On servit plusieurs plats devant la Reine: les premiers furent des melons à la glace, des salades et du lait, dont elle mangea beaucoup avant de manger de la viande, qui avait assez mauvaise grâce. Elle ne manque pas d'appétit, et elle but un peu de vin pur, disant que c'était pour cuire le fruit. Lorsqu'elle demandait à boire, le premier menin apportait sa coupe sur une soucoupe couverte; il se mettait à genoux en la présentant à la camarera, qui s'y mettait aussi lorsque la Reine la prenait de ses mains. De l'autre côté, une dame du palais présentait à genoux la serviette à la Reine pour s'essuyer la bouche. Elle donna des confitures sèches à Doña Mariquita de Palacios et à ma fille, en leur disant qu'il n'en fallait guère manger, que cela gâtait les dents aux petites filles. Elle me demanda plusieurs fois comment se portait la Reine Très-Chrétienne, et à quoi elle se divertissait. Elle dit qu'elle lui avait envoyé depuis peu des boîtes de pastilles d'ambre, des gants et du chocolat. Elle demeura plus d'une heure et demie à table, parlant peu, mais paraissant assez gaie. Nous lui demandâmes ses ordres pour Madrid; elle nous fit une honnêteté là-dessus, et ensuite nous prîmes congé d'elle. On ne peut pas disconvenir que cette Reine n'ait bien de l'esprit, et beaucoup de courage et de vertu, de prendre, comme elle fait, un exil si désagréable.
Je ne veux pas oublier de vous dire que le premier des menins porte les chapins de la Reine, et les lui met. C'est un si grand honneur en ce pays, qu'il ne le changerait pas avec les plus belles charges de la couronne. Quand les dames du palais se marient, et que c'est avec l'agrément de la Reine, elle augmente leur dot de cinquante mille écus, et d'ordinaire on donne un gouvernement ou une vice-royauté à ceux qui les épousent.
Lorsque nous fûmes de retour chez M. le cardinal, nous trouvâmes un théâtre dressé dans une grande et vaste salle, où il y avait beaucoup de dames d'un côté et de cavaliers de l'autre. Ce qui me parut singulier, c'est qu'il y avait un rideau de damas qui contenait toute la longueur de la salle jusqu'au théâtre et qui empêchait que les hommes et les femmes se pussent voir. On n'attendait plus que nous pour commencer la comédie de Pyrame et Thisbée! Cette pièce était nouvelle et plus mauvaise qu'aucune que j'eusse encore vue en Espagne. Les comédiens dansèrent ensuite fort bien, et le divertissement n'était pas fini à deux heures après minuit.
On servit un repas magnifique dans un salon où il y avait plusieurs tables, et M. le cardinal nous y ayant fait prendre place, alla retrouver les cavaliers, qui, de leur côté, étaient servis comme nous. Il y eut une musique italienne excellente; car Son Éminence avait amené des musiciens de Rome, auxquels il donnait de grosses pensions. Nous ne pûmes nous retirer dans notre appartement qu'à six heures du matin; et comme nous avions encore bien des choses à voir, au lieu de nous coucher, nous allâmes à la Plaza Mayor, que l'on appelle Socodebet. Les maisons dont elle est entourée sont de briques, et toutes semblables, avec des balcons. Sa forme est ronde; il y a des portiques sous lesquels on se promène, et cette place est fort belle. Nous retournâmes au château pour le voir mieux, avec plus de loisir. Le bâtiment en est gothique et très-ancien; mais il y a quelque chose de si grand, que je ne suis pas surprise de ce que Charles-Quint aimait mieux y demeurer qu'en aucune ville de son obéissance. Il consiste en un carré de quatre gros corps de logis, avec des ailes et des pavillons. Il y a de quoi loger commodément toute la cour d'un grand roi. On nous montra une machine qui était merveilleuse avant qu'elle fût rompue; elle servait à puiser de l'eau dans le Tage, et la faisait monter jusque dans le haut de l'Alcazar. Le bâtiment en est encore tout entier, bien qu'il y ait plusieurs siècles qu'il soit fait. On descend plus de cinq cents degrés jusqu'à l'a rivière. Lorsque l'eau était entrée dans le réservoir, elle coulait par des canaux dans tous les endroits de la ville où il y avait des fontaines. Cela était d'une extrême commodité, car il faut à présent descendre environ trente toises pour aller querir de l'eau.
Nous vînmes entendre la messe dans l'église de Los Reys. Elle est belle et grande, et toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de myrtes fort hauts, qui forment des allées dans des caisses jusqu'au grand autel, dont les ornements sont extraordinairement riches. De sorte qu'au travers de toutes ces branches vertes, et de toutes ces fleurs de différentes couleurs, voyant briller l'or, l'argent, la broderie et les cierges allumés dont l'autel est paré, il semble que ce soient les rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages peintes et dorées remplies de rossignols, de serins et d'autres oiseaux, qui font un concert charmant. Je voudrais bien que l'on prît, en France, la coutume d'orner nos églises comme elles le sont en Espagne. Les murailles de celles-ci sont toutes couvertes en dehors de chaînes et de fers des captifs que l'on va racheter en Barbarie. Je remarquai en ce quartier-là que, sur la porte de la plupart des maisons, il y a un carreau de fayence sur lequel est la salutation angélique avec ces mots: Maria sue concebida sin pecado original. On me dit que ces maisons appartenaient à l'archevêque, et qu'il n'y demeure que des ouvriers en soie, qui sont nombreux à Tolède.
Les deux ponts de pierre qui traversent la rivière sont fort hauts, fort larges et fort longs. Si l'on voulait un peu travailler dans le Tage, les bateaux viendraient jusqu'à la ville, ce serait une commodité considérable; mais on est naturellement trop paresseux pour considérer l'utilité du travail préférablement à la peine de l'entreprendre. Nous vîmes encore l'hôpital de Los Niños, c'est-à-dire des Enfants trouvés, et la maison de ville, qui est proche de la cathédrale. Enfin, notre curiosité étant satisfaite, nous revînmes au palais archiépiscopal, et nous nous mîmes au lit jusqu'au soir, que nous fîmes encore un festin aussi splendide que ceux qui l'avaient précédé. Son Éminence mangea avec nous, et après l'avoir remerciée autant que nous le devions, nous partîmes pour nous rendre au château d'Igariça. Le marquis de Los Palacios nous y attendait avec le reste de sa famille, de manière que nous y fûmes reçues si obligeamment, qu'il ne se peut rien ajouter à la bonne chère et aux plaisirs que l'on nous procura pendant six jours, soit à la pêche sur la rivière du Xarama, soit à la chasse, à la promenade ou dans les conversations générales. Chacun faisait paraître sa bonne humeur à l'envi l'un de l'autre, et l'on peut dire que lorsque les Espagnols font tant que de quitter leur gravité, qu'ils vous connaissent et qu'ils vous aiment, on trouve de grandes ressources avec eux du côté de l'esprit. Ils deviennent sociables, obligeants, empressés pour vous plaire et de la meilleure compagnie du monde. C'est ce que j'ai éprouvé dans la partie que nous venons de faire et dont je ne vous aurais pas rendu un compte si exact si je n'étais persuadée, ma chère cousine, que vous le voulez ainsi, et que vous me tenez quelque compte de ma complaisance.
A Madrid, ce 30 août 1679.
La cérémonie se fit ici le dernier du mois d'août, de jurer la paix conclue à Nimègue entre les couronnes de France et d'Espagne. J'avais beaucoup d'envie de voir ce qui s'y passerait, et comme les femmes n'y vont point, le connétable de Castille nous promit de nous faire entrer dans la chambre du Roi, aussitôt qu'il serait entré dans le salon. Madame Gueux, ambassadrice de Danemark, et madame de Chais, femme de l'envoyé de Hollande, y vinrent aussi. Nous passâmes par un degré dérobé où un gentilhomme du connétable nous attendait, et nous demeurâmes quelque temps dans un fort beau cabinet rempli de livres espagnols bien reliés et très-divertissants. J'y trouvai, entre autres, l'histoire de Don Quichotte, ce fameux chevalier de la Manche, dans laquelle la naïveté et la finesse des expressions, la force des proverbes et ce que les Espagnols appellent el pico, c'est-à-dire la pointe et la délicatesse de la langue, paraissent tout autrement que les traductions que nous en voyons en notre langue. Je prenais tant de plaisir à le lire, que je ne pensais presque plus à voir la cérémonie. Elle commença aussitôt que le marquis de Villars fut arrivé, et l'on ouvrit une fenêtre fermée d'une jalousie par laquelle nous regardions ce qui se passait. Le Roi se plaça au bout du grand salon doré, qui est un des plus magnifiques qui soient dans le palais. L'estrade était couverte d'un tapis merveilleux. Le trône et le dais étaient brodés de perles, de diamants, de rubis, d'émeraudes et d'autres pierreries précieuses. Le cardinal Porto Carrero était assis dans un fauteuil au bas de l'estrade, à la droite du trône; le connétable de Castille était sur un tabouret. L'ambassadeur de France s'assit à la gauche du trône, sur un banc couvert de velours, et les grands étaient proche du cardinal. Lorsque chacun se fut placé selon son rang, le Roi entra, et quand il fut assis dans son trône, le cardinal, l'ambassadeur et les grands s'assirent et se couvrirent. Un secrétaire d'État lut tout haut le pouvoir que le Roi Très-Chrétien avait envoyé à son ambassadeur. On apporta ensuite une petite table devant le Roi, avec un Crucifix et le livre des Évangiles, et pendant qu'il tenait la main dessus, le cardinal lut le serment par lequel il jurait de garder la paix avec la France. Il se passa encore quelques cérémonies, auxquelles je ne fis pas assez attention pour pouvoir vous en rendre compte. Le Roi rentra peu après dans son appartement, et nous en sortîmes auparavant. Nous restâmes dans le même cabinet où nous nous étions arrêtées d'abord. Il était si près de la chambre, que nous entendions le Roi qui disait qu'il n'avait jamais eu si chaud et qu'il allait quitter sa golille. Il est vrai que le soleil est bien ardent en ce pays. Les premiers jours que j'y ai été, j'étais accablée d'une migraine extraordinaire dont je ne pouvais trouver la raison; mais ma parente me dit que c'était de me couvrir trop la tête, et que si je n'y prenais garde, j'en pourrais perdre les yeux. Je ne tardai pas à quitter mon bonnet et mes cornettes, et, depuis ce temps-là, je n'ai point eu de mal de tête. Pour moi, je ne saurais croire qu'en aucun lieu du monde, il y ait un plus beau ciel qu'ici. Il est si pur, qu'on n'y aperçoit pas un seul nuage, et l'on m'assure que les jours d'hiver sont semblables aux plus beaux jours qu'on voit ailleurs. Ce qu'il y a de dangereux, c'est un certain vent de Gallego, qui vient du côté des montagnes de Galice; il n'est point violent, mais il pénètre jusqu'aux os, et quelquefois il estropie d'un bras, d'une jambe ou de la moitié du corps pour toute la vie. Il est plus fréquent en été qu'en hiver. Les étrangers le prennent pour le zéphyr et sont ravis de le sentir; mais à l'épreuve, ils connaissent sa malignité. Les saisons sont bien plus commodes en Espagne qu'en France, en Angleterre, en Hollande et en Allemagne; car, sans compter cette pureté du ciel, que l'on ne peut s'imaginer aussi beau qu'il est, depuis le mois de septembre jusqu'au mois de juin, il ne fait pas de froid que l'on ne puisse souffrir sans feu. C'est ce qui fait qu'il n'y a point de cheminée dans aucun appartement, et que l'on ne se sert que de brasiers. Mais c'est quelque chose d'heureux que, manquant de bois comme on fait dans ce pays, on n'en ait pas besoin. Il ne gèle jamais plus de l'épaisseur de deux écus et il tombe fort peu de neige. Les montagnes voisines en fournissent à Madrid pendant toute l'année. Pour les mois de juin, juillet et août, ils sont d'une chaleur excessive.
J'étais, il y a quelques jours, dans une compagnie où toutes les dames étaient bien effrayées. Il y en avait une qui disait qu'on lui avait écrit de Barcelone qu'une certaine cloche dont on ne se sert que dans les calamités publiques, ou pour les affaires de la dernière importance, avait sonné toute seule plusieurs coups. Cette dame est de Barcelone, et elle me fit entendre que lorsqu'il doit arriver quelque grand malheur à l'Espagne, ou que quelqu'un de la maison d'Autriche est près de mourir, cette cloche s'ébranle; que, pendant un quart d'heure, le battant tourne dans la cloche d'une vitesse surprenante et frappe des coups en tournant. Je ne voulais pas le croire et je ne le crois pas trop encore; mais toutes les autres confirmèrent ce qu'elle disait. Si c'est un mensonge, elles sont plus de vingt qui l'ont aidée à le faire. Elles songeaient sur quoi ou sur qui pourrait tomber le malheur dont ce signal avertissait, et comme elles sont assez superstitieuses, la belle marquise de Liche augmenta leur frayeur en venant leur apprendre que Don Juan était fort malade.
Dans leur grand deuil, ils sont faits comme des fous, particulièrement les premiers jours, que les laquais aussi bien que leurs maîtres ont de longs manteaux traînants, et qu'ils mettent, au lieu de chapeau, un certain bonnet de carton fort haut, couvert de crêpe. Leurs chevaux sont tout caparaçonnés de noir, avec des housses qui leur couvrent la tête et le reste du corps. Rien n'est plus laid. Leurs carrosses sont si mal drapés, que le drap qui couvre l'impériale descend jusque sur la portière. Il n'y a personne qui, en voyant ce lugubre équipage, ne croie que c'est un corps mort qu'on porte en terre. Les gens de qualité ont des manteaux d'une frise noire, fort claire et fort méchante; la moindre chose la met en pièces, et c'est le bon air, pendant le deuil, d'être tout en guenilles. J'ai vu des cavaliers qui déchiraient exprès leurs habits, et je vous assure qu'il y en a à qui l'on voit même la peau, peau médiocrement belle à voir; car encore que les petits enfants soient ici plus blancs que l'albâtre et si parfaitement beaux, qu'il semble que ce soient des anges, il faut convenir qu'ils changent en grandissant d'une manière surprenante. Les ardeurs du soleil les rôtissent, l'air les jaunit, et il est aisé de reconnaître un Espagnol parmi bien d'autres nations. Leurs traits sont pourtants réguliers, mais enfin ce n'est pas notre air ni notre carnation.
Tous les écoliers portent de longues robes avec un petit bord de toile au cou. Ils sont vêtus à peu près comme les Jésuites. Il y en a qui ont trente ans et davantage; on reconnaît à leurs habits qu'ils sont encore dans les études.
Je trouve que cette ville-ci a l'air d'une grande cage où l'on engraisse des poulets. Car enfin, depuis le niveau de la rue jusqu'au quatrième étage, l'on ne voit partout que des jalousies dont les trous sont fort petits, et aux balcons même, il y en a aussi. On aperçoit toujours derrière de pauvres femmes qui regardent les passants, et, quand elles l'osent, elles ouvrent les jalousies et se montrent avec beaucoup de plaisir. Il ne se passe pas de nuit qu'il n'y ait quatre ou cinq cents concerts que l'on donne dans tous les quartiers de la ville. Il est vrai qu'ils sont à juste prix, et qu'il suffit qu'un amant soit avec sa guitare ou sa harpe, et quelquefois avec toutes les deux ensemble, accompagnées d'une voix bien enrouée, pour réveiller la plus belle endormie et pour lui donner un plaisir de reine. Quand on ne connaît pas ce qui est de plus excellent, ou qu'on ne peut l'avoir, on se contente de ce qu'on a. Je n'ai vu ni téorbes ni clavecins.
A chaque bout de rue, à chaque coin de maison, il y a des Notre-Dame habillées à la mode du pays, qui ont toutes un chapelet à la main et un petit cierge ou une lampe devant elles. J'en ai vu jusqu'à trois ou quatre dans l'écurie de ma parente, avec d'autres petits tableaux de dévotion; car un palefrenier a son oratoire aussi bien que son maître, mais ni l'un ni l'autre n'y prient guère. Lorsqu'une dame va en visite chez une autre, et que c'est le soir, quatre pages viennent la recevoir avec de grands flambeaux de cire blanche, et la reconduisent de même; pendant qu'elle entre dans sa chaise, ils mettent d'ordinaire un genou en terre. Cela a quelque chose de plus magnifique que les bougies que l'on porte en France dans des flambeaux.
Il y a des maisons destinées pour mettre les femmes qui ont une mauvaise conduite, comme sont à Paris les Madelonnettes. On les traite avec beaucoup de rigueur, et il n'y a point de jour qu'elles n'aient le fouet plusieurs fois. Elles en sortent, au bout d'un certain temps, pires qu'elles n'y sont entrées, et ce qu'on leur fait souffrir ne les corrige pas. Elles vivent presque toutes dans un certain quartier de la ville, où les dames vertueuses ne vont jamais. Lorsque, par hasard, quelqu'une y passe, elles se mettent après elle et lui courent sus comme à leur ennemie, et s'il arrive qu'elles soient les plus fortes, elles la maltraitent cruellement. A l'égard des cavaliers, quand ils y passent, ils courent risque d'être mis en pièces. C'est à qui les aura. L'une les tire par le bras, une autre par les pieds, une autre par la tête; et lorsque le cavalier se fâche, elles se mettent toutes ensemble contre lui, elles le volent et lui prennent jusqu'à ses habits. Ma parente a un page italien qui ne savait rien de la coutume de ces misérables filles, il passa bonnement par leur quartier; en vérité, elles le dépouillèrent comme des voleurs auraient pu faire dans un bois; et il faut en demeurer là; car, à qui s'adresser pour la restitution?
La cloche de Barcelone n'a été que trop véritable dans son dernier pronostic. Don Juan se trouva si accablé de son mal le premier de ce mois, que les médecins en désespérèrent, et on lui fit entendre qu'il fallait se préparer à la mort. Il reçut cette nouvelle avec une tranquillité et une résignation qui aida bien à persuader ce qu'on croyait déjà, qu'il avait quelques secrets déplaisirs qui le mettaient en état de souhaiter plutôt de mourir que de vivre. Le Roi entrait à tous moments dans sa chambre et passait plusieurs heures au chevet de son lit, quelque prière qu'il pût lui faire de ne se pas exposer à gagner la fièvre. Il reçut le saint viatique, fit son testament, et écrivit une lettre de quelques lignes à une dame dont je n'ai pas su le nom. Il chargea Don Antoine Ortis, son premier secrétaire, de la porter avec une petite cassette fermée que je vis. Elle était de bois de chêne, assez légère pour croire qu'il n'y avait dedans que des lettres, et peut-être quelques pierreries. Comme il était dangereusement malade, il arriva un courrier qui apporta la nouvelle du mariage du Roi avec Mademoiselle. La joie ne s'en répandit pas seulement dans le palais, toute la ville la partagea, de sorte qu'il y eut des feux d'artifice et des illuminations pendant trois jours dans tous les quartiers de Madrid. Le Roi, qui ne se contenait pas, courut dans la chambre de Don Juan; et, quoiqu'il fût un peu assoupi et qu'il eût grand besoin de repos, il l'éveilla pour lui apprendre que la Reine viendrait dans peu, et le pria de ne plus songer qu'à sa guérison, afin de lui aider à la bien recevoir. Ah! Sire, lui répondit le prince, je n'aurai jamais cette consolation; je mourrais content si j'avais eu l'honneur de la voir. Le Roi se prit à pleurer, et lui dit qu'il n'y avait au monde que l'état où il le voyait qui pût troubler son contentement. On devait faire une course de taureaux, mais la maladie du Prince la fit différer, et le Roi n'aurait pas permis que l'on eût fait des feux d'artifice dans la cour du palais sans que Don Juan l'en priât, bien qu'il souffrît d'un mal de tête horrible. Enfin, il mourut le 17 de ce mois, beaucoup regretté des uns, et peu des autres. C'est la destinée des princes et des favoris, aussi bien que celle des personnes ordinaires. Et comme son crédit était déjà diminué, et que les courtisans ne pensaient qu'au retour de la Reine mère et à l'arrivée de la nouvelle Reine, c'est une chose surprenante que l'indifférence avec laquelle on vit la maladie de Don Juan et sa mort. On n'en parlait pas même le lendemain; il semblait qu'il n'eut jamais été au monde. Hé! mon Dieu, ma chère cousine, cela ne mérite-t-il pas un peu de réflexion? Il gouvernait tous les royaumes du Roi d'Espagne. On tremblait à son nom. Il avait fait éloigner la Reine mère; il avait chassé le père Nitard et Valenzuela, qui étaient tous deux favoris. On lui faisait plus régulièrement la cour qu'au Roi. Je vis, vingt-quatre heures après, plus de cinquante personnes de la première qualité en différents endroits, qui ne disaient pas un mot de ce pauvre prince, et il y en avait plusieurs qui lui avaient beaucoup d'obligation. Il est vrai, de plus, qu'il avait de grandes qualités personnelles. Il était d'une taille médiocre, bien fait de sa personne. Il avait tous les traits réguliers, les yeux noirs et vifs, les cheveux noirs, en grande quantité et fort longs. Il était poli, plein d'esprit et généreux, très-brave, bienfaisant et capable de grandes affaires. Il n'ignorait rien des choses convenables à sa naissance, ni de toutes les sciences et de tous les arts. Il écrivait et parlait fort bien en cinq sortes de langues, et il en entendait encore davantage. Il savait parfaitement bien l'histoire. Il n'y avait pas d'instrument qu'il ne fît et qu'il ne touchât comme les meilleurs maîtres. Il travaillait au tour; il forgeait des armes; il peignait bien; il prenait un fort grand plaisir aux mathématiques; mais, ayant pris en main le gouvernement, il fut obligé de se détacher de toutes ces occupations. Les choses changèrent de face en un moment. Il avait à peine les yeux fermés, que le Roi, n'écoutant plus que sa tendresse pour la Reine sa mère, courut à Tolède pour la voir et pour la prier de revenir. Elle y consentit avec autant de joie qu'elle en eut de revoir le Roi. Ils pleurèrent assez longtemps en s'embrassant, et nous les vîmes revenir ensemble. Toutes les personnes de qualité allèrent au-devant de Leurs Majestés, et le peuple témoignait beaucoup de joie. Je m'étendrais davantage sur ce retour si je n'en parlais dans les mémoires particuliers que j'écris.
Don Juan demeura trois jours sur son lit de parade, avec les mêmes habits qu'il avait fait faire pour aller au-devant de la jeune Reine. On le porta ensuite à l'Escurial. Le convoi funèbre n'avait rien de magnifique. Les officiers de sa maison l'accompagnèrent et quelques amis en petit nombre. On le mit dans le caveau qui est proche du Panthéon, lequel est destiné pour les princes et les princesses de la maison royale. Car il faut remarquer que l'on n'enterre que les Rois dans le Panthéon, et les Reines qui ont eu des enfants. Celles qui n'en ont point eu sont dans ce caveau particulier.
Nous devons aller dans peu de jours à l'Escurial, c'est le temps que le Roi y va. Mais il est si occupé de la jeune Reine, qu'il ne songe qu'à s'avancer vers la frontière pour aller au-devant d'elle. Dans tous les endroits où je vais, l'on me fait sonner bien haut qu'elle va être Reine de vingt-deux royaumes. Apparemment qu'il y en a onze dans les Indes, car je ne connais que la vieille et la nouvelle Castille, l'Aragon, Valence, Navarre, Murcie, Grenade, Andalousie, Galice, Léon et les îles Majorques. Il y a dans ces lieux des endroits admirables, où il semble que le ciel veuille répandre ses influences les plus favorables. Il y en a d'autres si stériles que l'on ne voit ni blé, ni herbe, ni vignes, ni fruits, ni prés, ni fontaines; et l'on peut dire qu'il y en a plus de ceux-là que des autres. Mais, généralement parlant, l'air y est bon et sain; les chaleurs excessives en certains endroits; le froid et les vents insupportables en d'autres, quoique ce soit dans la même saison. On y trouve plusieurs rivières; mais ce qui est plus singulier, c'est que les plus grosses ne sont pas navigables, particulièrement celles du Tage, du Guadiana, du Minho, du Douro, du Guadalquivir et de l'Èbre; soit les rochers, les chutes d'eau, les gouffres ou les détours, les bateaux ne peuvent aller dessus, et c'est une des plus grandes difficultés du commerce, et qui empêche davantage que l'on ne trouve les choses dont on a besoin dans les villes; car, si elles pouvaient se communiquer les unes aux autres les denrées et les marchandises qui abondent en de certains endroits, et dont on manque dans d'autres, chacun se fournirait de tout ce dont il a besoin à bon prix, au lieu que le port et les voitures par terre sont d'un si grand coût, qu'il faut se passer de tout ce dont on n'est pas en état de payer trois fois plus qu'il ne vaut.
Entre plusieurs villes qui dépendent du Roi d'Espagne, ou compte, pour la beauté ou pour la richesse: Madrid, Séville, Grenade, Valence, Saragosse, Tolède, Valladolid, Cordoue, Salamanque, Cadix, Naples, Milan, Messine, Palerme, Cagliari, Bruxelles, Anvers, Gand et Mons. Il y en a quantité d'autres qui ne laissent pas d'être fort considérables, et la plupart des bourgs sont aussi gros que de petites villes. Mais on n'y voit point cette multitude de peuple qui fait la force des Rois; plusieurs raisons en sont cause[148]. Premièrement, lorsque le Roi Don Ferdinand chassa les Maures de l'Espagne et qu'il établit l'Inquisition, tant par le châtiment que l'on a exercé sur les Juifs que par l'exil, il est mort ou sorti de ce royaume, en peu de temps, plus de neuf cent mille personnes. Outre cela, les Indes en attirent beaucoup; les malheureux vont s'y enrichir, et quand ils sont riches, ils y demeurent pour jouir de leurs biens et de la beauté du pays. Ou lève des soldats espagnols que l'on envoie en garnison dans les autres villes de l'obéissance du Roi. Ces soldats se marient et s'établissent dans les lieux où ils se trouvent, sans retourner dans celui où on les a pris. Ajoutez à cela que les Espagnoles ont peu d'enfants. Quand elles en ont trois, c'est beaucoup. Les étrangers ne s'y viennent point établir comme ailleurs, parce qu'on ne les aime pas et que les Espagnols se tiennent naturellement recatados, c'est-à-dire particuliers et resserrés entre eux, sans se vouloir communiquer avec les autres nations pour lesquelles ils ont de l'envie ou du mépris. De manière qu'ayant examiné toutes les choses qui contribuent à dépeupler les États du Roi Catholique, il y a encore lieu d'être surpris de trouver autant de monde qu'il y en a.
Il croît peu de blé dans la Castille; on en fait venir de Sicile, de France et de Flandre. Et comment en pousserait-il, à moins que la terre n'en voulût produire d'elle-même, comme dans le pays de promission? Les Espagnols sont trop paresseux pour se donner la peine de la cultiver; et, comme le moindre paysan est persuadé qu'il est hidalgo[149], c'est-à-dire gentilhomme, que dans la moindre maisonnette il y a une histoire apocryphe, composée depuis cent ans, qui se laisse pour tout héritage aux enfants et aux neveux du villageois, et que, dans cette histoire fabuleuse, ils font tous entrer de l'ancienne chevalerie et du merveilleux, disant que leurs trisaïeux, Don Pedro et Don Juan, ont rendu tels et tels services à la couronne, ils ne veulent pas déroger à la gravedad ni à la descendencia. Voilà comme ils parlent, et ils souffrent plus aisément la faim et les autres nécessités de la vie, que de travailler, disent-ils, comme des mercenaires, ce qui n'appartient qu'à des esclaves. De sorte que l'orgueil, secondé par la paresse, les empêche, la plupart, d'ensemencer leurs terres, à moins qu'il ne vienne des étrangers la cultiver, ce qui arrive toujours par une conduite particulière de la Providence et par le gain que ces étrangers, plus laborieux et plus intéressés, y trouvent. De sorte qu'un paysan est assis dans sa chaise lisant un vieux roman, pendant que les autres travaillent pour lui et tirent tout son argent[150].
On n'y voit point d'avoine, le foin y est rare. Les chevaux et les mules mangent de l'orge avec de la paille hachée. Les montagnes sont, dans les royaumes dont je vous ai parlé, d'une hauteur et d'une longueur si prodigieuses, que je ne pense pas qu'il y ait aucun lieu du monde où il y en ait de pareilles. On en trouve de cent lieues de long, qui s'entretiennent comme une chaîne, et qui, sans exagération; sont plus élevées que les nues. On les nomme Sierras, et l'on compte, entre celles-là, les montagnes des Pyrénées, de Grenade, des Asturies, d'Alcantara, la Sierra Morena, celle de Tolède, de Doua, de Molina et d'Albanera. Ces montagnes rendent les chemins si difficiles, que l'on n'y peut mener de charrette, et l'on porte tout sur des mulets dont la jambe est si sûre, qu'en deux cents lieues de chemin dans des rochers et dans des cailloux continuels, ils ne bronchent pas une seule fois.
On m'a montré des patentes expédiées au nom du Roi d'Espagne. Je n'ai jamais lu tant de titres; les voici: Il prend la qualité de Roi d'Espagne, de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Séville, de Murcia, de Jaën, de Jérusalem, Naples, Sicile, Majorque, Minorque et Sardaigne, des Indes orientales et occidentales, des îles et terre ferme de la mer Océane, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Luxembourg, de Gueldre, de Milan, comte de Habsbourg, de Flandre, de Tyrol et de Barcelone, seigneur de Biscaye et de Molina, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise, de Saline, d'Utrecht, de Malines, Over-Yssel, Gronenghen; Grand Seigneur de l'Asie et de l'Afrique. On m'a conté que François Ier s'en moqua, lorsqu'ayant reçu une lettre de Charles-Quint remplie de tous ces titres fastueux, en lui faisant réponse, il n'en prit pas d'autres que Bourgeois de Paris et Seigneur de Gentilly.
On ne pousse pas les études bien loin ici, et pour peu que l'on sache, on tire parti de tout, parce que l'esprit, joint à un extérieur sérieux, les empêche de paraître embarrassés de leur propre ignorance. Lorsqu'ils parlent, il semble toujours qu'ils sachent plus qu'ils ne disent; et, lorsqu'ils se taisent, il semble qu'ils soient assez savants pour résoudre les questions les plus difficiles. Cependant il y a de fameuses universités en Espagne, entre autres, Saragosse, Barcelone, Salamanque, Alcala, Santiago, Grenade, Séville, Coïmbre, Tarragone, Evora, Lisbonne, Madrid, Murcie, Majorque, Tolède, Lérida, Valence et Occa. Il y a peu de grands prédicateurs. Il s'en trouve quelques-uns qui sont assez pathétiques; mais, soit que ces sermons soient bons ou mauvais, les Espagnols qui s'y trouvent se frappent la poitrine de temps en temps avec une ferveur extraordinaire, interrompant le prédicateur par des cris douloureux de componction. Je crois bien qu'il y en entre un peu, mais, assurément, beaucoup moins qu'ils n'en témoignent. Ils ne quittent point leurs épées ni pour se confesser ni pour communier. Ils disent qu'ils la portent pour défendre la religion; et le matin, avant de la mettre, ils la baisent et font le signe de la croix avec. Ils ont une dévotion et une confiance très-particulières à la sainte Vierge. Il n'y a presque point d'homme qui n'en porte le scapulaire ou quelque image en broderie qui aura touché quelques-unes de celles que l'on tient miraculeuses; et, quoiqu'ils ne mènent pas, d'ailleurs, une vie fort régulière, ils ne laissent pas de la prier comme celle qui les protège et les préserve des plus grands maux. Ils sont fort charitables, tant à cause du mérite que l'on s'acquiert par les aumônes, que par l'inclination naturelle qu'ils ont à donner, et la peine effective qu'ils souffrent lorsqu'ils sont obligés, soit par leur pauvreté, soit par quelque autre raison, de refuser ce qu'on leur demande. Ils ont la bonne qualité de ne point abandonner leurs amis pendant qu'ils sont malades. Leurs soins et leur empressement redoublent dans un temps où l'on a sans doute besoin de compagnie et de consolation. Des personnes qui ne se voient point quatre fois en un an, se voient tous les jours deux ou trois fois, dès qu'elles souffrent et qu'elles se deviennent nécessaires les unes aux autres. Mais lorsqu'on est guéri, on reprend la même forme de vie que l'on tenait avant d'être malade.
Don Frédéric de Cardone, dont je vous parle à présent, ma chère cousine, comme d'un homme de votre connaissance, est de retour. Il m'a apporté une lettre de la belle marquise de Los Rios, qui est toujours une des plus jolies femmes du monde, et qui ne s'ennuie pas dans la retraite. Il m'a dit aussi des nouvelles de Mgr l'archevêque de Burgos, dont le mérite est peu commun. Il ajouta qu'il était venu avec un gentilhomme espagnol qui lui avait conté des choses fort extraordinaires, entre autres, que tous les Espagnols qui sont nés le vendredi saint, lorsqu'ils passent devant un cimetière et que l'on y a enterré des personnes qui ont été tuées, ou bien que s'ils passent en quelque lieu où il se soit commis un meurtre, encore que celui qu'on a tué en ait été ôté, ils ne laissent pas de le voir tout sanglant, et de la même manière qu'il était lorsqu'il est mort, soit qu'ils l'aient connu ou non; ce qui est une chose assurément fort désagréable pour ceux à qui cela arrive; mais, en récompense, ils guérissent la peste de leur souffle, et ils ne la prennent point, quoiqu'ils soient avec des pestiférés. Bien des gens, disait-il, étaient surpris que Philippe Quatrième portât la tête si haute et les yeux levés vers le ciel; c'est qu'il était né le vendredi saint, et qu'étant encore jeune, il eut plusieurs fois l'apparition de ces personnes qui avaient été tuées, et qu'en ayant été effrayé, il avait pris l'habitude de baisser très-rarement la tête. Mais, dis-je à Don Frédéric, parlait-il sérieusement, et comme d'une chose que tout le monde sait sans la mettre en doute? Don Fernand de Tolède entra dans ma chambre, comme je disais qu'il fallait le demander à quelqu'un digne de foi; il le lui demanda, et Don Fernand m'assura qu'il en avait toujours entendu parler de cette manière, mais qu'il n'en voudrait pas être caution. On dit encore, continua-t-il, qu'il y a certaines gens qui tuent un chien enragé en soufflant sur lui, et que ceux-là ont la vertu de se mettre dans le feu sans brûler. Cependant je n'en ai point vu qui aient voulu s'y fier. Ils disent pour raison qu'ils le pourraient bien faire, mais qu'il y aurait trop de vanité à vouloir se distinguer des autres hommes par des faveurs du ciel si particulières. Pour moi, dis-je en riant, je crois que ces personnes-là ont plus de prudence que d'humilité; elles craignent, avec raison, la morsure du chien et la chaleur du brasier. Je n'en suis pas moins persuadé que vous, Madame, reprit Don Frédéric. Je n'ajoute guère de foi aux choses surnaturelles. Je ne prétends pas vous les faire croire, dit Don Fernand, quoique je ne trouve rien de plus extraordinaire en ceci qu'en mille prodiges que l'on voit tous les jours. Trouvez-vous, par exemple, qu'il y ait moins lieu de s'étonner de ce lac qui est proche de Guadalajara, en Andalousie, qui pronostique les tempêtes prochaines, par des mugissements horribles que l'on entend à plus de vingt mille pas? Que dites-vous de cet autre lac que l'on trouve sur le sommet de la montagne de Clavijo dans le comté de Roussillon, proche de Perpignan? Il est extrêmement profond. Il y a des poissons d'une grandeur et d'une forme monstrueuses, et lorsqu'on y jette une pierre, l'on en voit sortir, avec grand bruit, des vapeurs qui s'élèvent en l'air, qui se convertissent en nuées, qui produisent des tempêtes horribles, avec des éclairs, des tonnerres et de la grêle. N'est-il pas vrai encore, continua-t-il, en s'adressant à Don Frédéric, que proche le château de Garcimanos, dans une caverne que l'on nomme la Judée, joignant le pont de Talayredas, on voit une fontaine dont l'eau se gèle en tombant, et se durcit de manière qu'il s'est fait une pierre dure, que l'on ne casse qu'avec beaucoup de peine, et qui sert à bâtir les plus belles maisons de ce pays-là. Vous avez bien des exemples, dit Don Frédéric, et si vous voulez, je vais vous en fournir quelques autres qui vous serviront au besoin. Souvenez-vous de la Montagne de Monrayo en Aragon: si les brebis y paissent avant que le soleil soit levé, elles meurent; si elles sont malades et qu'elles y paissent après qu'il est levé, elles guérissent. N'oubliez pas non plus cette fontaine de l'île de Cadix qui sèche lorsque la mer est haute, et qui coule quand la mer est basse. Vous ne serez pas le seul, lui dis-je en l'interrompant, qui secondera Don Fernand dans son entreprise. Je veux bien lui dire que, dans cette même île de Cadix, il y a une plante qui se fane au moment où le soleil paraît, et qui reverdit lorsque la nuit vient[151]. Ah! la jolie plante! s'écria Don Fernand en riant, je ne veux qu'elle pour me venger de toutes les railleries que vous me faites depuis une heure. Je vous déclare une guerre ouverte sur cette plante, et si vous ne la faites venir de Cadix, je sais bien ce que j'en croirai. L'enjouement de ce cavalier nous fit passer une fort agréable soirée; mais nous fûmes interrompus par ma parente, qui revenait de la ville et qui avait passé une partie du jour chez son avocat qui était à l'extrémité. Il était fort vieux et très-habile homme dans sa profession. Elle nous conta que tous ses enfants étaient autour de son lit, et que la seule chose qu'il leur recommandât fut de garder la gravité, puis en les bénissant il leur dit: Quel plus grand bien puis-je vous souhaiter, mes chers enfants, sinon de passer votre vie à Madrid, et de ne quitter ce Paradis terrestre que pour aller au ciel? Cela peut faire voir, continua-t-elle, la prévention que les Espagnols ont pour Madrid, et sur la félicité dont on jouit dans cette Cour. Pour moi, dis-je en l'interrompant, je suis persuadée qu'il entre beaucoup de vanité dans le goût qu'ils ont pour leur patrie; et, dans le fond, ils ont trop d'esprit pour ne pas connaître qu'il est bien des pays plus agréables. N'est-il pas vrai, dis-je en m'adressant à Don Fernand, que si vous ne parlez pas comme moi, vous pensez de même? Ce que je pense, dit-il en riant, ne porte point de conséquence pour les autres; car depuis mon retour tout le monde me reproche que je ne suis plus Espagnol. Il est certain que l'on est si infatué des délices et des charmes de Madrid que, pour n'avoir pas lieu de le quitter en aucun temps de l'année, personne ne s'est avisé de faire bâtir de jolies maisons à la campagne, pour s'y retirer quelquefois, de manière que tous les environs de la ville, qui devraient être remplis de beaux jardins et de châteaux magnifiques, sont semblables à de petits déserts, et cela est cause aussi que, l'été comme l'hiver, la ville est toujours également peuplée. Ma parente dit là-dessus qu'elle voulait me mener à l'Escurial, et que la partie était faite avec les marquises de Palacios et de La Rosa, pour y aller dans deux jours. Madame votre mère vous en a mis, ajouta-t-elle, en parlant à Don Fernand, et moi j'en ai mis Don Frédéric. Ils lui dirent l'un et l'autre que ce serait avec beaucoup de joie qu'ils feraient ce petit voyage. En effet, nous allâmes chez la Reine mère lui baiser les mains, et lui demander ses ordres pour l'Escurial. C'est l'ordinaire, quand on sort de Madrid, de voir la Reine auparavant. Nous ne l'avions pas vue depuis son retour. Elle paraissait plus gaie qu'à Tolède. Elle nous dit qu'elle ne pensait pas revenir si tôt à Madrid, et qu'il lui semblait à présent qu'elle n'en n'était jamais sortie. On lui amena une géante qui venait des Indes. Dès qu'elle la vit, elle la fit retirer, parce qu'elle lui faisait peur. Ses dames voulurent faire danser ce colosse qui tenait sur chacune de ses mains, en dansant, deux naines qui jouaient des castagnettes et du tambour de basque. Tout cela était d'une laideur achevée. Ma parente remarqua dans l'appartement de la Reine mère beaucoup de choses qui venaient de Don Juan; entre autres une pendule admirable toute garnie de diamants. Il l'a faite en partie son héritière, apparemment pour lui témoigner son regret de l'avoir tant tourmentée.
La partie de l'Escurial s'est faite avec tous les agréments possibles. L'envie de vous en entretenir m'a empêchée de vous envoyer ma lettre que j'avais commencée avant d'y aller. Les mêmes dames qui vinrent à Aranjuez et à Tolède ont été bien aises de profiter de la belle saison pour se promener un peu, et nous fûmes d'abord au Pardo, qui est une maison royale. Le bâtiment en est assez beau, comme tous les autres d'Espagne, c'est-à-dire un carré de quatre corps de logis, séparés par de grandes galeries de communication, lesquelles sont soutenues par des colonnes. Les meubles n'y sont pas magnifiques, mais il y a de bons tableaux, entre autres, ceux de tous les Rois d'Espagne habillés d'une manière singulière.
On nous montra un petit cabinet que le feu Roi appelait son favori, parce qu'il y voyait quelquefois ses maîtresses; et ce prince si froid et si sérieux en apparence, que l'on ne voyait jamais rire, était en effet le plus galant et le plus tendre de tous les hommes. Il y a là un grand jardin assez bien entretenu, et un parc d'une étendue considérable, où le Roi va souvent à la chasse. Nous fûmes ensuite à un couvent de Capucins, qui est au sommet d'une montagne. C'est un lieu d'une grande dévotion, à cause d'un Crucifix détaché de sa croix qui fait souvent des miracles. Après y avoir fait nos prières, nous descendîmes de l'autre côté de la montagne, dans un ermitage, où il y avait un reclus qui ne voulut ni nous voir ni nous parler; mais il jeta un billet par sa petite grille, dans lequel nous trouvâmes écrit qu'il nous recommanderait à Dieu. Nous étions toutes extrêmement lasses, car il avait fallu monter la montagne à pied, et il faisait très-chaud. Nous aperçûmes dans le fond du vallon une petite maisonnette au bord d'un ruisseau qui coulait entre des saules. Nous tournâmes de ce côté-là, et nous étions encore assez loin, lorsque nous vîmes une femme et un homme fort propres, qui se levèrent brusquement du pied d'un arbre où ils étaient assis, et entrèrent dans cette maison, dont ils fermèrent la porte avec la même diligence que s'ils nous avaient pris pour des voleurs. Mais c'était sans doute la crainte d'être reconnus qui leur faisait prendre cette précaution. Nous vînmes dans le lieu qu'ils venaient de quitter, et, nous étant assis sur l'herbe, nous mangeâmes des fruits que nous avions fait apporter. C'était si proche de la petite maison que l'on pouvait nous voir des fenêtres. Il en sortit une paysanne fort jolie, qui vint à nous, tenant une corbeille de jonc marin; elle se mit à genoux devant nous et nous demanda des fruits de notre collation, pour une personne qui était grosse et qui mourrait si nous lui en refusions. Aussitôt nous lui envoyâmes les plus beaux. Un moment après, la jeune fille revint avec une tabatière d'or, et nous dit que la señora de la casilla, c'est-à-dire la dame de la petite maison, nous priait de prendre de son tabac, en reconnaissance de la grâce que nous lui avions faite. C'est la mode ici de présenter du tabac, quand on veut témoigner de l'amitié. Nous demeurâmes si longtemps au bord de l'eau, que nous fîmes résolution de n'aller pas plus loin que la Carçuela, qui est encore une maison du Roi, moins belle que le Pardo, et tellement négligée, que l'on n'y trouve rien de recommandable que les eaux. Nous y couchâmes assez mal, quoique ce fût dans les lits mêmes de Sa Majesté, et nous ne fîmes jamais mieux que d'y porter tout ce qu'il fallait pour notre souper. Nous entrâmes ensuite dans les jardins qui sont en mauvais ordre. Les fontaines jettent jour et nuit. Les eaux sont si belles et si abondantes que, pour peu qu'on le voulût, il n'y aurait pas de lieu au monde plus propre à faire un séjour agréable. Ce n'est pas la coutume de ce pays, depuis le Roi jusqu'aux particuliers, d'entretenir plusieurs maisons de campagne. Ils les laissent périr, faute d'y faire quelques petites réparations. Nos lits étaient si mauvais, que nous n'eûmes pas de peine à les quitter le lendemain de bonne heure, afin d'aller à l'Escurial. Nous passâmes par Monareco, où commencent les bois, et un peu plus loin, le parc du couvent de l'Escurial; car c'en est un, en effet, que Philippe II a bâti dans les montagnes pour y trouver plus aisément la pierre dont il avait besoin. Il en a fallu une quantité si prodigieuse, que l'on ne peut le comprendre sans le voir, et c'est un des grands bâtiments que nous ayons en Europe. Nous y arrivâmes par une très-longue allée d'ormes, plantée de quatre rangs d'arbres. Le portail est magnifique, orné de plusieurs colonnes de marbre, élevées les unes au-dessus des autres, jusqu'à une figure de saint Laurent qui est au haut. Les armes du Roi sont là gravées sur une pierre de foudre que l'on apporta d'Arabie, et il coûta soixante mille écus pour les faire graver dessus. Il est aisé de croire qu'ayant fait une dépense si considérable pour une chose si peu nécessaire, on n'a pas épargné celles qui pouvaient être utiles pour contribuer à la beauté de ce lien. C'est un grand bâtiment carré; mais par delà le carré on trouve une longueur qui sert aux bâtiments de l'entrée, et représente, en cette sorte, un gril qui servit au supplice de saint Laurent, patron du monastère. L'ordre est dorique et fort simple. Le carré se divise par le milieu, et une des divisions qui regardent l'Orient se partage de chaque côté en quatre autres moins carrées, qui sont quatre cloîtres bâtis selon l'ordre dorique; et qui en voit un, voit tous les autres. Le bâtiment n'a rien de surprenant, ni dans le dessin, ni dans l'architecture. Ce qu'il y a de beau, est la masse du bâtiment qui est de trois cent quatre-vingts pas d'un homme, en carré. Car outre ces quatre cloîtres, dont j'ai parlé, l'autre partie du carré, subdivisée en deux, forme deux autres bâtiments. L'un est le quartier du Roi, et l'autre est le collège, parce qu'il y a là-dedans quantité de pensionnaires auxquels le Roi donne pension pour étudier. Les religieux qui l'habitent sont Hiéronymites. Cet ordre est inconnu en France, et il a été aboli en Italie, parce qu'un Hiéronymite attenta à la vie de saint Charles Borromée, mais il ne le blessa point, encore qu'il eût tiré sur lui, et que les balles eussent percé ses habits pontificaux. Cet ordre ne laisse pas d'être ici en grand crédit. Il y a trois cents religieux dans le couvent de l'Escurial. Ils vivent à peu près comme les Chartreux. Ils parlent peu, prient beaucoup, et les femmes n'entrent point dans leur église. Outre cela, ils doivent étudier et prêcher.
Ce qui rend encore ce bâtiment considérable, c'est la nature de la pierre que l'on y a employée. On l'a tirée des carrières voisines. Sa couleur est grisâtre. Elle résiste à toutes les injures de l'air. Elle ne se salit pas, et conserve toujours la couleur qu'elle a apportée à sa naissance. Philippe II fut vingt ans à le bâtir; il en jouit treize et il y mourut. Cet édifice lui coûta six millions d'or. Philippe IV y ajouta le Panthéon, c'est-à-dire un mausolée à la façon du Panthéon de Rome, pratiqué sous le grand autel de l'église, tout de marbre, de jaspe et de porphyre, où sont enchâssés dans les murailles vingt-six tombeaux magnifiques. On descend par un degré de jaspe. Je me figurais entrer dans quelqu'un de ces lieux enchantés, dont parlent les romans et les livres de chevalerie. Le tabernacle, l'architecture de la table d'autel, les degrés par où on y monte, le ciboire fait d'une seule pièce d'agate, sont autant de miracles. Les richesses en pierreries et en or ne sont pas croyables. Une seule armoire de reliques (car il y en a quatre, dans quatre chapelles de l'église) surpasse de beaucoup le trésor de Saint-Marc de Venise. Les ornements de l'église sont brodées de perles et de pierreries. Les calices et les vases sont de pierres précieuses, les chandeliers et les lampes de pur or. Il y a quarante chapelles et autant d'autels où l'on met tous les jours quarante divers parements. Le devant du grand autel est composé de quatre ordres de colonnes de jaspe, et l'on monte à l'autel par dix-sept marches de porphyre. Le tabernacle est enrichi de plusieurs colonnes d'agate et de plusieurs belles figures de métal et de cristal de roche. On ne voit au tabernacle qu'or, lapis et pierreries si transparentes, que l'on voit au travers le Saint-Sacrement. Il est dans un vaisseau d'agate. On estime ce tabernacle un million d'écus. Il y a sept chœurs d'orgues. Les chaires du chœur sont de bois rare; il vient des Indes, admirablement bien travaillé, sur le modèle de Saint-Dominique de Bologne. Les cloîtres du monastère sont parfaitement beaux. Il y a au milieu un jardin de fleurs et une chapelle ouverte des quatre côtés, dont la voûte est soutenue de colonnes de porphyre, entre lesquelles il y a des niches où sont les quatre Évangélistes avec l'ange et les animaux de marbre blanc plus hauts que nature, qui jettent des torrents d'eau dans des bassins de marbre. La chapelle est voûtée, d'une fort belle architecture, pavée de marbre blanc et noir. Il y a plusieurs tableaux d'un prix inestimable, et dans le chapitre, qui est très-grand, outre des tableaux excellents, on y voit deux bas-reliefs d'agate, chacun d'un pied et demi, qui sont hors de prix. Pour l'église, elle n'a rien d'extraordinaire dans sa structure. Elle est plus grande, mais de la façon de celle des Jésuites de la rue Saint-Antoine, excepté qu'elle est, comme la maison, d'ordre dorique. Bramante, fameux architecte d'Italie, donna le dessin de l'Escurial. Les appartements du Roi et de la Reine n'ont rien de fort magnifique. Mais Philippe II regardait cette maison comme un lieu d'oraison et de retraite, et ce qu'il a voulu embellir davantage, c'est l'église et la bibliothèque. Le Titien, fameux peintre, et plusieurs autres encore ont épuisé leur art pour bien peindre les cinq galeries de la bibliothèque. Elles sont admirables tant par les peintures, que par cent mille volumes, sans compter les originaux manuscrits de plusieurs saints Pères et docteurs de l'Église, qui sont tous fort bien reliés et dorés. Vous jugerez aisément de la grandeur de l'Escurial quand je vous aurai dit qu'il y a dix-sept cloîtres, vingt-deux cours, onze mille fenêtres, plus de huit cents colonnes, et un nombre infini de salles et de chambres. Peu après la mort de Philippe III, on ôta aux religieux de l'Escurial une terre que le feu Roi leur avait donnée, nommée Campello, qui vaut dix-huit mille écus de rente, et cela en vertu de la clause de son testament, par laquelle il révoquait les dons immenses qu'il avait faits pendant sa vie.
Le duc de Bragance étant à la cour de Philippe II, le Roi voulut qu'on le menât à l'Escurial pour voir ce superbe édifice. Et comme celui qui avait charge de le montrer lui dit qu'il avait été bâti pour accomplir le vœu qu'avait fait Philippe II à la bataille de Saint-Quentin; le duc repartit fort spirituellement: «Celui qui faisait un si grand vœu devait avoir grand peur.» En vous parlant de Philippe II, je me souviens qu'on m'a dit que Charles-Quint lui recommanda de conserver les trois clefs d'Espagne. C'étaient la Goulette en Afrique, Flessingue en Zélande, et Cadix en Espagne. Les Turcs ont pris la Goulette; les Hollandais, Flessingue; les Anglais, Cadix. Mais le Roi d'Espagne n'a pas été longtemps sans recouvrer cette dernière place.
L'Escurial est bâti sur la pente de quelques rochers, dans un lieu désert, stérile, environné de montagnes. Le village est au bas, où il y a peu de maisons. Il y fait presque toujours froid. C'est une chose prodigieuse que l'étendue des jardins et du parc. On y trouve des bois, des plaines, une grande maison au milieu où logent les garde chasses. Tout y est rempli de bêtes fauves et de gibier. Après avoir vu un lieu si digne de notre admiration, nous en partîmes tous ensemble, et comme nous avions passé par les maisons royales du Pardo et de la Carçuela, nous revînmes par les montagnes, dont le chemin est plus court, mais plus difficile. Nous passâmes par Colmenar, et, côtoyant la petite rivière de Guadarama, nous nous rendîmes par Rozas et Aravaca à Madrid, où nous apprîmes que la maison de la Reine allait partir pour l'aller attendre sur la frontière. Nous fûmes aussitôt au palais pour dire adieu à la duchesse de Terranova et aux autres dames. Le Roi les avait fait monter toutes à cheval, pour voir de quelle manière elles seraient le jour de l'entrée. Les portes et les jardins étaient soigneusement gardés à cause de cela, et il ne fallait pas qu'aucun homme y entrât. Les jeunes dames du palais avaient assez bonne grâce; mais, bon Dieu! quelles figures que la duchesse de Terranova et Doña Maria d'Alarcon, gouvernante des filles de la Reine! Elles étaient chacune sur une mule toute frisée et ferrée d'argent, avec une grande housse de velours noir, semblable à celle que les médecins mettent sur leurs chevaux à Paris. Ces dames, vêtues en veuves, costume dont je vous ai fait la description, fort vieilles, très-laides, l'air sévère et impérieux, avaient un grand chapeau rattaché avec des cordons sous le menton, et vingt gentilshommes qui étaient à pied autour d'elles, les tenaient, de peur qu'elles ne se laissassent tomber. Elles n'eussent jamais souffert qu'ils les eussent touchées ainsi, sans qu'elles appréhendassent de se casser le cou. Car vous savez, ma chère cousine, qu'encore que les dames aient deux écuyers et qu'ils aillent avec elles partout où elles vont, ils ne leur donnent jamais la main. Ils marchent à leurs côtés et leur présentent les coudes enveloppés dans leurs manteaux, ce qui fait paraître leurs bras monstrueusement gros. Les dames n'en approchent point. Mais bien davantage, si la Reine en marchant venait à tomber et qu'elle n'eût pas ses dames autour d'elle pour la relever, quand il y aurait cent gentilshommes, elle prendrait la peine de se relever toute seule ou de rester par terre tout le jour, plutôt qu'on ôsât la relever[152].
Nous passâmes une partie de l'après-midi à voir ces dames. L'équipage qu'elles ont mené est fort magnifique, mais médiocrement bien entendu. La duchesse de Terranova seule a six litières de velours de différentes couleurs en broderies, et quarante mulets, dont les housses sont aussi riches que j'en ai jamais vu!
Vous n'aurez pas de mes nouvelles, ma chère cousine, que la Reine ne soit ici. Pendant que le Roi ira au-devant d'elle et que toute la Cour va s'absenter, ma parente veut aller en Andalousie, où elle a quelques affaires. Je pourrai vous envoyer une petite relation de notre voyage, si vous m'assurez que ce soit un plaisir pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Ce 30 septembre.
Toute la cour est de retour, et vous verrez dans mes Mémoires, ma chère cousine, les particularités du voyage de la Reine. Je la vis arriver avec le Roi dans un même carrosse, dont les rideaux étaient tout ouverts. Elle était vêtue à l'espagnole, et je ne la trouvai pas moins bien dans cet habit que dans le sien à la française. Mais le Roi s'était habillé à la Schomberg; c'est l'habit de campagne des Espagnols, et c'est être vêtu presque à la française. J'ai entendu raconter la surprise de la Reine lorsqu'elle eut l'honneur de le voir la première fois. Il avait un justaucorps fort court et fort large de bouracan gris, des chausses de velours, des bas de pelo (c'est de la soie écrue que l'on travaille si lâche, que l'on voit la chaussette au travers). Cela est fin comme des cheveux, et le Roi veut les chausser tout d'un coup, bien qu'ils soient fort justes, de sorte qu'il en rompt quelquefois jusqu'à vingt paires. Il avait une fort belle cravate que la Reine lui avait envoyée; mais elle était attachée un peu trop lâche.
Ses cheveux étaient derrière ses oreilles, et il portait un chapeau gris blanc. Ils firent tout le voyage, qui était assez long, tête à tête dans un grand carrosse, ne pouvant guère se faire entendre que par quelques actions, car le Roi ne sait point du tout le français et la Reine parlait peu la langue espagnole. En arrivant à Madrid, ils allèrent entendre le Te Deum à Notre-Dame d'Atocha, suivis de toutes les personnes de qualité et de tout le peuple qui poussait de grands cris de joie. Ensuite, Leurs Majestés furent au Buen-Retiro, parce que les appartements du palais n'étaient point préparés et qu'il fallait que la Reine attendît le temps de son entrée pour y aller demeurer. Ce temps a dû lui paraître bien long, car elle ne voyait personne que la camarera mayor et ses dames. On lui fait mener une vie si contrainte, qu'il faut avoir tout l'esprit et toute la douceur qu'elle a pour la supporter. Elle n'a pas même la liberté de voir l'ambassadeur de France; enfin, c'est une gêne continuelle. Cependant toutes les dames espagnoles l'aiment chèrement et la plaignent entre elles.
J'étais, il y a quelque temps, chez la comtesse de Villambrosa avec une grande compagnie. La marquise de la Fuente y vint, et comme elles sont fort superstitieuses en ce pays-ci, elle leur dit, tout effrayée, qu'elle s'était trouvée chez la Reine qui, se regardant dans un grand miroir, avait appuyé sa main dessus, le touchant fort légèrement, et que la glace s'était fendue depuis le haut jusques en bas; que la Reine avait regardé cela sans s'émouvoir et qu'elle avait même ri de la consternation de toutes les dames qui étaient auprès d'elle, leur disant qu'il y avait de la faiblesse à s'arrêter sur les choses qui pouvaient avoir des causes naturelles. Elles raisonnèrent longtemps là-dessus, et dirent en soupirant que la Reine ne vivrait pas longtemps.
Elle nous dit aussi que la Reine avait été bien plus émue de l'incivilité de la camarera mayor qui, voyant quelques-uns de ses cheveux mal arrangés sur son front, avait craché dans ses mains pour les unir; sur quoi la Reine lui avait arrêté le bras, disant, d'un air de souveraine, que la meilleure essence n'y était pas trop bonne; et prenant son mouchoir, qu'elle s'était longtemps frotté les cheveux à l'endroit où cette vieille les avait si malproprement mouillés. Il n'est pas extraordinaire ici de se mouiller la tête pour se polir et s'unir les cheveux. La première fois que je me suis coiffée à l'espagnole, une des femmes de ma parente entreprit ce beau chef-d'œuvre; elle fut trois heures à me tirailler la tête, et voyant que mes cheveux étaient toujours naturellement frisés, sans m'en rien dire, elle trempa deux grosses éponges dans un bassin plein d'eau, et elle me baptisa si bien, que j'en fus enrhumée plus d'un mois.
Mais, pour en revenir à la Reine, c'est une chose digne de pitié que le procédé qu'a cette vieille camarera avec elle. Je sais qu'elle ne souffre pas qu'elle ait un seul cheveu frisé ni qu'elle approche des fenêtres de sa chambre, ni qu'elle parle à personne. Cependant le Roi aime la Reine de tout son cœur; il mange ordinairement avec elle et sans aucune cérémonie. De sorte que fort souvent, quand les filles d'honneur mettent le couvert, le Roi et la Reine leur aident pour se divertir. L'un apporte la nappe et l'autre les serviettes. La Reine se fait accommoder à manger à la manière de France, et le Roi à celle d'Espagne. C'est une cuisinière qui apprête tout ce qui est pour la bouche; la Reine tâche de l'accoutumer aux ragoûts qu'on lui sert, mais il n'en veut point. Ne croyez-pas, au reste, que Leurs Majestés soient environnées de personnes de la Cour quand elles dînent. Il y a tout au plus quelques dames du palais, des menins, quantité de naines et de nains.
La Reine fit son entrée le 13 de janvier. Après que toutes les avenues du grand chemin qui conduit au Buen-Retiro furent fermées et défense faite aux carrosses d'y entrer, on fit construire un arc de triomphe où était le portrait de la Reine. Cette porte était ornée de divers festons, de peintures et d'emblèmes. Elle avait été mise sur le chemin par où la Reine devait passer pour entrer à Madrid et pour y arriver. Il y avait des deux côtés une espèce de galerie avec des enfoncements dans lesquels étaient les armes des divers royaumes de la domination d'Espagne, attachées les unes aux autres par des colonnes qui soutenaient des statues dorées, lesquelles présentaient chacune des couronnes et des inscriptions qui se rapportaient à ces royaumes.
Cette galerie était continuée jusqu'à la porte triomphale du grand chemin, qui était très-riche, et ornée de diverses statues, et quatre belles jeunes filles vêtues en nymphes y attendaient la Reine, tenant des fleurs dans des corbeilles pour en faire une jonchée à son passage. A peine avait-on passé cette porte, que l'on découvrait la seconde, et ainsi on les voyait toutes de fort loin les unes après les autres. Celle-ci était ornée du conseil du Roi, de celui de l'Inquisition, des conseils des Indes, d'Aragon, d'État, d'Italie, de Flandre et d'autres lieux, sous la figure d'autant de statues dorées. Celle de la Justice était plus élevée que les autres. On trouvait un peu plus loin le Siècle d'or, accompagné de la Loi, de la Récompense, de la Protection et du Châtiment. Le temple de la Foi était représenté dans un tableau; l'Honneur et la Fidélité en ouvraient la porte, et la Joie en sortait pour aller recevoir la nouvelle Reine. On voyait encore un tableau qui représentait l'accueil que fit Salomon à la reine de Saba, et Débora dans un autre, qui donnait des lois à son peuple. Il y avait aussi les statues de Cérès, Astrée, l'Union, la Vertu, la Vie, la Sûreté, le Temps, la Terre, la Tranquillité, la Paix, la Grandeur, le Repos, Thémis et la Libéralité. Parmi diverses peintures, je remarquai Énée lorsqu'il voulut descendre aux Enfers; Cerbère, attaché par la Sibylle; les Champs Élysées, où Anchise fit voir à son fils ceux qui viendraient après lui de sa postérité. Le reste était rempli d'un nombre innombrable de hiéroglyphes. La Reine s'arrêta vers la troisième porte, à un fort beau parterre qui était dans son chemin, avec des cascades, des grottes, des fontaines et des statues de marbre blanc. Rien n'était plus agréable que ce jardin. C'étaient les religieux de Saint-François de Paule qui l'avaient fait. La quatrième porte était au milieu de la place appelée del Sol. Elle n'était pas moins brillante que les autres d'or et de peinture, de statues et de devises.
La rue des Pelletiers était remplie d'animaux, dont les peaux étaient si bien accommodées, qu'il n'y avait personne qui n'eût cru que c'était des tigres, des lions, des ours et des panthères en vie. La cinquième porte, qui était celle de la Guadalajara, avait des beautés particulières; et ensuite la Reine entra dans la rue des Orfèvres. Elle était bordée de grands anges d'argent pur. On y voyait plusieurs boucliers d'or, sur lesquels étaient les noms du Roi et de la Reine, avec leurs armes formées de perles, de rubis, de diamants, d'émeraudes et d'autres pierreries si belles et si riches, que les connaisseurs disent qu'il y en avait pour plus de douze millions. On voyait un amphithéâtre dans la Plaza Mayor, chargé de statues et orné de peintures. La dernière porte était proche de là. Au milieu de la première face du palais de la Reine mère, on voyait Apollon, toutes les Muses, le portrait du Roi et de la Reine à cheval et plusieurs autres choses que je n'ai pas assez bien remarquées pour vous en parler. La cour du palais était entourée de jeunes hommes et jeunes filles qui représentaient les fleuves et les rivières d'Espagne. Ils étaient couronnés de roseaux et de lis d'étang, avec des vases renversés, et le reste de leurs habits était convenable. Ils vinrent complimenter la Reine en latin et en espagnol. Deux châteaux de feux d'artifice étaient aussi élevés dans cette cour. Tout le palais était tendu des plus belles tapisseries de la couronne, et il n'y a guère de lieu au monde où l'on en voie de plus belles. Deux chars remplis de musiciens allaient devant Sa Majesté.
Les magistrats de la ville étaient sortis du lieu de leur assemblée en habits de cérémonie. C'étaient des robes de brocart brodées d'or, des petits chapeaux retroussés chargés de plumes, et ils étaient montés sur de très-beaux chevaux. Ils vinrent présenter les clefs de la ville à la Reine, et la recevoir sous un dais. Le Roi et la Reine mère allèrent dans un carrosse tout ouvert, afin que le peuple pût les voir, chez la comtesse d'Ognate où ils virent arriver la Reine.
Six trompettes en habits blancs et rouges, accompagnés des timbales de la ville, montés sur des beaux chevaux, dont les housses étaient de velours noir, marchaient devant l'alcalde de la Cour. Les chevaliers des trois ordres militaires, qui sont Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara, suivaient avec des manteaux tout brodés d'or, et leurs chapeaux couverts de plumes. On voyait après eux les titulados de Castille et les officiers de la maison du Roi. Ils avaient des bottes blanches, et il n'y en avait guère qui ne fussent grands d'Espagne. Leurs chapeaux étaient garnis de diamants et de perles, et leur magnificence paraissait en tout. Leurs chevaux étaient admirables; chacun avait un grand nombre de livrées, et les habits des laquais étaient de brocart d'or et d'argent mêlé de couleurs, ce qui faisait un fort bel effet.
La Reine était montée sur un fort beau cheval d'Andalousie que le marquis de Villa-Meyna, son premier écuyer, conduisait par le frein. Son habit était si couvert de broderies, qu'on n'en voyait pas l'étoffe. Elle avait un chapeau garni de quelques plumes avec la perle appelée la Peregrina, qui est aussi grosse qu'une petite poire, et d'une valeur inestimable. Les cheveux étaient épars sur ses épaules et de travers sur son front; sa gorge un peu découverte et un petit vertugadin. Elle avait au doigt le grand diamant du Roi, que l'on prétend être un des plus beaux qui soient en Europe. Mais la bonne grâce de la Reine et ses charmes brillaient bien plus que toutes les pierreries dont elle était parée. Derrière elle et hors du dais, marchaient la duchesse de Terranova vêtue en dueña, et Dona Maria de Alarcon, gouvernante des filles de la Reine. Elles étaient chacune sur une mule. Immédiatement après elles, les filles de la Reine, au nombre de huit, toutes couvertes de diamants et de broderies, paraissaient montées sur de beaux chevaux, et à côté de chacune il y avait deux hommes de la Cour. Les carrosses de la Reine allaient ensuite, et la garde de la lancilla fermait la marche. Elle s'arrêta devant la maison de la comtesse d'Ognate pour saluer le Roi et la Reine mère. Elle vint descendre à Sainte-Marie, où le cardinal Porto-Carrero, archevêque de Tolède, l'attendait, et le Te Deum commença aussitôt. Dès qu'il fut fini, elle remonta à cheval pour aller au palais. Elle y fut reçue par le Roi et la Reine mère. Le Roi lui aida à descendre de cheval, et la Reine mère, la prenant par la main, la conduisit à son appartement, où toutes les dames l'attendaient, et se jetèrent à ses pieds pour lui baiser respectueusement la main.
Pendant que je suis sur le chapitre du palais, je dois vous dire, ma chère cousine, que j'ai appris qu'il y a certaines règles établies chez le Roi, que l'on suit depuis plus d'un siècle, sans s'en éloigner en aucune manière. On les appelle les étiquettes du palais. Elles portent que les reines d'Espagne se coucheront à dix heures l'été et à neuf l'hiver. Au commencement que la Reine fut arrivée, elle ne faisait point de réflexion à l'heure marquée, et il lui semblait que celle de son coucher devait être réglée par l'envie qu'elle aurait de dormir; mais aussi il arrivait souvent qu'elle soupait encore que, sans lui rien dire, ses femmes commençaient à la décoiffer, d'autres la déchaussaient par-dessous la table, et on la faisait coucher d'une vitesse qui la surprenait fort.
Les Rois d'Espagne couchent dans leur appartement et les Reines dans le leur. Mais celui-ci aime trop la Reine pour vouloir se séparer d'elle. Voici comment il est marqué dans l'étiquette que le Roi doit être lorsqu'il vient la nuit de sa chambre dans celle de la Reine: il a ses souliers mis en pantoufles (car on ne fait point ici de mules), son manteau noir sur ses épaules, au lieu d'une robe de chambre dont personne ne se sert à Madrid; son broquel passé dans son bras (c'est une espèce de bouclier dont je vous ai déjà parlé dans quelqu'une de mes lettres), la bouteille passée dans l'autre avec un cordon. Cette bouteille au moins n'est pas pour boire, elle sert à un usage tout opposé que vous devinerez. Avec tout cela, le Roi a encore sa grande épée dans l'une de ses mains et la lanterne sourde dans l'autre. Il faut qu'il aille ainsi tout seul dans la chambre de la Reine[153].
Il y a une autre étiquette, c'est qu'après que le Roi a eu une maîtresse, s'il vient à la quitter il faut qu'elle se fasse religieuse, comme je vous l'ai déjà écrit. L'on m'a conté que le feu Roi étant amoureux d'une dame du palais fut un soir frapper doucement à la porte de sa chambre. Comme elle comprit que c'était lui, elle ne voulut pas lui ouvrir et elle se contenta de lui dire au travers de la porte: Vaya, vaya, con Dios, non quiero per monja; c'est-à-dire: Allez, allez, Dieu vous conduise, je n'ai pas envie d'être religieuse.
Il est encore marqué que le Roi donnera quatre pistoles à sa maîtresse toutes les fois qu'il en recevra quelque faveur. Vous voyez que ce n'est pas pour ruiner l'État, et que la dépense qu'il fait pour ses plaisirs est fort modérée. Tout le monde sait à ce propos, que Philippe IV, père du Roi d'à présent, ayant entendu parler de la beauté d'une fameuse courtisane, fut la voir chez elle; mais, religieux observateur de l'étiquette, il ne lui donna que quatre pistoles. Elle resta fort en colère d'une récompense si peu proportionnée à ses mérites, et dissimulant son chagrin, elle fut voir le Roi vêtue en cavalier, et après s'être fait connaître, et avoir eu de lui une audience particulière, elle tira une bourse où il y avait quatre cents pistoles, et la mettant sur la table: C'est ainsi, dit-elle, que je paye mes maîtresses. Elle prétendait, dans ce moment, que le Roi était sa maîtresse, puisqu'elle faisait la démarche de l'aller trouver en habit d'homme.
On sait, par l'étiquette, le temps fixe que le Roi doit aller à ses maisons de plaisir, comme à l'Escurial, à Aranjuez et au Buen-Retiro, de manière que, sans attendre ses ordres, on fait partir tous les équipages, et on va, dès le matin, l'éveiller pour l'habiller de l'habit qui est décrit dans l'étiquette, selon la saison, et puis il monte dans son grand carrosse, et Sa Majesté va où il a été dit, il y a plusieurs siècles, qu'elle irait.
Quand le temps marqué de revenir est arrivé, quoique le Roi se plaise dans le lieu où il est, il ne laisse pas d'en partir pour ne point déroger à la coutume.
On sait aussi quand il doit se confesser et faire ses dévotions. Le confesseur se présente[154].
Il faut que tous les courtisans et même les ambassadeurs, quand ils entrent dans la chambre du Roi, aient de certaines petites manchettes de quintin qui s'attachent toutes plates sur la manche. Il y a des boutiques dans la salle des gardes où les seigneurs vont les louer et les rendre en sortant. Il faut, de même, que toutes les dames, quand elles sont chez la Reine, aient des chapins. Je me souviens de vous avoir déjà dit que ce sont des petites sandales dans lesquelles on passe le soulier; cela les hausse extrêmement. Si elles avaient paru devant la Reine sans chapins, elle le trouverait très-mauvais.
Les Reines d'Espagne n'ont auprès d'elles que des veuves ou des filles. Le palais en est si rempli, que l'on ne voit qu'elles au travers des jalousies ou sur les balcons. Et voici ce qui me paraît assez singulier, c'est qu'il est permis à un homme, quoique marié, de se déclarer amant d'une dame du palais et de faire pour elle toutes les folies et les dépenses qu'il peut, sans que l'on y trouve à redire. L'on voit ces galants-là dans la cour et toutes les dames aux fenêtres qui passent les jours à s'entretenir avec les doigts. Car vous saurez que leurs mains parlent un langage tout à fait intelligible; et, comme on le pourrait deviner s'il était pareil, et que les mêmes signes voulussent dire toujours les mêmes choses, ils conviennent, avec leurs maîtresses, de certains signes particuliers que les autres n'entendent point. Ces amours-là sont publiques. Il faut avoir beaucoup de galanterie et d'esprit pour les entreprendre, et pour qu'une dame veuille vous accepter, car elles sont fort délicates. Elles ne parlent point comme les autres. Il règne un certain génie au palais tout différent de celui de la ville, et si singulier, que, pour le savoir, il le faut apprendre comme on fait un métier. Quand la Reine sort, toutes les dames vont avec elle, ou, du moins, la plus grande partie. Alors les amants, qui sont toujours alertes, vont à pied auprès de la portière du carrosse pour les entretenir. Il y a du plaisir à voir comme ils se crottent, car les rues sont horribles; mais aussi le plus crotté est le plus galant. Quand la Reine revient tard, il faut porter, devant le carrosse où sont les dames, quarante ou cinquante flambeaux de cire blanche; et cela fait quelquefois une très-belle illumination, car il y a plusieurs carrosses, et dans chacun plusieurs dames. Ainsi l'on voit souvent plus de mille flambeaux sans ceux de la Reine.
Lorsque les dames du palais se font saigner, le chirurgien a grand soin d'avoir la bandelette ou quelque mouchoir où soit tombé du sang de la belle. Il ne manque pas d'en faire un présent au cavalier qui l'aime; et c'est en cette grande occasion qu'il faut se ruiner effectivement. Il y en a d'assez fous pour donner la plus grande partie de leur vaisselle d'argent au chirurgien; et ne croyez pas que ce soit seulement une cuiller, une fourchette et un couteau, comme nous connaissons certaines gens qui n'en ont guère davantage. Non, non, cela va à des dix et douze mille livres; et c'est une coutume si fort établie parmi eux, qu'un homme aimerait mieux ne manger toute l'année que des raves et des ciboules que de manquer à faire ce qu'il faut en ces sortes de rencontres.
Il ne sort guère de dame du palais sans être fort avantageusement mariée. Il y a aussi les menines de la Reine, qui sont si jeunes quand on les met auprès d'elle, qu'elle en a de six ou sept ans. Ce sont des enfants de la première qualité. J'en ai vu de plus belles que l'on ne peint l'Amour.
Aux jours de cérémonie où les dames du palais sortent, ou quand la Reine donne audience, chaque dame peut placer deux cavaliers à côté d'elle, et ils mettent leurs chapeaux devant Leurs Majestés, bien qu'ils ne soient pas grands d'Espagne. On les appelle embevicedos, c'est-à-dire enivrés d'amour, et si occupés de leur passion et du plaisir d'être auprès de leurs maîtresses, qu'ils sont incapables de songer à autre chose. Ainsi il leur est permis de se couvrir comme à un homme qui a perdu l'esprit, de manquer aux devoirs de la bienséance. Mais pour paraître ainsi, il faut que leurs dames le leur permettent, autrement ils n'oseraient le faire[155].
Il n'y a point d'autres plaisirs à la cour que les comédies; mais, pendant le carnaval, l'on vide des œufs par un petit trou et on les emplit d'eau de senteur, on les bouche avec de la cire, et, lorsque le Roi est à la comédie, il en jette à tout le monde. Chacun, à l'imitation de Sa Majesté, s'en jette. Cette pluie parfumée embaume l'air et ne laisse pas de bien mouiller. C'est là un de leurs plus grands divertissements. Il n'y a guère de personnes qui, dans cette saison, ne porte une centaine d'œufs avec de l'eau de Cordoue ou de naffe dedans; et, en passant en carrosse, on se les jette au visage. Le peuple, dans ce temps-là, se fait aussi des plaisirs à sa mode. Par exemple, on casse une bouteille dont on attache l'osier avec le verre dedans à la queue d'un chien ou d'un chat, et ils sont quelquefois plus de deux mille qui courent après.
Je n'ai jamais rien vu de si joli que le nain du Roi qui s'appelle Louisillo[156]. Il est né en Flandre et d'une petitesse merveilleuse, parfaitement bien proportionné. Il a le visage beau, la tête admirable et de l'esprit, plus qu'on ne peut se l'imaginer, mais un esprit sage et qui sait beaucoup. Quand il se va promener, il y a un palefrenier monté sur un cheval qui porte devant lui un cheval nain qui n'est pas moins bien fait, en son espèce, que son maître en la sienne. On porte ce petit cheval jusqu'au lieu où Louisillo le monte, car il serait trop fatigué s'il fallait qu'il y allât sur ses jambes, et c'est un plaisir de voir l'adresse de ce petit animal et celle de son maître, lorsqu'il lui fait faire le manége. Je vous assure que quand il est monté dessus, ils ne font pas plus de trois quartiers de hauteur. Il disait l'autre jour fort sérieusement qu'il voulait combattre les taureaux à la première fête, pour l'amour de sa maîtresse Doña Elvire. C'est une petite fille de sept à huit ans, d'une beauté admirable. La Reine lui a commandé d'être son galant. Cette enfant est tombée, par un grand bonheur, entre les mains de la Reine. En voici l'aventure: