V

Peu de jours après, nos vendeurs quittèrent la ferme, nous laissant une maison sale et mal tenue, ce qui leur fit beaucoup de tort. C'étaient des colons anglais, c'est-à-dire venant des bords de la mer. Ils abandonnèrent la propriété après l'avoir occupée pendant quelques années, parce qu'elle était devenue trop petite pour eux et qu'ils allaient entreprendre un défrichement de l'autre côté de la rivière. Ces gens n'avaient pu rassembler des fonds en quantité suffisante pour permettre aux diverses générations de la famille de se séparer et d'avoir chacune un établissement particulier. C'était un signe de pauvreté, de mauvaise conduite ou de défaut d'intelligence, que de continuer à vivre tous ensemble. Les Américains sont comme les abeilles: les essaims doivent sortir périodiquement de la ruche pour n'y plus rentrer.

Dès que nous fûmes seuls dans notre maison, nous consacrâmes un peu d'argent à l'arranger. Elle comprenait un rez-de-chaussée seulement, élevé de cinq pieds au-dessus de terre. Quand on l'avait bâtie, on avait commencé par construire un mur s'enfonçant de six pieds en terre et dépassant le sol de deux pieds. Cette partie formait la cave et la laiterie. Au-dessus, le reste de la maison était en bois, comme cela se voit encore beaucoup dans l'Emmenthal suisse. Les espaces vides de la charpente étaient remplis de briques séchées au soleil, ce qui formait un mur très compact et très chaud. Nous fîmes revêtir l'intérieur des murs d'un enduit de plâtre mêlé à de la couleur, d'un très joli effet.

M. de Chambeau avait très bien profité de ses quatre mois d'apprentissage chez son maître menuisier et était véritablement devenu très bon ouvrier. D'ailleurs il lui eût été impossible de songer à se négliger, car mon activité n'admettait aucune excuse. Mon mari et lui auraient pu m'appliquer ces paroles de M. de Talleyrand sur Napoléon: «Celui qui donnerait un peu de paresse à cet homme, serait le bienfaiteur de l'univers.» En effet, pendant tout le temps que j'ai habité la ferme, bien portante ou malade, le soleil ne m'a jamais trouvée dans mon lit.

Mink, en prenant une nouvelle situation, avait cherché à échapper, ai-je dit, à la sévérité de son maître, et aussi à celle de son père. Sa déception fut cruelle quand, quelques jours après, il vit arriver son père à la ferme pour traiter également avec nous de son prix. C'était un nègre de quarante-cinq à quarante-huit ans, ayant une très grande réputation d'intelligence, d'activité et de connaissances en agriculture. Il avait adroitement et justement calculé qu'avec des maîtres d'une condition élevée, mais sans expérience, il deviendrait facilement le maître de la maison et l'homme nécessaire. Son esprit, véritablement supérieur, lui suggérait souvent des innovations dont le vieux Lansing ne voulait pas entendre parler. Il brûlait d'être avec des gens nouveaux qui ne seraient pas uniquement guidés par des préjugés comme son maître hollandais, lequel n'admettait pas que l'on changeât la moindre chose à des pratiques vieilles de cent ans.

Nous allâmes consulter le général Schuyler et M. Renslaër. Tous deux connaissaient ce nègre de réputation. Ils nous complimentèrent sur l'envie qu'il avait de nous appartenir, nous engagèrent à le prendre en nous donnant même le conseil de le consulter sur tous les détails de l'exploitation de la ferme. Nous l'achetâmes très bon marché à cause de son âge, car on n'était plus admis à vendre un nègre quand il avait dépassé cinquante ans. M. Lansing opposa même cette raison pour ne pas nous le céder. Mais le nègre, en produisant son extrait de baptême, prouva qu'il n'en avait que quarante-huit.

Nous le vîmes avec plaisir établi dans la ferme. Son fils seul ne partagea pas notre satisfaction. Il se nommait Prime, sobriquet qu'il s'était acquis par sa supériorité en toutes choses. Pour en finir avec l'histoire de notre établissement et de nos nègres, je dirai que nous en acquîmes deux autres dont nous fîmes le bonheur. Ils le méritaient d'ailleurs bien. L'un d'eux était une femme. Mariée depuis quinze ans, elle avait perdu tout espoir de pouvoir être réunie au mari qu'elle adorait, son maître, brutal et méchant, ayant toujours refusé de la vendre. Prime nous ayant fait acheter le mari, excellent sujet et bon travailleur, je me mis dans la tête d'avoir également la femme. Une négresse m'était nécessaire. J'avais trop d'ouvrage, et une femme à la journée m'eût coûté trop cher.

Je m'en fus donc un matin, en traîneau, avec un sac d'argent chercher cette négresse, nommée Judith, chez son maître Wilbeck. Ce dernier était le frère de l'homme d'affaires de M. Renslaër. Je lui dis que j'avais appris par le Petroon son intention de vendre la négresse Judith. Il s'en défendit, prétextant qu'elle lui était très utile. Je lui répondis qu'il n'ignorait pas que l'on ne pouvait refuser de vendre un nègre quand il le demandait; que cette femme lui en avait témoigné le désir, mais qu'il l'avait battue au point de la tuer et qu'elle en était encore malade. Brutalement il répliqua qu'elle pourrait chercher un maître quand elle serait guérie. «Faites-la appeler, lui dis-je, elle en a trouvé un.» Elle vint. En apprenant que j'avais acheté son mari et que je voulais l'acheter également pour les réunir, la pauvre femme tomba pâmée sur une chaise. Alors Wilbeck, qui connaissait mes relations avec M. Renslaër, ne résista pas plus longtemps. Je lui comptai l'argent et prévint Judith que son mari viendrait le lendemain la chercher, ainsi que sa petite fille. Celle-ci, âgée de trois ans moins quelques mois, devait suivre sa mère, d'après la loi. C'est ainsi que notre ménage noir se trouva formé. Nous eûmes véritablement beaucoup de bonheur. La femme comme l'homme étaient d'excellents sujets, actifs, laborieux, intelligents. Ils s'attachèrent à nous avec passion, parce que les nègres, quand ils sont bons, ne le sont pas à demi. On pourrait compter sur leur dévouement jusqu'à la mort. Judith avait trente-quatre ans et était excessivement laide, ce qui n'empêchait pas son mari d'en être fou. M. de Chambeau leur organisa une chambre, réservée à eux seuls, dans le grenier, jouissance que leur ambition n'aurait jamais osé espérer.

Je pense avec plaisir à ces braves gens. Après m'avoir bien servi, ils m'ont procuré, comme on le verra plus loin, ce que j'ai nommé, à juste titre, le plus beau jour de ma vie.

CHAPITRE III

I. Nouvelles relations: MM. Bonamy et Desjardin.—Le beurre de Mme de La Tour du Pin.—Une famille de défricheurs.—Vie d'intérieur.—Un présent fait à propos.—II. La venue du printemps.—Les sauvages.—Leur respect pour la parole donnée.—Leur passion pour le rhum: une scène odieuse.—La Old Squaw.—III. La visite de M. de Novion.—Squaw John.—Un passage en bac émouvant.—Le petit Humbert chez Mme Ellisson.—IV. Les quakers trembleurs.—Une visite à leur établissement.—V. Mme de La Tour du Pin adopte le costume de fermière.—Visite de MM. de Liancourt et Dupetit-Thouars.—VI. Un acte de cruauté.—M. de Talleyrand et le banquier Morris.—Projet de voyage à Philadelphie et New-York.

I

Deux familles françaises avec lesquelles nous avions lié connaissance vivaient à Albany. Elles étaient loin de se ressembler. L'une était celle d'un petit marchand fort commun, nommé Genetz, qui arriva dans la localité avec quelques fonds en argent et des marchandises de toute espèce en mercerie. Il se montrait complaisant, quoiqu'au fond ce fût un mauvais drôle, révolutionnaire caché. Mais comme il avait loué un petit logement à un Français créole de nos amis, nous le traitions bien en qualité de compatriote.

Ce créole de Saint-Domingue connaissait beaucoup mon père, chez qui je l'avais vu moi-même à Paris. Il se nommait Bonamy. Ruiné de fond en comble par l'incendie du Cap[27], il n'avait sauvé que quelques fonds placés en France où sa femme, originaire de Nantes, s'était réfugiée avec ses deux filles. Elle mourut dans cette ville, et ses filles, encore enfants, avaient été recueillies par des oncles qui les élevaient. M. Bonamy, déclaré émigré, ne pouvait retourner ni à Saint-Domingue ni en France. Il cherchait le moyen d'assurer son existence en Amérique, quand les 10.000 ou 12.000 francs qu'il avait pu sauver du Cap auraient été dépensés. C'était un homme de la meilleure compagnie, instruit, même savant, rempli d'esprit, d'agrément, de facilité à vivre. Il venait souvent chez nous. Prime le ramenait dans le traîneau à son retour du marché, où il allait presque tous les jours vendre une charge de bois, ainsi que du beurre et de la crème pour les déjeuners.

Mon beurre avait pris une grande vogue. Je l'arrangeais soigneusement en petits pains, avec un moule à notre chiffre, et le plaçais coquettement dans un panier bien propre, sur une serviette fine. C'était à qui en achèterait. Nous avions huit vaches bien nourries, et notre beurre ne se ressentait pas de l'hiver. Ma crème était toujours fraîche. Cela me valait tous les jours pas mal d'argent, et la charge de bois du traîneau rapportait au moins deux piastres[28].

Prime, quoique ne sachant ni lire ni écrire, n'en tenait pas moins son compte avec une telle exactitude qu'il n'y avait jamais la moindre erreur. Il rapportait souvent de la viande fraîche achetée à Albany, et, à son retour, mon mari, sur ses indications, inscrivait le montant de ses recettes et de ses dépenses.

M. Bonamy venait ordinairement le samedi et restait à la ferme jusqu'au lundi. Une fois, au commencement du printemps, son séjour fut plus long. Une chute de cheval le retint chez nous au delà de quinze jours.

L'autre famille habitait Albany, en attendant le moment d'aller s'établir au Blackriver, du côté du lac Erié. Son chef, M. Desjardin, était l'agent d'une compagnie propriétaire d'immenses terrains qu'elle revendait en parcelles à de pauvres colons irlandais ou écossais, ou même français, que des négociants de New-York lui adressaient.

Suivons un de ces groupes de colons, que j'ai connu, pour faire comprendre cette sorte d'établissement.

Il était composé du mari, de la femme, d'un garçon de quinze à dix-sept ans et de deux filles. Je les vis partir à pied, marchant sur la neige, chacun des trois premiers le dos chargé d'un paquet disposé en forme de hotte. Le mari conduisait à la main un mauvais cheval attelé à un petit traîneau, sur lequel il avait placé deux barriques, l'une de farine, l'autre de porc salé, plusieurs haches, des outils de jardinage ou autres, quelques paquets et les deux petites filles.

Arrivés au Kentucky, État maintenant si florissant, mais désert alors, ils se seront adressés au représentant de la personne qui leur avait ou vendu ou affermé la terre sur laquelle ils devaient s'établir. Leur premier soin aura été d'abattre des arbres pour construire la log house. Provisoirement des voisins les auront logés. Ils auront ensuite débarrassé le sol de ses broussailles en y mettant le feu qui aura également brûlé les basses branches des arbres. À la fonte des neiges, ils auront ratissé ces charbons avec une herse et semé du blé. Il n'en fallait pas davantage pour avoir une bonne récolte. Peu à peu on se sera servi des grands arbres, dont quelques branches seulement étaient brûlées, pour construire des clôtures—fences—destinées à séparer la propriété en plusieurs lots, parmi lesquels le plus arrosé devient une prairie et une pâture. Et voilà une famille appelée à prospérer. Si un voyageur passe par là, il voit sortir de la hutte sept ou huit enfants de tout âge, frais et dispos, vivant de farine de maïs, de lait, de beurre, et tous se rendant utiles dès l'âge de quatre ans.

Ordinairement cette propriété est grevée d'une petite rente soit en blé soit en argent. Notre ferme payait quinze boisseaux de blé en nature ou en argent au Petroon Renslaër, et il en était de même pour toutes les fermes de son immense propriété de dix-huit milles de large sur quarante-deux de long.

M. Desjardin avait apporté d'Europe un mobilier complet et, entre autres choses, une bonne bibliothèque de mille à quinze cent volumes. Il nous les prêtait, et mon mari ou M. de Chambeau me faisait la lecture le soir pendant que je travaillais.

Nous déjeunions à 8 heures et nous dînions à 1 heure. Le soir, à 9 heures, nous prenions le thé, avec des tartines de notre excellent beurré et du bon fromage de stilton que M. de Talleyrand nous avait expédié. À cet envoi, il avait joint, à mon intention, un présent qui me causa le plus grand plaisir: c'était une belle et bonne selle de femme, y compris la bride, la couverture et les autres accessoires. Jamais don n'était venu si à propos. Nous avions, en effet, acheté avec la ferme, et par-dessus le marché, deux jolies juments pareilles de robe et de taille, mais très dissemblables de caractère.

L'une avait le tempérament d'un agneau, et quoiqu'elle n'eût jamais eu de mors dans la bouche, je la montai le jour même qu'elle fut sellée pour la première fois. En peu de jours, je la dressai aussi bien qu'aurait pu l'être un cheval de manège. Ses allures étaient très agréables et à l'occasion elle vous suivait comme un chien. L'autre était un démon que toute l'habileté de M. de Chambeau, officier de cavalerie, n'était pas parvenue à dompter. On arriva à la maîtriser au printemps seulement, en la faisant labourer entre deux forts chevaux et en fixant par les naseaux à un même gros bâton les têtes des trois bêtes. Elle en fut si furieuse, les premières fois, qu'au bout de dix minutes elle était mouillée de sueur. Avec le temps cependant on put la calmer. C'était une excellente jument valant au moins de 25 à 30 louis.

II

À propos du printemps, il est intéressant de rapporter avec quelle promptitude il arrivait dans ces parages. La latitude, 43 degrés, se faisait sentir alors et reprenait tout son empire. Le vent du nord-ouest, après avoir régné tout l'hiver, cessa brusquement dans les premiers jours de mars. Les brises du Midi commencèrent à souffler, et la neige fondit avec une telle promptitude que les chemins se transformèrent en torrents pendant deux jours. Comme notre habitation occupait le penchant d'une colline, nous fûmes bientôt débarrassés de notre manteau blanc. La neige, épaisse de trois à quatre pieds, avait garanti pendant l'hiver l'herbe et les plantes de la gelée. Aussi, en moins d'une semaine, les prés verdissaient, se couvraient de fleurs et une innombrable variété de plantes de toute espèce, inconnues en Europe, remplissaient les bois.

Les sauvages, qui n'avaient pas paru de tout l'hiver, recommencèrent à visiter les fermes. L'un d'eux, au commencement des temps froids, m'avait demandé la permission de couper des branches d'une espèce de saule dont les jets, gros comme le doigt, ont de cinq à six pieds de long, en promettant de me tresser des paniers pendant la saison hivernale. Je ne comptais guère sur cette promesse, doutant fort que les sauvages fussent esclaves de leur parole à ce point, quoiqu'on me l'eût cependant affirmé. Je me trompais, car la neige n'était pas fondue depuis huit jours que mon Indien reparut avec une charge de paniers. Il m'en donna six, enchâssés les uns dans les autres. Le premier, rond et fort grand, était tellement bien tressé que, rempli d'eau, il la retenait comme un vase de terre. Ayant voulu les lui payer, il s'y refusa absolument et accepta seulement une jatte de lait de beurre[29], dont ils sont très friands. On m'avait avertie de ne leur donner jamais de rhum, pour lequel ils ont une passion immodérée, et j'avais d'ailleurs été témoin, à Troy, d'une scène affreuse à ce sujet.

Un sauvage, passant dans la localité avec sa femme, s'était arrêté devant un peintre occupé à décorer une boutique. Quelques jeunes gens lui demandèrent de se peindre sur la peau, en noir et rouge, les figures qu'il portait en allant en guerre. Il y consentit, à condition qu'on lui donnerait un quart de rhum. Cette mesure anglaise vaut un litre et demi de France[30]. Puis il s'assit avec beaucoup de gravité sur un banc, et sa femme prenant un pinceau lui traça sur la peau, avec beaucoup d'exactitude, des croissants, des serpents, des images du soleil et d'autres encore. Après quoi, il poussa le cri de guerre, celui de l'appel, de l'attaque, etc… Jusque-là, rien que d'assez amusant. Mais il réclama le salaire promis, et on lui apporta un quart de rhum. Il le prit et le but d'un trait sans en laisser une goutte. Aussitôt il tomba, comme mort, étendu sur le sable au bord de la rivière. Sa compagne, avec cette prodigieuse patience des femmes sauvages, s'assit près de lui et resta là plusieurs heures sans remuer. En sortant de son engourdissement, il se précipita dans la rivière pour effacer les dessins coloriés dont il était couvert. Mais l'eau, loin de les enlever, ne faisait que mêler et étendre davantage les couleurs sur son corps. Le spectacle était horrible à voir. Il comprit alors seulement qu'on s'était moqué de lui, chose que les sauvages ne pardonnent jamais. Aussi s'en alla-t-il en prononçant des menaces et des malédictions, et les gens raisonnables avertirent les auteurs de la plaisanterie que si jamais il trouvait l'occasion de se venger, fût-ce dans vingt ans, il le ferait.

Je me gardais donc bien de donner du rhum à mes visiteurs. Mais j'avais dans un ancien carton des restes de fleurs artificielles, des plumes, des bouts de rubans de toutes couleurs, des grains de verre soufflé, qui avaient été autrefois à la mode, et je les distribuais aux femmes que cela ravissait. Parmi elles s'en trouvait une très vieille à l'aspect repoussant. On la nommait la Old Squaw[31], et lorsqu'elle paraissait, ma négresse n'était pas tranquille. Elle jouissait de la réputation d'être sorcière et de jeter des sorts. Quand on avait des poules à couver, des vaches ou des truies prêtes à mettre bas; quand on avait semé des légumes ou que l'on entreprenait quelque détail important du ménage, si la Old Squaw survenait, il était essentiel de se la rendre favorable par quelque présent qu'elle pût employer à sa parure.

Une vieille femme est toujours, même dans la vie civilisée, une chose fort laide. Que l'on se figure maintenant la Old Squaw, femme de soixante-dix ans, à la peau noire et tannée, qui a passé sa vie entière le corps nu exposé à toutes les intempéries des saisons, la tête couverte de cheveux gris que le peigne n'a jamais touchés; ayant pour tout vêtement une sorte de tablier de gros drap bleu et une petite couverture de laine—effets qui ne sont remplacés que lorsqu'ils tombent en guenilles;—la couverture jetée sur les épaules et attachée, les deux pointes sous le menton, au moyen d'une broche de bois, d'un clou ou d'une épine d'acacia. Eh! bien, cette femme, qui parlait assez bien l'anglais, aimait la parure avec fureur. Tout lui était bon pour cela. Le bout d'une vieille plume rose, un noeud de ruban, une vieille fleur, la mettaient de bonne humeur. Lui permettait-on en outre de se regarder un moment dans le miroir, on pouvait se flatter qu'elle était favorable à vos couvées et à vos vaches, que votre crème ne tournerait pas et que votre beurre aurait une belle couleur jaune.

Cependant ces sauvages, à peine familiarisés avec quelques mots d'anglais, qui passaient leur été à courir de ferme en ferme, étaient aussi sensibles aux bons procédés, à une réception amicale, que l'aurait été un seigneur de la cour. Ils avaient bientôt compris que nous n'appartenions pas à la même classe que les autres fermiers nos voisins. Aussi disaient-ils en parlant de moi: Mrs Latour… from the old country… great lady… very good to poor squaw[32].

Ce mot de squaw signifie sauvage. Il qualifie indifféremment tout être ou tout objet provenant des pays où la civilisation européenne n'a pas encore pénétré. Ainsi il s'applique aux oiseaux de passage: squaw pigeon, squaw turkey[33]; aux objets apportés par les sauvages: squaw baskett[34], etc., etc.

III

Un jour, nous eûmes la visite d'un Français, officier du régiment de mon mari, M. de Novion. Tout frais débarqué d'Europe, il fut fort heureux d'apprendre que son ancien colonel était devenu fermier. Ayant apporté avec lui quelques fonds, il en aurait volontiers disposé pour acheter une petite ferme dans notre voisinage. Mais, ne possédant aucune notion d'agriculture, ne sachant pas un mot d'anglais, sans femme ni enfants, il manquait de toutes les qualités requises pour faire un établissement raisonnable. M. de La Tour du Pin le lui représenta. Il eut quand même l'envie de parcourir le pays. Nous montâmes à cheval ensemble. Au bout de quelques milles, je m'aperçus que j'avais oublié mon fouet. Comme M. de Novion n'avait pas de couteau pour me tailler une baguette, il ne pouvait m'en procurer une. Le bois était assez fourré. À ce moment, j'aperçus, assis derrière un buisson, un de mes amis, et je l'appelai: «Squaw John»

Rien ne saurait peindre la surprise, presque l'effroi de M. de Novion, lorsqu'il vit sortir du buisson et venir à nous, en me tendant la main, un homme de grande taille, avec une bande de drap bleu, qui lui passait entre les jambes et venait se fixer à un bout de corde roulée autour de la ceinture, pour tout vêtement. Son étonnement s'accrut en voyant la familiarité de cet homme à mon égard et le sang-froid avec lequel nous engageâmes, l'Indien et moi, une conversation dont, pour sa part, il ne comprenait pas un mot. Poursuivant notre route au pas, je n'avais pas eu le temps encore de lui donner des explications sur ma singulière connaissance et sur son costume bizarre, que Squaw John sautait légèrement du haut d'un tertre qui dominait la route et me présenta poliment, en guise de cravache, une baguette dont il achevait d'enlever l'écorce avec son tomahawk[35].

M. de Novion, je n'en doute pas, résolut au fond de son coeur de ne jamais habiter un pays où l'on était exposé à de semblables rencontres. «Et si vous aviez été seule, madame?» s'écria-t-il.—«J'aurais été tout aussi rassurée, répondis-je. Sachez même que si, pour me défendre de vous, je lui avais dit de vous lancer son casse-tête, il l'aurait fait sans hésiter.» Ce genre d'existence ne sembla pas lui sourire. En rentrant, il confia à mon mari que j'avais de singuliers amis, que, quant à lui, sa détermination était prise et qu'il irait vivre à New-York, où la civilisation paraissait plus avancée.

Cette promenade un peu trop longue me fatigua, et fut la cause d'une rechute de la fièvre double tierce dont je souffrais déjà depuis deux mois. J'en avais été atteinte à la suite d'une grande frayeur que j'ai oublié de raconter.

J'eus besoin, un jour du printemps, d'aller à Troy chercher quelque ingrédient d'ouvrage. Les nègres travaillaient aux champs avec mon mari, et M. de Chambeau était dans son atelier de menuiserie. Je me rendis donc à l'écurie, où je sellai et bridai moi-même ma jument, comme cela m'arrivait souvent, puis j'étais partie au petit galop. En revenant, je passai la rivière en bac avec ma monture, dans l'intention d'aller voir une de mes amies qui habitait un moulin situé à un mille de la ville. Elle me retint pour prendre le thé, et, comme il se faisait tard, je regagnai le bac à une bonne allure, ce qui me donna très chaud. Au moment de quitter le bord, quatre gros boeufs, allant à Albany avec leur conducteur, entrèrent dans le bac, malgré Mat, le batelier. Celui-ci ne voulait pas les passer, car il s'était aperçu que ma jument en avait peur. Mon premier mouvement fut de ressortir, mais le jour s'avançait et j'eus la crainte que mon mari ne s'inquiétât. Je restai donc. Voilà qu'au milieu du courant, ces quatre colosses de boeufs, en liberté naturellement, se mettent tous à boire du même côté de l'embarcation. Le bac penche, et nous étions sur le point de chavirer. Mat s'approche de moi et me dit: «Lâchez votre cheval et prenez-moi par la ceinture.» Je n'avais pas, jusque-là, eu conscience de l'imminence du danger, mais en entendant ces mots le sang se glaça dans mes veines. À ce moment critique, un passager tira heureusement son couteau et l'enfonça dans la cuisse d'un des boeufs. L'animal, sous le coup de la douleur, saute dans la rivière; les trois autres le suivent, et le bac se redressa, non sans embarquer toutefois assez d'eau pour qu'on en eût jusqu'à la cheville du pied.

Mat voulait me faire boire un petit verre de rhum. Je refusai, et j'eus grand tort. En grande hâte, je remontai sur ma jument pour rentrer à la ferme d'un bon galop. Aussitôt arrivée, ma négresse me força de prendre une boisson bien chaude. Malgré cela j'eus la fièvre le lendemain, et tous les jours suivants à la même heure et pendant le même temps. Rien ne pouvait m'en guérir, ni l'admirable quinquina que M. de Talleyrand m'envoya de Philadelphie, ni les drogues d'un chirurgien français nommé Rousseau. Ce dernier n'était peut-être pas plus médecin que moi. Mais il était Français et nous avait rendu quelques services. Cela suffisait pour m'inspirer de la confiance.

Ces accès de fièvre, dont la durée variait entre cinq et six heures, nuisaient beaucoup à ma besogne journalière. Ils m'affaiblissaient, m'enlevaient l'appétit, et, quoique je ne sois jamais restée couchée, ils me faisaient grelotter cependant par une chaleur de 30 degrés et me rendaient incapable de tout travail. Une bonne fille, ma voisine, qui demeurait non loin de nous dans le bois avec ses parents, me vint en aide dans la circonstance. Elle était couturière de son métier et travaillait parfaitement. Le matin, elle arrivait à la ferme, y restait toute la journée, ne réclamant pour unique salaire que la nourriture.

Mon fils avait alors cinq ans passés, quoique, à en juger par sa taille, on lui en aurait donné sept. Il parlait parfaitement l'anglais, beaucoup mieux même que le français. Une dame d'Albany, amie des Renslaër et femme du ministre anglican, l'avait pris en affection. Plusieurs fois déjà il avait été passer des après-midi chez elle. Un jour, elle me proposa de se charger de l'enfant pour tout l'été, me promettant de lui apprendre à lire et à écrire. Elle me représenta qu'à la campagne je n'avais pas le temps de m'occuper de lui, qu'il gagnerait ma fièvre, et ajouta plusieurs autres raisons pour m'engager à céder à son désir.

Cette dame s'appelait Mme Ellison. Elle était âgée de quarante ans et n'avait jamais eu d'enfants, ce dont elle ne pouvait se consoler. Je finis par consentir à lui donner Humbert; et il fut très heureux et parfaitement soigné chez elle. Cette détermination m'ôta beaucoup de souci. À la ferme, je craignais sans cesse qu'il ne lui arrivât quelque accident avec les chevaux qu'il aimait beaucoup. Il n'y avait presque pas moyen de l'empêcher d'accompagner les nègres aux champs et surtout de se mêler aux sauvages, avec lesquels il voulait toujours s'en aller. On m'avait raconté que les Indiens enlevaient quelquefois les enfants. Aussi lorsque je les voyais pendant des heures entières assis immobiles à ma porte, je me figurais qu'ils épiaient le moment favorable de prendre mon fils.

IV

Un joli wagon chargé de beaux légumes passait souvent dans notre cour. Il appartenait aux quakers trembleurs, installés à six ou sept milles de là. Le conducteur de ce chariot s'arrêtait chaque fois chez nous, et je ne manquais jamais de causer avec lui de leur manière de vivre, de leurs coutumes, de leur croyance. Il nous engagea à visiter leur établissement, et nous nous y décidâmes un jour. On sait que cette secte de quakers appartient à la secte réformée des anciens quakers qui s'étaient réfugiés en Amérique avec Penn.

Après la guerre de 1763, une femme anglaise s'érigea en apôtre réformatrice. Elle fit beaucoup de prosélytes dans l'État de Vermont et dans celui de Massachusetts. Plusieurs familles mirent leurs biens en commun et achetèrent des terres dans les parties alors encore inhabitées du pays. Mais à mesure que les défrichements se rapprochaient et les atteignaient, ils vendaient leurs établissements pour se retirer plus avant dans les terres. Cependant ils ne se décidaient à se déplacer que lorsque quelque propriétaire étranger à leur secte les touchait immédiatement.

Ceux dont je parle étaient alors protégés de tous côtés par une épaisseur de forêts de plusieurs milles. Ils n'avaient donc pas encore à craindre des voisins. Leur établissement était limité d'un côté par des bois d'une superficie de 20.000 acres, appartenant à la ville d'Albany, et de l'autre par une rivière, la Mohawk. Sans doute qu'ils n'habitent plus maintenant dans la région où je les ai connus et qu'ils se sont retirés au delà des lacs. C'était un essaim de leur chef-lieu de Lebanon, l'établissement installé dans la grande forêt que nous avions traversée en allant de Boston à Albany.

Notre nègre Prime, auquel aucun des chemins des environs n'était inconnu, nous mena chez eux. Nous fûmes d'abord au moins trois heures sous bois, suivant un chemin à peine tracé; puis, après avoir passé la barrière qui marquait la limite de la propriété des quakers, la route devint plus distincte et même soignée; mais nous eûmes encore à traverser une grande épaisseur de forêt, coupée çà et là de prairies, où des vaches et des chevaux paissaient en liberté. Enfin, nous débouchâmes dans une vaste éclaircie, traversée par un beau ruisseau et entourée de bois de tous côtés. Au milieu s'élevait l'établissement, composé d'un grand nombre de belles maisons en bois, d'une église, d'écoles et de la maison commune, construites en briques.

Le quaker dont nous avions fait connaissance nous accueillit avec bienveillance, quoique avec une certaine réserve. On indiqua à Prime une écurie où il pouvait mettre ses chevaux, car il n'y avait pas d'auberge. Nous avions été prévenus que personne ne nous offrirait rien et que notre guide seul nous parlerait. Il nous mena d'abord dans un superbe potager, parfaitement bien cultivé. Tout y était dans l'état le plus prospère, mais sans le moindre vestige d'agrément. Beaucoup d'hommes et de femmes travaillaient à la culture ou au sarclage de ce jardin, dont la vente des légumes représentait la plus grande branche des revenus de la communauté.

Nous visitâmes les écoles de garçons et de filles, les immenses étables communes, les laiteries, les fabrications de beurre et de fromage. Partout on constatait un ordre et un silence absolus. Les enfants, garçons ou filles, étaient tous vêtus d'un habit de même forme et de même couleur. Les femmes, quel que fût leur âge, portaient des habillements pareils en laine grise, très soignés et très propres. Par les fenêtres, on pouvait apercevoir des métiers de tisserands, des pièces de drap que l'on venait de teindre, des ateliers de tailleurs ou de couturières. Mais pas une parole, pas un chant ne se faisaient entendre.

Enfin une cloche sonna. Notre guide nous dit qu'elle annonçait la prière et nous demanda si nous voulions y assister. Nous y consentîmes très volontiers, et il nous mena vers la plus grande des maisons, qu'aucun signe extérieur ne distinguait des autres. À la porte, on me sépara de mon mari et de M. de Chambeau, puis on nous plaça aux extrémités opposées d'une immense salle, de chaque côté d'une cheminée où brûlait un magnifique feu. On était alors au commencement du printemps et le froid se faisait encore sentir dans ces grands bois. Cette salle pouvait avoir de cent cinquante à deux cents pieds de long sur cinquante de large. On y accédait par deux portes latérales. Une grande clarté y régnait et les murs, sans aucun ornement quelconque, étaient parfaitement unis et peints en bleu clair. À chaque bout de la salle s'élevait une petite estrade sur laquelle était placé un fauteuil en Bois.

J'étais assise dans le coin de la cheminée, et mon guide m'avait recommandé le silence, d'autant plus facile à garder d'ailleurs que je me trouvais seule. Tout en me tenant dans la plus stricte immobilité, j'eus le loisir d'admirer le plancher, fait de bois de sapin sans aucun noeud et d'une perfection rare de blancheur et de construction. Sur ce beau plancher étaient dessinées, en sens divers, des lignes représentées par des clous de cuivre, brillants de propreté, et dont les têtes se touchaient à fleur de bois. Je recherchais en moi-même quel pouvait être l'usage de ces lignes, qui ne semblaient avoir aucun rapport entre elles, quand à un dernier coup de cloche les deux portes latérales s'ouvrirent, et je vis arriver de mon côté cinquante à soixante jeunes filles ou femmes précédées par l'une d'entre elles, déjà âgée, qui s'assit sur l'un des fauteuils. Aucun enfant ne les accompagnait.

Des hommes se rangèrent de même du côté opposé, où se trouvaient MM. de La Tour du Pin et de Chambeau. Je remarquai alors que les femmes se tenaient debout sur les lignes de clous, en observant de ne pas les dépasser avec la pointe des pieds. Elles restèrent immobiles jusqu'au moment où la femme assise sur le fauteuil poussa une sorte de gémissement ou de hurlement qui n'était ni une parole ni un chant. Toutes changèrent alors de place, et je crus comprendre que l'espèce de cri étouffé que j'avais entendu devait représenter un commandement. Après plusieurs évolutions, on s'arrêta, et la vieille femme marmotta encore une assez longue suite de paroles dans une langue tout à fait inintelligible, mais à laquelle se mêlaient, me sembla-t-il, quelques mots anglais. Après quoi la sortie se fit dans le même ordre qu'à l'entrée. Ayant ainsi visité l'établissement dans tous ses détails, nous prîmes congé de notre bienveillant guide et nous remontâmes dans notre wagon pour rentrer chez nous, peu édifiés de l'hospitalité des quakers.

Lorsque celui d'entre eux qui allait vendre les légumes et les fruits passait devant notre ferme, je lui achetais toujours quelque chose. Jamais il ne voulait prendre l'argent de ma main. Avais-je fait observer que le prix qu'il réclamait était trop élevé, il disait: «Comme vous voudrez—Just as you please.» Alors je mettais sur le coin de la table la somme que j'estimais suffisante. Si le prix lui convenait, il le prenait; sinon, il remontait sur son wagon et s'en allait sans dire un mot. C'était un homme à l'air très respectable, toujours parfaitement vêtu d'un habit, d'une veste et d'un pantalon en drap gris—home spun[36]—sortant de leur propre manufacture.

V

Une chose m'avait rendue tout de suite très populaire. Le jour où je m'établis à la ferme j'adoptai, sans témoigner la moindre surprise de ma métamorphose, l'habillement porté par les fermières mes voisines: la jupe de laine bleue et noire rayée, la petite camisole en toile de coton rembrunie, le mouchoir de couleur, les cheveux séparés comme on les porte maintenant et relevés avec un peigne; en hiver, des bas de laine gris ou bleus, avec des mocassins ou chaussons de peau de buffle; en été, des bas de coton et des souliers. Je ne mettais de robe ou de corset que pour me rendre à la ville. Parmi les effets que j'avais apportés en Amérique se trouvaient deux ou trois habits de cheval. Je les utilisais pour me transformer en dame élégante, quand je n'allais faire qu'une visite aux Schuyler ou aux Renslaër, car, le plus souvent, nous dînions et nous restions ensuite toute la soirée avec eux, particulièrement quand il faisait clair de lune, et surtout pendant la neige. Dans ce dernier cas, la route, une fois tracée, formait un chemin creux d'un à deux pieds de profondeur dont les chevaux ne sortaient jamais.

Plusieurs de nos voisins avaient l'habitude de passer dans notre cour pour aller à Albany. Les connaissant tous, nous ne nous y opposions pas. De plus, en causant un moment avec eux, j'apprenais toujours l'une ou l'autre nouvelle. De leur côté, ils aimaient à parler of the old country[37]. Ils se plaisaient aussi à admirer nos petits embellissements. Une élégante petite maison en bois pour nos cochons, chef-d'oeuvre de M. de Chambeau et de mon mari, excitait surtout leur admiration. Ils l'exprimaient avec une pompe de langage qui nous amusait toujours: What a noble hog sty![38].

Au commencement de l'été de 1795, nous eûmes la visite du duc de Liancourt. Il en a parlé fort obligeamment dans son Voyage en Amérique. Il arrivait des nouveaux établissements formés depuis la guerre de l'Indépendance sur les bords de la Mohawk et dans le territoire cédé par la nation des Onéidas. M. de Talleyrand lui avait remis des lettres pour les Schuyler et les Renslaër. Après un séjour d'une journée chez nous, je lui proposai de le ramener à Albany pour le présenter à ces deux familles. Avait-il pris au sérieux ma jupe de laine et ma camisole de toile? Je ne sais, mais le fait est que c'est seulement quand il me vit paraître avec une jolie robe et un chapeau très bien fait, quoique la marchande de modes ne s'y fût pas employée, et quand mon nègre Mink avança le joli wagon attelé de deux excellents chevaux porteurs de harnais luisants de propreté, qu'il sembla commencer à comprendre que nous n'étions pas encore devenus tout à fait des mendiants. Ce fut à moi, à ce moment, de m'écrier que pour rien au monde je ne le mènerais chez Mmes Renslaër et Schuyler, s'il ne faisait lui-même un peu de toilette. En effet, avec ses vêtements couverts de boue, de poussière, déchirés en plusieurs endroits, il avait l'air d'un naufragé échappé aux pirates, et personne n'aurait pu se douter que sous cet accoutrement bizarre se cachait un premier gentilhomme de la chambre. Nous fîmes nos conditions: j'acceptai de le conduire chez Mmes Renslaër et Schuyler, et il consentit à ouvrir sa malle, laissée à l'auberge d'Albany, pour se vêtir plus convenablement. Puis j'allai faire une visite dans la ville en attendant qu'il eût procédé à sa toilette. La transformation ne devait pas être aussi complète qu'il me l'avait laissé espérer. Je lui reprochai amèrement, en particulier, une pièce au genou ornant un pantalon de nankin, apporté sans doute d'Europe tant il était usé par le blanchissage.

Nos visites faites, il me promit de revenir le lendemain à la ferme, et je le laissai à Albany, ramenant avec moi son compagnon de voyage, M. Dupetit-Thouars.

Ce dernier resta plusieurs jours chez nous, pendant que M. de Liancourt visitait les environs de la ville. M. Dupetit-Thouars, homme fort aimable, arrivait alors de cet établissement de Français, nommé Asilum, qui avait si mal réussi dans la Caroline. Les associés ne s'étaient pas entendus et avaient mal employé leurs fonds. Au bout d'un an, on fut obligé de tout revendre à perte, et chacun avait tiré de son coté. M. Dupetit-Thouars, extrêmement spirituel et gai, nous lit les récits les plus comiques de ce défrichement manqué, et les trois ou quatre jours qu'il passa à la ferme nous laissèrent un bon et agréable souvenir. Il devait finir d'une mort glorieuse, quelques années après, à Aboukir.

Quant à M. de Liancourt, je ne le revis plus. La fièvre double tierce dont je souffrais à tout moment me rendait peu propre aux courses et aux promenades. D'ailleurs, ce grand seigneur philanthrope, avec sa prétention de toujours en remontrer aux gens du pays sans en vouloir rien apprendre, m'avait déplu extrêmement. Les amis chez lesquels nous étions allés ensemble ne l'avaient pas goûté davantage. La spirituelle Mme Renslaër l'avait jugé, dès le premier abord, comme un homme fort médiocre. On me reprochera comme une ingratitude de le traiter si mal, car il a parlé de moi de la manière la plus flatteuse dans son livre[39], dont la lecture, je l'avoue à ma honte, ne m'a laissé que le souvenir du passage que je lui ai inspiré.

VI

Ma fièvre commençait à passer, les accès diminuaient de durée, quand l'émotion causée par un acte de cruauté inouï commis par l'un de nos voisins, me la rendit plus forte que jamais. Cet homme possédait un beau chien de Terre-Neuve. L'animal m'avait prise en amitié et ne voulait pas quitter la ferme. J'eus beau le faire ramener tous les soirs chez son maître par Prime qui, en allant coucher chez sa femme, passait devant l'habitation du propriétaire du chien, c'était peine perdue. Une heure après, si on ne le mettait pas à l'attache, on le voyait de nouveau apparaître. Je ne savais quel moyen employer pour l'obliger à ne pas quitter son maître, lorsqu'un jour, comme, je me trouvais seule à la maison avec ma négresse, nous vîmes passer le propriétaire de la pauvre bête monté sur un cheval porteur d'un harnais dont les traits étaient attachés à un palonnier armé d'un crochet. L'infortuné Trim, c'était le nom du chien, alla le caresser et le suivit hors de la cour. Au bout d'un moment, des hurlements affreux se font entendre. Judith et moi nous sortons en toute hâte, et nous voyons avec horreur que cet homme cruel avait attaché le malheureux chien par les quatre pattes au crochet du palonnier, et qu'il s'en allait au galop traînant la pauvre bête sur le chemin pierreux. Peu à peu les cris se perdirent dans le lointain, mais cette action m'avait si vivement émue que, deux heures après, j'étais reprise d'un accès de fièvre, le plus violent que j'eusse encore éprouvé.

Quelques jours après le passage de M. de Liancourt, vers le mois de juin, nous reçûmes de M. de Talleyrand une lettre par laquelle il nous informait d'un fait qui aurait pu avoir pour nous de sérieuses conséquences, et, en même temps, du service important que, dans la circonstance, il venait de nous rendre. Le reliquat des fonds que nous devions recevoir de Hollande, 20.000 à 25.000 francs, avaient été consignés à la maison Morris de Philadelphie. M. de Talleyrand s'était chargé de retirer cette somme, et il attendait, pour le faire, l'autorisation de mon mari. Par un hasard vraiment providentiel, il apprit un soir, grâce à une indiscrétion, que M. Morris devait déclarer sa faillite le lendemain. Sans perdre un instant, il se rend chez le banquier, force sa porte dont on défendait l'entrée, et pénètre dans son cabinet. Il lui apprend qu'il connaît sa situation, et le contraint à remettre entre ses mains les lettres de change hollandaises dont il n'était nanti qu'à titre de dépositaire. M. Morris se laissa persuader par la crainte du déshonneur qui résulterait pour lui de l'abus de confiance que M. de Talleyrand ne manquerait pas de publier. Il y mit pour seule condition que M. de La Tour du Pin lui signerait une déclaration du versement des fonds. M. de Talleyrand engageait donc mon mari à venir à Philadelphie pour régler cette affaire. En même temps, il me conseillait de l'accompagner, car, ayant consulté plusieurs médecins, disait-il, sur l'obstination de ma fièvre, tous émettaient l'avis qu'un voyage pouvait seul m'en débarrasser.

M. Law possédait une charmante maison à New-York. Plusieurs fois déjà il nous avait proposé de venir lui faire une visite. La moisson ne devait pas se faire avant un mois. M. de Chambeau était au courant de tous les détails de la ferme. Rien ne s'opposait donc à ce voyage. Susy[40], notre voisine, la jeune fille, dont j'ai déjà parlé, acceptait de venir me remplacer pour soigner ma petite fille. Quant à mon fils Humbert, toujours chez Mme Ellison à Albany, il ne s'apercevrait même pas de notre absence.

CHAPITRE IV

I. Ce qui donna à Fulton l'idée d'appliquer la vapeur à la navigation.—Voyage à New-York.—La rivière d'Hudson.—West-Point.—La trahison du général Arnold et le supplice du major André.—II. Séjour à New-York.—Regrets de Mme de La Tour du Pin de n'avoir pas vu le général Washington.—M. Hamilton.—Intéressantes conversations chez M. Law.—Une émeute populaire à New-York.—La fièvre jaune.—Départ précipité.—Le général Gates.—Échouement du sloop.—Deux fermiers inexpérimentés—III. Rentrée à la ferme.—Mort de Séraphine.—Retour à la religion.—IV. La récolte des pommes et la fabrication du cidre.—Histoire d'un cheval.—La récolte du maïs, les frolicks.—Préparatifs de l'hivernage.—Le blanchissage à la ferme.—La préparation du beurre.—V. Prise en glace de la rivière: les précautions à observer.—Un diplomate peu délicat: comment Mme de La Tour du Pin rentre en possession d'un portrait de la reine et de plusieurs autres objets.

I

Les bateaux à vapeur n'étaient pas encore inventés, quoique cette nature de force motrice fût déjà en usage dans quelques fabriques. Nous avions même un tourne-broche— steam jack[41]—qui fonctionnait parfaitement et dont nous nous servions toutes les semaines, soit pour le roastbeef du dimanche ou pour de très gros dindons bruns et blancs dont l'espèce est bien supérieure à celles d'Europe. Mais Fulton n'avait pas encore appliqué sa découverte aux navires, et, puisque j'ai entamé ce sujet, je conterai tout de suite comment la pensée lui en fut suggérée.

Il existe entre Long-Island et New-York un bras de mer large d'un mille ou peut-être plus, que de petits bateaux traversent sans cesse quand le temps le permet. Comme il n'y a pas de courant, puisque ce n'est pas une rivière, le flux ne s'y fait sentir que par l'élévation de l'eau, et ne contrarie pas la navigation. Un pauvre matelot avait perdu les deux jambes dans un combat. Étant encore jeune, il jouissait d'une bonne santé et avait conservé beaucoup de force dans les bras. Il eut l'idée d'établir en travers de son canot d'écorce un bâton rond portant à ses deux extrémités, à droite et à gauche du canot, des ailes qu'il faisait mouvoir à volonté en étant assis à l'arrière. Ce système ingénieux fut remarqué par Fulton, un jour qu'il se trouvait dans le canot du pauvre matelot pour aller à Brooklyn, sur Long-Island, et lui donna la première idée d'appliquer la vapeur à la navigation.

Le commerce d'Albany était très considérable et se faisait par de gros sloops ou bricks. Presque tous avaient de bonnes chambres et un joli salon sur leur arrière, et prenaient des passagers. La descente à New-York durait vingt-six heures environ, mais il fallait rester à l'ancre pendant la période des montants. On tâchait toujours de partir d'Albany à la pointe du jour. Nous allâmes donc coucher à bord d'un de ces bricks, et avant le lever du soleil nous étions déjà loin du point de départ. La rivière du Nord ou d'Hudson est admirablement belle. Ses bords, couverts de maisons ou de jolies petites villes, s'élargissent avant de franchir la chaîne de montagnes très hautes et escarpées qui traversent le continent de l'Amérique du Nord dans toute sa longueur et dont les appellations diffèrent: Black mountains, Appalaches, Alleghanys. La rivière, avant de s'engager dans le défilé, forme un grand bassin de plusieurs milles de large, semblable à la partie du lac de Genève nommée le Fond du lac, avec cette différence toutefois que les montagnes ne commencent qu'au fond du bassin et que l'entrée de la rivière, située entre deux rochers à pic, s'aperçoit seulement lorsqu'on en est tout à fait rapproché. L'eau est si profonde, dans ce passage admirable, qu'une grosse frégate pourrait s'amarrer à la côte sans craindre de toucher. Nous naviguâmes toute la matinée du lendemain de notre embarquement au milieu de ces belles montagnes. Puis la marée nous ayant quittés, nous allâmes à terre visiter le lieu historique, de West-Point, célèbre par la trahison du général Arnold et le supplice du major André.

Cette histoire est certainement connue, mais je la relaterai néanmoins en peu de mots.

Le général américain Arnold n'avait donné jusqu'à ce moment aucune raison de douter de sa fidélité à la cause de l'Indépendance des États-Unis, et on avait remis, avec confiance, entre ses mains, la défense du passage de l'Hudson à travers les montagnes. C'est ce même défilé que Burgoyne aurait voulu forcer, si le général Schuyler ne lui avait pas fait mettre bas les armes à Saratoga[42].

Le général anglais Clinton était enfermé dans New-York, où l'armée américaine, commandée par Gates, le bloquait. L'occupation de West-Point avait d'autant plus d'importance pour les Anglais qu'elle aurait rétabli leurs communications avec le Canada, qui était leur propriété depuis l'ignominieuse paix de 1763[43]. S'en emparer représentait le salut pour l'armée anglaise, et l'on eut apparemment des motifs de suspecter que la cupidité d'Arnold serait plus forte que son patriotisme. La négociation ouverte devait être conclue par le jeune André, major dans l'armée anglaise, qui avait déjà visité Arnold plusieurs fois à West-Point. Lorsque le général Gates découvrit la trame, il envoya un bateau armé à l'endroit du rivage où André devait se rembarquer. Les marins qui conduisaient son canot l'avertirent de la présence du bateau américain, et lui persuadèrent, sans prévoir les tristes conséquences de leurs conseils, de prendre des vêtements de matelot. Mais le canot n'avait pas parcouru un quart de mille qu'il fut atteint par l'embarcation américaine et le major André fait prisonnier. Il était déguisé; on le considéra donc comme espion, et comme tel on le condamna à être pendu.

Le général Gates proposa de l'échanger contre le traître Arnold, qui s'était sauvé par les montagnes. Les Anglais refusèrent. Ils avaient trop grand besoin de ses services pour le rendre. Ils sacrifièrent André, dont le supplice devint le sujet de beaucoup de complaintes en prose et en vers. Ce jeune homme avait vingt ans seulement. Il était très distingué de figure et se faisait remarquer par son éducation. Sa mort fut le motif ou le prétexte de funestes représailles de la part des Anglais.

Quoique j'aie traversé beaucoup de lieux divers et admiré maints grands effets de la nature, je n'ai jamais rien vu de comparable au passage de West-Point. Il a perdu sans doute maintenant de sa beauté, surtout si on a abattu les beaux arbres qui baignaient leurs branches séculaires dans les eaux du fleuve. Ces montagnes escarpées étaient impropres à la culture. J'espère donc, pour l'amour de la nature, que la prosaïque fureur du défrichement ne les aura pas atteintes.

II

Nous arrivâmes à New-York le troisième jour au matin, et nous y trouvâmes M. de Talleyrand chez M. Law. Leur réception fut des plus amicales. Tous deux s'effrayèrent de ma maigreur et de mon changement. Aussi ne voulurent-ils pas entendre parler de mon excursion projetée à Philadelphie, qui se serait faite en stage[44], et pour laquelle j'aurais dû passer deux nuits en route. Mon mari entreprit le voyage seul, et je fus confiée aux bons soins de Mme Foster, la house keeper[45] de M. Law. Cette excellente dame épuisa à mon profit toutes les recettes restauratives de son répertoire médical. Quatre ou cinq fois par jour, elle arrivait avec une petite tasse de je ne sais quel bouillon, puis, en me faisant la révérence anglaise, me disait: Pray, ma'am, you had better take this[46]. Ce à quoi je me soumettais volontiers, tant j'étais ennuyée des lamentations de M. de Talleyrand sur mon dépérissement.

Les trois semaines que nous passâmes à New-York sont restées dans ma mémoire comme un temps des plus agréables. Mon mari revint au bout de quatre jours. Il avait admiré la belle ville de Philadelphie. Mais, ce que je lui enviai bien davantage, il avait vu le grand Washington, qui était mon héros. Aujourd'hui encore je ne me console pas de n'avoir pas contemplé les traits de ce grand homme, dont son grand ami, M. Hamilton, me parlait si souvent.

Je retrouvai à New-York toute la famille Hamilton. J'avais assisté à son arrivée à Albany dans un wagon mené par M. Hamilton lui-même quand, après avoir quitté le ministère des finances, il venait reprendre son métier d'avocat, qui lui donnait plus de chances de laisser un peu de fortune à ses enfants. M. Hamilton avait alors de trente-six à quarante ans. Quoique n'ayant jamais été en Europe, il parlait cependant notre langue comme un Français. Son esprit distingué, la lucidité de ses idées se mêlaient agréablement à l'originalité de M. de Talleyrand et à la vivacité de M. de La Tour du Pin. Tous les soirs, ces trois hommes distingués, M. Emmery[47], membre de la Constituante, M. Law, deux ou trois autres personnages encore se réunissaient après le thé, et, assis sur une terrasse, la conversation s'engageait entre eux et durait jusqu'à minuit, parfois plus tard, sous le beau ciel étoilé du 40e degré. Soit que M. Hamilton racontât les commencements de la guerre de l'Indépendance, dont les insipides mémoires de ce niais de La Fayette ont depuis affadi les détails, soit que M. Law nous parlât de son séjour dans l'Inde, de l'administration de Patna dont il avait été gouverneur, de ses éléphants et de ses palanquins, ou que mon mari élevât quelque dispute sur les absurdes théories des constituants que M. de Talleyrand sacrifiait volontiers, l'entretien ne tarissait pas. M. Law jouissait si parfaitement de ces soirées que, lorsque nous parlions de départ, il tombait dans des tristesses affreuses, et disait à son butler[48] Foster: «Foster if they leave me, I am a dead man[49].»

Nous étions entrés en relation avec une famille fort intéressante de négociants français, M. et Mme Olive. Huit charmants enfants les entouraient, dont l'aîné n'avait pas dix ans et le cadet pas plus de huit ou dix mois. Le mari ne manquait pas d'esprit, et la femme était une belle madone de Raphaël si bonne, si gracieuse!… Je fus les voir souvent à la campagne, dans une jolie maison qu'ils avaient achetée pour s'y établir pendant l'été. La voiture de M. Law, toujours mise à ma disposition, m'y menait.

Pour que rien ne manquât à nos amusements pendant notre séjour à New-York, nous eûmes la représentation d'une émeute populaire. Elle fut provoquée, autant qu'il m'en souvient, par un traité de commerce que venait de conclure la législature de l'État de New-York avec l'Angleterre. M. Hamilton tenait pour le traité. Un colonel, Smith, chef populaire, y était opposé. On se rassemblait sur les places. Les deux leaders haranguaient leurs partisans. J'étais assise, en compagnie d'autres femmes, sur les marches d'un perron, d'où M. Hamilton parlait au peuple pressé sur la place. On lui jeta une pierre qui l'atteignit à la tête, mais sans lui faire beaucoup de mal. Il n'en continua pas moins son discours, qui excita un enthousiasme prodigieux. Puis chacun s'en alla chez soi, et il m'offrit le bras tout tranquillement pour me ramener chez moi, en évitant pourtant de passer dans les rues où le parti Smith était établi. Cette esquisse du gouvernement républicain m'amusa beaucoup par la comparaison que j'en fis avec le nôtre. Les Américains s'étaient donné un gouvernement libre sans révolution, mais nous autres Français, nous avions une révolution sans gouvernement.

Trois semaines s'étaient écoulées lorsque le bruit se répandit un soir que la fièvre jaune se manifestait dans une rue, très près de Broadway, où nous demeurions. La nuit même, soit que nous ressentîmes les premières atteintes du mal, soit que nous eûmes mangé trop de bananes, d'ananas et d'autres fruits des Îles apportés par le même navire qui avait propagé la fièvre, mon mari et moi nous fûmes terriblement malades. Craignant d'être enfermée par le cordon sanitaire, je résolus de partir à l'instant, et à la pointe du jour, notre malle faite, nous allâmes retenir des places à bord d'un sloop prêt à mettre à la voile. Nous rentrâmes ensuite chez M. Law pour lui faire nos adieux. Il se décida alors à partir aussi, sous le prétexte d'aller visiter les propriétés qu'il avait achetées dans la nouvelle ville de Washington, que l'on commençait à bâtir. C'est dans ces acquisitions qu'il compromit la majeure partie de sa fortune. Notre départ fut si précipité que je ne vis pas même M. de Talleyrand: il ne songeait pas encore à se lever que déjà nous étions loin de New-York.

Nous refîmes en sens contraire, mais avec la même admiration, le beau passage de West-Point, et cette fois nous fîmes une longue promenade à terre pendant les six heures que notre bateau resta à l'ancre. Nous montâmes sur la colline où était située l'auberge, lieu de la dernière conversation d'Arnold avec André. J'avais vu à New-York le vieux général Gates. Il avait connu tous les officiers français et aimait à parler d'eux. On m'avait bien recommandé toutefois de ne pas aborder l'incident du major André, sujet de conversation qui lui était très pénible, non pas qu'il se reprochât sa condamnation, prononcée conformément aux règles de la justice militaire, mais cela lui rappelait les affreuses représailles exercées par les Anglais, qui avaient sacrifié plusieurs prisonniers américains.

Nous avions franchi le grand bassin en amont du passage des montagnes, lorsque notre navigation fut arrêtée par un accident assez commun en été, lorsque les eaux sont basses. Vers la fin du montant, le sloop s'engrava sur un banc de sable, et, quoique n'ayant subi aucune avarie, il resta immobilisé, au milieu du fleuve. Le capitaine déclara que la prochaine marée ne parviendrait peut-être pas assez haut pour le remettre à flot; qu'il faudrait probablement attendre l'arrivée d'un autre vaisseau descendant pour nous faire remorquer et nous remettre à flot, en ramenant le sloop dans le chenal dont un faux coup de gouvernail l'avait fait sortir.

La perspective de rester plusieurs jours au milieu de cette grande rivière sans bouger nous parut peu agréable. Le souvenir me vint alors que des créoles de Saint-Domingue, amis de M. Bonamy, étaient établis sur les bords d'une petite rivière voisine, dans les environs d'une ville devant laquelle nous venions de passer. Le capitaine me dit que nous étions précisément en face de l'embouchure de cette rivière, et il nous offrit son canot pour nous transporter chez ces Français que nous connaissions pour les avoir vus chez nous. La proposition fut aussitôt acceptée et le moment d'après nous étions dans le canot avec une malle, représentant tout notre bagage. Nous entrâmes dans la petite rivière, où nous naviguâmes pendant trois à quatre milles entre deux rives formées de rochers escarpés, et assez rapprochées pour que les plantes parasites des sommets et les vignes sauvages allassent de l'une à l'autre en guirlandes. Cette navigation était délicieuse. Elle prit fin à une petite ferme. Là on nous donna un wagon pour nous conduire à destination. Nos compatriotes, deux hommes encore assez jeunes, furent aussi charmés que surpris de cette visite inattendue. Ils ne possédaient aucune notion de l'état qu'ils avaient embrassé. Sachant très peu d'anglais, et ne trouvant à utiliser dans ce pays aucune des pratiques d'agriculture en usage à Saint-Domingue, tous deux avaient failli périr de froid et d'ennui pendant l'hiver. Ils étaient parvenus à sauver de l'incendie du Cap[50] une foule de magnifiques petites superfluités qui contrastaient avec la pauvreté et le désordre de leur ménage, où il n'y avait de femme qu'une vieille négresse. Nous couchâmes chez eux, après avoir bien causé de leur ferme et de leur établissement. Le lendemain on nous offrit à déjeûner dans de belles tasses de porcelaine dépareillées et ébréchées auxquelles j'aurais préféré un bon assortiment de faïence unie comme le nôtre. Ensuite leur wagon nous ramena sur la grande route, et de là nous gagnâmes notre logis. Sur notre invitation, ils nous accompagnèrent jusqu'à Albany, puis à la ferme, où ils furent très surpris de nous trouver en état de leur vendre plusieurs sacs d'avoine et une douzaine de boisseaux de pommes de terre.

III

Je retrouvai ma maison dans le meilleur ordre, quoique M. de Chambeau ne nous attendit pas, et ma pauvre petite fille très bien portante. Cette absence d'un mois m'avait paru longue, malgré la très aimable société dans laquelle j'avais vécu. La fièvre jaune fit beaucoup de ravages cette année à New-York. Aussi me félicitai-je d'en être partie si précipitamment.

Je m'adonnai avec une nouvelle ardeur à mes occupations rurales, ma fièvre avait cédé au changement d'air et mes forces étaient revenues. Les travaux de la laiterie furent repris, et les jolis dessins moulés sur mes pelotes de beurre apprirent mon retour à mes pratiques. Notre verger nous promettait une magnifique récolte de pommes, et notre grenier contenait du grain pour toute l'année. Nos nègres, stimulés par notre exemple, travaillaient de bon coeur. Ils étaient mieux vêtus et mieux nourris que tous ceux de nos voisins.

Je me trouvais très heureuse de ma situation, lorsque Dieu me frappa du coup le plus inattendu et, comme je me l'imaginai alors, le plus cruel et le plus terrible qu'on pût endurer. Hélas! j'en ai éprouvé depuis qui en ont surpassé la sévérité! Ma petite Séraphine nous fut enlevée par un mal subit, très commun dans cette partie du continent: une paralysie instantanée de l'estomac et des intestins, sans fièvre, sans convulsions. Elle mourut en quelques heures avec toute sa connaissance. Le médecin d'Albany, que M. de Chambeau était allé chercher à cheval aussitôt qu'elle commença à souffrir, nous ôta tout espoir dès qu'il la vit, en nous déclarant que cette maladie était alors très répandue dans le pays et qu'on n'y connaissait pas de remède. Le petit Schuyler, la veille encore compagnon de jeux de ma fille pendant toute l'après-midi, succomba au même mal quelques heures après et la rejoignit au ciel. Sa mère l'adorait et l'appelait le petit mari de ma chère enfant. Ce cruel événement nous jeta dans une tristesse et un découragement mortels. Nous reprîmes Humbert chez nous, et je cherchai à me distraire de mon chagrin en m'occupant de son éducation. Il avait, alors cinq ans et demi. Son intelligence était très développée. Il parlait parfaitement l'anglais et le lisait couramment.

Il n'y avait pas de prêtre catholique à Albany ni aux environs. Mon mari, ne voulant pas qu'un ministre protestant fût appelé, rendit lui-même les derniers devoirs à notre enfant et la déposa dans un petit enclos destiné à servir de cimetière aux habitants de la ferme. Il était situé au milieu de notre bois. Presque chaque jour j'allais me prosterner sur cette terre, dernière demeure d'une enfant que j'avais tant chérie, et ce fut là, ô mon fils[51], que m'attendait Dieu pour changer mon coeur!

Jusqu'à cette époque de ma vie, quoique je fusse loin d'être impie, je ne m'étais pas occupée de la religion. Au cours de mon éducation, on ne m'en avait jamais parlé. Pendant les premières années de ma jeunesse j'avais eu sous les yeux les pires exemples. Dans la haute société de Paris, j'avais été le témoin de scandales si répétés, qu'ils m'étaient devenus familiers au point de ne plus m'émouvoir. Aussi toute pensée de morale était-elle comme engourdie dans mon coeur. Mais l'heure avait sonné où je devais reconnaître la main qui me frappait.

Je ne saurais décrire exactement la transformation qui s'opéra en moi. Une voix me criait, me sembla-t-il, de changer tout mon être. Agenouillée sur la tombe de mon enfant, je l'implorai pour qu'il obtînt de Dieu, qui l'avait rappelée à lui, mon pardon et un peu de soulagement à ma détresse. Ma prière fut exaucée. Dieu m'accorda alors la grâce de le connaître et de le servir; il me donna le courage de me courber très humblement sous le coup dont je venais d'être atteinte et de me préparer à supporter sans plainte les nouvelles douleurs par lesquelles, dans sa justice, il jugerait à propos de m'éprouver à l'avenir. À dater de ce jour, la volonté divine me trouva soumise et résignée.

IV

Quoique toute joie eût disparu de notre intérieur, il n'en fallait pas moins continuer nos travaux, et nous nous exhortions mutuellement, mon mari et moi, à trouver une distraction dans l'obligation où nous étions de ne pas demeurer un moment oisifs. La récolte des pommes approchait. Elle promettait d'être très abondante, car notre verger avait la plus belle apparence. On comptait sur les arbres autant de pommes que de feuilles. Nous avions pratiqué ce qu'on nomme à Bordeaux une façon l'automne d'avant. Cela consiste à labourer à la bêche un carré de quatre à cinq pieds autour de chaque arbre, ce qui ne leur était jamais arrivé. Les Américains, en effet, n'avait aucune idée de l'influence que cela exerçait sur la végétation. Aussi lorsque nous leur disions que nous avions des vignes où l'on recommençait trois fois cette même opération, nous prenaient-ils pour des conteurs. Mais lorsqu'au printemps ils virent nos arbres se couvrir de fleurs, ils nous considérèrent comme des sorciers.

Un autre trait d'esprit nous attira une grande renommée. Au lieu d'acheter, pour mettre notre cidre, des barriques neuves faites d'un bois très poreux, nous recherchâmes à Albany plusieurs futailles de Bordeaux et quelques pièces, marquées cognac qui nous étaient bien connues. Puis nous disposâmes notre cave avec le même soin que si elle eût dû contenir du vin de Médoc.

On nous prêta un moulin à écraser les pommes. Un vieux cheval de vingt-trois ans, que le général Schuyler m'avait donné, y fut attelé. Je n'ai pas conté l'histoire de ce cheval. La voici.

Il avait fait toute la guerre et l'on voulait le laisser mourir de sa belle mort. Il s'en fallait de peu de jours que la chose n'arrivât, lorsque notre nègre Prime le vit sur la pâture, se traînant à peine et n'ayant que la peau sur les os. Il m'engagea à le demander au général, qui fut charmé de nous l'abandonner. C'était un magnifique animal pur sang, selon le terme employé maintenant, mais il n'avait plus de dents. Prime eut de la peine à faire parcourir à la pauvre bête les quatre milles qui séparaient la pâture de notre écurie. Chaque jour il lui donna un mélange d'avoine et de maïs bouilli, du foin haché, des carottes, etc. Toutes ces friandises en abondance rendirent au bel animal la vigueur de sa jeunesse. Au bout d'un mois, je pouvais le monter tous les jours, et bientôt, d'un temps de petit galop, il me menait jusqu'à Albany sans faire un faux pas. On se refusait à croire que ce fût le même cheval. Ce tour d'adresse augmenta beaucoup la réputation de Prime. Mais revenons à nos pommes.

Le moulin pour les broyer était fort primitif: deux pièces de bois cannelées qui s'engrenaient l'une dans l'autre et que notre cheval, attelé à une barre, faisait tourner. Les pommes tombaient d'une trémie dans l'engrenage, et quand le jus avait rempli un grand baquet, on l'emportait à la cave pour le verser dans les barriques.

Toute l'opération était fort simple, et comme nous eûmes très beau temps, cette récolte se présenta comme une récréation charmante. Mon fils, monté toute la journée sur le cheval, était très persuadé que, sans lui, rien ne se serait fait.

Le travail terminé, nous nous trouvâmes, notre provision prélevée, avoir huit à dix barriques à vendre. Notre renommée de probité, qui publia que nous n'avions pas mis d'eau dans notre cidre, en fit élever le prix à plus du double de ce qu'il valait ordinairement. Il fut vendu tout de suite. Quant à celui que nous nous étions réservé, nous le traitâmes comme nous aurions fait de notre vin blanc au Bouilh.

La récolte du maïs suivit celle des pommes. Nous en avions en abondance, car cette plante est celle qui réussit le mieux aux États-Unis, où elle est indigène. Comme il ne faut pas laisser l'épi revêtu de sa paille plus de deux jours, on réunit ses voisins pour tout terminer sans désemparer et rapidement. Cela se nomme une frolick. On balaie d'abord le plancher de la grange avec le même soin que si on allait y donner un bal. Puis, le soir venu, on allume quelques chandelles, et les gens rassemblés, une trentaine d'individus noirs et blancs, se mettent à l'ouvrage. L'un d'entre eux ne cesse de chanter ou de conter une histoire. Vers le milieu de la nuit, on sert à chacun un bol de lait bouillant que l'on a préalablement fait tourner avec du cidre. On y ajoute cinq ou six livres de cassonade quand on est magnifique ou une égale quantité de mélasse quand on ne l'est pas, puis des épices: du girofle, de la cannelle, de la muscade, etc… Nos travailleurs avalèrent, à notre grande gloire, le contenu d'un immense chaudron à lessive de cette mixture avec du pain grillé, et ces braves gens nous quittèrent à 5 heures du matin, par un froid déjà assez vif, en disant: Famous good people, those from the old country![52] Nos nègres étaient priés souvent à de semblables frolicks, mais ma négresse n'y allait jamais.

Toutes nos récoltes faites et rentrées, nous commençâmes à labourer nos terres et à entreprendre les travaux qui précèdent l'hiver. On rangea sous un abri le bois destiné à être vendu. Les traîneaux furent réparés et repeints. J'achetai une pièce de grosse flanelle bleue et blanche à carreaux pour faire deux chemises à chacun de mes nègres. Un tailleur à la journée s'installa à la ferme pour leur confectionner de bons gilets et des capotes bien doublées. Cet homme mangeait avec nous parce que c'était un blanc. Il aurait certainement refusé, si on le lui avait proposé de manger avec les esclaves, quoique ceux-ci fussent incomparablement mieux vêtus et eussent de meilleures manières que lui. Mais je me gardais bien d'exprimer la moindre réflexion sur cet usage. Mes voisins agissaient ainsi, je suivais leur exemple et dans nos relations réciproques, j'évitais toujours de faire allusion à la place que j'avais pu occuper dans l'échelle sociale. J'étais la propriétaire d'une ferme de 200 acres. Je vivais comme ceux qui en possédaient autant, ni plus ni moins. Cette simplicité et cette abnégation me valaient beaucoup plus de respect et de considération que si j'avais voulu jouer à la dame.

L'ouvrage qui me fatiguait le plus était le blanchissage. Judith et moi, nous nous partagions seules toute la besogne. Tous les quinze jours, Judith lavait le linge des nègres, le sien et celui de la cuisine. Je lavais le mien, celui de mon mari et celui de M. de Chambeau, et je repassais le tout. Cette dernière partie de l'ouvrage était fort de mon goût. J'y excellais, comme la meilleure repasseuse. Dans ma première jeunesse, avant mon mariage, j'allais souvent à la lingerie, à Montfermeil, où, comme par une sorte de pressentiment, j'avais appris à repasser. Étant naturellement très adroite, j'en avais su bientôt autant que les filles qui me montraient à travailler.

Jamais je ne perdais un moment. J'étais tous les jours levée à l'aube, hiver comme été, et ma toilette ne durait guère. Les nègres, avant d'aller à l'ouvrage, aidaient la négresse à traire les vaches: nous en avons eu jusqu'à huit. Pendant ce temps, je m'occupais de l'écrémage du lait à la laiterie. Les jours où l'on faisait le beurre, deux fois la semaine, Mink restait pour tourner la manivelle, cette besogne étant trop pénible pour une femme. Tout le reste du travail du beurre, et il était encore assez fatigant, m'incombait. J'avais une collection remarquable de jattes, de cuillers, de spatules en bois, ouvrages de mes bons amis les sauvages, et ma laiterie passait pour la plus propre, même la plus élégante, du pays.