amusé comme un écolier en vacances, elle avait pris lady Jerningham en horreur. Aussi, en apprenant que son neveu, M. de La Tour du Pin, et moi, nous projetions de nous établir pendant six mois à la campagne, chez lady Jerningham, elle en éprouva un dépit non dissimulé. Malgré son caractère emporté et entier, Mme d'Hénin ne manquait cependant pas d'esprit de justice. Elle fut donc forcée de convenir que, débarqués sans ressources en Angleterre, il était bien naturel pour nous d'accepter avec joie d'être accueillis par une parente si proche et si considérée dans le monde que l'était ma tante Jerningham. Mme d'Hénin et M. de Lally avaient un établissement commun. Leur âge à tous deux aurait dû empêcher le public de trouver un motif à scandale dans cette association. On la tourna fort en ridicule cependant. Mme d'Hénin, malgré ses réelles et grandes qualités, n'était pas aimée généralement. Quelques amies lui restaient très fidèles; mais son caractère facilement irascible et emporté lui créait des ennemis presque à son insu.
Après trois jours de résidence à Londres, je constatai que je n'aurais aucun plaisir à y demeurer davantage. La société des émigrés, leurs caquets, leurs petites intrigues, leurs médisances m'en avaient rendu le séjour odieux. Un soir, j'allai chez Mme d'Ennery, amie et proche parente de Mme d'Hénin. Sa fille, la duchesse de Levis, très jeune encore, remplie de prétentions, était une des pâles constellations autour de laquelle voltigeait tout ce qui avait des airs parmi les émigrés. J'y rencontrai Mme et Mlle de Kersaint, et j'appris que le fougueux aristocrate, Amédée de Duras, si hautain, si intolérant, ne dédaignait pas les 25.000 francs de rente de cette jeune personne, parente de Mme d'Ennery. Sa mère avait pu préserver la fortune qu'elle possédait à la Martinique. J'étais plus âgée que Mlle de Kersaint de six ans, et je lui faisais grand peur, comme elle me l'a dit depuis.
Enfin, le départ pour Cossey s'organisa, à ma grande joie. Lady Jerningham devait nous précéder à la campagne. Il fut donc décidé que je m'installerais chez ma belle mère, Mme Dillon, pendant quelques jours. Là, j'appris avec grande satisfaction qu'Edward de Fitz-James emmenait des chevaux de selle. Comme j'avais la réputation d'être une excellente écuyère, il emporta pour mon usage une selle de femme. Ma belle-mère me donna un charmant habit de cheval, et nous nous promîmes de faire de belles promenades.
Nous partîmes de Londres, comme une caravane: ma belle-mère[96], moi, ma fille[97], mon fils[98], la bonne[99], et Flore, la mulâtresse de Mme Dillon, dans une berline; Mme de Fitz-James, Alexandre de La Touche et mon mari, dans une autre. Puis la vieille gouvernante de Betsy, et enfin M. de Fitz-James, ses chevaux, grooms, etc.
Nous allâmes coucher à Newmarket, où avaient lieu les fameuses courses que j'étais bien curieuse de voir. Nous y restâmes toute la journée du lendemain. C'était le dernier jour de courses et celui où l'on se disputait le prix du roi. Nous passâmes toute la journée sur le turf[100], et par un bonheur fort rare en Angleterre, il fit le plus beau temps du monde. J'ai conservé le souvenir de cette journée comme une de celles de ma vie où je me suis le plus amusée et intéressée. Le lendemain, nous repartîmes pour aller coucher à Cossey. C'était, je crois, dans les premiers jours d'octobre 1797.
Ma tante aimait beaucoup les enfants; elle s'empara d'Humbert. Aussitôt après le déjeuner, elle l'emmenait dans sa chambre et le gardait toute la matinée, s'occupant de lui donner des leçons, de le faire écrire et lire en anglais et en français. Sa toilette même était l'objet de ses soins. Je voyais arriver des habits, des redingotes, du linge, etc., tout un mobilier pour mes enfants. Elle était pour moi aussi d'une bonté extrême. Ayant remarqué que je faisais bien mes robes, sous prétexte de donner le goût de l'ouvrage à Fanny Dillon[101], ma cousine, qui se trouvait également à Cossey, elle apportait dans ma chambre et mettait à ma disposition des pièces de mousseline, des étoffes de toutes espèces, attention qui me semblait d'autant plus agréable que j'étais arrivée de France fort légèrement vêtue pour le climat de l'Angleterre.
Ma tante apprit que mes enfants n'avaient pas été encore inoculés—la vaccine venait seulement d'être découverte—elle se chargea d'y suppléer et fit venir son chirurgien de Norwich pour procéder à l'opération. Enfin, elle nous entoura de soins de tous genres, et le temps que je passai à Cossey fut aussi agréable que nous pouvions le souhaiter.
Nous étions nombreux. Autour de la table se réunissaient un grand nombre de très proches parents, surtout quand lady Bedingfeld[102] était là. Voici les convives qui s'y assirent durant les quatre premiers mois: sir William et lady Jerningham, leurs trois fils, George, William et Edward, lady Bedingfeld et son mari[103]; Fanny Dillon, fille de lord Dillon et nièce de ma tante, lady Jerningham; mon mari et moi; ma belle-mère Dillon, ses deux enfants, Betsy et Alexandre de La Touche, et son gendre, Edward de Fitz-James; puis John Dillon, un de nos cousins. Je ne dois pas oublier ma soeur Fanny, que l'on nommait la petite pour la distinguer de l'autre Fanny, ma cousine, et la gouvernante. Enfin, en y comprenant le bon chevalier Jerningham et le chapelain, cela faisait une table de dix-neuf couverts. Le cuisinier français était excellent, et la chère abondante, sans recherche extraordinaire.
Sir William possédait des revenus évalués à 18.000 livres sterling, ce qui ne constitue pas une grande fortune en Angleterre, mais était suffisant pour lui permettre de vivre largement. La maison était vieille, mais commode. La chapelle où officiait le chapelain avait été installée dans les greniers, suivant l'usage des catholiques avant l'émancipation.
Tout l'hiver se passa très agréablement. Vers le mois de mars, Mme Dillon, ma soeur Fanny, M. et Mme de Fitz-James retournèrent à Londres pour les couches de cette dernière, mais nous restâmes à Cossey jusqu'au mois de mai. Ma tante devant passer l'été à Londres, sir William nous proposa de nous installer, pendant la durée de son absence, dans un joli cottage qu'il avait bâti dans le parc. Comme j'étais grosse de quatre mois, et assez souffrante de ma grossesse, je préférai ne pas rester aussi isolée, dans la crainte de ne pas mener à bien l'enfant que je portais. D'un autre côté, Mme d'Hénin jetait feu et flamme à la pensée de la prolongation de notre séjour à la campagne, et insistait pour nous avoir chez elle, à Richmond, où elle pouvait nous loger. Nous acceptâmes donc d'aller l'y rejoindre, quoique ce fût bien contre mon gré. Mais mon mari ne voulait pas désobliger sa tante, et d'ailleurs nous avions à Londres quelques affaires dont je vais conter le sujet.
Je ne relis pas les cahiers précédents de ces souvenirs. Je n'ai donc pas la certitude d'avoir dit qu'à mon arrivée à Boston, j'avais écrit à mon excellent instituteur, M. Combes, alors établi chez, ma belle-mère, Mme Dillon, à la Martinique. Mon père lui avait donné une bonne place: celle de greffier de l'île. Il avait exercé cette fonction à Saint-Christophe et à Tabago, et, demeurant dans la maison, il avait pu en accumuler les émoluments jusqu'à concurrence d'une somme de 60.000 francs. Mme Dillon lui avait emprunté ce capital moyennant le payement des intérêts. Lorsque M. Combes apprit, à la Martinique, où il se trouvait, notre arrivée à Boston, et qu'il fut au courant de notre intention d'acheter une propriété, l'excellent homme, qui m'aimait comme un père, eut l'idée de joindre la totalité de cette somme, son unique fortune, aux fonds dont nous disposions, afin de nous permettre d'acquérir un établissement plus considérable, où il viendrait nous rejoindre pour ne plus nous quitter.
Il sollicita donc de Mme Dillon le remboursement du capital qu'il lui avait prêté. Elle repoussa non seulement sa demande, mais refusa même de prendre des termes pour le lui restituer. Désespéré de l'écroulement de ses projets, il conjura, menaça: tout fut inutile. Chaque vaisseau qui venait de la Martinique aux États-Unis m'apportait une lettre de lui. Il m'écrivait qu'il n'osait pas quitter Mme Dillon, espérant que par sa présence il parviendrait à lui arracher quelque chose. Sur ces entrefaites, Mme Dillon partit pour l'Angleterre. Avant son départ, le pauvre M. Combes, qui resta à la Martinique, se fit délivrer un acte de reconnaissance en forme des 60.000 francs de capital et des intérêts, se montant alors à près de 10.000 francs, qu'elle lui devait.
Lors de mon arrivée à Richmond, je reçus la triste nouvelle de la mort de mon vieil ami. Peu de temps auparavant, dans une dernière lettre, il me disait que le climat des Îles, et plus encore le chagrin de me savoir de nouveau hors de France, sans ressources, le tuait; il ajoutait qu'il écrivait à Mme Dillon pour la prier de me payer les intérêts du capital de 70.000 francs qu'elle lui devait, etc.
Par un testament en bonne forme, il me laissait sa créance de 70.000 francs sur Mme Dillon ainsi que les intérêts courants, qui se montaient à 1.500 ou 1.800 francs. À dater du jour où elle connut ce legs, l'attitude de Mme Dillon à notre égard changea complètement. Elle tenait une bonne maison à Londres et dépensait largement en dîners, soirées et comédies de société. Mais, avions-nous besoin de quelque argent, elle nous renvoyait à un émigré créole chargé du soin de ses affaires. À toutes nos demandes tendant à obtenir qu'elle prît des termes pour nous payer les intérêts de notre créance, elle répondait évasivement. Tantôt les sucres ne se vendaient pas, tantôt les fonds n'étaient pas arrivés; enfin chaque jour on nous opposait de nouvelles excuses. M'étant adressée directement à elle, je fus fort mal reçue. Nous parlâmes de la chose à son fils, Alexandre de La Touche. Mon mari en entretint également l'homme d'affaires. Nos démarches restèrent sans succès.
On nous donnait en somme comme une aumône ce qu'on prélevait sur notre propre bien. Cependant il nous fallait payer notre part du ménage chez Mme d'Hénin et cela aussi constituait pour nous une nouvelle cause de gêne, à laquelle vint s'ajouter la nécessité de refaire une layette pour l'enfant attendu, car j'avais laissé en France tout ce qui était nécessaire au premier âge. Ah! que de fois je gémissais de n'être pas demeurée à Cossey!
L'association de ménage avec Mme d'Hénin m'était insupportable. Elle nous avait si mal logés que nous ne pouvions recevoir personne. Notre installation comprenait deux uniques petites chambres à coucher au rez-de-chaussée, et, en Angleterre, il n'est pas d'usage d'admettre des visiteurs dans la chambre où l'on couche. J'occupais une de ces chambres avec ma fille; M. de La Tour du Pin, l'autre, avec son fils. Le soir seulement, nous retrouvions ma tante dans un joli salon qu'elle avait au premier étage. C'était très incommode, assurément; mais si la vie eût été donnée, je ne m'en serais pas tourmentée. J'admettais les grandes et éminentes qualités de Mme d'Hénin, jamais je ne sortais du respect que je lui devais; il me fallait reconnaître cependant que nos caractères ne sympathisaient pas. Peut-être était-ce de ma faute, et aurais-je dû rester insensible aux mille petits coups d'épingle qu'elle me donnait. M. de Lally, le plus timoré des hommes, n'aurait osé risquer la moindre drôlerie dont j'eusse pu m'amuser. J'étais encore jeune et rieuse. À vingt-huit ans, comment aurais-je pu avoir la sévérité de maintien qui s'imposait aux cinquante ans qu'avait ma tante? Toute à la politique, la constitution qu'il fallait donner à la France seule l'occupait. Cela m'ennuyait à mourir. Et puis venaient les écrits de M. de Lally, qu'il fallait lire et relire mot à mot, phrase à phrase!…
Enfin, j'aspirais à avoir un ménage à moi, tel petit qu'il fût. Comme je n'en voyais pas le moyen, je me résignais.
I. La princesse de Bouillon en Angleterre.—Son gendre M. de Vitrolles.—Une étrange passion.—Un fou furieux.—II. Naissance d'Edward.—Changement de logement à Richmond.—Mort du petit Edward.—Facilités de la vie en Angleterre: usages des fournisseurs.—La famille de Thuisy.—Un aide en repassage.—III. Grande gêne de M. et de Mme de La Tour du Pin.—Détresse de M. de Chambeau.—M. de La Tour du Pin lui vient en aide.—Les cent livres sterling d'Edward Jerningham.—Miss Lydia White.—Une semaine à Londres.—Naissance d'une amie.—Excursion de huit jours.—IV. Projets de voyage en France abandonnés.—Exécution de MM. d'Oilliamson et d'Ammécourt.—Voyage à Mittau de M. de Duras et de sa femme.—Refus de Louis XVIII de recevoir celle-ci.—Désaccord dans le ménage des Duras.—V. Bon accueil fait à un abonnement de lecture.—Un voisin galant et original.—Un accident de voiture: le tilbury de M. de Poix brisé.
Ce fut au commencement de l'été 1798 que la princesse de Bouillon, dont j'ai parlé au commencement de ces souvenirs, vint en Angleterre pour régler la partie de la succession que lui avait laissée son amie la duchesse de Biron. Si je ne me trompe, il s'agissait de 600.000 francs placés en fonds anglais. Mme de Bouillon était Allemande, princesse de Hesse-Rothenbourg, quoiqu'elle eût passé sa vie en France et qu'elle y eût épousé le cul-de-jatte qui n'avait jamais été son mari que de nom. Liée par un long et fidèle sentiment au prince Emmanuel de Salm, elle en avait eu une fille, élevée sous le nom supposé de Thérésia… Pendant son émigration, elle l'avait mariée avec un jeune conseiller au parlement d'Aix, devenu célèbre depuis, M. de Vitrolles. J'entre dans ce détail pour servir d'exorde au récit qui va suivre.
Ce jeune homme pouvait avoir alors vingt-huit ou trente ans. Il accompagna Mme de Bouillon en Angleterre. Thérésia resta en Allemagne avec deux ou trois de ses enfants. Un seul, le petit Oswald, âgé de trois ans, accompagna sa grand'mère.
Ma tante avait loué, pour trois mois, pour Mme de Bouillon et son gendre, un petit appartement situé non loin de la maison que nous habitions. La première fois que M. de Vitrolles se présenta chez nous, ce fut ma bonne Marguerite qui lui ouvrit la porte, comme elle en avait coutume, parce que sa chambre donnait dans le petit vestibule d'entrée. Un moment après, elle entra chez moi en me disant: «Vous savez comme je connais les personnes à la première vue?»—«Eh! bien, lui dis-je, tu as sans doute déjà porté un jugement sur le monsieur que tu viens d'introduire?»—«Oh! mon Dieu, oui, répondit-elle. C'est un homme qui est fou ou qui est capable de tout. Gardez-vous de lui.» Je me mis à rire, comme de raison; mais, comme on le verra par la suite, les pressentiments de ma bonne ne l'avaient pas trompée.
Le séjour de Mme de Bouillon à Richmond nous attira plusieurs invitations agréables. La duchesse de Devonshire donna un grand déjeuner d'émigrés, dans sa délicieuse campagne de Chiswick; sa soeur, lady Bessborough, un beau dîner à Rochampton, où elle passait l'été dans une maison ravissante. Nous fûmes priés à ces deux réunions, et j'y allai avec plaisir, quoique je fusse grosse de sept mois et demi.
Les personnes qui n'avaient pas vu Mme de Bouillon depuis quelques années ne pouvaient la reconnaître. Comme je l'ai déjà dit, elle n'avait jamais été jolie, du moins je le présume; mais à l'époque dont je parle, âgée de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, elle vous apparaissait comme une femme de grande taille, courbée et littéralement desséchée. Une peau jaune et tannée était collée sur ses os, et, à travers les joues, on pouvait compter ses grandes dents noires et cassées. Son visage était véritablement effrayant à regarder, et sa santé, détruite depuis plusieurs années, ne permettait pas de supposer qu'il pût jamais redevenir autre qu'on le voyait. Je me hâte d'ajouter que son esprit, sa grâce, sa bienveillance n'avaient rien perdu de leur charme. Souvent j'allais la voir le matin, et elle m'accueillait toujours avec une bonté qu'elle n'a jamais cessé de me témoigner. M. de Vitrolles se trouvait parfois avec elle. Lorsque j'entrais, il sortait, et je voyais alors Mme de Bouillon dans une émotion qui me surprenait. Elle tremblait, se plaignait d'avoir mal aux nerfs. Ses yeux rouges attestaient des larmes dont la trace se constatait encore sur la peau ridée des joues. Le moindre bruit, une porte que le vent fermait, la faisaient tressaillir. La pauvre femme reprenait avec peine un air plus calme. Quand, au bout d'une demi-heure, je me levais pour partir, elle me retenait, en me disant: «Restez, restez, jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un.»
Je rapportais mes observations à Mme d'Hénin, qui, dans les mêmes circonstances, en avait fait de semblables, et, comme moi, ne savait qu'en penser. Un matin, après une visite de ma tante à Mme de Bouillon, je vis revenir ces dames ensemble. Quelques moments plus tard, Mme d'Hénin entra chez moi accompagnée de M. de La Tour du Pin: «Nous avons disposé de vous,» dit-elle, «M. de Vitrolles part, et Mme de Bouillon ne veut pas rester seule dans son logement, quoiqu'elle l'ait encore à sa disposition pendant trois mois. Elle vous le cède en échange du vôtre. Vous y serez beaucoup mieux pour faire vos couches.» Un signe de mon mari me laissa comprendre que je devais accepter la proposition. Ma tante reprit: «Allons, allons, il faut tout lui dire. Autrement, elle va vous croire tous fous.»
Elle me fit alors le récit suivant: S'étant présentée chez Mme de Bouillon de beaucoup meilleure heure qu'à l'ordinaire, elle n'avait trouvé personne pour l'annoncer, était montée et avait entendu des cris étouffés et des sanglots. Au moment où elle ouvrait la porte de la chambre de Mme de Bouillon, M. de Vitrolles en sortit précipitamment, tenant quelque chose sous son habit que ma tante, dans son trouble, ne put distinguer. Renversée sur un fauteuil, à demi évanouie, pâle comme une morte, se trouvait Mme de Bouillon, hors d'état d'articuler une parole. Après quelques instants, pressée par les questions inquiètes de ma tante, elle finit par lui faire la confidence du mystère le plus extravagant. M. de Vitrolles s'était pris ou feignait d'être pris pour elle, malgré son âge, malgré son effrayante maigreur, d'une passion inexplicable, effrénée. Envahi par sa folie, il venait de se laisser aller aux derniers excès de la fureur, jusqu'à la menacer, un pistolet sur la gorge, pour lui arracher la promesse de céder à ses monstrueux désirs. Rien au monde, avait-elle ajouté, ne pourrait la décider à rester un jour de plus seule avec un tel insensé. C'est alors que ma tante l'avait emmenée dans sa maison.
M. de Lally et M. de La Tour du Pin, en compagnie de M. Malouet, en ce moment à Richmond, et de M. de Poix, se rendirent au logement de ce fou. Ils craignaient que dans son délire il n'eût attenté à ses jours. Bien loin de là, il avait simplement fait son portemanteau et était parti pour Londres. Ces messieurs l'y suivirent, car Mme de Bouillon exigeait qu'il quittât l'Angleterre sur-le-champ. Le même soir, ils le trouvèrent dans un lodging[104] qu'il s'était procuré. À leur vue, il se mit à simuler le fou furieux, avec une telle violence que, craignant une catastrophe, et n'osant pas se fier à la pensée que ce n'était qu'une feinte, ils envoyèrent chercher un médecin séance tenante. Celui-ci fut-il induit en erreur par un rôle joué dans la perfection ou prit-il les apparences de l'être, je ne le sais, mais le fait est qu'il fit venir des gardiens qui mirent le strait waiscoat[105] à M. de Vitrolles et le couchèrent à plat sur son lit. M. de La Tour du Pin et ses trois compagnons s'en allèrent alors en promettant de revenir le lendemain matin. M. Malouet dirigeait à Londres, avec quelques autres personnes, les affaires des émigrés. Il s'occupa de faire viser le passeport de M. de Vitrolles à l'alien office[106]. Sur le passeport, on ajouta une clause spéciale lui ordonnant d'être sorti de l'Angleterre sous trois jours, avec défense d'y rentrer.
Le lendemain matin, ces quatre messieurs trouvèrent notre fou calmé et prétendant n'avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé. Il n'en fut pas moins consigné à un messager d'État, qui le mena, je crois, à Yarmouth, où on l'embarqua pour Hambourg.
Je ne l'ai revu, depuis, qu'en 1814. Par une chaude soirée d'août, j'étais chez Mme de Staël. Nous causions, assises sur le perron, dans l'obscurité. Un monsieur survint et se mêla à la conversation. Parmi les personnes présentes, l'une d'elles m'ayant appelée par mon nom, le nouvel arrivé s'empressa de saisir son chapeau et de s'en aller. Mme de Staël de s'écrier: «Où allez-vous donc, M. de Vitrolles?» Mais il ne répondit pas et s'enfuit. Comme la nuit cachait nos physionomies, je pus sourire sans le compromettre. Mme de Bouillon était morte, et nous avions tous pris l'engagement de ne pas dévoiler cette circonstance.
Je m'installai donc dans le logement de Mme de Bouillon et j'y accouchai d'un garçon auquel on donna le nom d'Edward[107], comme étant le filleul de lady Jerningham et de son fils Edward.
Le bon chevalier Jerningham vint me voir. Il m'apprit que ma tante, sa belle-soeur, était d'avis qu'avec trois enfants je ne pouvais, lorsque je quitterais mon installation actuelle, retourner dans les deux petites chambres du modeste logement que j'occupais chez Mme d'Hénin. D'ailleurs, quelque gênés que nous fussions, ou à cause même de cette gêne, elle pensait que nous préférerions être seuls et indépendants. Dans ce but, elle l'avait chargé de trouver une petite maison à Richmond où nous serions chez nous. Ses recherches réussirent au delà de ce que nous pouvions désirer. Il fallut néanmoins une négociation assez difficile, soin dont le chevalier s'acquitta avec tout le zèle que lui inspirait son amitié pour moi.
La maison appartenait à une ancienne actrice de Drury Lane, qui avait été fort belle et très à la mode. Elle ne l'occupait jamais, mais l'habitation était si propre et si soignée qu'elle ne tenait pas à la louer. L'éloquence du chevalier et les 45 livres sterling de lady Jerningham la décidèrent. Cette petite maison, un véritable bijou, n'avait pas plus de quinze pieds de façade. En bas on trouvait un couloir, un joli salon à deux fenêtres, puis un escalier imperceptible. Le premier comprenait deux chambres à coucher charmantes; l'étage au-dessus, deux autres chambres de domestiques. Au fond du couloir du rez-de-chaussée, une jolie cuisine donnait sur un jardin minuscule composé d'une allée et de deux plates-bandes. Des tapis partout, de belles toiles cirées anglaises dans les passages et sur l'escalier. Rien de plus coquet, de plus propre, de plus gracieusement meublé que cette maisonnette, qui aurait tenu tout entière dans une chambre de moyenne grandeur.
Pourtant j'y entrai bien malheureuse, car ce fut le jour où je perdis mon pauvre petit garçon, âgé de trois mois seulement, mais plein de force et d'une beauté admirable. Il fut emporté en un moment par une pleurésie, que j'attribuai à une négligence de la bonne anglaise qui le soignait. C'était à l'arrière-saison, et elle commence de bonne heure en Angleterre. Comme je nourrissais le cher petit ange, le chagrin tourna mon lait. Je fus fort malade, et j'arrivai presque mourante dans la petite maison, avec mes deux enfants survivants: mon fils Humbert, qui avait neuf ans et demi, et ma fille Charlotte, qui en avait deux passés. N'ayant plus que ces deux enfants à soigner, nous réformâmes la servante anglaise. La bonne Marguerite avait appris un peu de cuisine pendant le temps de mon absence aux États-Unis. Elle mit bien volontiers son talent et surtout son zèle à nous nourrir.
L'Angleterre, où il y a des fortunes si immenses, des existences si fastueuses, est en même temps le pays du monde où les gens pauvres peuvent vivre de la manière la plus confortable. Il n'y a, par exemple, aucune nécessité d'aller au marché. Le boucher ne manque jamais un jour de venir à une heure fixe, crier butcher![108] à la porte. On ouvre, on lui dit ce que l'on veut. Est-ce un gigot? on vous l'apporte tout arrangé et prêt à mettre à la broche. Sont-ce des côtelettes? elles sont rangées sur un petit plateau de bois qu'il reprend le lendemain. Une petite broche de bois est fichée dans un morceau de papier où sont écrits le poids et le prix. Rien d'inutile, rien de ce qu'on nomme ailleurs de la réjouissance. Pour tous les autres fournisseurs, il en est de même. Ni difficultés, ni discussions ne sont à craindre.
Au bout de deux jours, mon fils, qui parlait anglais comme un naturel du pays, passait chez les fournisseurs, le matin, en allant à sa pension, où il restait toute la journée. Le samedi, il payait nos dépenses de la semaine. Jamais il n'y eut d'erreur ou de barbouillage.
Une respectable famille française, M. et Mme de Thuisy, demeurait assez près de nous, à Richmond. Ils avaient quatre garçons que M. de Thuisy élevait lui-même. Tous les jours, après notre dîner, Humbert s'en allait seul chez eux et y restait de 7 heures jusqu'à 9 heures. C'était la grande récréation de sa journée. Il partait pour la pension après notre déjeuner seulement, y dînait, revenait à 6 heures à la maison, et se rendait ensuite chez les Thuisy. Quelquefois le chevalier de Thuisy le ramenait, quand il rentrait après 9 heures, ce qui était rare. Cet excellent homme, chevalier de Malte, était la providence de tous les émigrés installés à Richmond. Une fois par semaine, quelquefois plus souvent, il allait à pied à Londres, et on ne peut se figurer l'indiscrétion avec laquelle on le chargeait de commissions.
Je le voyais tous les jours. Une fois la semaine, je faisais mon repassage. Il s'asseyait alors auprès du feu et me donnait mes fers, après les avoir passés sur la brique et le papier de sable, comme cela est d'usage quand on les chauffe avec du charbon de terre. Parfois, quand nous nous rencontrions le soir chez Mme d'Ennery, qui avait toujours du monde, ou chez une dame anglaise, Mrs Blount, le chevalier s'approchait de moi de l'air de la meilleure compagnie, et me disait tout bas: «Est-ce demain que nous repassons?»
Plusieurs dames émigrées de sa connaissance ne sortaient jamais; elles travaillaient pour vivre. Le chevalier, connaissant mon habileté à manier l'aiguille, m'apportait souvent, quand elles étaient pressées, une partie de l'ouvrage qu'on leur avait confié: particulièrement du linge à marquer, parce que c'était dans ce genre de travail que je brillais.
Au bout de quelque temps, Mme Dillon, faisant des difficultés pour nous payer, nous nous trouvâmes très gênés. Tout notre avoir était représenté par 500 ou 600 francs, et nous nous disions que, lorsqu'ils seraient épuisés, nous ne saurions comment faire, non pas pour coucher, puisque notre petite maison ne nous coûtait rien, mais, littéralement, pour manger. Mon ami le chevalier Jerningham m'avait informée que notre oncle lord Dillon refusait avec la plus grande dureté de nous venir en aide. D'un autre côté, toute communication avait cessé avec la France.
Nous reçûmes à ce moment de M. de Chambeau, toujours établi en Espagne, une lettre de désespoir. Il n'avait aucune nouvelle de France. On ne lui envoyait pas un sou. Son oncle, ancien fermier général, dont il était héritier universel, venait de mourir après avoir fait un testament en sa faveur. Le gouvernement avait confisqué la succession comme bien d'émigré. Le jour où il nous écrivait, un dernier louis constituait toute sa fortune, et il ne pouvait plus compter sur les Espagnols de ses amis dont il avait déjà épuisé la charité. En recevant cette lettre, M. de La Tour du Pin ne balança pas un moment à partager avec son ami le fond de sa bourse. Il courut chez un banquier sûr et prit une lettre de change de 10 livres sterling, payable à vue, sur Madrid. Le jour même, elle partait. C'était à peu près la moitié de notre propre fortune. Nous demeurâmes avec 12 livres sterling dans notre trésor, sans aucune autre ressource pour faire face à nos besoins quand elles seraient dépensées. Nous ne voulions pas réclamer le secours que le gouvernement anglais accordait aux émigrés, par égard pour ma famille, mais surtout à cause de lady Jerningham; car, en ce qui concerne lord Dillon, je me trouvais complètement dégagée vis-à-vis de lui de tout scrupule. Par respect pour la mémoire de mon père, je ne voulais pas cependant avoir à déclarer publiquement que sa veuve, Mme Dillon, ma belle-mère, propriétaire d'une maison à Londres, où elle donnait des dîners, des soirées, où l'on jouait la comédie, refusait de venir à mon secours.
Un dernier billet de 5 livres sterling nous restait, lorsque mon bon et aimable cousin Edward Jerningham vint me voir un matin à cheval. C'était un charmant jeune homme qui venait d'avoir vingt et un ans. Tout en lui justifiait l'amour passionné dont sa mère l'entourait. Spirituel, bienveillant, instruit, il joignait toutes les qualités de l'âge mur à tous les agréments et à la gaieté de la jeunesse. La bonté de son caractère égalait l'élévation de ses sentiments et la distinction de son esprit. En retour de la grande amitié qu'il me témoignait, je l'aimais comme s'il eût été mon jeune frère. Il allait partir pour Cossey, et me raconta que son père venait de lui remettre je ne sais quelle somme provenant d'un legs qu'on lui avait fait dans son enfance. «Je parie bien, lui dis-je, qu'il en passera une bonne partie en vêtements d'hiver pour les bons pères de Juily.» C'était les oratoriens chez qui il avait passé plusieurs années de son enfance. «Pas tout,» répondit-il en rougissant jusqu'au blanc des yeux, et il se mit à parler d'autre chose.
Comme il se levait pour me quitter, j'allai à la porte pour le voir monter à cheval. Il resta en arrière, et je vis qu'il glissait quelque chose dans mon panier à ouvrage. Je ne fis pas semblant de m'en apercevoir, en présence de son embarras qui était extrême. Après son départ, je trouvai dans ma corbeille une lettre cachetée à mon adresse. Elle contenait ces seuls mots: «Offert à ma chère cousine par son ami Ned[108].» et un billet de 100 livres sterling.
M. de La Tour du Pin rentra un moment après, et je lui dis: «Voilà la récompense de ce que vous avez fait pour M. de Chambeau.» S'étant rendu, comme on le pense bien, à Londres le lendemain matin pour remercier Edward, il le trouva déjà parti pour Cossey.
Quelques jours plus tard, j'allai aussi à Londres avec des dames anglaises que je connaissais et que je voyais souvent à Richmond. C'étaient deux soeurs, dont l'aînée, miss Lydia White, a été célèbre comme une fameuse blue stocking[110]. Cette dernière s'était prise pour moi d'une sorte de passion romanesque à cause de mes aventures d'Amérique. L'une de ces dames chantait bien, et nous faisions de la musique ensemble. Leurs livres étaient à ma disposition. Quand je leur rendais visite, le matin, elles me retenaient chez elles toute la journée, et le soir venu je ne pouvais les quitter qu'en promettant de revenir dans la semaine. Enfin, ayant formé le projet de passer une semaine à Londres, elles conjurèrent M. de La Tour du Pin de me permettre de les accompagner.
Ce petit voyage à Londres avec miss Lydia White et sa soeur me mit un peu en rapport avec la société. Nous allâmes à l'Opéra, où l'on donnait Elfrida et où chantait la Banti, que j'avais déjà entendue avec lady Bedingfeld. On me mena aussi à une grande assemblée chez une dame que j'aperçus à peine. Il y avait du monde jusque sur l'escalier. Personne ne songeait à s'asseoir. Le hasard me poussa dans le coin d'un salon où l'on essayait de faire de la musique que personne n'écoutait. Un homme était au piano. Je l'écoutai avec surprise; il me sembla n'avoir jamais rien entendu d'aussi agréable, d'aussi plein de goût, d'expression, de délicatesse. Au bout d'un quart d'heure, voyant que personne ne l'écoutait, il se leva et s'en alla. Je demandai son nom… C'était Cramer! Nous sortîmes avec peine de cette cohue, tant la foule des invités était nombreuse; mais la voix du portier: Miss White's carriage stops the way[111] nous obligea à nous hâter. C'est un ordre auquel il faut obéir sous peine de perdre son tour dans la file et d'être condamné à attendre une heure de plus.
Au bout de la semaine, qui me parut longue et ennuyeuse, je revins à Richmond avec plaisir. Il m'était né, pendant ce temps, une amie qui lira peut-être ces souvenirs quand je ne serai plus. Mme de Duras[112] accoucha avant terme, le 19 août, de ma chère Félicie. Je m'étais liée avec Claire pendant un court séjour qu'elle avait fait à Richmond, et, quoique nos caractères ne fussent pas très sympathiques, nous nous prîmes cependant de goût l'une pour l'autre. Elle était alors folle de son mari, qui lui faisait des infidélités qu'elle ressentait, quand elle les apprenait, avec une passion et des désespoirs très peu propres à le ramener. Peu de temps après ses couches, ils louèrent une maison à Teddington, village à deux milles de Richmond. Amédée de Duras était la plus ancienne de mes connaissances. Dans notre première jeunesse, nous avions fait de la musique ensemble. Nous recommençâmes à Teddington, où j'allais souvent passer la journée. M. de Poix, établi à Richmond, avait un cheval excellent et un tilbury. Bien des fois je me rendais à pied à Teddington et il me ramenait à Richmond dans sa voiture. Ainsi se passa l'été de 1798.
Nous fîmes une excursion de huit jours dont j'ai conservé le meilleur souvenir. Mes enfants étaient si en sûreté avec mon excellente bonne, que cette petite absence ne me causait aucune inquiétude. Nous partîmes, M. de Poix et moi dans son tilbury, M. de la Tour du Pin à cheval, et, après être passés à Windsor, nous allâmes coucher à Maidenhead. Nous y passâmes le lendemain à visiter Park Place et à nous promener en bateau:
Where beauteous Isis and her husband Tame
With mingled waves, for ever flow the same[113].
(Prior.)
De là nous allâmes à Oxford, à Blenheim, à Stowe, etc., et nous revînmes par Aylesbury et Uxbridge. Les beaux établissements de campagne qu'il nous fut donné de visiter me charmèrent. C'est là seulement que les Anglais sont vraiment grands seigneurs. Un très beau temps favorisa toute la semaine que nous employâmes à cette excursion, entreprise à frais communs. Je dirai, à ce propos, que le climat de l'Angleterre, hors de Londres, est fort calomnié. Je ne l'ai pas trouvé plus mauvais que celui de la Hollande, et incomparablement meilleur et moins incertain que celui de la Belgique. Notre petit voyage me laissa la plus agréable impression. Il y a ainsi dans ma longue vie de rares points lumineux, comme dans les tableaux de Gérard delle Notti[115], et cette courte excursion en est un.